‹ Syrie ancienne et moderneChapitre 45 sur 63 · DECADENCE IMMINENTE DU KHÀLIFAT · texte numérisé non relu

DECADENCE IMMINENTE DU KHÀLIFAT

Il n'est rien de plus difficile à mourir qu'un gouvernement, à moins que son agonie ne soit brusquement tranchée par le fer d'un conquérant. Dans l'ordre ordinaire des décadences, il végète longse tratne de faute en faute,

nyojMAboal-nra^l*

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L'UNIVERS

roule de chute eu chute, et ne finit qu'à force d'impuissance chez les gouvernants et de lassitude chez les gouvernés. Les sociétés hiérarchisées craignent les changements. Il n'y a que les bandes d'aventuriers, les hordes demi-sauvages, fuyant le désert, qui savent facilement, après la victoire, passer d'un ordre de enoses à un autre , ou accepter le joug du chef à qui ils doivent leur conquête. Une fois, au contraire, qu'une grande puissance personnelle 8*est imposée à un pays^ une fois (}u'un principe a été admis et mis en pratique avec le concours des plus entreprenants , il faut que les successeurs du chef couronné soient bien faibles, il faut oue les conséquences du principe accepte soient bien déplorables, pour qu'on se débarrasse d'une famille importune , pour qu'on renverse un gouvernemeot incapable. De pareils revirements radicaux et intérieurs sont rares partout, et principalement en Orient.

Là ce sont des conquêtes qui se font, el non des révolutions. Là ce sont les étrangers qui renversent un ordre de choses, et non les peuples qui en souf* frent. Là ce sont les nouveaux venus qui imposent un gouvernement , et non la volonté publique qui le crée.

Cette différence dans l'histoire des nations asiatiques avec certaines nations européennes est, du reste , trèsconcevable. Comment se sont formées, en effet, la plupart des nations asiatiques? D'irruptions successives, du nord comme du midi, opérées par des hommes fatigués de leur misère, mécontents de leur climat , exténués de leur régime de privations , qui se sont rués, tête baissée, contre les obstacles , si nombreux qu'ils fussent, qui les empêchaient de jouir des biens matériels qu'offrent une terre féconde et un soleil radieux. De pareils hommes affrontant tout, la mort instantanée leur étant préférable , d'ailleurs , à une vie presque impossible, ils sont naturellement braves, tenaces; ils deviennent fatalement invincibles. Puis, l'éducation rigide que la nature leur a donnée fait quelque temps durer leur énergie au milieu de la jouissance : ils sontassez longs às'amollir,às'efféminer.

Or, si le désespoir les a rendus victorieux, leur rudesse native les rend despotes : ils imposent brutalement leurs lois ^ux

vaincus; et voilà un goarememenl fondé. Phis tard , à l'avantage de leurs chefs, ils éprouveront rinûnenoe d'un bien-être continu; et si leurs mœurs s'adoucissent, si leur caractère s'humanise, ils perdront par la même raison de leur force première, de leur activité, de leur valeur. Que ces hommes alors soient mal gouYernés, ils n'auront plus l'énei^ie de secouer le joug qu'ils se sont imposé à eux-mêmes, qu'ils sont venus, pour ainsi dire, chercher du fond de leurs déserts. Aussi, nous le répétons, en Orient, {dus que partout ailleurs, il n'est rien de plus difticile à mourir qu'un gouvernement

A l'époque où nous en sommes arrivés, bien des fautes s'étaient déjàaœumulées du fait deskhalifes ; et cependant leur pouvoir actuel n'en avait pas encore été affaibli. La tyrannie même de Motawakkel ne l'ébranla pas dans le présent; l'infâme et absurde khalife ne put en prévoir les désastreuses conséquences. Et cependant La semence d'une anarchie, sinon d'une révolution intérieure « avait été répandue au loin par sa conduite dissolvante. Les coupes nouveaux qui devaient se préâpiter à leur tour sur TOrient n'étaient pas encore formés sur les plateaux neigeux de la Tartarie, et dans les forêts sombres deruimalaya; une nouvelle conquête était encore éloignée ; et pourtant les populations mécontentes de l'empire arabe semblaient s'apprêter déjà à cette division de forces, a cette disjonction d'éléments, à cette lutte dans les intérêts , à cette contradiction dans les vues, qui devaient préparer la voie aux envahisseurs futurs, qui devaient un jour jeter le gouvernement de l'islam au premier occupant (*).

Une sorte de fatalité pesait sur toutes les institutions des derniers khalifes Motassem avait formé une nouvelle milice pour renforcer son armée, et garder sa personne. Cette milice fut la cause de raffaiblissement militaire de son successeur Wattek-B'illah, et de la mort du successeur de Wattek-B'illah, Motawakkel. Ce dernier avait voulu distinguer les Chrétiens et les Juifs d'avec les Musulmans, afin de mieux s'assurer

n Voyez Oddey.

i Syrie; et sa stupide loi sompttiaire fit altre une haine qui fut pour beaucoup aiis la réaction des croisades , et deait entraîner pour le khalifat la perte lomentanée de la Syrie. Les débauches e Motawakkel ne furent pas moins ernicieuses au gonverneinent des Araes que son inepte tyrannie. En se perlettant tous les excès il fît perdre sa puissance religieuse son prestige ( plus éclatant. Les esprits les plus l>tus se refusèrent à croire à Tinfailbililé d'un homme en qui ils voyaient iunis tous les vices de la nature hulaine. La cruauté peut se pallier; la )rniptiondes mœurs jamais. Le sang l'on verse peut parfois s'interpréter en gueur utile, en énergie farouche, mais lutaire; les débauches qu^on accumule >nt toujours regardées par les peuples •mme une preuve de lâcheté de cœur d'abrutissement d'esprit de la part «souverains. On redoute la cruauté, 1 méprise la corruption.

Avant la quatorzième et deîmièreanie du règnede Motawakkel, son pouvoir ligieux était dobc tellement discrédité , le Torthodoxie musulmane en fut prondément atteinte, et qu'il en résulta de utes parts leravivement des sectes anennes, et la formation de sectes nouvels , dont quelques-unes devaient avoir » plus funestes développements. Plus règles communes déjà parmi les Mu- Imans, plus de respect général pour i anciens rites , plus d'unanimité dans façon de comprendre le Koran et de le atiquer. Le khalife avait donné l'exem- B du mépris des coutumes religieuses, (lui que son sacerdoce appelait préjément à pratiquer avec le plus de rieur le culte établi par le Koran, celuisemblait vouloir se dégager de jour jour d'une nouvelle entrave qui géit ses monstrueuses passions. Ce m auis exemple, donné de si haut et si pu* iquement, porta bientôt des fruits emisonnés. Tout en méprisant le khalife, 1 en vint peu à peu à suivre avec moins exactitude les prescriptions dont il exemptait si scandaleusement. De là à xlinction de la foi religieuse il n'y ait plus qu'un pas : des nommes auicieux se rencontrèrent pour le faire (*)•

l*) Voyez Elmadn.

Mais comme cette maladie de llslam n'en est encore parvenue qu*à sa première période , nous la laisserons s'in»

filtrer secrètement dans les veines de tous. Nous ne devons rigoureusement en parler que lorsqu'elle aura atteint la Syrie. Maintenant c'est d'une autre plaie du khalifat qu'il iaut nous occuper, c'est de Faction de plus en plus funeste des Turcs , qui se sont attaqués tout de suite au cœur de l'empire , à la cour des Arabes , et qui vont bientôt envahir les provinces , et la Syrie à son tour.

DESPOTISME DES TUBCS.

Il y a cela de singulier dans la domination des Turcs que, contrairement à toutes celles que nous avons vues et que nous verrons encore régner en Orient, elle ne s*est pas établie a la suite d'une invasion. Les autres dominations sont venues d'elles-mêmes, celle-là, on<est allé lacherdier, pour ainsi dire; les premiè« res se sont imposées , on s'est offert à cette dernière. Cette remarque s'applique surtout à la conduite des khalifes : c'est Pun d'eux qui a attiré tes premiers Turcs, qui en a composé une milice, qui s'en est servi à la guerre. Motawakkel , renchérissant sur Motassem, en a formé d'abord une garde pour sa personne. Plus tard ii a été bien plus loin encore : des chefs de cette garue privilégiée il fit les conseillers de sa couronne , les compagnons de ses orgies , les complices de ses crimes.

Ces hommes sortis hier de leurs déserts , à peine dégrossis par les jouissances d'un luxe prodigieux, sans croyance et sans morale, ont brisé instrument qui les avait élevés , ont assassiné sans scrupule leur bienfaiteur intéressé. C'étaient des natures grossières , des bétes farouches , à peine apprivoisées. Il y avait bien plutôt en ces hommes des bourrenux avides que des gardes fidèles; et il a fallu à Motawakkel tout l'aveuglement de l'orgueil , tout l'abrutissement de la débauche pour ne pas distinguer tout de suite, dans ceux dont il s'était si imprudemment entouré, les griffes sous les caresses , la trahison sous les paupières baissées, la férocité sur des lèvres qui murmuraient à regret des protestations de respect. Et cependant, lorsque

tt«

L'UNIVERS

lekhalife 86 plaisait, aamiliea'd'unfestin, à faire entrer tout à coup dans la sallç fumante de mets exquis un lion ou un tigre aC&mé , ordonnant impérieusement a ses hôtes de ne pas changer de place ; eh bien, quelle que fût la terreur des con- ▼ives, ils ne tremblaient pas plus alors que quand un autre caprice du maître tout-puissant ouvrait la porte de la salle, resplendissante d*babitsd'or et de soie, à un soldat turc, dont les yeux flambants couvaient la richesse de chacun avec autant d'avidité que les lions et les tigres se précipitaient avec rage sur les chairs saignantes. Cette horreur égale de certains courtisans pour les Turcs et pour les animaux carnassiers ne dessilla pas les yeux du khalife. Jusqu'à son der<r nier moment il joua avec les êtres lea plus redoutables de la création , lions et Turcs; il las mêla à ses plaisirs féroces , jusqu'à ce gu'il en devint la victime.

L'assassinat de Motawakkel fiit d'une signification si terrible et d'une consé* quenee si déplorable pour l'Orient, que nous y revenons sans crainte de noua répéter, afin de bien caractériser ce point de départ de la domination des Turcs, ëq l'an 947 de l'hégire donc, Motawakkel,

S ni avait alors quarante ans, et qui sans oute avait tantabusé deson imagination perverse, qu'il était àbout de sanglantes raventions, était un jourà festoyer, san^ avoir rien conclu cette fois pour faire ' succéder une péripétie violente à la joie qui éclatait de toutes parts. Ses convives, en effet , doués de la plus complète ex* périence, ne pouvaient plus être trouilles par une irruption soudaine de lions , ou par le bris d'un vase de la table rempli de scorpions vivants , ou enfin par des serpents venimeux qu'on faisait couler par-dessous le siège des conviés , et qui s'enroulaient le long des meubles, en menaçant de leurs morsures ceux auprès desquels ils apparaissaient en sifQant. Le repas semblait cette fois devoir se passer sans détails de blessures mortelles, sans assaisonnement de douleurs aiguës et de cris forcenés, lorsque tout à coup se précipitèrent dans la salle .une bande de Turcs armés. Par la raison

rnous avonsditeplus haut, la frayeur convives ne fut pas moindre que si l'on eût vu entrer des bétes faroucnes. Cependant, <in des courtisans les plus

braves trouva encore un mot à dire, qoi résume parfaitement les horreon que nous venons de raconter : « Ah! s'écria- « t-il en raillant avec amertume, ce n'est « plusaujourd'hui la journée ni des lions, « ni des serpents, ni des scorpions, c'est « celle des épées ! » Ce mot iiîl comax l'étincelle qui fait sauter la mine. A peine eut-il été prononcé que le khalife, qui s'apprêtait à en demander l'explication, fut assailli par les Turcs, coupé, bâché par leurs ci raeter res. Chose étrange, cettf scène de meurtre devait avoir à la fois sa partie héroïque et sa partie grotesque.

L'on vit, en effet , le visir Fathah conserver à son prince, malgré rignoble caractère de ce dernier, une reconnaissance sans bornes et du dévouement jusqu'à la mort ; on le vit défendre le khalife tant qu'il put, parer de son corps les premiers coups qu'on lui porta, et, vaincu par le nombre , s'écrier avec exaltation , et pour provoquer les égorgeurs : « O Motawakkel , je ne veux point vivre « après vous î » Puis vipt , comme parodie de cette noble action, la conduite couarde et railleuse à la (ois du bouffon chéri de Motawakkel, se cachant M une estrade à la vue des épées , attentif i la lutte, et, lorsque le meurtre de son maître et du généreux Fathah est presque consommé , se moquant ainsi des paroles du visir fidèle : « O Motawak- « kel, je serais fort aise de vivre après * vousl » (*)

HCy a-t-il pas dans les différentes scènes de ce drame horrible comme une volonté providentielle qui les coordonne, qui en tire une haute moralité pour 1 histoire', et qui semblait même les of frir comme un avertissement aux contemporains? N'est-ce pas, au milieu d'une orgie, entouré de ses compagnons de débauches, que devait mounr, dansie sang qu'il avait si souvent versé, l'infâme khaliiedont le joug pesa quatorze anssur l'Islam? N'était-il pas juste qu'au jour desamortMotawakkel s'entendît reprocher, sous forme d'ironie, les surprises cruelles qu'il avait faites si souvent à ses convives? N'est-ce pas, non plus, une preuve bien évidente du relâchement des mœurs de sa cour , que la présence de ce bouffon qui raille quand on tue, qui

(*) Voyez Aboal-Féda.

STRIE MODERIŒ.

tst

se moque guand on se dévoue? Enfin, pour quicooque aurait réfléchi, n'y avait-il pas une grande leçon pour lekbalifat dans la révolte de ces barbares gorgés de biens, qui se font les bourreaux âe leur maître, pis que cela même, 3ui agissent avec tant de fourberie et raudaoe à la fois qu'ils soulèvent le 3ère contre le fils , pervertissent ce derlier, Texcitent au parricide, et ex^ ;utent incontinent ce crime exécrable, lès que Montasser en exprime le prenier vœu ? Il ne roanauait plus à ce* gardes insolents que de réclamer leur salaire au fils, la tête do père à la main. restée qu'ils firent, c'est ce qui carao" érise toute leur cruauté, c'est ce qui tait pour le khalifat , qui , d'après son rigine , devait paraître aussi saint que uissant et qui se montrait aussi faible ue criminel, la preuve que la décadence 1 plus inévitable et la plus honteuse le menaçait, non-seulement dans la per* ODne de ses princes, mais dans son non« eur et dans son autorité.

Ainsi, cruauté féroee, perfidie innée ^ rploitation impudente des passions des halifes , compression de tous sous un égimedeterreur, tels sont les caractères istinctifs de la domination des Turcs.

!ue leur importe la dignité du souverain 9 est en l'abaissant qu'ils ont le plus B chancea de se rendre puissants. Que ur importe l'avenir de l'Islam ? ils n'ont 3s assez de foi pour y tenir comme re« gion, pas assez de génie pour en pénéer la politique. Ils sont venus,* d'ail-> urs , trop tard pour saisir le véritable (prit et l'importance du khalifat.

Dans son commencement si glorieux, khalifat fondait avant tout sa préponîrance sur son autorité sacerdotale :

bou-Bekr et Omar sont de véritables mtifes, ce sont les chefs presque saints une religion militante. Sous Moawlah pontife a fait place à l'administrateur, )us Abd'el-Mélik au seiidat, enfin sous aroun-al-Rascfaid au prince tempo* 1, fameux par ses victoires, par ses abiissements sociaux, et principaleent par son luxe mondain et sa justice ut humaine. Al-Mamoun, le glorieux,

vainqueur, le magnifique, soutient, force d'éclat, le pouvoir tout*puissant !8 khalifes; mais^e pouvoir a déjà fléli du côté religieux au profit du odté

militaire. Mal conseillé par son vizir Fadhal , sentant son insufhsanoe comme pontife, s'il ne fait quelques concessions à l'esprit traditionnel, AUMamoun commet la faute , dès le commencement de son règne, de se rapprocher de la famille d'Ali, de changer ta livrée noire de ses ancêtres pour la livrée verte de la famille de Mahomet, de déclarer même que Timan schiite Rizeh devra lui suce^er dans la chaire de Bagdad.

Heureusement les Alides, trop pressés de jouir de la puissance souveraine, provoquèrent à tel point les Abbassides, qui, ayant prospéré depuis soixante-dix ans, étaient déjà ap nombre de trente«troia mille, que ces derniers menacèrent de se soulever contre Al-Mamoun, mar* obèrent d'eux-mêmes contre les Alides , et forcèrent le khalife à rendre sa suc* cession à un des leurs. Quoiqu'il ait ré* paré depuis par des conquêtes sur lei Byzantins, par une conduite hautement généreuse et éclairée, la faute de sa jeu* oesse, Al-Mamoun n'en fut pas moins considéré j usqu'à la vingtième et dernièrt année de son règne comme un prince peu orthodoxe. Les docteurs les plus rigides , et par conséquent les plus ré* vérés de la loi musulmane, fulminèrent souvent contre lui ; et il résulta de cea déclamations un doute dans bien des es« prits sur le caractère sacné du khalifat, une diminution évidente dans son autorité religieuse (*).

Motassem sentit tout le poids de cette dégénérescence du khalifat. Il eut tout d'abord à entreprendre une guerre religieuse : un imposteur s'était rencontré assez puissant pour menacer son'trône.

loi, par une fatalité bien funeste à l'empire arabe, il se trouva que le successeur d'AI-Mamoun, étant loin d'être doué des vertus derrières de son illustre frère, faillit perdre à la fols les deux pouvoirs, le pouvoir militaire avec le pouvoir sacerdotal. Qu'est-ce qui sauva Motassem ; qu'est-ce qui le couvrit de son épée f Un ancien esclave, un Turc , Haidar , fils de Khaous , sur- . nommé Afchin. Ainsi, le remède, s'il n'était pire que le mal, était un mal aussi. Les rapides progrès de la milice turque nous I ont assez fait voir. Et puis un

nToyexAboal-Féda.

L'UNTHERS.

grand fait, déjilorabfo dans ses oonsé-

Î[uences , surgit en méiiM temps de cettei aiblesse deMotassem : la divisÛMi ^ans les deux poavoiri primitifs ^ abaolus naguère, inattaquables, du khaliÊit^ SiTun fléchit au profit de Taiitre son» le règne d*Âl-Mamouo , les deux fléchist sent sous netui de Motassem ; et désormais le khalifat chanoellera «ans cesse entre ces deux pouvoirs, jamais plus il ne tes sentira aussi forts, aussi emoaces l'un que Fautre, dans la même nain. Désormais le kbalifat rentrera dans la condition ordinaire de tous les empires despotiques, il lui faudra un prince guerrier pour être grand , et les Turcs sont là pour empêcher de longtemps un pareil éTénement.

Gomme on le voit par cette rapide esquisse de la nature du khalifat, nous avions raison de dire que les Turcs ne surent point en saisir le véritable esprit. Tout en dominant Tun de ses pouvoirs , ils n'essayèrent point de renforcer l'autre. En divulguant la faiblesse militaire des khalifes, leurs créatures, ils n'eurent pas la prévision de rendre son prestige à leur autorité religieuse. De là le mal attendit, sans pouvoir un jour être guéri ; de cette époque commence la décadence de l'empire arabe; de là se prépare cette anarchie de l'Orient , qui fut si favorable , deux siècles plus tard, à l'invasion des croisades.

Ce qui prouve encore l'influence pernicieuse de la domination turque, c'est le rèçne éphémère et impuissant des khalites , dont ils se instituèrent les sanguinaires parrains. Les longs règnes en Orient, comme partout ailleurs, sont généralement les bons règnes.

Dans un gouvernement despotique surtout , plus longtemps le maître souverain tient les rênes, plus il a de chances de mener Teinpire droit et ferme.

L'unité sociale ga^^ne à la prolongation de l'unité des vues. Or cette chance de prospérité fut entièrement perdue pour TIslam à l'arrivée des Turcs ; et après Motawakkel , en dix ans , les Arabes virent quatre khalifes passer comme des ombres dans la chaire dégradée de Bagdad.

Tout l'empire se ressentit de ces élévations et de ces chutes répétées : la Syrie , non moins que les autres provinces. La tempête, 11 est vrai, éclata 4'scbQrd

sur la Mésopotamie ;' maiSfelle n'e^ revint 4fue plus menaçante etçlus toieuse sur D«naB et ,sqo riche territoire (^).

LBS KHALIFES GlUÉÀTCrKBS BESTUBCS.

Le parricide Montasser ne fit que paraître sur le trône. Ses rémords, qui lui causèrent la plus noire des mélancolies, en eurent bientôt débarrassé son peuple, indigné. Cependant, durant les six mois qu'ilsurvécut à l'assassinat de son père, par sa plate et lâche condescendance il augmenta encore le pouvoir des Turcs, leur insolence, leur audace. D'après leurs ordres il déshérita son frère Mothaz; selon leurs désirs il distribua les hoaneurs et dispersa les trésors du khalîOat. Mostaïn, 1 usurpateur du khalifat au détriment du fils de Motawakkel, fut un prince entièrement dévoué à la milice

réalité de bien solides fondements, c'est que dès qu'il se crut khalife on lui nia ce titre. Les Alides songèrent de nouveau à faire valok leurs droits les armes à la main. 11 fallût toute l'impétuosité des troupes turques , et toute l'habileté du gouverneur de Bagdad, pour dompter cette révolte. Mostaïn eût été incapable de vaincre lùi-mémè de pareils adversaires ; et il le montra presque aussitôt dans la rébellion bien autrement sérieuse qui éclata tout a coup sur sa tête. Il fut dans cette occasion aussi irrésolu, aussi timoré, aussi dominé par les événe* ments que possible.

