‹ Syrie ancienne et moderneChapitre 51 sur 63 · SÂ.LAH-EDDIN · texte numérisé non relu

SÂ.LAH-EDDIN

L'Orient se résume en Saladin : ce n'était pas seulement un ^and homme, un habile capitaine, un intègre justicier , c'était aussi le vivifîcateur de l'esprit orientai, le premier entre tous pour toute chose, pour la pensée et pour l'action, pour la conquête et pour l'organisation. Profond politique, il sut s'associer avec les Ryzantins cQntre les nouveaux croisés d Europe. 11 comprenait avec son géûie ce que les autres sentaient d'iustirict, qu^il y avait plus d'affinités entre les Turcs et les Grecs qu'entre les Turcs ^ les Francs ; que les Grecs étaient au fond des Orientaux comme les Turcs, et devaient, à un moment donné, s'unir avec les Turcs contre les envahissements

(*) Voyez Abou-Schamèh, Let deux Jardins . 21* Livraison. ( Sybie modernb,

des Ooeidentaax. Intelliceiiee essentiellement unitaire, il rétablit le khali&t de Bagdad , effaçant entre les Musulmans toute trace de divergence, étouffant tout schisme, ramenant tous les Mahométans à la loi pure du Koran, à la tradition historique de leur puissance. Capacité souverainement générale , il employa tous les moyens pour vaincre, adoptant à la fois ridée de la guerre sainte de Nour-Eddin, et la tendance aux traités internationaux

3 n'avaient montrée certains gouverneurs e l'Egypte. Cœur aussi généreux qu'élevé, tout en combattant à outrance les Chrétiens comme corps de nation, il fut souvent clément et magnanime envers les individus isolés etinonensifs de la secte de Jésus , comme il les appelait. Esprit d'une supériorité incontestable, il fut en même temps le protecteur des lettres et le modèle des guerriers, le plus libéral des princes et le plus économe des particuliers, le fidèle le plus sérieusement attaché à sa reli^^ion et le moins fanatique des sectateurs de llslam (*).

Et cependant, malgré toutes ces brillantes qualités, il n'eut ni la volonté inébranlable de Mahomet, ni la roideur sublime d'Omar, ni la persévérance dominatrice de Moawiah. Saladin ne tenta jamais de s'imposer comme chef absolu des âmes et des corps tout ensemble : il préféra couronner de la tiare islamique un fantôme abbasside gue de s'emparer à son tour de la souveraineté sacerdotale. Saladin était un sultan, et non un khalife. Aussi, quoi qu'il fît, il lui manqua toujours une des deux parts de l'autorité terrestre ; quoi qu'il grandît, il y eut toujours de par le monde un homme aux pieds duquel il dut se prosterner. Voilà pourquoi il ne fut jamais le premier des Orientaux de son temps; voilà pourquoi il fut un génie résumateur, et non un génie fondateur. 11 s'était élevé peu à peu, dignité par dignité, au lieu de se poser tout d'abord au faîte de la puissance humaine. Loin d'avoir arrêté d'avance, en lui, le point où il tendait, son ambition ne se développa qu'avec les circonstances. Les événements firent sa fortune tout autant que son génie. En un mot, on peut le comparer aux

(•) Voyez Boha-Eddin , Fita et res gestœ sul' tani Saïadini»

l'UltftEKS.

conquérant» sêldjdtlkiëes , et non aux illustres Ommîades on aux célèbres Abbassides. Aussi sa puissance tomba arec lui : il eôt fallu sa supériorité pour pou- Yoir lui succéder salis rien perdre de son

Sou voir. A sa mort l'empire musulman échit; sa vie n'avait donné à Tlslam gu'un éclair de prospérité, qui s'éteignit ien vite. Ce fut un météore du monde oriental, et non une étoile de plus dans le ciel islamique.

Voici une petite anecdote qui prouve combien les vues de Saladin furent d'abord modestes , et eomblen ses désirs étaient bornés. Elle se rapporte à l'époque où il faisait ses premières armes. Laissons raconter le fait par l'auteur de V Histoire des Âtabeks. Un certain Ahmed , fils de Massoud, parte en ces termes : « Me « trouvant au siège de Harem par Nour- « Eddin, j'allai m'asseoir par hasard « sous un arbre avec un de mes amis, a et j'y trouvai l'émir Meed-Eddin Ibn- « Da'fé'et Saiadin qui s entretenaient « ensemble. — Plût à Dieu, disait Megd- « Eddin , que nous prissions Harem , et « que Nour-Eddin m'en fît présent!

