SS
s ne poQTaient subsisler run lutre. Cette réponse, si juste niais si 3re , fut rappoitée aree toute sorte de ^mmentaires calomnieux à Melik-' îhah , qui sVn offensa , destitua son eux vizir, et donna sa charge à Tadj- -Mulk-Kami, chef des conseils de la titane.
Le Tizir destitué , grâce à sa hante et cellente réputation, n'en restait pas oins un personnage très-important ms rÉtat, un exemple de l'injustice s cours, et une critique vivante de n indigne successeur. Celui-ci, au eur plein de jalousie et de haine, mit comble à son forfait en faisant assasler Piizam-el-Mulk. Ni cet homme fâme, ni l'ambitieuse sultane, n'avaient i être désarmés par la vie si nobleent j-emplie du vieux vizir. En vain, irès une jeunesse studieuse, avait-il tpliqué toute sa science au bien de mpire; en vain, en protégeant les ns de lettres, avait-il avancé la dviiition; en vain, en élevant des collèges ns les grandes villes, à Baghdad, à issorah, à Hérat, à Ispahan, avait-il igmenté l'instruction dans le peuple; vain , en conseillant son prince , lui ait-il fait remporter des victoires I )Utes ces vertus et tous ces services vinrent des vices et des trahisons aux ux de Tenvieuse sultane et de son lineux ministre. Ntzam-el-Muik, au mim de ses travaux politiques , avait ouvé le loisir de terminer un livre où il )niie aux princes des préceptes et des icmples pour bien gouverner leurs tats; et enGn il eut le temps , avant de ourir, de laisser cet adieu touchant et )ble à Melik-Schah :
« Grand monarcjue, j'ai passé une H'tie de ma vie a bannir rinjuslice i vos États , fort de votre autorité, emporte avec moi, et je vais présenter 1 souverain roi du ciel, les comptes de on administration, les témoignages î ma fidélité, et les titres de la répuktioti (lue j'ai acquise en vous servant, gués de votre royale main. Le terme ital de ma vie se rencontre dans la uatre-vingt-treizième année de mon ?e, et c'est un coup 4e couteau qui en aiiche le fil. 11 ne me reste plus qu'à omettre à mçs fils la continuation des mgs services que je vous ai rendus, en
les recommandant à Dieu et à votre majesté (*). •
Melik-Schah fut très-affeoté de la perte de Nizam-el-Mulk. Cette mort si résignée et ce noble testament lui ou* vrirent enfin les yeux. Que se passa-t-il alors dans l'âme de oe grand prince ?
Fut-il blessé du caractère de sa femme? Se dégoûta-t«il tout à coup du pouvoir suprême ? Ses idées mahométaiies , renforcées par les événements , lui prouvèrent-elles évidemment l'instabilité des choses humaines? Ou bien, Ni^am-el- Mulk n'aurait-il pas emporté dans le tombeau la plus large part du gépie de son maitre? Toujours esMI que, du jour de l'assassinat de son ministre, on vit le sultan sombre., ebargé d'enouis secrets, accablé d'un mal intérieur. Sans intérêt pour la vie et ie gouvernement, il allait quotidiennement à la chasse, plutôt pour chercher la solitude que pour s'adonner à son plaisir favori. Sa mélancolie même augmenta tellement qu'elle l'emporta quelques mois après son vizir, l'an 48â de l'hégire. Après vingt années d'un règne illustre, Melik- Schah mourait dans la force de Tâ^ , à trente-huit ans, et son pouvoir colossal allait s'éteindre avee lui.
MOaCfiLLBHENT DESASTREUX PE LÀ SYBIE.
Soit générosité excessive, soit méfiance de son successeur , Melik-Schah commit la même faute que Chariemagne :
il partagea son empire. Son fils aîné Berkiarok en eut la plus forte part; mais son frère, ses cousins, obtinrent aussi chacun un royaume. Dans ce partage la Syrie fut littéralement morcelée. Souleyman, son dernier conquérant « n'en garda que la ville d'Antioone, dont il en fit encore qu'un chef-lieu de province pour décorer du titre de sa capitale Krzeroum en Arménie. Toutouch, frère de Melik-Schah , devint le maître de la ' Syrie méridionale; un certain Aksankor eut pour domaine le pays d'Alep. Cen était fait : la Syrie, dé^ séparée en deux camps ennemis, celui des Cbrétieus et celui des Mahométans, par ses dominations étrangères et diverses se trouva encore subdivisée , incapable désormais
(*) YoyezA'RerheÏQU Bibliothèque orientale,,
L*UmVERS.
de former un corps de nation, mélangée de races qui détruisirent à jamais son homogénéité.
Il y eut cela de fatal dans la destinée de Tempire turc, qu'âne fois privé d'unité par le partage qu'en fit Melik-Scfaah, la civilisation orientale se concentra en Perse ; et les royaumes moins bien affermis demeurèrent dans un état mixte, entre la guerre offensive et la guerre défensive, état fort peu favorable au développement de Tordre et des lumières. Tous les êtres turbulents, toutes les natures aventurières affluèrent dans ces royaumes, où, à la faveur des combats sans cesse renaissants, florissaient le vol individuel et le pillage public. Les Turkomans, race bâtarde des Turcs, quittèrent leurs plateaux arides de la nier Caspienne etse répandirent jusqu'en Syrie. Ils amenaient avec eux cet esprit d indépendance, ou plutôt cette haine de toute autorité , cette ardeur guerrière , ou plutôt cet appétit de butin, qui ont toujours caractérisé les tribus nomades. Or il y avait sans cesse des dégâts à faire en Syrie, et les Turkomans ne manquèrent pas de s'y abandonner à toute la violence de leurs passions. Les excès auxquels ils se livrèrent , surtout en Palestine, furent excessifset continus. ' Le gouvernement de la cité sainte avait été cédé a un de leurs chefs les plus féroces, du nom d'Ortok. Ce barbare, assez semblable aux barons féodaux de l'Europe , faisait main basse sur tout.ce qu'il convoitait, accablaft les populations d'impôts et d'avanies , et employait tous les moyens licites et illicites d'exploitation (*).
Une nouvelle source de tyrannie venait d'ailleurs de s'offrir aux Turkomans. L'usage des pèlerinages chrétiens , qui n'avaitjamais été suspendu depuis les rapports d'amitié entre Haroun-Al-Raschid et Charlemagne, prit tout à coup une extension considérable. Après avoir été des expéditions moitié religieuses, moitié commerciales, ces pèlermages étaient devenus de véritables émigrations que les pauvres entreprenaient tout aussi bien que les riches. Or , il n'est sorte de vexations, de vols et de mauvais traite-
(*) Voyez de Guignes, Histoire générale des fiuns, etc.
menta auxquels ces nombreui pèlerins ne fussent exposés dans leur passage eo Syrie. Les Turkomans les attendaient dans les gorçes du Taurus ou da Liban , et les dépouillaient sans pitié. Pois s'ils atteignaient une ville, ils n'y pénétraient qu'à la condition d'y payer leur entrée. Beaucoup d'entre eux mouraient donc de fatigue, et quelquefois de faim, avant (Tarriver au but de leurs pèlerinages ; et ceux qui , plus favorisés par le hasard , avaient pu éviter le cimeterre des Turkomans et satisfaire aux exigences de leurs chefs, ceux qui avaient ea le bonheur de parvenir jusqu'à Jérusalem , n'en franchissaient la porte qu'en donnant une pièce d'or par tête. Ces difficultés presque insurmontables des pèlerinages, loin d'en diminuer le nombre, l'augmentèrent au contraire de jour en jour. On sMmposait en Europe le voyage de la cité sainte comme la plus rude des pénitences; et plus il y avait de dangers à courir, plus on se faisait un mérite d'essayer à les surmonter. Il semble que le tyran Ortok ait compris alors Qu'il lui était avantageux de persécuter les Chrétiens; car bientôt il ne se borna pas à imposer arbitrairement les pèlerins, il outragea leurs prêtres, il insulta à leur religion, et troubla maintes fois les cérémonies du culte dans l'église du Saint-Sepulcre. Un jour même il
{)oussa l'insolence jusqu'à s'emparer de a personne du patriarche, jusqu'à le faire traîner par les cheveux et jeter en prison. Puis il le retint dans un sombre cachot jusqu'à ce que les Chrétiens se fussent cotisés, et eussent versé entre ses mains la rançon qu'il lui plut d'exiger. Ce fut ainsi que, sous la domination de ce féroce brigand, le Liban devint un coupe-gorge , et Jérusalem un champ de supplices.
PÀLEBmAeE DES CHRETIENS.
C'est une très-ancienne coutume que celle des pèlerinages. Depuis Constantin jusqu'à repoque ou nous sommes arrivés, ils n'avaient jamais cessé. D'abord ce furent des reines qui firent le voyage pieux : après sainte Hélène, mère de Constantin, au ouatrième siècle, vint l'impératrice Ëudoxie, femme de Théodose le jeune, au commencement do cinquième siècle. En ce temps-là Jéru-
em était tranquille; Tordre politique Tordre religieux y régnaient à la fois. politique c'était une ville épargnée; religion c'était une sorte de terrain itre. La guerre en ire les schismeschréns ne s'y faisait pas sentir, et le perinage révéré appelé patriarche t^y intrait en même temps l'ami du pape et ni de l'empereur de Gonstantinople.
ixemple des impératrices fut eontaux. Il entraîna des foules si considé- )les en Palestine, que certains évé- 3s, hommes d'autant de bon sens que véritable piété, s'élevèrent contre ces igrations inutiles. L'évéque d'Hip- (le, entre autres, dit dans un de ses mous cette parole, aussi juste que spiuelie : Jdeum gui ubigue est amanao iitur, non navigando. Malheureusent tous les saints ne pensèrent pas nme saint Augustin, et l'on vit succesement saint Porphyre, saint Jérôme, nt Eusèbe, sainte Pâule, saint Sylvain, nt Antonin, saint Wilphage, saint culphe, saint Guillebaut, donner aux erinages un caractère d'ascétisme qui augmenta encore le nombre. Les preers y vinrent avant la conquête muma ne, les deux derniers après. Or, qui prouve la tolérance des Mahomé- )8, cest que saint Arculpbe est celui i constate dans son récit que le 15 »ten)bre de chaque année il se tenait s foire sur la montagne même du Ivaire. Ainsi on se sanctifiait tout en sant fortune. Une autre preuve du actère généreux de la conquête arabe, st que saint Guillebaut, traversant la e d'Hems, fut conduit avec ses eom- ;Dons devant l'émir du Heu. Cet ir, qui était un vieillard, après avoir errogé le pèlerin, le laissa partir sans [iculté, en disant à ceux qui l'avaient ené : « J'ai souvent vu venir de ces lommes; ils ne cherchent pas le mal, nais désirent accomplir leur loi. »
isagedes pèlerinages ne paraissait pas raordinaire à un peuple dont les prêtes religieux le prescrivent aussi. Seulent les sectateurs du Koran faisaient pèlerinages à travers leur propre s , tandis que les Chrétiens s'en veeot accomplir leurs dévotions au Ar mémederislamn.
) Toyei le Glouaire de DacaDge.
U* Livraison, (Syaib moderne.)
Du temps de diariemagiie , nous l'avons vu, le sort des Chrétiens fut réglé par capitulations. On prétend même
Suliaroun-al-Raschid eut la gracieuseté Vnvoyer à Fempereur d'Occident les clefs de Jérusalem, indiouant ainsi qu'il laissait aux Chrétiens la libre disposition deleurcité sainte. Les Chrétiens usèrent de cette permission en y élevant des hos-
Eices et des couvents. Cétaient là des ôtellerles oour les pèlerins; ce leur fut aussi dans les temps mauvais des lieux, s de refuge. Cette certitude de rencontrer hospitalité et protection à Jérusalem don* nait de l'ardeur aux personnes pieuses, de même que les chances de quelques bénéfices clans un commerce toléré attiraient toujours la foule. 11 arrivait donc à Jérusalem des gens de toute sorte, moines, négociants, seigneurs et hommes du peuple. Il en venait du nord comme du midi de l'Europe, Anglais et Itatiens, Al< lemandset Espagnols, Suédois et Provençaux. Aussi quelle calamité pour les pèlerins comme pour les Chrétiens d'Orient que le règne du fathimite Hakem , que nous avons raconté I Les crimes de ce. monstre, les persécutions qu'il fit éprouver aux disciples de Jésus-Christ, sa destruction de fond en comble de l'é-
glise de la Résurrection excitèrent au ernier point les ressentiments de l'Europe eatnoliaue. Si Gr^oire VU n'avait pas eu tant de réformes à faire, tant de combats à soutenir contre l'ambition des empereurs d'Allemagne, peut-être, en conduisant la première croisade, aurait-il, lui, délivré les Chrétiens. Mais la coupe d'amertume n'était pas encore pleine^ et il fallait qu'Ortok et ses Turkomans y versassent la dernière goutte.
Lorsque le successeur de Hakem, Dhaher, eut laissé rebâtir l'église de la Résurrection , les pèlerinages, suspendus pendant trente ans, reprirent avec plus d'ardeur que jamais. Seulement oen'était plus isolement ou'on les faisait, c'était en troupe. L'aboé de Saint-Viton , Richard, partit en 1046 pour la Palestine suivi de plus de sept cents pèlerins.
Dix ans plus tard, Lietbert , évêque de Cambray, se fit accompagner aussi par une partie de son cierge et de ses ouailles. Quel que fût le nombre de ces pèlerins, qui s'appelaient eux-mêmes l'ar* mée du Sdgneur, leur caractère de mo«
L'UNIVERS
destie et de émee&r duit toute inquiétude aux populations parmi lesquelles ils passaient. Couverts de vêtements de la plus grande simplicité* ne portant ave« eux que la paniietière , la gourde et le bourdon , ils n'inspiraient de crainte à personne. Dans les pays catholiques on les traitait toujours avec égards : les seigneurs devaient leur ouvrir leurs châ« teaux , les gens d*armes devaient les dé« fendre. Us étaient exempts de tous péages, et on ne leur demandait aucun* rétribution sur les navires où ils s'em* barquaient. Ces usages étaient bons pour les pèlerins isolés; mais pour une troupe de sept cents hommes et au delà, il était difficile en certains endroits de Théberger et de la nourrir. Aussi les compagnons de Lietbert souffrireut ils de toutes façons dans leur long voyage. Lietbert était aussi patient que bon ; sa vénérable figure dâarmait les plus irjités , et souvent il lui avait sutG de se présenter pour rétablir la bonne harmonie entre les pèlerins et les populations de rAllemagne. Mais en entrant en Pannonie, les souffrances de la pieuse caravane redoublèrent. Les Huns, qui habitaient encore les forêts du Danube, prirent méfiance contre ces étrangers qui , sous le prétexte d'un acte religieux, semblaient vouloir envahir leur pays.
Le saint évéque sauva encore une rois son troupeau. Quand le roi de ces contrées le vit si débile quoique si digne , si sincère dans sa piété, si égal dans sa mansuétude, il le crut sur parole et le laissa passer outre, lui et les siens.
En Bulgarie ce furent encore de nouvelles tribulations. Les compagnons de Lietbert vinrent en pleurant lui annoncer qu'ils ne pouvaient poursuivre leur route, menacés qu'ils étaient par des embû« ches continuelles, et accablés par des maux sans cesse renaissants. L évéque alors les réunit , et leur parla aveo tant d'éloquence et d'onction qu'il les réconforta presque tous. Puis la troupe catho* lique ayant rencontré dans les profon* deurs d'.une forêt une masse d hommes montés sur de noirs chevaux et armés d'arcs à longues ûèches, la terreur se répandit de nouveau parmi les pèlerins* L'évéque alors alla seul vers les hommes farouches qui lui barraient le passage, et fut' encore assez heureux pour leur
inspirer le respect de sa personne. Que de pouvoir personnel , que d'éloquence, que de vertus perdus pour une expédition mutile 1 Encore cette expédition n'arrivat-elle point au but qu'elle se proposait. Parvenus a Laodicée, les pèlerins s'embarquèrent pour Jérusalem; et une tempête les rejeta dans Tlle de Chypre. Us ne voulaient pas être venus si loin sans accomplir leur pèlerinage , et bientôt ils se reuibarquèrentpour la Palestine. Mais les marins grecs, plus prudeats qu'eux, au lieu de les conduire à Ptolémaïs, les ramenèrent à Laodicée. Là ils apprirent les nouvelles persécutions des Turkomans.et convaincus de l'impossibilité d'atteindre Jérusalem , ils eurent la douleur de retourner dans leur pays sans avoir visité la cité sainte (*).
Après ce bon évéque et son simple troupeau, en 1064 on vit partir une véritable armée de sept mille hommes, dont les chefs étaient Sigefroy , archevêque de Maieoce; Guillaume, évéqne d'Utrecht; uunther, évéque de Bamberg ; Othon , évéque de Ratisbonne. Il y avait, en outre, des barons normands et des chevaliers de différents pays.