Lès Turcs, plus avides à mesure qu'ils plongeaient plus avant dans les délices du luxe et des richesses, ne voyaient qu'avec jalousie ceux d^entre eux que i le hasard des armes ou la faveur de la ' cour avaient comblés au détriment de leurs compagnons. Us se soulevèrent I donc un jour contre leurs principaux chefs, se divisèrent en deux partis, se { combattirent , et se disputèrent la personne du malheureux khalife. Celui-ci , i effrayé tout d'abord et ayant complètement perdu en cette occasion la minime part de bon sens et d'éner^^e dont

D Yoyex OedJOBiias.

i natare l'avait gratifié, erra d*aiie idée une autre, aeeumulalescontradietîeiis, avorisa tour à tour ebaqoe partie le» iné^ onteota tous deux, et fit tant qu'on erùt ae se dâ)arrasser d*aa pareil soliveau tait ]e meilleur parti à prendre. Il fut loDc enlevé de sa résidence de Samarah« onduît à Bagdad, et livré à Mothaz, qu'il vait dépossédé. Grâce à cet aéte de trahion envers un des princes les plus faibles |ui soient montés dans la chaire khaliaie , les "rurcs purent traiter à leur aise le leur accommodement avec le nou** el élu, et eurent encore un chef de l'Éat de leur façon.

Bouffha r Ancien, Boucha le Jeune , Na^ït et Bagher, tel*; étaient les noms e quatre chefs turcs, dont raud;ice était ans bornes et Tinsblence sans frein.

ilothaz auriait bien voulu s'en débarras* er. D'un esprit méfiant, d'une intelli- ;ence bornée, ce khalife, qui avait cornoencé sa carrière par renoncer, de son ffopre mouvement et par pure couarlîse, à la succession Immédiate qui l'atendait, parvenu par une révolution inatendue, par un revirement bizarre du cairice de ses soldats , au tr6ne auquel il le devait plus songer, n'avait rien tant à œur que de se mettre désormais à l'abri les entreprises de sa milice. Or pour ateindre ce but tant désiré il cherchait ousles moyens de se défaire de ceux qu'il edoutaît au-dessus de tout. Après avoir nachiné eontreeuxà Bagdad, loin de eurs regards , ce pauvre prince, à peine tn leur présence , ressentit dans son es- )rit plus d'hésitation que jamais, dans son 'œor plus de pusillanimité; et, loind'exier ou de faire mourir les tyrans dont il •entait le joug lourd et honteux sur ses ipaules, il les combla tout au contraire de aveurs nouvelles , de cadeaux et de dipiités , il augmenta de plus en plus leur )uissance. Mothshs réservait son énergie )our frapper sa propre famille. On le vit, în effet, jeter successivement dans les ;ers , sur de vagues soupçons , ses deux rères Mouiad et Mouafrek. Le premier îiême serait mort en prison, par le fait l'un fratricide : quelques historiens l'ont pensé (*).

Cependant les Turcs, toujours barbareSjtoujourscupides, et furieux dès qu'ils

D Voyez Aboal-Féda.

n'étaient pas gorgés d'or, ne trouvant

SiidépoutUer^ BÎquelle nouvelle victime ire tomber sous leurseoups, s'en prirentenoore uoefois à leurs propres chefs, attaquèrent Wassif, et regorgèrent.

Mothaz ae chercha pas à rétablir l'ordre dans sa milice, à punir les coupables.

Il profita d'une sédition oui le délivrait d'un de ses maîtres exécrés , et la bénit , loin de la réprimer. Un an après , l'an 2&4 de l'hégire , Bousha l'Ancien ifut à son tour l'objet de ranimadversion de ses soldats - Pour fuir sans doute la fin tragique de son compagnon Wassif , il quitta tout à coupSamarah,et se dirigea ▼ersMossoul. Motbaz laissa piller le palaif de ee dernier par ses troupes irritées; puis, profitant de la détresse momentanée de Boucha, il le fit surprendre dans une embûche, se le fit amener et plus tard ordonna sa mort. Mais toutes ces perfidies ne profitèrent pas au lâche khalife qui s'en rendit coupable. Loin de lui tenir compte de sa faiblesse à leur égard , les Turcs, qui n'avaient plus de chefs à qui s'en prendre, marchèrent un jour contre le propre palais impérial, et exigèrent arrogammentde Mothaz les prétendus arriérés de leur solde. C'était le moment de trembler, pour le triste khalife : il n'avait pas la sommie qu'on réclamait de lui, il promit, il supplia, il se déshonora de mille façons; mais tout fut inutile , et bientôt il se vit contraint d'abdiquer en faveur de Mohammed , fils du khalifs Wathek, qui fut appelé par la suite Mohtadi. Après trois années d'un ignoble règne, à peine âgé de vingt- quatre ans, Mothaz expia ses turpitudes par un supplice affreux : on le fit mourir de soif en prison.

Un étrange hasard fit que le nouveau khalife, créépar les Turcs, était un homme de cœur, de résolution et de vertu. Dans son court passage par le khalifat, Mohtadi , grand justicier et sévère musulman, rendit à la justice son intégrité et à la religion son empire. S1l fût resté un plus long espace de temps (]u'onz^ mois sur un trône dont il était l'honneur, que n'eût-il pas exécuté de grand, de noble, de généreux , de réparateur! Mais le mal était déjà trop violent, trop général, pour qu'un seul nomme pût le vaincre; la gangrène était à la plaie de l'Islam, et le khalife , qui voulut l'extirper, ne pai:*

L1[INIVERS.

tînt qu*â en être victime. Dès ton avènement, Mohtadi reconnut lés deux vieetf qui souillaient la domination des Turcs^ la cupidité et la débauche. Il résolut im-^ médiatement de les attaquer ensemble.

Il mit donc à la fois une barrière à la cupidité des cbefis, en supprimant une partie des tributs dont Ils accablaient leiS populations; une barrière à leut débau- Che^ en abolissant l'usage du yin,desjeij|]t et des danses défendues par la loi sU" |iréme. Mais une pareille conduite , 'si énergique et si noble , en trompant l'at** tente de ceux qui avaient élevé le khalife aur le trône , aevait bientôt attirer leur haine sur sa tête, et nii mois ne s'étaient bas encore écoulés depuis la promulga* tion des sages ordonnances de Mohtadi , que la révolte grondait déjà autour de ëon palais.

Mohtadi ne se laissa pas intimider t il y a toujours un homme de cœur dani un homme vertueux. Jugeant de toute ia perversité de la milice turque , il lui déclara franchement et hardiment la ffuerre. Quoique cette résolution du khalife eût rapproché les rivaux, eût fait ou* blier les dissentiments particuliers dans l'intérêt commun , Mohtadi eut d'abord l'avantage. Malgré l'alliance redoutable de Moussa , fils de Boucha , et du féroce Bankial, l'austère khalife crut indigne de son rang et de sa moralité de cher^ Cher à empêcher ce rapprochement entre deux brigands , parce qu'il eût fallu Sardonner à l'un ou à l'autre, et que, ans l'esprit rigide du khalife, ils étaient également coupables. Pas de concessions aux révoltés, pas de clémence pour des infâmes, telle était la politique du nouveau commandeur des croyants. L'âme noblement stoîque du grand Omar semblait animer le cœur de Mohtadi. La loyale énergie de ce dernier fut d'abord eouronnée par le succès qu'elle méritait à tant de titres : Il put s'emparer de Bankial, et lui faire subir le châtiment de ses attentats. Mais cet exemple sévère, loin d'arrêter les séditieux, loin de les faire réfléchir et de les ramener, ne parvint qu'à exciter leur rage. Plutôt que de vivre sous la loi d'un homme de bien , ces bandits préférèrent mille fois la mort, et ils s'acharnèrent si longtemps contre les troupes du khalife, ils se succédèrent en si grand nombre après les murailles

de son palais, qu'ils finhreiit par fieitigaer leennes et escaladw les autres. Une fois maîtres de laplace^ les Turcs, loiii de s'aittuser cette fois ad piHage, loin de se eomplaire à des vengeances de détail, éherchèrent avant tout Mohtadi, et, rayant trouvé , ils M infligèrent avee une joie de bêtes féroces le plus cruel des supplices (*).

Quoiqu'elle n'eût pu Sauver sa pe^ sonne, l'opiniâtre résistance de Mohtadi fut du plus heureux réstdtat pour l'autorité khalifale. Malgré sa faiblesse, son successeur Motamea , quatrième fils de Motawakkel, put se consolider sur le trône ^ et n'eut point l'éphémète et contestée puissance de ses quatre prédéces* seurs. La lutte héroïque de Montadi eontre la dépravation des Turcs, sa généreuse résolution de combattre la domination honteuse d'une milice grossière et insolente , le sentiment de la dignité du pouvoir, qu'il sut élever si haut , lui suscitèrent des vengeurs. Si le nouveaa commandeur des croyants manquait des qualités nécessaires pour régner, son frère puîné, Mouaffek, en était doué largement, lui I Courage, énergie, habi leté militaire, Mouaffek réunissait ces trois vertus, sans lesquelles il est presque impossible de gouverner les nonsmes. Aussi, quoiqu'un événement grave, et dont nous parlerons postérieurement, eût, enébranlantd'unautreodtérédifice islamique, nécessité tout d'abord la coopération des Turcs, Mouafïek ne les maintint pas moins avec fermeté dans une discipline rigoureuse, et n'en montra pas moins d éloignement pour leur tout-puissant chef d'alors. Moussa , Tan des assassins de Mohtadi. €e fut donc peu à peu , par une sévérité qui ne se relâcha jamais 5 ce fut par le soin qu'il prit d'écarter de la cour chacun de ces soldats parvenus, lorsqu'il demandait une récompense; ce fut en leur confiant des commandements éloignés ou périlleux, que Mouaffek parvint à les affaiblir d'année en année et à mater les plus mutins. En sept ans d'adresse et de persévérance, Mouaffek avait presque atteint son but : les Turcs , qui formaient encore la garnison principale de la ville où résidait le khalife^ étaient devenus plu$ ma-

(*) Voyez Etmacin , Cedrenos et Alxml-Féda.

liablM, moitts éuÊêhiÊ, moîog avidM, Qoins tyraog»

Un hasard héoreuz viDtfort à propos, an 264 de Thëgire ^ achever V<mm ai lardiment eommeneée par Mohtodt. Ce luiinquiétaitenooradeuipan des Turcs, e qui laissait eonstamment l'avenir in-* lécis, c'était l'autorité qu'avait su eon* [uérir sur ces barbares l'un des chefs es plus puissants qu'ils eurentjamais , ioussa, fils si digne du rude Bougba.

^e Moussa mourut à point nommé, sept ns après le meurtre de Mohtadî , qull vait si cruellement lait exécuter. Déormais privé de sa tète, le corps de eette arouche milice perdit plus de la moitié e sa force menaçante. Tronc mons" roeux, maïs sans iâtelligenoe, il ne de«> ait plus être de longtemps la terreur u khalifat. Décapite, pour ainsi dire, i n'était plus si difQdle à découper en rendons, travail que ne cessa d'opérer louafiFek durant les vingt ans qu'il gouerna l'empire. Grâce donc à l'énergie e ce véritable souverain, de cette sorte e maire du palais oriental, le khalifat it sauvé pour un temps : etil n'y eut plus raormais que les provinces qui eurent âcore à souffrir de la tyrannie de ces «rcs, qui avaient peu à peu envahi presue tous les commandements militaires B l'Islam (*).

DOMlNAtlOU DBS TH0UL0t7NlDBS.

Parmi les provinces, martyres d'une ranme de détail, l'une des plus à plalnre fut certainement la Syrie. Nous 3US sommes complu, durant les sept remiers règnes des Abbassides, à vous lumérer les faciles prospérités, les joies ttimesde ladouce Syrie; joies, du reste, rosperités qui tiennent bien plus à sa ature qu'à ses gouvernements, qui sont nerentcs à son sol, à son soleil féconint, à ces délices matérielles : un clîlat toujours égal , une terre fertile en 'utes saisons, les plus splendides et les lus varies paysages. Dès le début de cet Livrage nous avions dit que Dieu seul 'ait été bon pour la Syrie; et certes en n est plus vrai. Toujours la Provi- -nce semble avoir voulu, à force de 'entaits, de copieuses moissons, de sa-

(*) Voyez Aboul-Féda.

Toureuses vendanges, de beaux jours, réparer tout w que Tambition et l'avidité humaine ont àoeumulé de maux, porté de troubles , dans ce pays trop ravorîsé du ciel peut-être. L'histoire nous offre, de siècle en siècle, des preu»' ▼es répétées de ceUe vérité. Nous devons les enregistrer les unes après les autres $ et Ton comprendra alors, mieux sans doute que nous ne l'avons expliqué, com« ment l'insouciance de l'avenir a été de tout temps le caractère des peuplés orien^ taux; comment cette insouciance. jointe à une jouissante faculté de sentir, d aimer^ de iouir, est devenue la cause du bonheur relatif de ces hommes ; èomment eaStH cette insouciance fut un don précieux que Dieu leur a accordé à cette fin même de pouvoir profiter sans inquié* tude de toutes les autres grâces dont il les comblait. Un an par génération^ mie heure par jour, sufiBsenî au Syrien pour goûter dans toute sa plénitude cette félicité qu'il porte en lui, oui fait de soA imagination un poète intérieur qui co* lore, embellit, décuple tous les plaisirs ( de son cœur, un résumé de tontes les délices ; de ses sens, les agents délicats de toutes les voluptés. Que ce soit là le der« nier terme du bonheur humain, nous ne le prétendons pas; mais il faut avouer que cette faculté de jouir do présent sans trouble est bien la pluB heureuse faculté dont ait pu être doué le Syrien 4 toujours en butte aux ravageurs du nord et du midi. Sans cette faculté précieuse, l'histoire d'un pareil peuplé ne serait qu'une longue élégie; car^ a part les qua^ tre-vingt-cmq années qui se sont écou" iées depuis Favénement au khalifat d'A* bou-Djafar-al-Mansoor jusqu^à celui de Motassem POctonaire, il n'est pas de siècle, moins que cela, il n'est pas de lustre, que la Syrie n'ait eu à éprouver quelques cataclysmes sociaux, quelques jougs politiques, quelques pillages militaires.

La tyrannie qui la menaçait à Tépoque où nous sommes arrivés , sans être aussi dévastatrice que bien d'autres malheurs qui plus tard vinrent fondre sur elle , n'en a pas moins eu des conséquences funestes à son repos chéri, à sa molle végétation humaine. Pour faire saillir ces conséquences dans toute leur force nous avons dû nous arrêter sur la domi* nation des Turcs, sur leur gros&ière^

L'UNIVERS

native, sur leur cupidité croissante, sur l'action fatale qu'ils eurent en ce temps sur les destinée^ du khalifat. I^a Syrie, dépendante encore du sort de Fempire islamique, devait être affectée à son tour de ce qui blessait au cœur Bagdad , sa maîtresse, et Samarah, sa voisine. Elle eut donc, dès le principe de cette usurpation d'une tribu du désert , sa part de souffrances et d'avanies. Mais plus malheureuse que le khalifat , ses douleurs devaient se prolonger au delà du jour de la délivrance de ce dernier. Comme nous Pavons vu, c'était presque une bonne politique, c'était du moins un juste calcul d'égoïsme, delà part des khalifes, d'écarter de leur capitale les Turcs les plus hardis et les plus braves, sous prétexte de les gratifier d'une haute faveur, d'un riche gouvernement. L'un de ces exilés les plus célèbres fut un certain Ahmed-ben-Tliouloun. Le khalife Mubtaz , pour se débarrasser de sa personne bien plus que pour l'honorer, lui avait offert le gouvernement militaire d'une partie de 1 Egypte. Abmed-ben-ïhouloun, non moms ambitieux, mais plus intelligent que ses frères, accepta l'offre ambiguë de Mohtaz, parce qu'il était sûr d en tirer bon parti , comme il lit (*). Ahmed-ben-Thouloun agit, en effet, avec autant d'adresse que de résolution. Sa volonté ferme lui ut vaincre peu à

{leu tous les obstacles moraux qu'on ui opposa; son audace belliqueuse lui fit vaincre ensuite tous les obstacles matériels gu'on réunit contre lui. Au bout de dix ans de gouvernement en Egypte, il s'était entouré d'une foule de partisans , s'était créé une armée, s'était fbiidé un trésor. Avec ces moyens habilement combinés, il marcha contre la Syrie, qui lui semblait une proie di^ne de son appétit de conquêtes. La Syrie, surprise dans sa mollesse, troublée dans sa quiétude, réveillée brusquement dans sa demi-somnolence voluptueuse, ne sut opposer presque aucune résistance à cet envahissement inattendu. Elle laissa donc pénétrer dans ses riches campagnes cette armée de mercenaires, mal payés par calcul ; elle laissa entrer dans ses opulents palais cette foule de parti-

(*) Voyez Abou'l-Faradj , Àboa'l-Féda et Eh

sans avides qui suivaient kor chef à la curée. Elle ne tarda |>a8 , du reste , à se repentir de sa facilité à changer de Joug. Anmed-ben-Thouloun aimait le luxe, il devint exaeteur; Ahmedben-Thouloun aimait l'autorité , il devint tyran. On l'avait vu doubler en quelques années les impôts de l'Egypte, et en tirer l'énorme revenu de trois cents oiillioos. Il voulut traiter de la même façon la Syrie, et la pressura tant qu'il put.

Alors la malheureuse province , écrasée par son nouveau Joug, menacée de la ruine par son nouveau maître, songea, dans sa misère, à celui dont elle avait si facilement trahi la cause, le regretta , et finit par s'adresser à lui comme à un sauveur.

11 était trop tard : en luttant contre Thouloun, le khalife Motamed eût inutilement compromis le reste de son autorité. C'eût été démontrer son impuissance de la façon la plus manifeste. Il ne pouvait pas non plus s'immiscer dans la politique de ce soldat usurpateur, l'ayant laissé précédemment gouverner l'Egypte sans contrôle, l'exploiter à sa guise, l'imposer à merci. Déjà Thouloun ue considérait plus sa position vis-à-vis du khalifat que comme un vasselage d'étiquette : il ne consultait, dans aucun cas, son souverain fictif, Môtamed,et n'agissait jamais que d'après son propre et tout-puissant caprice. Il aurait , a coup sûr, refusé à l'empire arabe un secours militaire dans une expédition qu'il n'eûtpas approuvée.

La seule apparence de pouvoir qu'il semblait admettre encore dans son fantônoe de maître, c'était celle du pontificat .Grâce à je ne sais quel scrupule , qui ne s'explique que par la résolution de ne pas entraver sa conquête matérielle par des dissensions religieuses, Thouloun reconnaissait la qualité pontiGcale du khalife. Aussi continuait-il de faire dire, dans les mosquées de Syrie, la prière solennelle au nom de Môtamed. Mais, à part cette vaine marque de condescendance, et celle, plus insignifiante encore. de faire battre la monnaie au coin du khalife, il ne rendait aucun autre hommage au commandeur des croyants , il ne lui offrait aucune autre preuve de soumission même morale.

Dans une pareille situation, les Syriens étaient bien mal inspirés, bien illusion-

SYfUE MODERTïË.

néSf bien mal Tenus à adresser des plaintes à un homme impuissant contre un homme fort , à Môtamed contre Thouloun. Pourtant, si le khalife, naturellement indolent et pusilianime, ne pensa point à faire quelque réprimande sacerdotale ou quelque démonstration militaire en faveur d'une de ses provinces ouvertement tyrannisée , après avoir été impudemment confisquée, son frère Mouafifek , cœur ferme , esprit prompt, entreprit dMntimider Thouloun par une mesure de rigueur. Il le fit excommunier publiquement à Bagdad , fit invoquer contre lui la Tengeance céleste à défaut de celle des armes, le fit maudire comme rebelle. Cette Taine tentative de répression n*affectaquefortpeuTbouloan,et, pour y répondre d*une manière équivalente, le dominateur de la Syrie employa les mêmes moyens contre son adversaire.

Il 6t solennellement maudire Mouaffck, et le déclara indigne de l'autorité qu*il usurpait sur le khalife. Cette sorte de guerre de sacristie n*eut point d'autre résultat que de renforcer la puissance de Thouloun , et de manifester aux yeux de tous à quel degré d'infériorité tombait de plus en plus le pouvoir du khalifat. Ce qui le prouva bientôt, ce fiit, une fois la lutte ouverte entre Thouloun et Môtamed , la résolution que prit ce dernier de transférer de nouveau le siège de son empire de Samarah à Bagdad.

Par cette retraite forcée , par cette fuite significative au cœur de sa province la plus dévouée, Môtamed abdiquait, pour ainsi dire , tout droit sur les campagnes arrosées par TOronte et le Jourdain. En quittant une ville frontière de cette contrée , il dénonçait à la fois ses craintes futures et sa renonciation présente.

Comme l'avait, deux siècles auparavant, dit si lâchement Héraclius , le trentedeuxième successeur de Mahomet put s'écrier aussi : Adieu la Syrie (*).