« — El moi, répondit Saladin , plût à < Dieu que JNour-Eddin fût; maître de « l'Egypte, et qu'il m'en donnât le gouft vcrnement! Puis, se tournant vers moi: « — Et toi, me dit-il, n'as-tu pas dLe de- « mande à faire ? — Mais, répond is-je , « quand tu auras l'Egypte et Me.i;d-Éd- « din Harem, il ne restera plus rien.

« Comme il insistait, je repris : — Puis- « qu'il en est ainsi. Je me réserve le cha- « teau de Hamm. Voilà comment nous <i pariions pour passer le temps. Cepen- « dant le Dieu très-haut n'en allait pas « moins à ses fins ; il décida dans sa sa- « gesse que les Francs seraient battus , tf que Harem ouvrirait ses portes et sett rait doilné à Megd- Eddin, que j'aurais « Hamm pour ma part, et que Saladin « ne ferait qu'un empire de l'Egypte, de « la Syrie, de l'Arabie heureuse et de la « Mésopotamie (*). »

Nous avons déjà rapporté comment Saladin devint vizir d'Egypte. Ce qu'il y a de singulier dans son élévation, c'est que le khalife fathimite le choisit, dit-on, comme le plus jeune, le moins influent, et le plus faible des émirs. Ce khalife

C*) Voyez Ihn-ki^^^t, Histoire des Atahek$,

n'eut pas de (ïhatiee. Saladin, A est rrai, s'effraya d'abord de la charge difficile dont on le gratifia, semblable en ceci, prétend un écrivain arabe, à ces êtres dont il est ait quHl faudra les tirer avec des chaînes pour les faire entrer au Paradis.

Mais Saladin se rassura bientôt ; et , comme tout homme fort, avant de dominer les autres, il commença à s'amender lui-même. Jusque-là son caractère avait été impétueux et léger . il se fit calme et sérieux. Afin de ne s'occuper exclusirement que des devoirs de sa haute fonction, il se sevra de vin, de plaisirs et de tout amusement frivole. Puis sachant que les largesses au peuple et à l'armée étaient un moyen sûr de popularité, et ne tenant pas à l'argent pour lui-même, il distribua, sans en neo garder, les trésors amassés par son oncle. Ensuite, par une imitation assez ordinaire chez les Orientaux des traditions bibliques, comme il s'appelait Joseph (Youssouf), il voulut agir comtne son patron, et attirer auprès de lui, en Éiijpte, ses frères et son vieux père. Bientôt Saladin réussit à tel point dans son gouvernement qu'il inspira de la jalousie à Nour-Eddin. Celui-ci avoua même qu'il craignait beaucoun pour le pouvoir de son fils : « Quand je serai mort, disait-il « a ses confidents, prenez moii fils fs- « mael avec vous, et menez-le dans « Alep ; c'est la seule ville qui un jour « lui restera de toutes mes provinces. » La prévision de Nour^Eddin se réalisa.

Un des premiers actes du gouvernement de Saiadin fut la répreiSsion d'un complot de mécontents de toute sorte, d'Alides entêtés et de Nègres de Nubie et d'Abyssinie. Les conspirateurs, dont le chef était le propre directeur du palais khalifâl, écrivirent aux Francs pour se joindre à leur coup de main. Mais Saladin, grâce à sa perpétuelle vigilance, surprit les menées de ses ennemis , fit. trancher la tête à leur chef, attaqua et ' battit les Nègres dans'leur quartier, et alla ensuite faire lever le siège de Darhiette, que lés Francs avaient entrepris. Ce siège avait eu cinquantejours de durée, pendant laquelle Nour-Eddin eut tout le temps de ravager en Syrie les possessions chrétiennes ; ce qui fit appliquer au roi de Jérusalem le proverbe suivant : La brebis est cUUeçkercher^des

STR» MO&IRSHE.

