MUSULMANES
Ce qui nous choque le plus dans la loi asiatique, c'est assurément la polygamie. Le Koran conseille de n'avoir qu'une femme, mais il permet d'en prendre autant qu'on en pourra nourrir.
Cependant il faut distinguer, parmi c^les qu un bon Musulman recueille dans son harem , diverses classes d'épouses et de femmes. Croyez-vous donc qu'elles soient moins protégées par la loi que celles dont un maire reçoit le serment ? C)
L'apparition de Mahomet fut le signal d'une réforme dans les mœurs. Avant lui la polygamie n'était qu'un monstrueux abus de la force et l'absence totale de moralité. C'était beaucoup que de régulariser un état de choses aussi défectueux. Le législateur ne pouvait pas heurter de front des usages consacrés par le temps ; il fit tout ce qu'il y avait à faire : il toléra le principe, mais en restreignit les applications. D'abord il établit des distinctions entre les femmes légitimes et les femmes esclaves. Il
* (*) ^^yf' *® Koran, Surate IV, traduction de
assura aux premières des arantagoBteis, qu'à moins de posséder une grande iat> tune , un Musulman use c|reneat de ia ÛKmlté accordée par la loi 4'avoir eo même temps quatre épouses \é%\tm ou nikiahtus.
Le pouvoir de divorcer, à la fois si sage et si exorbitant, futcontreèaiaoci
Sar des stipulations de reprises, par es établissements de dot. (^uaot aoi esclaves, il les recommanda a Thmoa* nité de leur mattre, et on sait oe que vaut une recommandation du Kom^ On ne vit plus, comme auparavant, de malheureuses femmes lutter contre la misère, et disputer à la faim la vie de leurs enfants et la leur. En, donnant aiu femmes une existence légale, Mahomet raviva aussi le feu de l'amour materoel,
Îui s'éteint si vite dans la débauche.
l'homme retrouva ses enfants en mêioe temps que son épouse; et la famille se reforma sur des bases nouvelles.
Puis, comme cette loi n'est qu'aoe concession aux faiblesses humaines, coocession que l'on ne saurait blâmer puisqu'elle portait alors des fruits d'amélioration morale, l'Islam permet encore une autre sorte de mariage , noil moiBs l^al , non moins sacré, mais dont l'esprit est si éloisné de nos mœurs, que nous ne chercnons pas à le défendre.
Nous voulons parler du mariage au kabiny par lequel l'homme et la femme se prennent à loyer, et contractât entre eux un véritable bail. Les clauses et conditions une fois déterminées , les époques fixées, les prix débattus, le mariage est consacré. Puis le terme de cet engagement arrive, les comptes sont réglas, et chacun des deux éiK)ux rentre dans sa liberté première. Au surplus, il est bon de remarquer que le plus souvent les contractants n'useot de cette liberté que pour l'engager de nouveau, comme si la pensée d'un lieo indissoluble était plus pesante que le lleo lui-même.
On nous saura gré, sans doute, de rapporter quelques fragments du teite de la loi qui régit les femmes en Orient : on en comprendra mieux l'esprit. Mais ce qu'il ne faut pas oublier surtout, c'est que Mahomet avait à combattre d'énormes abus , et qu'il fit tout ce qu'il était humainement possible de faire eo les
SYHIB MODERNE.
sserrant dans les bornes d*Qne légalité lie quelle.
Ainsi, lorsqu'il éerit ( Karan^ chapitre ^) : R Vous n'épouserez ni vos mères,
ni vos filles , ni vos belles-filles,
ni deux sœurs, » il ajoute : « Si le crime est commis , le Seigneur est indulgent et miséricordieux. » D'après seul verset, on peut juger Tensemble ! la loi : on sent que Fautorité de Ma- )met était bien douteuse, puisqu'il ne omulgiiait pas une loi sans laisser enevoir le pardon de sa violation.