Autant les premiers pèlerins , conduits
Car Texoellent Lietbert, étaient humles et modestes; autant les seconds, menés par d'orgueilleux évêques, étaient fiers et superbes. Autant les premiers étaient vêtus simplement , autant les s^ couds Tétaient avec magnificence. Les
[irétres avaient des manteaux en or, es laïques des cottes en argent. Ce luxe devait exciter la convoitise : c'était à la fois ridicule et imprudent. Dans leur . marche à travers 1 Europe , ces dévots fastueux n'avaient inspiré que Tenvie; eo Orient, ils soulevèrent la cupidité. A peine furent-ils entrés sur les terres manométanes, que de toutes parts les Arabes errants I les Turkomans nomades, les Bédouins du désert, accoururent sur leurs traces. Us furent escortés jusgu^à Ramlah par ces bandes, qui grossissaient à tous les coins de bois, à tous les défilés de montagnes. Dans cette dernière ville enfin , l'avant- veille de Pâques , une masse de ces brigands s'élança tout à coup sur les pèlerins. Malgré leurs vœux
(*) Voyez le tome lY du recueil des BoUaa< dûtes.
STRIE MODERNEé
de charité et de patience , il fallut bien quMIs se défendissent, supérieurs en nombre , ils crurent d'aboni que leurs bras suflirai ot pour repousser leurv agresseurs. Mais que peuvent les poings les plus solides contre des lances bien effilées? Plusieurs des pèlerins turent victimes de leur courage : ils tombèrent, tout couverts de blessures , et parmi eux Guillaume, evéque d*Utrecht. Alors,
Ïiour échapper à une mort certaine, il falut ramasser des pierres; et cVst ainsi que peu à peu on en venait aux hostilités que dans le principe on avait voulu éviter Les brigands, acharnés aptes cette troupe luxueuse , la forcèrent à se retrancher derrière des murs en ruines. Ce fut dès lors un siège en règle. Les assaillants couvrirent les relrancheiDcnts d*une grêle de flèches; les assiégés, poussés. p< r le désespoir, firent plusieurs sorties , arrachèrent des armes à leurs ennemis , et à leur tour répandirent le sang, contrairement au précepte de l*Évangile et à la loi impossible quMls s'étaient imposée. Cen était fait, la guerre était allumée.
Après une nuit passée dans leur place improvisée, les Chrétiens se virent le lendemain attaquer par douze mille hommes; et encore cette masse, loin de vouloir les forcer, les entoura de tous cotés afin de les prendre par la famine. Quoi qu'on en eût, il fallut donc traiter. Les assiégeants se montrèrent très-ri* goureux, et le combat dut recommencer.
Enfin , après trois jours de souffrances, les pèlerins n'avaient plus qu*a succomber, lorsque Tun d'entre eux put, a la faveur des ténèbres, aller à Ramlah s'adresser à rémir. Il se trouva que ce chef voulut bien arrêter l'elfusion du sang , disperser les brigands , et, moyennant une rançon, délivrer les Chrétiens et leur donner une escorte jusqu'à Jérusalem. Comine on le voit, le hasard seul les avait sauvés. Peu contents, du reste, de leurs imprudences répétées du* rant leur longue route, ils commirent encore la faute d'entrer à Jérusalem en triomphe. Ce fut au son des cymbales, à la lueur des torches, avec un grand appareil et un grand luxe, qu'ils visitèrent tes lieux saints. Une pareille conduite ne devait-elle pas blesser Torgueil des nallfcs du pays? N'était-ce paa aussi
une sorte de provocation faîte par la
religion chrétienne à la religion musulmane? Heureusement pou ries pèlerins qu'ils ne renouvelèrent point le spectacle de leur joie maladroite, et qu'ils profitèrent de l'arrivée d'une flotte génoise pour retourner en Europe (*).
Malgré la fâclieuse expédition que nous venons de rapporter, le goût des pèlerina^^es fut loin de diminuer. Il était d'ailleurs excité par le clergé, qui en vint à remplacer les pénitences canoniques
Sar des voyages à Jrrusalem. En outre , ans le onzième siècle les temps étaient durs et les homm« s étaient rudes. Les malheureux et les opprimés aimaient donc mieux fuir leur marâtre patrie que d'y mourir de faim ou dans les tortures. Aussi, outre les pèlerinages de dévotion, voyait-on des pèlerinages d^expiation et des pèlerinages de misère. L'Europe, en effet, végétait alors dans des ténèbres sanglantes. La tréoe de Dieu , qui fut prêchée paf le clergé des Gaules , prouve a quel point la barb«irieen était arrivée vers l'au 1050. Grâce aux déplorables résultats du système féodal, il nV avait plus en Occluent qu'une classe , les nobles , qui comptât dans l'humanité. Or quand ces nobles, tous ambitieux, grossiers , jaloux les uns des autres , se dis* putaient les lambeaux d'un pavs, ils écrasaient le peuple comme le caillou des chemins, ils pillaient les villes, et laissaient leurs hommes d'armes commettre toutes les exactions , tous les vols , tous les crimes que leurs passions déchaînées leur inspiraient. On en vint au sacrilège; alors le clergé s'emut , il se réunit en concile, et proposa cette trêve de DieUy faible remède contre tant de maux, barrière de plâtre opposée à des hommes de fer. Il ne s'agissait , en effet , que de suspendre cette guerre perpétuelle de la féodalité , d'abord quatre jours par semaine, ensuite deux seulement , le samedi et le dimanche. Cependant, tout impuissant qu'était cet expédient, on s'efforça de le maintenir. Ce fut alors qu'on nnposa le pèlerinage aux infraeteurs de la tréoe de Dieu, de même qu'on l'avait imposé précédemment à ceux qui avalent détourné ou pillé les
(*) Voyez Galllaome de Tyr, BitL dêce qui ^€H paué au delà des ««ri, ete,
LtJNlVERS.
biens de i'Ëglise , et à ceux gui avaient commis des meurtres , et qui étaient as* sez forts pour qu'on ne pût pas leur appliquer la peine du talion (*).
Parmi ces derniers on en compte un très-grand nombre. Ne parlons que des plus célèbres. Ce furent d'abord un certain seigneur de Frotmond, qui avait assassiné son oncle et le plus jeune de ses frères , et un certain Gencius , préfet de Rome, qui avait insulté le pape à Sainte- Marie-Majeure , et qui , rayant arrêté au milieu d'une cérémonie religieuse , l'avait ensuite jeté en prison. Le meurtrier et le sacrilège furent frappés de la même peine. Seulement comme le sire de Frotmond avait commis deux fois un crime semblable , lorsqu'après son premier pèlerinage , il s'en vint demander au pape TabsolutiOQ, ce dernier lui imposa un second pèlerinage qu'il exécuta avec autant de soumission que le précédent.
Plus tard on alla même jusqu'à exiger trois pèlerinages, ainsi qu'on ût à Foulque III , dit de Nerra ou le INoir. Mais aussi ce comte d'Anjou était un gueux de la pire espèce. Outre l'exploitation de ses malheureux sujets , outre mille guerres injustes, mille sacs de villes et pillages, outre le meurtre d'Hugues de Beau vais, favori du roi Robert, il avait fait brûler sa première femme, et avait contraint ta seconde à se réfugier en terre sainte. Que de crimes à expier! et cependant avec trois voyages à Jérusalem il se crut quitte avec Dieu et avec les hommes.
Robert, duc de Normandie, pensa comme Foulque le Noir; et accusé d'a- Toir empoisonné son frère, il s'imagina avoir satisfait à la justice divine et humaine en allant faire une prière pour l'âme de ce firère sur le tombeau du Christ. Seulement, loin d'aller en Palestine seul, comme avait fait le comte d'Anjou, il ne se mit en route qu'accompagné de ses barons, et voulut qu'ils partageassent toute sa pénitence, les forçant de marcher pieds nus , et couverts du cilice. Quelle opinion devaient donner aux Orientaux, des chevaliers d'Occident, ces successions de fiers guerriers déguisés en pèlerins. Ces actes de contrition outrée pour quelques-uns, ces humilités feintes par d'autres, ne pouvaient que les faire
n Voyez de Sismondi, HUtoire des Français,
traiter de pusillanimes et d'hypocrites par des hommes qui, ne comprenant pas ia raison de leurs pénitences, n'y voyaient qu'une comédie , qui devenait fastidieuse à force d'être répétée.
En résumé, les pèlerinages, entrepris d'abord par quelques têtes exaltées mais raisonuaoles pourtant, par des âmes dévotes mais généralement morales, ^ changèrent peu à peu de caractère , et devinrent au onzième siècle ia ressource des malheureux , le but des aventuriers, la pénitence des plus grands coupables.
Cet étrange échantillon des races occidentales n'aurait encore fait qu'exciter le dédain des Orientaux, si petit à petit le nombre des pèlerins ne fût devena alarmant, si , enfin, les expéditions des évéques allemands et du duc de !Norniandie n'avaient ressemblé à des essais d'invasion. Mais lorsqu'on vit ia Syrie ouverte à tout venant, lorsque sans avertissement préalable des troupes d'hommes se crurent permis de traverser plusieurs royaumes mahométans pour aller visiter une cité qui ne leur appartenait même pas , alors la patience des bons fut poussée à bout, les passions des mauvais se rallumèrent, et ia division de la Syrie ainsi que la brutalité des Turko* mans aidant, les persécutions contre les Chrétiens reprirent le plus funeste développement. Alors les déceptions d'un grand nombre de pèlerins qui ne pouvaient plus parvenir jusqu'à Jérusalem, les souffrances réelles de quelques autres, rétat de plus en plus intolérable des Chrétiens d'Orient, les mauvais traitements infligés à tous les prêtres catholiques de Syrie , les avanies répétées dont le patriarche de la cité sainte devint l'habituelle victime, le réveil plus ardent que jamais de cet antagonisme immémorial entre l'Asie et l'Europe décidèrent enfin ces longues et déplorables guerres qu'on a appelées les croisades (*).
GABACTSBBS DIVEBS DES CBOISÀDES.
Certains historiens ont eu le tort de croire que les croisades avaient un caractère unique, des mœurs particulières, des allures homogènes (**). Ces histo-
(*) Voyez les Annales de Baronia8,el Dacanse, ▼" Peregrinantes.
(T) Voy. Micbaud, mst, des Cfwadts, tom. VI.
Sinail? MODERNE.
ens, pour exalter ces expéditions de ois siècles consfcutifs, citent des faits, uables sans doute, mais rares et û la disncede cinquante et soixante années par- I. s les uns des autres. Rien n*est moins îridique et moins juste qu'une telle anière de procéder. Les croisades ont liviTimpuIsion des temps. Ellesontune -ande diversité dans leur esprit, dans urs actes, dans leurs vertus comme ins leurs vices, parce qu'elles éprouvent Hurellement les moditications des époles qui les voient naître, les révolutions !s pays dont elles sortent. Elles sont iriables comme toute chose humaine ,
d'autant plus peut-être qu'elles of* ent à la fois la erèiue et la lie des gé* ^rations, qu'elles se composent d'hom* es divers, d'origine et d*habitudes difrentes , étrangers les uns aux autres, : alliés temporairement par le seul lien liigieux et par un but semblable. Les oisades sont donc multiples; leurs luses , leurs tendances , leurs résultats )nt essentiellement tranchés ; et c'est îparément qu'il les faut juger.
C'est, en outre, du point de vneoriental ï\\ nous semble le plus juste de les condérer. Pourquoi? parce que Thomogé- ^ité de races, de mœurs, d'intéiéts, se ouve évidemment chez les populations ivahies. Qu'elles fussent plus ou moins iparées par desdissidences temporaires, u'elles tussent divisées même par des iibitionsgui se jalousaient, qu'importe!
nies n'en ronnaient pas moins un peuple nique , parlant la même langue , ayant s mêmes coutumes , se seutant frères ar l'origine, par le climat, par des 3Ûts et des besoins semblables, et dont
carai tére particulier a résisté ju>qu'à os jours à tant de guerres , de révoluons, de siècles variés, de fortunes chaneantes. Les croisés, au contraire, n'ont our se rapprocher , nous le répétons , ue la même croyance religieuse : le igné de la croix est leur seui moyen de uliement. Us ne se communiquent pas !urs pensées, ils se comprennent à peine ; !urs langages sont divers, leurs haitudes et jusqu'à leurs gestes diftèrent adicalement. Us viennent, en eftet, du iord comme du Midi : les uns sont péulaiits, les autres sont apathiques; et |s ne doivent , d'ailleurs , valoir dans avenir que par leurs caractères oppo-
sés. Comment voulez-vous donc qu'on puisse les apprécier rigoureusement, equitablement, sans les trier, sans les juger un par un, pour ainsi dire, époque par époque , expédition par expédition?
Ce qui différencie les croisades, ce sont les révolutions qui se succédèrent en Europe à la fin du onzième siècle, du> rant le douzième tout entier et pendant la première partie du treizième. Le onzième siècle est un véritable siècle de fer. C est l'ère des efforts prodigieux de la papauté contre l'empire, c'est le règne de la féodalité, c'est 1 époque de la lutte de toutes les indépendances : l'indépendance du clergé, qui ne veut plus accepter Tin* vestiture impériale , 1 indépendance du vassal vis-à-vis de son suzerain , Tindépendance des con)munes qui réclament des privilèges municipaux. Siècle de guerres , de haine , de fanatisme ; siècle où les hommei> de Dieu eux-mêmes ont quelque chcse d'intraitable dans l'esprit, de féroce dans le cœur ; mais aussi siècle d'illusion et de courage. Ce qu'il y a donc de plus caractéristique dans la première croisade, c'est l'insouciance des misères à supporter, le mépris des dangers à courir , l'imprévoyance physique la plus absolue. On s'enUamme pour une idée, on s'évertue après un rêve de . bonheur, on court à une conquête chimérique; et le tout sans s'inquiéter un instant de vivre jusque- là. Le corps est oubiiéau profit de l'âme. L'âme, d'abord, maîtrise cette chair infâme, corrompue, condamnée d avance par l'expiation terrestre du péché origuiel. Mais le corps prendra sa revanche ensuite : il aura des besoins renaissants, des appétits de mille sortes, et il fera tout pour assouvir les uns et les autres. 11 sera cruel pour se procurer des aliments, sanguinaire pour se procurer un gtte, atroce pour se procurer des jouissances bestiales. Meurtre, pillage et viol, voilà la première conséquence d'une ex ped.tion sainte et bénie.
Le douzième siècle présente deux périodes di.stinctes. La première est toute de réaction : c'est le reflux social après le flux religieux. Les papes avaient ébauché leur puissance temporelle et affermi leur terreur morale, le cierge se croyait fort et se sentait riche; un moine d'énergie, un révolutionnaire bardi, Ar-
LUNIVEHS.
naud de Brescia , se fait Tap^tre du peapie contre le despotisme clérical , soulève les Italiens contre la papauté, et ; demande dans sa rigidité républicaine
3ue le prêtre ne puisse plus rien posséer en propre , que le pasteur ne soit entretenu que par les offrandes volontaires de ses ouailles Les Romains 80u« levés allèrent jusqu'à lapider un pape, Lucius IL Puis Tempereur d^Allemagne se veugea de Topposition que lui faisait le pape régulièrement élu, en lui suscitant un rivai. Or pour empêcher une division déplorable, pour étouffer uo scbisme menaçant, et d'autre part pour combattre Abeiard, c'est-à-dire la réaction philosophique, il ne fallut rieo moins que toute la rude éloquence et la supériorité d'intelligence et de cœur de samt Bernard. La seconde période est le renfcrcement du pouvoir central, c'est-à-dire de l'autorité des rois et de l'empereur, en Allemagne par Frédéric Barberousse, en Angleterre par Henri II, en France par Phi lippe- Auguste; puis la naissance d'un nouveau pouvoir, celui du commerce, chez les deux rivales en habileté, en adresse, en ruse, Gênes, vassale du pape, et Venise , sans vassalité, chose unique en ces temps.
