‹ Syrie ancienne et moderneChapitre 47 sur 63 · SS · texte numérisé non relu

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e sans discipline, sans chefs, sans aissance de La guerre , mal armée eux et de massues, et qui s'en allait ire tuer par les infidèles, afin de gaplus vite le paradis, ^pendant cette armée , embarrassée des bagages de toutes espèces, ivée par la foule qui l'accompagnait ir d'autres foules qui venaient aunt d'elle aux faubourÊ;s de chaque , aux frontières de cnaque pays, 'dée par les femmes et les enfants >arons qui émigraient avec les chefs î fanfiilie, n'en traversa pas moins Upes sans graves accidents. Arrivée jcques, elle y trouva le pape, qui lorta , la bénit , et confia a Hugues ^ermandois l'étendard de rÉglise.

i elle parvint à Rome, où les croisés it tranquillement leurs dévotions apôtres saint Pierre et saint Paul, iant que les soldats d'Urbain II et de tipape Guibert de Ravenne se dislient, comme nous l'avons dit, la itale du monde chrétien. Ces troui religieux n'étaient pas faits pour ourager la croisade : les plus sages , illusionnée, désertèrent. Le plus nd noiTibre perdit un temps précieux; lorsqu'ils entrèrent à Bari , port de iriatique où ils devaient; s'embarquer ir la Haute-Grèce, l'hiver était venu, mer était mauvaise. Malgré ces oboles matériels, qui auraient dû arrêter t homme sensé, Hugues n'en pera pas moins à passer immédiatement Épire, et il entraîna avec lui ses nmes d'armes et ses plus dévoués valiers. Était-ce le zèle religieux lement qui l'avait décidé? On peut douter quand on se rappelle le peu figure que faisait, à la tête de ses niques soldats, le frère du roi de )nce , grand titre , mais bien lourd is pouvoir et sans richesse pour le ;ter. On peut se convaincre du conire lorsqu'on lit dans les chroniqueurs )ten)porains que le comte de Verman- >s , qui ignorait l'insuccès de l'expéion de Pierre l'Ermite, espérait, en pressant, se piettre à la tête de ces isses nombreuses. 11 avait donc hâte >ien juste raison : c'était un capitaine i cherchait une armée. Quel que iût, reste, son mobile, il n'en fut pas )iQs puni de son imprudence. La tem-

pête l'assaillit, dispersa ses navires", et le Jeta sur la côte de Durazzo presque entièrement dépouillé. Là, sous les dehors du respect, on l'entoura, on se rendit maître de sa personne et de sa suite, et c'est en véritable prisonnier

Ïu'on le dirigea vers Constantinople.

|uel désappomtement pour ce |)auvre comte de Vermandoisl mais aussi c'est que, dans son inintelligence, il n'avait pas prévu à qui il aurait affaire , et qu*il avait prévenu lui-mêm^ le perfide Alexis Comnène de son prochain débarquement (*}.

Tandis (]ue le malencontieux Hugues allait servir d'otage à la cour de l'empereur byzantin , il se passait une singulière comédie entre les Normands de France et les Noimands dltalie. Ces derniers, qui , grâce à l'un de leurs chefs les plus hardis, Robert Guiscard k Huse, ou plutôt l'Avisé, étaient venus s'établir, sous le prétexte de pèlerinage, à l'extrémité de la péninsule italioue , ne virent pas sans un œil d'envie l'expédition ne leurs frères de race. Ils s'enthousiasmèrent à leur tour pour la croisade , surtout au point de vue tout particulier du gain qu'elle pouvait rap-

Sorter. Or, l'un des fils de Guiscard,* ohémond , après s'être distingué dans des excursions en Grèce , s'était vu, par un effet tout naturel de réaction , contester sa conquête italienne à Amalfi.

Possesseur seulement de la Fouille dépeuplée et de la Sicile à peine remise' de la longue domination sarrasine, il n'avait pas alors grand'chose à espérer en Italie. Avide, ambitieux, arrogant, n'ayant plus de chances de s'enrichir dans la Péninsule, ni de s'attirer la confiance des populations, il ne songea désormais qu'à chercher fortune ailleurs. Or, la crotsadese présentait pour lui comme unesuperbe affaire : d'une part, Il pouvait humilier les Grecs, qu'ildétestait de longue date, en traversant leur territoire à main armée ; de l'autre, il comptait bien se tailler un bon royaume dans la vaste Asie.

Mais il fallait dissimuler les raisons toutes humaines qui le décidaient à prendre la croix; aussi joua-t-il à merveille la conversion subite. Au lieu de pousser

f*) Voyez Foalcher de Chartres, le$ Gesleê des Francs allant armés en pèlerinage à Jérw salem.

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LtJNIVEM.

avee yf^enr le sféged'Amdlfi, qu*il avait ant repris avee son frère et son oiu èle Roger, il se mit tout à coup à prêcher la guerre sainte dans son camp et dans celui de ses auxiliaires* Les Normands , aussi fins que leur prince , Sans •e laisser prendre à ses dehors de foi impromptue, n'en acceptèrent pas moins Toffre qu'on leur faisait: Ils crièrent avec un enthousiasme tout belliqueux ie mot d'ordre ordinaire iDieu le veut! Dieu le tient ^ Et Bohémond répondit à éet entraînement calculé par une nouvelle scène non moins ingénieuse que les précédentes. H fit apporter deux de ses manteaux les plus précieux , et les fit découper pour en façonner des croix ^u'il distribua de sa main. Mais ta comédie n'était pas terminée; et il était indispensable que le dévouement fût favorable à celui oui Tavait imaginée. Il allait un chef à la nouvelle expédition : en ne put pas faire autrement que d'offrir cet honneur à celui qui l'avait iBoncue, conseillée, organisée. Bohémond fit d^abord la sourde oreille vi8-à-vl»des seigneurs; mais quand tes soldats, par leurs cris , exprimèrent à leur tour ie toea qui était secrètement si cher au malin Normand , il fit semblant de se laisser entraîner, ayant ainsi tout d'abord consolidé son pouvoir et empêché A l'avenir qu'on osât le lui contester. Dix mille chevaux et vingt mille fantassins formèrent l'armée du prince de Tarente. Richard, prince de Sa terne, M rangea sôus te commandement de l'habile Bohémond , ainsi que le brave Tancrède,son cousin, Normand par sa flUère, Sicilien par son père; puis tous S'embarquèrent pour les côtes de la Gréée, au printemps, par une bonne brise, et non en hiver, par un ouragan, comme Finiprudent Hugues de Vermandois (*)a

ÂÔMMAGB BENDU PAH LES ALLIES FEODAUX A ALEXIS COMMEKE.