A dater de Tan 264 de l'hégire , personne ne contesta la domination de Thouloun. Les Syriens n'eurent donc plus qu'à se soumettre , et à payer sans murmures les énormes impôts dont leur nouveau souverain les accablait. Puis bientôt son ambition grandissant, Thouloun songea à fonder un empire. Il fal-

O Toyes Ockley, Mi»U de» Sarr.

iZ* Livraison. (Sysib modsbnb.)

lut en conséquence que l^i; Syriens, malgré ou'ils en eussent, jurassent fidélité au fils atné de leur tyran. Leur fortune, leur liberté, avaient déjà été la proie de Tavide parvenu qui, d'enfant d'un esclave turc, s'était ait le maître d'une vaste province et le fondateur d'une dynastie. Ils n'avaient plus pour toute consolation que leur conscience, pour tout refuge que leur for intérieur, pour toute ressource que leurs plaintes à la Divinité. Ces derniers biens leur furent même contestés par leur insatiable despote. Il les mit, en effet, dans la nécessité de mentir à Dieu, ou de se déclarer rebelles ; il les plaça entre un crime religieux et un attentat politique. Voici dans quelle circonstance : étant tombé malade, Thouloun ordonna que tous les Syriens , quel que fût leur culte , montassent par bandes séparées sur la montagne, appelée en arabe Mokattham , lieu sanctifié par un grand nombre de monastères mahométans et de retraites de personnes pieuses, et là invoauassent publiquement et"à haute voix la Providence en faveur de leur tyran et du rétablissement le plus prompt de sa santé. Jamais pareille prétention n'avait été exprimée par les précédents souverains du pays; jamais surtout pareil pèlerinage n''avait été imposé à toute une nation. Les Chrétiens et les Juifs aussi bien que les Musulmans furent contraints, sans exception, à aller invoauer Dieu pour Thouloun sur ce haut lieu. Quels que fussent les scrupules de certaines consciences, il fallait obéir sous les peines les plus sévères. Quoique les Chrétiens dussent traiter de superstition cette piété, que leur clergé n'avait pas admise, ils ne pouvaient se dispenser de ce pèlerinage équivoque que par le martyre. Thouloun, après avoir fait pas« ser sous le joug les corps de ses sujets , voulait aussi courber leurs âmes. Exigence impie qui n'en fut pas moins satisfaite , despotisme d'un raffinement coupable autant qu'odieux (*)!

Malgré son incessante tyrannie, Thouloun n en régna pas moins dans la plus profonde sécurité six longues années sur la Syrie. £n 270 de rhégire (884 de J. C), ce malheureux pays, tout

(*) Voyei de Guignes, Histoire des Huns.

rf4

L'UWlVEftS,

appauvri par lui, opprimé dans oe qu'il avait de plos 49lier, sa foi , troublé dans chaoïin de «es enfeats, les plus humbles comme les plus élevés, ùit enfin délivré d'une domîaatkm d'autant plus lourde qu'il ne s'y rattachait aucune grande idée, aucun grand sentiment, ni (gloire anilitaire, ni triomphe religieux. Mais il n'était quitte du père 4f ue pour tomber entre les mains du fils. Une fois Thouloun4nort,Khamarouidh^ui succéda sans obstacle. LesSyriens étaient déjà incapables de s'opposer à qui que ce fût. Revenus sur le compte du khalife, n'ayant plus de secours à espérer de Bagdad, sans espoir de vamcre, sans appui sérieux, pourquoi se seraient-ils soulevés contre leur maître actuel avec la chance de rencontrer pire dans le maître futur ? 11 y a dans la destinée des nations des moments de lassitude invincible, d'insurmontabJe découragement qui les font accepter tel joug qu'on leur veut infliger. La Syrie en était à un de ces moments. Elle n'aurait pas versé une goutte de sang, elle n'aurait pas fait un pas pour sortir de son esclavage , pour changer de place sur son lit de douleur. Aussi Khamarouiah régna-t-il douze ans, jusqu'à Tannée 282 de l'hégire. Son père lui avait laissé en mourant dix millions de dinars et un très-grand nombre d'esclaves, de chevaux, de chameaux et de mulets , c'est-à-dire autant de richesses qu'un pouvoir sans bornes, qu'une avidité insatiable, qu'un pillage organisé de tout le pays lui avaient permis d'en rassembler. Si facilement possesseur de tant de biens, Khamarouiah pensa plutôt à en jouir qu'à en amasser de nouveaux. Ce fut là une consolation pour les Syriens. Ils furent moins dépouillés, moins tourmentés sous le gouvernement du fils que sous celui du père. Malgré leur torpeur morale , ils purent encore rétablir peu à peu leur bien-être matériel : c'était déjà quelque chose pour eux. Mais cette trêve à leurs maux, dont ils se félicitaient publiquement, ne devait pas durer au delà du règne de Khamarouiah (*).

La faiblesse du khalifat, le succès de quelques aventuriers heureux, imprimèrent un nouvel élan à l'ambition des

(♦) Voyez d'Herbelot, Bibïioihêpu orientale.

Turcs. Vmiicus à Bagdad, à te cour d< l'empire arabe,et dans toute la Mésopo^ tamie, ils n'en devinrent que plus auda^ cieux dans les ailresm-ovineesde l'Islam^ Le «ort brillant de Tnouloun était envi^ par plus d'un «hef militaire, par pluâ d'un gouverneur de ville. Un de ces derniers que Thouloun avait fait maître de l'opulente Damas, loin de se montrer reconnaissant envers la famille de son bienfaiteur, n'attendit qu'une occasion favorable pour usurpe^ à son tour la domination qu'il rêvait. Tous les moyens sont bans pour des ambitieux sans cœur, pour des soldats sans consoience. Khamarouiah, usé par la débauche, mourut en 282, laissant le trône à un fils en bas âge du nom de EHeîch. Cet enfant fut attaqué, dépossédé et mis à mort par le peu scrupuleux Tbagadj.

Mais le gouverneur de Damas , malgré ses désirs et ses efforts, ne parvint pas à €e faire accepter aussi facilement qu'il l'avait espéré. Les Thoulounides étaient déjà très-nombreux et très-puissants en Syrie. Thouloun avait laissé, poursaseule part, trente-trois enfants mâles; presque tous ces enfants étaient riches, et sétaient attachés une forte clientèle et une grande suite d'esclaves. Lutter seql, avec quelques troupes levées au hasard, quelques partisans de rencontre, contre pareille partie, c'eût été la plus insigne imprudence. Thagadj ne la commit pas.

Après son lâche attentat contre un enfant sans défense, il se rapprocha comme il put des Thoulounides et couronna Haroun , l'un des leurs , pour gouverner et s'enrichir impunément sous son nom.

Puis une fois cet instrument usé entre ses mains, Thagadj le brisa sans remords. De là de nouveaux troubles en Syrie, de perpétuelles séditions, des razzias opérées par l'un et l'autre parti, des impôts de plus en plus onéreux, et levés coup sur coup parfois , selon la chance des armes. Le meurtre d'Haroun ne profita pas encore à Thagadj. Sinan, fiis de Thouloun, le premier de cette race usurpatrice, monta sur le trône chancelant de son neveu , mais sans pouvoir s'y maintenir plus d'une année, sans j)ouvoir s'y défendre contre le dix-sepitièine A;bbasside Moktafi. Ce kb»m s'empara en effet, l'an 292, delà personne du dernier prince Tiioulouoide et de six

ettfants de la mai«». Puis les ayant emmeoés à Bagdad , il les fit bieatte mourir tmpitoyablemeDt. Àiûaî il ne resu plus on seul rejeton de cette dy* Dastie d'aventuriers, qui n*avait eu qu'un homme d'énergie, son fondateur, et qui iravait duré que vingt-six ans, juste as* sez de temps pour peser de tout son poids sur une génération syrienne, pour faire beaucoup de mal, et aucun oien.

DBMEMBBKHKffT DB L*EMPIBB AAÀBB.

Malgré la victoire du khalife Moktafi, la S3rrie,.délivrée d'une tyrannie aussi vexatoire qu'épuisante.nejouit pas longtemps du repos sur lequel elle comptait. Son protecteur naturel, le mattre qu'elle jugeait alors comme seul Intime, n'avait plus désormais assez de puissance pour assurer la sécurité d'une province séparée de sa capitale par un plateau désert, Barrai-aUCnam, et incapable de se défendre elle-même contre la première invasion venue. Chaque année amenait pourleklialifat une complication funesteou une inévitable diminution dans sa suprématie.

Tout remède qu'il essayait lui devenait un mal nouveau. Les Arabes, qui avaient fait sa force première, s'étaient amollis à tel point qu'il avait fallu appeler une armée étrangère pour sauver l'empire, former une garde d'esclaves pour protéger le souverain. Ces esclaves ne furent pas longtemps à devenir les maîtres. On a vu quel emploi ils firent de leur autorité; et les dissensions intérieures, les troubles perpétuels, les révolutions de palais que les Turcs excitèrent, furent certainement une des premières causes de la décadence du khalifat. Sous un pouvoir si chancelant , quelle soumission pouvaient montrer ces puissants gouverneurs de province qu'un bras d'airain seul aurait pu maintenir dans l'obéissance ? Plusieurs d'entre eux se rendirent indépendants ; les plus audacieux fondèrent des dynasties. Les Abbassides avaient vu, dès leur avènement au lihalifat, l'Espagne leur échapper, et bientôt un dernier Ommiade braver de cette contrée lointaine. leur vengeanee inassouvie. Cinquante ans plus tard l'Af ri-

<{ue se montra comme l'Espagne impatiente du joug de Bagdad, et le fils d un des lieutenants du grand Haroun-al-

Kaschid, Ibrahifla-ben-Aglab, créa dans

la maison des Aglabites rindépeodance et ThéMIté du pouvoir. Apreis AI-xMamoun, socoesseur illustre encore de l'illustre Haroun, œ fut le tour de l'Orient. Thaher entama de oe cdté Tempire de rislam; et, au bout de quatre générations « œne fut pas un khalife qui reprit le Khorassan aux Thahérites, mais un aventurier d'éneigie, qui de chaudronnier s'était fait voleur, et (]ui finit sa carrière par dérober un trône. Le cœur même de l'Islam fut bientôt attaqué. Les Turcs s'étaient emparés de la Svrie, ainsi que nous l'avons rapporté; et une famille arabe de la tribu de Thâleb, les Ilamadanites, se fît un royaume avec une partie de la Mésopotamie, avec la ville oe Mossoul sur le Ti- ^re, et celle de Raccah sur l'Euphrate. Plus tard même, pour s'étendre et s'enrichir, les Uamadanitesajoutèrent à leur oonquéte la puissante cité d'Alep, entamant ainsi la Syrie, détachant un des diamants de son collier, s'appropriant une des places de commerce les plus importantes de l'Orient, entrepôt continental de TAsie Mineure et des Indes {*),

PIIXAGB DSS KHABKATHES.

Outre la transformation de certaines provinces en royaumes, outre la domination passagère mais si humiliante des Turcs , événements oui attaquaient le pouvoir temporel des khalifes, leur pouvoir spirituel, compromis par les vices et rimpiété de Motawakkel , fut fortement ébranlé par une secte idolâtre, les Kharmathes. Cette secte, créée par l'ioiposteur qui lui donna son nom, s'en prenait aux fondements mêmes de l'Islam.

Pour elle Mahomet avait fait son temps. Loin d'être, à leur sens, le dernier des prophètes, il n'était tout au plus qu'un envoyé temporaire de Dieu, dont rœuvre incomplète devait être lachevée par Kharmath. Le Koran fiMteit plus qu'un livre éphémère, et non la loi définitive. T.a plupart de ses préceptes, traités d'allégories et de paraboles, étaient expliqués par les Kharmathes selon leurs caprices ou selon leurs besoins. Ces nouveaux schismatiques «e considéraient la prière que comme le symbole de l'obéissanee due à leur chef. Ils

(*) Yoyez Àb*ul-Féda, AnnaL moHem,

L'UNIVERS

ne considéraient le jeûne que comme le symbole du silence et du secrîst qu'il est bon de garder vis-à-vis des étrangers. Ils ne considéraient la défense de l'adultère que comme le symbole du crime d'apostasie. Cette façon d'interprétation de la loi les amena peu à peu à regarder comme des superstitions la plupart des prescriptions morales et religieuses de l'Islam, et à s'en abstenir. Le chef de cette secte, qui s'était déclarée l'an 270 de l'hégire, avait vécu dans une grande austérité. Loin de l'imiter, ses disciples se permirent toutes les débauches et tous les vices. Ils s'adonnaient aux boissons défendues par le Koran; ils mangeaient sans scrupule de la chair de porc; ils n'étaient arrêtés dans leurs débordements par aucun des liens sociaux.

Étrange contradiction de l'espèce humaine! Ces hommes aux mœurs dissolues se croyaient conduits par des an- ^es, tandis qu'ils donnaient pour guides à leurs adversaires des démons. Paresseux , corrompus , pillards , ils ne songeaient qu'à s'emparer de vive force des terres, des femmes et des trésors des Musulmans.

Une pareille secte devait se recruter parmi le rebut de la société orientale; et comme, à l'époque où nous en sommes, la faiblesse du Khalif^t et le succès de tant d'aventuriers avaient fait perdre aux devoirs de leur sévérité, à l'obéissance de sa rigueur, aux mœurs de leur pureté, il s'ensuivit, pour le malheur des générations vivantes, une augmentation progressive de la bande des Kharmatnes.

Unis par les liens du crime et les exigences des passions, ils tentèrent, dès la fiu du règne de Môtamed, le quinzième Abbasside, un soulèvement général dans la ville immémorialement turbulente de Kouffah. A partir de cette levée de boucliers qui tourmenta les derniers jours du pusillanime Môtamed , les Kharmathes prirent de plus en plus d'extension, et devinrent bientôt le fléau de l'Islam.

Durant près de cinquante années, en effet, ils firent la désolation de tous les pays qu'ils traversèrent ou qu'ils exploitèrent. Nomades du crime, on les voit d'abord, plus terribles que le simoun, ce vent tempétueux du désert , tomber sur les caravanes de pèlerins, les dépouiller, les accabler d'avanies, et les

abandonner ensuite, sans vêtements et sans vivres , dans les sables arides de l'Arabie-Pétrée. Une autre année, plus audacieux encore , ils viennent attaqaer les pèlerins dans les murs mêmes de leur ville sainte. La Mekke est assiégée par eux, prise, saccagée. Us y tuent plus de trente mille personnes, emplissent le puits de Zem-Zem de cadwrres, souillent le temple sacré en y enterrant trois mille morts , et poussent le mépris de la religion islamique jusqu'à enlever la pierre noire si révérée de la Kaaba pour en couvrir, dans leur capitale, des latrines publiques (*),

Toutes les provinces de l'empire arabe eurent à souffrir, chacune à leur tour, la domination immonde des Kharmathes. La Syrie, si tentante à cause de ses richesses naturelles, fut moins épargnée encore que les autres. Ils y pé nétrèrent,dès rannée290 de l'hégire^ en remontant le cours ée l'Ëuphrate jusqu'à Annah. Puis de cette ville ils s'élancèrent, comme des vautours affamés, à travers les plaines si fertiles de Damas. La mort et la dévastation les y suivirent. Malgré si3b cent mille âmes, Damas ne crut pas pouvoir se défendre avec succès contre cette nuée sans cfôse grossissante de voleurs aussi cruels qu'insatiables. Elle capitula; elle n'eut pus honte de se racheter du pillage à force d'argent. Mais que de sacrifices ne lui fallut-il pas pour satisfaire ces bandes avides qui se succédaient sans cesse sous ses murs ! Enfin elle put les détourner les unes après les autres. Les Kharinathés, gorgés d'or sans en être rassasiés. se rabattirent sur Baalbek et Solemiàb!

Ces deux dernières cités opposèrentone vaine résistance : cl les furent prises d'assaut, dévastées, incendiées. Les pi^ formidables du Liban purent seuls arrêter les KharmaUies , et ils s'en retournèrent tout chargés de butin , suivis pjj des milliers d'esclaves, dans l'Irak-Araw î et dans leur capitale, Hadjar, quiQ<^'i tait autre que la ville gréco-romaine de Petra. Comme les brigands du moy^ âge dans la campagne de Rome, lU avaient choisi pour reftiges les ruinjs magnifiques de l'antiquité. Delà, d'ailleurs, ils pouvaient attendre les pèlerins

(♦)VoyeaAb'al-Féda,^»»fl/. nualm.

de la Mekke comme d'une embuscade toute trouvée, puis les détrousser sans miséricorde. Quoique, la plupart du temps, les caravanes fussent armées et escortées, elles n'en étaient pas moins presque toujours exterminées par les Kharmathes,qui fondaient sur elles par milliers , au grand galop de leurs cne- Taux agiles.

Leur audace fut telle, leur certitude ' de vaincre devint si complète , qu'il se fit à leur occasion une sorte de révolution reli^euse en Orient. Désespérant de parvenir jusqu'à la Mekke, les pèlerins musulmans se rendirent à Jérusalem, et firent leurs prières dans la mosquée d'Omar, au lieu de les faire dans la Kaaba. Il était , en effet , plus facile d'éviter les Kharmathes en Syrie qu'en Arabie ; le Barraï-al-Cham était moins long à traverser que le désert de l'Égarement; il était plus aisé de se défendre dans les gorges de la Palestine que le long des buttes de sable de l'Hedjaz; Jérusalem enfin était presque aussi sainte que la Mekke; le Koran le disait : cela ôta tout scrupule aux dévots mahométans.

Une partie seulement des habitants de Jérusalem profita de ce changement datas les habitudes musulmanes , ce furent ceux qui appartenaient à la religion islamique. Quant aux Chrétiens, ils n'eurent rien à gagner à ces processions d'ennemis religieux qui ne les regardaient jamais d'un bon œil , et dont les plus exaltés les menai^ient et les molestaient. Ces visites annuelles à la mosquée d*0mar durèrent vingt années, et le rétablissement des anciens usages ne sVffectua que lors de la disparition de la secte des Kharmathes. Leur disparition, du reste, ne fut pas moins singulière que leur formation. Outre leur esprit de désordres libidineux et de brigandages infâmes, les Kharmathes étaient de plus fanatisés par leurs chefs. En voici un exemple bien frappant : dans une de leurs courses dévastatrices, un certain Abou-Thaher ayant amené une petite troupe jusqu'aux environs de Bagdad, cette troupe se trouva enveloppée tout à coup par un corps considéranle d'Arabes que Je khalife Moktader avait envoyé contre elle.

La résistance semblait impossible, et le général arabe députa un des siens pour

(engager Abou-Thaher ^déposer les ar-

mes. Ce dernier, s'étant informé auprès de l'envoyé des Musulmans du nombre de ses ennemis, et ayant appris qu'ils étaient trente mille, lui répondit avec fierté : « Si ton général a trente mille « hommes, je lui défie d'en avoir trois « du courage et du dévouement de ceux- «^ ci! » Puis il fit venir trois des siens, commanda à l'un de s'enfoncer son poignard dans la gorge, au second de se jeter la tête la première dans un tourbillon du Tigre, au troisième de se précipiter dans un abîme. Les trois fanatiques obéirent, et le chef kharmathe ajouta à l'envoyé stupéfait : « Va- dire à ton gé- « néral qu'avec de pareils hommes, quel « que soit leur nombre, je veux demain « le mettre à la chaîne avec meschienr. » Le soir même, en effet, Abou-Thaher battit les Arabes , les mit en fuite, s'empara de leur général , et le fit attacher , comme il l'avait promis, entre deux dogues (*).

Ce fanatisme des Kharmathes pour leurs chefe semblait devoir assurer a jamais la domination de ces derniers. Pourtant ce fut précisément sous le commandement de cet Abou-Thaher que la secte s'éclipsa, pour ainsi dire, après avoir préalablement rapporté à la Mekke la pierre noire purifiée au feu. Ne resta* t-il rien parmi les populations orientales de cette race si violente et si dissolue? Tant d'hommes crapuleux et féroces qui la composaient purent^ils s'amender ou s*évanouir en un instant? Les Druzes, et plus tard les Assassins, nous prouveront bientôt que ces éléments de perversité, excités et mis en œuvre pour la première fois par les Kharmathes, furent bien loin de disparaître complètement de l'Orient vers l'an 340 de l'hégire , sous le khalifat de Mothi , le vingt-troi^ sième Abbasside.

LES IKGHIDITES BT LB8 HAMÀDÂNITES.

La faiblesse croissante des khalifes , les troubles renaissants de leurs provinces , le démembrement successif de leur empire, devaient porter les fruits les plus amers : l'anarchie pour l'Orient tout entier ; la division pour la Syrie. A peine cette dernière contrée, en efifet, encore riche malgré les pillages qu'elle avait

(♦) Voyei d*Herbelot, Bibliothèque urieniaU.

L'UNIVERS

soufferts, eneoré {prospère, malgré les dévastations ées brigands qui Favaient traversée , fut-ella remise de la donnination des Tboulouoides et de i'irruptioB des Kharmathes, qu'elle tomba sous le sceptre de fer de noureaui conquérants.

Mais cette fois ces nouveaux conquérants ne lui vinrent pas d'un seul côté, mais bien de deux en même temps, d'Egypte et d'Arabie. Elle n'en avait pas fini avec les Turcs. Ces audacieux aventuriers ne se contentaient plus depuis longtemps de dominer le fantôme du khalifat, de lui arracher quelques villes et quelques campagnes , de hii soustraire même une vaste contrée comme Tancien royaume des Pharaons : une fois maîtres souverains d'une province, ils voulaient chaque jour ajouter à leurpuissanee, et guerroyaient sans cesse , non-seulement par goût, mais par ambition. Aussi, après les Thoulounides , ee furent les Ikchidites qui fondirent, d'Alexandrie où ils régnaient, sur Jérusalem et Damas, et 3ui s'établirent bientôt en Palestine et ans la grasse vallée de Hauran. Les Ikchidites, d'origine turque comme les Thoulounides, turent comme eux tyrans et spoliateurs. Leur avidité ne semblait jamais satisfaite. Us pompaient la sueur des Syriens comme le sable des déserts absorbe Teau du ciel. Comme le sable aussi, leur cœur n'en demeurait pas moins aride. La civilisation, qui leur offrait tous ses travaux , toutes ses industries, tout son hixe, ne parvenait ni à amollir leur caractère barbare ni à adoucir leur férocité native. C'étaient toujours des chefs de brigands qui se gorgeaient d'or; ce ne furent jamais des princes qui déployèrent une magnificence royale. Les peuples étaient tyrannisés, et non gouvernés par eux. Aussi, malgré les pompes de leur cour, le nonobre immense de leurs gardes, il y avait toujours dans ces usurpateurs quelque chose de farouche et de méfiant à la fois : aussi vit-on Tu» d'eux, quoique envi« ronné de quatre cent mille soldats, cacher à ses premiers officiers ainsi qu'à quiconque la chambre obscure où il rer osait. C'est qu'il savait que la haine entourait, que la vengeance épiait sa solitude pour l'assassiner, que rien n'était reconnu, accepté, aimé dans son autorité, et que la terreur seule faisait sa force,

comme le sabre avait fait sa conquête.

