DÉPLORABLE CONFLIT BNTBB TAN- CBEDE ET BAUDOUIN
Après s'être reposée et ravitaillée à Antiodtette , l'armée s'était remise en route, bien diminuée déjà , quoique toujours ardente et enthousiaste. Seulement plusieurs troupes s'en étaient détachées et s'étaient lancées en éclaireurs vers la Syrie. Deux des -principales étaient commandées. Tune porTancrède, l'autre par Baudouin , frère puîné de Godeiroy de Bouillon. Ce Baudouin, soldat aussi brutal qu'ambitieux, songeait beaucoup plus à gagner une province que le ciel, et poury parvenir tous les moyens devaient lui être bons. 1) s*en allait donc à la découverte pour son propr** compte, lora- Su'après avoir traversé Iconiuni, aban* on née par ses habitants, il arriva enfin devant Tarse en Cilicie. Tancrède l'y avait devancé et avait investi la place, défendue par une faible garnison turque; et on lui avait promis de lui en ouvrir les portes si au bout de quelques jours aucun renfort n'arrivait aux assiégés.
Les deux troupes chrétiennes fraternisèrent devant Tarse; mais lorsque le lendemain de son arrivée Baudouin vit Tétendard de Tancrède flotter sur les murs deTars», il se crut frustré, et réclama. 11 prétendait que ses soldats étant 4)lus nombreux ^ue ceux de Tancrède avalent seuls déterminé par leur présence la reddition de la ville. Tancrède passa outre à ces observations singulières; et Baudouin eut beau s'emporter, le chevalier normand ne céda pns au lorrain. Alors ce dernier , outré de rage, s*adressa aux Arméniens qui remplissaient la ville et, autant par les menaces que par les promesses , les décidaà remplacer le drapeau de Tancrède par le sien. Puis ajoutant l'outrage à la déloyauté, il fit jeter avec mépris la bannière de son rival dans la bouc d'un fossé.
f) YoveE Albert d*Aix , HUUân é» Vexpédimm é€ jénuaiem\ et GnlUaame de Tyr, Hiitoirv de «t qui t*eat paué , etc.
LUNIVERS*
Tancrède fut assez généreux pour ne pas tirer une vengeance immédiate de cet acte si grossièrement hostile. Il laissa la métropole de la Cilicie à son rival, et s'en alla cherche!^ plus loin une autre victoire à remporter (*)•
Baudouin , maître de Tarse , et vojant désormais dans tout croisé un ami douteux sinon un ennemi, eut rinfamîe de refuser rentrée de la ville à une bande de pèlerins harassés qui lui demandaient rhospitalité. Dans la nuit, les Chrétiens, au nombre de trois cents seulement, furent surpris et égorgés par la cavalerie turque oui tenait ta campagne. Le lendemain , les soldats de Baudouin eux« mêmes slndignèrent contre 1 égoïsmo cruel de leur chef, Tassaillirent de flèches, et le forcèrent à se réfugier daus une tour. Mais, aussi fourbe que perfide, Baudouin allégua pour excuse de son odieuse conduite le traité conclu avec les indigènes , et pourtant il fut obligé, pour se réhabiliter quelque peu, de proposer à sa troupe de venger leurs frères, dont les cadavres étaient encore étendus en face des murailles. On attaqua donc les quelques Turcs qui défendaient encore un, des Quartiers de la ville, on les vainquit, éton les passa tous au fil de Tépée. Puis , comme les Lorrains étaient sortis pour ensevelir les victimes de la veille , ils aperçurent une flotte qui s'approchait de la côte. C'étaient des corsaires flamands ; ils venaient se joindre à l'expédition sainte, et, grâce à ce renfort inattendu, Baudouin , tout en conservant Tarse , put continuer ses explorations toutes personnelles sous le saint couvert de la croix.
Par une déplorable fatalité, Baudouin prit précisément la même route que Tancrède, et ne tarda pas à le rejoindre.
Tancrède venait de s'emparer de Malmistra , lorsqu'il vit la troupe de Baudouin s'approcher. Quoi qu'il Ht, il ne put cette fois calmer l'irritation de ceux qui l'accompagnaient. Chevaliers pour la plupart, ils n'accordaient à Tancrède de suprématie que dans le combat; violents et grossiers de leur nature , pour décider leur chef à èe venger de Baudouin, ils allèrent jusqu'à l'injurier. Al*
n Voyez Raoal de Caen , les Gestes de Tancrède , et Foaicher de Chartres , hs Gestes des Francs t etc.
bert d'Aix, lechrotiiqueor, rapporte ces paroles que Richard , prince de Salerne, tint à ce propos à Tancrède son parent: « Va , tu es devenu aujoard'hui même le plus vil de tous les homnDes! obi s"ii y avait quelque courage.en toi , tu ferais rétomber sur Baudouin les outrages (jue tu en a reçus !» A ces mots, Taucredc ne put répondre qu'en tirant son épée^ et eu se mettant à la tête des furieux qoi se préparaient à partir sans Jui. Aussi bien Baudouin semblait avoir voulu les pousser à bout : il s'était établi en face des murailles de Malmistra , et y avait fait dresser ses tentes comme s'il eût voulu, ainsi qu'à Tarse, attendre l'occasion d'une trahison. Malgré son nombre inférieur , la troupe de Tancrède ne s'en précipita pas moins , la lance au poiog, contre les Flamands de Baudouin. Cette brusque attaque surprit ces derniers, et jeta d'abord quelque confusion parmi eux. Mais bientôt ils se rallièrent, entourèrent leurs assaillants, et, malgré une lutte acharnée, les forcèrent à rentrer péle-méle dans la ville et à abandonner plusieurs prisonniers, entre autres l'insolent prince de Salerne.
Le lendemain, la raison revint à ces fous. Ils s'envoyèrent, mutuellement des députés, et afin d'expliquer leur conduite haineuse et coupable, ils la rejetèrent sur une inspiration céleste qui les aurait poussés les uns contre les autres. Pour ne pas se faire d'excuses réiiproques , ces pieux chrétiens préféraient accuser la Providence; pour sauver leur honneur, ils compromettaient sans scrupule la sainteté de Diea. Quoi qu'il en soit , les deux chefs n'en iurèrent pas moins solennellement d*oubiier leurs torts. Les deux troupes s'étaot réunies, Tancrède et Baudouin s'embrassèrent devant leurs soldats. Réconciliation factice, qui était bien loin d'expier un crime aussi odieux que préjudiciable; odieux comme lutte entre chrétiens, préjudiciable comme exemple funeste doniié à l'armée (*).
DÉSEBTION DE BAUDOUIN.
Cependant, dans cette querelle fratricide, Tancrède était le moins coupable.
(*) Vovez Raoul de Caen , les Gestes, etc., et AU)ert d^Aix, Histoire de t*expédilion dején 1 italem, '
Baudouin Pavait provoqué, outragé,
bravé. Tous les croisés le pensèrent ainsi. Quand les deux avant-gardes eureut été rejointes par Tarmée^ Godefroy reprocha à son frère sa conduite devant Tarse. Ces reproches du duc de Bouillon, loin de changer Tesprit de Baudouin, ne parvinrent qu'à Tirriter. Toujours préoccupé de toute autre chose que de la délivrance du saint sépulcre , il ne rêvait qu'à une conquête personnelle. Arrogant avec les petits, dissimulé avec ses égaux, il s attira bientôt Tantipathie de tous. Alors son âme s'ulcéra de plus en plus, et malgré les bons conseils de sonr épouse Gundesehilde , femme sainte , qui avait pris la croix autant par religion que par dévouement à son mari, Btiudouin n'en persista pas moins dans ces projets contraires à l'unité de l'expédition. C'est que pour lui, à côté de l'ange, il y avait un démon; et qu'il préférait écouter les paroles tentatrices de Tun que les recommandations pacifiques de l'autre. Ce démon était un aventurier arménien, qui se disait prince détrôné par ses propres sujets, et qui , réfugié à Constaiitinople, y avait tellement intrigué qu'on avait été contraint de Tincarcérer. Puis étant parvenu à s'échapper de prison , il n'avait rien trouvé de mieux pour mal faire que de s'attacher à la croisade. Habile , actif, doué de ce verbiage que ses pareils possèdent presque toujours, il cherchaitdes dupes, il trouva Baudouin. Grâce à sa perversité intellig^'nte, il pénétra facilement le caractère de l'ambitieux cheval ier : par ses flatteries il surprit sa conBance ; par ses suggestions il enflamma de plus en plus la passion dominante de celui qu'il voulait exploiter. Gundeschilde avait beau faire, elle perdait chaque jour du terrain dans le cœur perverti de son époux. Enfin le bon génie céda au mauvais : abreuvée de chagrins, désespérée comme les âmes tendres qu'on repousse, Gundeschilde mourut.
Au lieu d'être une douleur, cette perte fut un débarras pour Baudouin. J.ibre à l'avenir de tout lien , il ne chercha plus que l'occasion d'abandonner la croisade religieuse, et d'en entreprendre une à son profit. Pancrace , tel était le nom de l'aventurier arménien, avait inspiré au frère de Godefroy la mauvaise
pensée de la désertion ^ et il put désormais la développer sans obstacle. Il lui parlait sans cesse de la richesse et de la fécondité des p^ays d'Orient. Il critiquait l'expédition sainte, qui , loin de se diriger vers les grasses plaines de la Mésopotamie, allait se fourvoyer dans les âpres montagnes du Liban pour aboutir aux champs désolés de la Palestine. Il se moquait du Jourdain, fleuve sans vertu et sans eau , et vantait l'Ëupbrate qui, à l'instar du Nil, laissait sur les terres qu'il traversait un limon épais et fécond. Il faisait entrevoir à Baudouin la gloire unie à la fortune. Il exaltait à la fois toutes ses passions. Le cadet de Lorraine ne tarda pas à se 4aisser convaincre, et en arriva à ne plus cacher ses projets.
Mais un scrupule auqaél il ne s'attendait pas surgit tout à coup dans le cœur de ceux qui l'avaient accompagné jusqu'alors. Ses plus fidèles chevaliers, lorsqu'il leur parla de quitter l'armée, refusèrent de le suivre. JMalgré ses instances, ses prières, ses emportements, aucun d'eux ne lui céda. Force lui fut de s'adresser aux soldats les plus obscurs eties plus avides. Il promit de nombreux butins à la tourbe grossière vers laquelle il fut réduit à tourner ses vues , et encore ne put-il réunir qu'environ quinze cents fantassins et deux cents cavaliers. Lorsque cet embauchage fut connu , il indigna toute l'armée. Godefroy, qui avait encore la faiblesse de compter sur l'honneur et sur la piété de son frère , lui députa plusieurs évoques et plusieurs prmces pour le rameuer à de meilleurs sentiments. Mais les efforts des uns et des autres furent inutiles : Baudouin n'avait jamais été sincèrement religieux, et il ne mettait son honneur qu'à conquérir comme que comme une principauté quelconque. La raison étant impuissante , on voulut employer la force. Il fut défendu , sous les peines les plus sévères , à tout croisé de quitter l'armée. La nuit même où cette décision fut prise, Baudoiun s'en alla du camp avec la horde de pillards qu'il avait enrôlée (*)•
La croisade, parvenue à Marasch, devait désormais se diriger vers le sud ,
(*) Voyez Goillaame de Tyr, HUtoin de ce qui $*en pa$94 f etc.
LUNIVERS.
Baudouin se hâta d6 pointer fers Test.
Le hasard le servit tottt d'abord : les Turcs avaient fui du pays qu'il traversa. Il put, presque sans coup férir, s'emparer des filles de TUrbessel et de Ravnel. Paneraee voulut avoir le prix de ses perfides conseils : il réclama l*une des deut cités. Baudouin, aussi avide qu'ambitieux, refusa. Alors Pancrace employa la ruse. Baudouin lui répondit par la force. Pancrace, qui tenait la forteresse de Ravnel , tardait à la rendre au rude Flamand. Celui-ci Ty obligea en le chargeant de fers, et en l'accablant de coups. Après ce rigoureux traitement Pancrace et les siens abandonnèrent Baudouin; mais ce dernier n'en trouva pas moins des guides pour hs mener jusqu'à Édesse. Cette ville avait échappé par un singulier hasard à la conquête des Turcs.
Ancienne métropole de la Mé$;opotamie, après avoir perdu son royaume, elle était restée comme une Ile chrétienne au milieu d'un océan musulman. Mais le petit prince grec , du nom de Théodore, qui y régnait ne pouvait conserver de sécurité sur son étroit territoire qu'en payant aux Turcs des tributs de plus en plus élevés. Édesse était donc inquiète et tremblante, et sans s'informer de la moralité de ceux qui venaient à elle , en les snobant chrétiens , elle les prit pour des. sauveurs. Elle envoya donc vers Baudouin douze de ses principaux habitants et son évéque pour demander assistance. Baudouin , enchanté de cette démarche, qui lui donnait des airs de libérateur, se prépara aussitôt à passer l'Euphrate, qui le séparait du territoire d'I^desse. Comme il avait laissé garnison sur toute sa route, et qu*i1 n'avait, plus avec lui ou'une centaine de cavaliers, il chercha a éviter les Turcs, et put arriver sans combat jusqu'à la ville grecque. Le
Seuple le reçut avec des acclamations 'allégresse : c'était un défenseur jeune fit brave qui lui venait , et son prince était vieux et pusillanime. Ce prince, inquiet de la réception trlompliale de ' cet étranger , fut pourtant forcé de lui offrir la seconde place à sa cour et le partage de ses trésors. Mais ce n'était pas là l'affaire de l'ambitieux Lorrain. Son eraueil ae aoolevait à l'idée d'être à la solde d'un prince étranger, et H
repoussa avec mépris les offres de Théodore d'Édesse. Le peuple marmura : il ne voulait pas laisser repartir son défenseur. Théodore, qui.n avait pas d'enfant , proposa alors a Baudouin de l'adopter. Celui-ci accepta , et , selon la coutume des Byzantins , passa entre la chemise et la chair nue de Tliéodore, puis lui donna Taceolade de la parenté.
Le rêve de Baudouin se réalisait, et il ne songea plus qu'à défendre et à augmenter la principauté qui devait loi appartenir un jour. Allié à un prince arménien appelé Constantin , loin de continuer le tribut aux musulmans, il marcha contre eux, et alla assiéger leur ville voisine de Samosate. Baudouin , assez mal secondé par ses nouveaux sujets, et voyant le siège de Samosate se prolonger, revint bientôt à Édesse. On y était monté contre Théodore; on l'accusait dlntelligeiices avec les Turcs. Baudouin se garda bien de justiOer son père adoptif, et même il eut riofamie de laisser comploter ouvertement contre celui qu'il était de son devoir de défendre. L'émeute, d'abord assez foéni<];ne, devint bientôt furieuse. On ne voulait d'abord qu'expulser Tliéodorc, bn finit par le précipiter du haut des remparts. Puis son corps fut traîné par les rues , et insulté de toutes les façons aux yeux de son fils adoptif. Baudouin n'eut garde de s'indigner; mais, dès qu'il fut proclamé maître, il fit pe«er sur Édesse une main de fer. Le peuple avait changé son soliveau înofFensif contre une grue vorace ( * ).
Baudouin , au comble de ses désirs, oublia complètement la croisade. Ne pensant plus qu'à étendre sa principauté , il acheta Samosate, qu'il n'avait pu prendre par les armes. Puis , époux aussi oublieux que chrétien sans foi, il épousa la nièce d'un prince armeiiien , ce qui recula ses limites jusqu'au Taurus. Ce perfide allié, ce chevalier sans honneur, qui avait quitté ses compagnons dans, le péril , aurait où être maudit par tous les croisés; mais il avait réussi , tout lui fut pardonné ! De jour en jour Baudouin vit arriver à lui de nouveaux chevaliers qui grossî-
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snrRIE MODERIHE.
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rent Bon année, et augmenterai sa cour; plus tard enfin il deYait le premier proGter de la conquête d'uit^ armée quMl avait désertée : la destinée réser- Tait le trdne de Jérusalem à celui qui avait trahi son serment et abandonné ses frères avant le siège de la ville sainte.
LES CSCISÉS DKTAIIT ANTlOCHB.
Le siège d*Antîoche se divise en deux parties : la honte, la gloire. Au commencement, une abondance momentanée amène avec elle Torgie et les débauches de toutes espèces; puis, comme résultat d*un gaspillage insensé, une mi* sère plus profonde qiie Jamais , et à sa suite la crapule la plus ignoble , la désertion la plus déshonorante. Deux hommes sauvèrent alors Tarmée chrétienne, Adhémar par ses vertus, Tancrède par son courage. Grâce à leur exemples les croisés se relevèrent de leur fimge et de leur désespoir, et , par des actes répétés de vaillance, ils parvinrent à se sauver d une destruction complète. Entrons dans les déta Is.
Ce ne fut qu'en septeinbre 1097 que les croisés arrivèrent en Syrie , et dans quel état ! Ils avaient abandonné presque tous leurs chariots dans le mont Taurus ou dans le mont Amanus. Après les chariots, ce furent les bagages qu'ils laissèrent rouler dans dt^s ravins; après les bagages, ce furent, pour auelques-uns, leurs armes mêmes qu'ifs rejetèrent, faute de pouvoir les porter davantage.
Puis, comme leurs vêtements s'étaient tout déchirés aux rochers de la route, plusieurs d'entre eux s'étaient habillés des dépouilles de l'ennemi , qui de la longue robe du juif, qui du turban des sectateurs de Mahomet. C'était donc harassé de fatigue , épuisé de besoins , presque sans armes , et dans un dégui- 8enf)eut moitié grotesque, moitié lamentable, que le gros de l'armée arriva devant les murs d'Antioche.
La foule des pèlerins aurait voulu tourner la ville, et passer outre. Elle o'avait plus de force que pour marcher jusqu'à Jérusalem; l'idée seule d'un long siège l'eifrayait, la désespérait. Les chf valiers en jugèrent autrement ; et la foule • abrutie par les souffrances , incapable de faire un pas sans ses défenseurs , fut obligée d'en passer par où
ces derniers ronlarent. Les chevaliers avaient peut-être raison de ne point laisser derrière eox une cité de Tlmpor^ portance d'Antioche. Peut-être ausiii était- il bon de frapper un grand coup, de ne pas permettre à l'ennemi de se remettre de son émotion première? Mais dans ce cas il edt fallu entreprendre le siège avec intelligence et le pousser avec vigueur. Or, comment le commencer sana machines de guerre; comment le hâter en ne s'efforçmt pas même d'investir la place tout entière? Les chefs croisa ne surent ni entourer la ville, ni lui couper les cqmmunications avec la campagne.
Le siège d*Antioche, do reste, devait présenter d'assez sérieuses difTicuités.
Sans être aussi puissante et aussi peaplêe que du temps de la domination romaine , ou sous le règne des Ommia* des , cette capitale avait encore trois lieues de circuit, des murailles d*une solidité extrême, trois cent soixante tours decombatfUnecitadelle au sommet d'un roc, des fossés profonds, un fleuve sur un de ses côtés , un marais sur l'autre, et enfin des collines impraticables de distance en distance. Il suflisait d'une garnison de quelques milliers d'hommes pour y tenir longtemps contre une armée bien approvisionnée, et bien munie. Or Baguisian, émir presque indépendant qui possédait celte ville et son territoire, S'y était renfermé avec sept mille cavaliers et vingt mille fantassins. Il avait su, en outre, se défaire des bouches inutiles , en mettant hors de ces murs la plupart des Grecs et des Arméniens qnî habitaient la ville. Enfin, grâce à la maladresse des croisés, il put, comme on le verra , se ménager sans cesse des communications avec Textérieur. Plein donc de résolution et d'espoir, il se promit de se défendre vigoureusement derrière ses hauts remparts, tandis qu'il envoyait ses deux fils demander des secours à ses alliés de l'A nli Liban et de la Mésopotamie, à Rerbogha,matlre de Mossoul, et à Dekak, maître de Damas (*).
