LEVÉE DU SIEGE DE CONSTANTINOPLE
Un des malheurs de Moawiah fut d'avoir un fils indigne de lui. Depuis qu'il était libre possesseur de l'héritage si agrandi de Mahomet; depuis qu'il n'avait plus de rival capable de lui disputer le khalifat; depuis que la puissance colossale qu'il avait acquise à force de patience et d'habileté, avait donné à son génie assez d'espace pour déployer ses ailes, devenant de jour en jour plus ambitieux , au faîte de la puissance personnelle qu'il pouvait acquérir, il songeait à laisser dans sa famille cet empire gigantesque qu'il avait conquis pied à pied. Il lui eût fallu un héritier, sinon aussi supérieur qu'il s'était montré lui-même, au moins d'un sens élevé et prompt; et, par une fatalité singulière, son fils chéri, Yézid, n'était qu'un homme fort ordinaire, d'un esprit court et apathique, d'un courage vulgaire et sans élan. Moawiah dut souffrir bien souvent en constatant l'incapacité de son fils: pourtant il espérait toujours, et il disait, dans le langage figuré de l'Orient, que si le fruit de cette jeune âme était long à mûrir, il n'en serait que plus savoureux. Mais, malgré une culture intelligente et des soins quotidiens, cette âme sans activité, cet esprit sans sève, ne profita jamais de tout ce que fit pour lui un père de génie, précepteuraussi parfait qu'il était tendre parent. Les préceptes, quoique toujours rapprochés aes exemples, ne produisirent sur lui aucune impnssion durable. Les plus belles occasions lui furent inutilement prodiguées. On le fit voyager dans l'empire arabe; et l'éducation des voyages ne lui fut pas plus profitable que l'entretien des hommes d'expérience et de savoir.
Enfin, son père crut un jour avoir trouvéle secret de le réveiller dfe son indolence, et d'exciter son amour-propre, en le mettant à même d'assister à un grand événement, et d'y prendre la part qui ap- *
(*) Voyez FaustP lîalron et Assémani,
L'TJJHÏVERS.
Î^artenait à son rang. Il l'adjoignit à 'expédition contreConstantinople, dans Fespoir qu'il se déclarerait bientôt capable de la diriger . Cette excellente école d*art militaire ; ce siège si ardent et si long, où les deux camps luttèrent sans cesse d'habileté et de bravoure, d'audace et de patience ; ce combat qui si vite prit lesproportiousd'unegiierre; ces batailles successives, où tous Tes movens de défense et d'attaque qu'inspire le cœur et que combine l'esprit, furent développés à Tenvi ; eu un mot ce spectacle terrible, mais grand, qui terrlGe les natures vulgaires et qui élève si haut les natures d'élite , n'eut pas sur le cœurde Yézid l'effet qu'en attendait son père. Pendant toute la durée de ce siège interminable, qui, depuis lepremier jour jusqu'au dernier, fut aussi acharné , aussi vif, aussi violent, Yezid ne donna aucune preuve 4e puissance guerrière. Les hommes se formaient autour de lui avec une rapidité merveilleuse; les jeunes soldats devenaient vétérans au bout d'une seule année de ce siège continuel; chacun y donnait carrière à toutes ses facultés; et quiconque avait un talent à déployer, une supériorité à manifester, rencontrait cent occasions pour une de mériter Testimeet les applaudissements de ses frères d'armes. Yézid seul se montra toujours indifférent et impassible, non de cette indifférence d'un honnne supérieur, qui se réserve pour les cas extrêmes; non de cette impassibilité d'un homme de grand cœur, qui ne se laisse émouvoir ni par le danger hnminent, ni par le péril imprévu, ni par la défaite, |ii par ta victoire; mais de c<-tte indiflérence terne et froide, qui est le propre des esprits apathiques, de Ct^tte unpassibilite instinctive et fatale, qui est le vice des cœurs muets. Toutes les péripéties (le ce grand drame qui se jouait entre Byzance à l'agonie et Damas à l'apogée , n'obtinrent tie lui qu'une attention vague ; et son âme alunguie n'en comprit jamais toute rimportarïce.
Jamais il ne trouva un mot d'encoura-
Î;ement à dire aux héros qui venaient ui rendre compte de leurs exploits ; jamais il ne sut adresser à Tarmee une de ces harangues où la chaleur du *cœur équivaut souvent à l'art de l'éloquence.
Peut-être faut-il attribner une grande part du résultat malheureux de cette expédition gigantesque à l'incapacité dont le fils â\i khalife donna le triste spectacle à l'armée. Toujours est-Il que lorsque les Arabes virent que leurs efforts se multipliaient en pure perte , que tous leurs actes de courage , que tous leurs dévouements n'aboutissaient qu'à de vains avantages, et qu'ils n'avaient pas môme la satisfaction de mériter l'approbation de leur futur khalife; lorsqu'ils virent aussi qu'ils ne recevaient plus de Syrie les rentorts qu'on leur a vait promit; lorsqu'ils se furent convaincus que les murailles de Constantinople étaient trop hautes pour les escalader par surprise , trop solides pour les renverser avec des machines de guerre ordinaires, qu'il n'y avait qu'un nouvel essai d'attaque générale, où .les masses d'assiégeants se succéderaient sans interruption , qui pouvait décider cette \ ictoire, sancti bée d'avance par le prophète, alors le découragement commença à pénétrer dans les rangs musulmans, on sentit la fatigue, on perdit l'espoir, et dès cet instant il n y eut plus, dans les rangs des plus exaliés, que des hommes uni remplissaient un devoir pénible, dont le but, à force d'être éloigné, paraissait impossible à atteindre. Pour comble de malheur, aux maux que leur faisaient les armes si meurtrières des Byzantins , à la destruction qu'opérait parmi leurs vaisseaux et dans le sein de leurs bataillons le feu grégeois, dont l'usage devenait de plus en plus répété et terrible, vinrent aussi se joindre les ravages de la peste. Ce dernier coup fut fatal ^ux Arabes : ils se crurent abandonnés par le ciel. Mahomet semblait avoir retiré sa main protectrice qui jusqu'alors les avait soutenus dans les combats, Une fois persuadés de celte idée, ce
?iui faisait leur force fit leur faiblesse: le anatisme, qn avait si puissamment développé leur énergie, lut remplacé par une sui)erstitioQ funeste, qui les suivait jusqu'en face de leurs adversaires, leur grossissait le danger et les faisait souvent mourir sans profit pour leurs compatriotes, sans honneur pour eux. Ce fut comme une métamorphosç complète et générale ; et ce peuple , qui jusque-là n'avait songé ^u*à msircner en
STRIE M0DERT9E.