Sous de pareils maîtres les peuples n'ont qu'à courber le front et à gémir Heureusement pour les Syriens , tout leur territoire n'était pas tombé soos la vei^e exécrée des ikchidites y et avant leur in« vasion, les Uamadanites s'étaient déjà emparés du pays d'Alep et d'une partie des vallées de l'Oronte (*).

Les Hamadanites sont l'un des plus brillants exemples de la constitution féodale des anciens Arabes, constitution qui résista victorieusement au pouvoir despotique des khalifes. Malgré l'élévation au trône de l'Islam, tout a la fois politique et sacerdotal , des deux grandes maisons d'Omméiah et d'Abbas ; malgré la soumission dotant de peuples, la conquête de tant de contrées, qui agrandirent d'autant la puissance khalitale eo augmentant son prestige, il n*en resta pas moins dans les peuplades de l'Uedjaz et de l'Yémen , instinctivement attachées à leurs mœurs primitives, ud esprit de liberté et d'indépendance, qui, sans refuser l'obéissance générale et apparente qu'on lui demandait pour les princes de Damas ou de Bagdad , n'en conservait pas moins toutes les formes et toutes les allures du passé. Taudis qu'en Syrie et en Mésopotamie le génie des Moawiah et des Uaroun-al-Raschid organisait une administration régulière, créait une discipline, fondait une unité, ceux mêmes dont étaient sortis ces grands hommes conservaient leurs habitudes arriérées, leurs divisions immémoriales en tribus et en familles. Ces dissidents entêtés voulaient bien parfois reconnaître la suprématie spirituelle des khalifes; mais leur autorité impériale, sans l'attaquer ouvertenoent, ils savaient toujours s'y soustraire. Voilà commeut ks Ommiades cenoontrèrent plusieurs rivaux de leur puissance dans l'Arabie proprement dite ; voilà comment le schisme politico-religieux des Alides se maintint constamment , malgré ses revers et ses malheurs si nombreux; voilà pourquoi il fallut toujours compter avec un parti qu'on avait cru tant de fois exiermmé, et qui renaissait sans cesse du milieu des cendres et du sang. Chose singulière! le temps, en agissant fatalement sur

(♦) Voyez Ab'Ql-Féda, Annal, moêlem.

STRIE MODiSBNE.

les familles dont nous pavloi», la civi« lisation, ea adoucissant hura moeurs et en apportant des modifications à leurs habitudes, QQ détruisireot pourtant oi leur fierté ni leur îikléfModaBce. Elles res* seutirent , comme toutes les autres po* pulatioQS » le besoin de goûter à leur tour les doueeurs d'un bien-être plus assuré, d'uQe position plus stable; mais ce ue fut jamais aux dépens de cette liberté, dont elles avaient puisé Tamour dans la vie nomade, dans les institutions patriarcales de leurs ascétres. Tant ^e le kba* iifat resplendit eonEime un soleil au sommet de risiâm, elles s'en tinrent éloi* j;nées , préférant n'éprouver jamais les bienfaits d« sa chaleur, que d'être ex- 3osés à sa lumière égale et dominatrice. Puis, lorsque ce soleil , à son dédia , ne eta plus sur le monde que de pâles et œpuissants rayons, elles s'avaiK:èrent, iiies s'en approchèrent alors, non pour ui rendre un culte ironique mais pour éclamer leur part des terres qu'il avait écoodées.

Parmi les plus empressées au partage les débris de l'empire khalifal , on doit compter les Hamadanites. Descendante le Uareth leThâlébite, eette famille tait toute-puissante déjà sous Motaibed, le seizième Abbasside. Sous sesdeux uecesseurs , Moktafi et Moktader^Bil* ah, elle s'accrut encore avec une remariuable rapidité. Tousies jours ellovoyait a clientèle augmenter, et la résistance [u'elle put faire aux entreprises dévastarices des Kbarmathes porta au comble on crédit et son autorité. Cependant , riginaire de l'Yémen, on l'avait vue eu à peu tendre vers la Mésopotamie.

es serviteurs étaient si nombreux , ses quipages de chevaux et dechameaux pr^ aient de jour en jour une telle extenion , que les sablonneuses et arides camagnes de l'Arabie ne suffirent bientôt lus pour nourrir son camp incessamlent agrandi de tentes nouvelles. Il lui )Uut pousser petit à petit vers l'Irak , hercher le long du Tigre les eaux et les nturages dont l'abon&nce lui devenait e plus en plus nécessaire. Enfin d'étape n étape, cette famille considérable, on lutôt celte tribu grossissante, arriva ans la riche vallée de Mossonl. £lle sV xa plus longtemps qu'ailleurs, s'y fit ncore des partisans nouveaux , et finit ,

un beau jour, par enirer dans la villa, par s'y établir, par s'en rendre maîtresse. Le khalife iospuissant de Bagdad ferma les yettxsuroetleusurpalien progressive.

Il n'avait, ëo rerte^ rie» à dire jusqu'alors : les Uanaadanites'r c'étaient des £rère8,o'élaîcotéaboiisMt«uHnan9. Us n'avaient pas chassé les MessouUenS; c'étaient les Mossoidiens qui étaient venus à eux ; ils n'avaient pas expulsé les autorités de la ville , c'étaient les autorités de la ville qui avaient reconnu d'elles-mêmes la supériorité des Hamadanites, et qui avaient rendu hommage à leur esprit de justice , à leur générosité , à leur suprânatie morale. Tant que les Hamadanites n'eurent point trouvé l'occasion de refuser obéissanoe au khalife , oehii-ci n'avait rien à réclamer, et il se garda bien de provoquer cette occasion.

Durant phisienrt règnes, les Hamadanites purent done, sans être inquiétés , fonder lenr poi^voir en étendant progressivement leur clientèle. Étant devenus très-riches, étant nalureilem^nt luxueux et prodigues, ce c|n'ils prenaient d'une main, ils le rendaient de l'autre. Aussi les Syriens n'eurent-ils pas trop à souffrir delà domination de cette fannlle puissante, et durent^ils préférer de beaucoup son joug à celui des Thoulounides etdesikchidftes. En tout temps, les races arabes montrèrent plus de qualités mo-

mais juste, au cœur orfjueilleux , mats droit, furent longtemps intrépides dans les combats, ettoujours maîtres généreux pour les peuples qu'ils domptèrent. Les Turcs, race bâtarde, ramiissis de brigands plutôt aue corps de nation , furent, au contraire, a toutes les époques de leur puissance, aussi cruels à la guerre que pillards durant les trêves qu'ils accordèrent aux pays envahis par leurs bandes.

Or, les Hamadanites étaient d'origine arabe; ils venaient de l'Yémen, et il se rencontrait encore en eux quelques-ufTes des vertus primitives et forrdamentnie»

de leurs ancêtres. Ces dernières lueurs des mœurs patriarcales rendirent l'espoir aux Syriens, et calmèrent quelquesuns de leurs maux. Aussi, c'est à l'attachement seul des populations qu'ils avaient

L'UNIVERS

conquises beaucoup plus par leur caractère que par leur vaillaDce , que les Hamadanites durent la force de resister aux armes de plusieurs khalifes, et le pouvoir de régner assez tranquillement sur une partie de la Syrie, à une époque de décadence où l'anarchie, comme une tache d'huile sur une étoffe de soie, s'étendait à travers l'Asie en la souillant et en la perdant (*).

NOUYBLI.ES eUEBBES DES GBEGS CONTBB LES ABÀBES.

Cette anarchie grandissante avait déjà tellement miné l'empire arabe; elle avait tellement déprécié la valeur morale de rislam, que tes Grecs songèrent à reprendre quelques-unes des provinces que les Arabes avaient si rapidement arrachées à la domination byzantine trois siècles auparavant. Ce qu'il y eut de caractéristique dans cette nouvelle guerre, c'est que ce furent les peuples qui la commencèrent d'eux-mêmes, et indépendamment de la volonté de leurs princes. Il y eut toujours autagonisme de race, haine de religion entre les Grecs et les Arabes. Cet antagonisme instinctif, cette haine aveugle, avaient pu se calmer par instants, grâce à l'esprit pacifique et tolérant decertains chefs, à leurs tendances civilisatrices; mais l'alliance n'avait jamais été ni générale ni sincère. Si le calme était au sommet des deux sociétés , la discorde rugissait toujours au fond. C'était une trêve de frères ennemis : on ne pouvait dissimuler tout au plus que jusqu'à la mort du père. Aussi, a chaque règne nouveau , la paix était-elle immédiatement compromise , et il fallait d'énergiques efforts de la part des deux souverains pour l'empêcher d'être désastreusement rompue. Or, au temps où nous sommes arrivés, les deux souverains avaient perdu peu à peu presque toute leur autorité primitive, et ne possédaient quasi plus que l'ombre de l'influence de leurs ancêtres. Les deux cours étaient aussi amollies, luxueuses, pusillanimes l'une que l'autre ; les deux couronnes, aussi chancelantes. A peine ces fantômes d'empereurs avaientils la force de se maintenir quelques années sur leur trône méprisé, et pouvaientils couvrir quelques favoris et quelques

serviteurs d'un vain sceptre <|ui n'avait de valeur que l'or de sa matière et non le prestige de son S]^mbole.

Rhadi-B'illah,le vingtième Abbasside, esprit encore lumineux, mais homme faible, n'avait su durant ces sept ans de règne que protéger les lettrés et les docteurs, que former une phalange de poètes et non une armée de soldats. Constantin VU , dit Porphyrogénète II , montra les mêmes Qualités intelligentes, mais la même insuffisance de caractère que le khalife. Il ne sut faire à Constantinopie que ce que faisait son rival à Bagdad. Prince d'une douceur inaltérable , ConstantinVII attira lescœursà lui, mais sans les enflammer. Esprit d'une grande distinction , il sut raviver le goût moral des lettres et la eulture civilisatrice des arts, mais en songeant plutôt au bien-être des individus qu'à la grandeur de la patrie. Ces essais de moralisation par la philosophie et la littérature eurent, du reste, si peu de succès, qu'ils ne parvinrent même pas à inculquer à son successeur les préceptes les plus élémentaires des vertus sociales. Romain te Jeune, fils dénaturé du meilleur des hommes, après avoir passé son adolescence dans la débauche, épousa par libertinage la trop fameuse Théophano , fille d'un simple eabaretier, Messaline des rues avant de l'être des cours , et dont l'élévation inconcevable ne fît qu'accroître les vices. Cette femme, dont 1 âme crapuleuse ne pouvait enfanter que des crimes, impatiente de régner pour satisfaire à l'aise ses plus monstrueux instincts , commença, dès son apparition au palais impérial, par faire empoisonner le père par le fils, Constantin Porph3rrogénete par Romain le Jeune.

Qu'on juge du règne de l'empereur parricide, conseillé par une telle femme ! La débauche fut glorifiée, la luxure couronnée : la cour devint un mauvais lieuH.

NIGÉPHOBB PH0GA8.

De si abominables exemples donnés de si haut , par un de ces phénomènes qui prouve à quel point le peuple est instinc tivement généreux et grand , loin d'entraîner les masses dans le vice et le crime, les retrempèrent quelque peu , au contraire, par le sentiment du mépris et de

(*) Voyez Ab*al-Féâa, AnnmUmoêlem.

(*) Voya Lebeau; HiêMre du Baê-Bmfirt'

dût

idignation. Fuyant cette sentined*iiniralité dont Constantinople , infectée r la cour, offrait le repoussant spec* le , tous les hommes de coeur se réfu* rent à l'armée, et te peuple, dans sa tie la plus saine et la plus énergique ' conséquent, tes suivit avec entraîne* nt. Bientôt , grâce à cette émigration

grands cœurs, Tarmée devint plus ssantCf plus capable, plus nombreuse ! jamais. La [Perpétuelle guerre des ntières aidant, il se forma d*babiles léraux et de bons soldats. Parmi les miers, le plus illustre, celui dont istence, quoique fort contradictoire, pourtant une influence considérable

son temps, fut Nicéphore Phocas.

; d'un homme qui s'était montré tac* en distingué sous le règne du malheu- K prince utopiste Constantin Porphyénète, élevé à la meilleure des écoles itaires , c'est-à-dire dans les camps et milieu des batailles , il fut bien vite rrier expérimenté, et prit goût de plus )lus aux expéditions aventurières. Ce ictère de franchise et d'âpreté de urs au'ont d'ordinaire les soldats, et

brillait, d'ailleurs, en Nicéphore >cas, lui fit prendre en telle aversion turpitudes de la cour, qu'il quitta, que Romain le Jeune monta sur le te, la capitale souillée de tant de cri*

et de bassesses , et s'en retourna au eu des hommes qu'il avait déjà menés iieurs fois à la victoire.

ne lui fut pas difficile de s'y. former groupe de partisans qu'il augmenta )lus en plus , qu'il sut s'attacher par projets de conquêtes , et qui finit par former une sorte d'arme toute dé* :e et impatiente des combats. Mais i fallait à la fois recruter et solder troupes qui se donnaient à lui. Pour recruter, il s'adressa hardiment à i les aventuriers qu'il rencontra : il tout aussi bien des Ësclavons et des ses que des Grecs à son service. Pour iolder, il pensa à leur ménager le pil-

d un pays riche , d'une ville opu* e; et, sans s'inquiéter de la volonté on souverain , il alla de lui-même atler nie de Crète. Grâce à la prompde de ses mouvements , il débarqua i grande difficulté danscette conquête Arabes, où ces derniers se croyaient tieiue sécurité, la possédant déjà de-

puis trente-septans, et vint résolument in« vestir la plus grande cité de l'île. Candie. Le siège de cette place dura dix mois : il fut poursuivi avec persévérance par Nicéphore, dont la destinée se jouait sous ses murailles; il fut soutenu avec courage parles Musulmans, qui devaient perdre l'Ile tout entière en perdant sa capitale. La rigueur de l'hiver, si sensi* ble aux Arabes , la famine et le manque de provisions de toute espèce , furent les véritables auxiliaires à qui Nicépbore dut la victoire. Or, cette victoire , c'était . une couronne pour son orgueil , et pour son armée la plus magnifique des rémunérations. Candie fut prise d'assaut, pillée de fond en comble. Chacun des assiégeants y trouva son lot.Celui de N icéphore fut un butin considérable et une foule de captiâ qu'il emmena à Constantinople.

L'empereur, quoique secrètement irrité sans doute contre l'insubordination de son général, ne l'en reçut pas moins avec toutes les apparences de la satisfaction et avec tout l'appareil du triomphe (*).

BIITHBPBISE DS NICÉPHORS PHOGÀS GONTBE LÀ SYRIB.

Ce premier succès nourrit l'audace de Nicéphore. Sans perdre un seul instant dans Byzanoe , qu'il ne se jugeait pas encore capable de dominer, il se bâta de retourner auprès de ses soldats, repus de Candie, mais plus avides que Jamais de nouveaux pillages; et cette fois , ce fut vers la Haute-Syrie qu'il les entraîna.

Cette province tut d'abord désolée de cette irruption , loin d'en être satisfaite. Ce n'était point , en effet, des frères qui arrivaient vers les Chrétiens; c'était une tourbe d'hommes sans foi ni loi , qui ne songeaient nullement à venger l'honneur romain, à rendre au culte de Jésus- Christ son ancienne splendeur, mais bien à satisfaire leurs plus grossiers appétits, à se gorger de richesses, indistinctement arrachées aux Syriens d'origine grecque comme aux Syriens d'origine arabe. Chacun se défendit donc pied à pied contre ces sortes de pirates de terre, contre ces pillards venus les uns des âpres montagnes de la Slavonie, d'autres des marécages de la Crimée,d'autresenfindes plaines byperboréennes. Mais une armée ainfi

nVoyeiMersius, Cmia^

LimiTÏRS.

composée, qui saîttoot affronter dans rintérétdeses violentes passions, est Inen difScile à vaincre. Les Syrien» ni \eê Arabes ne parvinrent à la repousser; eO après avoir pri» successivement pimieurs viHage^des frontières, lea soldats de Nkséphore finirent par s'emparer d' Alep.

Ici Hicéphore, mahre d^^uiïe vine Importante , possesseur de ricbesses et de ravitailiements nombreux, dévetoppaune capacité administrative et une énergie milrtaire qui rachetèreot en partie sen premiers triomphes. Ses vues s'étendirent avec son ambition ; son génie agrandit aa milieu des succès. Il commença par met^ tre de Tordre dans son armée, lut imposa une discipline qu'elle avait ignorée jusqu^alors, appela à lui tous les hommes de tête et de cœui^, et, secondé par son frère Léon Phocas, s'efforça de changer Tesprit de son expédition. Ce fut aux Grecs qu'if s'adressa alors; ce furent le» sentiments de confraternité religieuse qu'il évoqua pour continuer les hostilités contre les Musulmans. Cette habile conduite lui valut de nouveaux triomphes, l'oujours vainqueur, il poussa vigoureusement les Arabes, les accula jusqu'à FRuphrate, et il serait sans doute parvenu jusqu'à Bagdad, il aurait renouvelé une nouvelle fods, en s'emparant de cette capitale , la face du monde , il aurait pris rang parmi les plus grands capitaines, si iMeu et Tempiereur àe Brzance l'avaient voulu. Mais Dieu lit tomber sur loi et les srens les plus ardents rayons de son soleil, et lui envoya de plus la faim et la soif, ces deux anges exterminateurs des plus invincibles armées. Quanta l'ignoble Romain le Jeune, jaloux de la gloire de Nicéphore quoique incapable de la comprendre, il fulmina contre lui les plus injustes arrêts de réprobation, suscita des lâches contre le brave, ameuta la populace contre l'armée, et força le général conquérant d'interrompre orusquement sas conquêtes, de congédier ses troupes vie* torieuses, et de fuir dans un coin de l'A^ sie le poignard des sicaires byzantins (*)•

Ainsi avorta une grande guerre, aa moment même où elle ennoblissait son but ; ainsi s'éteignit la première réaction sérieuse des Grecs du Bas-Empire contre les successeurs de Mahomet. Heu-

(*) Voyez Zonaran.

reusement que rmfâme auteur de eet avortement oe tarda pas à être puni, ]p le ciel , de la platitadB de son eacactere et de l'horreur de ses viees. Sa femme, qu'il avait tirée de la fonge ctes plus mauvais Heux pmir l'élever jusqu'au tréne qu'elle souilla, inassouvie désormais avec son mari ^isé, avide du pouvoir suprême pÉur ka moyens qu'il offre de satisfaire les plus insatiables {Mussions, reconnut par le poison les bienfaits ignominieux dont l'avait eoaiblée Romain le Jeune : tant il est vrai que la n^ connaissance ne peut germer queubos les âmes les plus pores ! A la faveur du bas âge de ses enfants, Théophano espérait gouverner seule l'empire. Mais,iDéprisée pt^ur ses vices par le peuple de la capitale, détestée pour son oppressioa par le peuple des provinces, elle fut bieatôt contrainte de chercher autour d'elle un bra» fort pour s'y appuyer, rïicéphore Phocas eut la lâcheté d'offrir le sieo à cette femme pervertie, adultère et homicide. Il gâtait ainsi sa vie tout entière , et prouvait , à ses contemporains comme à l'histoire, qu'il n'y avait en lui qu'un ambitieux vulgaire, ne faisant le bien que par hasard , prêt à faire le mal au premier appel de son intérêt, dépourvu de tout sens moral , sans vergogne et sans honneur. Les Cineianatus et les Washington sont rares dans ce naonde \ et il faut des milliers de siècles pour reproduire de pareils caractèresi. Le génie de la guerre , génie brutal et aveugle , se rencontre souvent dans la suite des âges; le génie de la vertu , génie aussi doux que clairvoyant, n'appâraft qu'à des intervalles immenses, et comme pour empêcher l'humanité de désespérer de Tideal et de douter de Dieu.

Nicéphore avait donc épousé Tinfâme Théophano; et ne pouvant plus passer son existence entière dans les oamps, curieux, d'ailleurs, de connaître et de faire jouer à son tour les rouages les plus compliqués et les plus secrets du gouvernement, il confia à un des lieutenants qu'il avait formés dans ses premières expéditions une partie de l'armée, et le lança en Glicie. Ce lieutenant était un homme de petite taille, mais de grand courage , soldat infatigable et déjà expérimenté, plein de résolution au combat comme oe persévérance

SYHIE MODERNE.

MS

dans ses bats. Oo rappelait Zimiseès; et, (juoiqae ee ne fat là qu*iin sarnoro, motivé précisément par Texiguîté de sa taille, c'est ainsi qu'il fut connu dans ses conquêtes , sur le trône où il parvint à son tour , dans la tradition où il a laissé un souvenir assez ambigu , une réputation assez équivoque. Comme Nicéphore Phoeas, son maître en Part ^militaire et son souverain par la grâce du sabre, il commen<^ par des victoires.

Marchant avee hardiesse au-devant d'une armée musulmane plus considérable que la sienne, par la promptitude de son attaque il la surpnt, la divisa , et en eut raison fraction par fraction. Aussi cruel que brave , aohamé à la perte de ses ennemis, après plusieurs jours de carnage, cinq mille d'entre ces derniers s'étant réfugiés dans une montaffne couverte de bois et de rochers, Zimiscès , malgré le danger de forcer dans leurs derniers retranchements des hommes décidés à vendre leur vie le plus chèrement possible, march» contre eux à la tête de son infanterie , et ne redescendit des monts escarpés où il s'était engagé qu'après avoir massacré Je dernier Arabe survivant. Cette tuerie fut si affreuse, que la montagne où elle s'exécuta fut couverte d'ossements, et qu'il s'y forma des torrents de sang qui roulèrent jusque dans les vallons d'alentour : ce qui fit A>nner au lieu où s'était passée cette terrible tragédie le nom de montagne du ^ang. C'est pourtant par de semblables excès, c'est par cette rage exécrable, digne tout au plus des sauvages les plus féroces, qu'on entretenait une haine inextinguible entre les Chrétiens et les Mahométans , qu'on éloignait à jamais les ra- ^s, et qu*on s'apprêtait dira représailles ïui devaient durer des siècles entiers! Un général qui, loin d'arrêter de pareilles scènes, les provoque, au contraire, les exîite, y mène ses troupes, n'est-il pas le plus coupable de ces cannibales? C'est cependant là le fait de Zimiscès; c'est a ce qui lui valait des triomphes dans le cirque de Byzance la dégénérée (•) !