Sans s'inquiéter ni des forces, ni des projets des assiégés, les croisés, après s'être emparés de quelques vhiages en-
n Toyei Kemal-Eddln, HûUrire d'^lep.
Ml
LIJiaVERS.
vlronnants, s'approchèrent des murs d'Antioche bannières déployées, au son des tambours, des clairons et des trompettes, aux cris tumultueux de la multitude. Mais leurs bruits divers, tout prodigieux qu'ils fussent, ne ûrent pas tomber les remparts d*Antioche comme ceux de Jéricho; et, après cette scène inutilede jactance il leur fallut son* ger à s'établir autour de la ville. Divisés toujours en quatre nations principales, ils formèrent quatre camps qu'ils entourèrent de fossés. Le premier de ces camps, appuyé à l'Oronte, placé au nord de la ville, était celui des Lorrains et des Teutons de Godefroy ; puis venaient les Provençaux de Raymond ; puis les Français et Normands de Hugues et de Robert; enlin les Italiens de Bohémond et deTancrède. Quelle que fût retendue de ces divers quartiers, ils ne couvraient environ qu'un tiers de la ville. Les croisés avaient complètement né^Vifi^é la partie occidentale d'Ancioche, défendue par l'Oronte, et la partie méridionale par des collines élevées. Il n y avait donc en réa.ité rien de bien terrible dans cette armée, qui n'empêchait pas les assiégés de recevoir des secours par la montagne et des provisions par le fleuve. Aussi les Turcs , lors du mouvement général des assiégeants ne se donuerent-ils pas même la peine de paraître en nombre sur les remparts, et dé répondre aux provocations chrétiennes. Cette solitude et ce silence étaient, d'ailleurs, un piège où les croisés ne manquèrent pas de tomber.
Dès (|u'ils virent, en effet, que la ville semblait une tombe et <iue la campagne leur était abandonnée, ils ne songèrent
S lus qu'à se dédommager brutalement es privations qu'ils avaient endurées.
Leur camp fut presque laissé sans défenseurs , et le plus grand nombre de ceux qui pouvaient marcher le quittèrent pour aller en maraude à droite et à gauche, pour se répandre de tous côtés. Les fruits pendaient encore aux arbres , les raisins aux ceps : ils les arrachèrent , et les dévorèrent avec avidité. Il y avait dans les champs des silos remplis de grains , ils les pillèrent; il y avait dans les prés des troupeaux nom* breux, ils les emmenèrent. Puis, dans cette abondance extrême , loin de con-
server mesure et prévision, loin de rserver quelque chose pour leurs besoios à venir ,- ils gâchèrent toutes les provisions qu'ils n'absorbèrent pas immédiatement : ils choisissaient dans le bœuf et le mouton les parties les plus délicates, jetant aux chiens les autres.
A la suite de la gloutonnerie vinrent k jeu et la débauche. La licence était à son comble. La voix des chefs et les exhortations des prêtres n^étaient plus écoutées. Quelques-uns même de ces derniers don- 1 naient l'exemple du vice le plus déhonté. * Ainsi Alberon, archidiacre de Metz, se laissait surprendre par les Turcs, daos les herbes d'une verdoyante prairie, jouant aux dés arec une dame syrienne d'une grande beauté et cTunè haute naiisancCf dit la chronique. Il ne se passait pas de jour que les assiégés ne Ossent main basse sur des couples d^amoureux ou sur des groupes d'ivrognes. On laissait à toute heure les Musulmans sortir d'Aiitiuche , tomber sur les bandes éloi-
§nées du camp, et terminer les orgies es croisés dans des flots de sang. Quand les Turcs n'égorgeaient pas sur place ceux qu'ils surprenaient, ils les emmenaient à la ville, les décapitaient sur les remparts, et lançaient leurs têtes dans les rangs des Chrétiens. Tel fut, entre autres, le sort d' Alberon et de sa compagne (*).
Ces entreprises répétées de leurs ennemis finirent par ouvrir les 3reux aux croisés abrutis par la débauche. Comme faute de machines de siège , ils ne pouvaient tenter un assaut , ils écoutèrent les conseils et suivirent les exemples que leur donna le brave Tancrède. Les uns cherchèrent à démolir un pont jeté sur un marais et qui servait aux sorties des assiégés; d'autres, conduits par Tancrède lui-même, se mettaient en embuscade et attendaient ainsi les fourrageurs ennemis. Un jour ils en tuèrent soixante-dix ; une autre fois ils en dispersèrent en plus grand nombre encore.
C'était toujours Tancrède qui conduisait ces petites expéditions , dont le but le plus sérieux était d'entretenir l'activité de l'armée. Singulier homme que ce Tancrède, qui avait, outre la bravoure com-
(*) Voyez Albert d'Aix, Hutaire de VexpéHiion dg Jérutaltnu
SYRIE MODERIiE.
iDune à tant de ehevaliers, une modestie contraire aux mœurs de son époque!
Etant une fois parti en inspection avec un seul éeuyer , il tomba dans un gros de Turcs , en tua plusieurs, les mit tous en déroute, et après le combat fit iurer à son compagnon de ne rien dire de sa victoire. Était-ce, du reste, pur acte d& modestie de la part du preux che* valier ? M'était-ce pas plutôt pour ne pas laisser Tarmée se reposer sur le courage de quelques hommes comme lui , que Tancrède ordonnait qu'on ne divulguât pas ses exploits tout, personnels? Quoi qu*il en soit, gloire à lui , car il fut le seul , dans un moment donné , qui prit a cœur l'honneur de Tarmée et le but de la croisade.
mSBRB ST FÂMINB DANS LB CAMP GHBBTIBN.
Cependant durant ces festins et ces débauches, durant ces escarmouches sans résultat , deux mois s'étaient écoulés , et rhiver était venu. Ce fut un bien triste réveil pour les croisés : la nature, de belle devmt affreuse ; le ciel si pur se couvrit de nuages ; des pluies torrentielles et continues inondèrent les prairies, ramollirent tellement les terres que les pieux n'y tenaient plus. Les pavillons s^écroulerent; les tentes fléchirent ; l'humidité attaqua à la fois la corde des arcs et le fer des épées. On voulut construire des cabanes : le bois ne résista pas plus que la toile à l'impétuosité des eaux et au souffle des vents. Une froidure pénétrante et sans remède atteignit l'armée , et la fit souffrir de jour en jour davantage. Bientôt aussi la faim se joignit au froid. Les environs d'Antioche étaient épuisés; la végétation des montagnes avait été emportée par les vents, celle des plaines submergée par les eaux.
De la détresse générale naquit Tégoîsme particulier. Ceux qui trouvaient quelques provisions les gardaient pour eux et en cachaient le superflu, loin de le partager entre leurs frères. La disette devint telle qu'il ne fallut plus songer qu'à chercher des vivres , coûte que coûte , en quelques lieux éloignés qu'il fallut aller. Malgré le danger de ■aisser le camp dépourvu de ses meilleurs soldats , une expédition lointaine
pour se procurer les aliments les phu nécessaires fut résolue en conseil. Le matin de Noël , après la première messe, vingt mille croisés quittèrent le camp et se dirigèrent vers TOrient, sous le commandement du prince de*Tarente et du comte de Flandre. Avant leur retour, ce qu'on avait redouté, arriva : les assiégés firent en grand nombre une sortie visoureuse, et eurent facilement raison dénommes épuisés de fatigues et de besoin. Le combat fut meurtrier sans heureusement être décisif, et les Italiens de Bohémond , étant revenus avec des provisions , rendirent la force et l'espérance à l'armée , et retinrent dans les murs d'Antiodie les Turcs qui s'apprêtaient à une nouvelle attaque (*).
Mais la saison ne s'améliorait pas; les expéditions à la recherche de vivres avaient beau se répéter , elle n'avait plus de chances heureuses : tout le pays à dix lieues à la ronde était ravagé ou abandonné. On avait espéré des secours par mer de GonsUntinople : mais la tempête était pfrmanente , et empê( hait toute flotte deserisquersur les cotes. Celle des Génois et des Pisans avait quitté le petit port de Saint-Siméon, situé à trois lieues du camp chrétien. Toute ressource était perdue, tout espoir détruit. Alors tombèrent sur Tarmée des calamités sans pareilles : la maladie, la faim, la rage furieuse. La plupart des croisés n'avaient plus ni pain, ni abri, ni vêtements. Ils en étaient réduits à dévorer des rats et des crapauds, à mâcher des racines, à boire le sang de leurs chevaux, à s'en arracher les membres. Et ce nVtait pas tout : pour pouvoir manger celte viande coriace ou ces animaux immondes, faute de branches d'arbres, de roseaux secs, de combustibles ordinaires , ils étaient con< traints à brûler le bois de leurs arcs , le cuir de leurs selles , la toile de leurs tentes, la laine de leurs manteaux. C'était une désolation universelle , qu'augmentait encore une mortalité terrible.
Eh bien ! dans cette misère épouvantable, au milieu de ces agonisants, à travers ces cadavres qui pourrissaient sur la terre humide, il y avait encore place pour la prostitution, pour les vices les pUis infâ-
(*) Voyez Ra3nnond d* Agiles , HitMm ékê Ftann qui prirent Jérusalefn.
dTO
LUNIVERS.
mes. Le e«mp des pèlerins ressemblait à une Soi orne affamée. Tous ceux à qui il restait encore quelque ueu de forée et un sentiment de dégoût fuyaient ce cloaque de U lubricité unie à la famine. Les ims rebroussaient chemin vers la Cilicie; les autres fuyaient du côté de la Mésopotamie. Robert Courteheuze se retira a Laodirée; Tatice, général des Grecs auxiliaires, retourna à Constaiitinople. Guillaume, ce vicomte de Melun que nous avons tu piller les habitants de ses domaines pour partir en croisade, déserta à son tour; enOn Pierre TErmite lui-même, le premier auteur de cette expédition malheureuse, le premier prêcheur du pèlerinage armé, Pierre TKrmite dont la sainteié n'avait duré qu^un an, le courage un jour , 8*échappa uuitamment du camp des Chrétiens, il fallut que Tancrède, Thomme de la résolution et deTesperance, se mit à la poursuite de celui dont la présence était encore quelque chose pour les masses Tancrède , sMl était brave, était aussi quelque peu brutal et violent: il accabla le lâche ermite Piètre d'invectives de toutes sortes, et le ramena au camp à coups do plat d'épée. Ce retour d'un fanatique désillusionné ne fit pas tout le bien qu*en attendait Tancrède. Les chefs étaient aussi désespérés que les soldats : Godefroy était malade, Raymond de Saint- Gdles et Bohémond de Tarente attendaient la mort dans leur armure.
L'armée allait s'éteindre peu à peu dans le désespoir, dans le blasphème et dans la crapule , lorsqu'un prêtre, bien autrement saint que Pierre TErmite , aussi sage que vaillant, aussi reli;:ieux que résolu , qui avait donné jusque-là autant de preuves de bravoure que de véritable pieté, dur à la fatigue, infatigable au eonibat , chaste et sobre toujours , grand eœur et noble esprit, Adhémar de Monteil, évéque du Puy, légat du pnpe, se leva enfin , et commença son rôle ma- . gnanime.
Il fallait à Adhémar autant d'énergie militaire que de mansuétude cléricale.
Il lui fallait, avant tout, réprimer des vices hideux, arrêter une démoralisation contagieuse. C'étaient les foudres de l'Église dont il avait besoin tout d'abord : il s'en servit avec vigueur contre les débauchés et les lâches. Il menaça ceux-ci ,
il fit honte à œui-là; it ordonna à tous des jeûnes et des prières expiatoires. Un tremblement de terre vint à propos pour justifier les paroles de colère céleste qui sortaient iournellement de sa bouche. Les croisés lurent aussi effrayés par le cataclysme physique que par les anatbèmes de leur cher religieux. Ils commencèrent à s'amender, à se repentir, à mettre un frein à leurs désordres. Alors , afin que la plaie qui se fermait ne se rouvrit plus, Adhémar composa un tribunal des principaui prêtres et chevaliers pour poursuivre et
Îiunir les futurs coupables. Ce tribunal lit très-rigoureux :.il marquait d'un 1er rouge ceux qui se livraient à la passion du jeu et ceux qui blasphémaient le saint nom du Seigneur; les moines lubriques étaient frappés de verges ; les adultères étaient condamnés à de terribles supplices. Enfin , pour écarter toute tentation à venir, on enferma les femmes daos un camp séparé ( * ).
Outre la prostitution, TespionnaM portait aussi à l'armée le plus grand des préjudices. Bohémond se chargea d'en délivrer les croisés. Il ordonna que tout espion fût coupé en morceaux et rôti pour servir à la nourriture de ses soWats affjmés. Quoique les llali''M du prince de Tarente n'aient jamais mangé de chair humaine, on le crut, on s'en épouvanta , et le nombre des espions diminua comme pnr enchantement.
Ce stratagème réussit même auprè>(les Turcs. Ils s'imaginèrent quMs auraient affaire dorénavant à des cannibales, et respectèrent le quartier des Italiens beaucoup plus que ceux des autres nations. Cétait là un expédient de soldat féroce et grossier. Le moyen qu'eniplova Adhémar pour prouver aux Turcs j»
persévérance des Chrétiens fut aussi ingénieux que productif. Il ordonna q«« Tes terres qui environnaient le camp fussent labourées et ensemencées ii w^ sure que les ei\ux les abandonneraieif.
On fit ce qu'il demandait, et l'arinc* chrétienne fut rassurée contre la famine en même temps que ses ennemi»
s'inquiétaient de la prolongation possible du siège. Ainsi , par sa rigueur
(*) Voyez rabb^ Gaibert, G^ta Dei fur Francos.
STRIB MÛDE&NE.
fft
rastère, ptr let mai9e«i en eourroux livin , par «es utiles conseils « Adliéinar le Monteil avait commencé la régé»érajon de Tarmée ; le ciel ût le reste. Le :roid cessa tout à coup, les épidémies lerdirent de leur intensité , des vivres irrivèrent des Iles de Oiypre , de Cbio it de Rhodes , enfin Godefroy , remis le ses blessures, se montra aux ye^x le tous ; et , pour les pèlerins superstitieux, ce dernier apparut comme Tastre le la victoire, de même qu'Adhémar avait {emblé celui de i expiation.
àMBÀSSÀDE DU KHALIFE D*BGYPTS.
Malgré les mallieurs successifs des croisés , malgré la lenteur de leur expélition , leur persévérance n'en jeta pas moins Teffroi dans certaines populations musulmanes , et n en fit pas moins réfléchir ceux qui prévoyaient les résultats de la croisade. Parmi ces derniers il s'en trouva qui voulurent profiter de cet ébranlement de TOccident , de cette épouvante de TOrieut asiatique. L^s Fathimjtes d* Egypte, les plus politiques peut-être u'entre les Mahométans, avaient prudemment reculé devant les conquêtes prodigieuses des trois grands sultans seldjoukides; mais lorsque Melik-Scbah eut détruit Tavenir de sa dynastie en séparant son empire entre tous s^ parents , les Fatbiinites relevèrent la tête, intriguèrent avec adresse, excitèrent sous main la jalousie des différents émirs de TAsie Mineure, les divisèrent, les poussèrent les uns contre les autres, tout cela pour nrofiter de ces haines, de ces discordes , de ces guerres intestines* Les événements leur furent favorables au delà même de leurs espérances. Le khalife de Bagdad u*était plus qu'une ombre de souverain : les gouverneurs turcs de son palais ne lui avaient lais^ qu'une vaine autorité spirituelle; et, grâce au schisme d'Ali, dont les Fatbimites étaient les plus puissants représentants, rislam se divisait désormais en deux grandes sectes au profit «es ambitieux descendants d^Obaïd- Allah. Sûrs de leur prépondérance en ^irique, lesFathimites recommencèrent «>Dc à jeter les yeux sur la Syrie et son- S^rt^ntà en fairetine annexe définitive de pur empire. Avec leurs flottes nom- «feuses il ne leur fut pas difficUe de
•'emparer de plosifurf vtUes maritiiiits de la côte syrienne. Saint- Jeun d'Acre, Tyr, Sidon. Puis, pour se défaire d«B Ortokides , ils n'eurent besoin que de pousser les populations* Elles abborraiemt la tyrannie des farouches Turkomans ; elles avaient oubliécplle du fatbimite Hakem, bien plus terrible pourtant et elles se livrèrent denouveau aux Égyptiens. La Palestine tomlia ainsi au pouvoir des khalifes du Kaire; et ils pouvaient déjà espérer la conquête du reste de la Syrie , lorsque de nouveaux compétiteurs leur ▼inrent tout à coup d Occident (*).
Combattre les croisés paraissait fort chanceux aux prudents Fatbimites : ils essayèrent d'abord de s'entendre avec eux. Leurs perpétuels rapports commerciaux avec les races méridionales de l'Europe, leur trêve intéressée avec l'empire byzantin, leur avaient donné la connaissance du caractère des Chrétiens , et ils comptaient bien exploiter la naïveté proverbiale des Francs, ils résolurent»
en conséquence* de leur envoyer des ambassadeurs pour les tromper, s'il était possible, et pour savoir tout au moins à quoi s'en tenir sur leur force militaire , leur organisation intérieure , leurs tendances futures. Dès le printemps de 1098 , ils expédièrent un envoyé pour annoncer l'arrivée prochaine de leurs députés au camp des Chrétiens, et réclamer pour eux sûreté et protection. Les chefs croisés voulurent bieo recevoir l'ambassade, et firent répondre qu^elle pouvait se présenter sans crainte. 11 y eut dès lors parmi les Chrétiens une émulation très-habile pour dissimuler les souffrances qu'ils avaient endurées , les pertes qu'ils avaient éprouvées , tous les dommages de la famine et de l'hiver. Les tentes, que les vents et la pluie avaient rendues inutiles , ils les dressèrent de nouveau , et les parèrent avec le plus grand soin. Toutes les épées furent fourbies, toutes les armes nettoyées, toutes les bannières et banderoles étalées. On attacha des écus a des pieux pour se livrer à l'exercice éthquintaine ; 00 prépara des terrains pour des courses a cheval. Aussi, quand les envoyée du Kaire entrèrent au camp des croisés , ils ne virent partout que jeux et joie ,
(*) Voyez AbouT-Féda, Jnn. tnoslem.
LtIMlV£R$.
abondance apparente , tranquillité d'es-
Ïirit et comme certitude de la victoire. Is 6*attendaient à trouver des affamés et des misérables; quel ne fut pas leur étonnement d*étre promenés à travers une foule rieuse et active , parmi des jeunes gens qui s'exerçaient a la lance, qui faisaient tournoyer leurs chevaux richement hamachés,'ou qui s'occupaient, sans préoccupation aucune, d'amusements de toutes sortes mêlés d'exercices utiles , qui alternaient entre des joutes et des parties d'échecs. Le stratagème réussissait à merveille : les trompeurs étaient trompés ( *).