avant, pensa pour la première fois à la retraite (*).
Les pertes des Arabes leur furent, d'ailleurs, d'autant plus sensibles, que c'étaient les meilleurs d'entre eux qui étaient restés sur le champ de bataille. Ils ne se souvenaient de leurs frères morts les années précédentes, que pour envier leur sort, et pour plaindre le leur. Abou-Ayoyb n'était plus là pour relever leur courage, pour rendre à leurs âmes Tespoir dans 1 avenir : lui aussi avait été tué dans ce long carnage; et son tombeau , qui devint prophétique pour les générations vivantes, restait muet pour ses contemporains,' pour une année décimée et abattue. Kais et Mohammed, les premiers chefs de l'expédition; lebraveKalèh, qui avait amené, la seconde année du siège, un renfort considérable; Thabile Solian, qui était devenu, dans les derniers temps, le chef général des troupes de terre; l'incapable Yézid, que des victoires partielles n'avaient pas enflammé, et qui s'était montré complètement nul dans l'adversité : tous les chefs principaux de Texpédition partageaient le découragement de leurs soldats. Ces derniers résolurent donc de lever le siège , et au bout de sept ans de combats quotidiens, de luttes perpétuelles, les Arabes s'éloignèrent de Constant! nople, au commencement de l'année 679.
Ce fut une joie sans fin parmi le peuple de la capitale byzantine; ce fut un véritable triomphe pour l'armée romaine , qui , du reste, a l'abri de ses murs, avait souvent déployé une grande valeur, et toujours montré une active vigilance. Le peuple attribua le succès de la défense ae la ville à la protection de la Vierge, Pnnaîa^ la Toute- Sainte; il se rappelait que cinquante trois ans auparavant les secours de leur toutepuissante protectrice les avaient sauvés des efforts unis des Perses et des Arabes. L'armée, tout en rendant à la rrotectien céleste les hommages qui lui étaient dus, ne s'en prévalut pas pour diminuer d'énergie et d'activité : elle combattit avec le même dévouement jusqu'à ce que le dernier de ses ennemis eût quitté les murs de la capitale, et s'apprêta même
l*) Voyez Théopbane.
à poursuivre ses adversaires dans levr retraite.
Or, les Arabes avaient dû nécessairement se diviser pour fuir. Les vaisseaux épargnés par le feu grégeois n'étaient pas assez nombreux pour porter toutes les troupes musulmanes. Sofîan fut donc obligé de se mettre à la tête de trente mille hommes, et de gagner la Syrie, à travers l'Asie, à travers un pays hostile , à travers des contrées difficiles. L'armée de terre, malgré ses misères, fut moins malheureuse encore ^ue la flotte. Les vaisseaux musulmans , à peine parvenus aux côtes de la Pamph3^1ie , furent assaillis par une tempête furieuse, oui les poussa sur le promontoire ne Sylèe, entre la ville de Pergé et celle d'Attalia. Les rivages ne présentaient que des rocs menaçants :
presque toute la flotte vint s'y briser et y couler.
Durant ce désastre, les troupes de Sofian étaient poursuivies à outrance par une armée grecque, commandée par trois généraux, Florus, Pétronos et Cyprien. A force de marches longues, pénibles et multipliées, les Arabes se fatiguèrent et furent joints près de Cibyre. L'armée musulmane présentait le spectacle le plus affligeant:
des blessés, des mourants, des hommes
3ui avaient souffert la faim et des maux e toute espèce, des estropiés qui avaient perdu, qui une jambe, qui un bras, tous affaiblis, languissants, déses-
{)érés. Rien ne les soutenait plus dans eur retraite, ni le fanatisme, qui leur avait promis le paradis dans la victoire, ni l'honneur militaire, dont ils n'avaient plus le sentiment, ni Tamour de leur patrie, qu'ils avaient quittée pleins d'orgueil, et qu'ils ne pouvaient revoir que pleins de honte. L'armée byzantine, au contraire , Tesprit allégé par la délivrance de la capitale, le cœur enflammé par un succès d'autant plus attrayant qu'il était plus rare , encouragée sur son chemin et traitée avec largesse et dévouement par les populations des contrées qu'elle traversait, augmentée tout le long de sa route par les renforts que lui envoyaient les garnisons des places fortes et les camps des divisions militaires, cette armée, disons-nous, avait un aspect aussi lier que l'armée arabe
L'UNIVERS
Tavaît abattu. Dans de pareilles eirconstances , ni la lutte ne fut longue, ni la victoire disputée. Les Arabes se laissèrent entourer par des troupes fraîches et nonrjbreuses, ne firent qu'une résistance partielle , et se laissèrent tailler en pièces , ainsi que des blessés qu'on égorgerait dans leur ambulance. Il n'en coûta à leurs ennemis que la peine de lever le bras pour les tuer (*).
PAIX ENTBE l'islam ET l'EMFIBB BYZANTIN.