Pendant «kux êm Sabdifi eurça te»

roupes edntre les Ghjrétiens^ Il les bâtit etftre AflcHlon el Aa.miab 4 sur leur »ropre territoire^ PuU il leitr prit la vilie TËiah « gituée à rextrémité de kt mer (ouge, et d'eu Ton poUf ait oommabder s déseft et la gramie route éigypt».

lais ce n*était là 411e dee déJasseiiietita ourSaladin; oe ^i iepréoeeiipaiigr»»

ement^ au eoDtrairet c'était de détruira a dynastie des Fathimitee. Au profit de ,ui ? Il ne pouvait pas encore espérisr [uecefût pour loi-méitie. il semblH doiie gir à la tois au nom du khalife de Bag-» iad et de Nour*£ddin. Après avoir bied âté le terrmilv |H'éparé l«s vôie64 sondé es esprits, il essaya un jour, durant utie naladie d'AdbedtGiddia«Allah 4 dernier les Fstbimites 4 et pendant qye ee paU" Te khalife éuât enfermé dans son pa* ais, de £aire dire dans usé des mosguées la Mtaire la prière av nom du khalife ab^ )asside. L'essai réussit t on ne murmura )a8. on laissa faire ^ et, la mort du kb»< IfefatbimtteaidantflaréTolutions'opérai

Mour^Ëddin n'asa pss se féliciter de » succès^ il Écoutait déjà Saladin. Ce* ui-c), en effets tout en se déclarant fcs vassal du mattré de la Cœlésyrie, n'en M)09olidait pas notes son pouvoir en Ê^yptCi 11 reftasait souvent à Kour-Ëd'* iiii de te secouder dans ses espéditionSf KH16 le prétexte fue sa présence était kmjouré indispensable dans son gouver»

nemem. 2<lour«»£ddiD finit par se lasser ie ses tergiversations perpétuelles* U Exprima tout haut le dessein de marcher contre r&gypte« AeeUe nouvelle, Saièidiii assembla ses principaux émirs, sa fa-* mille tout entier , et leur demanda con-* seil. 11 semblait peUcher vers la résls-' tance. Un de ses nfeveux alla même jtts« qu'a proposer de repousser la force par la force. A ces mots, le pèi'e de Saladin se iev9 plein de eelère^ et, s'adressant à 8onfil8,ils'éerià(*):

« Moi, qui suis ton père, et Schehab*' « Ëddin ici présent, qui est ton«ncle« « tious devons avoir pour toi bieti plus * d'amour que tous les outres; rh bleii) « Dieu m'M téirioin, aussi bien qu*à ton « onele^ que si flous voyions hialutenani « ]youi^-EddiasepféëetttéràiHnis,nous

(*) YoyeE M-'âlattr» HiH9irede» Jtk^fek»,

« »o«ispr0st(ffnen«i|8 défaut lui jQsqu!à » tfrreietques'ilnoufieommandMtdete « eoup#r la tête nous le ferions sans ba- « laneer< Or4 si moi^ qui suis ton père , « et Sei»#bdb-Ëddin« qui est ton oncle, « BOUS sommes dans de semblables dis- « positions, luge par-là de celles des « autres. Kon, il n'y a pas ici un seul « émir qui 9 s*il apercevait Nour-Eddin, « osât r€êi€r dans êu arçom et ne pas

• maître pied à terre. Ce pays lui ap«- <t partientf nous sommes ses esclaves.

« Cà dOuCf qu'on lui envoie tout de suite « un courrier avec ces mots de ta part : « ilnCest revenu que vous voulez venir « Jwqu'ici pour ôter f Egypte de meê « mai»i. Çu'estHi besoin de tout cela f

• Que noire seigneur n'en/voie-M plutôt « un eœprès pour me mener à lui la « corde au cou; il ne rencontrerait de « ma part aucune résistance* » Là« dessus l'assemblée fut renvoyée 4 et chacun resti persuadé qu'Agouy était de bonne foi. Mais ensuite Agouy prit son fils à part , et lui dit : « A quoi pensais- « tu en assemblant les émirs « et en dous « faisant une telle proposition? Ne

• sais^ttt pas que si NoUr-Ëddin appre- «( naît que nous voulons lui résister, « il ferait trêve à toute autre guerre

• pour vemr nous attaquer , et que nous « ne pounrions lui tenir tête P Ignores-tu o que les émirs , qui sont ici , lui sont « tous dévoués? Au lieu qu'à présent, « quand il saura ce qui s'est passé, il « nous laissera tranquilles ; il s'occupera « d'autre chose , et le temps fera te reste. « Par Dieu, s'il prétendait exiger de nous « seulement une canne à sucre , je serais « le premier à la lui disputer , et je la lui « arracherais , ou j'y laisserais ma vie. »

Ces deux discours, rapportés textuel lemenf par un auteur arabe , prouvent à la fois et la ruse ordinaire aux peuples orientaux , et le talent que développa en oette occasion le vieux cbeick, celui qai devait être le fondateur posthume d'uAe dynastie, celle des AyoUbites.

