CHAPITRE IV
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Séleucus fonda en Syrie la capitale de son empire, et lui donna le nom de son père, Antiochus (**). Antioche, monument d'une grandeur jalouse, ne devait pas supporter de rivale. Antigonie fut renversée et démolie; ses habitants, Macédoniens ou Athéniens , au nombre de cinq mille trois cents hommes, emportèrent eux-mêmes les pierres, les poutres, tous les matériaux, et des ruines de leurs maisons élevèrent l'orgueilleuse capitale. Suivant quelques auteurs , ils trouvèrent un asile dans Séleucie. Cette ville nouvelle était une des quatre sœurs fondées par Séleucus. Antioche , Séleucie , Apamée, Laodicée, portaient en effet le nom de sœurs. Ce titre leur est conservé sur les médailles (***). Leurs habitants jouissaient tous des mêmes droits, sans distinction de race ou de religion. Les Juifs , profitant des bienfaits de Tégalité, apportèrent, dans ces villes, leurs richesses et leur esprit commercial. Elles acquirent bientôt un développement si complet, Antioche surtout , que durant les siècles de la domination romaine, rhistoire de Syrie se renferme presgue tout entière dans Thistoire de ces cités florissantes.
Séleucus jouissait en paix de ses conquêtes. Il n était pas cependant sans inquiétude, et 8*efforçait de ménager le ressentiment de Démétrius, fils d*Anti-
J*) Voy., sur les rapports de la Syrie avec rÉgypte au temps d'Ajoligone, une très-savante monograpiiie de ii. R. Geier, ^ui est intitulée : de Ptolemœi Lagida vila et commentariorum fragmemtUcomtnentatio. UàWs Sazonum, 1838; in-l^ Nous renvoyons spécialement dos lecteurs aux pages 33 et suiv.
(**) Selon straboD; le nom de son flis, d'après Malala. Voyez, sur la fondation d'Antioche, Liban., p. 349* —Malala, p. SOI. — Diod.. XX, 48. — Dion Cass., ^L, 29.
(**») Eckhel, m, p. 66.
gone. Il lai demanda la main de sa fille, StratOBÎce (299).
Démétrius re<^ut en Grèce les enyojés da roi de Syrie ; il mit sa flotte à la voile, et rassembla toutes ses forces militaires. Avec ce cortège , il conduisit sa fille en Orient. A près avoir quelque temps longé I la côte de Cilicie, il descendit ses troupes 1 à terre, et désola le pjays par une rapide incursion. Cette province , enlevée à Antigone , était tombée en partage à Plistarque ; mais elle ne devait pas rester longtemps aux mains de ce général.
Démétrius ajourna seulement ses projets de conquête , pour célébrer à Rtiossus l'union de Séleucus et de Stratonice. > Quand les fêtes furent terminées , il reprit la route de la Cilicie , et s'empara de tout le pays. Séleucus voulait étendre son I empire dans TAsie Mineure. 11 proposa à son beau-père de lui acheter la Cilicie, et réclama la restitution des villes de Sidon et de Tyr. Démétrius refusa, et se mit en mesure de défendre ses possessions.
H ne put sauver la Cilicie; mais il ravagea la Coelésyrie : contraint de quitter rOrient , il se rejeta sur la Macédoine, et s'en rendît maître (294). U repoussa heureusement les attaques de Lysimaque, et des peuples barbares, campés sur les frontières. La Macédoine ne sufGsait pas à son ambition. En 290, il rassembla cent dix mille hommes, une flotte nombreuse , et partit contre la Syrie. Pyrrhus pro6ta de son éloignement pour envahir la Macédoine. Rappelé par les succès de son ennemi , Démétrius rentra en Europe. Il n'avait pas renoncé à son entreprise- Il remit a la voile pour l'Asie; mais, sans cesse inquiète par les manœuvres de Tarmée thrace , surpris par Agathoele, fils de Lysimaque, il n aurait conservé , lorsqu'il arriva en Cilicie , Î[iie onze raille hommes. C'était pour Séeucus le moment d'écraser son ennemi :
le roi de Syrie, avec une générosité, ou feinte, ou véritable, donna l'ordre d'en- Toyer à Démétrius d'abondantes provisions. Enfin , éclairé pnr les plaintes de ses sujets, dont Patrocle se fît l'interprète , il reconnut le danger, et changea tout. à coup de politique. Au milieu de l'hiver, il se mit en marche avec des forces considérables. Démétrius reprit l'offensive. Il força les défilés du Taurus , et se jeta au cœur de la Syrie. Arrêté par une
maladie de quarante jours , il se vit abandonné d'une partie de ses soldats. Mais, tandis que les Syriens, sûrs d'un facile triomphe, refusaient les seeours de Lysimaque, il se releva pour tenter un coup de désespoir. Il voulait surprendre Séleucus, la nuit, au milieu de son eamp, et chercher dans cette entreprise téméraire la mort ou l'empire. Un transfuge trahit le secret. Séleucus, averti, mit son armée sous les armes. Il fallut s'abandonner aux chances d'une bataille ranj^ée.