Quelques fuyards, parmi lesquels était Yézid, échappes au naufrage ou au massacre, arrivèrent à Damas, pour ap- I)rendre à Moawiah jusqu'à quel degré a fortune avait frappé son 4)euple et avait voulu l'éprouver. Moawiah pourtant fut encore plus fort que la fortune : il ne laissa point son esprit fléchir sous ce coup terrible; les alarmes de son fils Yézid , la vive émotion de son peuple, ce premier échec important et complet qu'éprouvait l'Islam , rien ne put ébranler la confiance que Moawiah, malgré son âge avancé, conservait en lui-même.
Dans cette grande crise seulement , pour se conformer aux usages de ses prédécesseurs dans le khalifat, il assembla un conseil composé des émirs de Syrie, et des hommes les plus considérables des autres contrées. Mais, dans ce conseil solennel, il demanda moins des avis qu'il ne donna des encouragements, et n'indiqua des vues nouvelles et énergiques. Toujours politique, il voulait que les chefs et les anciens du peuple, remontés et enseignés par lui, remontassent et enseignassent à leur tour ceux dont ils étaient les représentants. Toujours habile, il consentit à faire une paix de trente ans avec les Byzantins ; et s1t la faisait aussi longue, c'était pour affermir sa domination en Syrie, en Perse, en Egypte et en Afrique ; c'était pour établir Tlslam sur des bases inébranlables; c'était pour fonder une dynastie.
Les historiens du Bas-Empire ont cherché encore, à propos de cette paix, à calomnier les Mahométans , et à relever quelque peu leur faible gouverne-
(*) Voye? Ockley,
ment. Ils prétendent que le khalife consentit à payer tribut à l'emperfear de Constantmople; ils prétendent que Moawiah s'enuagea à envoyer à la ville des Césars trois mille livr&d'ofbâi* an, à lui rendre cinquante prisonniers , et à lui faire présent d'autant de chevaux arabes de la meilleure race. Outre l'impossibilité fondamentale ôë pareilles conditions acceptées par un prince plus puissant que celui avec lequel il traitait, et pour un cas de guerre qui était moins une défaite qu'un malheur, moins une faute qu'un accident, il suffit de peser la valeur des articles du prétendu traité pour se convaincre qu^il est aussi faux que ridicule. Comment se fait-il, par exemple , que le prince qui a l'avantage dans la négociation ne réclame pas.'tout d'un coup les prisonniers gu'on lui a faits, et permette qu'on ne lui en rende que cinquante à la fois : ce qui devait entraîner trente ans de seKitude, la vie commune d'un homme, pour les cinquante derniers, en admettant même qu'il n'y ait eu que quinze cents Byzantins prisonniers des Arabes pendant une guerre qui venait de durer sept ans. Quant aux cinquante chevaux de race , c'est plutôt un présent d'empereur à empereur qu'une condition de paix. Restent les trois mille livres d'or, qui ne représentent pas pour l'empire musulman tout entier ce que telle ville de la Syrie avait donné pendant la conquête pour six mois de trêve. Lorsqu'on a si peu d'imagination et de bon sens , on ne devrait pas inventer d'aussi déplorables traités pour en faire gloire à son pays. Ce qui contredit, d'ailleurs, la maladroite assertion des écrivains byzantins, c'est qu'ils déclarent que le' négociateur au()rès de Moawiah fut un patrice du notn de Jean Pitzigandès, vieillard de talent et d'expérience, d'éloquence et d'habileté; c'est quc'Cet homme sage et éminetit fut, à leur dire,parfaitement reçu par Moawiah, et qu'il se fit tellement estimer du khalife, que celui-ci le combla de présents. C'eût été par trop fort , de la part de Moawiah , de se montrer reconnaissant et généreux pour un homme qui l'aurait humilié par un traite , lequel traité, tout stupide qu'il soit, n'en impliaue pas moins le payement déshonorant d un tribut.
ELEYAIlOiN DYEZID AU KHALIFAX.
Laifisons là les rêves de présomption insensée que des annalistes sans vaJeur veulent faire passer pour des réalités, et rievënoos à Moawiah et aux totoriens arabes. Moawiah, ce grand khalife, qui régnait déjà depuis dix-huit ans , et qui, dans chacune de ces années, avait accumulé tant de travaux , commençait à se fatiguer. Sa santé avait été altt-rée par plus d'un demi-siècle de guerre , par une administration aussi difficile que les combats qull donna étaient chanceux , par l'organisation gigantesque d*un empire immense. Une lassitude étrange s'empara tout à coup de cet homme puissant; et se sentant désormais trop vieux et trop malade pour ne pas être inférieur à lui-même, on Tentendit un jour terminer ainsi un discours public : « Je suis comme le blé que l'on va « moissonner, mûr et iK)n à être pul- « vérisé. Mon règne a été long; peut-être « sommes- nous las les uns des autres, « et bien aises de nous séparer ? Du reste, « je surpasse tous ceux qui me sui- « vront, comme j'ai été surpassé par « tous eeux qui m'ont précédé. » Etranges paroles ou Torgueil résiste au découragement, où le sentiment de l'avenir équivaut presque à la prophétie, où le jugement du passé est aussi noble que vrai !
Le vieux khalife avait raison : Mahomet, Abou-Bekr, Omar, Othman, seuls, étaient plus forts, sinon plus grands que Moawiab; celui-ci, en enet, avait remplacé dans bien des cas leur énergie par Thabilité, leur divination par le calcul. .Moawiaii a dû être bien malheureux^ de comprendre qu'après lui l'Islam n'aurait plus de génies aussi impétueux qu'Omar, de politiques aussi profonds que lui-même. Et cependant, malgré cette pénétration sublime , Moawiah, qui voyait si juste et si avant dans le cœur humain, était aveugle à Vendroit de son fils. Il eut bien quelques scrupules, puisqu'il consulta un des vieillards les plus respectables et les plus sages d'entre les Mahométans sur les capacités et le savoir de Yézid ; mais comme ce vieillard, voyant 'ju'il ne
pouvait pas dessiller les yeux prévenus du khalife , s'était abstenu de tout jugement, le khalife passa outre. Il eut bien aussi quelques craintes, comme nous le verrons par la suite; mais il ne crut jamais complètement à leur réalisation. Toujours est-il que cette même année 679, la soixantième de Thégire, année qui vit la levée du siège de Constantinople , la perte de la flotte musulmane, le massacre de trente mille Arabes, se termina par un événement plus désastreux pour l'Islam que ces trois premiers, l'installation a'Yézid comme héritier présomptif du khalifat.