Comme la loi chrétienne, l'Islam oclame hautement la supériorité de lomme sur la femme. « Les hommes (vers. 38) sont supérieurs aux femmes. » Et le législateur, qui veut bien )us en dire la raison, continue ainsi : Parce que Dieu leur a donné la préémiiieoce sur elles, et qu'ils les dotent de leurs biens. Les femmes doivent être obéissantes, et garder le secret de leurs époux , lorsque le ciel a permis qu'elles le connaissent. Leur désobéissance pourra être punie par le mari, ^ui se retirera d'elles, ou qui usera desaiorce. La femme soumise évitera ces mauvais traitements. »
Au surplus, le législateur n'a pas Té la femme au despotisme arbitraire 1 mari : « Si vous craignez la dissension entre les deux époux , dit le verset 39 , appelez un juge de chaque côté ; si les parties consentent à vivre en bonne intelligence , Dieu assurera la paix de la famille. »
Eneénéral, le législateur ne détaille s préceptes que pour en fixer le prinpe. Quant aux espèces, il les ananmne à la sagacité du juge chargé d'ap* iguer la loi. L'autorité du juge, c'estaire la puissance arbitrale, devient )nc d'autant plus forte, que les règles acées par le texte sont moins étroites. r, dans les circonstances qui accompalèrent la venue de Mahomet, c'était iaucoup que de substituer la volonté un homme à l'anarchie qui régnait irmi les peuples orientaux. Voilà pourloi le Koran, comme la Bible, n'a- )rde guère les points de droit, et en iserve la solution à l'équité naturelle, n'en faut pas conclure, cependant, Je les expressions de la loi soient telment vagues qu'on puisse en dénaturer
X^'' Livraison, (sybis modebne.)
le sens, et que ce pouvoir conféré ta juge soit une lacune dans la disposition du texte. Par exemple, en permettant le divorce, en l'entourant de sages restrictions, Mahomet n'oublie pas qu'il n'a encore rempli que la moitié de sa tâche. Il vient de régler l'exercice de cette faculté, il lui reste à en régler le résultat. v
« Que les femmes répudiées, dit-il « (ch. II, V. 228), laissent passer trois « mois avant de se donner à un autre « époux. » Puis , de peur que l'homme ne soit tenté d*abuser de sa force, il ajoute (V. 232) : « Lorsque la femme « que vous aurez répudiée aura laissé « passer le temps que je vous ai fixé, « vous ne l'empêcherez pas de se don- « ner à un autre époux. »
Il faut remarquer que la loi mahométane , si indulgente pour les infractions de fait qu'elle prévient, l'est bien davantai^e pour les fautes qu'on peut avoir l'intention de commettre. Comme nous l'avons dit, c'est une concession continuelle aux faiblesses de l'humanité.
Ainsi , tandis que le rigorisme chrétien proclame que la pensée du mal est aussi coupable que l'action du mal, l'Islam s'empresse de prévenir toutes craintes à cet égard :
(Y. 235.) « Le désir d'épouser une a femme, soit que vous rexprimiez, A soit que vous le cachiez dans votre « cœur, ne vous rend pas criminels à la « face de Dieu. Il sait que l'image des « femmes est tbujours devant votre « pensée. »
On remarquera c|ue le législateur ne procède que par voie de conseils , et que ces conseils se résument à peu près par ces mots : Faites ce que vous voudrez.
Le nombre des versets du Koran où il est parlé du mariage des femmes est immense; mais ils se répètent souvent.
Mahomet accordait bien aux femmes une existence légale, mais il ne leur donnait pas l'existence publique; en sorte que le code de l'Islam est beaucoup moius riche que le nôtre en dispositions à leur égard. En effet, il a fallu régler, chez nous, les rapports de la femme mariée au reste de la société; en Orient, on n'avait à régler cjue ceux de répouse à répoux. Nous avions à consiclérer les relations d'affaires et d'in*
L'umvËRâ.
léréts qu'enè peut avoir dans notre monde agité , à déterminer sa position dans le commeree, à limiter l^xercice du droit de contracter. *Mais le Koran n'avait point à s'occuper de pareilles choses, parce que la femme musulmane appartient exclusivement à la famille, et qu'elle ne sort jamais de la vie intérieure et paisible au'on lui a faite. Pour elle, point d'affaires, point de travaux manuels ; elle laisse aux Juifs et aux Francs le commerce de ses bijout et de ses parures , aux raias grecs le soin de cultiver la terre qui la nourrit. Sa magnifique Indolence l'annule pour le reste du monde : elle ne vit que pour son mari, pour ses enfants et pour elle-même.