Ssiadin reconnut, du reste, la hauta raison de son père , se rangea à Tavls dd l'expérience 4 et dissimula tellement ses intentions que Kour-Eddiny fiit trempé*

Quoi qu'il eh soit, pour se mettre à l'abri des tentatives de son puissant rival , Saladin songea à étendre son empire. U envahit et soumit tour à tour la Nu-

LtnnvERS.

bie et rAnbie heareofid. Ainsi agrandi , il espérait lutter avec avantage ; mais le ciel fit encore pins ponr lui , et le d^- ▼ra de son adversaire , qui mourut en 1174, à Damas, au moment même on il s'apprêtait définitivement à punir son douteux et désobéissant vassal. Nour- Eddin ne laissait qu'un fils sans génie, Malek-Saleh Ismael. Ce dernier nit immédiatement en butte aux tentatives de plusieurs émirs , qui voulaient se rendre mdépendants , et qui, pour arriver plus facilement à leur but , traitèrent individuellement avec les Francs. L'unité de ri slam était menacée de nouveau. Ce danger dicta à Saladin son devoir. Il écrivit une lettre fulminante à ceux qu'il appelait des traîtres; et comme ces révoltés ne répondaient pas assez vite à ses injonctions impératives, il se rendit avec une armée en Syrie pour châtier leur Insolence, et sauver les Musulmans de la plus funeste des divisions. Un prince du nom de Saif-Eddin , maître de Mossoûl et neveu de Mour-Eddin , se mit du parti des émirs révoltés, et marcha contre Saladin. Celui-ci le battit com-

Slétement. Dès lors il n'y avait plus à oiiter. Rendre la Syrie à Malek-Saleh , c'était la compromettre follement. Le ciel, la victoire aussi bien que la politique l'exigeant, Saladin s'empara de la succession de Nour-Ëddio, et prit dès lors le titre de sultan {*).

DBCADENGB DU BOYAUME DB JÉBU- SÂLEM.

Pendant que Saladinrétablissait l'unité de l'Islam , devenait souverain absolu , et agrandissait de jour en jour sa puissance, le royaume de Jérusalem était a l'agonie. A chaque prince nouveau gui montait sur le trône, le peuple en était à se plaindre d'un nouveau cnef plus incapable ou plus dur que le précédent. Sous Amaury on regretta Baudouin III, qui au moins possédait quelques vertus chevaleresp ques. Pourtant sous le règne de ce dernier la discorde, la plus déplorable avait déchiré le royaume. Ce n'était pas seulement jalousie entre barons, anarchie féodale, c'était la plus honteuse et la plus détestable lutte, celle de la mère contre le fils. Tant que l'ambitieuse Mé-

(M Voyez Emad-Eddin , VÉclair de ta Syrie,

lisende avait yéeo', die s^était acharnée , malgré les efforts des hommes sages, à

rirtager l'autorité avec Baudouin III , oontre-carrer ses projets lorsqu'elle ne les approuvait pas , à soulever contre le roi une partie de ses si^ets, à se réserver dans l'empire la possession et le gouvernement de plusieurs villes. Enfin ce ne fut que grâce aux instances réitérées des hommes sensés, aux prières dn peuple entier , ou plutôt à la crainte d'un soulèvement général que l'oi^oeilleuse reine mère, qui avait déjà levé une armée contre son fils, consentit à faire déposer les armes à ses partisans. Mais déjà des hostilités imi»es avaient eu lieu à Naplouse et au château de Mirabel.

Lorsque Amaury succéda à Baudouin III , les Chrétiens c|'Orient ou plutôt les barons francs avaient encore quelque choseà perdre, l'honneur; ils ne manquèrent pas d'en arriver à cette extrémité. Tandis qu' Amaury et ses vassaux se déshonoraient en Egypte en devenant les auxiliaires pavés dW vizir Intrii^ant, Renaud de Châtillon commettait l'acte le plus injuste et le plus odieux en attaquant puis en saccageant l'île de Chypre. Ce Renaud de Châtillon était un véritable parvenu. Chevalier sansrenoni, il avait épousé pour sa belle figure la veuve du prince d'Antioche. Puis , après avoir usurpé le pouvoir sur le fils de son prédécesseur , il en avait usé de la façon la plus coupable, trahissant les intérêts de ses sujets, se riant de la morale internationale, et envahissant, malgré les traités, les possessions byzantines.