La cérémonie du partage du khalifat entre Moawiah et son fils Yézid fut fort pompeuse et fort belle. Le vénérable khalife, qui, malgré sa vaste corpulence, n'en possédait pas moins cette dignité^ qui est l'apanage de toutes les grandes natures, présenta au peuple, dans la principale mosquée de Damas, son fils Yézid , jeune homme à la taille haute et svelte, à la barbe noire et épaisse, à l'œil vif, sinon intelligent. Le fait même qui l'associait à l'empire, avait jeté sur les traits d' Yézid, naturellement nobles , une gravité ^ui leur seyait à merveille. Il avait enfin toute l'apparence d'un digne héritier de son père, et le peuple, trompé par cette apparence, attendait déjà du règne de son nouve9U khalife une prospérité ég&le à celle dont il avait joui sous le gouvernement de Moawiafe. Tout se passa donc avec ces espérances d'avenir et cette satisfaction intime c(ui caractérisent les heureuses solennités :
les vœux étaient unanimes, les esprits d'accord y les cœurs battaient à l'unisson. Un seul homme peut-être, dans cette illusion générale, voyant plus clair et plus loin, conservait quelques doutes et quelques inquiétudes (*).
Cet homme était Moawiah. Bien sûr de la Syrie , se rappelant tout ce qu'il avait fait pour elle, Tattitude de ses habitants, qu'il s'était attachés par quarante ans de bienfaits , ne l'étonnait pas, et ne suffisait pas à lui répondre des éventualités menaçantes. Il songeait déjà au complément 'indispensable de la cérémonie qui se passait,^
(♦) Voyez Abou'l-faradj.
L'UNIVERS
c'est-à-dire à Tapprobation des nombreuses provinces de Tlslam. L'Yrak et rHedjaz le préoccupaient surtout.
Il savait, d'une part, que les Alides nV vaient été qu'à moitié vaincus, et d'autre part, il se méfiait avec juste raison de presque tous les habitants de la Mekke. Dans la première de ces deux provinces, l'esprit religieux s'était changé en un esprit de secte étroit et exclusif; dans la seconde, c'était bien pis encore. La Mekke et Médine n'avaient jamais pardonné à Moawiah d'avoir fait de Damas larésidencedukhalifat, lacapitaledellslam. Ces deux villes, berceau et tombe de Mahomet, honneur de l'Arabie par leurs enfants invincibles, espoir de la religion par leurs fanatiques de génie, étaient devenues depuis quelques années le refuge de tous les dissidents, qui y trouvaient facilement des sympathies.
Il fallait donc s'attendre de ce côté à la lutte^ lutte où l'adresse était plus utile que la force. Moawiah pourtant avait préparé les voies avec sa prudence ordinaire : il avait fait le voyage de la Mekke et de Médine; il s'était entretenu de ses projets avec les hommes les plus considérables du pays, les avait étudiés, les avait pénétrés; mais son Gis serait-il capable de savoir, conime lui, comment les prendre? Tel était le fond des pensées du vieux khalife; telles étaient les réflexions qui assombrissaient parfois les nobles traits de Moawiah au milieu de la joie générale. Yézid n'avait deviné aucune des préoccupations de son père; et, en cette circonstance solennelle, son orgueil satisfait était le seul sentiment qui occupât son âme.
Après la cérémonie d'investiture, Moawiah eut avec son fils un entretien de la plus haute importance. Il sonda l'âme du jeune homme, il la trouva vide ; il interrogea son cœur, il le trouva sourd. Ce dut être pour ce père si tendre , pour ce prince si supérieur, une bien triste conGrmalton de ses doutes.
Pourtant Moawiah ne désespéra pas encore : il apprit à son fils combien il était difficile de régner; ne pouvant lui donner des préceptes de conduite, qu'il n'aurait pa^ compris , il lui donna des conseils effectifs et particuliers; ne pouvant pas faire saisir sa pensée par
des généralités, il en arriva tout de suite à des détails précis et {msitifs. Oq nous a conservé les traits principaux de ce grave entretien. Moawiah recommanda d'abord à son fils de rester établi dans sa patrie d'adoption , la Syrie, tout en se souvenant sans cesse de son origioe arabe, et, en conservant la plus profonde déférence pour les nobles tribus dont il tirait son origine. Il lui assura qu'en cas de dissension civile, il n'aurait rien à craindre des Syriens, qui avaient été tout dévoués à sa personne et à sa famille. Il l'arma ensuite contre la mauvaise volonté des tribus de l'Hedjaz, .en lui apprenant que, parmi ses ennemis les plus acharnés, il aurait certainement, dans cette contrée, quatre hommes qui conservaient chacun des prétentions an khalifat. Ces quatre hommes étaient Hosaïn, fils d'Ali; Abd-Allah, fils d 0mar; Abd-Errahman, filsd'Abou-fiekr, et Abd-Allah, fils de Zobaîr.