Ce dernier n'en avait pas fini avec ses maladresses. Il lui restait à compro- «lettre l'honneur des princes croisés.

L'acte odieux de l'empereur byzantin à l'égard du frère du roi de France était parvenu aux oreilles de Godefroy de Bouillon , tandis qu'il était encore à

(M Vbyet Raoul de Caca, U* Gestes dé Tancréée.

PhiiîppopQlfS. Célui-ei §é hâtft d'^gtt la réparation de cet outraccf^. Alexis, aussi présomptueux que perGde^ traita du haut de sa grandeur les envoyés du prince lorrain. Godefroy s'indigna , et.

selon l'esprit de ces temps , sanâ plus d'explications , il commeitca immédiatement tes hostilités contre tes Grecs. Là Thrace,qui avait si bien reçu les croisés, se vit tout à coup expoaée à leurs attaques. Cette province s'alarma; un grand nombre (lé ses habitants reflua vers Constantinople, et y jeta l'alarme. Alors Alexis, qui ne se sentait pas de taille à se défendre contre quatre-vingtdix mille Teutons, essaya de la ruse. Il flatta son prisonnier , lui promit la liberté, implora sa médiation pour apaiser Son redoutable allié du Brabant. Qu^Uagues de Vermandois se soit laissé prendre a ces beaux sei^^blants, cela devait être; mais qu'il ait consenti, lui, seigneur de haut lignage, d*un Caractère d'ailleurs plein de morgue et d'osteutation, à rendre homtnage à on prince grec, et à passer par toutes leà promesses et par tous les serments qu'Alexis lui imposa, voilà qui est impardonnable , et ce qui lui fut, du reste, vivement reproché par ceux à qui on te renvoya ; une fois qu'il se fut soumis à cette flétrissure cnevaleresaoe. Hugues , cependant , n'avait pas même le sentiment de son humiliation; car il insista auprès de soû libérateur pour lui faire suivre son exemple. Mais Godefroy de Bouillon s*y refusa tout d'abord avec indignatioo.

Alexis, voyant Tentêtement du nouveau venu, crut pouvoir le prendre par la famine, et refusa des vivres à son armée. Mais les Teutons avaient faim, ils ne furent pas patients; ce qu'on ne !eur donnait pas de bon gré, ils le prireat de force. Voilà la guerre rallumée.

Sur ces entrefaites, fiohémond était débarque à Durazzo. Il apprit la conduitecauteleuseetles exigences superbes d'Alexis , la résistance de Godefroy: il s'en réjouit , se promit la conquête de la Grèce, qui lui eût beaucoup plus convenu que celle de la Palestine, et alla même jusqu'à engager le duc de ta Basse-Lorraine de s'emparer de Byzance, tandis que lui ravagerait l'Épire et la Macédoine. Godefroy eut le bon esprit de repousser cette étrange proposition. Il

SYAm MdflÈHIŒ.

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aràit fait la {)à!x arec Pempereor, qui le comblait de caresses et qai lui avait envoyé son propre fils comme otage. Bôhémond n*en continua pas moins à traiter en ennemis les hanitants de la fiaute-Grèce, et à marcher sur Constantidopte.eù pillant tout lé long de sa houte. il y Uvait plus de bénéfices pour lui et les siens à continuer la guerre , et encore une fois les Norm<inds cherchaient aVâm tout à gaiùnier, ainsi qa^ils le disaient naïvement.

Les Teutons, plus désintéressés sinon plus fibs . se laissèrent duper de plus en plus par I astucieux Byzantin. Alexis arriva même^par la voie détournée des faveurs et deé présents, i obtenir au moins Tapparence de l'hommage qu*il désirait.

On lie sait ici ce qu'il y a de plus ridicule, ou de Tentétément du prince grec à exiger un vain cérémonial de respect , ou de ta stupidité de ces fierS seignëuf's féodaux^ qui finirent tous par acquiescer à ce qu*its avaient d*abord si ârl-ôgamment repoussé. Les chefs croisés, Gôdefroy en tété, entrèrent à Constantinople, pénétrèrent dans le palais impérial à travers tout le luxe et la pbmpé qu'on avait pu étaler, restèrent quelque temps éblouis par des richesses qu'ils n'étaient pas habitués à voir réunies dans leur rude patrie , et se laissèrent prosterner par des courtisans aux genoux de la majesté immobile, silencieuse et fourrée d'hermine qUi régnait sur les Grecs dégénérés. Dans cette cérémonie, à laquelle les bons Teutons ne comprenaient pas malice, Alexis adopta Godefroy pour son fils , mit son empire sous sa protection, et en retour demanda que les eroisés lui rendissent les villes asiatiques qui lui avaient jadis appartenu. Jusqu'où s'étendait éette exigence, c'est ce que ni Godefroy ni ses compagnons ne surent alors, et ce qui devait être un jour si difficile a régler. En toutcas Tempeteur bjjzantih en était arrivé à sfes fins : il s'était fait rendre hommage par lesdievaliersde rOccident,etleur armée allait servir ses intérêts. Au iboins Tespérait-il ajnsi (*).

tJhe fois lé premier pas fàît.. une fois la coutume de l'hommage établie, tous les nouveaux arrivants s'y conformèrent.

C) Yoya AnneComoèDe, AUmiade,

Quelques tins essajirent bien dé lé^ res objections; mail ee fut le petit nombre. Robert, due de Normandie, l'autre Robert, comte de Flandre, Etienne , comte de Chartres et dis Blois, exécutèrent sans ttiurmures ee à quoi Godefroy de Bouillon avait consenti.