Ce fut dans une tente somptueusement ornée qu'eut lieu la conférence entre les chefs principaux de l'armée et les ambassadeurs du khalife fathimite. Ceux-ci se récrièrent d'abord contre cette nuée de pèierins se dirigeant, le glaive au poing, vers la ville sainte. Cela leur semblait contraire aux^usages établis, aux habitudes des Orientaux, qui n'allaient jamais ainsi à la Mekke, au respect qu'on doit à la maison de Dieu, dans laquelle il ne faut se présenter qu'avec humilité. Après avoir blâmé le pèlerinage armé , ils promirent aux croisés , au nom de leur maître, possesseur actuel de Jérusalem, que tous les Francs qui viendraient avec la besace et le bâton dans la cité sacrée seraient désormais reçus avec honneur et prodigalité, défrayés abondamment de toutes choses, libres de parcourir tous les lieux saints de la Palestine. Que si , au contraire , les Francs persistaient à se rendre par force à Jérusalem , la colère terrible de rislam tomberait sur eux. Les chefs croisés , loin de s'épouvanter de ces menaces , n'en furent que blessés , et répondirent arrogamment qu'ils étaient envoyés pour rendre au Christ son ancien héritage , ajoutant , selon la chronique : « Nous nous confions en celui qui a « instruit notre main à combattre , et « qui rend notre bras fort comme un « arc d'airain; le chemin s'ouvrira à « nosépées, les scandales seront effacés, « et Jérusalem tombera en notre pou- « voir. »
Cependant, la conférence ne se termina
*) Voyez Robert le Moine, Histoire de Jérutatem.
alei
pas que par de vaines provocations. Les croisés consentirent à laisser quelquesuns d'entre eux accompagner les Égyptiens au Kaire. On ne repoussait pas définitivement l'offre de la paix, et l'on voulait étudier ce que pouvait rapporter l'alliance des Fathimites. Avant que les envoyés des Alides fussent rembarques, un événement heureux vint tout à coup corroborer la haute opinion qu'ils emportaient de la croisade. On avait appris au camp chrétien que Dekkakde Damas, que Redouand'Alep, que Sokman, fils d'Ortok, et plusieurs autres émirs des environs venaient avec vingt mille cavaliers au secours d'Antioche. Bohémond et ses infatigables Italiens marchèreot à la rencontre de la troupe musulmaoe, lui livrèrent bataille entre le lac Blanc et-l'Oronte, et la vainquirent. Le lendemain de ce brillant combat, les croisés envoyèrent sur quatre chameaux deux cents têtes de leurs ennemis aux ambassadeurs égyptiens, qui étaient encore au port Saint-Siméon.' Cet hommage, tout oriental dans la forme, plut aux Alides, qui voyaient dans ces dépouilles sanglantes l'humiliation de leur perpétuels adversaires les Sunnites , et leur estime pour les Francs s'en augmenta d'autant. L'ambassade avait bien tourné pour les Latins : ils avaient ébloui ceux qu'on leur envoyait pour les humilier.
PRiSB d'àntioghe par lbs caoïsss.
Le retour du printemps rendit aux* hostilités leur araeur première. Les assiégés faisaient des sorties nombreuses et avec des chances diverses. On se battait, des deux parts, avec plus de rage et de fanatisme que jamais. Pour exaspérer les croisés, les soldats de Baguisian, jjui dans un combat avaient enlevé une image de la Vierge, Tinsultèrent de toutes façons du haut de leurs remparts. Les Chrétiens répondirent à cette provocation en exposant sur des pieux les têtes de leurs prisonniers. C'était une guerre à mort, une extermination réciproque. Les assiégés profitaient de toutes les fautes des assiégeants. Un jour, ces derniers étant allés en masse confuse au-devant d'une flotte génoise de ravitaillement, les Turcs tombèrent sur eux lorsqu'ils revenaient chargés de vivres et
D firent un* grand carnage. Bohémond t Raymond de Saint-Gilles eurent beau aire , ils ne purent empêcher la déroute es leurs. Déjà les Musulmans étaient coupés à couper les têtes des Chrétiens, 3rsque Godeiroy, suivi de son frère £usache, de Hugues de Yermandois, de Lobert de Flandre et de leurs chevaliers, e précipita sur les massacreurs, et leur it expier chèrement leur première vieoire. Bagui-slan envoya des renforts à es soldats qui pliaient. Il en résulta une nêlée de plus en pfus grande, où l'avan* âge demeura toujours aux croisés. Cette bataille dura toute la journée; il s*y fit lombre d'actes de valeur; tous les chefs, fancrède et Adhémar entête, s'y distinguèrent tour à tour : mais la palme du courage et de la force resta à Godefroy. >fut lui qui porta les plus rudes coups, :e fui lui qui s'adressa aux plus redoutal>les ennemis. On le vit, entre autres exploits, attaquer un Turc d'une stature colossale , et d'un coup de sa puissante épée couper en deux le colosse, si bien
gu'une des parties de son corps alla tomerdans l'Oronte, tandis que l'autre, restée en selle , porta dans Antioche la preuve de la puissance du bras et de l'adresse de Godefroy (*).
Cependant, malgré leurs prodigieux efforts , malgré la victoire qui se tourna de leur côté , la perte des Chrétiens fut presque aussi considérable que celle des Mahométans. En comptant les victimes du combat , les croisés s'effrayèrent de leur multitude, et en accusèrent presque le ciel. Ilss'étaientattendrisetdésolés quelques instants; mais leur émotion dura peu, et leur caractère féroce et pillard reparut bientôt. Comme les Turcs avaient profité de la nuit pour enterrer leurs morts avec leurs armes et leurs riches vêtements , dès le matin la populace chrétienne fouilla les tombes de ses ennemis, exhuma leurs cadavres, les décapita et les vola. Puis, après s'être emparée des sabres dorés, des boucliers d acier, des habillements somptueux, quelle trouva, elle jeta dans rOionte les troncs de ceux dont elle avait violé le dernier asile, et étala leurs têtes couples devant les murailles d'Antioche.
^^oy. Albert d' AU, Hist de Vexpéd, de Jéru.^
18« IJvraison, (Sybie modebns.)
Cet horrible spectacle acheva de décourager les assiégés. Ils ne firent plus de sorties; ils laissèrent fermer leurs communications; et comme les assiégeants, dénués toujours de machines de guerre , ne pouvaient faire de brèches et tenter un assaut, il y eut alors une sorte de suspension d'hostilités. Mais en place de combats au grand jour, d'une lutte franche et loyale, au lieu d'une trêve ce ne furent que surprises, pièges, assassinats dans lombre, une guerre honteuse et féroce à la fois. C'en était fait, la haine des deux races était allumée pour ne plus s'éteindre , et des deux parts l'on rivalisait de cruauté. Les chefs chrétiens semblaient, du reste, avoir approuvé ce système d'extermination. 11 y avait à la suite de leur armée des gueux de toutes espèces, mendiants, vagabonds, criminels. Jusqu'alors ils avaient comme que comme reprimé leurs méfaits. Ils parurent désormais les autoriser, en les laissant s'enrégimenter sons le commandement de l'un des leurs, qu'on appela le roi des Truands, Ce chef de origands employait sa bande à fouiller les tombeaux , à dépouiller les cadavres, à assassiner la nuit, à combattre en bandits et non en soldats. Leurs actes nombreux de froide et lâche tuerie exaspérèrent les assiégés. Si les Truands inspirèrent la terreur, ils avaient aussi excité l'exécration musulmane. Cette exécration rejaillit bientôt sur tous les croisés, qui en vinrent peu à peu à imiter les actes les plus odieux de leur plus vjle canaille. Ainsi , ayant fait prisonnier le fils d'un émir , ils demandèrent pour, sa rançon qu'on leur livrât une tour 'de la ville. Cette exigence ridicule fut repoussée.
Alors , durant un mois tout entier , ils accablèrent de traitements affreux le pauvre enfant inoffensif, et finirent par l'égorger devant les remparts , sous les yeux de ses parents désespérés.
Cette infamie méritait des représailles.
Elles tombèrent sur un brave chevalier du nom de Raymond Porcher. On le conduisit sur les murailles, en face du camp chrétien, et on lui ordonna, pour sauver sa vie, d'exhorter ses frères a lever le siège d'Antioche et à payer sa rançon. Raymond Porcher, avec une abnégation et un courage dignes de Régulus , s'écria avec force : « Regardez^*
LUNIVERS.
« moi eomme un hoinm« mort, et ne « faites aucun sacrifice pour ma liberté. « Tout ce que je vous demande , d mes « frères ! c'est que vous poursuiviez vos « attaquescontre cette VI [le infidèle, qui « ne peut résister longtemps, et que « TOUS restiez fermes dans la foi du « Clhrist; car Dieu est avec vous et y sera « toujours. » Un lâche, comme if s'en trouve partout, traduisit ces belles paroles à Bagui-sian. Celui-ci exigea que Raymond Porcher se fit musulman. I^e noble chevalier, loin d'obéir, s'apprêta au martyre; et bientôt sa tête routa du haut des remparts {*).
SURPRISE d'àNTIOGH&.
Le siège se prolongeait toujours , et une querelle déplorable entre fiohémond et Godefroy de Bouillon , à propos de la possession d*une riche tente, aurait encore rendu les hostilités plus longues et moins décisives , si la trahison d'un habitant d'Antioche n'était venue au secours des Chrétiens. Ce fut le prince de Tarente qui la provoqua. Les différents chroniqueurs chrétiens rapportent presque tous de la même façon cet incident capital ; etconHue ils sont d'accord avec les historiens orientaux, nous nous bornerons à citer le récit plus net et plus concis de Kemal-Eddin ;
« Il y avait, dit-il, dans Antîoche un homme connu sous le nom de Zerrad , ou faiseur de cuirasses. On l'avait préposé à la garde de Tune des tours. Cet homme, voulant se venger de Bagui-sian gui lui avait enlevé ses richesses , écrivit à l'un des»chefs de l'armée chrétienne, appelé Bohémond, ces paroles : « Je suis dans telle tour; je te livrerai Antioche si tu me promets avec la vie telle et telle chose. » Bohémond souscrivit à tout; mais il se garda bien de parler de cette correspondance aux autres chefs ; il se contenta de les faire assembler^ et leur dit : « Si nous prenons Antioche, qui en aura la souveraineté? » Là-dessus il s'éleva un vif débat, et chacun voulut être maître de la ville. Alors il reprit : « Que chacun de nous commande le siège pendant une semaine, et que la ville soit au pouvoir de celui ^ous le commande-
ment de qui elle aura été prise. » ToÉ se rangèrent de cet avis. Quand la se^ maine de Bohémond fut venue , le faij seur de cuirasses, que Dieu maudisse jeta une corde aux soldats de ce priDee.| On était alors dans la nuit du jeudi 1" de regeb ( commencement de juin). Les Francs escaladèrent les murs; ceui qui arrivèrent les premiers aidèrent aui autres; et dès qu ils furent en nombre suffisant , ils attaquèrent les sentinelles et les massacrèrent. Voilà comment Bohémond prit Antioche. Quand le jour parut les Francs se disposèrent a se répandre dans la ville. Au bruit qui s'éleva, Bagui-sian s'imagina que la citadelle aussi était au pouvoir des Chrétiens; il sortit aussitôtde la vil le avec plusieurs fuyards, et courut quelque temps n'ayant plus qu'un de ses gens avec lui. Il tomba de cheval , cet homme le releva ; ii tomba encore, cet homme l'abandonna; un moment après, un bûcheron arménienj passa près de Bagui-sian , lui coupa laj tête et la porta à Antioche (*).. »
Remal*Eddin termine par ces tristes paroles : « On ne saurait dire le nombre « des Musulmans qui souffrirent en ce « jour le martyre. » Il y en eut en effet dix mille de massacrés. Puis après la tuerie vint l'orgie. Les chroniqueurs chrétiens reprochent aux croisés leurs festins, dans lesquels figuraient les danseuses des païens ( saltatrices paganorum). Mais leurs ébats ne furent pas de longue durée. Une armée considérable s'approchait. Elle était commandée par Kherboghah , émir de Mes* soûl , vieux soldat blanchi dans les guerres intestines , qui professait le plus profond mépris pour les Chrétiens, et qui marchait avec orgueil à la tête de cent mille hommes, et accompagnédes princes d'Alep, de Damas, etde vingt-huit émirs de la Mésopotamie , de la Palestine et de la Syrie. Dès que l'avant-garde de Kherboghah apparut à l'horizon, Godefroy, Tancrède , le comte de Flandre et leurs chevaliers sortirent de la ville pour l'aller combattre. Mais bientôt, malgré leurs efforts , ils rentrèrent en déroute. Le découragement alors s'empara des Chrétiens. N'ayant pas pu se
(*) Voyez Tudebode, Histoire du voyage à Jérusalem.
{*) Voyez Kemal-Eddin, Histoire d'Jlepi^' ductioa de M. Reiuaud.
STRIE MODERIŒ.
rendre mattres de la citadelle qui domi* naît la ville, ils se voyaient dans une position bien plus périlleuse que celle où s'étaient trouvés les premiers assiégés. Puis, comnoe ils avaient gâebé leurs pro* lisions dans Tabondanee» ils avaient aussi à redouter la disette.
: Elle vint en effet, plus affreuse et plus complète que jamais. Tons les croi* fiés indistiDCtement furent de nouveau exposés aux horreurs de la famine.
Ils dévorèrent d'abord leurs bétes de somme, mulets et chameattu; ensuite les animaux domestiques, chiens et d^iats; enfin certains chroniqueurs font entendre que les plus misérables furent ïédaits à se nourrir de cadavres humains. Comme devant Antioche, la disette amena avec elle la désertion et Taposta- 8ie. Sous te prétexte d^aller combattra les Turcs , certains croisés sortaient de la Tîlie , se rendaient au camp ennemi , et s'y faisaient musulmans pour un moreeau de pain: D'autres fuyaient au loin, et traînaient quelque temps une vie déplorable, jusqu'à ce qu'ils tombassent sous le cimeterre mahométan. Les braves voulurent empêcher cette désertion croissante ; ils tinrent les portes de la Yille fermées. Mais cette résolution ne fut funeste qu'aux plus déterminés , qui s'épuisèrent dans lintérieur d' Antioche sans combattre, tendis que les lâches, à Taide de cordes , trouvaient encore mojen de descendre par les remparts et de s'échapper un par un (*).
Tous les malheurs semblaient fondre à la fois sur les infortunés Chrétiens. L'empereur Alexis, qui, à la nouvelle des premiers succès de la croisade, avait réuni une armée et s*était mis en marche pour rejoindre les vainqueurs, rebroussa chemin en apprenant leur misère de la bouche du comte de Bloîs, l'un des déserteurs d' Antioche. Ainsi plus d'espoir de secours , plus de chances de ravitaillement. Et pourtant de jour en jour la détresse était plus grande dans l'armée chrétienne. Déjà les plus vaillants guerriers, exténués par la faim, pouvaient à peine tenir la lance et manier l'épée. On négligeait de veiller aux murailles, et souvent des bandes de Turcs parvenaient à escalader une tour
(*) Voyez Bftodri, HuL dêJénuaUm.
abandonnée, et à porter la mort et l'incendie jusque dans les rues d'Antioche.
Bohémond , dont le pavillon rougis flottait toujours sur la ville, qui en avait pris la souveraineté et le commandement , avait beau faire sonner les trompettes, battre les tambours, les soldats , aux forces épuisées, à l'âme abrutie, restaient dans les maisons attendant la mort dans l'apathie et le desespoir. Godefroy de Bouillon avait beau montrer une persévérance invincible, Adhémar de Monteil avait beau joindre l'exemple aux exhortations, presque aucun croisé n'avait le courage de se lever afin de mourir au moins les armes, à la main.
Pour dernière ressource , pour forcer les pèlerins à paraître enfin sur la place publique , on fut obligé de mettre le feu à la ville. Alors ce fut un spectacle déplorable : des hommes amaigris , hâves, d'une faiblesse sans pareille, trébuchant à tous les pas, préféraient, quelquesuns, se précipiter dans les Gammes que de marcher à l'ennemi. L'incendie 3 'eut d'autre résultat, rapporte Raoul de Caen, que de détruire de magnifiques églises, de superbes palais construits avec des cèdres du Liban , et ornés de marbres de i^ÂtlaSj de cristal de Tyr, et d'airain de Chypre, La foi seule soutenait encore les Chrétiens. Plus ils souffraient, plus leur esprit s'exaltait : ils s'imaginaient devoir attendre du ciel protection, secours, salut. Il y en avait qui avaient vu, la nuit, dans une église, descendre Jésus-Christ et la Vierge ; à d'autres saint Ambroise avait apparu. Ces illuminés, pour prouver la sincérité de leur déclaration , proposèrent, qui de se jeter du haut d'une tour, qui de traverser les flammes , qui d'abandonner sa tête au bourreau. La détresse poussait les croisés au fanatisme : ce fanatisme les sauva.
Ici apparaît la sainte lance, la même qui aurait percé le flanc du Sauveur sur la montagne du Calvaire, et qui se serait trouvée, onze siècles après, à douze pieds sous terre , dans les fonde- «lents d*uue église d'Antioche, tout exprès pour sauver les débris de la croisade et pour rendre l'avantage aux soldats du Christ. Ce miracle fut-il imaginé par l'astucieux Raymond , blessé dans son amour-propre et dans son es-
îre
L'UNIVERS
prit de conroitise par le snccès de Tintrigant Bohémond ? Le comte de Toulouse en profita en effet; ayant donné la relique à garder à Raymond d'Agiles , son chapelain , il trouva son bénéfice dans les offrandes qu'elle attira , et elle lui servit plus tard à contester la possession d'Antioche au prince de Tarente ; car , prétendait-il , si ce dernier avait pris la capitale de la Hàute-Syrie , lui, il l'avait délivrée, grâce à son stratagème pieux, d'une armée assiégeante qui allait la reprendre. Raymond de Saint- Gilles fut le premier à jurer Tauthenticité de la lance divine. Adhémar,au contraire, douta d'abord , et ne sembla se ranger de l'avis des fanatiques que lorsqu'il vit que dans la détresse générale c était là le seul moyen de rendre quelque confiance aux croisés. Et en effet, à lire toutes les chroniques des contemporains, il résulte que la lol seule dans un prodige céleste pouvait rallumer l'espoir dans le cœur des Chrétiens. Écoutons donc ces crédules et naïfs témoins. Voici comment Robert le Moine rapporte l'origine du miracle :
« Un pèlerin, du nom de Barthélémy, s'adressa au peuple assemblé, et lui parla ainsi : « Peuple de Dieu , écoute « ma voix : tandis que les croisés as- « siégeaient Antiocne, l'apôtre saint « André m'apparut, et me dit : — Bon- « homme, écoute et comprends-moi. Je « lui répondis : — Qui étes-vous ? — Tu « vois devant toi, poursuivit-il, l'apôtre « saint André. Le saint ajouta : — Mon « fils , quand la ville sera prise , tu iras « sur-le-champ à l'église de Saint-Pierre, « et dans l'endroit que je te montrerai « tu trouveras la lance avec laquelle on « perça le flanc du Sauveur. Voilà ce « que m'a dit l'apôtre. Pour moi. Je « n'ai voulu parler à personne de ma « vision , croyant que ce n'était qu'un «^ vain songe; maiscettenuit même saint « André m'a apparu de nouveau y en « me disant : — Viens , et je te mon- « trerai le lieii où la lance est cachée , « comme je te l'ai promis. Hâte-toi de « la découvrir; car la victoire doit ae- « compagner ceux qui la porteront. »
Il parah: que ce fut le comte de Toulouse qui fît procéder à la recherche de la sainte lance, et qu'il assista lui-même à cette opération, accompagné de douze commissaires choisis sans doute par
lui. Les pionniers employés à faire les fouilles travaillèrent inutilement touteia journée. Ils avaient déjà creusé douze pieds en terre, et rien n'apparaissait.