Le premier n'était pas le plus redoutable , quoiqu'il fdt le plus sacré aux populations qui le soutenaient : doux, inoffensif, sans ambition personnelle, ii devait avoir besoin qu'on l'excitât à réclamer le pouvoir; et son énergie pouvait plutôt aboutir au martyre qu'à la victoire. Aussi, Moawiah recommanda-t-il à son fils, s'il était obligé de combattre Hosaïn , de ne point oublier sa parenté avec lui , et s'il le faisait prisonnier, de lui rendre immédiatement la liberté. Quant à Abd-Ailah , fils d'Omar, il n'avait de son père que sa sincère dévotion, son intégrité irréprochable, son honnêteté de cœur et d'âme, d'action et de pensée ; mais il ne pouvait devenir un adversaire dangereux qu'autant qu'on en agirait avec lui sans foi et sans considération. Abd-Errahman, fils d'Abou-Bekr, n'était pas non plus bien à craindre : n'ayant jamais donné de preuves d'énergie extraordinaire, il aurait sans doute le bon sens de ne point lutter contre un prince plus fort que lui; c'était un dissident et non
Koint un rival. Abd-Allah, fils de Zoaïr, au contraire, était un homme dont ii faUait se méfier sans cesse: rusé, actif, perfide dans l'occasion, tous les movens devaient lui être bons pour atteindre un but qu'il ne méritait pourtant pas par ses hautes capacités. 11 y
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avait du tigre et du renard dans cet homme tel que Moawiah Pavait vu.
Sans éloquence pour se créer des par* tisans en plein soleil, il était capable pourtant d'agir en secret et souterrai* nement, de façon à exciter les plus mauvaises passions et à faire fermenter dans le coeur de la multitude l'acre levain de ses sentiments haineux. Sans aller provoquer dans son antre cette bête farouche et méchante , il fallait s*appréter à la repousser, si elle bougeait, et ne la point laisser empoisonner de son venin rame des Musulmans fidèles.
MORT DB MOAWIAH (*J.
Ces enseignements aussi profonds que complets furent, pour ainsi parler, le testament de Moawiah. A quelque temps de là, au mois de redjeb de Tannée 60 de rhégire (679), Moawiah mourut, Ton pourrait dire de fatigue, tant il s'était occupé jusqu'à ses derniers moments. 11 était âge d'environ soixantequinze ans, en avait régné dix -neuf comme khalife, après avoir été gouverneur de la Syrie pendant plus de vingt et un. Les travaux successifs qu'il s'imposait f ses préoccupations quotidiennes, avaient certainement abrégé ses jours; car, quoique sa corpulence fût énorme , sa santé n*en était pas moins robuste ; et, quoique las d*une vie si remplie, si agitée, sans les inquiétudes dernières que lui causa son fils , il eût certainement consenti à. régner encore, et eût trouvé assez de force pour vivre. Sa mort fut une véritable calamité pour la Syrie : ^râce à lui, cette vaste province avait repris son activité première, et ses habitants, désormais tranquilles sur leur sort, avaient accepté son gouvernement comme un bienfait , et avaient fini par s'attacher réellement à sa personne.
Il avait , en effet , toutes les qualités d'un prince accompli : d'une humeur toujours égale , d'un accès facile , il se montrait juste et poli avec tous , affable avec ceux qui avaient bien mérité de sa part, généreux en vers ceux qui lui avaient rendu des services. Sans être prodigue, sa magnificence avait tous les caractères de la grandeur. U aimait les arts et les
' (') Voyez Ockley, Abou'l-fara^l et Tbéophaoe.
lettres , et les honorait de sa constante
sollicitude. Selon la coutume orientale, ses hôtes étaient traités d'a[)rès la puissance de celui oui les recevait ; après les avoir comblés des marques de sa générosité pendant leur visite , à leur départ il les invitait à prendre dans son palais ce qui leur agréait davantage, suit en pierreries, soit en ouvrages précieux aart, soit en manuscrits de poésie. Audessus de tous les préjugés de son temps, il ne se fit aucun scrupule d'offrir du vin dans les repas qu'il donnait, et de porter des vêtements de soie. Les Musulmans rigoristes lui reprochèrent toujours cette dérogation aux prétendues lois de l'Islam; mais ne fallait-il pas qu'il protégeât Tagriculture qu'il avait fait renaître, le commerce auquel il avait rendu son ancienne prospérité? Moawiah avait, avant tout, le sentiment du progrès et la tendance vers la civilisation. Une fois les Arabes réunis en corps de nation, sa tâche à lui n'était-elle pas de transformer cette nation à peine policée en un peuple digne de succéder à la prépondérance romaine ? Les efforts qu'il fit Ï»our détruire jusque dans sa capitale 'empire Byzantin sont une preuve qu'il tendait à la domination du monde, et que c'était là sa pensée fondamentale.
Les Arabes, à son époque, étaient la partie l\ plus turbulente et la plus active de la nation musulmane tout entière. Aucun khalife ne sut mieux que Monwiah tirer parti de ses forces vives du khalifat. Les Syriens, plus calmes, plus casaniers, plus attachés a leur riche nature et à leur beau ciel, étaient" plus capables de perfectionner l'industrie et de développer les arts utiles. Moawiah , qui avait compris le caractère de cette population, encouragea parmi elle les travaux de la terre et les entreprises commerciales. Or, pour veiller de plus près à ces deux sources fécondes de la prospérité d'une nation, il dut choisir pour résidence une des villes les plus manufacturières de Syrie , centre naturel, du reste, de son empire, qui tendait vers Constant! nople. La Mekke se montra jalouse de Damas, mais par un esprit d'égoïsme et d'imprévoyance.
Moawiah ne s'en inquiéta point; et il eut raison. A la Mekke, le gouvernement des Arabes serait resté barbare;
L'UMVERS.
à Damas , avec un peuple intelligent pour exécuter ses idées , Moawiah créa en peu de temps un ordre stable , une administration régulière, une armée disciplinée, des villes industrielles.