« Le lendemain, à la pointe du jour, Séleucus lui ayant présenté la bataille, Démétrius envoie un de ses capitaines commander une des ailes de son armée; et chargeant les ennemis à la tête de l'autre, il les met en fuite. Séleucus, mettant pied à terre et quittant son casque, va, sans autre arme que son bouclier, se présenter aux soldats mercenaires de Démétrius, et les exhorte à passer dans son armée, en les assurant que c'est pour ménager leur sang, et non pour épargner Démétrius, qu'ils différé si longtemps le combat. A rinstant ils le saluent tous , le proclament leur roi , et se rangent sous ses drapeaux. Démétrius, quoiqu'il sentît que ce dernier revers était plus terrible que tous les précédents, voulut tenter encore de s'en relever; il s'enfuit à travers les portes Amaniques; et, suivi d'un petit nombre d'amis et d'ofQciers, il eagna un bois épais, où il passa la nuit, clans le dessein, sil lui était possible, de prendre le chemin de la ville de Caune , et de descendre au boid de la mer, où il espérait trouver sa flotte. Mais, quand il eut su qu'il n'avait pas de vivres pour la journée, il vit qu'il fallait songer à d'autres moyens.
Dans ce moment, arrive un de ses amis nommé Sosigènes, avec quatre cents pièces d'or qu'il avait dans sa ceinture. Espérant pouvoir, avec ce secours, se rendre jusqu'à la mer, ils s'acheminent, à l'entrée de la nuit, vers les passages des montagnes. Mais les feux que les ennemis y avaient allumés, leur ôtant toute espérance de pouvoir tenir ce chemin, ils reviennent au lieu qu'ils avaient quitté, en nombre moindre qu'ils n'en étaient partis; car plusieurs ae ceux qui le suivaient avaient pris la fuite; et ceux qui étaient restés n avaient plus le même courage.
Là, quelqu'un ayant osé dire qu'il fallait
L'UNIVERS
86 rendie à Séleucus , Déoiétrius tira son épée; et il allait s'en percer, si les amis qui Tenvironnaient ne Ten eussent empêché. Étant parvenu enfin à lui faire recevoir quelque consolation, et à lui persuader de prendre ce parti, il envoya vers Séleucus pour lui dire qu'il se remettait ^ entièrement à sa discrétion.
« Quand Séleucus eut reçu son envoyé, il dit à ses courtisans : « Ce n'est pas la a bonne fortune de Démétrius qui le « sauve, c'est la mienne, qui syoute a tant « d'autres faveurs, celle de montrer à son « égard ma douceur et mon humanité. »
£n même temps il appelle les officiers de sa maison, leur oraonne de dresser une tente digne d'un roi, et de tout préparer pour faire à Démétrius la réception la plus magnifique. Séleucus avait.alors auprès de lui un ancien ami de Démétrius, nommé Apollonides; ce fut lui qu'il choisit pour renvoyer à l'heure même vers ce prince^ afin de lui inspirer plus de confiance de venir trouver un parent et un gendre qui serait charmé de le recevoir. Lorsque les courtisans eurent connu ces sentiments de leur roi pour Démétrius , quelques-uns, d'abord en petit nombre, ensuite la plupart des amis même de Séleucus, allèrent sur-Ie-chamç au-devant de Démétrius : c'était à qui montrerait le plus de zèle et arriverait le premier auprès de ce prince, qu'ils s'attendaient à voir dans un grand crédit à la cour de Séleucus. Cet empressement changea bientôt en jalousie la compassion que ses malheurs avaient d'abord inspirée; les courtisans envieux et méchants en prirent occasion de détourner et de rendre inutiles les dispositions favorables du roi, en lui faisant craindre qu'aussitôt que Démétrius serait arrivé , il ne vit dans son camp des mouvements séditieux et des nouveautés dangereuses.