Sauf les femmes musulmanes mariéeis, chose rare, à des hommes sans avoir aucun , tes autres , le plus grand nombre , n'avaient jadis rien à envier, rien à eraindre, rien a penser, pour ainsi dire. A l'abri de toute appréhension , elles vivaient matériellement, mais heureusement, au fond de leur harem ; et pourvu qu'elles appartinssent à une position sociale au-uessus de la misère, elles demeuraient séquestrées, ainsi que des fleurs dans une serre. Leur destinée en était-elle plus malheureuse ? Nous ne le croyons pas. On ne souffre en ce monde, autrement que par les besoins du corps, qu'autant qu'on a les idées du mieux ou au moins du changement. £h bien, lorsque, de génération en génération, les femmes ont vécu dans un bien-être physique évident, quoique dans l'esclavage apparent de l'âme, peuvent-elles, quelle que soit leur intelligence , concevoir une position différente et meilleure, où elles jouiraient à la fois de la satisfaction des sens et de la liberté de Tesprit?
£t ne dites pas qu'il leur était facile d'apprendre que dans d'autres contrées, à coté d'elles quelquefois, leurs semblables étaient libres. Quand cela eût été, les auriez- vous crues bien à plaindre ? Tous les jours nous voyons des oiseaux s'ébattre à leur gré dans les plaines de l'air, souffrons-nous pour cela de n'avoir point des ailes? Que savons-nous?
Le juge suprême du genre humain n'a pas encore dit son dernier mot dans cette
Î[uestion. Il a fait les êtres différents, eurs instincts presque contradictoires ,
leurs mœurs diverses, et il â su dans sa bonté n'accorder à chacun que la somme d'idées nécessaires pour pouvoir être heureox dans le cercle où il Ta fixé. Digestion facile pour les brutes , bien-être matériel pour les Orientaux, liberté d'action et d'esprit pour l'homme vraiment civilisé , voilà ce que Dieu nous offre à tous pour traverser ce monde que les ingrats seuls calomnient.
Or, entre la digestion des brutes et la liberté d'action et d'esprit de quelques peuples européens, 11 y a ce contentement du corps, ce repos de l'âme, cette incapacité de jouissances, si vous voulez, qui ont constitué et constituent encore le bonheur, ou plutôt la destinée corn-
J)lète des femmes orientales. Comme es femmes d'Europe, elles ont été ea général, et presque dans tous les siècles, faibles de corps et pusillanimes d'esprit. En conséquence, contre les dangers d'hommes brutaux, grossiers^, féroces même , elles avaient à l'intérieur la protection du harem , de ses grilles , de ses murs, comme elles avaient en public contre l'insolence de ces mêmes hommes la protection de leur voile.
Croyez -vous que Içs gazelles n'accepteraient pas volontiers d'être parquées dans certaine forêt, à la conoition de ne tomber jamais sous la griffe des tigres? Les femmes d'Orient sont des
{gazelles; elles en ont les grands yeux, es jambes fines, l'élégance et la grâce, et de plus elles jouissent du bonheur d'être a l'abri des hommes , qui , eux aussi , sont des tigres.
Ne vous imaginez pas pourtant que cette réclusion acceptée soit un empêchement aux satisfactions de la vanité, aux douceurs de l'amour. En Orient comme en Occident les femmes furent coquettes, et quelques-unes passionnées.
Le voile, si hermétiquement fermé pour l'injure , s'entr'ouvrait facilement pour la flatterie; les grillages du harem, toujours levés contre im appétit grossier, se baissaient devant l'amour. Il y a même quelque chose de plus mystérieux, de plus tatal entre le rapprochement de deux êtres qu'un obstacle matériel sépare sans cesse, pour qui les jeux de tous sont des yeux jaloux , et qui s'isolent, non-seulement par ce goût inné des amoureui, mais par prudence, par devoir. Les
}bstdc]es Sont la pierre de touche de 'amour; et dans quel pays y a-t-il jamais eu plus d'obstacles entre les amants ]ue dans cet Orient où les deux sexes )nt toujours vécu sans mélange, sans apports perpétuels, où la nature inyite »i magnifiquement à l'amour, où la so- ;iété 1 a toujours épié si ardemment et Fa louyent poursuivi avec tant de rigueur!
NOUTSAUX: T£OUBL£S SN âYHIfi.