Les nistoriens qui lui sont le moins favorables, lui attribuent pourtant deux créations qui suffiraient pour Timmortaliser : une marine , et des postes. Ces deux établissements ne sont-ils pas la preuve d'un génie puissant qui, voulait, d'une part, se créer un instrument de plus, et, d'autre part, centraliser ses ordres suivant ses besoins ou les faire parvenir rapidement aux dernières limites de son empire? Toutes les qualités que nous venons d'énumércr ne suffisent-elles pas pour dire avec justesse que , si Mahomet fut le créateur de 1 Islam , Moawiah en fut l'organisateur.
YÉZIO, PBEUIEB SUCCESSEUR DU KKà.- LIFAT PAB HÉBEDITE (*).
Ce qu'avait prévu Moawiah arriva:
deux des concurrents qu'il craignait pour son fils commencèrent , à la nouvelle de sa mort, leurs intrigues, sinon leurs hostilités. Heureusement, leurs efforts, en divergeant, perdirent de leur puissance. Loin de s'unir, ils restèrent séparés. Chacun voulut conserver ses chances pleines et entières; chacun chercha d'abord à renforcer ses partisans et à grossir le groupe qui pouvait un jour le couronner de la tiare islamique. Tous deux, avant d'agir, songèrent à trouver à la fois un refuge et un appui dans leur capitale future; tous deux se retirèrent à la Mekke, la ville turbulente, orgueilleuse et jalouse. Aussi bien, c'était agir avec prudence; car Yézid, malgré son incapacité gouvernementale, sa fâcheuse réputation et son caractère négatif, pour ainsi dire, était à la tête d'un peuple tout dévoué , ies Syriens ; d'une armée disciplinée , celle qu'avait formée avec tant de soin et d'hdbileté son illustre père; d'un pouvoir enfin tout créé, fort et respecté, ferme et établi sur les plus larges bases. Yézid n'avait qu'à vouloir énergiquement, et ses ordres avaient des milliers de voix pour être transmis, des milliers
(*) Voyez Cedrenus , Théopl^ane et Ocklçy.
de bras pour être exécutés. Yézid possédait en outre tout le prestige dont le ^énie de son père avait entouré le khaliÊit de Damas. Et non-seulement la Syrie et l'Egypte appartenaient de cœur et d'esprit au successeur de Moawiah, mais la famille des Orrimiades avait jeté partout des racines , à Médine même et a la Mekke : c'était un arbre vivace, aux rejetons innombrables, aux Racines profondes et étendues ; il devait être uu jour la gloire comme il était dgà la force de l'Islam.
Les tergiversations de ses adversaires furent plus favorables encore à Yézid que sa cruauté ne lui fut funeste. A peine possesseur du pouvoir, il avait donné l'ordre barbare de lui envoyer la tête de tous ceux qui ne lui prêteraient pas serment d'obéissance, et principalement celles des quatre dissidents que son père lui avait dénoncés. Heureusement il ne trouva pas de serviteurs assez infâmes et assez imprudents pour se conformer en tous points à cette sauvage prescription. Mais, quoique le fait n'ait
{)as suivi la pensée, on apprit bientôt a rigueur que le nouveau knalife avait voulu déployer contre les opposants à ses droits; et loin de jeter la terreur parmi les Arabes de l'Hedjaz , Yézid ne parvint qu'à s'aliéner les esprits des indifférents et à augmenter la haine que lui portaient ses rivaux et leurs adhérents.
Déjà les deux villes saintes , la Mekke et Médine, conspiraient tout haut.
Déjà Kouffa, cette capitale de l'Irak, dont les habitants avaient la tête aussi chaude oue leur brûlant soleil, s'agitait, méprisant son gouverneur syrien, organisant la guerre civile, en état permanent de trouble et de révolte. Cette dernière ville avait député vers Hosaïn des émissaires nombreux avec la.
mission d'engagi r le fils d'Ali, le petit-] fils du prophèt- par Fatime, à venir dam ses murs, où les Alides étaient ei grande majorité, .et où l'horreur de c( qu'on appelait l'usurpation des Ommia< des permettait de compter sur un puissant parti. Contre cet orage sans cesst grossissant, Yézid , qui n'avait , commu on le sait, aucune des qualités de son père , ne su» pas prendre asspz tôt d'» f* licaces pré'^a'» rions. Il perdit du te?^'pJ
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en destituant àe^ goavemeurs, pour les remplacer par d^autres qui n'obiinreut pas plus de succès <|ue leurs prédécesseurs sur des populations exaltées. Yézid n'avait pas même d énergie dans sa férocité, ue continuité dans sa colère; il était avant tout apathique et débauché.
Tranquille dans sa ville fidèle, à l'abri de toute tentative directe contre sa personne, les dissensions lointaines d'une portion de ses États l'impatientaient plutôt ({u'elles ne Tinquiétaieut. 11 laissait donc faire , tant qu'on ne venait pas l'importuner de Tagrandissement progressif du parti de ses adversaires, tant qu'on ne sollicitait pas de lui Ue mettre un terme à leur audace. Ce caractère indolent, cet esprit sans suite, l'auraient perdu, si l'inconstance même des habi* tants de Kouffa n'était venue fort à propos à son secours.
Après s'être montrés pleins d'ardeur pour la cause d'Hosaïn, les Kouffiens se refroidirent tout à coup; et les premières difficultés les ayant rebutés , ils se calmèrent aussi vite dans leur enthousiasme pour leur khalife prétendu légi* time qu'ils avaient été prompts à lui offrir leur dévouement. D'un autre côté , en prolongeant le jeu des intrigues civiles, les Ommiades, toujours attentifs à la partie, prirent enfin te dessus, et, tout en affectant le plus profond respect pour la personne sacrée d'Hosaïn, ils s'apprêtèrent à détourner les esprits de sa cause , et à le faire trahir à l'instant du danger. Il n'appartient point à notre cadre d'admettreici les diverses complications qui se multiplièrent à Kouffa et à la Mekke. Toujours est-il que, lorsque Hosaïn , malgré les conseils de ses meil Leurs et de ses plus sages amis, se décida à quitter la Mekke, son refuge, pour aller courir les hasards de la guerre en se transportant à Kouffa, au lieu de trouver en chemin une foule de partisans , une escorte populaire, sinon une armée , il se vit entièrement abandonné et réduit aux quelques compagnons qui avaient quitté la Mekke avec lui. Tout naturellement, et selon l'habitude des peuples perfides, les Roultieiis avaient fini par se ranger sous la domination du plus fort, et une partie d'entre eux s'étaient même enrégimentés parmi les troupes d'yézid, qui allaient s'emparer
du téméraire compétiteur au kbalifat.