Apollonides était arrivé plein de joie auprès de Démétrius ; et ceux qui l'avaient suivi, survenant l'un après l'autre, portaient à ce prince les paroles les plus flatteuses de la part de Séleucus. Déjà Démétrius, qui même, après un revers si affreux , avait regardé comme la démarche la plus honteuse de s'être ainsi livré lui-même, se repentait de la répugnance lu'il avait témoignée; il ne doutait pas le la bonne foi de Séleucus, et s'abandonnait aux plus douces espérances.
« Mais tout à coup on voit arriver Pausanias avec un corps d'environ mille hommes, tant fantassins que cavaliers , qui , environnant Démétrius, et écartant tous ceux qui étaient autour de lui, conduit ce prince non à Séleucus, mais dans la Chersonèse de Syrie (*). »
Enfermé dans un château royal , non loin de Laodicée , Démétrius mourut, après trois ans de captivité : il ne vit pas le singulier destin de sa fille Stratonice,. femme de Séleucus, et l'union d'Antiochus avec sa belle-mère.
a Antiochus tomba dans une maladie de langueur dont les médecins ne pouvaient découvrir la cause, et qui, par cette raison, paraissait sans remècie et ne laissait aucune espérance. On peut juger de la douleur d'un père qui se voyait près de perdre un fils dans la fleur de son âge, qu'il destinait pour lui succéder dans ses vastes États, et qui faisait toute la douceur de sa vie. Ërasistrate , l'un des médecins, plus attentif et plus habile que tous les autres, ayant examiné avec soin et suivi de près tous les symptômes de la maladie du jeune prmce , crut enfin , par tout ce qu'il avait remarqué , être venu à bout d'en découvrir la vraie cause. Il jugea que son mal n'était qu'un effet de Tamour ; et il ne se trompait pas ; mais il n'était pas si aisé de découvrir l'objet qui causait une passion d'autant plus violente, qu'elle demeurait secrète. Voulant donc s'en assurer, il passait les journées entières dans la chambre du malade ; et, quand il y entrait quelque femme, il observait attentivement ce qui se passait sur le visage du prince. Il remarqua que, par rapport a toutes les autres , il était toujours dans une position égale; mais toutes les fois que Stratonice entrait ou seule ou avec le roi son mari , le jeune prince ne man-
auait pas de tomber dans tous les accients que décrit Sapho, dit PlutarquCt et qui désignent une passion violente : extinction de voix , rougeur enflammée, nuage confus répandu sur les yeux, sueur froide, grande inégalité et désordre sensible dans le pouls, et d'autres symptômes pareils. Quand le médecin se trouva seul avec son malade, il snt, par des interrogations adroites, tourner si bien
(*) Plutapque, rie de Démétr., ch. 68, 59» fit»; traduction de Ricard.
STRIE ANCIENNE
son esprit, qu'il tira de loi son secret. Antiocnus avoua qu'il aimait la reine Stratonice, sa belle-mère; qa*il avait fait tous ses efforts pour vaincre sa pas* sion , mais toujours inutilement ; qu'il s'était dit cent fois tout ce qu'on pouvait lui représenter dans une telle conjoncture, le respect pour un père et un roi dont il était tendrement aimé , la honte d'une [passion illicite et contraire à toutes les règles de la bienséance et de riionnéteté, la folie d'un dessein qu'il ne pouvait et ne devait jamais vouloir satisfaire; mais que sa raison, égarée et occupée d'un seul dessein, n'écoutait rieo : que pour se punir d'un désir involontaire en un sens, mais toujours criminel, il avait résolu de se laisser mourir peu à peu , en négligeant le soin de son corps , et en s'abstenant de prendre de la nourriture.