Que leur importait à la plupart d'entre eux , ignorants hommes de guerre, de se soumettre à une action qu'on traitait d'étiquette pour en dissimuler la portée! Biais quand vint le tour de Bohemona , il fallut s'y prendre différemment. Il ne s'agissait pas de le tromper, le fin et rancunier Normand : on ne pouvait Que l'acheter. Tantôt guerroyant, tantÂt écoutant les envoyés d*Alexis, il avait traversé la Macédoine eti l'exploitant, et la Thrace en ne s'y refusant rien de ee qu'il convoitait. Ai-rivé aux portes de Constantinople .on fut obligé de parlementer avec lui. Les conditions furent longues à être acceptées; mais enfin, un beau jour, on vit Bohémond entrer dans la capitale. Alexis l'attendait là. Il lui fit traverser plusieurs appartements somptueux, et enfin tine salle toute remplie de trésors. « Ah! s'écria l'avide prince de Tarente , il y aurait là de quoi conquérir bien des paya ! » — « Tout cela est à vous, lui réponbit-oh. » Dès lors ses derniers scrupuieiâ s'évanouirent comme par enchantement, et Il se montra, au gfand ébahissement de tous , le plus respectueux et le plus dévoué en apparence des sujets d'Alexis. L'un et l'autre étaient contents : l'empereur de Constantinople jouissait dans Son orgueil; Bohémond, plus positif, s'applaudissait de sa bonne aubaine.

Raymond, comte de Saint-Gilles et de Toulouse , avait promis par ambassadeurs de prendre la croix dès la tenue du concile de Ctermont. Il fut pourtant le dernier à s^équiper. C^est qu'aussi c'était le plus âgé peut-être des pèlerins armés. Vétéran de guerres religieuses , 11 avait combattu les Maures en Espagne aux côtés du Cid. Par sa puissance effective, par ses richesses, qui durèrent au delà de toutes celles qu'avaient apportées les plus opulents croisés , par son expérience des combats entre Chrétiens et Mahométans, il eût dé être raisonnablement le chef de la croisade ; il ne parvint qu'à en être le doyen. Cest

. qu*aussi le vieux Raymon avait encore toutes les passions et toutes les fureurs de la jeunesse : plein de superbe et de dureté, il était inflexible dans ses volontés, et d'une violence sans pareille dès qu'on lui résistait. De semblables défauts 1 avaient fait redouter de ses peuples tout le long du Rhône et de la Durance ; ils furent loin de lui acquérir la confiance sinon l'estime des croisés.

Heureusement que pour tempérer la fouguedeRayraona,il vint avec lui AdbémardelMonteil, TévéqueduPuy, nommé solennellement par Urbain II son légat apostolique. AUhémar n'était pourtant pas un de ces prêtres tendres, cloux, dévoués, qui ne comprennent surtout dans leur mission que la fraternité vis-à-vis des autres et Thumilité vis-à-vis d'euxmêmes. Il appartenait au contraire, corps etâme«àcerudecathoticismequimitune masse d'armes entre les saintes mains de Louis IX, une épée invincible à celles des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , et qui , du trône papal, bénissait la ville et le monde avec un bras bardé de fer. Adhémar portait tout aussi bien la robe du pontife que l'armure du chevalier. S'il prêchait la discipline, l'ordre et la morale , il offrait en même temps l'exemple de la vaillance.

En outre 1 égalité de son caractère, la franchise de sa parole, l'autorité de sa mission, lui donnaient une grande valeur dans les conseils , et une grande puissance dans les arbitrages. Il n'était pas, du reste, le seul prélat qui se fût croisé; mais il était évidemment le plus intelligent, et celui dont la position était la {>lus élevée. L'archevêque de Tolède, es évêques d'Apt, de Lodève, d'Orange, ne pouvaient être considérés que comme des chefs de troupes que, d'ailleurs, ils avaient eux-mêmes levées (*).

Ce fut avec sa femme El vire, son fils et toute sa maison , que Ray^nond se mit en route. Il avait réuni près de cent mille hommes, auxquels il avait donné rendez-vous à Lyon. De cette ville ils s'acheminèrent par les Alpes , la Lombardie et le Frioul. Jusqu aux frontières de la Dalmatie les chemins leur furent ouverts, les approvisionnements faciles. Mais une fois dans

(*) Voyez Raymond d» Agiles, Histoire des Francs qui prirent Jérusalem.

cette contrée, sauvage alors, ce fareQt des déserts et des ennemis qu'ils reDcoo* trèrent. Différents des leurs y coururent de véritables dangers. Les montagnes

Jr étaient souvent presque impraticables; es forêts s'y présentaient pleines d'eiDbûches. Adhémar de Mooteil luiméme, s'étant un jour écarté du gros de ia troupe, fut surpris, attaqué, renversé de sa mule et grièvement blessé par les indigènes. £nQn l'armée du comte de Toulouse arriva à Scodra (la Scutari moderne) et put traiter avantageusement avec le roi du pays. Malheureusement Alexis n'était pas aussi sincère que le chef quasi barbare des Albanais. Il trompa le vieux Raymond, l'attira presque seul à Constantinople, et abaodonna ensuite l'armée provençnle à ellemême. Malgré les instances d'Alexis.

le comte de Toulouse s'était refusé d'abord à l'hommage qu'avaient pourtant rendu à l'empereur tous ceux qui l'a • valent précédé dans la capitale byzaiitine. Lorsqu'il apprit les difBcultés nouvelles qu'avait rencontrées son armée sur le territoire grec, son refe fut bien plus explicite encore. Comment se faitH néanmoins qu'il finit par céder comme les autres.'*4es contemporains se tafsent sur ce chan^emeot, ses panégyristes en accusant la perfidie d'Alexi^, les chroniqueurs orientaiii prétendent qu'il fut, lui aussi, tenté, puis corrompu. En un mot , tous ces orgueilleux princes et barons féodaui fléchirent l'un après l'autre, s'humilièrent devant la puissance puremeD| nominale et traditionnelle de celui qui d'abord les avait apj)elés à son secours. et qui plus tard cherchait à les exploite/. en les achetant comme des bandes de vils mercenaires. Le seul Tancrède sut ^^ sister aux prières fallacieuses et m offres déshonorantes d'Alexis; encore fut-il obligé de se déguiser pour aller joindre au camp de Cllalcédoioelespr^ mières troupes de croisés auxqueite Tempereur avait fait passer le Bosphore sur ses propres vaisseaux, taudis quil retenait les principaux chefs dans les délices énervantes de sa capitale Maintenant suivons la foule et le noble Tancrède en Asie Mineure (*)•

(*) Voyez Raoul de Caen, les Gestes de 1» crède.

tSS CB0ISB8 FE0B4UX EN ASIE MINEUBE.