Ainsi entre la première et la troisième croisade la face de TKurope change : la barbarie du onzième siècle , les guerres fanatiquesentree temporel et le spirituel, l'anarcnie féodale , la misère de tous , la lutte incessante dans les ténèbres, ont fait place à une organisation qui se prépare. De tous côtés les pouvoirs se constituent. Vers la fîn du douzième siècle, la Pologne et la Bohême passent au rang de monarchies; la Hongrie a des rois indépendants; la papauté a des domaines, grâce a la munilicence de la reine Mathilde. Si la Russie n'est encore qu'un camp de farouches soldats, V^aldemar I, roi de Danemark, fonde Dantzick, et Eric , roi de Suède, dote sa patrie du premier de ses codes. Si les factions déchirent encore Tltalie, Venise croît et possède déjà Tlstrie, les côtes Dalmates et le port de Raguse; Gênes prend chaque jour une consistance nouvelle, enlève la Corse aux Arabes, et lutte d'adresse commerciale avec sa rivale de l'Adriatique; Lucques, Pise et Florence sont de plus eu plus industrieuses, et en-
trevoient la liberté. Enfin si l'EspagM a perdu le Cid, elle a gagné Tolède el Saragosse ; et le royaume de Portugal a été fondé par Alphonse Heoriquès après une grande victoire sur les Maura et la prise de Lisbonne. Au moral ie changement n'est pas moins évident; les indépendances ont vaincu ; les arts, les industries, les métiers eut obtenu des libertés, les villes des fraiiclûses;|)arla création de la dtme saladine le clergé, jusqu'alors libre des charges publiques, a payé ses premières contributions; i& universités grandissent, et Bologne a l'honneur de voir s'ouvrir dans sonseio, par le célèbre Irnérius, la première chaire de jurisprudence romaine. Aous le répétons, la différence n'est-eilepas bien tranchée entre le temps de Tobscurite la* plus générale, c est-à-dire le odsième siècle, et le douzième, que Tooi justement gratiûé du nom de deuxUint renaissance, ou plutôt de première?
Le treizième siècle s'ouvre par uoe tecrudescence de fanatisme et ahorreurs.
Le sentiment du libre arbiure, exagéré dans ses interprétations, les efi'urtsde la raison , qui avait débordé de ses limites en voulant ressaisir son etupire.
respritd'indiscipline,justiliédures(e|»r
les actesdu pouvoir religieux eipolitiqiw< avaient fait naître une foule d iieréàies
gu'il était du devoir de la papauté dtiCOiB' attre, mais non d'étoufter dansiesani- Cependant Innocent 1 il, qui prenait ui violence pour la volonté, la cruauté pour j l'énergie, n'eut pas boute d'accord»
l'indulgence piéniére, réservée jusque^ aux guerres contre les inQdèles, aux îa»\ sacreurs du Languedoc, et des hisiorieiU ont appelé les aides-bourreaux de SimAI de Moutfort di^s croisés ! Il est vraiij* le sac de Constantinople fut aussi décof du nom de croisade.
Heure usemeni pour l'humanité oail^ sait à celte même époque de foi e^*^ rieuse un homme , ou plutôt uu s^^ qui devait rendre à la royauté suoeara^i tère primitif de sollicitude paternellM la politique sa haute droiture, à laju^ tice son incorruptible équité, auxcroj* sades enfin une noblesse , uMgénftm et une grandeur qu'elles n^avaieiitencA" Jamais présentées. Comme, pour ï^^ neur des nations, la vertu est qudqo^ fois contagieuse ainsi que le vice, saiH
SYRIli; MODERNE.
.ouïs, par BonéolatMl exemple, prodaiit le plus grand des biens. Au milieu e ce treizième siècle, si abominablelent commeneé , les esprits se calmé- ?Dt; les haines se firent sourdes pour 'avoir pas à rougir de leur férocité; la 'anquillitè de Pâme, sinon encore le ien-étre do corps , se répandit sur les lasses populaires, et les rapports des Oedentaux avec les Orientaux devinrent is rapports d*hommes à hommes, sinon 3 frères à frères. Saint Louis, comme n astre bienfaisant, éclaire, assainit, conde l'époque entière de son rè^ne.
est à la fois le modèle des guerriers raves et généreux, le grand juge de Europe, rarbitre entre les rois et les îuples, le saint par excellence.
Voilà le côté moral de ce siècle des ornières croisades; le côté politique offre pas moins de transformations ins l'état de l'Occident. En première ;ne, le colosse d'Allemagnes'ébranieet smble prêt à s'affaisser. Frédéric II , algréson habileté et ses talents, trébu- »e de victoires en victoires, de trêves 1 trêves , et voit de toutes parts son aurite ruinée, son existence compromi- , ses peuples indécis ou factieux. Son sassin Mainfroid achève la désorganition de l'empire; Tanarchie féodale relit de ses ruines immenses. Mais aussi, la faveur de ces troubles, les peuples ibutaires secouent leur joug : le Daneark, la Pologne, la Hongrie, devienmt des États complètement indépenmts. Le droit public prend naisnce; la ligue Hanséatique se forme, B villes d'impériales ^'elles étaient se nt libres , et ces cités affranchies eneot dans une voie de prospérité , fonie sur une alliance fédérative. Quant à iDgIeterre , son faible roi Henri III en >mpromet la puissance; mais saint DUis la sauve des dissensions intestines ir ses conseils et son jugement. L'Esigne aussi a été troublée par des amfions insatiables; cependant le treième siècle s'ouvre pour elle par la faeuse bataille de Tolosa, où les Maures isuient une défaite presque égale à celle le leur lit éprouver naguère Charles artel. Puis les règnes successifs de Fernand III de Castille et d'Alpbouse X Sage, celui de Jacques 1 d'Aragon, où )Qt conquis , tour à tour, Gordoue , Sé-
villeet lestles MajormeetMinorque, donnent enfin une valeur à l'Espagne dans l'ensemble de l'Europe, et amènent rère moderne tout aussi bien par des victoires que par des institutions.
En résumé, époque de troubles et de péniMes enfantements , le onzième siècle imprime son caractère à tout évene* ment et à tout homme; et sa croisade surtout est comme une effervescence sans raison qui cherche un établissement quelconque^ et fait effort pour engendrer une nouvelle société. Le douzième siècle a déjà, au contraire, la conscience de ee qu'il fait et de ce qu'il veut : les tendances se contrarient, les opinions se partagent, les passions se combattent encore; mais runité se fait jour, le monde moderne se dégage du chaos féodal. Le treizième siècle, enfin, offre d'abord la lutte des réactions ordinaires à l'humanité; mais il écoute le génie, il vénère la sainteté, il travaille , il s'organise, il crée. Les croisades du douzième siècle ont une volonté déterminée, un chef suprême, un but caractérisé, sinon encore la science des expéditions. Les croisades du treizième siècle enfin montrent, grâce à saint Louis, la générosité militaire des peuples civilisés , et le sentiment du droit des gens et des rapports internationaux. Aussi résulte- 1- il de ces dernières une véritable extension du commerce, une heureuse émulation d'industrie. Montpellier, I9arbonne, Marseille deviennent, à dater de cette époque, les correspondantes ordinaires oe rÉgypte et cie la Syrie. C'est là un bienfait réel : il nous sera difficile d'en constater d'autres pendant les cent soixante-quinze années que dura la lutte colossale de l'Occident contre l'Orient (*).
Et maintenant on ne s'étonnera pas sans doute de notre sévérité en jugeant les croisés. Certes nous louerons sans restriction Louis IX, sa libéralité, sa vaillance , son caractère doux et ferme à la fois, ses intentions toujours pures et grandes, qui rachètent toutes ses fautes ; nous ferons saillir avec joie et orgueil la noble et sainte figure de Gérard de Provence, l'infatigable Hospitalier, le cœur le plus haut et le plus charitable d'une époque de passions basses et de
{*) Voyez Guizot, de Sismondi , Aiichelet.
L'UNIVERS
hideuse intoléraiioev cet ange parmi tant de déinons« Mais aussi nous serons sans pitié pour la cruauté et la vanité barbare de Richard Cœur de Tigre et non de lion. Mous dénoncerons les petitesses ambitieuses et les fourberies militaires de Philippe- Auguste , qui ne porte ce dernier nom , il laut s'en bien souvenir, que parce qu'il était né en août , et non parce qu*il avait une res* semblance quelconque avec le premier empereur romain^ Nous montrerons dans la papauté Tintelligence rarement alliée malheureusement à la grandeur du caractère et au désintéressement dans les vues. Nous analyserons la foule qui s'est précipitée à la première croisade; et sans excuser ses vices , nous plaindrons ses misères. Nous serons sévère pour Bohémond et Beaudouin , ces voleurs de trônes, pour Louis VII, le cagot sans mérite , pour Frédéric Barberousse, le vieux fou, pour Dandolo, l'usurier-doge, pour les conquérants, envers et contre toute loyauté et justice, de l'empire Byzantin , pour les saccageurs de Constantinople. Nous serons indulgent pour la foi respectable de Godefroy de Bouillon, pour l'ardeur suerrière, quoiqu'un peu folle, de Tancrede, pour le génie de saint Bernard, quoique trop rigide et trop entier dans ses volontés. Nous expliquerons surtout comment les papes Urbain II et Eugène III sauvèrent peut-être l'Europe eu Ta poussant sur TAsie. En un mot, nous nous efforcerons de chercher la vérité dans un siècle de mensonges, de couronner la vertu dans un siècle de crimes, de louer le peu de bons et de fustiger tous les mauvais. Aussi bien il n'y a guère dans le fait des croisades , si inhumain d'ordinaire, si injuste, que deux fortes et souveraines vertus représentées par deux héros que nous avons déjà nom* mes, la grande charité, l'inépuisable amour des hommes , par Gérard de Provence, la grande justice, l'inaltérable équité dans tous les actes de la vie , par saint Louis (*).
{*) Si noas voulions appuyer notre opinion sur celle des plus grands historiens, les cita- Uons ue nous manqueraient pas. Nous nous bornerons à en invoquer une seule, qui nous suftit. Voici comment M. Guizot condamne Louis Vil : « ... l'un des souverains les plus « faibles, les plus désordonnés^ les plus domi-
Nous consulterons, do reste, les diro* niqueurs eux-mêmes des croisades; et il faut se sou venir que beaucoup d^entre eui attribuent les défaites des armées de la croix à la conduite désordonnée des croi« ses. Nous ferons remarquer la modestie de conquérant ou plutôt l'humilité de chrétien de quelques diefs, noble vertu , éclair de grandeur d'autant plus brillant qu'il sort de ténèbres plus profondes*, mais nous dirons aussi leur avidité dans la séparation des dépouilles , leur rivalité dans le partage des trônes, leun scandaleuses disputes qui ont presque amené des guerres intestines , (X)mbats fratricides, déplorables scandales offerts au peuple des pèlerins. Combien, en outre, ne doit-on pas s'indigner contre cette cruauté des croisés qui se baignent avec délices dans le sang des Musulmans, dès la prise d'Antioche et de Jérusalem , et qui s'en vont répétant pour se justifier : Mnsi ont été purifiées iet demeures des infidèles f ou bien qui déclarent que les Sarrasins ne sont que des chiens immondes; ce qui prouverait, par parenthèse, que le niot kiopek (chien) dont nous gratifient encore à cette heure les Orientaux n'est qu'une simple réaction.
Il faut distinguer, du reste , dans les différentes masses d'hommes qui formaient la migration complète : il y avait, tout aussi bien que des soldats, religieux quoique baroares , des moines lubriques , qui avaient fui la règle de leur couvent pour jouir de la confusion de la croisade , des religieuses sans moeurs, bien dignes de marcher avec les prostituées des goujats de l'armée. Que nous importe que ces soudards et ces ribaudsi las d'orgies , repus et fatigués y comme au siège d'Antioche , par exemple , se repentent tout à coup, écoutent entre deux vins les exhortations de leurs chefs,
c nés par ses goûts personnels, les plus étrangers « k toute pensée puollqae, qui aient régné sur U « France. » Voici comment il juge PbiTippe<Aaguste : «c Quoiqu'on ne déméte en lui point de H véritable intention morale, point de préoc- • copation puissante de la justice ou du bieo- « être des liommes , i\ avait Pesprit droit, ac* ft tif , etc. » Voici comment il loue saint Louis: « Març-Aurèle et saint Louis sont peat-ètre (c les deux seuls princes qui, en toute occasion, « aient fait de leurs croyances morales la pre- «mière règle de leur conduite : Maro-A.uréle, o stoïcien; saint Louis, cbiéUeo, »
au
issênt mine d« revenir à la vertu, pour ) replonger, quelque temps après , et us avaut que jamais , dans leur cra* jle ignoble. Il n'jr a eu, pour les guérir ; en purger l'armée, qu*un véritable reiède, la peste. Heureusement que dans )ute cette canaille les pires n'étaient mais des Français proprement dits, nsique Tattesteia chronique de Tours.
D somme, nous n'aurons a louer d'en* tmbie dans les croisades que le soutient de la fraternité; encore ce noble Dtiment n'est*il réellement conçu , et irtout n*e8t-il excité que par rÉglise et s organes , papes , piédicateurs et prées.
CAT DE l'BUROPE AVANT LA PBE- MIÈBE GBOISApE.
L'époque dite du moyen âge est peut* re pour l'Europe, dans tous les ècles, la plus déplorable et la plus téoéease. Deux causes de décadence dé»
issent toutes les autres : l'ignorance is dominateurs, l'abrutissement des )minés. L'éclair trop précoce de Char* magne ime fois éteint, la faiblesse de »n fils, l'ineptie grossière de ses succèsurs, divisèrent fatalement un empire op immense, et disséminèrent lesforces t l'Europe. Mais ce qui la perdit dé* ùtivement, ce fut cette néoessitéfuneste I tomba Charles le Chauve d'admettre lérédité des comtéi. De là en France, mme précédemment en Allemagne, la odalite avec ses vices, ses tyrannies, son ipuissanee : plus de patrie commune, !s fiefs particuliers ; plus de villes , des lâteaux forts ; plus d^armées , des ban« s de partisans ; plus de rois, des barons ; us de peuples, des serfs. Heureuseent, au moyen âge, la barbarie n'a mais été complète. Au onzième siècle, t temps de la toute- puissance féodale, irant le règne brutal du fer, sous domination de la force héréditaire , 7 avait de par le monde, dans des >iDS reculés, adossées à des montagnes truptes, ou au fin fond de vallées soaires, des maisons^défendues comme :s forteresses, avec une vaste enceinte 'pierre, un large enclos, de bonnes urailles ; et là des hommes dévoués qui iseigaaient, qui conservaient le culte } la tradition et l'amour de la pensée : Qsl Gluny, Et de ce Gluny sortait un
Jour, armé de sa persévérance relîgieusa, de son intelligence développée, de son énergie virginale, un Hildebrand, moine respecté avant d'être pape révolution* naire. Il arrivait à propos, du reste; car la papauté , en se dégradant , me* naçait ruine. L'évécbé de Rome avait été mis à l'encan ; des courtisanes Ta* ebetèrent pour leurs amants. La famille des comtesdeTuseulum fit la surenchère decette papautésimoniaque : Benoît VIO, de cette famille, fut pape (1013 à 1024) ; son frère Jean XIX lui succéda; el en 10S8 Benoit IX, leur neveu , porta la tiare à son tour, fut tyran exécrable, débauché sans pudeur , et partagea la souveraineté pontificale avec ses deux rivaux, Grégoire VI etSilvestre 111. Sous prétexte de parer à ces scandales , Tem* pereur féodal d'Allemagne imposa cinq fois de suite à Rome son évéque , à la religion son chef, à Dieu son vicaire.
Il eut fallu alors deux hommes de génie pour sauver le monde chrétien, l'un guerrier, l'autre prêtre; il n'en vint qu'un, le moine HUdebrand (*).
Hildebrand eut une action continue sur son siècle , comme moine d'abord* comme cardinal ensuite, comme pape enfin. Comme moine de Cluoy, par la sévérité de ses mœurs et les efforts de son intelligence, il reconquit en faveur de l'homme de Dieu le respect des masses. Comme cardinal-archidiacre, il frappa à mort les deux vices qui menaçaient l'Église tout entière : le con* cubinage des prêtres, et la simonie* Comme pape, sous le glorieux nom de Grégoire VU, il défendit contre l'em* pereur d'Allemagne les prérogatives de ' la papauté et l'indépendance de Rome.
Ainsi, réforme du prêtre, réforme de l'Église, réforme de la politique , voilà son œuvre. Quel qu'en fût le succès, quels que fussent les obstacles qu'il rencontra, il n'en parvint pas moins à rendre àla justice son pouvoir, à la vertu son éclat. Justice un peu farouche, il esl vrai! vertu un peu rigoureuse, assuré* ment ! Mais se montrer juste et vertueux dans le onzième siècle , quel mérite n'était-ce p.is.^ Quoi qu'on puisse donc reprocher à Grégoire VII dans ses rap*
(*), Voyez Mlchelet, Histoire de France, et Se* gor. Histoire nniveneHe.
LUlKIVEnS.
perts avec Htori IV d'Allemagne, il n'en sau?a pas moins la papauté de Tabsorption par Fempire; quoi qu'on dise sur son aespotisme cléricaU il n'en chassa pas moins les vendeursdu temple, comme avait fait son divin maître. Cet exemple d'énergique morale fut suivi par ses successeurs dans la chaire de Saint-Pierre, au grand profit de l'Église. Urbain II continua ce qu'avait si bien commencé Grégoire VII : il combattit vigoureusement aussi les concubinaires et les simoniaques; il lutta aussi contre l'empire, et Ot à la fois respecter et re» douter la papauté.