Ëufin , la nuit venue, les ouvriers étant découragés , le comte de Toulouse étaot sorti sous un prétexte de sarveillaoee militaire, les portes de l'église étant doses, selon l'ayeu même de RaynioDd d'Agiles, l'homme-lige du comte de Toulouse , Pierre Barthélémy , descendit les pieds nus et en chemise dans la fosse qu'on avait creusée. Tandis que le fasatique Marseillais cherchait la lance taflt désirée , le ffetU nombre des assistaots était agenouillé et priait. • Tout à cou]! le Seigneur , ajoute Raymond d'Agii», touché de la piété de ses serviteurs, nous montra sa lance (laruieam suam nohjs ostendit); et moi qui écris ceci, aussitôt que le fer sacre sortit de iaj terre, je le baisai dévotement ( o^cii/atus sum enm) (*). »
La ruse était grossière, elle n'en réussit pas moins. Le peuple des péj ierins, avide de prodiges, qui voyai^ des miracles partout, qui simagioaiG qu'une légion d'anges habillés de blam combattait de temps à autre pour les!
croisés , accepta tout d'un coup la fraudé utile qui devait le sauver^ On promed par toute la ville le fer sacré. Les âmes s'enflammèrent; la piété reprit le dessu^ sur la débauche et le désespoir; uoej énergie fébrile redonna des forces à| chacun. Cette transformation était miment un miracle. Dans cette exaltation générale, on ne chercha pas les preuves de la vérité , on l'admit d'enthousiasme. Ce ne fut que plus tard que les plus incrédules contestèrent l'authenticité de la lance merveilleuse. Alors, on croyait réellement qu'elle devait pourfendre tous les ennemis du Christ, et cette croyance rendait aux plus timides du courage, aux plus abattus deTaudaci!, aux plus désolés de l'espoir. Les soldats appelaient le combat , les chefs jurèrent de ne pas abandonner l'armée avant de ravoir conduite à Jérusalem, tous reprirent cette ardeur première qui les avait naguère lancés sur l'Orient. Il n'y eut pas jusqu'à Pierre l'Ermite qui ne seres-
{*)Voy. Robert le Moine, HùUdeJérutalm\ et Raymond d^AgUes, HiH, de$ Francis eiç*
ouvînt de son premier rdte. Il se pro* losa poar être député vers les Tares, t leur offrir soit un combat singulier, oit une lutte générale. Il parla même à Lerbogbah avec tant d'insolence, qu'il se it chasser de sa présence et renvoyer, «ureusement sans avanies, à Antioche.
lais en traversant le camp musulman i avait aperi^u des provisions en abonance , des richesses à profusion. A son etour avprès des ^iens il promit aux ffqmés de quoi se nourrir , aux besoipeux de quoi s>nriehir, aux pillards e quoi se gorger; et l'appât d'une si tonne rapine, joint à la conOance en la irotection céleste, acheva d'entraîner a masse , et de la décider à la bataille.
DÉLIYRANGE DES CROISÉS.
Le lendemain , jour de la fête de saint ^ierre et saint Paul , 29 juin 1098 , tout itait prêt pour le combat On avait rouvé la veille un reste de provisions qui ivait été distribué à tous les soldats. Chacun entendit la messe avec une ferveur profonde, et, après s'être agelouillédevant le Dieu des armées,cbacun te crut poussé et soutenu par lui. On ■orma douze légions en souvenir des iouze apôtres ; on espérait que chacune Telles aurait son protecteur céleste. Tous les chefs se mirent à la tête de leurs chevaliers. Hugues de Yermandois, quoi- ]u'à peine convalescent d*une longue maladie , portait l'étendard que le pape Urbain II lui avait remis. Adhémar de Monteil commandait le bataillon au milieu duquel se trouvait le labarum du iour, la sainte lance. Le seul Raymond de Saint-Gilles, retenu par une blessure grave, devait rester à Antioche pour contenir au besoin la garnison de la citadelle. Toute l'armée déOla dans les rues de la ville avec ordre et résolution. Les femmes survivantes encourageaient les soldats, les vieillards les excitaient, les prêtres les bénissaient. Le jeune clergé accompagnait en armes son digne chef Adhémar , et chantait le cantique martial : Que le Seigneur se 1ère, et que ses ennemis soient dispersés. Le peuple entier répondait à chaque verset : Dieu le ^fut! DieulevevtO!
.(*) Voyez Robert le Moine, et Raymond d'Ael«, loc. cii
Lorsque Tarmée fut sortie des portes d'Antioche, tous ceux qui étaient restés dans la ville, femmes, enfants, vieillards, invalides, infirmes, montèrent sur les remparts, s'agenouillèrent , et, levant les bras au ciel , implorèrent le Très-Haut. Kerboghah fut trompé par cette apparence. Il crut que les Chrétiens venaient implorer son pardon : il laissa l'armée, sans l'inquiéter , sortir par la porte principale d'Antioche. Cette armée offrait d'ailleurs dans la plaine un singulier aspect. Le plus grand nombre des chevaliers, apnt perdu leurs chevaux, allaient à pied. Plusieurs n'avaient point d'armure. Les mieux équipés montaient des ânes ou des chameaux. Dans les rangs des légions on voyait des gens maigres, pâles, portant leurs armes avec peine. De loin cette armée semblait déjà vaincue ; de près , en voyant la mâle assurance écrite sur tous les visages , elle paraissait invincible. Cette vue confirma Terreur du chef musulman. Il n'en disposa pas moins ses troupes en échelons, formant quinze corps. Mais après avoir considéré quelque temps la marche pénible et lente des croisés, il retourna dans sa tente continuer une partie d'échecs commencée.
Cependant l'avant-garde chrétienne, commandée par le comte de Yermandois, bouscula deux mille Turcs préposés à la garde du pont d'Antioche. Les fuyards, en se rabattant sur le centre de l'armée musulmane^ dessillèrent enfin les yeux de leur chef. Cet homme si brave fut alors frappé d'une sorte de terreur. Il savait que la discorde était dans son camp , que les Turkomans de Rédouan ne s'entendaient pas avec les Syriens de Dekkak. Il fit proposer aux croisés un combat singulier entre un égal nombre de chevaliers francs et de cavaliers turcs. Il était trop tard : cette proposition , qu'il navait pas agréée la veille, lui fut refusée à son tour. Il lui fallut prendre son parti , accepter la bataille {générale. Il ordonna alors. aux émirs d'Alep et de Damas d'emmener quinze mille hommes vers le port Saint-Siméon, de façon à prendre les Chrétiens par derrière , et , selon l'expression énergique d'un historien, de façon à broyer Je peuple de Dieu entre deux meules. Ce mouvement eut lieu. Bohémond , qui était à la tête du
LUNIVERS.
corM de réserve, fut presgue éerasé.
Mais d*un autre coté les Cturétiens avaieat déjà l'avantage.
Tout semblait ûvoriser le oorps principal des croisés. Une pluie l^ère et locale vint rafraîchir pour eux Tatmosphère brûlante. A sa suite un veut violent s'éleva , qui , les prenant par derrière, ne les incommodait pas, tandis 3u'il lançait des nuages de poussière ans les yeux de leurs ennemis. Ce vent, qu'ils regardèrent comme une faveur céleste, aidait leurs flèches dans leur cours et diminuait l'élan de celles des Turcs. Aussi, malgré leur énergie première, cesderniers ne purent longtemps résister au cboc.impétueux de Goaefroy, de Tancrède et de leurs chevaliersMLes Musulmans commirent alors une faute qui leur fut funeste. Ils mirent le feu à des masses de paille et de foin qui remplissaient les sillons de la plaine; mais la fumée, loin d'arrêter les Chrétiens, acheva ce qu'avait commencé la poussière, die aveugla tous les Turcs. Dans la confusion qui résulta de cet acte désespéré, plusieurs émirs , suivis de leurs troupes, quittèrent le combat, et les Turkomans lâchèrent pied. Le corps principal des Musulmans étant dispersé, Kerbogbah ayant pris la fuite, tous les Chrétiens se retournèrent vers ceux qui avaient d'à- ' bord fait reculer Bohémond, et les mirent en déroute à leur tour. Puis, la cavalerie ennemie une fois vaincue, on eut facilement raison de rintanterie turque , qui s'était réfugiée dans des fortifications en bois auxquelles on mit Te feu. La victoire était complète, les croisés étaient encore une fois sauvés d'un des plus grands périls qu'ils eussent courus jusqu'alors.
i^vec ce triomphe tout changea pour la croisade. D'abord on trouva dans le camp musulman des vivres, des armes, des ravitaillements de toutes espèces, quinze mille chameaux et chevaux , sans compter l'or et les pierreries , les robes de soie et les châles de cachemire. Puis ce succès prodigieux découragea les Musulmans. Beaucoup d'entre eux , les adorateurs de la victoire si communs en Orient, se firent chrétiens. Les défenseurs de la citadelle offrirent leur soumission. £nôn les différents émirs de k Syrie , qui ne voyaient dans Tiovasion
des Ooeideotaux qu'«a ora^e paanfer, dont il était plus prudent de s'écarter tandis qu'il sévissait, résolurent de rester enfermés dans leurs plaœs fortes, et ne songèrent phis à s'ofiposer à la marche de ees pèlerin^ armés , dont le ciel semblait vouloir le triomphe momentané C).
DISG0BD8 , BPIBBMil, MBSSAGIS BN JiDBOPB.
A peine rassurés sur leur avenir, les princes croisés reprirent leur caractère aorsueil insensé, d'esprit ridicule d'indépendance, de jalousie indomptable. Le peuple des pèlerins, dans son bonsens,demandait à partir immédiatement pour Jérusalem , comptant avec raison que les Turcs ne mettraient plus d'obstacle à leur marche. Ce n'était pas là l'affaire des ambitieux qui, envieux de la fortune de Baudouin, maître d'Édesse,et de Bohémond , maître d'Antloche, cherchaient tout autour d'eux quelque proie à dévorer, quelque ville à surprendre.
On en vit plusieurs qui, reprenant leur vie d'aventures et de rapines, la vie qu'ils menaient en Europe au grand détriment des populations, quittèrent la ville, suivis de leurs hommes, ets'ea allèrent par les campagnes orientales, quêtant quelque bon coup à faire, quelque petite seigneurie à se constituer. Plusieurs s'égarèrent qui ne revinrent jamais. Ceux qui restèrent à Antioche ne vécurent pas pour cela en meilleure intelligence. Dans leur réuuion chacun éniet* tait un avis différent. Contradiction àm les vues, rivalité dans les cœurs, voilà le spectacle déplorable qu'offraiept tous leurs conseils de guerre. Raymond de Toulouse surtout ne pouvait pardonner au prince de Tarente le succès de la ruse qui l'avait fait possesseur d'Antiocbe.
A tout instant il l'attaqusfit dans ses opinions, il dénonçait ses intentioos, il calomniait ses actes. Il eut beau faire , la un Normand ne se laissa point dominer par le haineux Provençal. U conquête de Bohémond était trop belle pour qu'il ne sût pas la défendre avec autantd'habileté qu'il avait mis de finesse
à se la faire adjuger.
(*) Voyez Kemal-EddiD, HiaM^d'Aiep.
STRIE MODERIÏE.
Gesdiseossioiig intériaofeg, aussi sténies que prolongées, einpioyèreot bien des jours précieux. On avait mis oeuf mois à prendre *ABtioche, on en laissa iautilement écouler plus de trois encore dans ses murs. Mais s'il n'y avait eu que perte de temps, le mal eât été réparable. Malheureusement l'oisiveté des soldats, Tabondanee dont ils abusèrent comme toujours, la négligepee des Francs à assainir une ville ou les meurtres s'étaient sueeédé si longtemps, l'exhalaison putride de tant de cadavres mal enterrés , T^ction d'un soleil brûlant sur tant d'impuretés réunies, donDèrent naissance à une épidémie violente qui enleva les croisés par milliers.
DaDS cette nouvdle calamité, le digne évéque du Puy, Adhémar de Monteil, se montra aussi dévoué à ses frères qu'il avait été brave dans les combats. Il se multipliait pour porter des secours de toutes sortes aux malheureux atteints par la maladie. 11 se montrait à la fois médecin du corps et médecin de Tâme.
11 apportait aux uns les remèdes que son expérience lui dictait, aux autres les eonsolations religieuses que sa foi lui inspirait. £nûn il en fit tant^ il se fatigua tellement, que, frappé à son tour par la contagion régnante, il ne tarda pas à succomber sous le poids des lourds devoirs qu'il s*était imposés , des dangers qu'il avait bravés avec une trop ardente intrépidité , avec une trop complète abnégation. L'armée le pleura sincèrement Il méritait ces larmes ; car il avait été aussi noble par la pensée que parlaction^ aussi désintéressé, aussi généreux, que tint d'autres s'étaient montrés égoïstes et avides. Avec lui on enterra la vertu , sinon la vaillance de la croisade. Seul représentant du pape, véritable chef en Orient de la religion catholique, dont l'intérêt était en cause, il emportait dans la tombe l'âme de l'expédition, (>our ainsi dire, ce qui
Kuvait la sanctifier plus tard, ce qui Tait arrêtée si souvent dans ses monstrueux désordres. Pierre l'Krmite n'était ri'un fou , Adhémar était un sage. Ce t le fou qui survécut pour redevenir le principal membre du clergé pèlerin après la mort de celui qu'Urbain II, dans sa sagesse , avait préféré au fanatique pro-
moteur de la guerre sainte pour délégué
de sa haute autorité morale.
Cette perte, si sensible à tous, semble même avoir fait chanceler la résolution des croisés. Ce fut à dater de ce funeste événement qu'ils écrivirent en Europe pour demander des renforts , et même la présence du pape. Il y a bien encore dans leurs lettres la vanité et l'arrogance de l'époque ; ils s'efforcent bien de mettre à couvert, tant qu'ils peuvent, leur orgueil natif; ils savent toujours exagérer leurs expli^its et centupler les désastres de leurs ennemis : et cependant il règne dans cette correspondance un ton de doléance bien significatif de la part de gens qui croyaient tout vaincre en paraissait, tout surmonter en persévérant , tout exécuter en voulant. Les prêtres écrivirent aussi bien que les soldats. Tous semblèrent d'accord pour réclamer des secours ; plusieurs de leurs missives même sont collectives, et offrent une parfaite conformité de vœux , une entente réelle et cordiale, chose rare parmi les croisés. Le patriarche d'Antioche et les évêques de l'expédition s'adressèrent au clergé d'Occident. Ils se montrèrent d'abord aussi vantards que les chevaliers les plus orgueilleux; voici un échantillon de leurs hyperboles :
« La perte de l'ennemi a été mille /ois « plus considérable que la nôtre. La où « nous avons perdu un comte il a perdu « quarante rois ; où nous avons perdu « une poignée d'hommes il a perdu une « légion entière; où nous avons laissé « un soldat il a laissé un chef; enfin , « où uous avons perdu un camp il a « perdu un royaume. » Malgré cette énumération toute gasconne de la valeur chrétienne, les prélats n'en terminent pas moins leur lettre par ces mots, qui prouvent à quelle extrémité ils devaient être réduits pour abuser à ce point des menaces épiscopales : « Dans la maison « où il y a deux hommes , que le plus « propre à la guerre prenne immédia- « temont les armes, surtout ceux qui ont « fait des vœux (de croisade}; car s'ils « ne se rendent ici pour les accomplir « (en Syrie), nous les excommunions, « et nous les éloignons de la société « des fidèles. Patriarches apostoliques « et évêques, faite^ en sorte qu'ils soient « même privés de la sépulture a'près
L'UNIVERS
« leur mort , s'ils n'ont une cause va- « lable pour rester (*). »
La lettre des chevaliers n'est pas moins pressante que celle des prélats ; on y re* marque en outre la singulière nouvelle que voici : « Aj^prenez aue le roi de « Perse (Berkiarok, le nls de Melik- « Shah , sans doute, ) nous a envoyé un « message par lequel il nous prévient de « rintention où il est de nous livrer bâti taille vers la fête de la Toussaint. S'il « est vainqueur, son dessein, dit- il, est, « avec Taide du roi de Babylone ( le « khalife abbasside de Bagdad ) , et de « plusieurs autres princes, de faire une « guerre sans relâche aux Chrétiens; « mais s'il est battu il veut se faire « baptiser avec tous ceux que pourra « entraîner son exemple. «* On ne peut expliquer, de la part d*un sultan, la promesse de se taire baptiser eh cas d'insuccès (si cette promesse exista ja< mais)-, que sous forme d'ironie, d'impossibilité tellement complète, qu'il n'y avait que la naïveté des barons chrétiens pour s'y méprendre , à moins que ce ne soit de leur part finesse d'interprétation, ou plutôt invention pure.
En m^me temps que les croisés expédiaient leurs messages ambigus en Europe, ils envoyaient une ambassade à Constantinople, composée du comte de Vermandois et du comte de Hainault.
Cette ambassade avait aussi pour but de réclamer des secours. Elle devait rappeler à l'empeceur Alexis Comnène qu il avait promis de suivre les croisés à Jérusalem , et de les fournir de vivres et de munitions de toutes espèces. Malheureusement le choix des ambassadeurs était mauvais. L'un était un imprudent, l'autre un insoucieux. Le comte de Hainault, presçiue arrivé au terme de son voyage , se laissa prendre [>arles Turkomansdans les montagnes qui entourent Nicée, et disparut à tout jamais. Le comte de Vermandois, à peine parvenu à Constantinople, oublia dans les délices de cette capitale l'objet de sa mission et ceux qui la lui avaient confiée. Il ne prit pas même la peine de leur rendre compte de son ambassade , et , après quelques jours de repos et de festoyement , il re-
(*) Voyez Michaud, Histoire des Cwisacleê, tome I, Pièces JqstilicaUves.
tourna en France , emportant le mépris de ses anciens compagnons d'armes , et conservant jusqu'à sa mort le sobriquet
?ue lui valut sa désertion : Corbeau de arche. Ainsi tombe par une lâcheté finale cette réputation de bravoure , de loyauté, de grandeur que quelques contemporains ont voulu faire au trère sans talent et sans vertu du déplorable Philippe L Brave par boutade, loyal tant que son intérêt y est engagé, grand par la taille seulement, Hugues, comte de Vermandois, est le type de ces têtes oreuses , de ces consciences larges , de ces cœurs sans élévation qui furent la bonté du onzième siècle {*).
GONDUITE CRUELLE ET DÉPLORABLE DBS CROISES.
Les croisés avaient perdu neuf mois devant Antioche, ils en perdirent huit encore dans ses murs. Jusqu'à leur arrivée à Jérusalem, leur conduite offre une monotonie de misère , de désordre , de superstition y de discorde, véritablement fatigante. Les chefs se montrèrent encore pires que les soldats. Sous le prétexte de se reposer de leurs précédentes fatigues, ils avaient résiste aux vœux des pèlerins, qui voulaient avant tout parvenir au but de leur expédition , entrer dans la ville sainte. L'épidémie qui ravagea Antioche fit enfin sortir les princes et les barons de leur funeste (Msiveté. Ils quittèrent alors une ville empestée ; mais ce fut pour se disperser à l'aventure, pour aller ravaj^er et piller de tous côtés. Bohémond se dirigea vers le nord : il songeait déjà à arrondir sa principauté d'Antioche; il prit tour à tour possession de Tarse, de Malmistra , place déjà célèbre dans la croisade par les disputes sanglantes de Tancrède et de Baudouin. Son perpétuel rival Raymond de Toulouse pénétra dans la Syrie, et s'empara d'Albarée, qu'il mit à sac.