Nous avons cherché à présenter le ta- )leau de la civilisation en Orient, ou pluôt de l'époque d'ordre social le plus complet chez les Mahométans ; et sans lous arrêter maintenant sur les vices ou es vertus des khalifes qui se succédèrebt, ISibou-Djafar-al-Mansour, le second des ^bbassides, à AI-Mamoun, le septième, t peut-être le plus glorieux , nous en ariverons tout de suite à Motassem , l'oconaire, appelé ainsi parce qu'il régna iuit ans huit mois et huit jours , au'il aissa huit fils et huit filles , et qu'il était Tailleurs le huitième prince de sa race, l'est sous ce dernier khalife seulement [ue la tranquillité de la Syrie fut de noueau troublée , et que l'empire des Ablassides commença à s'approcher de cette «nte , sur laquelle il devait rouler sans esse jusqu'à sa ruine complète (*).
'^ oyons d'abord guel coup fut porté à la iyrie, qui, depuis près d'un siècle, s'actoutumait si bien au repos, et qui n'aait fait que gagner à n être plus le cenre de la domination arabe.
Certes , si la Syrie pouvait s'attendre I une nouvelle attaque, ce n'était pas de a part des Byzantins. Depuis Héraclius, [ui avait si rapidement perdu cette belle province , il s'était succédé sur son trône léshonoré si peu de princes dignes de la couronne, que ce fut presque un miracle, au milieu du neuvième siècle, de ^oir l'avènement de Théophile, aussi >rave soldat qu'habile politique. Théo- )hile, honteux d'être comme le vassal up porté des Arabes , honteux surtout lu tribut que ses prédécesseurs avaient consenti à payer aux khalifes de Bagdad, voulut s'affranchir de ces indignités, ît déclara hardiment la guerre au toutpuissant successeur de Mahomet. Cinq
' (*) Voyez Ëlmacin et Ockley.
fois il marcha contre les Arabes, et mal^^ gré ses alternatives de succès et de dé^ Élites y il sut si bien profiter des circonstances favorables, qu'il acquit une repu-* tation méritée de vaillance et d'audace. La dernière de ses expéditions ne fut pas la moins glorieuse : après avoir re*
f)oussé ses ennemis sur les frontières de eurs Ëtats, il parvint jusqu'en Syrie, et vint mettre le siège devant Sozopetra. Cette ville était chère à Motassem comme lieu de sa naissance. Son illustre père Haroun-al'Raschid , qui voyageait souvent dans son empire , emmenant avec lui sa cour , ses femmes et ses trésors , avait vu naître à Sozopetra un enfant qui devait être le second héritier de sa puissance. La cité , favorisée par cette naissance, avait donc été Tobjet des gé* nérosités des deux princes, du père et du fils. Elle était riche, elle était ornée de plusieurs palais et dotée de plusieurs privilèges. Ce fut précisément pour ces raisons que Théophile, voulant atteindre son ennemi dans ses affections aussi bien que dans son orgueil , porta tous ses efforts contre la ville chéris par le khalife.
Or, Motassem , occupé à cette époque au fond de la Perse à châtier un imposteur, ne put se porter lui-même avec ses meilleures troupes au secours de sa ville natale; et, pris ainsi au dépourvu, il essaya, pour sauver sa bien-aimée Sozopetra, de la ressource des négociations. L'audacieux Théophile repoussa toute ouverture, attaqua la ville avec plus d'ardeur que jamais , la prit d'assaut, et la traita avec la plus extrême rigueur. Rien n'y fut épargné, ni les habitants, ni leurs demeures. Toutes les maisons , tous les palais furent incendiés ou rasés ; tous les Syriens mahométans furent égorgés, mutilés, ou au moins marqués d'une manière ignominieuse. Non content de ces cruautés , Théophile permit à ses soldats de se répandre dans les environs pour piller et détruire ; et ce ne fut qu'après avoir réuni plus de mille captives jeunes et belles qu'il songea à quitter le pays (*).
Une pareille conduite appelait des représailles. Elles furent terriblesdela part des Arabes. Après en avoir fini avec la
(,*) Voyez Aboun-FaracUv
ISO
L'UNIVERS
révolte persane, Motassem réunit une armée considérable, dans la composition de laquelle quelques annalistes font entrer lusqU'à cent trente mille chevaux.