11 y a deux hommes dans un pape :
le souverain pontife et le prince électif. Le souverain pontife, par la force de la foi dansles populations au moyen âge, par fintelli^enoe dont son élection était pres-
Sue toujours le garant, par la puissance e la tradition , par l'unité du catholi« cisme, par les grands principes mimes qui sont la base de la religion chrétienne, avait toute force morale , et de* vait fonder son autorité sur la justice envers tous, sur la protection du faible, sur les droits des peuples, sur les nobles et souveraines idées de la charité et de la fraternité. Le prince électif, au con« traire, sans précédents dans la conduite, sans intérêts de famille et d'avenir, sans aïeux et sans postérité, devait agir au hasard, faire des concessions aujour* d'hui , chercher à les retirer demain , flotter sans cesse et végéter. Aussi le prince temporel étaiMI souvent plein de contradiction et de faiblesse; tandis que ^ le souverain spirituel brillait toujours ' par l'unité et l'infaillibilité. L'un tendait sans cesse à se créer un État; Tautrepos* sédait te plus vaste des empires , celui des âmes : et cela en montant dans la chaire pontificale, sans craindre les armées par* dessus lesquelles il passait pour attein« dre ses ennemis, sans recours à la force matérielle, aux armesdes hommes, àleurs moyens ordinalresde domination.
Cette omnipotence mentale de la papauté, Gr^oire VII Tavait renforoée. Ses successeurs n'eurent plus qu'à suivre ses traces. Aussi la première idée des croisades, c'est-à-dire d'une
guerre que la papauté pourrait mener e Rome, où elle serait représentée par des légats, où elle pourrait avoir une
iBfiuenoe presque souveraine, vint-dle nécessairement à l'esprit ambitieux et profond du moine Hiidebrand. Ses luttes acharnées contre les vices de sod époque, son rude duel contre Henri IV, l'empêchèrent de mettre à exécuiioQ cette idée. Mais il l'avait conçue, il levait développée dans ses écrits; elle vécut, elle fructifia. Ce n'eût été même que pour faire acte de leur autorité tout Idéale j^ue les papes auraient dû se mettre à la tête de rexaltation religieuse qui entraînait les peuples d'Occideot vers l'Asie; la politique le leur conseillait tout autant que leurs intérêt!»
propres. Aussi , une fois Urbain II décidé, ses successeurs saisirent-ils, presque tous , l'occasion de ces guerres lointaines pour écarter leurs ennemis d'Allemagne et de Sicile, et pour s'interposer plus que jamais dans lei conseil des rois. Du reste , il faut le dire, il n'y eut pas chez chacun des papes que ces seules Faisons toutes d'égoisme; il y eut eo- Gore des sentiments vraiment religieux et moraux, qui les inspirèrent par occasions : les secours dus au malheur, la fraternité entre chrétiens , les préceptes de l'Évangile.
Faut-il conclure de là me l'auteur des croisades c'est la papauté ? lion , pas absolument. Elle s'en servit maintes fois, elle en accepta l'idée toujours, elle en approuva l'exécution rarement, voilà tout. Les sentiments qui dominent et enflamment les hommes à Tétat dépeuples, le sentiment religieux, parexeœpie, et le sentiment national, ont aussi leur excès : l'un peut mener au fanatisme comme l'autre à la haine de races, ta papauté ignorait-elle ces conséquences possibles des exaltations populaires?
Que non pas; mais entre plusieurs maux elle crut choisir le moindre, en poussant l'Occident malade sur l'Onent vivace.
Urbain U, d'ailleurs, fut plutôt eo- j traîné par l'enthousiasme général pour la croisade au'il ne la conseilla de soo chef et ne 1 excita. 19'en peut-on pas présumer que cet élan désordonné Feffrayait, qu'il en prévoyait les eonséquences funestes à l'esprit de charité et à la civilisation, et qu'il fut beaucoup moios convaincu qu'on ne pense par les déclamations violentes de l'ermite Pierre. |
En résumé, malgré le génie de Gré*
SYRIE MODERHE.
ns
re VIT d*une part et malgré l'anarchie dale de l'autre, la civilisation ou la barie, nous le répétons, n*a jamais été iplète au moyen âge : tantôt ee sont
papes qui sont gens d'inteHigenee,
traditions et d^études, tantôt les iiie^des couvents, tantôt les profesrs des universités; quelquefois ces niers le sont ensemble et se dispa»
t la direction des esprits. Les peu- $, au contraire, accablés sous le g du servage, les barons féodaux, urcis par la guerre , les princes et rois, aveuglés par Tambition, demeut dans rignorance et la férocité bares. Malheureusement ce sont des ;aeurs féodaux et de la populaee, grande majorité , qui vont aller en isade ; car tune des causes des migrais guerroyantes du onzième siècle « tout de la première, c'est pour la )ulaGe la misère croissante , 1 oppresn de plus en plus rigoureuse, la faim le desespoir; et pour les chevaliers daux , c est le fait qui avait résulté
Thérédité des 0e/s, arrachée au 3le Charles te Chauve. Depuis le neume siècle , en effet , chaque seigneur , idu maître absolu d'une pirtie du soi d'un certain nombre de serfs, laissa on aîné tout son pouvoir , toutes ses ^sessions , et rien à ses autres fils.
sont donc des cadets de maisons ncières, ou des mal-partagés dediffé- Ues classes qui en 1095Torment en rtie Tarmée de Godefroy de Bouillon, n des mal-partai^és lui-même. Ainsi parait le but secret et sérieux des sises : ce sont d*abord des masses fatisées autant par la douleur que par foi ; ce sont ensuite de hardis aventu* Ts pour qui la religion n'est qu*un étexte à Fesprit de conquête.
AT DB L'oMSNT àU 09iZlàMS SliCI*!.
Pour apprécier les hommes, pour ^er les taits si souvent contradictoires j se succèdent dans les âges, pour mprendre l'histoire. Il est bon queliefois.de rechercher des exemples •ntemporains de ce que Tétude des mps offre à nos méditations. Les incipauxearactèresderhumanité n'ont is chan^ié : Ténergie dans la sobriété, lâcheté dans la mollesse , l'abrutisment dans Tesclavage , l'orgueil dans
la dominatîoD, la faoarot^ dans la faiblesse, se représentent toujours parmi les hommes, aieo quelques variations sans doute, mais avec un fond essentiellement uniforme. L'âme est un» lyre qui n'a qu'un certain nombre de eordes au son unique ; la même eorde vibra d^une façon égale aussi bien aiûourd'bui qu'il y a mille ans, et vibrera ainsi jusqu'à la Gtt des mondes. Yo^z les Grecs au moyen âge et les Arméniens actuels : mêmes qualités, mêmes vices.
Les Arméaieiis sont commerçants habiles, mais gens de peu de foi; rusés par nécessité, lettrés par intérêt, iis cherchent à surprendre ia eonQanee plutôt qu'à la mériter; ils servent d'intermédiaires à tous , comme banquiers ou comme hommes d'affaires : l'argent et la chicane août leurs seules lorces* Sans être tombés aussi bas comme corps de nation, lesByxantins du onsième siècle en étaient au même point comme individus. Constantinople avait encore des habitants nombreux , mais plus un seul citoyen. Ceui que le o^oce n'ab^ sorbait pas s'abandonnaient à des occupations futiles ou à des débauches raffi* nées. Les uns étaient des libertins sans frein , les autres des dévots sans raison. Vantards , bavards , superstitieux , on ▼oyait ceux-ci se livrer à des discussions ridicules sur la vie présente et sur la Tie future, ceux-là «adonner aux pratiques du cMite de tous lea saints à la fois , tous enfin se croire dans ia vérité aussi bien que s'accorder en partage toutes les qualités et tous les talents. Us traitaient les Occidentaux de barbares , et ne s^apercevaient pas que si ces derniers se débattaient dans le chaos d'une société à venir, eux-mêmes s'évertuaient sur les ruines d'une société passée (*).
Quant à la oour bysantine» e'était bien pis encore que le bas peuple si mêlé de Constantmople, que ses classes intermédiaires qui n'avaient plus qu'une seule aptitude, celle des affaires. Corruption dénontée, UbertinsHK® sqandaleux, platitude vis4Hvis des supérieurs, arrogance vis-à*vis des inférieurs , trahison , fourberie , bassesse , tels étaient les péchés mignons qui sa commettaient
LUNIVÈRS.
dans cet antre du despotisme le plus lâche et le plus ignoble qu'on ait jamais peut-être encensé sur la terre.
Mais aussi les princes et les princesses offraient-ils impudemment Texemple des vices et parfois même des crimes.
Nous avons vu que l'assassinat donna le trône à plusieurs ; cette usurpation sanglante passa presque à l'état de coutume. Nous avons vu Tbéophano déshonorer le rang suprême par sa crapuleuse conduite ; Zoé dépassa, s'il est possible, sa rivale en infamie. Tbéophano , d'ailleurs , n'élait au moins qu'une Glle de rien , arrachée au cabaret de son père par le caprice d'un fou ; Zoé, au contraire , était la propre nièce d'un empereur, Basile H, petit ûls de Constantin Porphyrogénète. Cette dernière avait épousé Romain Argyre, à gui on r<<mit la couronne en 1028; mais s'étant un our prise d'une passion subite pour un lomme de la plus basse extraction , Michel le Paphlagonien , elle résolut immédiatement de se débarrasser d'un mari incommode et de placer son amant sur le trône. Pressée d'atteindre son criminel but , et impatientée de la len« teur que le poison mettait à dévorer les entrailles de Romain Argyre, elle le fit noyer dans un bain. Ce n'était là , du reste , que le premier acte furieux de cette mégère dissolue.
Dans ses choix adultères Tbéophano avait montré une sorte de pudeur intellectuelle : c'étaient de grands guerriers, des vainqueurs qu'elle couronnait , Zimiscès après Nicéphore Phocas. Zoé avait les ^oQts plus bas. Après son Paphlagonien , aussi usé de corps aue d'âme, et qui, rongé par les maladies autant que par les remords, alla cacher son agonie sous le froc d'un moine, elle jeta les yeux sur un homme aussi méprisable sinon aussi misérable que le premier. C'était le fils d'un calfateur de vaisseaux, appelé aussi Michel et surnommé Calaphate. Ce dernier, d'une nature brutale et impérieuse , ne permit pas longtemps à l'impératrice de le gouverner. Il voulut être maître , il exila Zoé. Celle-ci , à force d'argent et de promesses , souleva la populace en sa faveur. Calaphate ne sut pas se défendre. Il fut pris , et on lui creva les yeux. Alors Zoé, qui commen^it à re-
douter ses amants, voulut régner sans trouble , et s'adjoignit sa sœur Tbéodora. Les Byzantins souffrirent une année tout entière cette parodie gouvernementale. Mais les deux feunnes , aussi futiles que dissolues, devinrent un scandale pour Constantinople elle-mî^nc. Il fallut que Zoé cherchât un mari, et son choix tomba sur un certain Constantin Monomaque, qui jadis avait été un de ses favoris d'un jour. Pour s'assurer l'esprit de ce nouvel empereur , Zoé eut Tinramie de lui permettre une maîtresse du nom de Sélérène, et elle eut l'audace de partager avec cette femme le titre d'Auguste.
Cependant Constantinople était en veine de moralité ; on s'y souleva contre cet arrangement ignoble. Monomaque préféra son épouse couronnée à sa maîtresse chargée de la haine populaire ; et grâce à cette concession , on le laissa régner douze ans pour le malheur de l'empire. Ce fut lui, en effet, qui acheva la ruine du trésor public par sa rapacité. Ce fut lui aussi qui compromit les provinces frontières par son avarice. Ces provinces étaient exemptes d'impôts, afin de pouvoir toujours se défendre contre les Barbares , en Asie contre les Turcs, en Europe contre les Russes. Constantin Monomaque exigea qu'elles payassent comme les autres, s'engageant par serment impérial à les secourir. Mais il prit régulièrement l'argent , et à la première attaque il n'envoya point de soldats.
A la mort de cet abject t3nran, l'empire semblait prêt à s'écrouler. 11 n'y avait plus qu'une ressource pour remplir le trésor , c^était de demander aux moines, qui regorgeaient de richesses, une petite part de leur superflu. Les moines, sollicités, refusèrent. Un empereur, Isaac Comnène , eut le courage de les contraindre à venir en aide à 1 État. On rappelle alors sacrilège, impie; on l'excommunie. L'empereur résiste quelque temps à ces malédictions intéressées. Mais sa faible tête se trouble à la fin, et, bourrelé de remords , afin d'obtenir du ciel la rémission du gros péché qu'il avait cru commettre, il abdique le trône pour se livrer à l'aise aux pratiques de la dévotion la plus outrée. Son successeur Coustantin Ducas fut bien le plus
frivole , le plus incapable , le plus nul des princes. Se croyant beau parleur , il discourait atout Tenant; et tandis
au*il lâchait ainsi la bonde au vain flux e ses paroles, les Turcs ravageaient ses provinces sans rencontrer de résistance.
Le peu qu'il faisait finit cependant par lasser Constantin Ducas : il créa ses trois fils empereurs , et laissa le ^ou* vernement à sa mère Eudoxie, a la condition qu'elle ne se remarierait pas. Celle-ci ne fut pas longtemps à man« quer à sa promesse. Elle vit un jour un condamné à mort qui lui partit avoir bonne mine , et qui partait pour Téter- DÎté avec une insouciance assez hardie : au lieu de le faire tuer, elle Tépousa.
Cest là ce Romain Diogène, brave soldat mais empereur sans talent, que nous avons vu si ridicule dans ses rapports avec le sultan turc Alp-Arslan.
Le supplice auquej cet homme avait échappé si singulièrement une première fois, pour être différé, n'en eut pas moins lieu. On se révolta contre lui après ses défaites en Asie : il fut blessé dans la lutte , et Hu lieu de panser sa plaie, on eut Tinfamiede Tempoisonner.
11 était dans sa destinée de périr de mort violente , comme il était dans son caractère d'expirer avec courage. Durant sa longue agonie, il ne montra aucune faiblesse, il ne fit aucune récrimioation : il s'était habitué depuis lonç« temps à ridée de la mort. 11 n*y avait pas même dans le successeur de Romain Diogène le courage que ce dernier montra. Michel Parapinèce ne fut qu*un pédant sans mérite ; on s'en lassa bien vite , et on mit à sa place un vieillard cacochyme, ancien soldat révolté , Nicéphore Botoniate , qu'Alexis Comnène détrôna bientôt Ç).
Nous voilà arrivés au prince que les croisés trouvèrent à Constantmople.
Nous aurons à revenir sur lui et sur ses actes. Constatons seulement ici à quel triste état en était réduit l'empire Byzantin au commencement du règne d'un homme bien diversement jugé.
L'ombre de pouvoir que le gouvernement grec avait conservé en Italie jusqu'à la seconde moitié du onzierffe siècle s'était évanouie en 107 1 . Les Mor-
(*) Toyes Ubeso, BUL du BathMmifm.
ttiands avaient alors définitivementfondé leur royaume de Sicile. Non contents d*étre maîtres de la basse Italie, ils éitaient venus inquiéter les Byzantins jusque sur le continent de l'ancienne Grèce, à Durazzo. Telle était la position déplorable de l'occident de l'empire. Le nord ne valait guère mieux. Les BuU gares , quoique devenus chrétiens, n'en étaient pas moins de très-inquiétants alliés ; les Russes poussaient des pointes jusqu'en Thrace. Le lien religieux était aussi relâché que le lien politique entre Rome et Constantinople. Après bien des luttes de prépondérance entre 1 evéque de Rome et le patriarche de Byzance, on en était venu a la fin à s'anathématiser mutuellement. C*en était fait I les deux églises avaient rompu , et le schisme s'était déclaré irrémédiablement en 1054.
L'empire des Grecs n'avait donc , pour ainsi dire, plus qu'une capitale en Europe, capitale monstrueuse d'un gouvernement en dissolution, capitale qui n'avait plus qu'un grand nom pour soutien, et qu'une populace effrénée pour défenseur. Voyons maintenant ce qui lui restait en Asie.
Ce qui prouve évidemment la faiblesse Ignominieuse de l'empire Byzantin, ce int la faute inconcevable que ces princes commirent de s'adresser aux Turcs dans leurs querelles intérieures.