Quoi qu'il en soit du caractère de la guerre conduite par Zimiscès, elle n'en sut pas'moinsoneassez grande infhience sar l'avenir des deux peuples qui sedis-

(*) Voyez El-Macfn, HisL Sttmeen,

putaient de nouveau TOrient et ses ri* chesses, elle n'en fut pas moins favorable au Bat-Empire, et n'en éveilla pas moins la jalousie de Nieéphore Phocas.

D'abord ce sentiment se manifesta avec une certaine grandeur dans Tâme du chef suprême de l'Empire. Il ne réagit pas contre son lieutenant , ne lui enleva rien de son autorité ; mais il se contenta de se mettre hii-même à la tête d'une expédition plus considérable que la pré* cédente, et de ne confier à Zimisc^ au'nne division de son armée. Cette émulation entre deux ardents capitaines, tout en étant fmieste aux armes musulmanes , ne fut aucunement avantageuse à la Syrie et à ses Chrétiens affaiblis. Devenne le théâtre d'une guerre qui pouvait longtemps se prolonger, gnice aux prises et reprises perpétuelles dies forteresses iipportantes, la Syrie allait avoir à souffrir presque autant des vengeances musulmanes que des exigences byzantines. Ce n'était pas là, en effet, une guerre de conquêtes , où les vaincus cèdent à la fois aux vainqueurs le sol et le Souvernement , où les vain<]ueur8 garent les villes à mesure qu'ils s'en emparent : c'était plutôt une promenade triomphale, où rem pereur grec , pour ne point diminuer son corps d'armée principal, ne mettait dans les eités surprises que d'insignifiantes garnisons, tournait les places fortes, et laissait de côté les grandes villes. Ce qui le prouve évidemment, c'est qu'après être entré dans Alep et dans Laodîcée, il ne fit aucun effort sérieux pour pénétrer dans Antioche, véritable clef de la Haute-Syrie pourtant; c'est, en outre, qu'il retourna a Constantinople , après avoir évacué complètement ta Phénieie , qu'il venait de traverser en vainqueur, ne laissant qu'une partie de son armée, sous le commandement de Zimiscès, devant les murs de cette Antioche, si longtemps métropole grecque, et depuis trois siècles capitale musulmane.

A peineNicéphore fiit-îl de retour dans son palais impérial, que Zimiscès, malgré les ordres qu'il avait reçus de ne point pousser trop vivement le siège de la ' grande cité syrienne, et de n'y point sacrifier trop de monde» Kon d^hàtné, ne songea qu'à s'emparer de la proie opulente qu'os laissait sous* ses gnffes.

L'UNIVERS

Il mena le siège avec plus de vigueur que jamais. Mais les Arabes, qui savaient aussi ce qu'ils avaient à défendre, repoussèrent les plus chaudes attaques du général byzantin. Ce dernier renonçait déjà à cette conquête, dont il s'était cependant promis tant de profits, lorsque la trahison lui vint en aide. On lui indiqua le côté faible des murailles, il en fit Tassaut, et après une lutte acharnée, il parvint enfin dans la ville et s'y maintint. Loin de lui mériter un nouveau triomphe, cette victoire sanglante valut une disgrâce à'Zimiscès. Ne fallait-il pas un prétexte à Nicéphore pour se débarrasser de son rival de gloire? Tout pitoyable que fût ce dernier prétexte, l'empereur le saisit, et eut bientôt lieu de s en repentir; car une haine irréconciliable éclata dès lors entre le chef et son lieutenant , et cette haine , pour se satisfaire , devait aller jusqu'au crime , selon l'odieuse coutume de cette époque de dégénérescence sociale (*).

MEURTRE DE NIGBPHOBE PHOGÂS.

Zimiscès avait plu à Théophano. Cette femme , singulière encore dans son libertinage, tout en s'abandonnant aux débauches les plus déboutées, voulait s'attacher par des liens adultères tout homme qui avait attiré l'attention de la foule. Il lui fallait aussi bien le général vainqueur que l'athlète applaudi.

Elle jeta donc les yeux sur Zimiscès, et lasse deNicéphore,dont l'étoile pâlissait, elle employa tous ses charmes et toute sa puissance à subjuguer le rival de gloire de l'empereur. Elle y parvint facilement : Zimiscès n'était pas de trempe à se conserver pur dans la boue. Bien plus , une fois que Théophano eut séduit celui pour leauel elle rêvait déjà la couronne, elle neut point de cesse qu'elle ne l'eût perverti complètement, qu'elle ne lui eût inspiré Tidée du plus lâche assassinat. Zimiscès fut, entre les mains de cette furie , l'instrument cruel et dodle qu'elle cherchait.

Avec quelques sicaires de bas étage , il s'en alla lâchement frapper l'empereur dans son sommeil, et ajoutant la férocité de la bête sauvage au crime d'un homme dépravé , il fit endurer à sa vic-

time le supplice le plus barbare, l'accablant de reproches et de coups à la fois, lui brisant les os un par un avec le pommeau de son épée C).

Chose étrange! Ce soldat heureux, dont la victoire avait commencé la fortune , qui n'eut pas honte, pour arriver à l'empire , de passer par l'adultère et le meurtre , semnla, des qu'il fut sur le trône déshonoré des Byzantins , changer d'âme en changeant de destinée.

L'énergie qu'il avait montrée à la guerre, il s'en servit tout d'abord pour se débarrasser de son infâme complice, Théophano. Il eut le courage de lutter immédiatement avec elle ; et, loin de lui faire partager la couronne , il parvint à l'enfermer dans un monastère d Arménie. Puis, soit remords, soit relfgion, soit calcul personnel , il s'efforça d'être juste envers tous , charitable envers les nécessiteux. IVicéphore Phocas avait été avare autaot qu'avide; Zimiscès fut aussi libéral que gélaéreux. Nicéphore, quoique bon général, n'avait jamais été qu'un faible empereur; Zimiicès donna , à la surprise de chacun, des preuves nombreuses d'habileté administrative. Sans son crime, c'eût été un grand prince; avec un autre peuple que les Byzantins, il eât rendu son éclat à l'empire chrétien de Constantin. Mais, dès qu'il quittait l'armée, elle n'était plus victorieuse; et ce fut à la suite de la défaîte d'un de ses lieutenants, Temelicus Melchi, battu par les Arabes sur les bords du Tigre, qu'il entreprit sa seconde expédition en Syrie. Cette expédition fut diversement jugée par les chroniqueurs; mais comme Mathieu d'Édesse nous a conservé le récit que Zimiscès lui-même en a fait, nous donnons intégralement ce récit avant de nous prononcer à notre tour sur le compte du prince grec et de son irruption.

ISTTBB DE ZIMISCÈS À ÀLGHOD CHA- HIN, BOX DES BOIS DE LA GBANDE- ABMÉNIE.

« Roi des rois, cette lettre va vous apprendre les grandes merveilles que Dieu a daigné opérer en notre faveur.

Les victoires que nous avons remportées sont étonnantes et presque incroya-

(*) Toyee Lebeaa , Hiatoirt du Boa-Empire, (*) Yoyes Zomtraf,

SYRI£ MODERNE.

blés. Le Dieu de miséricorde agit pour ses enfants, dans le courant de cette année , par rinstrumeot de notre puissance. Nous avons youIu faire part de ces heureuses nouvelles à Y. M. , notre fils chéri Alchod Pacratide (*), parce que nous savons que vous partagerez notre joie, comme chrétien et comme ami de notre empire.

V Vous serez charmé d*apçrendre les salutaires effets de la protection de Jésus-Christ, et de vous convaincre que Dieu est toujours venu au secours des Chrétiens. C est lui qui a rendu les Persans tributaires dé notre empire. Vous saurez que nous avons arraché de la main des Turcs les reliques de saint Jacques deNisibe, qui se trouvaient dans cette ville; que nous avons mis les habitants à contribution, et leur avons emmené beaucoup de prisonniers. L*émir Ali-Moumni , pnnce des Africains appelés Mokrs, Arabes, eut l'audace de venir au-devant de nous à la tête d'une armée nombreuse. Les deux armées en

Srésence, on se battit aussitôt avec tant e bravoure et d'opiniâtreté, que l'affaire devenait très-incertaine et que nous nous vîmes un moment en grand danger. Mais enfin nous avons vaincu par l'assistance divine, et nous les avons obligés de prendre commfe les autres ignominieusement la fiiite. Nous avons |)énétré dans leur pays, nous avons pris plusieurs cantons , et passé les habitants au fil de Pépée, après quoi nous sommes entrés en quartier d'hiver. Au commencement du mois d'avril , notre armée , ayant la cavalerie en tête, est entrée dans le pays des Phéniciens , dans la Palestine et dans les terres Cananéennes. Nous n'avons fait grâce à aucun des Africains qui s'étaient rassemblés dans les environs de Damas.

« Partis de là avec notre armée, nous avons marché du côté d'Antioche^ parcourant les divers cantons de notre royaume, que nous avons reconquis , et où nous avons fait un grand nombre de prisonniers. Nous avons ensuite dirigé nos pas vers la ville de Hems. Ses habitants, nos tributaires, nous ont bien reçus. De là quelques paysans de ces cantons nous ont conduits jusqu'à la ville

(') Pacratide, nom de la dynastie qui régnait alors en Arménie.

de Yadelvocka, oui s*appelle aussi Héliopolis, ou Ville du Soleil (*). Cette cité, très-renommée et fort riche, n'était point disposée à nous recevoir. Sa garnison sortit pour nous attaquer.

« Nos troupes l'eurent bientôt repoussée f et lui tuèrent beaucoup de monde. Après quelques jours de siège, la ville s'est rendue. Nous avons fait prisonniers quantité d'habitants, hommes, femmes et enfants, que nous avons emmenés avec un butin considérable et beaucoup de bétail. Nous avons continué notre marche vers la ville de Damas, que nous avions l'intention d'assiéger. Mais son gouverneur , vieillard exi^rimenté et prudent , nous envoya une députation chargée de nous offrirde riches présents et de nous prier de ne point faire subir à la ville qu'il commandait le sort de Yadelvocka, de ne point emmener les habitants en captivité , et d'empêcher qu'on ne dévastât leurs campagnes. Ils nous firent présent d'un ^and nombre de mulets de choix et de superbes chevaux, couverts d'or et d'argent. Après avoir levé sur eux une contribution de 4,000 tahéaans {**) en or arabe, nous leur accordâmes un détachement de nos troupes pour garder leur ville, et ils contractèrent par écrit l'engagement de demeurer toujours soumis à notre empire. Nous confiâmes le commandement de Damas à un nommé Tourh , natif de Bagdad, homme d'un grand mérite, <}ui , accompagné de cinq cents cavaliers, était passé a notre service et avait embrassé la religion chrétienne. Il nous avait déjà servi utilement en diverses circonstances. Dans leur transaction les habitants de Damas s'engagèrent aussi à nous pajrer un tribut annuel. Flattés de faire partie de notre empire , ils promirent de se battre contre nos ennemis.

£n récompense de cette bonne conduite , nous n'avons pas laissé plus longtemps leur ville en état de çuerre. Nous partîmes donc pour Tibériade, lieu où Notre- Seigneur Jésus-Christ opéra le miracle des cent cinquante-trois poissons. Comme nous nous disposions à assiéger cette

(*) C'est la ville nommée par les Arabes Balbek.

(** ) Tahégan , nom â*une monnaie annénienne. Il y avait des tabégaos d'or et des tahégaos d'argent

so«

Ln[JNIV£R)5.

▼ilie , les habitants imitèrent ceux de Da* mas : ite se soumîreot, nous apportèrent de riches présents, et nous payèrent $0,000 tahégans. lis nous demandèrent également undétachementde nos troupes ^ur â>f mer la garnison de leur ville , et promirent de rester constamment soumis à notre empire, et de pous payer le tribut annuel. En conséquence, nous ne fîmes poi nt de prisonniers chezeux; nous avons quitté ce canton sans y commettre le moindre dégât, parce que c'est la patrie dé plusieurs des saints apôtres. iNous avons tenu la même conduite envers la ville de Nazareth, où la sainte Vierge Marie, Mère 4e Dieu, reçut J'annonce •de la pai't de l'ange.

« Ensuite nous nous rendîmes sur le mont Tbabor, dans l^endroit même où Jésus-Christ , notre Bien , fut transfiguré. Pendant qm nous étions là, des habitants de Aamlali et de Jérusalem vinrent implorer notne clémenoe, nous demander d'être gardés par nos troupes, et se donner entièrement à nous. Nous leur avonsaoeordérobiet de leurs demstodes ; mais nous avons voulu que le saint sépulcre fût délivré de la main profane des Turcs, et nous avons mis des garnisons dans tous les cantons soumis à notre domination. Nous avons agi de même avec les habitants de Beniata, qui s'appelle aussi Déeapolis, avec ceux de Génésareth et d'Irace, quise nomme aussi Ptolémaîs.

Us s'engagèrent par un acte solennel à nous rester soumis et à nous payer tribut. Nous arrivâmes à Césarée, qui est «ur le bord de la mer; les habitants se donnèrent entièrement à nous. Si les Africains, dans la consternation où ilsétaient, et pour échapper à notre poursuite, ne «e lussent retirés dans des forteresses sur le rivage, nous serions entrés dans la sainte ville de Jérusalem, et nous aurions fait à Dieu -nos prières sur les saints lieux mêmes; mais, comme ils s'étai^it sauvés vers les c^tes de la mer, nous avons gagné la partie supérieure du pays dont nous nous sommes emparés , et nous y avons mis des garnisons de troupes grecques. Nous avons pris d'assaut toutes les villes qui refusaient de se soumettre.

« En avançant vers les côtes jusqu'à la ville de Wndon , cité fameuse et trèsiortifiée , qui s'appelle aujourd'hui Bey-

routh, nous avons rencontré Tarmée des Africains. Nous leur avons livré combat, nous en ayons fait un carnage affreux, et mille d'entre eux sont restés prisonniers. Ils ne furent pas piusépsirgnés que Mousni-Émir-Ali-Moumni. Nous avons mis des troupes dans Wridon, puis nous avons pris la route de Sidon. Les Sidoniens, informés de nos victoires, ont envoyé au-devant de nous les personnes les plus âgées de la ville pour nous offrir leur soumission , une rorte contribotion, et nous promettre fidélité. JVoos avons accepté le tribut et leur soumission. Nous avons mis garnison impériale ohez eux , et nous soraones fiar tis pour réduire la forteresse de Byblos , plus ancienne et plus fortifiée. Nous l'avons prise après quelques heures de combat.

Ses habitants ont été faits prisonnieis, et nous avons enleva un ricoe butin.

« Nous avons traversé plusieurs villes maritimes, en passant par un déGlési étroit, que jamais cavalerie n'avait ose s'y engager; car ce chemin est si tortueux et si difficile, qu'on n'en trouverait pointde plus mauvais. Là, nousavoos renconti é plusieurs belles villes et grands «bateaux dont la garde avait été confier à des Africains. Nous avons pris d'assaui toutes les villes et forteresses , et nous avons fait prisonniers tous les faabitanU. Avant d'arriver à la ville de TripoU, nous avons envoyé un corps de cavalerie composé de Tymatzw et de Docfa-Kliomadotzy, pour s'emparer du défilé qui s'appelle Korered , ou nous savious que is'étaient retirés ces scélérats d'Africains. J'avais fait placer, de c^té et d'autre, des troupes en embuscade pour s'emparer d'eux. Mes ordres furent bien exécutés.

Dèsqu'ils aperijurent notre avant-garde, deux mille Africains vinrent l'attaquer; mais bientôt mes troupes en firent une 4]orrible boucherie, et le reste fut fait prisonnier. Nous en agissions ainsi partout où nous passions. Nous ne saurions dissimuler que nous avons presque enti^^ rement détruit les environs de Tripoli, tué les bestiaux, dévasté les vignes, et ooupé les arbres. D'autres Africains curent encore l'audace de venir nous attaquer; mais ils ne tardèrent pas à éprouver le sort de leurs compatriotes; i/s furent tous taillés en pièces-.

« Nous primes ensuite la ville de Djo-

SYRI£ mODERNE.

aor

ona , deSéon , «I mène la Tttte e6lè> d'Ounay ; île eorte que, dewns Ram* et Gésarée , il ne restait ^iis rien à iquérir. La mer et la terre aeaoumi* I également à notts parrassistaiiee ine. Jusqu'à Babylone même (Bagdad) s les peuples sont nés sujets et iim )utaires. Nous avons employé sept ts à parcourir ees oantrées avee nos upes. Nous ayons ruiné quantité de es et de yillages qui s'étaient moBs rebelles.

I L*émir AH-Momnni , enfermé dans byione, n'a plus osé en sortir pour er de nouTettes troupes contre nous ; lous n'eussions pas rencontré des terstériles et sans eau , eomme Y. M.

t qa'ii s'en trouve aux environs de byione , nous eussions conduit jtisà cette vifle nos années victorMUses.

« Du côté de f Egypte, nous n'avons ssé aucun ennemi. Par la grâce de en, tous ces peuples nous sont fidèles soumis. A présent, toute la Phénieie, Palestme et la Syrie font partie de tre empire, et ne gémissent ^s sous servitude des Turcs. Les habitants du )nt Liban sont sous notre obéissance. )us avons fait prisonniers quantité de ircs que nous y avons trouvés, et nous avons incorporés dans nos troupes.

)us avons traité avee beaucoup d'humité et de douceur les habitants Assyrie. Nous en avons enmiené en- OD vingt mine hommes que nous ons transportés à Gabaon. Voilà les boires que le Dieu des Chrétiens nous ait remporter : bienfait signalé qu'il corde à notre empire et qu il refuse à mtres. Nous avons trouvé dans la ville Gabaon les saintes chaussures avec leselles J. G* voyagea sur la terre. Dans courant du mois de septembre , nous ons retiré nos troupes dans la ville 4ntioche; et puis, nous avons vouhi nner à V. M. ces détails qui Tétonnent sans doute , et l'engageront à rene des actions de grâce à la Divinité.

)us connaîtrez, par cette lettre, les faurs que Dieu nous a accordées et Tendue du pouvoir qu'il a mis entre nos ains, par la vertu de sa sainte croix, présent le nom de'Dieu est loué parut : et notre royaume devient iloristnt par son assistance. Nous ne ces-

sons éè l'en remercier et de le louer ; c'est par lui seul que nous avons pu sou« mettre tant de pays , et c'est à lui que nous adressons toijyours nos touanges. »

CÀBAGTÀBB DES XXPÉBITIOTVS DB NI- GBPHOBB PHOGAS BT DB ZIMISCÈS.

Ce qu'il y a de plus caraecéristique dans la lettre que nous venons deetter, c'est oe sentiment religteux, réel ou feint, qui, pour le prince grec, justifie son invasion, absout ses cruautés, sano* tifie, poar ainsi dire, sa guerre. Loin de dissimuler les excès de son armée, Zimisoés sên vante au contraire. Il constate avec orgueil qu'il a cofflfplétement ravagé les environs de Tripoli ; il avoue qu'il a agi en véritable barbare , qu'il a tué les l>esttaux, arraché les vignes et coupé les arbres au pied. Beaux exploits assurément! Et pourtant tel sera longtemps le seul genre de guerre entre ies Chrétiens et les Musulmans ; telle est' en quelque sorte l'origine de ces expéditions violentes , de ces luttes aveugles, de ces combats sauvages qu'on a décorés en Occidenkdu bean nom de croisadeê.

Les Musulmans , indignés du traitement que les Chrétiens, un instant victo* tietix après trots siècles de défaites , fai* saient subir à leurs adversaires vaincus, à leurs prisonniers et même aux femmes et aux enfants, reprirent contre eux cette -haine féroce et inextinguible qtie l'esprit de civilisation des grands khalifes s'était efforcé d'extirper du cœur de leurs sujets. Le sang, répandu à profusion, poussa de nouveau ce cri de vengeance entendu tôt ou tard par les frères ae ceux qu'on égorge. Des représailles terribles se projetèrent dans les esprits; et le fanatisme, excité chez les Grecs , devait bientôt rallumer le fanatisme musulman , bien plus implacable encore. Ce n'étalent déjà plus des nations qui se combattaient soit par ambition, soit par rivalité, c'étaicntdeux races qui préludaient à un antagonisme de plusieurs siècries (*).

Quant aux Syriens catholiques, écrasés, chetifs qu'ils étaient, entre les deux puissants lutteurs qui s'étreignaieat de nouveau et avec une rage qui afla toujours

en croissant, dès l'expédition de Zimis-

cès, ils n'eurent plus, pour ainsi parler,

O Toyei Bl-Macin, BUt. Saraeen,

UUMIVËRS.

une année de paix et de |>ro8périté, UB jour de sécurité véritable. Joug pour joug, ils auraient préféré peut-être eelui de leurs frères en Jésus-Christ.

Mais chang;er à tout instant de domination, se voir tour à tour sous la verge de maîtres divers, d'autant plus avides qu'ils étaient moins assurés de leur puissance, d'autant plus rigides qu'ils craignaient partout la trahison, une pareille situation , c'était une anarchie permanente, une pareille existence, c'était une agonie prolonge. Ils eurent, du reste, à pressentir le triste sort qui était réserve à un grand nombre de leurs générations, à dater de l'année 976. A cette époque, en effet, Zimiscès tomba du trône comme il y était monté , par une mort violente. Celui ^ui avait tué avec si peu de scrupule Nicéphore Phocas, son ancien général, son ancien bienfaiteur, fut empoisonné par un ignoble eunuque, ministre corrompu , dont il avait menacé le pouvoir usurpé et la fortune scandaleuse. Ce général hardi, plutôt que grand prince, ainsi que l'appellent certains historiens du Bas-Empire volontiers prodigues d'un éloge que si peu d'empereurs byzantins ont su mériter, n'eut pas même un successeur capable de conserver les contrées qu'il avait reconquises. Antioche, par la trahison, retomba aux mains des Arabes; une partie de la Syrie, par la faiblesse des garnisons chrétiennes , se vit réduite de nouveau par les Musulmans.