L'exemple que donnaient les princes fut suivi par les barons. Il n'y avait pas de jour qu'il ne s'en échappât quelquesuns de la malheureuse A ntioche , courant la campagne avec leurs partisans comme des loups rôdeurs , flairant au
(*) Voyez de Sismoadi, Histoire des Français ; et Albert d*Âix , Histoire de Vezpédi- Uon de Jérusalem,
oin le carnage, et s'eutre-dévorant pour >e disputer Jes morceaux de leurs victimes. On ne rencontrait plus ni ordre, ni msembie , ni apparence même de disci- )line dans ces bandes de barbares, n'ayant Tautre idée que le meurtre, d^autre but |ue la rapine , repus aujourd'hui , affanés demain , égorgeant ou égorgés tour [ tour. Tandis que tout soldat de la croiade devenait brigand, les pèlerins, man- [uant de direction , sans chef et sans ois, n'avaient plus recours que dans le iel , s'abandonnaient aux superstitions es plus grossières, voyaient en tout ihénomène un miracle, en tout fanati- [ue un illuminé. Les apparitions recomnencèrent, et chaque imposteur trouva les dupes. Une nuit, des sentinelles aperurent un météore formant une masse umineuse qui, après avoir brillé quel- |ue temps et effacé la clarté des étoiles , e dispersa tout à coup sôus la voûte thérée. Les uns crurent que les étoiles 'étaient réunies en un groupe compact our indiquer aux croisés le rassemblement de leurs ennemis à Jérusalem.
)'autrès interprétaient différemment ;e phénomène, et croyaient qu'il signiait la réunion des Chrétiens devant la ille sainte , et leur disséminement enuite pour la conquête des autres villes e la Palestine. D^autres enfm , qui ne onservaient plus aucun esf)oir de suces, n'expliquaient la dispersion des feux élestes que comme un emblème de la isparition successive des croisés.
Quoi qu'il en soit de ces sentiments ivers, il n'en résulta pas moins un enrainement plus considérable de gens
la suite du comte de Toulouse et du rince de Tarente, qui avaient réuni de ouveau leurs forces pour marcher en vant. Cette troupe, plus nombreuse ue celle qui avait précédemment quitté ^ntioche, se dirigea sur Marrah , ville ituée entre Hamah et Alep , au sud-est 'Antioche. Les assiégeants rencontrèent une défense vigoureuse. Toutes les )is qu'ils essayaient un assaut , on les rrétait par une grêle de pierres , par ne pluie de bitume enflammé , (>ar des orrents de chaux vive. Cette résistance xaspéra les assiégeants ; et , lorsqu'à* rès plusieurs semaines de combat ils e furent emparés de la place, ils en nassacrèrent tous les habitants sans
acception d'âge ni de sexe. Laissons parler un témoin oculaire, Robert le Moine : « Les nôtres parcouraient les rues , les places , les toits des maisons, se rassasiant de carnage comme une lionne à qui on a enlève ses petits ; ils taillaient en pièces et mettaient à m.ort les enfants, les jeunes gens, et les vieillards courbés sous le poids des année/s ; ils n'épargnaient personne^ et pour avoir plus tôt fait , ils en pendaient plusieurs à la fois à la même corde. Chose étonnante ! spectacle étrange de voir cette multitude si nombreuse et si bien armée se laisser tuer impunément , sans qu'aucun d'eux fît résistance ! Lès nôtres s'emparaient de tout ce qu'ils trouvaient ; ils ouvraient le ventre aux morts , et en tiraient des byzantins et des pièces d'or. O détestable cupidité de l'or ! des ruis* seaux de sang couraient dans toutes les rues de la ville , et tout était jonché de cadavres. O nations aveugles et toutes destinées à ia mort! De cette grande multitude il n'y en eut pas un seul qui voulût confesser la foi chrétienne. Enfin Bohémond fit venir tous ceux qu'il avait invités à se renfermer dans la tour du palais; il ordonna de tuer les vieilles femmes, les vieillards décrépits et ceux gue la faiblesse de leurs corps rendait inutiles; il fit réserver les adultes en âge de puberté et au-dessus, les hommes vigoureux, et ordonna qu'ils fussent conduits à Antioche pour être vendus.
Ce massacre des Turcs eiU lieu le 12 décembre, jour du dimanche; cependant tout ne put être fait ce jour-là : le lendemain les nôtres tuèrent le reste (*). » La cruauté des croisés avait été aussi imprévoyante qu'atroce. La terreur qu'ils inspirèrent, au lieu d'attirer à eux les populations d'alentour, les fit au contraire fuir au loin, r^'ayant donc pas trouvé de vivres dans la ville, ils furent bientôt réduits à dévorer les cadavres de leurs victimes. Au milieu de ces scènes d'une barbarie hideuse, il y eut encore place dans certains cœurs pour l'ambition et l'envie. Bohémond et Raymond se disputèrent ce champ de carnage et d'horreur. Enfin le scandale fut tel, que l'armée, poussée à bout,
(*; Yoyei Robert le Moine, Histoire de Jeru$alem.
LUJMIVËRS.
pleine de mépris pour des chefs avides jusqu'à la rage, résolut de détruire l'objet de leur contestation fratricide. £lle abandonna tout à coup les étendards des deux rivaux , et employa toutes ses forces à raser les murs, a abattre les tours, à détruire les fortifications d'une ville qu'elle avait eu tant de peine à
{ prendre. Bohémond quitta le premier a partie, et Raymond, pour se réhabiliter quelque peu dans l'esprit de ses propres sujets, teignit le repentir, pleura sa faute , et sortit , pieds nus, au chant des cantiques , de la cité à laquelle il avait mis le feu.
Cependant si deux des chefs principaux de la croisade se conduisaient avec autant d'indignité que de folie, Godefroy de Bouillon lui-même sem* blait pris du vertige commun. Demeuré à Antioche, il avait perdu son temps à s'allier à un émir rebelle des environs d'Alep. En traitant avec lui, il lui avait inutilement donné une importance mor mentanée ; rien ne résulta et ne pouvait résulter de ce rapprochement sans valeur. Godefroy fit une expédition sans portée pour sauver son intime allié de fa vengeance de son maître; puis ii poussa plus tard jusqu'à Édesse, pour rendre visite à son fràre Baudouin. Ce dernier acte prouvait que le sens moral et la persévérance politique manquaient à la fois au duc de là BasSe-Lorraine. 11 avait naguère reproché justement à son frère sa désertion intéressée , et ii semblait la justifier maintenant en allant amicalement auprès de celui qui lui avait désobéi en se déshonorant, et qui n'avait pas voulu faire amende honorable de son crime militaire. Il avait appris ensuite que Baudouin tyrannisait ses nouveaujc sujets; et c'était absoudre sa conduite que de venir lui apporter l'appui de sa renommée personnelle et de ses troupes.
Ainsi les meilleurs d'entre les croisés commettaient faute sur faute, et mon* traient d'ailleurs une indifférence cou^ pable pour le but sacré de leur entreprise (•).
Le peuple cependant montra plus de volonté , de suite dans les idées et de résolution que les seigneurs féodaux. Il
{*) Voyez aftymoDd d'Agiles, Hwt. deê France qui prirent Jérusalem,
fit à ces derniers tant de reproches, tant de réclamations , tant de prières , mêlées de menaces parfois, qu'il les contraignit à se diriger enfin s^v Jérusalem. Le peuple avait raison : on avait déjà trop tardé à profiter des victoires de la croix, op avait trop tardé à compléter la défaite du croissant découragé et humilié devapt Antioche. Quoi qu il en soit, les premiers pas de l'armée chrétienne furent heureux. Les populations , soit terreur , soit sympathie, vinrent au-devant, d'elle , lui apportant des grains , lui amenant des troupeaux ^ la défrayant et l'hébergeant dans les villages. Le printemps de l'année 1099 était d'ailleurs aussi beau que l'hiver avait été mauvais. Les croisés n'eurent à souffrir ni de la chaleur ni de la faim ; et ils ne trouvèrent des ennemis que devant la place d'Archas, au pied de la chaîne (iibanique, au delà d'£ms et de tianiah.
Cet obstacle pensa les arrêter de nouveau , et leur faire perdre l'époque la plus favorable à la longue marche qu'ils avaient encore à effectuer. La ville, élevée sur des rochers escarpés, bien défendue par de bonnes murailles, résista à leurs premiers efforts. U^ renoncèrent à la prendre par la force, et cherclièrent à la taire capituler par la famine. Mais le moyen qu'ils essaimèrent contre les assiégés tourna bientôt contre eux-mêmes. Forcés de rester autour de la place, afin de la tenir toujours étroitement investie , ils ne purent se procurer de vivres par des expéditions partielles ; et comme ils n'avaient pas encore appris à se munir de provisions, ils se trouvèrent bientôt au dépourvu, let il leur fallut se nourrir d'herbes et de racines comme en Asie Mineure, comme au siège d' Antioche. Les renforts qu'ils attendaient avec des ravitaillements, tardèrent d'ailleurs à venir. Au lieu de voler au secours de leurs frères , Bohémond et Ra)[mond s'amusaient devant toutes les cités qu'ils rencontraient , et une fois ces cités prises , ils s'en disputaient, selon le^ur habitude, la possession les armes à la main. Après Laodicée, ce fut Djébileh , puis Tortose, tous les points fortifiés du littoral, où les Turcs avaient laissé quelques hommes de garnison » et qui offraient aux deux avides
3Si
seigneurs une cbiBee de pillage aciuel et UD agrandissement futur de leurs possessions.
Des souffrances mortelles eurent donc le temps d'atteindre un erand nombre de pèlerins et de soldats du corps principal de Tarmée; tandis que l'arrièregarde s'inquiétait à peine de venir en aide à ses compagnons, qui l'attendaient si impatiemment. Avec la faim la discorde , la licence, le fanatisme reparureot parmi les croisés. Ce dernier vice prit même des proportions de plus en plas inquiétantes. On ne parlait que d'apparitions surnaturelles. Tantôt c'étaient des saints du Paradis; tantôt des victimes de l'expédition sainte. Les uns descendaient du ciel pour encourager les pèlerins ; les autres pour les engager a renoncer à un projet trop périlleux et trop difQeile. Les vivants faisaient parler les morts selon leurs intérêts ou leurs passions. Puis toutes les superstitions , qui tour à tour avaient été acceptées par la multitude , reprirent avec plus d'ardeur que jamais. Parmi ces m* perstitions, celle de la sainte lance était la principale. KUe trouva pourtant de nombreux incrédules. Les Normands l'accusaient d'être une invention des Pro- Teoçaux. Les Provençaux ripostaient en déclarant qu'ils avaient vu Adhémar de Monteil leur apparaître avec la barbe à moitié brûlée, la face blême et triste, et déclarant qu'il revenait de l'enfer, où il avait passé quelques jours pour avoir douté de l'authenticité de l'arme sacrée (*).
Celte dernière imposture exaspéra les Kormands. Us aocusèreut les Provençaux d'être des fourbes, qui trompaient le peuple pour lui arracher de l'argent et le conduire à leur guise. Us nièrent positivement la sainteté de la lance trouvée dans l'église de Saint- Pierre d'Antiocbe, et pour terminer le débat il fallut que le malbeureux prêtre qui s'était prêté à la comédie jouée par Ravmond, Barthélémy de Marseille , se décidât à accepter Tepreuve du feu. Ot acte de barbarie eut lieu avec la plus . fçrande pompe et la plus complète solennité. Tous les pèlerins se réu- Direot autour du foyer , formé de bran-
ches d^oUrier, et placé au centre d'une vaste nlaine. Puis vint, précédé du clergé en hsinits sacerdotaux, !e pauvre fana' tique, tenant à la main la fameuse lance dont le fer était renfermé dans une ^ah\e en soie, précaution assez ingénieuse pour le garantir autant que possible des atteintes de la flamme. Barthélémy traversa le foyer sans êtjre immédiatement asphyxié ou carbonise. On cria au miracle, on l'entoura, on le pressa de toutes parts et si bien , qu'il mourut étouffé selon les uns, à la suite de ses blessures selon d'autres. Malgré ce demisuccès, la lance prétendue sainte cessa peu à peu de devenir une relique , d'oecasionner des prodiges, et surtout de rapporter de largent {*).
Toutes ces disputes, toutes ces folies, employèrent un temps précieux. L'arrière-garde, arrivé{{^ enlin^ n'amenait pas avec elle des machines de siège eapables d'être utilisées devant Archas.
Les croisés ne purent donc pas encore essayer autre chose que de faire rendre la place par famine. D'instant eu instant ils espéraient décourager les assié» gés, et ils prolongeaient leur séjour. 11 ne falhit pas moins qu'une nouvelle pré> tention de l'empereur de Constant inople et unenouvelle provocation du khalife du Caire, pour faire prendre un parti décisif à l'armée retombée dans son apathie accoutumée. Alexis réclama par lettres Texéeution du traite passé entre les croisés et lui, c*est-à-dire demanda qu'on lui remit les villesconqu isesen Asie-Mineure et en Syrie par les Francs. On lui répondit comme il le méritait , en repoussant toute prétention de sa part, et en lui reprochant la lâcheté qu'il avait montrée dans son abandon de Tarmée chrétienne à son premier revers. Le klialife du Kaire proposa de nouveau aux croisés de les recevoir sans armes dans les murs de Jérusalem , et leur conseilla de re» noncer à s'emparer de la cité sainte par la force. Ce défi décida les eroisés. Ils n'attendirent pas plus longtemps la reddition d' Archas, ville d'ailleurs sans véritable importance , brâlèrent le camp où ils venaient encore de supporter tant de maux , et s'acheminèrent vers Jéru-
<*) Voyez Raoal de Caeo , Us Gestes de Tan^
cnde.
(*) Voyez Raymond d'Agiles, fhst. des Francs gui prirent Jérusalem^
L'UNIVERS
sàlem, pleins d'enthousiasme, et malgré Topposition de Raj^mond de Toulouse , qui voyait avec dépit une nouvelle proie lui échapper.
ABfifVÉE DES CROISES DEVANT JÉBU- SALEM.
Le sentiment moitié chevaleresque, moitié religieux, qui entraîna définitivement lestsroisés vers Jérusalem, produisit un ^rand bien , et fut heureusement exploité par les chefs de Texpédition. Grâce aux exhortations des prêtres et aux efforts des chevaliers , une sorte de discipline s'établit dans la marche des pèlerins. Les étendards j suivis des cavaliers , précédaient la colonne. Venaient ensuite les divers corps de Tarrnée avec les bagages au centre. Enfin le clergé et la foule non armée suivaient Tarnèregarde en groupes serrés. Ces derniers auraient pu être victimes de cet arran-
{i;ement, si Tennemi s'était présenté sur es derrières de la colonne. Mais loin de là , Tennemi était rentré dans les places fortes, ou bien s'était massé au cœur de la Judée. Le seul émir de Tripoli disputa le passage sur son territoire. Il fut vaincu , et racheta sa capitale par un tribut. Les croisés avaient pris l'excellente résolution de ne plus s^arrêter désormais devant les villes, et de les tourner toutes les unes après les autres, afin de ne pas retarder leur marche. Cette tactique, qu'ils auraient dû employer plus tôt , les sauva seule de la destruction complète à laquelle ils étaient exposés. Libres donc de toute inquiétude, ils purent admirer à leur aise la belle nature qu'ils traversaient. Ils avaient choisi le chemin des côtes, afin d'être ravitaillés de port en port par les flottes des Génois et des Pisans; or, en tournant le cap de Tripoli , il se développa à leurs regards un spectacle qui les enchanta.
A leur gauche la mer bleue , à leur droite le noir Liban. Ici une fraîche vallée
Î)leine d'une herbe verdoyante et douce; à une colline où les orangers, les grenadiers et les oliviers s'étageaient avec grâce. Parmi les merveilles qui s'offrirent aux pèlerins, Tune de celles qui leur fut à la fois la plus agréable et la plus utile, fut un champ de cannes dont le suc était aussi doux que le miel , et dont la qualité nutritive fut vivement appréciée
par eux. Les habitants du pays appelaient la substance qui coulait de ces cannes zukr. Ce fut donc à la première croisade que la canne à sucre dut son transport et son acclimatement en Sicile et en Italie (*).
Mais, après avoir durant quelques jours côtoyé le Liban , il fallut enfin que l'armée s'y engageât. Là la scène changea , au grand regret des croisés. Les montagnes étaient abruptes, bordées de précipices profonds, toutes couturées de crevasses où les hommes pouvaient se blesser en tombant. On fut obligé de suivre des sentiers rudes , étroits , que surplombaient des roches menaçantes , qu'embarrassaient des cailloux roulants, et qui avaient des abîmes tout autour d'eux. Une poignée d'ennemis eût arrêté l'armée tout entière à certain défilé ; elle eut le bonheur de n'en rencontrer aucun. Les habitants de la montagne étaient d'ailleurs pour les croisés. C'étaient des Maronites, qui leur servaient à la fois de guides et d'éclaireurs. Toujours résolus à ne pas retarder leur marche, ils passèrent, sans les attaquer, devant Béryte, Sidon et Tyr. Les Musulmans, heureux de se voir épargnés, envoyaient aux Chrétiens des provisions de toutes sortes , ne leur demandant en retour que de respecter les arbres fruitiers des vergers et les plantes potagères des jardins. Ils n'eurent donc rien à souffrir jusqu'à Ptoléinaïs, la Saint-Jean-d' Acre actuelle, sauf quelques piqûres de reptiles, appelés torento«, qu'ils trouvèrent sur les bords du fleuve Adonis.
L'émir de Ptolémaïs leur ayant aussi envoyé des vivres, et leur ayant promis de leur livrer sa forteresse lorsqu'ils se seraient emparés de Jérusalem , les croisés se réjouirent de ce succès, et poussèrent jusqu'à Césarée. Sur le territoire de cette dernière ville, le hasard leur apprit que la soumission feinte des Musulmans n'était qu'une tactique. Une colombe, poursuivie par un oiseau de
{>roie, se laissa tomber au milieu de 'armée. En la ramassant, l'évêqued'Apt trouva sous ses ailes la lettre suivante que l'émir de Ptolémaïs écrivait à celui de Césarée : « La race maudite des Chré-
(*) Voyez A.lbert d'Aix, Histoire de Vexpèdition de Jérusalem; et Jacqaes de Vltry , His~ toire de Jérusalem.