C'était reconnaître la supériorité de ces nouveaux venus , auxquels il avait suffi de trois grands princes pour établir leur puissance. C'était abdiquer toute domination future sur des provinces remplies de Grecs pourtant , dont les riches cités auraient uû être déifendues une par une, comme autant de jovaux de la couronne de Constantin.* Malgré tant de raisons de lutter jusqu'au dernier soupir, les armées byzantines avaient reculé pas à pas devant la cavalerie d'Alp-Arslan et de Melik-Schah ; et> lorsque Soliman, cousin de ce dernier, devint maître de l'Arménie et de la Phrygie, loin de le combattre encore, on vit des compétiteurs du trône de Constantinople s'adresser à leur ennemi pour iuger entre eux, et ne devoir leurregnedf'uDJour qu'à l'appui intéressé d'un sultan mabométan. Aussi adroit politique qu'habile soldat, Soliman re- .connut l'avantage qu'il avait à s'occuper
UUmVERfl.
des affaires des Byzantins. Or tandis que les empereurs' de ceux-ci étaient occupés en Europe, Soliman promena dans TAsie mineure abandonnée un faux prince Romain , rcTétu de la pour* pre et des brodequins rouges, costume distinctif des empereurs de Constantinople ; et , à la Êiveur de cette fourberie grossière, il entra sans coup férir dans plusieurs villes grecques, qui ne savaient plus à qui obéir. Puis , dès qu'il s'était emparé de ces cités décou* rsiîées, Soliman les fortiOait, et leur laissait garnison. En même temps, en approchant de plus en plus de Gonstan* tinople, il rendait les déOlés des montagnes et les passages des rivières infran« ehissables à l'avenir. Aussi, à mesure que les Turcs s'avançaient, ne pouvaiton pins espérer ni leur retraite, ni leur expulsion {*).
En6n , lorsçiue les diverses rérolu* tions de palais furent terminées dans B^zance, le perplexe empereur Alexis se vit obligé de confirmer à Soliman ses acquisitions faites par la ruse, aussi bien que celles obtenues par les armes. Malheureux prince, qui ne s'apercevait pas que ces acquisitions successives formaient l'Asie mineure presque tout entière ; que l'empire des Turcs s'étendait alors jusqu'à Nicomédie, c'est-à-dire jusqu'à soixante milles de Byzance ; que cet empire possédait trois capitales chrétiennes , Nicée , Iconium , Césarée , et que Trébizonde seule, défendue par ses monts escarpés et ses rivages difficiles, demeurait eomme unique colonie . grecque , mais séparée de sa métropole par une masse infranchissable d'ennemis.
Quafat à la Syrie , divisée entre plusieurs émirs, elle n'avait plus aucun rapport avec Constantinople : Antioche avait fait sa soumission ; Jérusalem était la proie des Turkomans; Tyr, Sidon, Ascalon et quelques autres villes maritinies appartenaient aux musulmans d'Egypte : désormais il n'y avait plus de communications possibles ni par mer ni par terre entre Tempire Byzantin et ses frères en religion. Un miracle seul pouvait sauver la chrétienté en Orient : ee ne fut pas un empereur qui le tenta, ee fut un moine , Pierre l'Ermite.
^ISIBB L^SBIDÏB.
Pierre, surnommé dans Thistof re ^£^ mtte et par ses contemporaiQs Coucoqpiètre, c'est-à<lire Pierre l'encapu* henné, étaitun homme d'une taille exiguë, d'une figure commune , d'une allure triviale, d'une tournure grossière. M^is um flamme intérieure s'allumait parfois dans ses yeux , et imprimait un cachet énergique à sa physionomie ; mais une vivacité habituelle dans le geste , une abondance diffusa mais continue dans la parole, donnaient à toute sa personne un caractère singulier de résolution et d'entraînement. Nature inquiète, exigeante, Pierre avait tour à tour cliercfaé le bonheur dans la vie des camps , dans la vie de famille, dans la vie des cluîtres. Soldat sans talent, mari sans amour, il n'avait trouvé sa vocation que dans les pratiques austères de l'état ecclésiastique. Son esprit , dégrossi par quelqties années d'étude, trouva dans les méditations claustrales un aliment dangereux maia puissant. Il s'exalta Jusqu'au délire, il s'attacha à la religion jusqu'au fani^ tisme ; et c'est par le jeûne, la prière, le silence, la solitude et les macératioos qu'il se prépara au pèlerinage qui devait l'immortaliser r).
On n'a pas conservé la date du premier départ de Pierre pour Jérusalem.
Cet ermite de Picardie, né à Amiens, retiré sans doute dans un couvent de cette ville ou des environs , était encore trop obscur pour occu^r ses con> temporains. Toujours est-il qu'il put parvenir jusqu'à la cité sainte. Là il fut frappé plus que tout autre de la misère des Chrétiens, de l'état de décadence des objets de leur culte, de l'insolence et de l'avarice des Turkomans , de leur avidité -^uand on leur cédait , de lear cruauté à la moindre résistance. Le sentiment de la désolation se mêla dans son cœur à une sorte de sentiment de vengeance. Si le moine se lamenta en lui, l'ancien soldat se révolta. Ce fflt avec ces émotions diverses qu'il alla trouver le patriarche Siméon. Ce dernier était un vieillard d'autant plus vénérable qu'il avait souffert avec plus de eourage de nombreuses peraécuttooi.
OToyez de Guignes, ITirlQiivdèiifiiM^ele. (*)T<V« CMUanae de 1^ at AlkcfC d'Ali.
qu^Ortok avait un jour ar- 9 église , traîné par les cho* 'en prisoD et dont la loogua iicarcératioQ n*avait été pour m moyen nouveau d'extorrgent aux ouailles désespé* i heureux pasteur. Pierre, a iméoo , s'abandonna à touta de son âme et à toute la sa nature. H pleura , il déioit par promettre au pa« ; les guerriers de rOccidenI au secours de la cité sainte.
finesse, plus étrangement par un moine sans missiooi é, sans génie * et qui pour* isal Siméon, électrisé par ne de Pierre , s'engagea à pe et à certains princes de ierre jura d'intéresser les
malheurs des Chrétiens
de lés entraîner à la déli« int sépulcre. Puis, s'écbaufi idée , n'en considérant ni
ni les résultats douteux « nt dans ses prières aossi 18 ses réyest^ Pierre finit der à lui-même <}ue Pieu is sa cause en main. Enfin exaltant de plus en plus , re Jésus-Christ lui disant ; che ; va annoncer les tribunon peuple : il est temps viteurs soient secourus et 3UX délivrés {*). » va l'Europe disposée et la . Le goût des pèlerinages rs en augmentant, on rs plus vivement que ja- 9ointement de ne pouvoir vec grand peine jusqu'à de n'y entrer qu à force ; le monde, d'ailleurs, les les petits, les bons comme siraient voir la cité sainte :
mède a tous les maux, la tous les péchés. Or, à l'éades, les observancesreli* iieu de vertus pratiques, is les désordres les plus
dans les plus sanglants, lait , après avoir commis tés, les laver complète*
t d'Aix, Bùtoire dt VexfédU
ment par la pénitenee. Ainsi étaient tournées les rigueurs de la religion, ainsi étaient éludées ses lois. L'interprétation même qu'on en donnait servait le vice, et permettait aux passions de se déchaîner, quitte à se laisser renchalner de temos à autre. On faisait deux parts de soi, Pune démoniaque , l'autre catholique ^c'était toujours le diable qui vous entraînait au mal, et Dieu ne servait qu'à enregistrer , par un des sacrements de son Église, le nombre des révoltes de la chair ! Le fanatisme des esprits étant donc mêlé à la corruption des mœurs, on regrettait doublement de ne pouvoir plus faire le voyage en Palestine , qui , d'une part, flattait l'instinct aventurier du plus grand nombre, et, d'autre part, accordait d'avance l'impunité à tous les vices. Quant au pape au(]uel s'adi-essa Taudacieux ermite, c'était Urbain II, élève de Grégoire VII , sentant comme lui que des expéditions religieuses en Orient ne pourraient être que favorables à la papauté. Aussi lut-il avec attention les lettres pathétiques du patriarche Siméoo, écouta-t-il avec patience les déclamations de Pierre, et autorisa- t-il ce dernier à prêcher les peuples, et i les appeler à la vengeance de leur$ frères de Syrie. Fort de cette autorisation, l'aventureux pèlerin commença incontinent son OMivre.
C'était bien l'homme qu'il fallait pour tourner tous les esprits en Europe que ce Coucou piètre moitié moine, moitié soudard , ou {)lutôt soldat converti, qui avait conservé sous le froc les allures brusques et violentes des camps. Il s'en allait par les chemins, en Italie et en France , monté sur une mule , tête et pieds nus, avec un manteau de bure par-dessus une robe de bure aussi et ceinte d'une corde épaisse. Son passage seul par les villes et les villages faisait déjà événement. On le suivait , on s'attroupait autour de lui ; et quand il s'était formé un auditoire, aussitôt il prenait la parole, et commençait ses éloquentes jérémiades. A ceux-ci il reprochait avec véhémence leurs vices , leur apathie à sortir de la voie infernale; à ceux-là il peignait les malheurs des Chrétiens de Jérusalem, les outrages r^ nouveles chaque Jour contre les lieux que la mort du Qirist avait sanctifiés^
L'UNIVERS
Il preDait les uns par la terreur, les autres par la vengeance. Il s'adressait à la pusillanimité comme au courage, il promettait à tous le paradis, s'ils venaient à délivrer le tombeau de leur divin maître. Ces discours mêlés de promesses et de menaces , de larmes et de cris , de malédictions et de prières, devaient nécessairement produire un
grand effet sur les masses. C'étaient es drames auxquels les spectateurs étaient appelés à prendre part. Aussi , plus Pierre avançait, plus la foule l'entourait, écoutant avec avidité les paroles hyperboliques par lesquelles il invoquait tour à tour Dieu, les saints et les anges, par lesquelles il évoquait Sion et le Calvaire, le mont des Oliviers et la grotte du saint sépulcre, toutes idées qui frap* paient l'esprit des multitudes, toutes images que chacun saisissait avec transport. Bientôt le succès de Pierre fut tel qu'on le prit pour un saint, presque pour un prophète. On lui demanaait sa bénédiction; on voulait au moins toucher son grossier manteau : les plus fanatisés arrachaient quelques poils à sa mule, et les conservaient comme des reliques. La fièvre populaire en était à son paroxysme , et il ne fallait plus qu'un signal pour soulever les masses (*).
CONGILBS DE PLÀISÂNGB BT DE CLER- MONT.
Cependant la prédication de 'Pierre l'Ermite n'avait ébranlé que les fins fonds de l'Europe; il fallait aussi que le faite orgueilleux des nations , c'est-àdire les fiers suzerains et leurs puissants vassaux fussent à leur tour intéressés , touchés, entraînés. Ce fut l'empereur de Constantinople, Alexis Comnène,qui se chargea de cette tâche. De plus en plus inquiété par les Turcs, voyant son empire lui échapper lambeau par lambeau, il écrivit des lettres lamentables à plusieurs seigneurs d'Orient , leur annonçant en quelle décadence était la chrétienté dans les lieux où s'était accompli le martyre de 1 homme-Dieu, où TÉvangile avait trouvé ses premiers disciples, où la vieille Église avait été nasuère si puissante et si dévouée. Abdiquant
' n Voyei l'abbé Guibert, Gêiia DH per 'Ffamoi,
même tout orgu^t personnel , véritable miracle pour un prince byzantin, il consentait à perdre la couronne, à la céder à un plus digne , fâtce un Latin ,
Elutôt que de voir les sectateurs de Maomet trôner dans sa capitale. Quelle phénoménale humilité! Mais ce n'était pas là le seul mobile que le rusé et craintif Alexis invoquait en feveur de son empire en dissolution. Il s'adressait aussi à la dévotion de tous , les conjurant de sauver des mains du démon les reliques saintes dont Constantinople était remplie. Puis, ne croyant pas encore assez faire en excitant la piété et l'ambition de ceux ^u'il appelait à son secours, il leur parlait aussi des richesses que renfermaient ses trésors , offrait à chacim de leur en distribuer une partie, et en venait même jusqu'à vanter la beauté des femmes grecques, qui devaient
J)ayer de leur amour les exploits de eurs libérateurs. Tout était mis en œuvre , toutes les passions étaient flattées à la fois (*).
Outre ces lettres particulières, envoyées à divers barons et seigneurs, Alexis adressa au pape une supplique par l'entremise de plusieurs ambassadeurs. Il cherchait à attendrir le coeur d'Urbain II en faveur de la nouvelle Sion, et en faveur des Chrétiens, esclaves dansdes pays où leurs pères avaientcooimandé. Cette supplique impériale, qai coïncidait d'ailleurs avec celle du patriarche de Jérusalem et avec la prédica- \ tion de Pierre l'Ermite , décida le pape à convoquer un concile dans la ville de Plaisance. Quoiqu'il vînt une grande foule à rappel d'Urbain II, plus de deux cents prélats, de quatre mille prêtres et de trente mille laïques, quoiqu'on ait été obligé , vu le grand 'nombre des assistants , de s'assembler dans une plaine voisine de la ville, quoi qu'aient dit des dangers de la chrétienté les ambassadeurs d'Alexis d'abord et le pape ensuite, le concile n'arrêta aucune ràolution relative à la guerre contre les Musulmans. Le cierge avait dans cette réunion bien d'autres affaires en train, plus pressées, plus inquiétantes : les envahissements du spirituel par rempereur d'Allemagne, et les efforts ,
(*) Yoyes Anne Gomnène, AUùêk
anarchîques de rantipape Guibert.
I^e secours que réclamait si piteusement Alexis Comnène fut donc ajourné.
C'est qif aussi Plaisance n*était pas la ville à laquelle il fallait demander une guerre lointaine, guerre qui ne lui paraissait ni utile, ni juste peut-être. G*est qu*aussi les Italiens n'étaient pas une nation qu'on pouvait si facilement détourner de ses affaires , enlever à ses fécondes campagnes, distraire de son avenir, qui, mali^ré les troubles féodaux et les difficultés de la papauté, poiutait déjà brillant et productif. Les Italiens, d'ailleurs , ceux des côtes et des îles particulièrement, avaient, au onzième siècle, d'habituels rappcirts de commerce ay^ec les Arabes tant d'Espagne que de Syrie. Us leur achetaient directement les produits de leur industrie, allaient ches eux étudier les sciences exactes et la médecine, et empruntaient même de la poésie à leur imagination comme de relégance à leurs mœurs. Les deux esprits, Toccidental et roriental, pouvaient ainsi profiter Tun de l'autre, au bénéfice de leur destinée réciproque et de leurs progrès particuliers ; tandisque, par des irruptions fanatiques et sanglantes , tout tendait, au contraire, à s^ioigner, à se diviser : les éléments civilisateurs devaient ainsi se disjoindre pouf longtemps, loin de s'amalgamer pour le bonheur de l'humanité. JiCs Italiens donc ne pouvaient qu'être sourds, soit par instinct, soit par prévision , lorsqu'on leur parlait d'expéditions équivoques, de luttes violentes, et dont ils ne distinguaient pas le profit (*).
Mais Urbainll , sollicité de plus en plus par les ambassadeurs du prince byzantin, ému des souffrances que chaque pèlerin de retour de Jérusalem étalait aux yeux de tous, décidé d'ailleurs par l'agitation frénétiqueque les prêches de Pierre l'Ermite avaient soulevée au delà des Alpes, convoqua un second concile, cette lois, seulement, au centre même des pays fanatisés , à Clermont en Auvergne. La (ouïe fut aiissi considérable qu'à Plaisance ; bien différente néanmoins quant à la composition , à l'esprit , aux intentions. Plus de vaine cunosité , plus de préoccupations per-
n Voyez la ColleeUon des conciles.