Le premier spectaele aai s^offrit aux yeux des croisés dans les plaines de la Bithynie fut horrible. On était au printemps de 1097 : la nature orientale commen^it à revêtir son nouveau manteau vert tout parsemé de fleurs , le ciel était pur et tiède, les parfums couraient les airs, l'enchantement et la volupté semblaient devoir s'emparer de rame. Maissur ces pelouses naissantes s'apercevaient de place en place des ossements blanchis; mais cette brise %ere apportait avec elle, et par instants, râere odeur des bétes carnassières qui achevaient , dans le creux des valions, sous le taillis des bois, leur repas de cadavres; mais à travers les jasmins et les roses se rencontraient des étendards ensa notantes , des débris d'armures, des fers de lances rouilles; mais cette lumière égale et douce éclairait un champ de carnage. Les chevaliers les plus durs furent émus. Puis » l'on vit venir, en se traînant avec peine , des hommes hâves, estropiés, couverts de lambeaux souillés : c'étaient les déplo* râbles restes de la troupe du malheureux Gauthier sans Avoir. Parmi ces mi* sérables s'avan^ Pierre l'Ermite luimême, découragé, atfaibli, et qui avait perdu tout son prestige dans l'esprit des plus crédules, il se joignit à Tarmée ; mais désormais son règne était passé, et il n'avait guère plus que l'exemple du désespoir à donner.

Malgré le deuil pjassager qu'éprouvèrent les croisés à la vue d'un tel désastre, au récit de tant de malheurs , ils n'en poursuivirent pas moins leur marche. C'était, du reste, une singulière armée que la leur : des hommes de tous pays , de toutes races, de toutes langues; des Écossais avec des Grecs , des Frisons avec des Arméniens, des Ibères avec des Daces, des Aquitains avec des Apuliens , des Calabrois avec des Bretons, des Gascons avec des Anglais, des Normands avec des Teutons , des Champenois avec fles Lorrains, àes Bourguignons avec des Bavarois et des Lombards : en un mot dix neuf nations différentes , selon Foulcher de Chartres. Puis, comme

n* Livraison. (Sybie moderne,

détail , des femmes et des enfants, des raoines^et des valets , des évéques en mitre et des barons aux casques d'à»

cier, des cavaliers aux cottes de mailles et des piétons presque nus , des prin* ces au manteau d'or et des goujats en .guenilles, de nombreux chevaliers avec leur suite, écuvers avec des chevaux de rechange, fauconniers avec leurs faucons, veneurs avec leurs meutes, tout ce monde péle-méle , rouiantcomme un fleuve débordé, lis étaient cent mille cavaliers cuirassés , et six cent mille gens de pied des deux sexes, dit h chronique. Beaucoup d'expéditions ontelles réuni une pareille toule , si rien n'est exagéré dans ce chiffre }

Toute terrible (|ue fût cette irruption, . elle n'inquiéta, a ce qu'il paraît, que les Turcs de Roum. Nous avons expliqué précédemment comment Mélik- Schah avait laissé la discorde pour héritage à ses successeurs. Préoccupés seulement de leurs querelles intérieures, ils s'inquiétèrent à peine de la venue de tant d'ennemis nouveaux; et, loin de s'allier pour opposer masse contre masse, ils n'en continuèrent pas moins leurs ffuerres particulières entre l'Euphrate et le Tigre, abandonnant Daoud, sur* nomme tÈpée de lion (KHidj-ArsIan), à son malheureux sort. Celui-ci, pourtant, fit des efforts désespérés. 11 fortifia Nieée, sa capitale, répara ses soixante-dix tours et sa double enceinte de murailles, remplit d'eau ses larges fossés , la fournit de toutes provisions de bouche et de guerre, et lui laissa pour garnison l'élite de ses soldats.

Puis, contiant dans sa fortune, plein de résolution et d'énergie , il alla attendre les croisés avec cent mille hommes sur les montagnes voisines de Nicée, et qui en défendaient l'approche. Le plan du sultan était bon ; il nous reste à voir par quelle fatalité il ne lui valut pas la victoire (*).

SIÉGB DE NIGBE.

L'armée chrétienne avait mis quelque ordre dans sa primitive confusion lorsqu'elle arriva sous lf*s murs de la capitale de la Bithynie. Elle résolut tout d'abord d'élever un vaste camp dans une

(♦) Voyez Kemal-Eddln , Histoire éTJlep, ) ^17

ts»

VUjmERS.

grande plaine « située entre le lac Asea-

niu$,c|ui baignait la ville à Poccident, et les collines qui Tentouraient aux trois autres points cardinaux. Alais les pierres et le bois manquant pour les retranchements, les croisés employèrent les ossements de leurs frères, égorgés Tannée précédente non loin du lieu où eux-mêmes s^établissaient. Chaque nation occupa un quartier séparé, chaque clief de corps une tente somptueuse; et, pour maintenir une division qu'on croyait nécessaire dans les combats , on convint de cris divers de ralliement, de même qu'on varia les bannières des princes et des ehevaliers. Puis on s'exhorta mutuellement à la lutte , les prêtres bénirent les armes et offrirent le sacrifice divin, les chefs donnèrent l'exemple de Tardeur guerrière, et le siège commença. Les premiers assauts furent repoussés.