Ainsi, cette prétendue délivrance que les Byzantins, dans leur vanité, avaient, dfisaient-iis, apportée aux populations des lieux samts, fut plutôt un désastre ^u'un bonheur pour la Syrie. Traversée par des troupes, tantôt arabes, c'es^à-dire ennemies, tantôt grecques , ou plutôt composées de mercenaires de toute nation et de toute origine; exploitée aujourd'hui par un conquérant exigeant; refoulée le lendemain par un ancien maître qui se vengeait; tiraillée des deux parts, la Syrie vit la population industrieuse de ses villes inquiétée, disséminée, parfois arrachée avec violence au pays qu'elle enrichis- , sait, la population de ses campagnes ruinée par les ravages de la guerre, la population de ses montagnes euGn poursuivie même dans ses retraites si long-

temps inaeeeisibles. Aussi ces popuhtions persécutées commencèreot-elteà fuir, à quitter une contrée qui ne leur offrait plus aucune sécurité. Triste émigration qui fut la cause de cet abandoQ des terres les plus fertiles , de cette décadence si prompte d'un pays jadis tout plein de villes et de peuples (*).

La nouvelle lutte entre l'empire byzantin et rislam était , du reste, loin d'être terminée par la mort de Zimiscès, et les Syriens prévoyants avaientbia raison de s'échapper d'un champ ^ bataille qui allait de plus en plus s'ensanglanter. Les expéaitions successives de Nicéphore Phocas et de Zimiscès, tant prônées par des écrivains sans critique , avaient produit un mal presque irrémédiable. Ces deux généraux, aussi durs soldats l'un que l'autre, spoliateurs et bourreaux des contrées soumises par leur sabre , semblaient , pour le malheur de la Syrie, avoir rivalisé dexeès de toutes espèces. Ils avaient accumulé à Tenvi les outrages, les cruautés ei les vois. Par exemple, Nicéphore, après la prise de Mopsueste, ville importante de la frontière cilicienae, avait fait d'une mosquée une étable, avait ironiquement livré aux flammes les chaires sacrées des docteurs de risiain;

{mis , ne se contentant point de piller es richesses des palais, il avait fait enlever jusqu'aux portes principales de la cité pour servir, à Byzance,de preuves perpétuelles de sa victoire. Et encore l'avide empereur des Grecs ne se borna point à dépouiller les Musulmans : son avarice avait convoité jusqu'aux biens des Chrétiens eux-mêmes; et ce que les Arabes avaient épargné.

les croix des églises catholiques, ^iç^ phore, tenté par l'or et les pierreries qui les décoraient, les emporta avec lui sans égard pour les réclamations de ses frères en religion , sans remords pour ce détournement sacrilège.

Zimiscès, de son côté, en s'emparant d'Alep, outre le sac au'il ordoooa du palais des princes Hamadanites, trouvant dans la ville trop de butin pou^ pouvoir l'emporter tout entier, fit br»' 1er sur les places publiques tout ce quilui semblait inférieur en prix, et que les

C*) Voyez Ab'ul-Fé<U et Ab'ui-Faradj.

bétes de somme, en nombre iasufifisant, ne pouvaient pas emporter. Une pareille conduite ne ressemble-t-elle point à celle d'un barbare de la plus exécrable espèce? Mais ce ne sont là que des ravages maté* riels, et cela ne satisfaisait pas entièrement Tinstinct de destruction du con* quérant b^rzantin. Il voulait que le massacre précédât le pillage : aussi, dans presque toutes les villes qu'il prit d'as» saut , les hommes furent-ils tous cruellemeot égorgés, tandis que les femmes étaient emmenées en esclavage. Des actes aussi odieux, répétés dans plusieurs des contrées qu'il traversa , ne produisirent pas seulement un mal temporaire, ils amenèrent aussi , dans l'avenir, des catastrophes terribles, des vengeances irrassasiableSy et rallumèrent pour toujours cette haine éternelle entre le christianisme et rislam dont nous parlions tout à l'heure (*).

£t maintenant en &cede pareils faits, est-oD bien venu de dire que ce sont les mauvais traitements que les Musulmans , dans le dixième siècle , ont fait éprouver aux Chrétiens , qui ont causé et justifié les croisades! r>i'y a-t-il pas, au contraire, solidarité de crimes d'un eôté comme de l'autre? Et les princes, Qui ont donné l'exemple de la férocité dans cette guerre interminable des races occidentales contre les races orientales , n'ontils pas devant la postérité une responsabilité qui doit écraser leur renommée, ternir la gloire de leurs armes, effacer chacun de leurs exploits? A tous ils ont fait un mal non encore reparé dans les temps modernes; aux Syriens, en particulier, ils ont porté le coup de la mort comme nation. Ces derniers, en effet, quoique longtemps ballottés d'une <iofflination à une autre, trouvaient dans la race arabe des aiffinités, des rapports de caractère dont uu homme de génie aurait pu tirer le plus civilisateur des partis. On a beau faire , la roême religion a beau rapprocher les ^«,- «^ -„, âmes, le Syrien n'a pas naturellement S^^niSiftrp

e sympathfe pour l'Européen LeSy- ^^niti^f , nen est asiatique dans toute la force du terme, et les envahisseurs qui lui venaient du fond de l'ancienne Scythie avaient plus de chances de concorder

n Voyeï Zonaras et Cedrenas.

un jour avec lui que le Germain ou le Gaulois. Eh bien, avoir jeté, par un fanatisme sauvage, des brandons perpétuels de discorde entre le Syrien mahométan et le Syrien chrétien , n'estce pas avoir préparé un chaos au lieu d'un monde; n'est-ce pas avoir séparé, par la folie humaine, des frères que la nature, dans sa sagesse» devait tôt ou tard rapprocher? Mais nous n'en sommes pas encore à juger de la lutte entre l'esprit de l'Occident et l'esprit de l'Orient : avant les croisades, la Syrie a d'autres malheurs à supporter.

LES FATHIMITES.

Comme si la fatalité la plus désastreuse eût présidé, dans le dixième siècle, aux destinées de cette contrée déjà si tHsrsécutée, il se trouva, précisément a cette époque , que la décadence rapide du gouvernement des khalifes fit sortir de tous les coins de l'empire de nouveaux ambitieux , ardents à arracher, dans cette dissolution générale, un lambeau du cadavre abbasside. 11 vint de ces oiseaux de proie humains de tous les points de l'horizon. Quand une bande était rassasiée, une autre bande s'abattait immédiatement sur les endroits épargnés par la première. Après les Turcs , descendus du nord , étaient accourus de l'ouest les Kharmathes; c'était maintenant le tour du midi. Il fournit les plus terribles peut-être d'entre ces dévastateurs. Originaires du littoral africain, ils avaient cette énergie , cette avidité, cette dureté qui caractérisent les indigènes de l'Atlas. Mahométans par calcul plutôt que par conviction, ils n'adoptaient du Koran que les idées de guerre et de ravage. Longtemps à l'affût d'une occasion de conquête, d'un prétexte de saccagement, ils écoutèrent les propositions que quelques sectaires scniites, réfugiés dans leurs déserts, leur firent un jour dans l'espoir de former unenouvelle armée pour leurs éternels ennemis, les Sunnites. Comme on le voit, c'était toujours cette vieille querelle de l'héritage de Mahomet entre les partisans d'Omar et ceux d'Ali. Cette pomme de discorde avait toujours fructifié au cœur de l'Islam, et > malgré la puissance successive des Ommiades et oes Abbassides, mal*

14* Livraison. (Syrie modbbns.)

L'UNIVERS

gré ie« vietoins remportées û souvent sur les Schiîtes par les Suanites, malgré tant de massacres, tant d'eiécutiona sanglantes, il restait toifiours des hommes attachés au schisme des Alides, natures faibles et entêtées, sans cesse à la disposition du premier ambitieux venu. Cette fois ramoitleux qui se présenta se montra aussi habile que persévérant

Un certain Obaïd-Allah-Abou- Mohammed eut rhabileté de persuader à quelques gens crédules qu'il descendait directement d'Ali et de Fathimah, iille du prophète. Selon la coutume orientale, coutume aussi vieille que les plus vieilles traditions, coutume que nous retrouvons dans notre Bible, Obaïd- Allah se Ot une généalogie aussi complète que possible , et il eut le talent de la faire adopter. Puis, outre cette généalogie qui établissait ses droits au khalifat, il fit répandre, parmi les Alides disséminés dans tout rempire,une prétendue prédiction qui annonçait que vers Tan 300 de rhégire devait venir le madhy (chef des fidèles), sorte d'antechrist mahométan , dont la mission était de rendre à la succession du prophète sa

Sûreté et à Tlslam son éclat. En suite e la décadence des Abbassides, cette promesse de rénovation ne pouvait pas manquer de plaire à tous les esprits affliges de la iaiblesse de l'empire : elle devait, en outre, sonner bien agréablement à Toreille de tous ces aventuriers, avides de combats et de pillage, dont alors TOrient était rempli. Aussi Obaïd-Allah vit-il chaque jour augmenter le cortège de ses clients. Son succèi$ fut même si rapide, que le khalife abbasside Moktafy , menacé à la fois dans son pouvoir spirituel et dans son pouvoir temporel , s'inquiéta de ce prétendant, le persécuta , et le força bientôt à s'enfuir au fond de l'Egypte avec ses plus dévoués amis C).

Loin d'éteindre le schisme renaissant des Alides, la persécution ne fit que lui donner ce prestige, cette auréole, pour ainsi dire, que le martyre amène à sa suite. En Afrique , Obaîd-Altah rencontra encore de plus chauds partisans qu'en Mésopotamie^ La puissance

(*) Voyez d'Herbelot, Biblioth, anmL^étBX-

des Aghlabites , chancelante depuis longtemps, avait reçu le coup de la mort des mains d'un révolté audacieux du nom d'Abou-Abd*Allah. Ge révolté, embarrassé sans doute de sa trop complète vietoire , eut l'idée étrange de la céder à ce demi -prophète à qui il ne manquait plus qu'un trône pour devenir tout- puissant. Obaïd-Allah accepta l'offre d'Abou- Abd-Allah; et, à peine sur le trône africain des Aghlabites, pour consolider son pouvoir, il ne trouva rien de plus utile que de faire périr l'ambitieux manqué, qui l'avait élevé par caprice ou par sotlise. Puis il rompit audaciensement avec le gouvernement de Bagdad, en usurpant le titre khalifal û'Émirul'Moumemn, appela à lui tous les dissidents de rislam, et pour les attirer plus facilementr fonda la ville som^Mueuse de Mahdyah, qu*il éleva peu après au rang de capitale.

Ainsi commençait. Tan SOd de l'hégire, une nouvelle dynastie qui allait avoir sur la Syrie la plus funeste influence. Dès la mort d'Obaïd-Allah , en effet, la Syrie aurait dû se tenir en garde contre ees imposteurs nouveaux, qui, en s'attaquant au khalifttt de Bagdad, devaient naturellement songer à la conquête d'ao pays, clef de Tempire à Pouest du Tigre. Mais la Syrie, à forée de malheurs , était devenue imprévoyante. Habituée depuis déjà si longtemps à devenir la proie de tous les ambitieux énergiques et de tous i les peuples avides , elle se laissait conquérir presque sans résistance, loin de chercher à prévenir les invasions. Peu a peu ces générations successives s'étaient faites aux dominations les plus contradictoires. C'était comme une tradition du pays d'accepter sans murmure les différents jougs qu*on voulait lui imposer.

De là point d'union entre les habitants. | aucune trace de fédéralisme entre lés diverses cités, entre ks divers gouve^ nements qui s'élevaient dans son sein.

L'individualisme au lieu de l'association, | tel était dès lors le caractère de celle contrée vouée à la servitude, caractère déplorable, qui n'était, du reste, que la conséquence de ses infortunes (*).

Les Fathimites ne furent pas longs à se faire une large part dans la d^Aele g»

(*) Voyez El-M«cin, UUL Saraemi^

SU

lérale de Pemptre arabe. Ce n'étaient )oiDt, en effet, de simples destructeurs omme les Turcs : ils montrèrent, au ontraire, quelques qualités créatrices.

I y avait en eux un germe de puissance éelle, un peu du sang généreux des Omar t des Moawiah. Le chef de leur dynastie vait, comme nous l'avons dit, fondé la ille de Mahdyah ; le troisième prince de surrace, Al-Mansour b'Illah, fonda celle eMansouriah, où vint plus tard échouer otre magnanime saint Louis. Le succeseur d'AI-Mansour-b'Iltah , Moëz Ledinllah, pour ne pas rester au-dessous de ses rédécesseurs , fonda à son tour Al-Kalirah, le Caire, devenue si fameuse deuis. Mais ce ne fut là qu'une partie lien légère de son oeuvre. La partie rinctpale, au contraire, fut 4a conquête e l'Êg}[pte que lui fit son général Djauar,qui, chose singulière, était Grec origine , et reprenait , au profit d'un omme ennemi-né de sa rnce, fa cité gréeue par excellence, Torguei lieuse Alexanrie. Une fois maître tout- puissant de É&:ypte, Moëz Ledîn-tllah put mettre

exécution le projet de son ancêtre )baïd-Allah , en supprimant solennellelient dans les prières publiques le nom u khalife abbasside de Bagdad , Al-Mohi, et en se déclarant lui-même le vériable imam, le successeur direct de iahomet.

Dès Tannée de Thésire 362 , la puisance des Fathimites fut donc reconnue lussi bien à Alexandrie qu*à la Meiike t à Damas. Les Syriens musulmans , oyant poindre une nouvelle lueur dans 'Islam , se tournèrent vers elle avec fereur et espérance. Les Syriens chréiens, de leur côté, .insouciants et failles comme touiours, ne demandèrent )as mieux que d obéir désormais à Timmlsion d'Al-Kahirah plutôt qu'à celle I^B Bagdad; et dès lors la domination des fathimites fut fondée sur les deux plus )|)ulente8 provinces d'Orient, sans qu'ils lient eu besoin d'une expédition mitlaire pour arriver à ce but magnifique.

1 résulte de ce fait que, malgré les méanges si hétérogènes qui avaient eu ieu en Syrie parmi les races mahométanes, il n'était pas moins resté dans 3ette conti*ée un certain esprit musulinan qui tendait sans cesse à l'unité de doctnne et de pouvoir. U résulte en ou-

tre que , malgré les prétendues conquêtes d»Nicéphore Phoeas et de Zimiscès, les Grecs notaient pas aaseï bien relevés de leur déchéance trois fois séculaire pour pouvoir , non pas dominer à leur tour dans la province perdue par Héraclius, mais y avoir assez de crédit pour peser dans la balance de ses destinées , et faire admettre leurs vœux sinon leur volonté (*).

, TYBANNIB DB BAKBM.

Moêz-Ledin-Illah ne fut pas un mauvais prince; son fils Azîz-blUah ne le fut pas non plus. Gomme plusieurs des chefs de race arabe, il se montra généreux, clément, équitable. La Syrie, voyant les qualités du khalife fathimite, s-agrégea de plus en plus à TËgypte.

Cette confiance devait bientôt lui être funeste. Le successeur d'Aziz-b'Illah , en effet , fut aussi exécrable tyran que son père avait été Juste et facile dominateur. Né d*une chrétienne. Hakem-Biam^ Allah fut pourtant l'un des persécuteurs les plus acharnés des Chrétiens. Quelques historiens modernes, et surtout Quelques voyageurs , amoureux du para«< oxe, ont voulu réhabiliter Hakem et la secte à laquelle il donna naissance , les Druzes; mais leurs efforts nous semblent impuissants. Il y a trop d'unanimité dans les malédictions des contemporains pour croire que ces malédictions furent toutes excitées par la haine 3ue les Abbassides, presque vaincus et époulllés de leurs plus belles provinces, avaient vouée aux Fathimites. L'accord qu'on rencontre dans les récits des différents chroniqueurs orientaux prouve d'ailleurs la vérité de leurs dires. Enfin la suite des événements, le caractère constant de férocité et de pillage qu'à diverses époques ont montré les Druzes^ suffiraient à les faire condamner par l'histoire, et à justifier l'opinion qu'on a conservée de leur criminelle origme.

Hakem, pour le malheur de son siècle, hérita du kbalifat à l'âge de onze ans. Il ne put donc pas profiter des conseils de son père, et livre aux courtisans dès son adolescence, il lui fut loisible de s'abandonner à tous les caprices de son esprit et à toutes les passions de sa nature.

r) Voyez Maral et El-ttadn.

L'UNIVERS

Or, lorsque la nature orientale est libre de tout frein , Timpétuosité du sang , la chaleur du climat, Fentraînent souvent à tous le^ excès. Quant à l'esprit de cette époque, il n'avait pas encore des règles assez sûres, des barrières assez puissantes, pour ne pas se laisser emporter à toutes les extravagances et à toutes les monstruosités. Hakem fut un exemple de la dépravation du corps et de fesprit la plus complète peut-être dont les hommes eurent jamais à souffrir. La première circonstance où se dessina le caractère de Hakem dans toute sa perversité, fut un acte de vengeance. Des le commencement de son règne, un rebelle hardi , qui se donnait comme descendant desOmmiades par Hescham, Pu n des derniers princes de cette dvnastie, après avoir longtemps et vaiifamment combattu contre les troupes plus nombreuses du khalife fathimite, fut un jour fait prisonnier et amené devant le jeune Hakem. La jeunesse est ordinairement facile à oublier les torts , et à les pardonner : le khalife de quinze ans se montra aussi impitoyable que rancunier. La jeunesse, d'ordinaire, n'aime point l'aspect des tortures : Hakem annonça à son prisonnier qu'il assisterait lui-même à son supplice. L'imagination de la jeunesse est par nature riante et douce : celle du jeune despote s'appliqua, huit jours durant, à rechercher pour son ennemi la mort la plus cruelle et la plus outrageante à la fois. Indécis entre plusieurs genres de supplices , Hakem finit par s'arrêter à celui qui présentait dans son atrocité assez de ridicule pour égayer le bourreau, noble fonction qu'il s'était réservée. Il fit attacher son prisonnier pieds et poings liés sur un chameau, et plaça derrière lui un sin^e de la race la plus méchante, qui, lui frappant constamment sur la nuque avec une pierre, fit mourir le patient aux éclats de rire du jeune bourreau (*).

Ce n'était là que le commencement de l'œuvre démoniaque du despote musulman. Bientôt on le vit, alliant la luxure à la cruauté, s'abandonner avec la plus cynique impudence aux goûts les plus monstrueux. Puis Tâcre désir de raire le mal se développant de plus en plus

(*) Voyeï d'Herbelot, Biblioth. orient.

en lui, U devînt pour tous ses sujets le plus odieux des tyrans. Plein de mépris pour les femmes , il ordonna qu'elles ne sortissent jamais de leur logis ; et afin que son ordre fût strictement exécuté, il défendit aux cordonniers de tout son empire de faire aucune chaussure pour leur usage. Ce ne fut pas tout encore : il voulut qu'on les tint enfermées comme des oiseaux en cage , et qu'on ne leur présentât des aliments qu'en entr'ouvrant la porte de leur prison, et avec des palettes à manche long , de façon qu'elles ne fussent pas vues par ceux qui leur donnaient à manger. Cette rage contre les femmes venait, disait-on, de la préférence qu'il accordait aux hommes dans ses ignobles plaisirs.

Après avoir été le tourmenteur d'un de ses rivaux, le persécuteur d'un sexe tout entier, il était difficile d'imaginer qu'il pût aller plus loin encore. Mais le génie du mal semble encore plus fécond que le génie du bien, et Hakem n'était pas prêt d'avoir épuisé la somme de ses crimes. U y avait une ville qu'un de ses ancêtres avait fondée, que son propre père avait dotée avec munificence , ville riche déjà, heureuse de la protection des khalifes, ville tout arabe d'ailleurs, le Caire. Eh bien, sa prospérité déplut tout à coup à Hakem, et, par manière de passe-temps, il ordonna qu'on mit le feu à l'une de ses parties , taudis que ses soldats saccageaient l'autre. C'était mieux que Néron : le tyran romain avait oublié le pillage.

Qu'on juge maintenant de la terreur que ce tigre enragé inspira aux Syriens. Les Chrétiens furent les premiers à en souffrir. Il les persécuta, ainsi que les Juifs, de la façon la plus cruelle et la plus continue. Non-seulement il les fit accabler d'avanies par les chefs au'il leui imposa; non-seulement il les cnargea d'impôts exorbitants ; mais encore il voulut les humilier dans leur race, ainsi qu'avait précédemment fait Motawakkel TAbbasside. Les monstres se rencoutrtot parfois dans leur imagination perverse.