16* Livraison. (Sybie moderne.)
sonnelles, plus de calculs individuels:
une ardeur et une abnégation générales, une dévotion farouche , l'attente solennelle d'un grand événement. Dans les préambules du concile, le peuple montra une indifférence profonde, quoique pourtant il se soit agi d'excommunier un roi, Philippe l de France , de mettre un frein aux vengeances particulières en renouvelant la trêve de Dieu. Qu'importait à ce peuple qu'on frappât un des plus petits et des plus incapables princes de l'Europe 1 Que lui importait de même qu'on lui assurât la vie sauve, cette vie terrestre de misère et de privations qu'il ne demandait au Créateur qu'à quitter pour l'autre! C'était bien de trêves qu'il fallait s'occuper : tout respirait la guerre, et la guerre la plus longue, la plus haineuse, la plus barbare! Cétait bien la tranquillité ici-bas qu'il fallait diercher : le peuple ne tendait qu'au ciel (*) I
Enfin, à sa dixième séance, le concile prit tout à coup une attitude populaire. On vit sortir de leurs palais le nape et ses cardinaux , les chevaliers et leurs écuvers. ils s'assemblèrent sur la grande place de Clermont. La foule les y attendait. Elle était sombre quoique exaltée, elle était taciturne quoique impatiente. Pierre l'Ermite parut avec son manteau de bure , son froc et sa corde, ses pieds nus, sa tête chauve. Un frémissement courut dans la place, et dans les rues étroites et toutes remplies qui y aboutissaient. Le peuple était satisfait, son saint allait parler. Pierre reproduisit avec plus de verve que jamais ses véhémentes déclamations , ses apostrophes énergiques , tout le répertoire qu il avait promené un an durant par les chemins. L'émotion devint générale. On pleurait sur les malheurs de Sion, on injuriait ses ennemis , ou jurait leur extermination : le lion populaire se ramassait sur lui-même en grinçant des dents. Après l'apôtre de la violence, le vicaire de la justice prit à son tour la parole. Il fut adroit et éloquent. Sans calmée le délire de la multitude , il sut le diriger, il invoqua le Seigneur des armées, eV dénonça en son nom les
(*) Voyez Ordéric Vital Histoire ecclénastique,
LUPÎIVER&
maudits qu'il fallait frapper, les fils de r Egypte esclave y ceux qui ne devarent ressusciter que pour seroir depaUle au feu éternel. Puis il appela à sou tour 4a pitié de tous sur les concitoyens de f Homme» Dieu. 11 montra le temple du Seigneur traité comme un homme infàme^ et les ornements du sanctuaire enlevés comme des captifs. Puis encore il évoqua les ombres des iMachabées, et promit que le courage des guerriers dii Clirist deviendrait plus fort que la mort même. Enfin il termina par ces paroles du Se'gneur : Celui qui aime son père ou la mère plus que moi n'est pas digne de moi. Quiconque abandonnera sa Kiaison ou son père y ou sa mère, ou sa Je ims , ou sts enfants , ou son hé* ritagj, pour mon nom, sera récom* pensé au otntuple, et possédera la vie éle7 ..eUe Ç'}.
tjieu le veU ! répondit unanimement la foule; et cette exclamation, répétée de ville en ville, devint le mot d'ordre d'une guerre qui dura près de deux cents ans. L'exaltation des assistants était à son comble; Tindi^nation, Tardeur guerrière, le fanatisme, unissaient tous les esprits dans la même idée : le combat. Urbain 11 voulut sanctilier cet élan générai, ordonna te silence, Tobtint,et prononça une formule de confession générale. Alors cette multitude, aussi pieuse qu'ardente, se prosterna dans la poussière, se frappa la poitrine, et réclama l'absolution. Klle lui futaceordée : et cette rémission de tous péchés devint dès lors le privilège des expéditions en Palestine. Adhémar de MoDteil, évéque du Pu3[, supplia le pape de lui remettre la croix qu'il tenait a la main. Il le fit; et chacun immédiatement voulut aussi avoir sa croix. On s'en attacha en drap ou en soie rouge sur l'épaule droite. Les barons s'en placèrent sur le front du casque. Les plus superstitieux s'en appliquèrent sur la Chair avec un fer brûl int. Tous s'appelèrent croisés y et Tinvasion qu'ils allaient entreprendre, croisade.
Cependant un chef était indispensable à Timmense mouvement qui se préparait. Lafoule aurait voulu le pape ;
(♦) Voyez Robert le Moine, Histoire dèJérutalem.
W s'y réiusa : énigme nistoriqne, qu*AJ est Bien difûcile d'expliquer. En se me^ tant à la tête de la révolution qui éclatait, Urbain II aurait pu s'en rendre maître. Toujours au moins eût-il empêché l'anarchie première dans laguelle elle tomba. Mais la papauté n'était pas encore assise en Europe ; était-il raisonnable de la transporter brusauement en Asie ? Mais l'empereur d'Allemagne l'attaquait, l'antipape Guibert la dédoubldit ; le vicaire de Dieu pouvait- il jouer le présent menaçant pour un avenir incertain? Urbain H déclina la responsabihté qu'on voulait faire peser sur lui, et se contenta de nommer Adhémar de Monteil, évéque du Puy, son légat apostolique auprès de la croisade. Cet évéque était un homme de cœur : nous le verrons à l'œuvre.
Sans participer personnellement à l'expédition , le pape voulut du moins l'ordonner. La scèue que nous venons de raconter 9e passait en novembre 109â. On fixa le départ de la croisade à l'Assomption suivante. C'était le temps nécessaire pour reunir une armée régulière. Mais le peuple était plus pressé et moins clairvoyant que le pape, et il devait devancer I heure. Urbain II s'occupa avec sèle des préparatifs et de la discipline de la croisade. Il mit sous la protection de rÉsIise et des apôtres de Rome, saint'Pierre et saint Paul, la personne, la famillo et les biens de chacun des croisés. Il fit déclarer par le concile que tout acte de violence commis sur un soldat du Christ serait puni par l'anatlièine. Il régla les rapports des eliefs avec les soldats t et leur recommanda le secours mutuel, c'est-à dire la fraternité de r£vangile. Ces diverses prescriptions étalent bonnes : mais n'était-ce pas dépasser en même temps les bornes du pouvoir religieux et de la justice humaine que d'établir que tout croisé oe pourrait être poursuivi pour dettes pendant toute la durée de son expédition?
^ 'était-ce pas compromettre l'état social que d'affranchir les croiflé^ -de tous impôts? N'était-ce pas ébranler tout pouvoir politique que de ne remettre qu'à la juridiction religieuse la répression des crimes et délits, et jusque l'arbitrage entre le seigneur et son vassal? De pa- ^ reils privilèges étaient trop excessifs
pôurétrg maihténtis, et il né pouTiit en résulter que Tanafcliie d*abord et lé despotisme ensuite (*).
Ainsi, eu voulant trop faire, le pape dépassa son but aa lieu de Tatteiudre.
Mais Urbain 11 ne préfoyait pas Tin* ctQ lie qui couvait , et dont le premier brandon s*était allumé en sa présence.
Il se méGait de la persévérance populaire ; et de crainte de voir avorter la croisade, il suspendit le glaive de re}icommunicatioa sur la tête de ceux lui ne tiendraient point leur promesse le départ. Il doutait, le prudent et méfiant Italien , il doutait encore , et cinq mois après son discours sur la place de Clermont, un million d'âfhes s*échappaient de l'Europe avaut le jour qu il avait ûxé.
SBBAVUUfBRT DK I.*BUBOPB.
Aucun ébranlement social ne fut plus profond^ aucune résolution populaire ne lut plus prompte, aucune unanimité ne fut plus miraculeuse que Tebranlement, la résolution , Punanimité de TOccident à la fin du onzième siècle. Une fois appelée de son nom , la croisade fut imoiédiatement Tidée , la volonté , le but de tous. La Palestine devenait encore une fois la terre promise. Le pauvre y espérait les aliments qui lui manquaient, le serf y voyait des terres fécondes au Heu de sa stérile elèbe, le seigneur ruiné î rêvait un fief, le baron un comté, le comte un trône. Cette rage des combats que rÉçlise s*était efforcée de réprimer jusqu alors, elle l'autorisait enfin, la plupart de ces nobles, aussi pillards qu'insolents , homicides parfois , despotes toujours, avaient la conscience chargée de crimes, et, comme dit Montesquieu, on leur promettait de les expier, en suivant leurs passions dO' niinantes. Aussi ce fut avec la rapidité de réclair que la sanction papale se répandit de pays eu pays, de ville en ville, de boiirg en bour^, de bouche en bouche.
Cétait ta guerre pour les belliqueux; c*était Témi^ratioQ pour les misérables; c'était la liberté pour les esclaves :
chacun se prépara à partie. Le mari s^apprêtait à laisser sa femme, le père
y\ Voyei Flfury, Oiscoun tur PUiêUrire ec-
set enfants ; et la femme désolée, et les enfants inquiets, se promettaient da suivre le clief de la famille. Il y avait encore en ces tempe confession et pénitence publiques; les coupables préféraient se joindre à Texpédition samte que d'avooer leur honte à la face du soleil. Souvent le clergé, scandalisé des désordres des seigneurs, leur intimait Tordre, pour se réconrilier avec le ciel, d'entrer dans un cloître; ces seigneurs choisissaient naturel lemeut la Kuerre, leur passion, plutôt que la retraite, leur terreur. Les moines aussi, fatigués des rigueurs de leur couvent, et apprenant qu*on pouvait faire son salut eu se dirigeant vers Jérusalem, demandaient immédiatement la croix. Les prédicateurs de la croisade , afin d*agir selon leurs paroles , prenaient la résolu*^ tion de suivre leur troupeau dans le pèlerinage armé. Les prêtres ambitieux songeaient n un évéclié en Asie ; les e^ mites eux-mêmes espéraient 8*y sano> tifier plus vite : aussi, seigneurs et serfs, prêtres et moines, criminels et cénobites, tous faisaient leurs apprêts. Ceux ci engageaient leurs terres; ceux là vendaient leurs meubles. Le pauvre échangeait son chaume pour une arme quelconque , le riche son château pour un équipement militaire et de For. Les juifs gagnèrent énormément; ils payèrent bien cher plus tard ce gain inattendu (*).
Le délire générai I s'accrut pendant tuut Thiver de l'an 1095; et dès le printemps suivant toutes ces masses s'ébranlèrent à la fois. C'étaient par toutes les routes des bandes confuses et successives. La plupart allaient à pied ; quelques-uns sVn venaient sur des chariots trahies par des bœufs ; le plus petit nombre était à cheval. Ceux-ci côtoyaient les rivages de la mer sur des barques pontées ; ceux là descendaient les fleuves sur des trains de bois. De mœurs, de' langage, de eostume diftérents, ils offraient le mélange le plus inextricable. On en voyait tout couverts de fourrures ; d'autres à peine vêtus d'un haillon de toile. Tels étaient armés de lances, bu d'épées , ou de javelots , ou de masses de fer ; tels seulement de pieux et d'instru-
(*) VqveE Robert le Moine , Histoire de Jé^u- «a^em ;Baudrl, Histoire de la prise de Jéru' àa<«m;eirabbé6uib«fft, QfUOmperFnmcoe,
L'UNIVERS
ments aratoires. Il y en avait qui marchaient au son des clairons et des trompettes ; il y en avait qui chantaient des psaumes et des cantiques. Depuis la mer du Nord jusqu'au Tibre, depuis les bouches du Rhin jusqu'aux Pyrénées , ce n'était que populationsi en marche.
Ces masses s augmentèrent encore en allant. Leur exemple était contagieux :
on les suivait malgré soi. Des villages entiers se mirent en route, emportant provisions , meubles et ustensiles. Mais cette foule s'entendait à peine : on ne se reconnaissait souvent comme chrétien qu'en formant une croix avec deux doigts de la main. Ceux qui pouvaient se parler s'excitaient, s'enflammaient, en se racontant des miracles. Les uns avaient vu des étoiles se lancer vers l'Orient en tombant des cieux. D'autres avaient été dirigés pendant la nuit par des feux qui couraient dans l'air.
.Ceux-ci avaient remarqué des nuages sanglants se grouper à Thorizon oriental. Ceux-là avaient aperçu une comète sous la forme d'un glaive colossal. Puis c'étaient des tours et des remparts, des armées se combattant qu'on distinguait dans le ciel. Puis des apparitions de guerriers religieux : David et les Machabées, Constantin et Charlemagne.
Ce dernier même aurait encouragé les chrétiens à la bataille, et leur aurait promis, de se mettre à leur tête. Illusion de tous les esprits, accord de toutes les volontés, entraînement universel de TËurope vers l'Asie , voilà le spectacle qu'offrait l'Occident au printemps de l'année 1096.
l'ARMÉB de PIEBBB l'BBMITE.
Pierre l'Ermite n'avait pas cessé de prêcher la croisade après le concile de Clermont. Il s'en allait toujours par les chemins, avec le même costume d'orgueilleuse humilité, entraînant à sa suite une foule électrisée par ses paroles. Enfin, lorsqu'il fut parvenu entre la Meuse et la Mose'.le, cette foule , grossie
8ar des groupes successifs, comme un euve par des affluents nombreux , formait déjà presque une armée. Armée singulière , assurément ! composée tout aussi bien de femmes, d'enfants^ de vieillards, que d'hommes capables de porter les armes ! Armée, ou plutôt mi-
gration de pauvres hères se déplaçant pour vivre, de serfs fuyant l'esclavage, de vilains fuyant la misère, d'ambitieux de bas étage trop tarés pour réussir dans leur propre pays, de mendiants, de vagabonds , de ^ueux de toute espèce , qui se promettaient le massacre , le pillage et le viol , et , en petit nombre, de quelques braves gens exaltés, de quelques esprits faibles fanatisés par les prédications ! Cette populace , en état permanent d'émeute , ne se contenta bientôt plus d'écouter Pierre l'Ermite. Elle voulut marcher en avant , partir pour sa conquête; et,' dans son ignorance grossière, à défaut de chef, elle prétendait qu'une chèvre et une oie lui suffiraient pour la mener à Jérusalem. De gré ou de force il fallut bien que Pierre rErmite cédât à la tourbe qu'il avait excitée. De moine il passa général.
Plus de cent mille âmes, venues de la Champagne , de la Bourgogne , de la Lorraine , de la Flandre , se rangèrent sous son commandement. Pierre l'Ermite eut pourtant le bonheur de trouver un homme dans cette multitude, et d'avoir ainsi un lieutenant sur lequel il pouvait se reposer. Cet homme était un chevalier appelé Gauthier Sans Avoir.
Son surnom disait sa misère ; son étatmajor prouvait sa faiblesse : il n'avait avec lui que huit cavaliers. Tel qu'il fut, il devint fort utile à Coucou-Piètre. Celui-ci le chargea de diriger les mouvements de Tavant-garde, c'est-à-dire la seule chose difOcile et chanceuse de l'expédition jusqu'à son arrivée en Orient. A leur passage en France et en Allemagne , les masses , qui suivaient Pierre rErmite, ne rencontrèrent que secours et protection. Elles vivaient d'aumônes, et pouvaient jusqu'à un certain point se permettre le vol au détriment des juifs, acte qui n'était alors regardé que comme une application permise de la loi du talion. La route pourtant parut longue au plus grand nombre. L'armée laissait partout des traînards ; les femmes surtout et les vieillards souffraient beaucoup et restaient pour la plupart en chemin. Et cependant les pèlerins n'étaient reçus encore qu'avec allégresse et faveur, ifs étaient en pays chrétiens; et de nouvelles recrues arrivaient sans cesse pour remplacer les infirmes et ceux qui
ourageaient. Mais' une fois paren Hongrie, i*armée de Pierre te fut tout étonnée de trouver rivages du Danube et de la Save alters oui lui barraient la route C), ique devenus chrétiens, quoiit eu à leur tête un roi canonisé, tienne, les Honerois n'en goû- )as plus la croisade. Us n'avaient oropris cette e\pédition si loins oe se souciaient pas trop d*aiivoir leurs prairies envahies par éede gens de toute nationalité et i origine, qui demandaient imment leur subsistance, et dont ;e devait avoir pour moindre inmt de rendre infertiles les les piétinées par une foule im- Malgré les efforts de Gauthier )oir, son avant-garde , mal discommit quelques méfaits , et en conséquence plusieurs rei ! Gauthier fut assez prudent i pas tirer vengeance , et pour plus en plus sa marche. Mais plaines de la Hongrie, les pèlevèrent les forêts épaisses de la
e chrétiens aussi, mais de !on! les Bulgares n'en avaient cela plus d'affinités avec les ux. Farouches, indépendants i)arbarie, les Bulgaresn'avaient qu'à souffrir de leurs rapports qu'on appelait encore les Ro- Bas- Empire leur avait fait le guerre. Basile avait eu la 'ordonner au*on crevât les )ze mille de leurs prisonniers.
té, les Bulgares, ayant tué un )) zantin, avaient enchâssé son i (Je l'or , et s'en servaient de nneur dans leurs orgies. En Slaves d'origine, ils détes- ;i bien les Grecs que les L41virent qu'avec des yeux hosée chez eux de la première sroisés.
it Gauthier Sans Avoir monirs rintention de maintenir ) paix ; mais sa troupe était le pour écouter désormais la raison et de la justice. Le
Souverneur de Belgrade ayant refusé es vivres aux pèlerins, ceux-ci, poussés par l'indignation et le besoin, quittèrent ' les rangs confus qu'ils formaient encore , et s'éparpillèrent dans les campa- {;nes. Libres alors de tout frein , ils enevèrent des troupeaux , et égorgèrent impitoyablement ceux qui voulurent détendre leur bien ou leur maison. Ces excès poussèrent à bout les Bulgares.