Kilidj-Arslan ne bougeait pas de sa montagne, et se contentait d'envoyer des messages à la garnison de Nicée pour louer son courage, et Texciter à la défense. Mais quand il crut que les premiers efforts inutiles des croisés contre la ville pouvaient les avoir quelque peu découragés , il s'élança sur leur camp à la tête de dix niiile cavaliers intré^iides. Leur choc fut terrible : couverts d'armures en fer, montés sur d'agiles chevaux, ils jetèrent un instant le trouble parmi les Chrétiens. Ceux-ci cependant étaient de même bien armés, et leurs lourds chevaux soutiurent la lutte avec fermeté. Alors toute la cavalerie des deux parts s'engagea, soixante mille cavaliers musuluians d'un côté, cent mille chevaliers de l'autre. Les Turcs, plus faibles par le nombre, eurent beau essayer de toutes leurs plus habiles manœuvres : feindre la retraite, se retirer en masse, revenir tout à coup, faire précéder leur nouvelle attaque d'une roule de traits et d'une grêle de flèches lancées de leurs longs arcs de corne, ils ne purent entamer les épais bataillons chrétiens. Tout le long du jour, sans se lasser, les Turcs luttèrentavec ardeur. Mais enfin, le soir venu, ils retournèrent dans leurs montagnes en laissant quatre mille des leurs sur le diamp de bataille* Les croisés, ivres de leur succès, eurent la barbarie de couper la tête à tous les blessés mahométans,etde retourner dans

leur camp avec ces sauvages trophées pendus à la selle de leurs chevaux. Puis, d^ le lendemain , ils raffinèrent encore sur leur cruauté de la veille, et lancèrent, en guise de projectiles, un millier de têtes sanglantes dans l'intérieur de la ville qu'ils assiégeaifnt. La guerre religieuse. c'est-à-dire furieuse et acharnée , était en train ; et ce furent Jes Chrétiens qui donnèrent l'exemple de la féroeité. lis envoyèrent ensuite le reste des hideuses preuves de leur victoire à Alexis Cornnène , premier hommage bien digne de l'empereur auquel ils le faisaient , mais qui dut inquiéter sa lâcheté, s'il flattait son orgueil (*).

Une fois la cavalerie ennemie repoussée, les Chrétiens , qui dans la bataille n'avaientperdu que deux mille hommes, auraient dû activer le siège, et réunir toutes leurs forces contreles murailles. Il n'en fut pas ainsi. Cliaaue nation s'était divisée l'attaque, avait clioisi un point pours*f porter à l'aise et y combattre selon m caprice. Ce n'était pas une armée régulière qui investissait une place; c'étaient des troupes diverses qui s'étaient proposées, chacune, un but différent, et qui s'inquiétaient fort peu de ce que faisaient leurs alliés. Lorsque le matia une bande partait à l'assaut d'une tour, loin de l'appuyer par des renforts ou de l'aider par des diversions , d'autres \aade^ la suivaient souvent, ea amateurs, pour juger des coups. Puis, si la lutte se prolongeait , les pèlerins , attirés par le spectacle, sortaient du camp eu foule, rt s installaient à l'abri des projectiles tlài façon à ne rien perdre du coup d'œil oéuéral et des détails de raction. Les femmes venaient avec leurs enfants, i<f prêtres pêle-mêle ^vec les guerriers. Oii louait les braves , on plaignait les victimes , les dévots élevaient les mains au cieft, les meilleurs soignaient les blessés.

Il se passa ainsi plusieurs scènes qui captivèreut l'attention de la multitude.

Un jour, c'étaieut de hardis arcbcrs qui échangeaient des milhers de flè* elles avec les assjégés. Une autre fois, d'intrépides soldats .cloueraient leurs têtes de leurs iM)uqlîers, étalaient des claies en osier ^r-de^us , et garés de

(♦) Voyez Mathieu d'ÉrTessc, Histoire â'Jmt nie. et k\beti d*Aix UuMrf de rexpédtUt» éeJd

STRli MODERIŒ.

Ntte façon des pif mt aiguës et des brandoDS brAiants qu'on lançait sur eux do la ville, ils arrivaient jusqu'au pied des remparu , les batuient avec des béliers, ou cherchaient à les démolir avec h piochp. Une autre fois encore, d*habiles charpentiers construisaient des tours aussi hautes que celles de la place, les roulaient jusqu'aux murailles; et de là a'en^eaient entre les chevaliers et les Musulmans des combats presque corps à corps, jusqu'à ce que cesderniers, aveo de rhuile bouillante et de la poix enQam* fflée eussent enfin incendié les machines |ui les meuaçaient. Cétaient, en outre, es épisodes particuliers : un géant fQ« Demi qui provoquait en combat singulier les Chrétiens les plus braves; Teffroi ]ue cet homme, aussi courageux que tort, jetait dans les rangs du gros de Tarmée ; son mépris pourses adversaires que ce Goliath musulman exprimait en découvrant sa poitrine devant les traits impuissants qu'on dirigeait contre lui; et eoiia Godefroy de Bouillon , im|ia* tientédecette fanfaronnade, lui décochant lui-même d'une main vigoureuse une flèdie mortelle. Le duc lorrain fut ap* plaudi pourjBon adresse, jusqu'à ce qu*un nouvel acteur Veut fait oublier. Cet acteur, dont le rdie malheureusement ne tut que tragique, était un chevalier normand , qui , un jour de lassitude univer* Klle, de découragement général, s avisa, après avoir gourmande ses compagnons, de marcher tout seul contre la ville. Son audace n'entraîna personne. On se borna aie regarder franchir les fossés, combattre quelque temps avec un courage inutile, et tomber enfin percé de coups. Cependant les Alusulmans , ayant saisi son cadavre, Tétalèrent quelque temps «uries remparts; puis , sous forme de wprésailles, le lancèrent ensuite dans le camp de ses frères qui Tavaifutsi làcliement abandonné dans le péril, et qui se contentèrent de prier pour son âme €t d'enterrer son corps avec pompe (*). Conduit de cette sorte, ce siège ressemblait plutôt à un vain tournoi qu'à ^ne guerre sérieuse. 11 durait déjà depuis Sfpt semaines, et il aurait pu se proldnm indéfiniment. Les assiégés , en effet,

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grâce aux atta^es guotidiemies sur des pointsdivers, pouvaient aisémentréparer les brèches qu'on faisait à leurs fortiàcations; e| ils avaient en outre, par le lac Ascanius, des communications constantes avec leur sultan, qui tenait toujours la campagne et qui ne laissait manquer de rien sa riche capitale , à laquelle, d*ailleurs il avait confié sa femme et se| enfants. Les croises, dans leur incapacité native, auraient pu perdre ainsi toute une année, si les quelques auxiliaires grecs

Su'Alexis leur avait envoyés, hommes abileset industrieux, sinon redoutable!

soldats, ne leur avaient indiqué uà excellent moven de désespérer leurs ennemis. 11 s agissait de porter la lutte jusque sur le lac Ascanius , d'isoler ainsi la place, et de la prendre ensuite soit par la famine, soit par un assaut géoé^ rai. Pour exécuter ce plan, qui fut adopté par les plus satisfaits d eux-mêmes , on imagina de transporter des barques grecques du bord de la mer au plus pro^ elle rivage du lac.