PuisrajantdiviséeàTarse en trois corps, il se mit lui-même à la tête d*un de ces corps, et les fit marcher tous les trois sur Amorium, en Phrygie. Or cette ville grec» que était la patrie de Michel le Bègue ^ père de Théophile. Enja menaçant de la destruction, le khalife dévoilait un projet de vengeance qui devait toucher aussi vivement Tempereur de Byzance qu'il Tavait été lui-même par le sac de Sozopetra : c'était la loi ou talion appliquée a une expédition militaire. Malgré les efforts désespérés de Théophile , malgré une bataille meurtrière et dont les chances furent longtemps balancées, les Arabes, plus nombreux que les Grecs, forcèrent ces derniers à la retraite. Dès lors Amorium n'avait plus qu'à subir tôt ou tard la loi cruelle de son vain* queur. Présageant le sort affreux qui lui était réservé, cette ville se défendit avec un héroïsme admirable. Cinquantecinq jours de suite , elle repoussa les Arabes qui se ruaient en masse contre ses murailles. Elle avait lassé leur courage , elle avait ébranlé leur espoir de succès , et déjà l'armée mahométane songeait à se retirer, lorscni^un traître vint mdigueraukhalifel'endroitleplnstaible des tortifications , et lui donna ainsi les moyens d'essayer un dernier et définitif assaut. En apprenant la prise de la ville, pour laquelle il avait une sorte d'attacnement filial, Théophile, à son tour, voulut conjurer la vengeance de Motassem. Il envoya députés sur députés, accumula les (promesses, en vint même jusqu'aux prières ; tout fut inutile. L'empereur byzantin eut la douleur de voir Amorium détruite de fond en comble , le palais de son père impitoyablement rasé, les habitants de sa ville fidèle passés au fil de l'épée ou emmenés en esclavage. Théophile n'avait pas de mémoire : les ruines de Sozopetra fumaient encore ! (*)
Cependant, dans la lotte terrible qui venait d'avoir lieu entre les Arabes et les Grecs, il y avait un fait bien plus grave qu'une nouvelle guerre des Ma-
(*) Voyez les Annales de Baroniiu et de Pagl.
hométtfis contre les Chrétiens , que le sae de deux villes, que la mort ou l'esclavage pour plusieurs milliers d'hommes : ce fait, le voici. Dans la sanglante bataille livrée ^ar Théophile à Motassem , en Galatie deuxième , au centre de l'empire Byzantin , en avant d' Amorium, malgré les troupes nombreuses de Grecs et d'Arabes, ce furent trente mille Persans, réfugiés en Asie- Mineure et soldés par l'empereur de Constantinopie, qui rompirent, au commencement de l'action, les rangs serrés des Musulmaos delà Mésopotamie; et,
f>lus tard , c'est aux cavaliers .turcs , à eur habileté dans le maniement de Tare, à l'inpétttosité de leurs charges successives, que le klalile dut la victoire.
Ainsi les deux peuples rivaux avaient désormais besoin d auxiliaire^, pour décider entre euxl Aiosi ces fiers Arabes, qui pendant plus de deux siècles avaient été la terreur des GrecA. dégénérés, dont la seule apparition dps les ^^mpagnes byzantines faisait fuir as loin les populations, dont Je premier choc était si puissant, jdont l'ardeur était infatigable ; les voilà^ maintenant, sinon «ussi .pusillauiaies que ceux qu'ils afvaient 6euls et constamment vaincus jusqu'alors, du moins éjiervés à leur tour, ayant perdu, .une. grande I»artie de leurs vertus militaires , guerriers sans énergie- sinon sans courage!
C'est qu'à leun tour la civilisation a agi sur eux. C'est qu'en leur offrant en partage ses richesses et ses douceurs, c'est qu'en rendant par un bien-être continu leur esprit plus pacifique , cette demi-civilisation si précieuse, mais quelque peu corruptrice, a petit à petit affaibli leur corps , ramolli leur âme, les a descendus étalement au rang des nations en décadence pour lesquelles ils profes- ^ient jadis, du temps de l'austère Omar ou de 1 actif Moawiab, un mépris si général et si profond.
ÀPPAHITION DBS TOBGS HN 0B1£NT.