Leur cavalerie tomba sur ces bandes spoliatrices et meurtrières, les poursuivit avec acharnement, les massacra sans miséricorde. Une église , où cent quarante croisés avaient cru trouver un asile, fut livrée aux flammes par les Bul-
gares eux-mêmes. Gauthier Sam Avoir y )in de réparer cette délaite méritée de quelques-uns de ses soldats , s'engagea immédiatement dans les bois et les marais avec le reste de sa troupe. La répression que leur avait attirée leur premier forfait , les lassitudes de la route, les angoisses delà faim avaient rendu aux croisés plus de souplesse et de résignation. Ils se grou()erent de nouveau autour de leur chef, lui obéirent avec soumission, et ce fut en suppliants qu'ils s'adressèrent aux gens de Nissa.
On fut touché de leur misère; on vint à leur secours ; et ils purent traverser les Balkans avec beaucoup de peine sans doute, mais au moins avec des vivres. EnGn, après plus de soixante jours de privations, de fatigues, de froidure excessive dans les montagnes de la Bulgarie , de chaleulr accablante dans les plaines de la Thrace , ils arrivèrent devant la première enceinte de Constantinople , où l'empereur Alexis Comnène leur permit d'établir un camp jusqu'à ce qu ils fussent rejoints par leurs irères (*).
La troupe de Gauthier Sans Avoir avait été plus que décimée. La rigueur des saisons, les tortures de la faim, les représailles de ceux qu'elle avait attaqués, l'avaient réduite de moitié.- Elle avait semé toute sa route de cadavres , et la dépouille de quelques-uns de ces derniers devait causer le malheur de l'armée de Pierre l'Ermite. En entrant en Hongrie, les pèlerins, dont l'esprit
uillaume de Tyr, Histoire de ce au delà des men^ etc.
(*) Voyez Tadebode, Histoire du voyage à Jérusalein.
L'IJAIVIKS.
dindlicMin*, ée Imenee, d'avidité A*avait fait qu'augmenter à travers la Bavière et VOsterreieh (l'Autriche), commençaient déjà à se lasser des parolei creuses de leur général missionnaire, qui ne suffisaient plus pour lef nourrir. Le premier enthousiasme religieux était passé, le zèle évanoui, toute proven^le épuisée : niarcher en avant dans la las« situde pt ta iiiii»ère paraissait bien dur ; s'en retourner à travers des pays désiU liisioiinés sur le compte de la croisade paraissait impossible. Des rumeurs, sour* des d'abord, se répandirent de groupes en groupes-, puis ou en vint à $0 plaindre tout haut, à murmurer, à Linsphémer ; une sédition terrible sembla imminente. Le premier prétexte devait la faire éelater. Ou trouva ce prétexta devant Semlin, dont les habitants avaient eu l'imprudence de susuendre à Tune des portes de leur ville les dé* pouilles de seize croisés pillards. A cette vue, les plus mutins se soulevèrent.
Pierre L'Krmite perdit la tête; et, au lieu de comprimer la révolte, il excita encore les passions de la multitude.
Le soi-disant saint prêcha la guerre , poussa au carnage; et son année se rua immédiatement sur Semlin. Etfrayés par cette subite ai^ression, les habitants senfuirent à travers les bois et les rochers qui défendaient Tun des cftésde la cité. Les letnrdataires, au nombre de quatre mille, furent égorgés
Êar la foule iurieuse, et le courant du ^ar^ube, entraînant !es cadavres de tant de victimes, alla donner à la Bulgarie d'horribles nouvelles de la croisade. C'était désormais Textermination au lieu de la fraternité. Les Hoiigrois prirent incontinent les armes. Leur roi, Koloman, réunit cent mille hommes, et marcha contre les massacreurs de Semlin. Cependant après plusieurs jours de débauche et de pilla$;e, les faux soldats de II croix, aussi lâches que cruels, loin d'attendre leurs sérieux adversaires, s'enfuirent en désordre à travers la Bulgarie. Ils e.«péraient se reposer, se ravitailler à Belgrade. Cette ville était abandonnée. Il fallut fuir encore comme des bandes de loups pourchassées. Enfin devant Nissa l'armée de Pierre trouva des remparts et des soldats. Elle n'eut pas d^abord le courage d'attaquer. On par-
leÉtonta. La viite «onM bien quelques vivres. Mail anot d« sa i«mettre en route, une centaine de croisa teutons se prirent de querelle avec quelques meuniers bulgares; ef, ne pouvant rien en obtenir par les menaces, il« mirent le feu à sept meulias. Cet incendie exaspéra les habitants de Nissa; et ayant marclié contre l'arrière-garde de Pierre, ils en eurent facilement rai? son , s'emparèrent de deux nulle dia* riots et d'un grand nombre de prisonniers. Pierre, qui était déjà parti avee le ^ros de sa troupe, s'empressa de re* venir sur ses f^as. Il voulut entrer ea négociation; malheureusement il n'avait aucune autorité réelle sur son armée, et tandis qu'il rappelait aux députés de Nissa le but sacré et les intentions pacifiques de son expédition, deux mille de ses hommes cherchaient déjà à escalader les remparts, malgré la trêve. Que fain contre de pareils brigands , sinon les combattre à mort? Les Bulgares, indignés, sortirent en masse contre ces fuc rieux, les attaquèrent énergiquement, lei divisèreut, et s'en défirent avec le glaive ou les noyèrent dans des bourbiers (*). La déroute des croisés fut générale.
Les femmes, les enfants, les vieillards, les chevaux , les bétes de somme et ju»> qu^anx troncs des aumônes de l'armét tombèrent entre les mains des Bulgares.
Pierre T Ermite s'enfuit avec cinq ceoU des plus sages sur une montagne des eo< virons ; et ce ne fut qu'avec la plus grands peme, en faisant sonner sans cesse \m clairons et les trompettes, qu'après plusieurs jours d'attente il put réunir autour de lui sept mille fuyards. Ainsi réduite, l'armée de Pierre se remit es marche à petites journées. Dix mille hommes avaient été tués devant Nissa , tout les baga^^es enlevés; toutes les compagnes des croisés étaient prisonnières. Ce n'étaient alors dans cette troupe vaincue que lamentations, pleurs et désespoir.
Elle se souvint enfin de Dieu : elle pria; elle se repentit ; t\iê devint soumise et modérée. Son état déplorable eut pour elle le bonheur d'inspirer la pitié aux nouvelles populations qu'elle traversa.
On indiquait aux bandes disséminées le rendez-vous commun ; on venait à
(*) ToyecrabbéGoil^rt, aettaDeiperJfnm^
SmiK B{CA)EE19E.
secours; m lei mettait dans lear n ; et ce fiit au nombre de trente hommei réunis ^u'iis entrèrent a Thrace. Là , Tempereur byzaiijr envoya des députés pour se re de leurs désordreii, et eu même leur annoneer. leur pardon. Le it et babiie Ale&is pouvait avoir d'eux , et les traitait en censé- . Pierre TErniite, qui désespérait expédition, rendit au ciel des de grâces de la conduite du lin grec, il pHcha de nouveau )é6; et cette tois Tayaut trouvée t humble , ce fut au chant des 38 et des palmes à ia main qu'il )ntinuep sa route.
A CJ&OISAPE pu GBIUB.
les premiers pèlerins qui s'éancés a la suite de Pierre TErle son lieutenant Gautliier Sans
eu partit bien d*autres bandes, 3rincipale8 furent menées^ Tune issionnaire nommé Gottsclialk, âr un indigne {urètre , appelé , et pnr un certain comte Émi- :scbalk était un fanatique dans de Pierre TËrmite, éloquent ) licence , énergique à force de 1 réunit autour de lui une vingnille hommes, composée cette idats hardis , mais grossiers ; >s, mais débauchés. Ces 'sou- Jélire, venus presque tous du et prévenus peut-être des qui avaient eu lieu entre les croisés et les Hongrois » agiqu'iis furent arrivés sur les Danube, comme slls étaient nennis. Ces derniers n^avaient mes av<*c eux; ils en enlevèils 8*abaradonnèrent à tant de à tint de rapines, à tant d'aslue le roi Roloman, sans déréalable, les attaqua avecfudéfeii dirent courageusement rs rencontres} et, comme t autant leur férocité que leur même temps que la force oa ntre eux ia ruse. Quelques 'ois vinrent dans le camp de s croisée « feignirent de les rères , et leur promirent le es vivres, s'ils consentaient
monieBtaaéaieiu désarmer.
Ces lourds Teutons, aussi stupides que brutaux « se laissèrent prendre à ceite amorce. Mais à peine eurent-ils remis leurs armes qu'on tomba sur eux avec rage, et que malgré leurs prières, leurs promesses, leurs larmes, ou les extermina sans scrupule : sévère mais Juste punition de leurs crimeis C) I >
{Néanmoins ou voyait toujours en Europe s'assembler des pèlerins armés, cherchant un chef et se dirigeant vers Jérusalem. Seulement, de plus eu plus, ces prétendues armées de Dieu se composaient d'hommes pervertis et barbares.
Après récume des populations venait leur lie. Après les fanatiques, les pauvres, les tous commandés par Pierre l'Ermite; après les soudards entraînés par Gottschalk, on vit s'acheminer vers la Palestine de véritables hordes de brigands. Ils s'assemblèrent sur le Rhin , et prirent pour chefs un prêtre sans conscience et un chevalier sans hoimeur, Folkmar et Émicon. Ces bétes féroces, declminées , s'en prirent tout d abord aux juifs. Ils les attaquèrent dans le sein même des plus grandes villes. Après les avoir pillés, ils les assassinaient, disant, pour s excuser que, les juifs étaient les véritables ennemis de la croix, les iheurtriers de Jésus-Christ. Le
{>euple, qui détestait la race Israélite, les aissait faire. C'était partout, à Verdun, i Trêves , à IVlayence, a Cologne, à Spir#, à Worms, des scènes de carnaj^e, de viol et de débauches. Ln terreur é ait telle, qu'avant l'arrivée de ces bandes furieU' ses, on voyait des familles juives au désespoir se préci{'iter dans les eaux ou dans les ilannnes pour échapper aux traitements infâmes dont les >oldats de Folkuiar et d'Éniicun les menaçaient.
L'anarchie était a son comble. Heureusement que , dans ce siècle de fer et de sang, le piergé présentait quelques liau* tes vertus,oftVait quelques grands cœurs, qui lui conservaient la supériorité sur les niasses intolérantes et farouches.
Plusieurs évéques \inrent au secours] des juifs (persécutés, ils leur ouvrirent} leurs palais, qui leur servaient d'asiles; et pour en arracher d'autves à leurs bourreaux ils prétendirent qu'ils s'é-
{*) Yove^ Àtb«rt d'Aix, iiifitçirt tff C*xpi4ir tion de Jérusalem.
L'UNIVERS
taient convertis aa christianisme ; saint mensonge qui sauva la vie â bien des victimes.'
Ainsi qu'une trombe désastreuse , les derniers pèlerins arrivèrent à leur tour jus(ju*en Hongrie. On les y attendait de pied ferme. Its rencontrèrent une vive résistance dans la ville de Mersebourg , dont its firent le siège. Mais leurs masses successives allaient enfin lasser le petit nombre de Hongrois qui défendaient les murs , lorsque la chute de quelques tours ébranlées par les béliers jeta un tel effroi parmi les assiégeants , qu'ils s'enfuirent dans la campagne en pleine déroute. On les' y suivit le glaive à la main ; on profita de leur honteuse làdbeté pour les acculer à des tourbillons et à des précipices, où ils périrent en très-grand nombre (*).
Tout cruellement atteints qu'ils eussent été par le fer vengeur des Hongrois et des Bulgares , quelques-uns des brigands de Folkmar et d'Émicon n'ea arrivèrent pas moins jusqu'à Constantinople. Plus robustes d'ailleurs, plus endurcis à la fatigue que la plupart des honnêtes gens, ils avaient mieux supporté les souffrances de la route. Ils affluèrent dans le camp de Pierre l'Ermite avec quelques femmes de mauvaise vie qu'ils avaient traînées jusque-là, et leur présence funeste acheva de pervertir les pèlerins . que le bien-être dont ils jouissaient depuis quelque temps avait remis en goût de débauches. Alexis Comnène avait commis une imprudence en établissant aussi près des richesses de sa royale ville une armée indisciplinée, composée, dans le principe, d'un ramas de fanatiques et de vagabonds, augmentée ensuite d'aventuriers qui lui vinrent de Pise, de Venise et de Gênes , perdue enfin par une irruption de bandits et de prostituées. Les plus mauvais sujets entraînèrent les douteux ; et bientôt cette masse, qu'une main ferme ne savait pas contenir, s'abandonna à tous les désordres imaginables, pillant indistinctement maisons, palais et églises, et poussant ses excursions dévastatrices jusque dans les faubourgs de la ville qui lui avait accordé une si coûteuse hospitalité.
(*) Voyez TabbéGaibert, Getta DeiperFfancosy et Albert d'Aix , HitL de l'expédition de JétusaUm,
LesByzantinstremblaient. Leurprinee employa un dernier moyen pour déba^ rasser sa capitale d'un danger perID^ nent; et ce moyen eut le oooheurde réussir, il fit ofifrir aux croisés des vaisseaux pour les conduire au delà du Bosphore. Il leur vanta le butin qu'ils pouvaient faire dans les campagnes asiatiques. Les Turcs étaient là, du reste, et aétait pour les combattre que la crotsaflfe s'était mise en marche. Les pèlerins acceptèrent cette offre, s'embarquèrent au nombre de cent mille environ, et vinrent placer leur nouveau camp dans les environs du golfe de Micomédie. Mais à peine en Asie, ils en traifèrent toos les habitants en ennemis, qu'ils fussent latins , grecs, ou musulmans.
Une armée où se trouvaient pelemêle des Italiens et des Teutons, des Gascons et des Gallois, des Provençaux et des Anglais , qui n'avaient ni le même langage, ni les mêmes chefs, ne pouvait agir avec unité. Elle fit done une sorte de guerre de partisans. Cha-
Sue matin plusieurs troupes sortaient u camp, partaient en maraude, et s'en allaient de divers côtés, volant, brâlant, égorgeant. Les uns avaient la chance pour eux, et faisaient bonne ra-
Sine; les autres ne rencontraient que e pauvres laboureurs et de misérables cabanes : alors, dans la rage du désappoin- ' tement , ils commettaient des horreurs I exécrables. Anne Comnène , la propre j fille de l'empereur de Constantinople, | rapporte, dans son AUxiade, que des Normands hachèrentdes enfants en ^K)^ ceaux, et en mirent d'autres à la broche. On serait tenté de croire de pareils faits lorsque tous les chroniqueurs des onzième et douzième siècles s'accordent
{)our maudire les premiers croisés, et orsque Guillaume le Sage, archevêque de Tyr , les appelle lui-même des enfants de BélicU.
Quoi qu'il en soit de ces divers actes de barbarie, toujours est-il que, le soir venu , les différentes bandes de maraudeurs rentraient au camp; les uns les mains rdugies seulement , les autres les mains pleines. De là, jalousie, haine, discorde. Puis, quand il s'agissait de partager le butin , les querelles éclataient ; on s'injuriait , on se menaçait. Les Gascons et les Provençaux , naturel-
lement railleurs et présomptueux, se moquèrent des Teutons avec tant de malice et de continuité, que ceux-ci, poussés à bout , se séparèrent enfin de l'armée. Sous la conduite d'un certain Renaud, ils s'engagèrent hardiment dans les montagnes qui mènent à Nicée.
Puis , ayant trouvé une forteresse sur leur chemin, ils l'assiégèrent, la prirent, et s'y installèrent (*).
Cependant le sultan seldiouckide de Roum , Kilidj-Arslan , fils de Soliman , qui devait son empire à la générosité de Mélik-Schah, averti de l'invasion des croisés , envoya une armée contre eux.
^ Cette armée voulut reprendre la forteresse, que lechroniqueur Baudri Guibert appelle Exerogorgon. Mais, loinde tenter l'assaut , les Turcs se contentèrent d'entourer la place. Au bout de quelques jours, les assiégés, qui n'avaient ni eau, ni vivres , souffrirent de la soif et de la faim. Ils vinrent jusqu'à saigner leurs chevaux et leurs mulets pour en boire le sang. Enfin , lorsqu'ils furent à toute extrémité, leur chef Renaud , qui était
I un soudard sans foi ni loi , les vendit secrètement aux Turcs, ouvrit les portes de la forteresse , et se fit musulman. Ce fut là le premier renégat , ce ne sera pas le dernier. Quant à ses compagnons, ils avaient massacré la garnison turque, ils furent massacrés à leur tour.