Puis, ayant ainsi provoqué l'empereur de Constantinopie , il eut plus tara par terreur la lâcheté de lui faire les soumissions les plus complètes. Enfin , aussi maladroit avec les Musulmans qu'avec les Grecs , il se fit prendre par les soldats de Mour-Eddin, et conduire enchaîné j à Alep. Le comte de Tripoli ne valait guère mieux que l'usurpateur d'Antioche. Blessé par un prorédé de l'empereur byzantin , il ne trouva pas d'autre moyen de se venger que de prendre à sa solde des pirates , et de fair^ ravager les côtes de l'Asie Mineure, piller les couvents, brûler les églises, dépouiller les pèlerins, et voler les marchands. | Œuvre de brigand que commettairsans

serupQle an ehevaller qui 8e croyait

loyal!

Ainsi , à cause do caractère détestable de leurs princes, janaais les Francs De purent plonger de véritables racines dans le sol oriental. Les Musulmans avaient été divisés, et les Francs n*avaient pas su profiter de cette division. Lorsqu on apprit la mort de Nour-Eddin, les Chrétiens se crurent sauvés.

Malheureux peuple, qui ne s'apercevait pas qu'un nouvel antagoniste, et plus redoutable encore que Je premier, allait s'élever contre eux. Du rcbte, les Francs n'avaient pas même compris l'utile conduite à tenir, lorsque l'ambition de certains émirs les fit se soulever contre le fils de f^our-Eddin. S'ils avaient appuvé Ismaél, ils se seraient sauvés de Saladin. Le fils de Nour-Eddin, consolidé en Syrie, serait peut-être parvenu à maintenir Saladin en Egypte. Mais les Chrétieus devaient accumuler toutes les fautes imaginables : ils s'aliénèrent Saladin , pour soutenir sans efficacité certains révoltés. Par leur indécision, par leur déloyauté , par leurs rigueurs lorsau'ils étaient victorieux , par leur avidité constante , ils augmentèrent encore la haine que leur portaient les Musulmans. Aussi, dès que Saladin fut tranquille sur Damas, songea-t-il tout de suite à s'emparer de Jérusalem, et à détruire les colonies franques (*),

Le ciel, du reste, semblait vouloir comme lui cette destruction. Amaury étant mort la même année que Nour- £ddm , il laissa pour successeur un enfant de treize ans, presque idiot et lépreux. On se disputa la régence; et deux nommes se mirent sur les rangs, aussi détestables l'un que4'autre. Le premier était Raymond , comte de Tripoli, d'un caractère emporté, d'une arrogance insupportable , d'une dureté sans exemple; Je second était Miion de Plansy, seigneur de Karak , que Guillaume de Tyr dépeint comme étant sans vertu , sans remords et sans craintes. A foirce d'intrigues et de violences, le pire des deux concurrents l'emporta d'abord; mais il fut tyran si exécrable qu'on le trouva un jour criblé de coups d'é-

{*) Toytt Àbou-r-Féda, Abrégé de VhisUnre 9U genre humain.

pée dans une nielle de Ptolémaîs. Raymond alors lui succéda; mais ce ne fut que pour abuser de son autorité, se jouer de la justice , molester ses sujets , et gouverner pitoyablement. Sur ces entrefaites, Saladin marcha contre la Palestine. Les Chrétiens des frontières, loin de se défendre, s'enfuirent dans les montagnes et se cachèrent dans les cavernes. Raymond perdit la tête, et Raudouin IV, malgré ses infirmités, fut contraint de prendre les rênes du gouvernement. Mais ce malheureux prmce ne sut qu'abandonner Jérusalem , s'enfermer dans Ascalon , et assister de là à la destruction de ses provinces. Cependant le désespoir rendit une certaine vigueur aux Francs : ils se précipitèrent en masse contre un corps d'armée musulmau , le forcèrent à la retraite , et obtinrent une trêve à la suite de cet avantage. Pauvres gens , ils ne surent pas plus profiter de la paix que faire la guerre. Ils laisserai Saladin se renforcer de plus en plus , et préparer à l'aise la plus terrible des expéditions. Un certani Guy de Lusi^nan, étant venu en terre sainte, devint a son tour régent du rovaume de Jérusalem , en séduisant la fille d'Amaury, et en la forçant ainsi a l'épouser. Ce fut lui qui perdit définitivement les colonies franques.

Mais si les princes chrétiens n'offraient oue des sujets de scandale , de honte et oe perdition, les barons, le clergé, et jusqu'aux chevaliers des ordres militaires ne valaient guère mieux. Les barons,

J profitant de l'instabilité du pouvoir à érusalem , s'étaient rendus presque indépendants dans leurs châteaux torts.