Mais quel est cet élément nouveau qui leur procure aujourd'hui une victoire éphémère? Quels sont ces Turcs, race forte, sobre, ardente, comme Tétaient naguère les fils de l'Hediaz, et qui, comme eux, va devenir bientôt
£ère, exigeante, despotique? Ce sont des hommes duHtNrd, ils sortent des montagnes neigeuses et des plateaux arides de la haute Asie, au delà de TOxus et du Jaxarte. Là-bas aussi s'étendent des déserts , ià-bas aussi une nature marâtre repousse les hommes de son sein , eo ne leur accordant pour tout ayaotage qu'un corps de fer et une âme de glace. Les hordes du Nord viennent à leur tour of&ir leurs bras aux hordes du Midi , devenues une nation puissante , riche , dominatrice. Comme nous avons vu , il y a deux siècles, lesGhassanides se mettre au service des Byzantins, ainsi les Turcs, à cette heure, demandent d'abord aux Arabes la nourriture, rhabillement et le gîte, et mettent leurs corps, qu'on garantit du froid et de la faim, au service de leurs sauveurs. Mais, à Tinstar des anciens Ghassanides vis-à-vis des Grecs, les Turcs, vis-à-vis des Arabes, conservent Tindépendance de leur esprit, leurs vertus primitives : la sobriété et Tardeur militaire. Ils se prêtent, ils ne se vendent pas : marché dangereux dont les Arabes auront plus tard à se repentir. Cette milice indomptable, quoique fidèle, aura un Jour plus de puissance ^ue les Arabes eux-mêmes. Elle choisira, d'ailleurs, son moment , agira avec cette prudence, cette longanimité, cette persévérance qui caractérisent les enfants des déserts. Plusses maîtres temporaires s'amolliront, plus elle se renforcera ; plus ils s'abandonneront au luxe, à la mollesse, plus elle fuira le contact des superfluités exigeantes ; plus ils se créeront de besoins nouveaux, plus elle rétrécira le cercle des siens. Puis cette milice, qui a le sentiment de la grandeur, qui a la conscience de sa souveraineté future, se gardera de tout mélange avec la race arabe. £lle vivra isolée jusqu'à ce qu'elle domine à son tour et nnpose des lois à ceux qui la traitaient d'à nord en in G mes mercenaires. Cette tactique si ancienne, si répétée dans le cours aes âges, si connue et si simple, réussira toujours : c'est pourtant un mstinct plutôt qu'un calcul ; mais cette fatalité pèsera sans cesse sur les peuples d'Orient. Al-Mamoun le généreux ne vit en Thaher qu'un de ses lieutenants magnifiquement récompensé, et ce lieutenant enrichi devint le chef d'une dynastie, les Thahérites.
Motassem le perplexe ne vit dans les Tkircs que des auxiliaires utiles , et ces auxiliaires indispensables allaient devenir, pour les successeurs du khalife octonaire, des maîtres despotiques.
Quelles ^e soient , du reste, les conséquenees futures de l'engagement des Turcs envers les Arabes , toujours estil que l'introduction de ces hommes primitif, de ces soldats féroces dans les armées musulmanes eut , dès le règne de Motassem, une bien déplorable influence sur la façon de se conduire à la guerre. Les Turôs, plus dédaigneux encore de la vie humaine que ne l'avaient jamaus été les Arabes, égorgeaient sans pitié leurs ennemis en déroute. Plus de trêves possibles entre les corps belligérants , plus de pardons à attendre du vainjjueur. Une mort cruelle ou une servitude plus cruelle encore, voilà quel était le sort des vaincus. La haine personnelle des deux princes, Théophile et Motassem , l'afifront qu'ils se firent réciproquement en blessant leur orgueil mutuel et en détruisant le berceau l'un de l'autre, la rage qu'ils mirent tous deux à rivaliser de rigueurs et d'atrocités, toutes ces causes d'implacable animad- ▼ersion donnèrent à la guerre entre les Chrétiens et les Mahométans plus d'àdiarnement que jamais. Des deux parts les prisonniers furent donc sacrifiés sans pitié ; et si les Musulmans condamnèrent les leurs à d'horribles tortures , l'empereur byzantin Constantin Porphyrogénète se complaît de son côté à raconter qu'en Crète des Arabes furent écorchés vifs, et d'autres précipités dans des chaudières d'eau bouillante. Supplices infâmes, qui font la honte des deux {>enpies, et qui entraînaient en outre 'exécrable conséquence d'allumer entre les Chrétiens et les Mahométans une haine inextinguible !
DOMINATION DES lUBCS.
La cruauté militaire, tolérée par les khalifes , employée même au profit des armes musulmanes par Motassem , ne tarda pas à se tourner contre ses successeurs. Le neuvième Abbasside, Wattek- Billah^fut un prince débauché et nul ; le dixième, Motawakkel, fut un fléau.