Loin de jeter le découragement dans l'armée de Pierre l'Ermite, la nouvelle du désastre des Teutons n'y excita que des sentiments d'indignation et de fureur. On les raillait vivants, on voulut les venger morts. Gauthier Sans Avoir, tjui savait la guerre, conseilla d'attendre les Turcs dans la bonne position où se trouvait le camp chrétien. Ses troupes l'accusèrent de lâcheté , et il partit. On se dirigeait à la débandade vers Nicée. Le sultan profitade cedésordre ; il cacha une partie de son armée dans une forêt, et rangea l'autre dans une plaine. Les Chrétiens attaquèrent vivement; les Turcs se défendirent avec habileté. Gauthier fît des efforts inouïs pour gagner onebonne position et l'avantage ; il ne put que mourir frappépar sept flèches. Après sa mort, les croisés, coupés en mille
(*) Voyez Anne Comnène, Mex., etGuillaume d« Tyr, Hist, de ce qui s'est passe^ etc.
tronçons, entourés de toutes parts, attaques à la fin du combat par des troupes fraîches, furent complétementtaillés en pièces. Trois mille des leurs seulement parvinrent à s'échapper dans une forteresse voisine de la mer. Les Turcs, après leur victoire, amassèrent les ossements des vaincus et en formèrent une pvramide, qui devait servir aux prochains croisés de lugubre jalon sur la route de Jérusalem.
OPINION DES CHBONIQDEUBS SUB LES PBEMIEBS GBOISÉS.
En moins d'un an s'épuisèrent les divers torrents humains qui s'étaient précipités vers l'Orient. Et quelle triste et funeste idée à la fois donnèrent- ils aux Musulmans des Chrétiens qui venaient leur disputer l'empire du inonde!
Hordes indisciplinées, ne sachant ni attaquer ni se défendre , cruelles et pillardes plus que ne l'avaient jamais été les Bédouins, lesRharmates, les Turkomans; engeance perfide et dissolue, qui ne procédait que par le viol , l'incendie et le meurtre ; rébus des nations , honte de Thumanitél Qu'on ne croye
{)as , d'ailleurs , que nous ayons outré a folie des uns et les crimes des autres. Lisez les chroniques; consultez les contemporains; tous sont d'accord dans leurs malédictions. Albert, chanoine de l'église d'Aix, dans son Histoire de rexpéditiondeJérvsalem, quoique écrivain plein d'indulgence d'ordinaire pour les croisés , dont il approuve les intentions, ne dissimule aucun des excès de la foule conduite par Gauthier Sans Avoir et Pierre l'Ermite. Quant aux soldats de Gottschalk et d'Émicon , il dit que c'est Dieu lui-même qui , dans leur terrible déroute, les a punis de leurs méfaits. Baudri, archevêque de Dol, qui assista au concile de Clermont, pour lequel il ne cache point son enthousiasme, va bien plus loin qu'Albert d'Aix dans son mépris pour certaines bandes de croisés : il tes compare à des juments qui se vautrent dans l'ordure {computruerant illi^ tanquam jumenta , in stercoribus )y et il ajouté que leur cœur était aussi dur que celui de Pharaon , |e type biblique de l'inhumanité. Bernard le Trésorier est aussi de l'avis de ses prédécesseurs; dans sa
Ji'lJNJVpRS.
chronique; i| traitedt foU^ la maltitod^ qui suivit le premier prédicateur de U croisade : Menue gent qui ne vouloient avoir ni endurer la maistrise des prendhommes sur euUp ; et il avoue qu'il y avait dans les autres bandes des ma|f4}leurs qui commettaient toutes l^s sortef de vioieace. £nGn nous avons déjà rapporté ce que pensait dsj» premiers croises le sévère maisjusto archtivéque deXyr (*). Mais n'y a*t-il pas d^^^cuse, historique au moins, à la barbarie de ces masses ^ul s« ruèrent pèle- mêle sur TOrient a la voix du fanatisme? Si, une grande : 1^ désolation et Tabrutissement de révoque qui vit éclater pe cataclysme socialr L^isson^ parler un' contemporain, Foul^ duer de ([:bartres« m en 10^. Voiqi comment U résume les raisons qui firent adopter au pape la croisade : « Urbain, 1 voyant que la foicbrfttienne était cou* « ^idérablement diminuée dans le cierge « et dans le peupl§ ; qpé les princes de « U terre étaient ^n^ cesse en gu^r^e « les upscoptre|^^a\(tr«Si qu'on violait « partout les Ipjs de la paix; que les « campagnes étaient alternativement ra* « vagées et pillées ; qpf plusieurs étaient « injustement traînés en captivité * cruel- « lement maUraités dans leur prison , « et ne se rachetaient qu'à un prixe^or* «bitaut, ou périssaient defjiim, d^ « §oit', de froid; qpe- les lieux saipts % étaient souillas, les monastères et les « habitations parti^^ujières livrés aux « flammes ; que personne n'était épar- « gné ; qu^op se (ajsait un jeu des « chosesdivinpset hi^maioes; apprenant, « en outre, que les provinces intérieuree « de la Remanie (Asie Mineure) avaient « subi Tinvàsion des Turcs , et que les % chrétiens y étaient victimes de la féro- « cité de ces barbares, toud)é de pitié %Xpietate compafiens) , et plein de l'a*
a mourdeDieu,ilpas§ales4lpes *
Le tableau est-il assez complet? Ne peut-on pas en copclure que Técat des çlirétieqs 4'Occident p' était pas moin§
Îéplorabla que Tétat des ebrétiep^ 'Oriept?Ge n'est pas tout pourtant.
Voici mainten^int )# specta^tle que |^|:#-
(f) Voyes les ^léieilf «bceniaoeiiiff t Aobert le HoioQ. ^audri. ^«lymond â'éP^ « Albert d^Àif, Foulcfaer de Chartres , Tudebode, âaonl d« Caea, l'abbé Guibert, Guillaume d«
septa ^ome au même cteQmqpepr en r^nnée 1096 :
% ISous autres tous , francs occiden- « taux..».v* npus allâmes par B^ome (eo <i partant jpur |9 proi^ade); ^^^^ i nPM§ fiim^ (»ptrès4ans la n^iiique de « Saîpt-Pierre, nous trouvâmes des parti « sans de Taptipape Qpibert qu|, tenant « i'épée d'une main, enlevaient 4e l'autre « les offrandes que Ïoï\ fivait déposées « sur l'autel. Q'autr^s couraient sur les « poptree d^ I? voÂte de l'église , et « jetaient des pierres sur nous pendant % que nous faisioni pps priè|r^ ; car « lorsqu'ils voyaient qneiqu'MP du parti « d'Urbain, ils voulaient le f^er. Pes « boipmes att^cbés k Ùrb&iQ gardaient € fidèlement une P^rti§ § 1? ^^iliqve, « et ils sa défendaient , çonime ifs poo- % vaiePt^ contra les attaques ie leurs < ennemie* » Puis Foulcher de Çjiartres termine, spus forme de réQexioo, par ces mots : « Qu'y a-t-il d'extraordinaire % que le monde soit çape ceese agité, f lorsque l'Église rp^paine, dans laçiueik 4 pourtant résideat toute correptiop et ^ toute surveillance, est elle-même tourf meptée par la guerre civile ? lorsque f le pj^mbre principal souffre, coin- 9 ment les autres p'éprpuyeraieot-jii « pas de douleur ? » Doulepr aiguë , ea efret, douleur continuelle, doulepr générale! douleur qui exaspérait les pe^ tits, qui pervertissait les çr^pd^» qui avait jeté la rage d^us tpqp les Cipprs; douleur Qu'on alla porter ^u lojq im l'espoir de la ^^érison , et qpi ne trouFi qp'uue intensité plus graudp, fs( qq'ud seul ren)ède; la inorM
HOUVEMBNT DES AHH^SS FÉODA^^ES
Cependant , oi^tre cef mas^e^ désor« données que nous avons vuee e^ Hnga confusément vers l'Oriept sous le pré* texte de croisade , la véritable exf^di* tion se préparait à marcher à poo tour, fxpept^ y$ rois,)'«fppereur, le pap«, peux epOo qui pp^édaiept des £uti st^t)le* **t importiipt^ m qP» avaient une grande t|i^e à r^piphr, tous m petits prinçef» ^^ ^^ epiQtes, qiM n'eptrevoyaient 9W2n« d)apc^ ^'^grapdissement #p f^urppe « tous les barons et chevaliers ambitieux, s'apprêtaient à partir en Palestine, pays riche qu'on se divisait d'avance t terre de re^
les UB«« de eonvoitîse pour lei s , de salut éternai pour tous. Ou )rtait mutuelle&ient à la croisade, écrivait, on se donoait rendez-vou| kstantinople. Puis pour arriver là sait argent de tout ; on engageai!
rres, on vendait ses châteaux; )e% sacriGces afin de s'équiper soi siens, afin de se procurer armures, , chevaux. Bientôt, à cause même >oin général, toutes les choses uti« shguerre devinrent d'une cherté ei^e ; et Ton vit tel petit seigneur à peine assez de tous ses domaines )ayer son équipement, tel autre sans le' s'adresser a la charité publique lui deraan«ier de quoi combattre, tre enfin, Guillaume, vicomte de 1, par exemple , piller ses bourgs villages pour armer ses écuyers et uite (*),
première faute de ces croisés féo* fut de n'être pas partis ensemble litre de l'Europe. Les uns, en effet, irent à Constantinople en triomurs, les autres en maraudeurs, d'à u«n prisonniers. Us formèrent quatre 'S principales que nous allons suivre î tour. Celle qui se mit en mou* nt le jour même fixé par le concile lermont, le 16 août 1096, était osée de Lorrains , de Bavarois , de is au nombre de quatre-vingt mille les et de dix mille chevaux, et landée par le célèbre Godefroy ouiilon. Nous n'essayerons point portrait de ce duc de la Basseline ; nous ne répéterons pas les s, intéressés sans doute, qu'ont faits i la plupart de ses contemporains ; à Toeuvre que nous le jugerons»
ntécédents seuls doivent maintenous occuper. Or, ils ne sont pas ir- •chables , sinon brillants; car, selon opre opinion de Godefroy luie. il avait à expier à Jérusalem queluns de ses exploits. Né à fiaysy, île Fleurus , Godefroy de Bouillon, le grand-père, due de Brabant, échoué contre la Lorraine, dont re s'était fait battre par Guillaume nquérant, ftit, lui , Thumble service fempereur d'Allemagne. En
V«r«i rabbé ««ibert, €Mm iM per
cette qualité il portait 1^ dn^eau d^
l'empire à la bataille entre Rodolphe de Rheinfeld , duc de Souabe, et Henri IV, le constant adversaire de Grégoire VU ; et ce fut lui qui eut le triste honneur de tuer le rival de son mattre. Puis pe fut encore comme soldat de l'empire tputonîc^ue qu'il se prononça en faveur de l'antipape Anaclet, et 'qu'il entre dans Rome prise et saccadée par 1# même Henri IV. Pour ces services divers, Godefroy de Bouillon avait été gratifié du mnrauisat d Anvers en 1076, çt en 1093 au duché de Lorraine, par l'empereur d'Allemagne , qui en dépouillait son fils Conrad, révolté. Godefroy 4f Bouillon était donc un^ sorte de favori de Henri le Germanique, un parvenu qui ne pouvait avoir ni racines ni autorité positive en lorraine, et qui partait pour la croisade, faute peutêtre de pouvoir se maintenir dans up pays dont on avait disposé pour lui par caprice , et en l'absence d'un autre eandidat qui ait consenti à se charger de la dépouille d'un prince du sang impérial.
Aussi fit-il bon marché de ses domaines : il vendit son duché de Bouillon à Tévé-
Sue de Liège pour la misérable somme e trois cents marcs d'argent et quatre marcs d'or , et sa principauté de Steuay à Tévéque de Verdun pour un prix eor core moindre. Quant à la ville de UeU, dont il était suzerain, il lui permit de se racheter elle-même. Mais s'il cédait pour presque rien ses terres en Europe, il avait une assez forte armée pour en reconquérir en Asie. C'était bien là son espérance, ainsi que celle de ses parentSt dépossédés comme lui , et qu'il eipmenait à sa suite, Eustache de Boulogne et Beaudouin, ses frères, Beaudouin di| Bourg, son cousin. La politique était d'accord avec la foi pour entraîner sur la route de Jérusalem ces princes féodaux sans consistance réelle dans leurs États. Godefroy de Bouillon avait appris à conduire des troupes, et il sut tout d'abord maintenir une discipline sévère et un certain ordrede marche parmi se« soldats. Ce fut le 30 septembre qu'il arriva a Tollenburg, ville d'Autriche , sur les frontières de la Hongrie. Là, loin de demander raison aux Hongrois d'avoir massacre les bandes de Teutons nienées par le moine Gottschalk et cellÎM du
L'UNIVERS
comte Émicon, il s'adressa en ami au roi Koioman, lui demandant le ' libre passage, et Tacbat régulier des vivres. Il ne put pourtant obtenir ce qu'il désirait que moyennant caution et police. L'orgueilleux duc et ses Gers barons féodaux se virent obligés de remettre en olage Peaudouia et sa famille, et de se laisser escorter par les troupes hongroises , tant on se méfiait encore des croisés. En Bulgarie, les sages précédents de Parmée allemande la firent recevoir sans trop de suspicion et de mauvaise volonté. Elle y trouva de quoi se nourrir, grâce au soin que prirent ses chefs de faire payer constamment tout ce dont on avait besoin. Enfin, elle n'eut réellement à souffrir que dans les montagnes de l'ancien Hémus , où ta saison déjà avancée et le départ des pasteurs la laissèrent livrée à elle-même dans des déserts de neige. Mais au versant des monts Balkans, la féconde Thrace dédommagea les Teutons , et ils purent se rallier et se reposer quelque temps dans la riche ville de Pnilippopolis (*).
Etrange contradiction dans les es-
Eritsde cette époque! Philippe P", ce lible roitelet de France, dont les domaines s'étendaient à peine de Paris à Orléans, homme sans énergie comme sans franchise, ne sachant d'ordinaire que se vautrer dans les orgies et noyer sa Iionte dans le vin, tout excommunié qu'il edt été en 1095 par le pape Urbain II, ne s'en montra pas moins partisan de la croisade. Il présida une assemblée de barons où devait s'organiser la sainte expédition; il engagea son frère Hugues , comte de Vermandois , à partir à la tête de ses vassaux, et fit tous les sacrifices d'argent et d'hommes qui lui furent possibles. Malheureusement cet Hugues , qui n'avait que sa haute taille pou rjustifier son titre de Grand, montra autant d'Inexpérience que d'entêtement dès les débuts de la campagne. Robert, surnommé Courte- Heuze^ duc de Normandie, fils indigne de Guillaume le Ck)nquérant, accompagna le frère de Philippe F"". Prince gros et lourd , indolent et débauché, dissipateur et superstitieux.
(*) Voyez Bernard le Trésorier, Hiat. des Croiiodet,
Robert était revenu de l'exil pour prendre possession de la Normandie. Mais eo peo de temps il trouva moyen, avee les courtisanes et les bouffons, d'épuiser sa rid» province ; et ce ne fut que grâce à son frère, homme prudent et habile, qui lai prêta dix mille marcs d'argent moyennant la souveraineté d'une partie de ses domaines , qa'il put prendre part à la guerre sainte. Ce fut donc ruiné de corps , de bourse et de réputation qu'il s'achemina vers Jérusalem. Il fut suivi, du reste , par une grande partie de la noblesse normande, accoutumée à li guerre , amoureuse des grandes entr^ prises , et qui avait déjà fourni FEorope d'heureux aventuriers. Un autre Robert, celui-là comte de Flandre, s'était aussi ruiné pour partir. Enfin Etienne.
comte de Blois et de Chartres, aussi riche que les deux précédents étaient pauvres, qui comptait autant de châteaux qu'il y a de jours dans l'année, se décida de son côté à accompagner le frère de son suzerain Philippe ^^ Ces différents renforts vinrent fort à propos au petit prince français ; car a peine commandait-il en propre à quelques cavaliers et à un millier de Kintassins. Quoi qu'il en soit , il n'eo partit pas moins, plein d'espHérances et d'illusions , pour l'Orient , où son premier pas devait donner dans un piège, où son premit^r acte devait être une faiblesse (*).
L'aspect de la croisade de ces seigneurs, aussi ignorants que présomptueux pour la plupart, était bien différent de l'aspect qu'avait offert l'ariuée de Pierre 1 Ermite. Plus de hailloDs, plus de misère; mais aussi plus de cette exaltation et de cette foi qui feraient traverser des brasiers ardents. De la dissipation, au contraire, de la gaieté, du luxe dans les armes , de la folie dans les équipages. Le plus grand nombre s'acheminaient avec tous leurs attirails de chasse et de pêche, lignes et filets, meutes et faucons. C'était une confusion ïdcroyable de valets, de bêtes de somme, de chariots. Puis encore, à la queue de ces bagages interminables, des serfs qui suivaient leurs maîtres à tout hasani,
n Voyez Ordérie ViUI, HUt eeeUtioMLyé Kobert le tfoine , HisL de Jéruealem.
SYRIE M0DËRI9E.