Une fois qu*Hosaîn se vit trahi , en perclant son espoir, il ne perdit rien de sa noble fierté. Il se laissa entourer par l'armée de son heureux adversaire , entra en communication avec les chefs de cette armée , parlementa longuement , non point avant de se rendre, mais pour ne point se rendre , et refusa avec une telle énergie de reconnaître son rival comme khalife, qu'il fallut bien, malgré la répugnance que montraient les Kouffiens, employer la force pour vaincre l'invincible entêtement du fils d'Ali. Ne pouvant plus négocier en prince, Hosaïn résolut de mourir en héros. Ses compagnons et lui étaient campés dans la plaine de Kabila avec leurs femmes et leurs enfants; et, malgré ces obstacles à une défense acharnée, ils n'en résolurent pas moins de se laisser tuer plutôt que de tomber vivants entre les mains de leurs ennemis. Hosaïn fit creuser des fossés tout autour de son camp ; il fit ensuite remplir ces fossés de broussailles auxquelles, durant l'action , on devait mettre le feu ; chaque tente fut reliée à la tente voisine, sous formede barricades, et on n'ouvrit qu'un passage étroit où l'on ne pouvait combattre qu'homme à homme comme dans un défilé. Ces précautions prises, auxquelles, du reste, l'armée adverse ne s opposa pas , tant elle était sûre de la victoire et tant elle respectait en Hosaïn le sang du prophète , on se prépara au combat.
L'altitude pleine d'énergie des parents et compagnons d'Hosaïn, le respect qu'on portait encore au dernier descendant direct de Mahomet, cette résolution bien prise de mourir, qui donne tant de force aux hommes dans tous les temps et pour toutes les causes , arrêtèrent d'abord les soldats d' Yézid ^t détachèrent même de leurs rangs une trentaine d'hommes que le remords fît i;entrer tout à coup dans le parti des Alides. Personne n'osait attaquer le premier cette poignée de braves, ce groupe de martyrs qui devaient chèrement vendre une vie sacrifiée d'avance. Les principaux d'entre les Kouffiens furent donc obligés de relever le moral de leur troupe si nombreuse ; et , pour les empêcher de se retirer comme de*
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ragèrent, les excitèrent de toutes les façons, et leur donnèrent Texemple. Ils allèrent donc l'un après l'autre provoquer en combat singulier les rares partisans d'Uosaïn.Queliequesoitlaforeedubras, Fexaltation de l'esprit remporte presque toujours : les Alides, résolus, ealmeset fermes, tuèrent un grand nombre de leurs adversaires dans ces luttes individuelles. Effrayé de ce résultat, le chef des Quatre mille KoufQens,Omar-beQ- Saaa, ne permit plus que ses soldats les plus vaillants tombassent un à un sous les coups désespérés des Alides.
Il fît reculer sa troupe, et, au lieu de la lance, n'employa plus que les flèches. £11 peu d'instauts une grêle de traits eut démonté et criblé les intrépides adversaires du khalifat de Damas. Bientôt Hosaln se vit presque seul debout parmi les siens , avec des femmes qui gémissaient au fond des tentes, avec des enfants qui poussaient des cris lamentables au bruit du carnage (*).
L'incendie avait gagné tout le tour des fossés, les premières tentes du camp tombaient en lambeaux sous les flèches, et un monceau de cadavres avait encore diminue le passage étroit qui avait été pratiqué pour sortir du camp dans la plaine. Alors on vit un homme, tout couvert déjà de sang et de blessures, se prosterner trois» tois du côté de la Mekke , se relever calme et digne, la figure rayonnante de foi et de résolution, rejeter loin de lui son épée ébréchép, entrer un instant au fond de sa tente, et en revenir presque aussitôt, un petit enfant dans les bras : c'étiient Hosatn et sou plus jeune tils. Il s'avança gravement jusqu'à rentrée de son camp et s*y assit, la tête tournée du côté de ses ennemis , les bras croisés, et son fils appuyé contre sa poitrine.
On ne sait quel barbare tira une flèche contre ce groupe sacré. L'enfant avait été percé, et son sang rejaillit sur son père, qui le rejeta vers le ciel pour demander vengeance sans doute. Puis désormais, seul et accablé , Hosaîn changea de posture, laissa tomber sa tête sur ses deux mains , et attendit ainsi le coup de la mort, qu'on vint lui porter en lui
(*) Voyez Ockley et AJ>oa*i-fara4j., .
fracassant le crâne. Une fols la rage des hommes sanguinaires allumée, elle ne s'éteint plus. On coupa indignement la tête de ee martyr; ou mutila honteusement le corps de ce héros : sa tête fut envoyée à Yézid ; son corps futabaQdonné aux ehakals. Quant aux malheureuses femmes , dont Tune était la propre sœur d'Hosaîn , Zéioab , du sang du prophète, elles aussi furent envoyées à Damas, la chaîne au cou et aux mains.