L'empire tout entier eut à souffrir de
L'UIflVERS.
son esprit fantasque et méchant. II s'était entouré de Turcs ; et, comme ii arrive souvent aux tyrans « ses propres gardes 1 égorgèrent, a l'instigation de son fils aîné. Mais le khalife parricide , Montas* ser, ne vécut pas longtemps. Victime à son tour de Tambition des Turcs, il fut massacré par eux au profit de Mostaïn {*)•
Heureusement le désordre n'eut d'action dévastatrice que sur la Mésopotamie. La Syrie, trop naturellement paisible pour prendre part à ces guerres civiles, n'en ressentit que le contre^ coup. Fidèle et soumise aux chefs que lui imposaient les khalifes qui se succédèrent alors si rapidement dans la chaire ensanglantée de Mahomet , elle n'eut à souffrir que de l'instabilité du pouvoir central, qui détruisait toute sécurité dans les transactions, et fermait à ses produits leur plus vaste débouché. Cependant elle se serait encore remise de ces maux passagers, si la domination déplorable des Turcs ne se fût trop longtemps prolongée.
Un grand malheur l'avait aussi me** nacée, et n'avait pas été non plus pour peu dans le retour de ses inquiétudes»
Outre le mal que la rivalité de Théophile et de Motassem lui avait fait , outre le sac de Sozopetra , la fondation de Samarah ne lui avait pas été une moin* dre source de craintes. Motassem , fatigué du séjour de Bagdad, ou plutôt ixx^ quiet de l'esprit de cette ville , la quitta tout à coup, et alla se bâtir un palais sur les frontières de la Syrie Ëuphratésienne. Autour du palais du khalife vinrent bientôt s'établir les courtisans ; puis il fallut plus tard loger cette redoutable milice turque que Motassem avait créée. De ces besoins divers naquit une cité, qu'on nomma Samarah , et qui sembla tout d'abord ramener pour la Syrie avec les honneurs du séjour des.
khalifes les dangers qui les suivent. Sous Motawakkel ce fut bien pis encore ; ce prince, aussi inconstant que cruel , s'ennuya un iour de Samarah , et songea à rétablir le siège de l'empire à Damas. Mais les Damasquins , soit calcul , soit effroi, reçurent si froidement le déf.
bauché Motawakkel , qu'au bout de deux mois il retpurna à Samarah* Les Turcs
partirent avec lai; «t, grflee à eet événement, Damas et la 'Syrie furent dorénavant à l'abri des troubles perpétuels qui firent, durant une trentaine d'années, de Samarah la ville des révolutioDS khalifales C).
Si les Syriens mahométans , tout en souffrant de la décadence des Arabes, de rinsolence de plus en plus grande des Turcs, pouvaient pourtant encore, en ne se mêlant en aucune occasion aux intri-
ëies du temps , vivre tranquilles sur ur prospérité passée , pour ainsi dire, il n'en était déjà plus de même pour les Chrétiens et pour les Juifs. Ces aerniers, dès le règne de Motassem l'Octonaire, avaient été persécutés par un aventurier audacieux , que la Chronique appelle dn singulier nom d'Abou-Harh, Harb,en arabe , signifie la guerre ; Abou-Harbse traduirait par conséquent par ces mots : le Père de la guerre. N'est-ce là qu'un surnom, qu'un titre que le despote se serait donné à lui-même pour mspira la terreur ? Toujours est-il que cet Aboa- Harb, grâce aux préoccupations du khalife guerroyant tantôt en Perse, tantôt dans l' Asie-Mineure, rassembla autour de lui une masse coiifusede brigands, de fanatiques et de gens de toute race, rançonna d'abord les voyageurs, s'essaya dans des sortesde petites razzias; puis, lorsqu'il eut aguerri sa troupe dans les gorges de la Judée et le long des bords abandonnés de la mer Morte, lorsqu'il l'eut composéed'environ trente mille hommes, il entreprit alors de plus importantes expéditions* Sûr de taire la loi à certaines villes, qui ne possédaient, à cause de la guerre étrangère, aue de faibles garnisons, il iror)sa aes contributions considérables celles qui se soumettaient , pilla et saccagea sans scrupule eelles qui tentèrent de lui résister. Son audace s'accrut avec ses succès ; et un jour il vint jusque dans Jérusalem « menaçant de détruire tous les temples > de brûler ia eité sainte , si elle ne se rachetait. 11 ne fallut rien moins que l'intervention du patriarche pour sauver Jérusalem , et le versement immédiat d'une forte somme d'argent. Cesbrigandsassociés quittèrent alors la capitale de la Palestine pour se
O Voyei Kbondenir.