L'entreprise était diflicile : on y réussit pourtant. Une centaine de petits navires furent placés sur des planchers* auxquels étaient adaptées des roues, et à force de bras et de chevaux , dont les croisés ne manquaient pas encore, on parvint à transporter ces navires sur le lac. En voyant voguer la flottille chrétienne, toute remplie de guerriers, toute brillante des enseignes et des banderoles de différents corps, les assiégf^ furent frappés de découragement. Dé^ sonnais ils ne pouvaient plus ni se ravitailler, ni réparer leurs pertes par des renforts. La fatalité, toujours si redoutée en Orient, semblait s'être tournée contre les sectateurs de ftiahomet. Jus-

aue-là les tours qu'on avait construites ans le camp chrétien , avaient été incejidiées plus ou moins vite par les assiégés ; un Lombard finit par en bâtir une qui résista au feu, aux projectiles en

Êiexre, qui tint bon toute une journée, ayinond de Toulouse l'acheta ; puis il monta sur la plateforme pour combattre les Alusulinans, tandis qu'au-dessous de lui et de ses soldats, des ouvriers minajent les fondements de la tour ennemie. La besogne des sapeurs fut si bien faiteque, la nuit venue, la partie des fortifications attaquée s'éfiroulaavee fracas.

iOé

L'UNIVERS

Cette brèche, plat considérable^ ne pat pas être réparée aussi promptement que tes précédentes. Déjà les croisés s'apprêtaient à l'assaut,. déjà la femme de Kiiidj-Arslan, effrayée, s'échappait de la ville, et tombait avec ses deux jeunes enfants au pouvoir des Chrétiens , lorsque le soleil radieux de la victoire s'étant levé, les croisés virent avec autant de surprise que d'indignation le drapeau grée flotter sur les monuments de la ville;

Le lieutenant d'Alexis n'avait pas perdu de temps : dès qu'il avait vu Nicée en péril, il avait, d'après les or« dres de son. maître, pénétré dans la ville, offert aux assiégés de se rendre à l'empereur de Constantinople pour s'épargner le sac que les Francs se proposaient, tracé un portrait terrible de la cruauté de ces barbares , comme il les appelait , obtenu une capitulation avantageuse, fait entrer de nuit les auxiliaires byzantins, et pris possession de la place. Le matin du jour où les Chrétiens s'attendaient au triomphe et au pillage, on leur signifia, du haut des remparts, que Nicée appartenait désormais a leur seigneur suzerain; qu'ils eussent à la respecter ,- et qu'ils débarrassassent ses abords le plus tôt possible. Les croisés étaient pris au piège. Ils murmurèrent , ils menacèrent ; mais Alexis distribua quelques largesses aux principaux chefs, quelques aumônes aux cnevaliers les plus pauvres, et la masse en fut pour ses espérances de butin : on ne lui permit que d'entrer par groupes de dix individus dans la ville qu*elle avait conquise {*).

BÂTAILLB DE BOBYLBE.

Quelque méfiance et quelque haine que durent désormais ressentir les croisés à l'endroit des Grecs , ils n'en furent pas moins obligés de les prendre pour guides. Ils ne connaissaient rien du pays qu'ils avaient à traverser; ils se doutaient à peine de la longue et pénible Traite qu'ils avaient à faire pour parvenir même en Syrie. Plus de deux cents lieues dans une contrée ennemie , ravagée par les guerres précédentes , abandonnée par ses habitants le long du chemin présumé de l'armée chrétienne!

(*) Voyez Anne Gomnèoe , Mexiade.

Plus de deux cents lieues à travers des forêts , des montagnes , avec des routes effondrées, détruites exprès par tactique militaire ! Plus de deux cents lieues poar une foule chargée de bagages, embarrassée de femmes, d'enfants et de vieillards! Puis les Turcs allaient revenir. Leur sultan ne s'était ps découragé. Il comptait bien poursuivre les envahisseurs de ses provinces, les escorter à coups de flèches et de cimeterres, les arrêter à chaque défilé, les accabler du haut des collines. Ce fut donc avec un désappointement cruel et une secrète terreur que les pèlerins s'acheminèrent à la suite des chevaliers (* ).

Dès leur départ de Nicée ,. les croisés commirent une faute qui manqua de leur être funeste : ils se divisèrent en deux colonnes, espérant ainsi se procurer plus facilement des vivres. Mais Kiiidj- Arslan ^ qui apprit (>ar ses espions cette disposition maladroite de l'armée chrétienne, sut bientôt eu profiter. Il laissa les deux divisions s'engager en Phrygie, et quand il crut qu'elles étaient assez éloignées l'une de l'autre, il fondit sur la plus faible avec toute sa cavalerie. Cette division était formée des Normands de France et d'Italie, et commandée par le duc Robert , Bobémood et Tancrède. A l'approche des Turcs, Bobémondise hâta de former un camp comoie que comme, de l'entourer de pieux, de chariots, de gros bagages, et deradosser à un marais et à une rivière. Les fantassins devaient défendre ces retrancb^ ments; les femmes, les enfants et les infirmes s'y renfermer, tandis que les chevaliers, en trois corps, devaient aller audevant des ennemis , et disputer le passage de la rivière. Mais les Turcs m s'engagèrent que peu à peu. Une troupe d'entre eux s'élança d'abord des montagnes, poussant de grands cris, s'arrétaat pour lancer leurs traits, et reprenant ensuite leur galop furieux. Les flèches n'avaient pas traversé les cottes de mailles des chevaliers ; mais elles blessèrent un grand nombre de leurs chevaux, qui.