SYRIC; MODERNE.
as6
« tiens , disait l'émir, vient de traverser « mon territoire; elle va passer sur le « vôtre ; que tous les chefs des villes mu- « solmanes soient avertis de sa marche « et qalls prennent des mesures pour « écraser nos ennemis. » Les croisés virent dans ce hasard qui leur révélait les projets de leurs ennemis une protection du ciel , et leur ardeur s'en augmenta (*).
n s'agissait pourtant de quitter les bords de la mer , et de se diriger à travers de nouvelles montagnes vers ie triste plateau de- Jérusalem. L'esprit de la foule éprouva encore, en cette circonstance, une de ces fluctuations singulières dont il avait tant de fois donné le spectacle. Quand l'armée se vit séparée de ces flots à l'horizon desquels il lui semblait toujours distinguer la patrie absente, Rome qui la regardait, l'Europe qui l'encourageait ; quand il lui fallut ne plus compter sur ces communications maritimes, qui lui apportaient incessamment des secours en hommes et en provisions ; auand elle se yit de nouveau seule et réduite à elle-même , un étrange découragement la prit. Elle venait d arriver à Ramiah. Cette ville avait été abandonnée , et dans ces murs déserts, dans cetteabsence d'ennemis elle crut apercevoir un présage funeste. Où allait donc aboutir son long et si pénible pèlerinage? Cette vallée de Josapliat
Î[ui était là , derrière les prochaines colines , au lieu de Musulmans rangés en* bataille , ne pouyait-elle pas offrir aux Chrétiens terriûés la lugubre assemblée des générations éteintes? Les temps peut-être étaient accomplis : Jésus sans doute allait descendre pour séparer les bons des mauvais. Cette idée préoecupa-t-elte quelques-uns de ces hommes au bout de leur patience et de leur résolution ? L'instinct stupide de la conservation paralysa-t-ilseul leur forcei^ Toujours est-il qu'ils se troublèrent presque tous , soldats et chefs, qu'ils délibérèrent s'ils n'iraient pas plutôt assiéger Damas à eent lieues, le Kaire à deux cents , que Jérusalem à dix.
Ce furent les prêtres qui surmontèrent les premiers cet étrange abattement.
(•) Voyez Raymond d'Agiles, Histotre des Francs qui prirent Jérusalem,
Ils convoquèrent les fidèles à la prière, lesexcitèrentau repentir de leurs fautes, et les rappelèrent à Tespoir en Dieu et à la confiance en eux-mêmes. Leurs efforts, du reste, manquèrent d'être inutiles par le fait d'un accident céleste. La nuit que l'armée passa à Ramiah, lumineuse comme presque toutes les nuits orientales, fut tout à coup changée en ténèbres profondes. Une éclipse totale de lune avait occasionné ce phénomène. Les croisés , encore surexcités dans leur superstition habituelle , s'imaginèrent que c'était là l'annonce d'une destruction prochaine de l'armée. Leur effroi grandit encore, et il ne fallut rien moins qu'une interprétation ingénieuse de quel* ques hommes de sens pour leur rendre I espérance et le courage. Ces hommes prétendirent qu'une éclipse de soleil aurait |>u être un pronostic funeste aux Chrétiens, tandis qu'au contraire une éclipse de lune ne pouvait annoncer que l'extermination des infidèles. Un rien abattait les croisés , un rim les relevait. Ils crurent à la prédiction de ceux qui , dit le crédule Albert d'Aix, connaii^ soient la marche et le mouvement des astres^ et dès l'aurore ils se remirent en marche.
A peine parvenus au sommet des collines qui s'élevaient devant eux, ils aperçurent un groupe de murailles qui scintillaient au soleil levant : Jérusalem! Jérusalem! s'écria l'armée ainsi qu'un seul homme. Puis comme un écho de cette exclamation , elle poussa avec plus d'ardeur que jamais son cri de guerre : Dieu le veut! Dieu le veut! La première impression générale fut un délire d'allégresse. Les cavaliers descendaient de cheval, et voulaient s'avancer, pieds nus, jusqu'aux murailles saintes. IjCS fantassins se jetaient à genoux , et baisaient avec ferveur la terre sacrée qui avait porté l'homme-Dieu. On s'embrassait, on se félicitait; tous les cœurs battaient à l'unisson , toutes les mains se levaient vers le ciel (*).
Mais lorsque te soleil, en se dirigeant vers son zénith, eut éclairé jusque dans ses profondeurs les plus secrètes le paysage qui se déroulait aux yeux des
(*) Voyez Robert le Moioe , Histoire de JérU" satem.
L*TINIVERS.
pèlerins ; lorsque les rayons brûlants de midi tombèrent d'aplomb sur les oroisés ébahis, leur joie se changea bientôt en tristesse. Les Égyptiens avaient fait un désert du territoire de Jérusalem : ils avaient rasé les arbres , comblé les citernes, enterré les sources. Le soleil avmt terminé Teeuvre de la destruction : il avait desséché le torrent de Cédron, épuisé la fontaine de Siloé, brûlé la montagne des Oliviers, effacé jusqu'au dernier vestige de végétation dans . les vallées de Gehennon et de Hephaïin. Les Chrétiens n'avaient plus devant eux qu'un vaste entonnoir semblable à Tenter du Dante, et sur l'un des eerdes duquel apparaissaient les blancs remparts d'une ville qui semblait celle de Satan , et non celle de Jésus. La tranchée qui formait le ht du torrent de Cédron paraissait un abîme en feu , et les minarets de la mosquée d'Omar qui le dominaient ressemblaient à des épées étincelantes levées vers le ciel. L impression de la terreur dans l'armée se communiqua de Tun à l'autre , et ce fut plutôt comme des ombres qui se rendent au jugement derniei: que comme . des soldats qui marchent à une cou-
3uéte, que les croisés descendirent vers érusalem. Quarante mille hommes les y attendaient sous le commandement d'Ifcikhar-Ëddaulé, lieutenant du khalife du Kaire; et ces quarante mille hommes étaient bien armés, bien approvisionnés, et fanatisés à l'égal des Chrétiens.
Le premier d'entre les croisés qui
{loussa son cheval au galop vers Jérusaem ne pouvait être que le brave Tançrède. Il alla presque seul reconnaître les approches de la ville , monta' jusqu'au sommet du mont des Oliviers , et la , ayant rencontré un ermite , il se fit nommer les collines saintes qui l'entouraient , il se fit montrer le Golgotha et la place où Dieu avait étendu ses bras vers le monde. Au milieu de sa pieuse contemplation, cinq Musulmans sortirent de la ville pour le prendre. Il en tua trois, mit les deux autres en fuite; puis il s'en retourna tranquillement vers le gros de l'armée. Ce ïancrede était un véritable héros. Il en avait la taille et la force, la sécurité et la vaillance. Quelques jours auparavant, il
était allé avec trois cents de ses soldats
{>lanter la croix sur les murs de Bethéem. Après avoir presque seul délivré le berceau du Christ, il avait voulu être le premier à en apercevoir le tombeau. Mais si la conquête de Bethléem lui avait semblé facile, celle de Jérusalem lui parut, par contre, toute pleine de périls et de difficultés (*).
SIBGS DE JEBUSALEK.
Comme devant Nieée , comme devant ^ Antioche , les croisés neformèrent qu'un demi-cercle autour de Jérusalem. Ce demi-cercle partait d'un des versants de la vallée de Cédron, et s'étendait jusqu'à la vallée de Siloé. La partie de la ville qui regardait le mont des Oliviers, dérendue d'ailleurs par un précipice et par des mouvements abruptes de terrain, avait été négligée dans l'investissement de la place. Mais ici cette faute des assiégeants pouvait être moins grave qu'à INicéeet à Antioche. Les abords du mont Morriah étaient impossibles des deux parts , et en outre les Musulmans n'a* valent guère à espérer de renforts ou de ravitaillements du pays qu'ils avaient abandonné et épuisé. Les Normands de Robert et les Italiens de Tancrède s'étaient placés au nord ; puis venaient les Lorrains de Oodefroy , et enfin les Provençaux de Raymond. Outre ces grandes divisions, il y avait encore des Anglais sous le. commandement d'un nouveau venu , Ëdgard Adeling , et des Bretons menés p<lr leduc Alain Fergent, le sire de Château-Giron et le vicomte de Dinan.
Dès que les camps furent établis , des fugitifs arrivèrent de la ville vers leurs frères, leur racontèrent les persécutions qu'ils avaient souffertes, excitèrent leur indignation contre les Musulmans, enflammèrent leur courage , et les poussèrent à tenter immédiatement une attaque. L'ermite du mont des Oliviers , qui déjà s'étalât entretenu avec Tancrède, vint à son tour appuyer de l'autorité de son expérience et de sa sainteté présumée le conseil que donnaient les réfugiés chrétiens aux croisés. Ces derniers, poussés amsi de toutes parts , résolurent donc , malgré l'absence de toute
Jl^"''"
Raoul de Caeo , tes Gestes de Tan-
madiine de guerre, d^essajer un a»saot général. On eompta encore fur Dieu pour auxiliaire, et lea cheft consentirent à ee que réclanoait la foule. On mardiâ en bon ordre vers les murailles , les première bataillons la tête couverte du bouclier « lea seconds la fronde ou l'arbalète à 4a main. Tandis que les uns s'efforçaient à entamer les murs avec dés piques et des marteaux , tes autres lançaient des pierres et des flèches contre la garnison réanie sur les remparts. Un premier mur s'écroula ; on crut à là victoire. Mais le second mur, plus solide que le premier, résista, et à force d'huile bouillante et de poix enflammée les Mosulmans consumèrent les boacliers des mineure, en firent périr un grand nombre, et décidèrent la masse à la retraite. Aucun prodige surnaturel n'était venu au secours des assiégeants , et il leur fallut se résigner à rentrer dans leun camps, le déooura* gementdans l'âme.
Le lendemain de eette tentative knpuissante, l'atmée n'eut plus de force
aue pour souffrir. Le ciel , semblable à e l'airain en fusion, étouffait les pèlerins sons sa voûte comme sous une immense machine pneumatique. La réverbération du soleil sur les cailloux du sol , sur les collines dénudées , sur l'espace aride , brûlait les yeux ; le vent du sud , tout imprégné de la poussière impalpable des déserts desséchait le gosier, enflammait le sang, renversait le uatient sur la terre brûlante dans les af^es de la mort. La soif dévorait Tarmée entière. Malgré ses souffrances, elle demeurait inerte et passive, tant que l'astre du feu pesait sur l'horizon. La nuit venue, on voyait sorlir du camp, un par un , des hommes hâves, jaunes , au visage déformé par la douleur , et , selon l'expression énergique d'un chroniqueur, dont les membres noircis ressemblaient aux ossements des tombeaux.
Ces hommes s'en allaient chercher au loin une gorgée d'eau fangeuse, que les chevaux auraient rejetée par leurs naseaux , tarît elle était corrompue , et qui contenait quelquefois des vers , des reptiles, et jusqu'à des sangsues. Parfois la fontaine de Siloé laissait échapper un filet d'eau de sa source à demi épuisée ; et les pèlerins, dans le délire de la
torture , se battaient sur les bords de la citerne pour s'arracher une goutte de ce breuvage tant désiré « ou se noyaient dans la vase bumide en s'y précipitant les uns sur les autres. La tontaine se remplissait ainsi de cadavres qui eit putréfiaient les eaux. D'autres malheureux, qui cherchaient à apaiser leur soif inextinguible, manquaient de force tout à coup, et tombaient sur le sol pour ne plus se relever. D'autres encore , dése»pérant de rencontrer des sources , creusaient la terre avec leur épée , et y appliquaient la bouche pour y chercher quelque fraîcheur : baiser donné à une marâtre qui ne rendait que la mort.
D'autres enfin , à l'aurore , s'en allaient léchant les cailloux humectés d'une légère rosée. Dans cette calamité universelle, l'aspect seul de Jérusalem arrêtait le blasphème sur les lèvres les plus irritées. On maudissait la nature, mais on bénissait Dieu ; et les plus enthousiastes s'en allaient mourir jusque sous les mure de la cité sainte, baisaut les pierres comme des reliques , et s*écriant d'une voix entrecoupée des sanglots du désespoir et des hoquets de l'agonie :
O Jérusaieml reçois nos derniers soupirs; que tes murailles tombent sur nous , et que la sainte poussière qui f environne recouvre nos ossements {*) !
Par quel étrange aveuglement les Musulmans ne tombèrent-ils pas sur eette armée, à bout de toute ressource et de toute vigueur ? Ignoraient-ils la situation désespérée des croisés? Cela est douteux, lorsqu'on les voit, dans les autres sièges , ne manquant jamais d'être avertis par leurs espions ou par des traîtres. Craignaient- ils encore ces ombres dont la vaillance immatérielle avait vaincu Kerboghah? Redoutaient-ils réellement une intervention divine ? Balancaient-ils entre Mahomet et Jésus? Tonmurs est-il qu'ils n'attaquèrent pas les Chrétiens, et leur laissèrent arriver des secours, grâce auxquels \9 face des choses fut complètement changée.
Une flotte génoise venait de débarquer à Joppé. La nouvelle s'en répandit dans le camp. Aussitôt les fantômes qui le peuplaient s'agitèrent , retroavè-
(*) Voyez GIbn, Poème sut la première croisade; et Baudri , Histoire de JérHialem*
^sè
UUNIVERS.
rent la souplesse de leurs membres , la résolution de leur esprit , Ténergie de leur âme. Trois cents hommes se présentèrent assez forts pour monter à cheval , et pour partir au galop à travers les précipices et les déserts qui les séparaient de la mer. Cette poignée de braves rencontra sur le rivage des milliers d'ennemis , elle fondit dessus et les dispersa. Ces ennemis avaient brûlé la flotte génoise; mais heureusement les vivres et les instruments propres à la construction avaient été sauvés.
Au bout de quelques jours arrivèrent donc au camp des croisés le plus utile et le plus opportun des convois : des provisions, des instruments de charpentiers et des ingénieurs génois. Il ne manquait plus que du bois de construction pour bâtir clés tours, et façonner des machines de guerre. La campagne aride et désolée , qui entourait le camp des Chrétiens, semblait n'en devoir point offrir à plusieurs lieues à la ronde. En cette extrémité, Tancrède vint encore au secours de ses compagnons. Durant les courses que, dans son infatigable ardeur , il n'avait jamais cessé de faire à droite et à gauche, au midi et au nord , il avait aperçu de loin les cimes de quelques arbres. Il dirigea donc les croisés vers l'ancien pays de Samarie; et ils y découvrirent une forêt,
3ui partait des hauteurs de Naplouse et escendait jusque dans la plaine d'Arsur.
Dans cette forêt on trouva des chênes de moyenne grosseur, on les abattit , on les chargea sur des chameaux ; puis une fois rendus au camp, ces chênes servirent à construire catapultes , béliers, tours et galeries. On prépara des peaux de bêtes
f)our arrêter les effets de l'incendie sur es machines; on établit des fascines; et Ton en vint à faire jusqu'à des tours de trois étages qui , poussées^ vers les remparts , devaient mettre à l'abri les mineurs, et permettre aux assiégeants de combattre à la hauteur des assiégés (*).
PBISE DE JÉBUSÀLEM.
La vie était revenue dans le camp chrétien , et avec elle l'ardeur des passions religieuses. Outre les préparatifs du combat , qui se faisaient avec une
(*) Voyez Albert d'Aix, Histoire de PexpétiUion di Jérusalem^
grande activité , outre les occupatioDS manuelles qui rendaient des forces à diacun , Tesprit avait aussi besoin d'être surexcité. Le clergé comprit cette nécessité, prêcha la concorde entre les soldats , employa toute son éloquence , usa de tout son pouvoir moral pour rétablir l'harmonie , pour détruire toute licence, pour évoquer de nouveau les idées de rémission, de piété, de salut
3ue comportait l'expédition qu'on avait écorée du titre de sainte. Afin même de bien établir le lien qui devait exister dans le dernier acte de la croisade entre la terre et le ciel , les évêques proposèrent une procession solennelle autour des murs de la cité sacrée. Cette proposition fut adoptée avec enthousiasme; et, malgré les rayons toujours ardents du soleil, la foule des pèlerins s'achemina, tête découverte, pieds nus, en partant du point de la campagne qui se trouvait précisément en face du Calvaire. Les prêtres en vêtements blancs, portant l'image des saints, chantant des psaumes, ouvraient la marche. A leur suite les soldats , accompagnés de leurs enseignes, de leurs clairons et de leurs trompettes , s'avançaient avec humilité quoique armés de toutes pièces ; enfin venait la foule des pèlerins, poussant le cri qui résumait pour elle sa foi , son exaltation et son avenir : Dieu le veut ! Dieu le veut!
Ces cris, ces bruits, ces chants, ce fracas d'instruments de cuivre, s'ils ne renversèrent point les murs de Jérusalem comme jadis les murs de Jéricho, n'en ébranlèrent pas moins la confiance des assiégés. Ce qui le prouve , ce sont les efforts des mollahs pour exciter parmi les Musulmans un fanatisme , une haine, un antagonisme religieux à l'égal des sentiments exprimés par les Chrétiens avec une si complète unanimité. Ils ordonnèrent que du haut des remparts la garnison vociférât contre les pèlerins, les insultât, les provoquât de toutes façons. Ils tirent apporter des croix qu'ils souillaient, qu'ils brisaient, cherchant ainsi à bien indiquer leur mépris pour le signe révéré par leurs adversaires. Mais quoi qu'ils essayèrent, ils ne parvinrent qu'à dissimuler un instant la torpeur dans laquelle les habitants de la ville demeuraient plongés depuis quelque temps.
SYBK HBBEKÏ^E.
iMd
Bèsqot ovtvritatclaAMrf fiimtlÉfminéee, tant retomba daM le sik&ce le plus profond ; et otuiewt Joow durant OB n'entendit raeverda sein de eetle vaste dté que le chant dea myeàsing, ^ai, du haut des minarets, appelaient les Mahométans à la prière. S'il y atalt d'an cdté un enthousiasme broyant , un espoir manifieste, il n'y avait de l'autre qu'une résignation farcoche, une rage sottrdeoDent implacable.
Les che& croisés afafent natorellemeot [Nréparé Tattaque dn côté où leur camp était placé. Le terrain était plane en cet endroit, et permettait les évolutions des machines de guerre. Mais les assiégés ayant (Mur contre fortifié doublement les parties des reinparts les plus meoaeéeSi on ooTrit parmi les Chrétiens Favis de changer de plan, et d'entreprendre Tescaladeà l'autre extrémité de k Fille. C'était habile, mais plein de difficoltés : il s'agissait en jtffét d'attaquer du côté du mont des Olifiers, magré les ratins, les rochers, les excava«tioQs du sol. Ce projet , tout impraticable qu'il parût être à quelques*uns , n'en fut pas moins adopte par le pins grand nombre. Godefroy,le premier» transporta ses quartiers vers le point indique , en face de la porte de Cédar. Tancrède et Robert suivirent cet eiemple d'audac».
Quant à Raymond , pour employer les tours formidables qu^il avait ordonné de coostmine , il fut contraint de âiire combler un précipice tout entier. Afin de parvenir promptement à ce but, il pro* oiit on denier a tous ceux qui jeteraient trois pâerres dans la large erevasse, et cet appât suffit pour égaliser au bout de trois jours le terrain , mal^é les flèches des eQQcmis, qui ne cessaient d'être dirigées eontre les travailleurs. Tous les pripa* rati£i achevés, toutes les précautions pri* ses, Tassant général fut fixé au 14 juil* Jet 109», qui éuit on jeudi C).
Dès le matin de ce jour , Tannée chré* tienne s'ébranla tout entière. Les ma<^i* nesde guerre roulèrent de tous côtés; et tandis que celles-ci lançaient des poutres contre les muraiilifi, oêlles-là criblaient 1^ assiégés de piètres. Ces derniers ripostèrent avec non moins d'ensemble,
. (*)Voy« Raymond d'Ariles, Bùt&ire des France qtki. prirent lénualem»
19* Livraison. ( Sybie moderne.)