Yézid, malgré son insouciance habituelle, fut saisi par le récit de cette infâme boucherie. L'aspect de la tête coupée de son adversaire le troubla ; la vue de la petite-fille de Mahomet Tattendrit. Il regretta sincèrement que ses ordres impitoyables eussent été exécutés; il destitua le gouverneur de Kouffa, lui reprocha amèrement sa féroce conduite envers les prisonnières qu'il avait couvertes de fers au lieu de les traiter avec respect; mais il était trop tard : Tatroce cruauté des lieutenants de Yézid envers uue famille respectée, quoique rebelle, souleva un grand nombre de Musulmans, et de ce jour naquirent des dissidences invincibles, un schisme eimenté du sang de deux victimes , Ali et Ilosaïo; et de ce jour les Schiites, partisans d'Ali , sont demeurés constamment séparés de tradition, de règle, de princi pes religieux , avec les Sunnites , partisans de Moawiah et de son fils.
L'impression du supplice d'Hosain, du massacre de ses compagnons , du traitement odieux de ses femmes , fut dès lors tellement profonde, qu'il fallut absolument écarter le souvenir de cette sanglante tragédie de l'esprit des Arabes. Yézid, qui craignait qu'en fermentant, Tindignation de ses peuples ne tournât à la révolte, songea à lés occuper à des expéditions lointaines, il envoya donc Salem-ben-Ziad au delà de TOxus et Okbah-ben-Naf en Afrique. Cette di version essayée avec solennité ne fut pas assez puissante pour arriver au but où tendait Yézid. Il restait encore au khalife de Damas un adversaire d'aulant plus redoutable quMl était à la fois rusé, adroit el prudent : c'était celui que Moawiah craignait le plus pour son fils, c'était Abd-Allah-ben-Zobaïr. Ce dernier avait habilement profité du départ d'Arabie qu'Hosaïn avait si imprudem-
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ment pressé. La biôndufi}tâ*Ali lui fat encore plus favorable : il le plaignit, voua ses bourreaux à Texécration des Musulmans, maudit Yézid, l*usurpateur, le débauché, Tirréligieux , et sut se faire reconnaître pour khalife a la Mekke et à Médine. Cette audace surprit Yézid , que pourtant avait si bien averti son père; et comme ses deux principales armées étaient Tune en Afrique , Tautre au fond de la Perse, ne pouvant écraser la révolte à sa naissance, il lui fallut entrer en négoeiation avec elle.
Cette faute tourna rapidement à son préjudice. Les habitants indécis de THedjaz ayant envojé à Damas des députés, quoique fort bien reçus par le khalife, ces musulmans rigides furent à tel point indignés des allures de la cour d'Yézid, du iuxe insolent qu'on y déployait , du mépris qu'on y affichait pour les prescriptions du Coran, des nombreuses orgies qui s'y succédaient, que le rapport qu'ils tirent de ces monstruosités vint conSrmerlesdéclamationsd'Abd- Allahben-Zobaîr contre Yézid et accroître la haine qu'on nourrissait à la Mekke pour le khalife de Damas (*).
Les hostilités commencèrent bientôt, et il fallut au'Yézid envoyât une puissante armée dans le pays même dont il tirait son origine. Cette armée vint mettre le siège devant Méiine , investit de toutes parts cette ville; et, après plusieurs combnts dont la fortune fut diverse, Médine tomba au pouvoir des Syriens. Soit haine entre les Arabes de Syrie et les Arabes de KHedjaz, soit fanatisme et fureur réciproques, toujours estil que, Médine une fois prise, Tarmée dYézid se porta contre la population d'une des deux cités saintes aux excès les plus cruels. Tous leis habitants furent passés au fil de Tépée; on n'épargna qu'un millier de femmes enceintes.
Malgré la terreur qu'aurait dû inspirer un pareil traitement, la Mekke n'ouvrit passes portes aux Syriens. A bd-Allahben-Zobaïr, plus fort qu'il n'avait jamais été. s'y était renfermé avec tous ses amis, tous ses partisans et tous ses soldats. Les murs étaient solides, et les machines de guerre des Syriens les battirent longtemps sans succès. Pourtant
l*) Voyez Ockley et Abour-faradj,-
les perfectionnements dans la guerre, qu'avaient poussés fort loin les Arabes de Syrie, donnaient une grande activité au siège, et y flrent employer tous les moyens connus de destruction. Parmi ces derniers le feu jouait un grand rôle ; du bitume enflammé était lancé sur la ville et V portait à chaque instant l'incendie, tin jour la Kaaba elle-même fut atteinte, et une partie des voiles sacrés furent consumés. Grande fut la désolation des Arabes orthodoxes; mais les Syriens n'en continuèrent pas moins le siège, et déjà la position de la ville et le sort d'Abd-Allah-ben-Zobaïr devenaient de moment en moment plus critiques, lorsque, Yézid étant venu à mourir, toute bataille cessa, et l'armée assiégeante reprit la route de Damas.
Qu'avait fait ce Yézid dans son court règne de quatre ans.' rien de saillant, sinon des cruautés, le massacre des Alides, le sac de Médine. Qu'éiait-ce, d'ailleurs, que ce jeune homme enlevé, à l'âge de trente-trois ans, par les excès du libertinage? Un être faible , dont la plus admirable éducation n'avait pu transformer un esprit sans élan, un coeur sans chaleur, une âme bien vite éteinte dans la débauche. Ceux qui veulent absolument lui fairequelques éloges louent son goût pour la poésie et sa générosité pour les poètes ; mais était-ce là la seule qualité que devait montrer le fils de Moawiah, le premier successeur à un trône à peine fondé, qui avait des jalousies de toute sorte contre lui, un compétiteur respecté, Hosaïn, un adversaire habile, Abd-Allah-ben-Zobaïr.' Son existence fut donc plus funeste aux Arabes de l'Hedjaz qu'utile à ceux de Damas ; et si la Syrie ne fut pas le théâtre de la guerre civile, elle n'en fut pas moins émue par les sentiments fratricides des Arabes, inquiétée par leurs excès, troublée dans sa quiétude par de violentes réactions (*).