(*) ToyeK Abeul-Féda.
Ipandre éê noiiTMa dans les campapes, et ils ? continuèrent leurs meurtres
L leurs déprédations jusqu*à ce que le ilife, de retour d'Aroorium, eut enoyé contre eux une armée qui en tua ait mille, s'empara de leur chef , et lit le reste en déroute. Mais ce n'était ) qu'un orage local , dont la durée fut op longue, il est vrai , mais qui dispa- Dt plus viteencorequ'il ne s*était formé.
OIS SOMPTUÀIBIS DB MOTAWÀKKBL.
Ce qui, au contraire,' devait inquiéter )U8 ceux qui ne professaient pas le maométisme, ee qui devait troubler à tout imais leur existence, c'étaient des lois e rigueur et d'exception. Sous les Omiiades, qui ne songeaient qu'à agréer tous les éléments constitutifs d'un (npire,sous les premiers Abbassides, ont la puissance, étant sans bornes, 'éprouvait aucune de ces inquiétudes ui dictent les ordres les plus durs, par* e qu'elles inspirent une méflanoe oetn étuelle, les Chrétiens et les Juifs avaient té traités généralement avec douceur, t sur un pied d'égalité, apparente au loins , avec les Musulmans. Le tyran lotawakkel, qui vojait partout des DDspirateurs , changea brusquement le m d'une grande partie de la Syrie, )it par défiance, soit par haine reli« ieuse, soit plutôt par ce raffinement du espotisme qui humilie les hommes our les mieux dominer. Cet exécrable balife ordonna que tous les Chrétiens t tous les Juifs de l'empire arabe, fusmt contraints de porter une large ceinire de cuir appelée Zannar. Cette loi )inptuaire, aussi tyrannique que fé- )Dde en déplorables résultats , devait à avenir distinguer outrageusement ceux* des Musulmans , et les priver d'un des énéGces de la fortune les plus appréciés 1 Orient , celui de se montrer en publie ^ec de riches vêtements. On ne peut )s douter, du reste, de rintentioa »ute malveillante qui animait Motawakf si ; car, comme complément et conséience de sa loi traeassière sur le oo»* une de ses sujets non mahométans, il rescrivit en outre leur éloignement de »Qte charge de justice ou de police ur* aine, les parqua, pour ainsi dire, dans ur isolement, et tendit à en faire une
population a part, tolérée plutôt qu*admise, abandonnée à elle-même plutôt que protégée. Ce fut l'an 235 de l'bégire que cette loi somptuaire fut promulguée; et l'on a remarqué avec raison qu'elle avait résisté aux croisades et aux différentes dominations de la Syrie, et qu'elle existe eucore en partie (*).
Non content de son ceuvre première, Motawakkel se complut a la développer, à y ajouter d'année en année quelques nouvelles prescriptions de plus en plus vexatoires. Ainsi il défendit, en 239, aux Qirétiens comme aux Juifs, d'adapter à leurs selles des étriers de fer. Puis il alla encore plus loin , il ordonna à ces sortes de parias de s^abstenir de l'usage des chevaux et de ne monter désormais que des mulets ou des ânes. Agir avec une telle rigueur était refuser à la fois aux Chrétiens et aux Juifs le luxe, la dignité, et partant toute considération.
On fut obligé, tout en murmurant, d'en passer, en Syrie , par la volonté du tyran. La lutte individuelle eût été trop dangereuse ; le soulèvement gênérai eût été trop chanceux. L'odieux calcul du khalife se trouva malheureusement fort juste : en humiliant ces adversaires religieux, il leur ôtait toute puissance actuelle et future. Car s'ils se révoltaient immédiatement, il était en mesure de les contraindre à lui obéir par la force ; s'ils acceptaient, au contraire , Toutrage sans en demander raison, il les habituait peu à peu à se considérer comme d'une race inférieure, à prendre bientôt l'allure des esclaves, comme ils en avaient accepté l'uniforme. Infernale logique, qui devait, en effet, aboutir à former en Orient la classe faible, débonnaire et méprisable qu'on nomme encore les rayas! Triste origine de la décadence continue des Chrétiens du Levant, de leur impuissance et de leurs malheurs 1