'et de ptai tédcèrent dés feux contre les 'foors en bols, qu'on ne pouvait éteindre qu'avec du vinaigre. Des deux parts on combattit avec le même courage. Seulement du edté des Chrétiens citait une ardeur sdrhumaine, du côté des Musulmans le sang froid de la conservation personnefle. Des chevaliers audacieux appliquaient des échelles contre les remparts, et se faisaient hacher sur la plate-forme. Godefroy , et ses deux parents restés fidèles à la cause sainte , son frère Ënstache et son cousin Baudouin du Bourg, donnaient l'exemple de rac> tivité dans la vaillance, de la persévérance dans les attaques. Plus loin c'était le bouillant Tancrède , c'était Raymond de Toulouse, qui ne manquait pas de bravoure, s'il était avide et envieux; tous deux combattant sans cesse à la tète de leurs soldats. Enfin sur tout le ît(mt de la bataille une émulation naturelle entretenait sans cesse le combat , malgré la chaleur du jour, augmentée encore par les incendies partiels qu'il fallait affronter de toutes parts. Les Chrétiens ^nrtant avaient beau se multiplier, ils étaient matériellement inférieurs aux Musulmans. Réduits à vingt mille hommes capables de porter les armes , ils se trouvaient presque partout un contre deux. Aussi, malgré leurs efforts répétés, leurs tentatives successives , leurs traits de courage sans cesse renouvelés , à la fin de la journée, après douze heures de lutte non interrompue, ils n'avaient encore obtenu aucun avantage réel. Bien au contraire , leurs morts et leurs blessés jonchaient le pied des murailles, leurs tours ne -pouvaient plus se mouvoir ; et sans être vaincus, il leur fallut rentrer dans leur camp à la nuit tombante, Avec la triste assurance que leurs sacrifices et leurs exploits avaient été inutiles.
Quelle que fût la douleur des croisés , le découragement néanmoins ne les atteignit pas. Ils se frappaient la poitrine comme s'ils s'accusaient de n'avoir point encore été dignes de la victoire , mais ils n'en désespéraient pas. Ce fut donc, dès le lendemain matin, vendredi 15 juillet 1099, que d'un élan unanime Ils coururent de nouveau vers la ville. Huit heures encore ils combattirent avec une persévérance infatigable, et la nature humaine en eux commençait
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enfin à «*af{i|ifl9er looi k$ flitf gimi , iinpa vis-à-vûs des dangers, loi^u'uiie sorti
CQspiratiop divine raoima. dans leipr ic la fièvre du succès, et centjipla kwm forces. Il ét^it trois heures^ au «oÊr, rheure dernière et b |4iis solennelié de la passion 1 lorsque les croisés crurent apercevoir sur. le mont des Oliviers. «ip cavalier céleste brandir son bouclier., et donner le signal de pénétrer dans Ja ville, f C'est saint George l » s'écrieMt les Chrétiens; et les voilà de nouveau, ^«vec une fougue indomptable, un enaenlble merveilleux , qui se précipitent de touscâtés contre les murailles* Les femmes, les enfiints, les vieillards, les blesp ses s'échappent du camp, apportant de Teau, des vivres et lies srmesde rechange poussant , eux aussi , les machines, jM- Ânant aux bras inïï ouvriers militairee leurs faibles bras^ auxquels Tenthoirsia$me prête une puissance surneturelld.
C*est le suprême effort de Ja croisade^ et ce suprême effort réussit. Godefroy parvient à jeter le [)ont-levisdesatour8iur les remparts* Suivi de ses plus intrépides clievaUers, il se bat déjà dans rintérieuir de la ville. On met le feu aux ballots de laine , .aux sates de paille qui servaient à «amortir les coups des béliers.. LMncendie gagne, la fumée se rabat sur les assiégés et les aveugle, La terreur serre le conir desMusulnians,et en détruit la vert»; Us
S lient, on les poursuit. Tanctède et les eux Hubert rejoignent Godefrojrei soM Xjorrains. Les ,croisés sont en force. lU aident les Provençaux, de Raymond à jeter par terre la porte-Saint-^Étienne) et bientôt les rues de Jérusalem relent tissent du cri victorieux de : Dieu le veut ! Dieu le veutOl . .
La gloire des armes fut lues vite écli||i> sée chez les Chrétiens par les horreurs de la vengeance. Le fanatisme^ qui les avait fait vaincre , les fit aussi mass^cner l^urs eonemis. Jusqu^à la nuit, (ç'esMhdiroï h cette époque de Tannée, jusqu'à neuf heures du soir., ils répandirent le sang avec une rage toujours oroissanté; I4 yiUe ouIMeu avait pardonné aux hom*n^^s devint, la cité du carnage. On t»e 1^ habitants dans les maisons au^st bien que les soidâts dans les rues. Dix mille Mu<>
• h Voy<»r. Raymond d'Agile*, ÉUtottè de$ fircmcB ifmi prineni Jérutmiem,
ptimmm t^éukÊH tasies bâtimettts de te nioefoéè tfOmut,. Après iet y avoir fbren, on la égorgea lous dans cette eneeiBte sacm Les Ismmea et les ca&ats^. qui a'étaiaDt réfiiid^ eux aussi, dao^ œt asile, ne(>> rent pas plus é|Mf ghés.qiie les comlnttantSt Lesiaotasaine furent obligés de quitter cette mare de sang , car les eantiers enavaient jusqu'au poitrail de km chevaux. Ajoutons comme dernier coup 4leptneeau acetteacènehorriblequeiques IraitMl'un témoin omilafre. « Il y eut ditil., tant de sang repiindii dans ranciei temple ée Salomon , (lue les corps morts y nagsaieotj^ortés çà et là sur le parris. On voyait flotter des njains «t des bns coupés qui allaieniSoiomdreà des corps qui leur étaiéntétrangers; de sorte qv'oi m podvait distinguer a queJ Carps appa^ fanait un brasqu'ah voyait se joindrea la tronc. Lesiold^tA ëui-mémës, qui faisaient ce éar nagCi supportaient à peioe li fun^aqoft. s'en exhalait. » Véilàpourli mosquée d'Omar; ?oiei maintanant , s^ ion Asymond d'Ag^lea, pour le reste de ia^llle; f.Quandli»nôtre8f«ire|itniattrei des ^rempqrtl et aea;tours, on vit alon des choses étonnantes (il airelle cela des ehosti éêen^Minies^ cet aiœablc chroniqueur) parmi les Sarrttins : la uns avaient la télé coupée ^ et c'était 1( moins q^i pût leur arriver- (agréable plaisanterie I); les autres, percés de traits, aa voyaient forcés de s'elaacer do haut lies murailles ( d'autres eafifi, après avoir, longtemps souffert t étaient lims aux £lanu(iies« On voyait,, ajoute rinsen* sibie chanoine du Pay 4 dans les rues K sur les places de Jérusaleip, des rhri* eeaux de têtes ^ de mains et de pieds. Partout on ne marchait qu'à travers des C£|davres. Mais tout cela n'est encor«
Stiê pÎBu de chqse.^.... » Suit 4a descrip* on lempestaute du sac de la mosquée d'Omar, dcscriptiaa dans laquelle pas un motiide pitié pe se trouve sous la p&ame ée ce prêtre aussi barbare qw ceux dont il raconte les hantes œuvres d'exécuteurs. ^
. Contraste pitoyablel eontradictton aussi. stupide que hideuse! à peine le massacre termmé, les eroisés chassèrent de rôle tout à coup : on les entendit pousser les sanglots de lacootritjon, se frapper la poitrine, se découvrir I2
STRIE MODIAFE.
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M», fOrém Wfr on meettioo à Vé^ einedtt SahArSépalcréafloiander à Jésus la rémis^'oo Ile lenn péchés. Le Dieu de la démenée et de la rédeiDt)tion uni? err selles poiivait^l aoe^ter ces srièras blasphénnatiicQS, sorties de la bowhe des promoteurs de la guerre la plus implacable, la plus aeharoée qui fut jamais, llil TCQSieat, I6ut souillés de sdng baimiil, i l'autel déragoeau sans tacbe;etleorsfaoi«Derougissaientpoint, iears cœurs né doutaient pas de la mi«^ sérleorde divine. C'étaient des fous fît* rieux , et rien de ^lus I Ce «pii prouve; f ailleurs, leur détire ndonstrueux, et la eomplictté de leurs chefs, e*est qtt*a* près leurs patenôtres sans raison, c'est qu'après leurs actes hypocrites ou iti^n^ ses de dévotion, ils n'en continuèrent pas moins leur égorgement et leu^ pillage, lia conseil se tint dans lequel ia majorité décida rextermltiatiorf d# tous les infidèles, quels qu'ils fussent, mabométans, scbfsmatiques ou juifs; Bait Jours duraiit la tuerie recoitiinença^ La populace de fà efonadè ne eomiut plas de bornes dans ses atrocitëb. Rlle tnrôla ]ek juifs dalïs leur synagogue, êjle égoijsea les malades dans leurs hôpitaux , léS feninies dans leurs harems ; les vieiffsrds sur ledrs lits de douleur. Taoerède avait proini^ le vie sauve M 4es MusolOians «Ibi avaient îinpioré son Ml ; oh lui arrafÇha Ses prisonniers , é! itidigré ses réclauiattioris, malgré sa ]nné atrè!tir, on les éécapita Sous se^ jenx.Godefroy de Bouillon ne s*était pas &)êié au premier massacré ; et malgré 8« teprésentations, ies appels à nnM dulgence, on tfëd (^t^Stà que devant tage à tuer jusqU'av dernier surrivant.
Raymond lui-même diefcha à sauver quelques individus : on Taccusa d'sivâ* rice, on le dénonça comme ayant reçu Balaire pour être clément; et il fut obligé, pour se justifier ^ d'âliahdoHnêlf ceux qui avaient mis leur existence souii la sauvegarde de çop hqnneur de chevalier. On ne saurait éimmérer exactiéiftent le nombre des victimes de la tourbe dvétienne., altérée dei aang comme un^ bande de tigres. Les récits les plus modestes en constatent soixante . mille.
Quelle infamie ! Quelle inhumanité (*) !
J*) Voyeï Albert d'Aii, Histoire dé VéxpédiUan de Jérusalem,
avait fas»tisé p^if d*ua million .d'Âmesi. qu'on a?ai( exposé aux différentes morts. iea [dus cruelles six cent, mille mal* heureux, fotralnés à b suite des ehen wliers féodaux 1 C'était donc pour faire de la ville sainte un lieu exécrai^le de supplices 4|u'on voulait la reconquérir au culte catholiouel Vraiment^ lors-i 9u'on veut juger aeusemble la première croisade 4 le caractère dominant qu'oa, hii trouTd . D'est la cruauté* Dans x^tte^ agression barbare de TOoeideot contrei l'Orient f le eourage est commun aux vaincus comme aux vainqueurs: le fanatisme aussi devient bientdt ^al entre les Chrétiens et les Musulmans. Mais* ilfaut l'avouer^ la palne sanglante.de la cruauté appartient saus conteste aux.
croisés. Le khalife du ^aire renvoie les envoyés de dodefroyi l'émir d'Antieche se contente de^mettre hors ^e sa ville lès bouches inutiles; legouverneur égyptien de Jérusalem lui-même , quoi" que autorisé à la rigueur la plus exlrénui par tant d'actes atroces des sssiégeaots ^ épargne encore un grand nombre d'habi»
tants chrétiens ef de prêtres catholiques. Les croisés, au contraire, exterminent partout et toujours : autour d'Antioehe« ils mettent la campagne à feu et à sang 9 à Marrah ils écrasent les enfants contre les. murailles aux veux de leurs mères; à Jérusalem, ennn, ils renebérissenC Inr leuré crimes précédents : ils tortiH rent leurs prisonniers, ils les eocipcot en morceaux , ils déchirent leurs cadavres.
Bt . qu'on ne dise pas que ne sont là des calomnies, inventée» par des bisto* • riens moderaes, qui, par opposition aux ^ffres religieuses, ont outré les noé* faits des croisés. Hélasl les chroni* fueurseontemporains rapportent, tous, les faits désastreux et deslionoratitt que nous avons résumés. Quèlque»«os les vantent, d'autres les excusent 4 le plus grand nombre les racontent sans réflexion s tant, à cette époque déplot rabie du moyen âgje, le sens moral était absent des conscicèceS', tant l'huma* nité éutt une vertu sans modèle et sans signification prestine ! ;
Il est miraculeux qu'use peste hor»
i#ble ne soit pas résultée du sae de Jérusalem. Oa tua, nous Le répétons, pendant huit jours; on laissa; durait
L*UNITKRâ.
Mute 0ette semalAe â^astôssir^tê, les corps morts s^amoneeler ddDS lêsroes, s'y putréfier au soleil de Juillet; et ce n^t qu'une fois la besoppoe des bourreaux entièrement acheva , qu'on son« gea à débarrasser la fille de tous ces cadavres plus ou moins arancés , à l'as* sainir, à la laver sinon à la purifier. Encore les chefs forent-ils obligés de contraindre leurs soldats à porter hor$ des murailles toutes ces têtes coupées, tous ces lambeaux de chair humaine , tous ces troncs sans jambes et sans bras. Les croisés semblaient ne point sç rassasie^ de la vue de leurs victimes : ils en étaient venus à aimer l'odeur fétide du carnage, comme les vautours qui se reposent sur les ossements qu'ils ont déchiquetés.
ÉMOTlOn DK L'iSLàH.
L'effet produit par la prise de Jérusalem fot immense dans le sein de lls-^ lam. Pour la première fois, depuis cinq siècles, il sembla craindre pour sa toutepuissance i ii sembla douter de son avenir. Jusqo^alors c'étaient des querelles intérieures qui favaieft déchiré physiquement , s'il est permis de parler amsi, unis sans attaquer son moral. Des sectes s'étaient disputé la prépondérance, mais sans altérer l'essence même de la religion musulmane. Les unes comme tes antres, les schiïtes comme les sunnites , considéraient toujours Mahomet nomme le prophète révélateur par excellenee ; les unes comme les autres adoptaient le Koran , la tradition divine, et m divei^eaient que sur le khalifat,la tradition humaine. Bien plus , des barbares , les Turcs , étaient venus du N<Mrd eviental, et ces barbares, vainqueurs fiar les armes, avaient été vaincus par ia parole ; ils s^étaient convertis à la loi arabe, s'ils en avaient conquis l'empila. Des incrédules s'étaient rencontrés, les Kharmates, et ces incrédules, après avoir porté au cœur de l'Islam un* ravage tout matériel , avaient disparu tout à coup, comme par une volonté providentielle, après avoir lait amende honorable en rapportant à la Mecque la pierre noire si vénérée. Ainsi les ébranlement^ accidentels du Mafaométismen'avaient jusque-là que prouvé la solidité de ses fondements.
Les guerres des ambitions humaines n'a-
valent porté ancnn pr^tidiee à son ifr mnablbté divine. Le triomphe des croisés, au contraire, frappait d'un coup terrible toutes les eroydnces des Musulmans. Dieu paraissait les abandonner. Le règne du monde était disputé au Kom par l'Évangile. Le croissant était mo* mentanément éclipsé par la croix (*).
La consternation fut générale parmiles populations mahométanes. Toutes géniirent également. On oublia les disseotiments particuliers; on s'unit daos la communion de la douleur. Le khalifat du Kabre, ne songeant plus à sa hai« contre le khalifat de Bagdad, échangea avec ce dernier des doléances et des lamentations. L'un et l'autre s'envoyèrent des ambass»leurs pour se coBcerttr dans une pareille calamité, pour prendre des mesures collectives , pourarmei ensemble contre ce redoutable adversaiR qu'Allah leur envoyait dans sa colère, et qu'il avait cratifie de la victoire, sigoe le plus manifeste , chez les Orientaux, de l'intervention céleste. Dans Flrak comme en Egypte, les esprits les pliu orgueilleux comme les esprits les plut humbles s'humilièrent à la fois. Les vieil' lards«'arrachaient la barbe, les guerrlen les plus fiers se prosternaient daos b poussière, les poètes chantaient leun nymoes les plus funèbres. Parmi ces derniers , Abivardi semble avoir méié, dans le cri de son désespoir , aux sentiments les plus profonds les reproches les plus vifs : il pleure , mais en appelant ses frères au combat; il les conaainoe et les excite à la fois ; s'il leur fait M de leur défaite, il leur ouvre en œéax •temps la perspective consolatrice de 1> VMigeance. Yoici , du reste , ces stances énergiques, et toutes pleines du géoi^ arabe :
« |ioui avons mêlé le sang à TaboodaïKt de nos larmes. II ne nous reste pas (Tilvi conlre les malheors qui nous menacent!
« Les tristes armes pour un homme, de rr* pandre des pleurs; lorsque la guerre eaùxnif tout de ses epées étincelantes!
« O enfants de llslam , bien des oomli>ti ▼ous restent à soutenir, dans lesquels vos téid rouleront à vos pieds 1
M Gomment fermer les paupières lorsqo'oi
(*) Voyei AbouM-Féda, JWégé deVkùla^ du genre humain.
; alteint par des eommofîons qui réveillelent l'homme le plospi^fondémenteDdormi!
« Vos frères dans la Syrie n'ont pour se poser que le dos de leurs chameaux ou les irailles deê vauloars.
« Leg Romains (*) les courrcnt d'opproes; et tous , vous hisses traîner Toire robe os la moHesse, comme qaelqa*un qui n'ia m à craindre !
« Que de sang a été répànda! que de nmes k qui on n'a laissé pour couvrir leur auté que leurs mains!
« Enh^ les coups de lance et d*épée le oc est si épouvantable , que la tète des enits en blanchirait de frayeur.
« Telle est cette guerre , que ceux même i s'éloignent de ses fureurs , dans l'espoir s'en préserver, grincent bientôt les dents regret.
■ Il me semble voir celui qui repose à idine ( Mahomet ) se lever pour crier de nte sa force : O enfants de Haschem I « Quoi I mon peuple ne vole pas i Ten- !0)i la lance i Ta main , lorsque la religion oiilepar ses fondements!
> n n*ose pas approcher du feu , crainte i la mort , et il ne voit pas que le déshon* !or est une blessure qui reste!
« Est-ce donc que les chefs des Arabes se signeront à de tels maux , et que les guerers de la Perse se soumettront à un tel avisèment!
« S'ils renoncent aux récompenses célestes , nque le danger les appelle , ne seront-ils 15 du moins attirés parrespoir du butin I (*) »
('BCTION DE GOBSFROY BB BOUILLON COMME BOI DE J^BUSALEM.
Si les Musulmans étaient désespérés i ia prise de Jérusalem , les Chrétiens X semblaient embarrassés. Qu*allaient- 9 faire de cette cité isolée, sansressoar* ^ particBlières , sans appui autour elle ? Vue de loin , cette conquête deîit paraître miraculeuse; vue de près, le n'était qoe triste et pleine d*incertudes. Les croisés ne s^étaicnt Jamais •en rendu compte de ce qu'ils feraient 3 cas de victoire. Le plus grand nomre n'avait compris dans Texpédition; »nte qu'un voyage pieux^ borné par con-
(*) Tel était le nom que conservaient encore je grande partie des Musulmans aux disciples l f«08» quels qnMls fussent. Pour eux il n'y m pas de Byzantins, pas de Franos, Il ny ail que des lu^nains ; tant lc« ftciinains avaient i^tr^ traces de leur empire en Orient, U Voyez Bibliothèque de9 Croisadet, tra- «cHondeM/Relnauci: '
séquent et temporaire, qu'un pèterinake avec la lance et Tépée , au lieu d'un mlerinage avec la gourde et le bâton. Une fois leurs dévotions faites au saint sépulcre, ils n'avaient plus à penser qu'à retourner dans leur patrie. Quant à ceux qui n'étaient venus là que comme aventuriers , le pillage fini , le butin séparé , il n'entrait jpas dans leur esprit de jouir de leurs richesses, si péniblement amassées, dans une ville austère, dans un pays ruiné , sons un ciel qui n*était pas le leur (*).