Hakem, dans l'incendie de la capitale, avait imité l'atroce fils d'Agrippine; il lui restait à profiter de l'invention d'un autre tyran , quitte plus tard à les dépasser tous deux. On se souvient des lois somptuaires que Motawakkel avait

SYRIE MODERIHE.

impoeéeê aux Chrétieng : elles eurent pour résultat, tout en frappant les contemporains, de dîTiser à jamais les générations futures; d'habituer les Musulmans à traiter, comme d'une nature inférieure, leurs compatriotes qui ne pratiquaient pas la même religion qu*eux; d exciter des deux parts l'intolérance; d'empêcher le rapprochement des vainqueurs et des vaincus ; de mettre un obstacle invincible à cette fusion naturelle qui suit une conquête vieille déjà de plusieurs siècles. Hakem n'eut donc pas l'exécrable gloire d'amener la séparation des races orientales : ce mal était déjà fait ; mais il Paggrava et le rendit irréparable. Tout en attaquant les familles dans leur avenir, il chercha encore à traiter les individus le plus cruellement possible. Ainsi, il voulut que les Juifs portassent au col un bloc de bois, de la forme d'une tête de veau, en mémoire du culte condamné par leurs prophètes. C'était doublement les frapper : en premier lieu leur infliger une distinction grossière , en second lieu les faire passer comme étant toujours imbus des superstitions de quelques-uns de leurs ancêtres. Quant aux Chrétiens, il leur ordonna de porter, aussi au col , une croix en bois d*une coudée et demie de long, et du poids de quatre livres : leur faisant de cette manière un supplice ou au moins une gène perpétuelle du signe même de leur rédemption (*).

Telles étaient les lois de Hakem ; voici maintenant ses passe-temps. Sous prétexte de police , il se d^uisait, et parcourait, durant la nuit, certaines villes de son empire. Mais loin de réprimer les désordres, loin de punir les attentats à la vie et aux propriétés de ses sujets, il se plaisait tantôt à laisser échapper des criminels, tantôt à condamner des innocents.

Puis, progressant de plus en plus dans les voies les plus mauvaises , il s'amusait à prohiber l'usage de certains aliments, de certains fruits, de certaines herbes, et à frapper de mort tous ceux qui enfreignaient ces ridicules ordonnances. Une autre fois, c'était aux animaux domestiques qu'il s'en prenait : un chien avaitil fait peur à sa monture, il proscrivait la race canine tout entière et la faisait

(*) Yoyes les AtmaUéé» Baronias et de P«gi .

abattre en masse, quelle que fût Tutilité de quelques-uns. Enfin les chroniquenrs de son époque , entre autres Makrisi , affirment qu un jour, entendant de la rue des femmes qui riaient dans l'intérieur d'un bain poulie, il fit murer les portes de ce bain , et se complut à écouter les cris de désespoir de ses nombreuses victimes.

Outre le despotisme, la cruauté et la démence, Hakem montrait one contradiction et une inconstance qui mettaient dans le plus grand embarras tous ceux qui avaient l'esprit assez corrompu pour courtiser un pareil tyran. Aujourd hui, par exemple, il affectait les pratiques d*un pieux musulman, faisait élever des mosquées et des collèges, dotait richement les établissemenU de la religion mahométane, et l'on outrait la dévotion pour lui plaire. Demain , au contraire, il fermait tout à coup les collèges, condamnait à mort les professeurs, pillait les lieux consacrés , et défendait tout exercice de religion, même l'immémorial pèlerinage de la Mekke. N'étaitce pas dérouter les courtisans les plus acharnés , tout en commettant des actes d'une barbarie impitoyable? Ce caractère versatile dans son horreur atteignait tous ses sujets; mais les Chrétiens, comme toujours, eurent plus de maux à supporter que les autres. Non content de leur avoir infligé un costume qui blessait à la fois leur honneur et leurs intérêts , non content de faire souvent main basse sur les meubles et les terres de leurs églises , il leur enjoignit enfin d*embrasser rislamisme,sous peined'exil et de mort. Puis, lorsqu'il eut vu certains d'entre eux préférer leurs biens et leur vie à leur conscience, il ordonna à ces apostats d'apostasier de nouveau, et les força à employer une partji de la fortune qu'ils avaient sauvée à rebâtir des temples chrétiens. C'est ainsi qu'après avoir détruit de fond en comble l'église de la Résurrection, élevée à Jérusalem sur l'emplacement du saint sépulcre , il permit, quelque temps avant sa mort, qu'on la réédifiât (*).

Un pareil monstre méritait l'exécration desa nation tout entière ; et pourtant

{*) Voyex S. de Sacy , Mémoires de VAcadé" ffite def VMÇfiptwfu et belles-iettret.

LUmVEBS.

il trouva des ministres de ses eruautés, des exéeutears de ses moindres caprices, des gardes pour iedéfendre, des fous pour Tencenser. Sa démeaoe s'augmenta de la faiblesse de ceux qui reutouraienU Sans foi ni ioi« convaincu par les exem-

f»le8 nombreux qu'on lui en donnait de a platitude des hommes, méprisant toute idée morale ou religieuse , il lui prit un jour la fantaisie de se faire adorer comme un dieu. Pour la honte de l'humanité , le projet de Hakem réussit. 11 trouva tout d'abord seize mille personnes qui le proclamèrent d'incarnation divine. Puis vinrent les prophètes de ce dieu de la folie furieuse. Le premier fut un certain Mohammed Nechtéghin , turc d'origine, et surnommé Durzi. Cet homme, aussi violent que dépravé, après avoir détruit tout ce que l'islamisme avait de respectable, la prière à un Dieu unique et l'aumône, permit tous les excès et tous les crimes, entre autres le mariage entre père et fille et mère et fils. On rapporte même que cet ignoble sectaire alla si loin que le khalife, son dieu, fut contraint de le désavouer. C'est pourtant de lui que les Druzes ont pris leur nom. Sans vouloir accuser ces derniers de pratiquer les préceptes de leur infernal prophète, toujours est-il singulier qu'ils conservent encore respectueusement sa mémoire. Mais comme l'histoire doit éviter avant tout de calomnier les populations, nous ne voulons pas ici détadler toutes les infamies de la première religion des Druzes , et nous remettons à en parler à l'époque où elle s'est quelque peu purifiée , où , après de nombreuses modifications, elle s'est enfin fixée.

Aussi bien Hamzah , second prophète du dieu Hakem , fut a la fois plus contenu , plus adroit, plus humain que son prédécesseur^Durzi. Peut-être même eut-il la gloire d'adoucir quelque peu le caractère féroce de Hakem ; car dès qu'il fut considéré oar ce khalife comme son pontife suprême, on aperçut quelque diminution dans les accès furieux et dans les caprices sanglants de Hakem.

Malheureusement cette transformation venait trop tard : le vase de la haine et des malédictions était plein , et il déborda sur celui qui l'avait empli. Afin d'imposer à l'esprit des crédules , Hakem se retirait seul tous les matins , au point du

jour, sur une moBlugM det wiTirum da

Caire nommée Mokattam , pour y reprendre , disait-il , sa natnre dirine. dette solitude favorisa le projet que ses nombreux ennemisavaient forme de se défaire de sa personne exécrée. La consfMratioD fut presque générale , le ehef des troupes et la propre sceur de Hakem j entrèrent, et le soirdisant dieu fat assassiné sur le lieu même où il prétendait revêtir une substance immortelle O.

BTA.T DS LA SYBIB ▲ LA MOBT J>B HAKBBU

Le règne de Hakem-Biamr'- Allah, qui avait duré vingt-sept ans, et qui ue cessa que l'an 411 de Thégire, fut le coup de mort de la Syrie. Les différents despotismes qu'elle avait subis iusqu alors, malgré des guerres nombreuses, malgré d'horribles massacres, malgré tant de pillages et dé dévastations , l'avaient bien moins dépeuplée et ruinée que ne le fit le système d'exil, de condamnations individuelles , de terreur générale que le khalife fathimite fît peser sur tous ses sujets. Déjà les éléments d'union et de prospérité de la Syrie avaient été successivement compromis par des invasions et des conquêtes trop répétées; ils ne purent résister à l'esprit dissolvant d'un tyran comme la terre en a peu vu de semblables. Dans une invasion il y a toujours la chance que les nouveaux venus subissent, indépendamment même de leur volonté , quelque chose des mœurs et des habitudes du pays sur lequel ils se sont jetés. Au bout d'une génération ou deux, le climat, les produits du sol, la nature, agissent forcément sur les fils des dominateurs , et les agrègent ainsi aux masses où peu à peu ils se fondent. Dans les conquêtes il n'y a souvent que le nom du chef de changé, au moins pour les hommes qui pratiquent le même culte. Or, en S>Tie, au onzième siècle de notre ère, on comptait beaucoup de Mahométans. Mais Mabométans comme Chrétiens, tous furent atteints parla barrede fer enflammée (]ue Hakem semblait avoir pour sceptre (**).

Hakem, d'ailleurs, avait détruit par

' (') VojrezS. de Sacy , Mémoires de VAcad, des tnscript.

{**) Voyez Ab^-Fédâ), Ann. mosL

(oût, Uwcodié ptr plaiiir, é^rgé par beoio; et comme à ces instmcts de béte éroce il joignait encore le calcul de la ifuauté innée , Timagination du crimilel par nature, rien ne put résister à Tacion continue de ce destructeur. Les populations qui ne furent point dispersées \àr ordre même du tyran s'enfuirent lu loin pour échapper à ses fantaisies iinglantes. Ainsi disparurent d'abord es Chrétiens d'origine grecque , dont industrie enrichissait Damas, Alep et es cités de l'Anti-Liban. Puis ce fat le our des Juiû, industrieux aussi, ou igriculteurs, ou marins. Enfin, les Muulmans suivirent bientôt cette émi^raion générale. Les familles retournaient lans les contrées d*où leurs pères étaient enus jadis. On préférait le désert et sa iberté aux jardins de TOronte avec le oug du plus barbare dei princes. On ibandonnait les champs les plus fertiles, m laissait les herbes parasites étouffer es prairies merveilleuses de la vallée du iauran, on la dépouillait des troupeaux |ui la peuplaient, on emportait ailleurs es semences qui devaient la féconder.

Attila, Genséric, ces deux fléaux de )ieu pour l'Europe, quelles que fussent eursdévastations^quelsquefussentleurs nassacres , amenaient au moins une arnée avec eux. Or cette armée était un )euple : ici les Huns, là les Vandales ; et m Huns, de même que ces Vandales, emplaçaient les hommes qu'ils avaient nis a mort, rendaient aux contrées qu'ils ivaient envahies des bras nouveaux et orts pour les cultiver. Hakem , au conraire, n'avait avec lui que des boureaux. Son arme n'était fas une masse errée ou des flèches : c'était une torche nceodiaire. Ainsi que le feu sous la 'eudre, sa nature perverse couvait quelque temps les plus abominables proets; puis tout à coup elle éclatait, elle ^'élançait de tous cotés en tourbillons iestructeur8,et réduisait en cendres un pays tout entier. Ainsi il fit de la Judée, ainsi de Jérusalem, où il s'attaqua aux montagnes mêmes et aux cavernes , employant les efforts d'une foule d'esclaves a déraciner les rocs de |a grotte du Saint- Sépulcre, à disperser les terres du Gol- Kotha , à niveler le Calvaire. U ne lui suffisait pas de frapper le cbristiaaispe dans Kes fidèles , d'aibattre ses ^lises , de rui-

ner ses établissements; plein de rage coDtre une religion qui résistait par ses martyrs aux violences de ses ennemis, il crut qu'il lui porterait un coup plus funeste en l'attaquant dans sa tradition, en changeant la décoration du grand drame bumano-divin, en dépouillant non-seulement la cité sainte, mais encore la campagne qui l'entourait , du prestige qui leur avait valu les hommages de tant de générations. Insensé, qui croyait que la tradition vivait davantage dans les objets matériels que dans l'esprit, et qu'il ne fallait pour éteindre la lumière céleste que déchirer le tableau qu'elle éclaire i

En résumé, Hakem, dans un quart de siècle, fit un mal plus irréparable à la Syrie que n'avaient fait les Arabes durant leurs conquêtes, les Turcs à leurs premières invasions, les Kharmathes euxmêmes dans leurs pillages continuels.

Les Ommiades avaient conservé dix millions d'habitants dans une province où les Romains avaient eu jusqu'à quinze millions de sujets; après les Turcs et les Kharmathes, à la décadence de plus en plus désastreuse des Abbassides, lorsque tout l'empire khalifal était ouvert aux premiers conquérants venus, la Syrie, que se disputèrent tant d'ambitieux, comptait encore huit millions d'indigènes. Ces derniers étaient réduitsà ciuq raillions , lorsqu'enfiii le plusjuste peutêtre des complots débarrassa l'Orient de la plus infâme et malheureusement de la plus longue de ses tyrannies. Ainsi rémigration forcée est pour un pays plus fatale encore que la décimation r).

LES SELDJOUKIDBS.

L'héritage que Hakem laissa à la ^yrie fut peut-être pour cette province plus pernicieux encore que le règne de cet abominable insensé. Malgré la folie grossière de sa prétendue divinité, il avait tellement flatté les appétits des mauvaises natures orientales, que son détestable culte lui survécut dans les sales fonds de la populace. Son successeur eut beau reveuir à Tisiamisme pur , il eut beau traiter d'impies ceux qui conservaient les pratiques d'une religion inventée dans un caprice d'orgueil et dans un accès de cruauté, il eut beau, après

(*)Voyei Ab*al-F«racy, I>yna»t.

L'UNiy£RS.

les premîen aveitisMiDents, pouraaivre les nouveaiu sectaires ; ces derniers préférèreot s*exiler eoi-mémes d'Égjpte que de renoncer à leurs absurdes et immorales croyances. Or, pour échapper à Tautorité du khalife fathifflite, ils ne trouvèrent pas de meilleur refuge que la chaîne ou Liban. En se dispersant dans ces montagnes chrétiennes , ils y portèrent le trouble, le vol, les vices qu'ils traînaient après eux. Les Maronites, plus inquiétés de ces ennemis indisciplinés que de toutes les armées qui avaient traversé leurs vallées, s'efforcèrent de les repousser de leurs sommets jusqu'alors épargnés. Mais il est plus difticiie encore de vaincre des bandes qui se succèdent (]u'une expédition en règle; et après avoir vaillamment lutté, les Maronites furent contraints de faire, comme dans un incendie, la part au feu , et d'abandonner quelques-unes de leurs terres à ces hommes féroces et perfides qui sont les véritables ancêtres des Druzes actuels. Ainsi Hakem, après avoir ravagé la Palestine, détruit le saint sépulcre, ruiné Jérusalem, fut encore celui des dominateurs de la Syrie qui atteignit le plus profondément et le plus fatalement le christianisme dans la province qui fut son berceau.

Cette |)er8écution continue de la religion européenne par les religions asiatiques émut les peuples au loin. Rome et la papauté compatirent aux maux de leurs frères d'Orient. Certaines nations, |ui commençaient à débrouiller le chaos le leurs origines barbares , éprouvèrent une sorte de contre-coup des outrages faits au catholicisme. Il y eut alors dans le monde chrétien un mouvement d'Indignation qui devait un jour produire un des plus grands soulèvements de masses que l'histoire ait conservés dans ses annales. Mais la coupe n'était pas encore pleine, et il appartenait à de nouveaux conquérants des contrées orientales d'y verser la dernière goutte et de la faire déborderi Ceux-là furent les Seldjoukides , qui appartiennent à la race turque dans ce qu'elle a jamais eu de plus énerjque, de plus audacieux et de plus violent la fois.

Seldjouk, selon certains historiens, avait été esclave. Par un grand courage allié à une adresse des plus habiles, il de-

fi

vint favori , confident, Ikotenant de soo mattre, l'un des princes du Ehorassan.

Selon d'autres historiens , au contraire, c'était un chef de tribu toutHNiissant, et avec lequel les rois de l'extrême Orient, aussi bien au delà de l'Indus qu'au delà de rOxus, durent sérieusement compter.

Quoi qu'il en soit, esclave ou cheik, Seldjouk n'en devint pas moins un personnage capital et le fondateur d'une dynastie qui , en un siècle , devint maîtresse de toutes les anciennes contrées gu'avait possédées le khallfat sous les Ommiades, et, en outre, de quelques provinces d'Asie Mineure que les Arabes n'avaient jamais conquises. Il n'entre pas dans notre cadre de suivre le petit-fils de Seldjouk, le vaillant Thogroul-Bey, dans ses luttes contre les Gaznévides, qu'il chassa de l'Irak- Adjemi , partie septentrionale de la Perse actuelle. Prince pasteur et guerrier à la fois, Thogroul menait au loin un peuple avec ses troapeaux, et ses guerres furent de véritables migrations conquérantes. Bientôt donc les Turcs, conduits par la famille invincible des Seidjoukides, passèrent des pâturages de l'Oxus aux pâturages de l'Euphrate. Ils s'emparèrent ensuite de l'Aderbidjan ou Médie, et pénétrèrent bientôt jusqu'aux frontières byzantines d'un côté et jusqu'aux frontières égyptiennes de l'autre. Ce fut à cette époque de grandeur commençante que les Turcs qui jusqu'alors n'avaient fourni à rOrient que des corps d'aventuriers pour ainsi dire , se massèrent , s'unirent , et formèrent une véritable nation, laquelle , après bien des élévations et des décadences successives , bien des transformations et des péripéties , devait être , en fin de compte, la dominatrice définitive de TOrient C). Chose étrange, mais qui se reproduit quelquefois pourtant dans les pays aimés du soleil et chez les races privilégiées par la nature, il y avait à la fois en Thogroul-Bey , fils d'un chef de tribus indépendantes , un conquérant et un administrateur. Assez habile pour se montrer très-attaché à l'islamisme, qu'il fit adopter à tous ses soldats, dans chaque ville dont il s'emparait il élevait une mosquée avant de se bâtir un palais. Asses mtelligent pour faire servir à ses pro-

(*) Yoyez de Guignes, Hùtoiredet Bwu,

jets tout boninM et toute chose, on le rit attirer à lui ceux , quelles que fussent leurs origines, qui montraient des talents, et profiter de Tanarchie de Tempire arabe pour s'emparer du pays de Bagdad, dernière possession des Abbassides.

Mais tout en se rendant maître des terres , il ne disputa pas au khalife sa prépondérance sur les esprits. Bien au contraire, il affecta le plus profond respect pour la puissance sacerdotale de Kaîm.

Puis, jugeant avec autant dé justesse gue de pénétration qu'il lui serait plus nicile de dominer lekbalifat moribond de Bagdad que le vivace khalifat du Caire, il se déclara pour les Abbassides contre les Fathimites.

Thogroul-Bey s'était étendu au sud; Alp-Arslan, son successeur, s étendit au nord. Aussi brave qu'un lion , ainsi que son nom même Tindique , le nouveau sultan des Turcs conquit successivement l'Arménie, la Géorgie, une partie de la Cappadoce , portant ainsi au malheureux empire byzantin un coup des plus funestes. Ce qui, d'ailleurs, rendait la victoire desSeldjoukides aus^i importante que les précédentes victoires des Arabes, c'est qu'à leur exemple ils exigeaient des peuples conquis une obéissance temporelle et spirituelle à la fois. Us ne purent , il est vrai , en Arménie et en Cappadoce, presque rien sur les Chrétiens, et renon^nt à leur faire renier le Christ , ils en égorgèrent un grand nombre; mais en Géorgie, pays moitié sauvage, ils acquirent des recrues nombreuses pour leurs armées et de nouveaux serviteurs pour le Koran. C'était encore une fois la lutte entre le christianisme et rislam : c'était , des deux parts , la même ardeur que quatre siècles auparavant. Déplorables guerres après tout, qui donnent naissance aux passions les plus violentes, le fanatisme et la vengeance! Recrudescence fatale d'une des maladies humaines , qui a peut-être fait le plus de victimes, la haine religieuse! Le christianisme allait avoir le dessous durant toute la seconde partie du onzième siècle de notre ère; mais quelle revanche il devait reprendre dès le commencement du douzième; à quelles terribles représailles il devait se livrer (*)!

(*) Yoyei GoUlaoïne de Tyr.

LE SULTAN TURC ET L'EMPEBBUB < OBEG.

Les Turcs, dans leurs conquêtes, rencontrèrent plus d'avantages que n'en avaient trouvé les Arabes. L'Orient, au cinquième siècle de l'hégire, jouissait d'une civilisation avancée. Il était resté de la longue domination des khalifes un bien-être presque général , et la culture des sciences et des lettres, que les souverains avaient protégées, portait des fruits précieux. Parmi ces peuples naturellement intelligents, l'étude devait développer certains esprits , et offrir à chacun l'emploi de ses aptitudes. Or, dans un pavs ainsi fait, il suffisait qu'un prince eût le bon sens d'attirer à lui les gens capables pour gouverner avec autant de facilité que de grandeur. Ce bon sens fut l'une des qualités d' Alp-Arslan : il réunit à sa cour des poètes et des philosophes, des politiques et des savants.

Aussi ce petit-hls d'un berger fut-il bien- . tôt un grand roi. Ne connaissant que l'art de Ta guerre, il se réservait de commander lui-même ses armées ; mais il laissa administrer son peuple par un homme aussi habile que consciencieux, qui , grâce à la confiance qu'on lui montrait,de vint bientôt un ministre excellent. Ce ministre s'appelait Nizam-el-Mulk :

il organisait chaque contrée à mesure que son maître la conquérait; et il portait tant de soins a son œuvre, il savait si bien se servir des éléments que lui offraient la nature et les mœurs des populations, qu'il consolida partout le pouvoir des Seldjoukides , et ne fut pas pour peu dans rétablissement de leur puissance.

Outre d'habiles administrateurs, Alp- Arslan sut former aussi de hardis lieutenants. Parmi ces derniers, l'un des plus illustres fut un certain Atsiz , qui marchait à l'occident du Tigre, tandis que son maître s'avançait vers l'orient. Cet Atsiz entra en Syrie , arracha aux Fathimites iesudde cette province, tandis qu'il reprenait au nord quelques cités aux Byzantins. Les Fathimites furent assez prudents pour ne pas entrer en lutte plus longtemps avec cette puissance nouvelle et invincible. Ils se renfermèrent dans leur Egypte , sans provoquer davantage les Turcs, qui grandissaient de jour en

2id

L*tJWIVERS.

jour. Les Byzantins, au contraire, plus imprévoyants et plus présomptueux , s'imaginèrent qu'ils pourraient dompter ces envahisseurs de leurs États, et se veneer d'un coup de la perte de plusieurs de leurs possessions. Il^avaient alors un empereur guerrier Romanus Diogènes. Ils levèrent une armée que quelques historiens portent au. nombre de trois cent mille hommes ; mais cette armée, comme toujours, était un ramassis de peuples de toutes espèces, une cohue sans discipline et presque sans courage. Cette masse confuse, malgré l'intrépidité de son capitaine , ne put pas tenir contre quarante mille cavaliers commandés par Alp-Arslan. Ceux-ci , en effet , harcelaient tellement les Grecs, qu'ils les séparèrent en mille tronçons , et jetèrent l'épouvante dans leurs rangs. Romanus Diogènes chercha à rallier ses troupes éparses ; et, malgré sa première défaite , malgré un traité avantageux que lui offrait le sultan turc, il eut l'imprudence de présenter un nouveau combat à son heureux adversaire (*).