« Cétaît beaucoup que d'avoir pénétré jusqu'à la source>du mal; mais le plus difficile restait à faire, qui était d'y apporter le remède. Comment faire une telle proposition à un père et à un roi ? La première foîsque Séleucus demanda comment se portait son fils, Érasistrate lui répondit que son mal était sans remède, • pârcequ'il naissait d'une passion secrète, qui n*en avait point, aimant une femme qu'il ne pouvait avoir. Le père, surpris et afOige de cette réponse, demanda pourquoi il ne pouvait avoir la femme qu'il aimait. « Parce que, dit le médecin, c'est la mienne, et que je ne la lui donnerai pas. — Vous ne la céderez pas, repartit le prince, pour sauver la vie à un fils que j'aime si tendrement! Est-ce là l'amitié que vous avez pournioi? — Seigneur, reprit le médecin, mettez-vous à ma place : lui céderiez-vous Stratonice? ^tsi vous, qui êtes père, ne consentiez pas à le iaire pour un Ûls qui vous est SI cher, comment pouvez-vous croire Qu'un autre le fasse? •— Ah! plût aux dieux, s'écria Séleucus, que la guerison de mon fils ne dépendît que de mon consenornent! Je luicéderaisde tout mon cœur, ^Stratonice, et l'empire même. — Eh bien, dit Érasistrate , le remède est entre vos mains : c'est Stratonice qu'il aime. » 1^ père n'hésita pas an moment, et obtint sans peine le consentement de son épou- ^- Us furent couronnés roi et reine de la ûauleAsie, Julien l'Apostat, empereur
S« UvraUon. (sywb angisnnb.)
des Romains, marque, dans un écrit qu'on a de lui (*), qu'Antîochus ne voulut recevoir Stratonice j;^r sa femme qu'après la mort de son père. »
Au moment où Séleucus donnait cette preuve de dévouement paternel , la cour reçut deux lioles royaux : Ptolémée Céraunus , déshérité par son père Ptolémée Soter, trahi par Lysimaque , roi de Macédoine , vint chercher un asile en Syrie. Il amenait avec lui sa soeur Lysandra , femme d'Agathocle. fiis aîné de Lysimaque. Les deux fugitifs, encouragés par l'accueil bienveillant de Séleucus , excitèrent le vieux rjDl contre la Macédoine et l'Egypte. wSéleucus, alors âgé de soixante-treize ans, abdiqua en faveur d'Antiochus, et déclara la guerre à Lysima-
3ue. Il traversa l'Asie Mineure,' entra ans Héraclée avec Céraunus, se fit reconnaître dans toute la province de Pergame avec le secours du gouverneur Philetère, et emporta d'assaut la citadelle de Sardes. Il trouva dans cette place tous les trésors du roi de Macédoine. Mais Lysimaque avait pris les armes. Les deux armées se rencontrèrent dans les plaines de Phrygie, à Couropédion. Lysimaque et ses fils perdirent la vie dans le combat. Cette victoire donnait à Séleucus la Thrace et la Macédoine. Resté seul de tous les généraux d'Alexandre, il prit le titre de vainqueur des vainqueurs, et attacha au- nom de Séleucus celui de Nicator (280), Pourtant, malgré toutes les instances de Céraunus, il n'avait point encore tourné ses armes contre Ptolémée Soter. Il se souvenait de son ancienne alliance avec l'Egy^e , et ne voulait pas attaquer une puissance amie. Céraunus, irrité de ses retards, méditait des projets de vengeance, et attendait le moment où le roi de Syrie quittera^it l'Asie, pour passer en Grèce. Sent mois après la bataille de Couropédion, SéleucusdébarquaàLysimachia, viUe de Thrace (279). En touchant le rivage, il offrit aux dieux des actions de grâces solennelles et de pompeux sacrices. Mais, au milieu des cérémonies sacrées, Céraunus l'assassina, dans la confusion générale. Le meurtrier, soutenu de quelques partisans soudoyés, se fit
(*) Dans le MUopogon.
L'UWIVKRS.
proclamer roi par les soldats et par le peuple.
Ainsi fot aeeomplie la parole de Po* racle qui avait annoncé le destin de Séleucus : « I<ie cherche pas PEurope; le rivage de TAsie est moins dangereux pour toi. Tout en fuyant Argos, tu j arriveras au temps fatal; et, lorsque tu seras à Argos, tu y trouveras la mort(*). * Or, il existait àLysimachia un temple très-ancien , appelé Ar* gos. Philetère , l'ancien gouverneur de Pergame, acheta à Géraunus le corps de Séleucus , le mit sur un bûcher, et envoya les cendres à Antiocbus. Le roi de Syrie éleva à son père, près des bords de la mer, non lom de Séleucie, un magnifique monument, qui prit le nom de Nicatorium (**).