Les croisés, du reste, n'avaient jamais formé une de ces armées régulières qui ont des communications constantes avec le point d*où elles sont parties, qui se rattachent sans cesse à un centre commun , qui renouvellent leurs forces en correspondant avec la mère-patrie. La ej'oisade n'était pas non plus une de ces expéditions coloniisatrices pourlesquelles Ton emporte en même temps des armes et des instruments aratoires , dans les-
Quelles les soldats , la bataille achevée, eviennent des agriculteurs. Née d'une exaltation religieuse, la croisade avait, pour ainsi dire, complété sa tâche en délivrant Jérusalem du iou^ des infidèles. Selon cette interprétation, elle ne semblait avoir d'autre devoir que de remplacer le croissant par la croix, qoe de rétablir la prédominance du culte de Jésus-Christ ; et elle'pou vait se retirer ensuite avec les bénédictions des Chrétiens orientaux , auxqueLs elle aurait rendu leur ancien empire. Malheureusement ces Chrétiens orientaux n'existaient plus^ Les combats, les misères ^ les persécutions les avaient décimés. Vers le dernier ^quart du onzième siècle ils ne formaient déjà plus qu'une secte vis-à-vis d'un peuple, secte, d'ailleurs y aussi affaiblie au moral qu'au physique. Lors de la prisa de Jérusalem enfin ce n'était plusqu'uuf; poignée de malheureux meurtris paf leurs chaînes , abrutis par leur esclavage,
?ui ne savaient que tendre la main à aumône et rendre de vaines actions de grâces à leurs libérateurs.
Ainsi, comme armée, comme colonie, eomme intervention treligieuse, la eroiaade n*avait plus d^oèjet Entrée dans
(*) Voyez Gaillaume de Tyr, Histoire d$ Ç4 9«i 9*e»t pctsaé au delà de$ mers, etc.
L'UmVEES*
la ville sainte y elle se trouvaif acculée en une impasse. Comme armée, le lieençlement la menaçait; comme colonie, elle manquait de nras; comme intervei^tton religieuse , elle devenait inutile. Sur
Îuoi fonder la durée de sa domination?
fne fois les croisés débandés, ils allaient s'éparpiller sur toute la surface deTËorope, et on n'attendrait plus que de leurs derécitis, plus ou moins exaltés, un nouveau'soulèvement de masse, sans doute aussi confus que le premier , et dont Tefftcaelté était pour le moins aussi chanceuse. U n*y saurait prob^^blement que les inserisés qui' se jetteraient de nouveau dans les aventures pour secourir leurs frères eh religion. Les princes puissants, les peuples forts se donneraient bien de
Sgèrde de se compromettre dans une expédition aussi lointaine que douteuse, uant aux ambitieux, ils n'auraient us qu*li glaner sur les traces des premiers croisés : Nicée étaft à Alexis, Éde^^e^ Baudouin, Antioché â Boh4mônd , JTérusalem allait être [)ossédée à son tout.IPuîs, quelle lamentable expéfîende dé dangers à courir , de [Privations à 'supporter, de combats à renouveler iialnscessç ! Tout était donc lugubre dans l^venii^ue la croisade, tout était noir àisoti Wlzon. " / '\ '■ '* Ëri cette eiçf rémité, on ne trouva pas
Ï^a^tî*é parti a prendre que d^'éilrè un ro^. Hger fen toyiaume le territoire dévast^ de' Jérpskleitt; stes habitations dépeu- Weès , ses'ridmbrfeuses églises aux raréi Bdéles , ses campagneé sans inoissoii'.
îbilti^ésor publie sans argent, telle éltàît fil déplorable ressource qùf restait a ]i efdîsade pour ne pas avorter*:' Dansui è'ôVilsHides chefs, le comte deFlandre ou- , i^it cet avis audacieux ,' mais indispens^blei' Le discours quMl prononça dans ëéttëo^ccasioU, discours que rapporté faut au long M. Michaud, en s'appuyant de rhistoire d'Açcolti et de celle d'Yves Duchat, nous semble contenir un résumé si complet de Tinquiétude des es- (irfts et de la diffîcuLté des circonstances, qUe rious le dterons tout entier , ç{uoiqu'il nous paraisse un peii airrangé (**) i
« Mci frèrei et mat compagnons, aurait dit fi;k «omtte'de^ FUohIk , n«ii aoimnei résuir
jpour tFaiter une affûre de la plm hanb importance; nous n'eûmes jamais plusbesoà des conseils 4e la sagesse et des inspintioiB du del : 4«qs les temps ordinaires, on désire toujours que Tautorité sçit aux vm du ]p|u9 habile; i plus forte laison devo» nous chercher Je plus digne pour gouveno .ce royaume, qui e^ .encore en grande partie au pouvoir des barbares. 0éjà oou ayons •ppr^ . que les Égyptiens meoaceDt cette vUle à qui nous allons choisir ui maître. La plupart des guerrier^ cbrétieiB qui ont pris les armes sont impatteob k retourner d^is leur patrie, et Tootabadonner à d^autres le ^In à,e défendre kar couquète. X^e peuple nouveau' qui doi:
habiter ceUe terre n'aura pfint djam va voisinage de peuple cl^'etien qui puisse It secourir et le consoler dans ses disgrâces. Ses ennemis sont prè» «çle lui , ses alliô sont au' delà des iners. lie rot que noas lui aurons donné sera son ^eul appui au milieu des périls qui Tenvironnent. li {lat donc qiie celui qui est Appelé à gouverna ce pays ait toutes les qualités nécessaire pour s'y maintenir avec gloire; il faut qui réunisse à la bravoure, naturelle aux Fraoc^ là tempérance, la foi et l'humanité; car, rhiatoire pous rapprend, c*fst en wà ^uon a triomphé, uar Us armes si on m çoF^ Usfrt/dts df la wctoire à la iogeut et à la vertu,
« N'oublions point, m^ 6'ères et mes compa^noiis^ qu*il s*âgit moins aujour* d'hui de donner un roi qu'un âjèle gardiea ail royaume de Jérusalem. Celui que ooss çhQÎ^iroqs fo^r elie£ doit.aei^de|)èn à tous o^\^ qui aurcmt i^ui^é ^ur patrie et leur famille pour le service de Jesus-Christ et la défense des saints Iteui. Il doit faire fleurir la vertu •ui' oette terre oti Vm luinaoéaitt en a itotiné le modèle ; il doit ranueacrles infidèlesi U religion cfarétieoDe, ks accoutumer à nos moBHivv l^iu* ^*^ bénir nos lois. Si voua venez â élire oekii qui n'en est pas digne , vous détruirex votre propre ouvrage, eV vous amènerez h ruine du nom chrétien dans ce pays. J« n'ai pas besoin de vous rappeler les ei* , ploits et les travaux qui nous ont mis e& possession de ce territoire , je n'ai pas besoin de redire ici les vœux les plus cbers de nos frères qui' sont restés enOcddeDL Quelle serait leur désolation, quelle serait la nôtres!, de t^tour en Europe, nous entendloQS dire que le bien public a été trahi et négligé , la religion abolift daos oa lieux où nous avons relevé ses aoteb! Plusieurs alors i^e manqueraient pas d'attribuer à la fortune, et non à la vert^» les graadeJ
SYKa MDDEIINE.
K maux qa eDrouYerût C9 royauma paneraient K au\ je\t\ ae$ hommef pour ^Ura le |ru^ ifi K notre impradenoe.
t Ne crqyel pas Gepen^ant» nm frères i^t K mes conapagiioDs , que je parle ainsi parpe « que j*aiiîbitionne la royauté, et que |e r^- ' caercbe votre faveur et vos boimes gràcek. ' Non; je n*«i' point tant de présomption qu« ( d'aspirer à un tel hohnear; je prends le ( eid et lea kommea à témoin qiie lors même ( que vous voiidriei lié donner' la' couronne; i je né l'atMptenis point, éUnt kiàsolQ de i reiounaer dans niea -^tii Ce que je vieak ( de vous din B*esl qot pouii. muililé M là gloire 4a tous. Je vous soppliQ, mresle; i de r«c^oir ce eposeil comme, je vous k ( dûa^e^aieçffîecliç^ irwehm, fl toyâ«l*i et d*çUi:e. pour roi celi^i qui, paç sa vertu « sera le plus capable de oomerver et d'éieih dre ce royaume auquel sout attachés Thoo* neur de vos armes et la cause de Jésus* Christ.» • ^ ■- • -
ImnQ^ratemen^ après co dUooyrs, es chefs as^i^emUé$ song^entà nommeV; e roi si nécessaire. Le royaume n'était *as tentant; e^e Ait à qi^i ne. $e charge* ait pas de ce (aiçdeau. Tous les amitîeux reculaient devant le^ difOcuItés, HÎ s'amoncelaient dans leur ^n^ina-.
ÎQn. Nouvéllç couronne d*épinfes, tous \ repôu^&çrent die te.ur .Mte. Oi?^ ToffrU ti comte ^e Flandre, qui avait si biei). I5irlé; il déclina c^ dangereux l^onneur,. t répéta qu'il ne forœai^ plus qu*ua œu, celui de retourper en Çurop^ vec le surnon) de ^Is dh ^int Geon e, que son cqurage liii avait mé^ ité. Raymond d^ Toulouse fit aussi i sourde oreille, quoiqu'il eût juré df ester en Palestine, ^intéressé Proven* al ne voyait aucun avantage d^us la 1 possession du pays aride de Jérusaîm; il rêvait déjà une àuti^e principauté lus productive, et cherchai^ sans cesse à oncilier ses dl^voirs religieux ^vec ^es Jléréts persow^els. Xancrède, lui, était n chevalier dans la plus complète apeption du mot. Il préférait ce titre ^; elui de roi, et rindépeodance qui ; tait attachée à la r&|po^$abiUté uMU nef de peuple. C'était lînç belle inlividualité que ce Tancrède, et voilà Dut. Quant à Robert de Normandie , spritindolentquoique cœur courageux, 1 B'avait tà la Monté ni la capacité
de eoaikiire Un rcnrauœ». Baudovm s'était indignenaent £iit sa pari tout de flttite; Bohémond avait eu i'ëgoifsnie denester dans m ^incipauté estorquét 4'Aatiodi8« On ne pouvait pas penser alors à œs deux déserleurs. Restait dooeGodeffoydefiouitioQ. Aussi bf^v^ ^«e pieux, aussi tnodeste qu'actif, d'un» grande vigueur de eorps, ee qui^aw nuisait pas, d'une certaine résolutten d'esprii, ce ^^i était indispensable^ Godefroy de BomJlm éuit réeHement i'bemoie qu'il MIait dans cette circdn8<i tanoe si épinèute- fi). s.
On fit . semblant 'néanmoins de s^en^ quérir do oaracstère, de l'intelligence, des vertus etiées viœ^ de plusieurs candidats. On nomma une sorte de jury qui avait à pronoacersurlesdifréi^nts princes dont on balanfait les mérites. Ce jurv de\'ail {»usillter l'armée, écouUr les observations de tous, pour fonder son jugement sur l'ojpinîon générale. Puis on ordonna desprfères, on imposa des Jeîlnes, on recommanda desaumônes, ann que Dieu daignât éclairer le choix des électeurs;* Dans tout ceci il y avait bien un peut de comédie de la part des principaur ehefs; mais il était nécessaire de concilier tout é'abord ' au futur roi son peuple, «t sous ce point de vue la co* médie était excusable. Tous les candidats laiss^ent donc fouiller dans leur passé, interroger leurs précédents, demander à chacun de teur0 serviteurs des détails sur leur vie privée. Lés serviteurs > de Godefroy de Bouillon firent, dit-on, le plus grand éloge de ses mœurs et de son caractère. A leur dire, il était si chaste qu'il n'avait jjamaîs commis le moindre acte de libertinage. C'était fâ la vertu principale pour gouverner des masses dissolues, pour régner sur la cité sainte. On ne reprocha au duc de Lor-* raine qu'une dévotion trop minutieuse, et trop de temps employé à demeurer' dans les églises , tant pour y prier que pour y eontempler les images des saints et les peintures religieuses. Quelques chroniqueurs ont été jusqu'à rapporter qu'on se plaignit que, restant dans les temples divins au delà du temps des offices> il laissait passer l'heure de ses
n Voyez Goillanme de Tyr, Bittoire de ce
LTjmVER».
repas y ei qm les mets de sa table se refroidissaient et perdaient leur saveur, Qooi que firent les Proveneaut pour repousser la candidaluve de Godefroy ^ malgré leurs calomnies gKMtières, malgré leur opposition violeiite, outre la jastiee, la superstition vint au secours éBrélectiondu duc de Lorraine. Un iliu- ■âné prétendit ratoir vu, en songe, assis sur le trdne du soleil , entouré d'oiseaux célestes^ symbole mystique des pètefins.
Un autre attesta qu'il lui était apparu portant une étoile en maia, et gravis* sant réchelle de Jacob. Selon une troi* sième révélation il aurait été salué sur k mont Sinaï par deux enroyés de Dieu , et en aurait reçu la mission de gouverner la Jérusalem terrestre. L'électioo de Godefroy ne devenait donc plus Tonivre des hommes, mais bien celle de Dieu. Les fanatiques ainsi firent taire les envieux.
USUBPÀTION BU PÀTRIÀBGÀT.
Cependant il déplaisait aux prêtres qu'un soldat pût revêtir les insignes de la puissance matérielle dans une viile toute religieuse. En conséquence le cleii^insinua qu'il ne fallait pas mie l'orgueil présidât au royaume de l'humilité. Il agit avec tant d'adresse qu'une fois élu, Go* defroy refusa le diadème et Je sceptre, et qu'il se contenta du titre singulier de biaron du saint sépulcre. :Chose étrange ! oe clergé qui se montrait si 4u«feèp* tiblé'à l^ndroit d^ la superbe militai^, si chatouilleux sur le titre de son mdL tre effectif, n'en réclama paOKÛés pouri lui des honneurs , des insigm^ioutes les apparences d^ la domination spirituelle. Un grand scandale eut même lieu à cette occasion. Toutes sortes d'intrigués se croisèrent à propos de Téieotion d'un patriarche. Guillaume de Tyr, l'historien archevêque, s'élève violemment à ce propos contre l'esprit du clergé de la croisade. 11 accuse les prê« très d'ambition , d'avidité , de brigues coupables ; il n'en épargne pas un seul , et condamne particulièrement un certain évéque de Martharo d'avoir soufflé sur le clergé latin l'esprit de faction et de discorde.
Le clergé latin, en effet, se conduisit indignement vis-à-vis du cl^rg4 grée.
Il lui enleva toutes ses Ibnoiions, le*
prtft de totfs ses bénéAees; et tands que le vieux patrîafrche Siméon, faoteurdes suppliques à Urbain II, la victime si résignée de tant de persécutions, était encore vivant dans l'île de Chypre, on ne se fit pas scrupule de lé îremplacer dans sa chaire de Jérusalem. Un prêtre ambitieux, Arnouid, chapelain du duc de Normandie, se présenta pour hériter des dépouilles du vénérable Siméon. A force de cabales , il se fit nommer patriarobe avant 1& mort même du titulaire. Un tel.eb^.ne devait s'entourer que des geas de sa nature. Aussi tous les gradei» religieux fureo^ils donnés à l'adresse, et non à la.'vertu. â Godefroy fut un rude mais honnête soldat , Arnouid fut un prêtre, défoaudiè et prévaricateur. On avait été jusqu'à chansonner ses vices durant le cours de Texpédition, et il passait â bon droit pour un des hommes les plus futiles et les plus lascifs du pèlerinage (*).
Ce fut entre ses indignes mains que Godefroy prêta serment d^honneor et de justice. N'était-ce pas là de sa part montrer une sorte de faiblesse , et s'il Ile pouvait pas s'opposer à réfévation quasi poutificale du chapelain de Robert, Godefroy h'aurdit-il pas dû ^ au moins, Y^user tout rapport avec un prêtre aussi indigne ? Godefroy oe fift pas longtemps h éprouver les résul^ts fâcheux de son aveugle condescehdanee envers le clergé. Un des premiers actes d'Arnould fut de réclamer, comme biens appartenant à l'église de Jérusalem, les richesses conquises par le brave Tancrède dans la mosquée d'Omar. Tan- (^ède d'abord ne fit que sourire de pitié en apprenant les prétentions' d' Arnouid.
Mais celui-ci remua le clerg;é , s'adressa aux fanatiques, agit de telle façon, que, pour éviter peut-être un soulèvement déplorable, Tancrède frit contraint de prendre pour jug[e entre hii et son adversaire le conseil des chefs.
"La scène fut vive et bien caractérisée. Arnouid montra la plus perildé hypoorysfe, Tancrède la franchise la-plus hardie. Arnonld accusa le chevalier Normand de ne point respecter les volontés de Dieu^ de dépouiller les autels, du Seigneur,
Francs (ftUji^h
... d'AgUe8,,^^l««*« rusaîem.
SYRIE IMIDERNE.
ranerê^e répondit enéécittrftnt qoe la langue du patriarche usurpateur con»
^tnait de h metHee comme la queue du icorpian contieni du venin. « Ou m'ae- » cuse, ajouta-t-il , d'avoir d^uitlé le < sanctuaire, d'avoir détowr&é, ou plu- « tôt éveUlé For qui dormaU daus les ( églises; mais i'ai-je gardé pour moi ? I Lai-je donné à me$ niéceê f ne l 'ai-je* ( pas pris, au contraire, pour l'employer (BU service du peuple de Bieu, et ( pour le rendre au maneier ofnréê la moisson? Ytmn le savez, d'ailleurs/ u'avait-on pas décidé , avant la prise ' de Jérusalem , que cbaeim de noua 'posséderait les trésors et les biens I dont il s'emparerait le premier ? Gian- : ge-t'On de résolution tous les jours? N'ai-je pas combattu en face ceux qu'on n'osait regarder par derrière f IN'aî-je pas le premier pénétré dans des lieux où personne n^avait l'audace de me suivre? A-t-on vu Arnoukl me disputer alors la gloire du péril ^IV>urquoi vient-il aujourd'hui demander le prix du combat? *
Malgré cette défense vigoureuse , les befs assemblés prononcèrent un jugeoent ambigu^ Ils craignaient, d'un côté, le blesser te Juste orgueil d'un des plus aleureux chevaliers de l'armée : de Taure, ils redoutaient déjà Amould et ses Rtrigues, son habileté perverse, satlonination déjà puissante sur certains esprits. Travaillés par de pareilles influen- !es, aussi indécis et inquiets dans eors résolutions civiles , qu'ils étaient lécidés et braves dans les combats, ils lécfarèrent qu'on prétèverait • dans les résors de la mosquée d'Omar , à titre le dîmedttbutîn, sept cents marcs d'argent pour en gratifier Téglise du saint iépulcre. Sentence pito]^able, qui ne tonnait tort ni à l'un ni à l'autre des adversaires , tout en faisant peser sur iux une certaine exagération dans ce ]ue l'an demandait , et dans ce que l'autre refusait. Tancrède eut le bon esprit le se soumettre à cette décision ridi* îuie; ce qui, sans doute, trompa les espérances secrètes d' Amould (*).
(*) Voyez Raoul de Caen , les Gestes de Tan-
yède. r ■ . .