dans ce temps-là , n'étaient pas encore bardés de fer. Un inévitable désordre s'ensuivit dans les rangs clirétiens. Les

(*) Voyez Robert le Moine , Histoire de Jt-

rusolem. '

Tares en profitèrent, hareelèrent les cavaliers démontés, et firent forcément traverser la rivière à ceux qui s'étaient promis d*ea empêcher le passage. Puis, par mille évolutions, ils fatiguèrent les lourds chevaux d'Occident, jusqu'à ce qu'une nouvelle et fraîche bande de leur réserve vint remplacer celle dont les forces commençaient à s'épuiser et l'agilité à diminuer (*).

Plusieurs heures durant, la même manœuvre fut employée avec succès par les Turcs. Déjà les chevaliers se lassaient , Tancrede avait brisé sa lance , perdu son pennon; son frère Guillaume avait été tué ; Boliémond sentait son courage chanceler, lorsque le sultan, voyant le trouble de la cavalerie chrétienne , porta tout à coup sa principale attaque sur le camp presque abandonné.

Il détruisit facilement les fortifications improvisées, culbuta non moins facilement les archers, les frondeurs et les arbalétriers , dont les armes devenaient inutiles dans une mêlée ; puis il commença à s'emparer des femmes chrétiennes, qui, à l'approche des Musulmans, loin de se lamenter sans rai<on , loin de s'arracher les cheveux de désespoir, s'étaient parées de leurs plus beaux atours, afin sans doute de frapper agréablement les yeux de leurs vainqueurs , et d'obtenir ainsi un plus doux esclavage. La déroute des croisés était imminente, l'enlèvement des femmes et le massacre des hommes allaient avoir lieu , lorsqu'au sommet de oes mêmes montagnes, qui avaient vomi toute la matinée tant de bataillons ennemis, on vit tout à coup flotter les enseignes de Godefroy de Bouillon et de Raymond de Saint-Gilles , on vit luire au soleil les épées nues des Lorrains et des Pro« vençaux. L'espoir revint au cœur des chevaliers les plus découragés, et le combat changea immédiatement de face.

Ce fut au tour de Kilidj-Arslan , dont l'armée devenait. moins nombreuse que celle de ses adversaires , à donner le signal de la retraite. Malheureusement cette retraite fut lente : les chevaux arabes étaient harassés. Godefroy de Bouillon put les atteindre. Il entoura

(*) YoyeE Raoal deCaen, 2m Gtiiei de Tanerèoe, et Baudry, HUloirt de JéruMolem,

les Turcs d'une ceinture de fer, et-cette ceinture, en se rétrécissant de plus en plus , finit par étouffer tous ceux qu'elle euserrait. Les Turcs en furent récluits à abandonner leurs montures, às'échapper à travers des taillis et des rochers où vingt mille des leurs trouvèrent la mort. Quelle que fût la victoire des Chrétiens , ils ne la devaient i]u'à un hasard favorable, à la précipitation des Turcs à les attaquer. Si ces derniers avaient attendu un jour de plus, la colonne de Godefroy aurait été assez éloignée du cliamp de bataille pour n'y arriver qu'après la déroute complète des Normands. Quoi(|ue les croisés n'attribuassent qu*a Dieu leur nouveau succès , Suoiqu'ils aient cru que la délivrance e leur cam|) appartint surtout à saint Georges et à saint Oémétrius, qu'on

f»rétendait avoir vus combattant au mîieu des Chrétiens , ils ne commirent pourtant plus à l'avenir la faute de se séparer. Toute vive qu'était leur foi, toute dominante qu'était leur superstition, il restait encore dans leur esprit quelque place pour y loger l'expérience.

Les premiers résultats de la bataille de Dorylée furent, du reste, très-eoûtés par l'armée. A quelque distance du lieu ou combat, elle avait rencontré les tentes abandonnées des Turcs. Elle les pilla complètement. Quant à la masse des pèlerins, ils allaieut sur le champ de bataille dépouillant les cadavres des Musulmans , s*armant de leurs cimeterres, s'affu.blant de la robe traînante des uns , se couvrant de l'armure des autres, prenant à pleines mains le bien

Î[ue le ciel leur envoyait, ou plutôt que e courage des chevaliers leur avait valu. Puis, après avoir rendu grâces à Dieu et avoir enterré leurs quatre mille morts , ils reprirent leur route , bien repus , satisfaits de leur butin , et quelque peu tranquillisés sur l'avenir.

SOUFFBANGES DBS GBOISÉS EN ASIB HINBUBB.

Les illusions des croisés ne durèrent pas longtemps. Kilidj-Arslan^u^eant qu'il ne pouvait détruire les Chrétiens en bataille rangée, employa dès lors la terrible tactique dont nous avons parlé, c'est-à-dire ravagea tout le pays, sur la

L'UMIVKRS.

route deiéruâalem. On étâiten jain 1097 : les moissons étaient copieuses et dorées, il les incendia ; les arbres fruitiers commençaient à montrer des fruits , il les abattit. Puis, comme les villes , bour^ et villages de la Phrygie et de la Pisidie avaient pour pHncipaux habitants des Grecs et des Latins, il pilla leurs demeures, détruisit leurs églises, et emmena la plupart de leurs femmes et de leurs entants. Ainsi, pour premier résultat la croisade faisait le malheur des Chrétiens d*Àsie Mineure. La cruauté avec laquelle les Francs avaient entamé I4 guerre mit la rage dans le cœur de leurs ennemis. On réagit contre les croisés avec autant de fureur qu'ils en avaient eux-mêmes montré devant;Nicée:

ils avaient semé la haine, ils récoltèrent la vengeance.