La désertion sé joignit encore à la peur panique dans l'armée byzantine.

Romanus Diogènes n'en persista pas moins dans la lutte avec un entêtement inconcevable. Puis, lorsqu'on en vint aux mains, l'empereur de Constantinople montra la plus grande inhabileté militaire. Au lieu d'étendre ses troupes en plusieurs lignes, qui se seraient appuyées les unes sur les autres ; au lieu d'établir une réserve, utile surtout dans un combat contre des cavaliers , Romanus Diogènes crut faire merveille en formant de son armée tout entière un colossal bataillon carré. C'était donner toute liberté aux allures rapides et diverses delà cavalerie turque. Aussi, malgré la vigueur du premier choc deS/Grecs, leurs ennemis n'eurent-ils aucune peine à les décimer, sans courir eux-mêmes de grands dangers. Alp-Arslan avait donne à ses troupes Texemple de la résolution. On rapporte quMl releva lui-mênàe la queue de son cheval , qu'il rejeta son arc et ses flèches pour ne prendre qu'une massue et un cimeterre, qu'il se revêtit enfin d'un habit blanc serré, indiquant ainsi, par

(*) Voyez El-Macln, Hist, Saroéen., etNioéphore BrieDDiuB.

la toilette de son ehev&l et éè lu^méiBe,

et par le choix de tes armes , que la victoire était dans la légèreté des mouvements et dafis ia rapidité des ooups.

Alp-Arslan avait raison : les Grecs se fatiguèrent des attaques perpétuelles des Turcs, uu'ilft supportèrent tout un long jour d'été, et vers le loir, lorsqu'ils voulurent rentrer dans leur eamp, ili ne purent résister aux nouvelles mancra- Très de leurs ennemis, qui formèrent contre eux un croissant , dont les deux pointes finirent par se rejoindre et envelopper entièrement l'armée bytantm.

Romanus Diogènes, qui, s'il était inhabile général, ireii était pas iiHfins brave soldat , se défendit avec Télite de ses troupes jusqu'à la nuit* Son cheval iiit tué sous lui , ses gardes furent massacrés jusqu'au dernier, et ce be fût que couvert de blessures , et son ëpée brisée dans ses mains, qu'on put le ùkire prisonnier. ,

Ici se montre le laraetère bien différent du sultan turc et de l'empereur §rec. Alp-Arslan fut plein de grandeur ans sa conduite, Romanua Diogènes plein de vanité. La générosité de Tua ne fut surpassée que par l'impudence de l'autre. Alp-Arslan, à qui on avait amené Romanus Diogènes, loin de l'buniilier dans sa défaite , le félicita de soa courage personnel, lui serra la main avec affection , et lui promit qu'on n'attenterait ni à ses jours ni à sa majesté. Puis, ayant critiqué avec autant de finesse que de dignité le plan de bataille de son rival, Alp-Arslan finit par lui demander ce qu'il aurait fait de lui si la victoire s'était prononcée en faveur des Grecs : « J'aurais ordonné qu'on te fustigeât; > répondit le ridicule et insolent empereur de Constantinople. Alp-Arslan sourit, et ne se vengea qu'en montrant plus de considération que jamais pour son prisonnier , et en acceptant de lui une rançon d'un million de pièces d'or. De ces deux hommes quel était le barbare (*)?

Nous avons raconté avec quelques détails les rapports d' Alp-Arslan avec Romanus Diogènes parce qu'ils sont trèscaractéristiques, et parce que malheureusement ils démontrent avec évidence la supériorité de l'un sur l'autre. Or ^emp^

{*) Voyez Zomvu et RieéplMnBilaBBiat.

;ar de Constantinople était le chef des hrétiens en Orient; et n'était-ce pas une ^ritabie calamité pour le christiani^uM je d'avoir un pareil représentant? Tous s disciples du Christ devaient souffrir i ia faiblesse croissante de l'empire byintin, et de rirrémédiabie stupidité de s princes. Les fidèles de Syrie furent )nc aussi abattus qu'humiliés de la déite de Romanus Diogèaes, et la croix embla de nouveau devant le croissant.

Aiosi que le vieil Omar, qui reste touurs un des plus grands khalifes de Fis» m , Alp-Arslan était rigide mais juste, vère mais libéral, généreux parce qu'il ait fort, persévérant parce qu'il était n vaincu. Dans ces deux hommes il y ait à la fois de la fougue et de la prunce, de l'audaoe et de la sagesse. Seunent Omar brillait surtout par son périence , Alp-Arslan par son inspira- )n. L'un était un esprit longuement ûri par la réflexion , l'autre un esprit éé tout fait par la nature. Tous deux >rigine pastorale, ils conquirent le onde sans s'enorgueillir et presquesans étonner. Tous deux de mœurs austè- 3, ils surent dompter leurs propres ssions, avant de réprimer celles desauis, et vécurent au milieu du luxe sans se sser amollir. Nobles et grandes natus, tous deux firent des merveilles dignes kre comparées ! Omar créa un empire, lui des Arabes; Alp-Arslanen ressuiea un autre, celui des Persans. Par ses rtus, en effet, qui servaient de modèi à ceux qui voulaient lui plaire, Alpslan , outre qu'il façonnait les Turcs, $ premiers sujets, sut rendre aux Per- Qs leur ancienne valeur. Il y eut dès 'S entre ces deux peuples alliance d'inéts , sinon fusion de races. Mais ce qui rta le coup le plus violent au chrisnisme , ce fut que ces hommes du nord l'Asie, en se inélant ainsi àlacivilisa- •n islamique, pour la mieux dominer se ent mahométans , et apportèrent ainsi a religion rivale de celle du Christ un iment nouveau de vigueur et de jeusse. L'Orient désormais était à l'Isn ; le christianisme indigène ne pouit plus songer à lutter tout seul contre Koran vainqueur, et il ne fallait rien oins que les hommes du nord euroen pour renouveler le combat, et baûcer la victoire.

En voyant ces puissances diverses si vite établies et si promptement conso* lidées , en assistant aux triomphes si rapides de tant de conquérants improvisés , en admirant ce spectacle d'unité et de variété à la fois que présentent les annales asiatiques, unité par la religion, variété par les races dominatrices , on serait tenté de croire à la supériorité définitive du croissant sur la croix, n'était l'instabilité de ces fortunes d'un jour , fortune de peuple comme fortune de prince. Alp-Arslan, élevé sous la tente victorieuse et austère de Thogroul- Bey, son oncle, général habile à vingt ans, empereur tout-puissant a trente, que n'eût-il pas fait a cinquante , lors^ que l'âge aurait encore augmenté ses qualités naturelles , si une mort violente ne l'eût emporté, l'an 465 de l'hégire, à peine âgé de quarante-quatre années?

Un assassin obscur trancha le fil de cette existenoe merveilleuse; et, malgré les vertus singulières de son successeur et fils , Melik-Sohah, cette catastrophe ébranla jusque dans ses fondements l'empire des Tu|[:8. Alp-Arslan , frappé d'un coup de couteau , ne mourut pas immédiatement de sa blessure : il eut le temps de donner à son fils de précieux conseils; il conserva jusqu'au dernier moment la beauté de ses traits, l'intelligence de son regard, la hauteur de son esprit; et, inspiré par ce qu'il y avait de plus élevé dans les préceptes du Koran , il ordonna qu'on inscrivît sur son tombeau ces paroles vraiment philosophiques : A Vous tous qui avez vu la gran- « deur d' Alp-Arslan élevée jusqu'aux a nues , venez à Mérou , et vous la vera rez ensevelie dans la poussière (*). »

melik-sghàh.

L'empire des Turcs , fondé par deux conquérants au lieu d'un, Thogroul-Bey et Alp-Arslan, parvint à son apogée sous Melik-Scbah. Ce prince était digne d'une si opulente succession. Élevé par son père au milieu des camps; éloigné des capitales , où les fils des rois trouvent tant d'aliments pour leurs passions et d'épuisement pour leur esprit; héritier d'un sang pur et d'un caractère fier, il savait dès l'flge de dix-huit ans

{*) Voyei Ab*al-Fara(tt, DpmiL

L'UNIVERS

mener au combat une troupe de cavaliers; il comprenait et réfléchissait, il avait à la fois l'intelligence du cœur et celle de l'âme. Grand et beau comme son père , sa verte jeunesse ne connut aucun de ces vices qui éteignent tant de lumières en nous. Il n'avait d'autres plaisirs que celui de la chasse, et sa pensée, toujours chaste, devait tendre naturellement aux aspirations les plus nobles et les plus élevées. Ce jeune homme accompli devint bien vite un grand empereur. Plein de gravité et de sens , il se conGa tout d'abord au génie expérimenté du ministre de son père, Nizam-el-Mulk. Il étudiait de longues heures avec lui , pénétrait avec résolution dans les arcanes de la politique et dans les replis de l'administration, voulait tout savoir pour tout juger, tout apprécier d'abord pour tout diriger ensuite (*).

Cet apprentissage sévère et consciencieux ne fut pas long à être utile à Melik-Schah. L'élévation phénoménale de la famille des Seldjoukldes avait fait en elle germer l'ambition. La jeunesse même de Melik-Schah , ce pouvoir immense entre les mains d'un adolescent, éveillèrent l'envie dans le cœur de l'un de ses oncles. Cet homme, nommé Kaderd , déjà gouverneur de la Karamanie persique , malgré les bienfaits dont l'avait comblé Alp-Arslan, se révolta contre son fils. Ce Kaderd, aussi habile intrigant qu'intrépide général, se créa un grand nombre de partisans , et leva une armée considérable. Il ne fallut rien moins que les meilleures troupes de l'empire turc, celles du Khorassan, pour vaincre les multitudes qu'avait ameutées l'oncle contre le neveu. Encore la bataille que se livrèrent les deux rivaux, dura-t-elle trois jours et trois nuits » et fut-elle une des plus sanglantes que les plaines de la Perse virent dans aucun temps. Le courage du jeune sultan, l'habileté de ses généraux, l'ardeur de ses soldats d'élite lui valurent la victoire, et découragèrent les autres prétendants en affermissant sa puissance.

Mais Melik-Schah était aussi généreux qu'il était brave : il se contenta d'envoyer Kaderd dans un château qui devait lui

(*) Yoyeid'Herbvlol, Biblioth. orienU

servir de prison jusqu'à la fin des tnnblés. Cet acte de vertu fut une faute politique. Les séditieux amnistiés n'en continuèrent pas moins leurs intrigues, lis agirent avec tant d'adresse, qu'ils tournèrent de leur parti les troupes méineB qui les avaient vaincus. Les vétémos k Khorassan, incessamment travaillés par les partisans de Kaderd, se mutinèrent. Us exigèrent qu'on doublât leur solde , et menacèrent de détrôner Melik-Schah au profit de Kaderd, si on De les satisfaisait pas. Melik-Schah fut force d'ordonner en pleurant la mort de »& oncle, tant les nécessités gouvernemeotaies commandent parfois aux priiK»

des actes contraires à leurs sentiments. Cette mort apaisa toute sédition ; mais elle fut un tel sujet de regret pour Meiit Schah, que, plus tard, il ne la crutrép» rer qu'en rendant au fils de Kaoerd li gouvernement de la Karamanie persi que.

Une fois son empire affermi, )ie lik-Schah, loin de s'endormir, loiniii s'abandonner même un instant aux dis sipations que son âge eôt excusées, n songea qu'à agrandir l'héritage de soi père , et à marcher sur ses traces à Ij conquête du monde oriental. Alp-Ars lan avait à la fois cherché à s'étendr*; l'est et à l'ouest, Melik-Schah suivit ce exemple diflicile et glorieux. Il envojfi donc, l'an 467 de l'hégire, son cousii Souleyman en Syrie avec une arnje nombreuse, tanais que lui-même s'a vança au delà de l'Oxus : ayant aim deux armées conquérantes aux des extrémités de son empire, à plus d cinq cents lieues l'une de l'autre. Soi leyman réussit au delà même des esp< rances du jeune sultan. Il refoula le Fathimites jusqu'au fond de l'Egypte s'empara des vallées du Liban et ^ l'Anti-Liban, mit des garnisons dan toutes les villes de la côte syrienne. < enfin prit Damas , Alep et Antioche, le trois capitales. Ce qu'Atsiz, lieutenaD d'Alp-ArsIan , avait commencé avfl des fortunes diverses , il le termina aw un succès constant. Puis, grâce à la su périorité incontestable du vizir Nizan el-Mulk, qui d'Ispahan, où il séjournait savait faire rayonner sur tout l'empirp^ lois régulatrices de son administration en moins d'un an des tributs diven

STRIE MODEIINE.

ent fixés, et TuDÎté gouveraenieni se trouva établie (*).

jes populations syriennes préféraient ordre, ^el qu'il fût, à l'anarchie qui avait si longtemps accablées , et néint les inconvénients d'un culte dif- !nt, les Chrétiens eux-mêmes auiùt pu respirer quelque peu après t de malheurs. Mais Tantagonisme re les deux religions durait toujours, taitle fruit des expéditions malenconises de Nicéphore Phocas et de Zicès. Aussi , quoique les princes do* lateurs fussent cléments, quelque Tance personnelle qu'ils montrassent , utte entre les deux cultes n'en demeupas moins vive, la haine profonde, la aration perpétuelle. Désormais il ne ;issait plus de rigueurs temporaires, (igences politiques, d'afbiires de prinà peuples ; la réaction grecque de la lu dixième siècle avait tellement d'un é réveillé les prétentions, et de l'autre umé les dissentiments, qu'il y eut dès ( en Syrie deux nations divergentes, eiDJes, les Chrétiens et les Mahomés. Déplorables conséquences d'une ;e où le vaincu ne sut pas prendre son ti, où la guerre civile fut regardée me une guerre sainte, où surtout la bare ineptie des deux empereurs es ouvrit rère des vengeances et des sécutions. La Syrie catholique ne uva donc, dans la domination de Me- Schah, aucun adoucissement à ses ix. Si le gouvernement turc était e et généreux, ses ofQciers suballes, sa milice, et jusqu'à ses parns dans le peuple, conservèrent conles Chrétiens tant d'animosité, les Dblèrent de tant d'avanies, les tournèrent de tant de façons, que leur t fut aussi pitovable sous une bonne linistration, celle de Nizam el-Mulk, sous la plus mauvaise de toutes, e de Hakem.

lelik-Schah réussit aussi bien au delà rOxus qu'au delà de TOronte. Il exéi le projet gigantesque de son père, mit les villes de Bokharah et de Sarkànde, s'étendit jusqu'aux conOns des es , et Gt graver son nom sur les nnaies du royaume tartare de Kas- F. Ainsi voisin d'un côté des peuples

de la snpréme Asie , les Chinois, il n'a* vait de l'autre edté que le déplorable empire de Constantinople qui le séparait de l'Europe, tandis qu'au sud il possé* daitla Mésopotamie, la Syrie, et les trois Arables. Cet empire colossal ne fatigua point le courageux et persévérant Melik-Scfaah. Conseillé par son excellent vizir Nizam-el-Mulk, il sut donner d'é-

guitables lois aux populations innomrables de ses immenses possessions.

Puis, non content des bons rapports qu'on lui faisait, il voulait tout voir par ses yeux. Il entreprit donc le tour de ses États, visitant toutes les villes, s'enquérant de la façon dont on rendait la justice, et faisant rentrer lui-même les impôts. Cette noble manière d'agir établit partout un ordre parfait, et surtout augmenta énormément le trésor public. Avec les sommes considérables qu'il réunit , avec les tributs qu'on lui payait de toutes parts, Melik-Scbah, loin de s'abandonner à des plaisirs futiles et toujours onéreux, loin de se livrer aux dépenses de luxe, dont la cour de Constantinople offrait depuis des siècles le plus scandaleux spectacle , résolut d'employer au profit du bien-être général les richesses dont il regorgeait. Après avoir traversé tous les pays habités de son empire , il voulut se hasarder aussi dans les déserts , afin de les transformer autant qu'il lui serait possible. Il commença donc son pèlerinage de fô Mekke ,' emmenant avec lui d'habiles ouvrier^ au lieu d'oisifs pèlerins. A chaque étape il fit creuser des citernes; de distance en distance il fit bâtir des bourgades : répandant ainsi sur sa route des bienfaits qui devaient être éternels. Sa caravane laborieuse prit au retour un autre chemin, perça dans un nouveau désert de nouveaux puits, éleva de nouveaux villages, et ouvrit des routes qui durent encore (*).

C'est par de pareils actes, c'est par un gouvernement aussi équitable que prévoyant, que Melik-Schah s'attira le cœur des populations, et centupla sa force. Malheureusement les Musulmans seuls devaient profiter de ce grand règne. Nous en avons dit déjà '

I Voyez El-Madn , Hi$t, Sarac.

(*) Voyez Ab^alFéda, Annal, motlem.

L'UNIVERS

ouelqueg-unes dei raisons : la dernière tut la lotte que Pempereur byEantia eut encore la présomption d'engager.

Loin de se tenir dans une réserve pru« dente, le prince grec commit la sottise d'attaquer le sultan dans une de ses pérégrinations civilisatrices.iUn jour même il eut la cbaiiee de le voir tomber dans une de ses embuscades. Mais les soldats qui s^emparèrent de Melik-Schah ne se doutèrent pas de la prise qu'ils avaient faite. Le sultan, plem de finesse, dissimula son rang : il se fit passer pour un homme de peu d'importance, ainsi que eeux qui le suivaient. Seulement il se hâta de prévenir son ministre Nizam-el-Mulk de la position où il se trouvait. Le viAir, aussi adroit ^ue son maître, fit placer la garde ordinaire à la tente impériale et pqrtit incontinent en qualité d'ambassadeur vers l'empereur byzantin. Nizam-el-Mulk offrit la paix à des conditions favorables. Su proposition fut acceptée; et le souverain grec, pour faire montre de magnanimité, déclara qu'il allait rendre au vizir turc quelques prisonniers que ses" troupes avaient faits. On amena en conséquence le sultan et sa suite à Nizam-el-Mulk. Ce- dernier, continuant la comédie dont le premier acte avait si bien réussi, jeta un œil de dédain sur le sultan et sembla l'emmener avec indifférence. Ce ne fut qu'à quelaue temps de là que la paix n'ayant pas été ratifiée, et que l'empereur grec ayant à son tour été fait 'prisonnier, après la défaite complète de son armée, reconnut à son grand regret Terreur qu'il avait commise ; mais le sultan, toujours généreux, compta au chef des Chrétiens comme une bonne œuvre de sa part ce qui n'avait été que l'effet d'une méprise, et le renvova à Constantinople.

Tîizam-el-Mulk, dont l'habileté avait sauvé son prince, devint plus influent que jamais. Malheureusement cette influence croissante augmenta le nombre de ses envieux. On se ligua contre lui , et il compta même parmi ses ennemis la propre femme de Melik-Schah, la sultane Tarkhan-Khatoun. Voici à quel sujet il s'était fait un adversaire de cette princesse. L'histoire constate, l'an 478 de l'hégire, le mariage de Melik-Schah avec Tarkhan-Khatoun ; et cependant ,

1 parler d'une autre sultane, elle déclare aussi que le fils de Tarkhan-Khatoun n'était que le oadet des enfants de Melik-Schah. La sultane était puissante et ambitieuse , elle s'efforça naturellement de faire désigner son fils Sandjar comme successeur de son mari. Or Taine des enfants de Melik-Schah, du nom et Berkiarok, était le plus près du trône, et semblait en outre à Nizam-el-Muik le plus digne de régner. De là dissentiment, rupture et ammositô entre la sultane et le vizir. Le vizir craignait sans doute que l'héritage, transporté del'alne au cadet, ne fût uneeause de troobles futurs dans l'État, et qu'il n'en résuttit des guerres civiles comme Melik-Sefaah en avait eu à soutenir au conmseBcemeDt de son règne. La sultane, malgré la jeunesse de son fils, n'en tenait que davantage à son opinion; et pour atteiodre son but , elle ne trouva pas de meilleur nioyen que de renverser Nizam-el- Mulk. Elle s'ingénia donc à le discréditer dans Tesprit de Melik-Schah, à force de dénonciations, d'intrigues et de calomnies. Ces premières attaques furent impuissantes ; mais iorsau'elie en vint à prouver au sultan que le vizir possédait, par ses douze enfants mâles et par d'autres membres de sa famille, toutes les grandes charges de l'État , Melili- Schah , qui jusqu'alors n'avait vu dans ces hommes que des serviteurs fidèles, prit enfin ombrage du pouvoir croissant de Nizam-el-Mulk (*).

Il lui fit en conséquence demander, par un de ses officiers, des explications catégoriques. Cet offider était ufl« créature de Tarkhan-Khatoun. Il alla nécessairement au delà de sa mission, menaça faussement le vizir, de la part du sultan, de lui enlever le bonnet et l'écritoire , marques distinctives de sa dignité. Nizam-el-Mulk, âgé alors de quatre-vingt-dix ans, patriarche plein de génie et de grandeur, se sentit vivement blessé de cette injustice de son prince et de l'insolence de son envoyé. et il répondit avec hauteur que le bonnet qu'il portait et la charge qu'il possé; dait étaient tellement liés par la volonté de la Providence à la couronne et au trône du sultan , que ces quatre cho-

(*) \oyezd'EetheloX;BibUothèqueoriintaU>

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