Il semble que, loin de protéger Texpédition ^sainte, le ciel Tait abandonnée à elle-même , à son inexpérience et à ses fautes. En se divisant en deux corps, les croisés manquèrent de se faire vaincre séparément. En se réunissant de nouveau en un seul , ils commirent précisément Timprudence qu'ils avaient voulu d'abord éviter : Tagglomérationd'un tel nombre d'individus que les approvisionnements devehaient presque iuipossibles. Pleins d'imprévoyance d'ailleurs, ils ne mettaient rien en réserve dans les moments d'abondance ^ et s'acheminaient insoucieusement a travers les déserts , attendant la manne que devait leur envoyer Jésus-Christ, leur suprême pournoy&ur.

Après quelques jours de marche, ils commencèrent donc à souffrir de la chaleur d'abord, de la soif ensuite. Les premiers villages qu'ils rencontrèrent étaient inhabites : il n'y trouvèrent ni provisions ni secours d'aucune espèce.

La faim les prit; la pénurie la plus complète les accabla. Comme il n'y avait pas plus d'herbe dans les prés 'que d'épis dans les champs, les citevaux pâtirent autant que les hommes, pour traîner leurs nobles coursiers quelques pas plus loin, les chevaliers furent obligés de les mener par (a bride, et encore en tombait-il à chaque pas. On mit les bagages sur des bêtes de reoeoutre, béliers, chèvres, porcs et chiens. Les fiera barons, vaincus paf là lassi-

tude, ibrent obligés de monter des iam

et des bœufs (*).

Bientôt le désespoir est aa eomble dans l'armée, la mortalité terrible parmi les pèlerins à la suite. A chaque instant il en tombe, de ces infortunes! Les uns meurent dârts les tortures de !a faim; les autres s'échappent, et se font musulmans pour prolonger un reste d'existence. D'autres encore, exaltés par leurs croyances religieuses, s'étendent sur la terre, les bras en croix, la face tournée vers le ciel , jusqu'à ce ou'aux yeux de leurs frères des inarauaeurs eimemis , la pire espèce d'hommes dans tous pays, égorgent ou décapitent ces martyrs de l'abandon et da dénûment. Ce n'est pas tout : des femmes enceintes accouchent avant terme sur le sol brOlant, sans attirer le moiodre secours, sans provoquer la moindre pitié. Des mères , incapables de nourrir

t)lus longtemps leurs enfants , appellent a mort a grands cris. Ces souffrances atroces, ces extinctions successives d'imprudents et d'insensés , c^ masses apparaissant à peine sur la terre orientale pour y mourir dans les convulsions les plus affreuses : telle fut pourtant la conséquence la plus immédiate de cet enthousiasme populaire qui ne fut ni dirigé, ni calmé, ni onlonné ! La poésie, tant qu'elle voudra, peut louer Tliéroïsme de );ette expédition colossale; l'histoire doit, avant tout, en condamner la démence.

Il faut représenter l«s croisés tels qu'ils furent : Inexpérimentés jusqu'à la folie , imprévoyants jusqu'à la sottise, se rOant sur le monde orientai comme une b^te affbmée sur sa proie, et venant se perdre dans cette Asie Miheure, tombeau immémorial des cooquérànts anciens et modernes. Puis là, leur armée louvoyant à travers les montagnes et les précipices, comme une flotte battue par la tempête, égarée dans un dédale de rochers arides, de sombres ravins, de déserts brâlants, laissant un homme h tous les pas , une niasse de morts à chaque bataille , luttant à la fuis contre la nature et contre l'humanité ; mais allant toujours , bra-

(*y Voyet foxÛOàt ^è Chltttfcêi I»» Ghus

STRIE MODEBIŒ.

rant la faim aoan bloi que le oimelerra, lurmontant les obstacles jusqu^à ce qae es obstacles la tuent, passant de jour m jour dn délire des rêves aux rigueurs le la réalité, orgueilleuse au départ, lumble à rarrivee« quittant rEuro|)e ivec une masse de près d*un million rames pour atteindre , réduite à vingt nille hommes tristes , découragés, ivres le souffrances , le but décevant de ses ifforts surhumains. Mais n'anticipons )as davantage sur les malheurs qtt*il lous reste à raconter.

Les privations avaient fait bien do nal aux croisés, Tabondance ne leur fut las moins funeste. Après plusieurs jours le marche 9 où ils ne trouvèrent ni la noiodre source sous la terre , ni la moin« Ire goutte d'eau dans le creux des ro« ihes , ils virent venir à eux des chiens lent le poil était mouillé. Ils les suivi* ent, et ces chiens les menèrent à une ivière que leur instinct leur avait fait lécouvnr. Tous les pèlerins se précipitèent dans ces eaux froides, qui coulaient ians une vallée écartée , et en burent ans mesure. Trois cents d'entre eux fuent frappés de mort subite. Un plus ;rand nombre encore se couchèrent naïades sur les berges humides, et furent bandonnés par leurs compagnons vali* les. Enfin , quand ils arnvèrent à An* iochette, capitale de la Pisidie, ce fut ncore pour y souffrir des excès de nouriture et de boissons auxquels ils se li* Tèrent. Raymond de Toulouse manqua a mourir. L'armée pleurait déjà un de eschefs lesplus liabiles; mais la ville était ieine de ressources, habitée par des rrecs amis , située dans une vallée salibre, et leoomte de Saint-Gilles finit par ntrer en convalescence. On attribua sa 'uérison à un miracle, et l'on crut que on patron avait sollicité pour lui une rêve avec ia mort Dans le même temps » croisés craignirent de perdre leur >ien-aimé duc de Bouillon. Étant afié à 9 chasse , Godefroy entendit les cris de erreur dun de ses comp.ignons atta* ué par un ours d'une taille gigantesue. Le brave Lorrain fondit aussitôt ur la béte féroce. Son cheval ayant été

moitié dévoré, il n'en continua pas QoiQs la lutte à pied, accepta l'étreinte la monstre , eut la force dV résister et adresse de dégager son bras armé d'une

épéeavee laquelle il ouvrit le dos de ranimai furieux. Mais sa victoire lui avait valu à la cuisse une blessure si profonde qu'on le ramena mourant à la ville, et qu'il fut obligé, pendant plusieurs semaines, de ne poursuivre son expédition que porté sur une litière (*).

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