Ils ne répondaient plus aux injonctions de leur souverain ; ne voyant que leurs intérêts, ils ne cherchaient qu'à agrandir leurs possessions particulières ; ils entreprenaient pour leur propre compte des excursions et des pillages , et ils ne s'enquéraient plus jamais de la situation de leurs voisins, de leurs frères. D'autres faisaient pis encore : durant la guerre contre les Musulmans , ils trafiquaient de leur neutralité; quelques-uns allaient même jusqu'à vendre leurs services aux ennemis de leur foi. Quand il arrivait de nouveaux chevaliers d'Europe, les barons de Syrie se servaient de leur appui les uns contre les autres, et dégou-

L*UllIV£a&

de félonies.

Les Templiers et les HosfHtaliera m jalousaient tellement, que sou?ent ils eq Tenaient aux mains jpoar se 4iiputer

Soelques parts du butm. Quelle i^ble écad^ee! Ces Hospitaliers qui s'etaienl couverts de gloire pendant un demi-siècle, qui s'étaient montrés jadi$ si généreux, si dévoués, si désintéressés, étaientdevenos perfides, égoïstes et spoliateurs. Pleins aorgueil et d^avidité , ils refusèrent de payer la dlme des dépouilles musulmanes, et en vinrent jusqu'à repousser la juridietioo ecclésiastique du patriarehe»

Bientôt luéme ils ajoutèrent routrajge à la désobéissait ce, en couvrant du bruit de leurs armes les cbants sacerd(»tauxdia98 relise de la Résurreelioo ; puis, comme on voulait réprimer leur iusolenee, ils. eurent l'audace de pousui vre à coups de flèches les prêtres catholiquee. Quaot aux Templiers , ils ne pensaient qu'à s'enrichir, et ils avaient pour habitude d'exiger, méioe les armes à la main, là possession de La moitié des villes ou des territoires qui rédamaiecit leurs secours. En outre, comme les Hospitaliers, iU dédaignaient les ordres de leurs supérieurs sacerdotaux C)>

J^ clergé, malbeureusemeot, mfkitàU le mépris qu'on lui avait voué. U doBr nait rexetnple de la dépravation et de la débauche. Le patriarelie Uéraelius , qui ne devait sa dignité qu'a sas briguer , 6»t asses impudent pour affieher publiquement une ui<'îtffesse, assez inp fâine pour lui pr^nliguer les ii;ésojrs des pauvres et des pèlerins. Un e\er^ ainsi conduit œ pouvait oue souiller iéammr lem , et scandaliser les autres villes de la Syrie^ C'est ce qui arriva; et les schismes reparureqt, et les superstitions, et les haines religieuses : tous les maux fondirent ensemble sur les Chrétieas.

CATASTROPHE BB JÉBUSALEM.

Cependant Baudouin IV le Lépreyœ termiiu bientôt sa triste exislteaee. Il ne laissait qu'un enfent en bas âge. Cet enfant mourut ^fueiques jeurs après son père. Fut'^ee violemment ou iiaturelleme«t^ C'esc là une terrible res-

(*) Voyez Jacques de Tltry, Histotre de JeruMoiem,

■onsabilité qui p^ sw la

de Guy de Lusignan. Toujours est^il qu^il wtint la eouronne d'une façoo subreptice tout au oaoins. Cette âéva« tion au trône du plus incapable peotétre des princes chrétiens décida Saladin à tester son grand coup. U marcha donc eoutre la Palestine, 9 la tfU d'une armée de quatre-vingt mille hommes. Ses premiers pas ferep( marqués par plusieurs victoirss. Après avoir extermiaécinq cents ^valiersdu Temple et de SaintrJean, (fû fornulrot l'élite des guerriers chrétiens, il s'eiDpara de la ville de Tihériade. A œtu nouvelle il fallut bien que le faible Goj de Lusignan se décidât à la lutte. U partit avec eii^quante mille de3 siens; mais, au lieu de se retrancher en uo endroit avantagjeux , au lieu de cboisir le terrain de la bataille , U alla emm un insensé jnsoue devant Tibérlade, où les soldats de ;Saladin étaient mer^ veiUeusea»eot postés sur les coUioesqui dominent lelpc. Au^, malgré leur bravoure, malgré leurs efforts répétés, lualgré les exhortations et les prières de quelques bons et braves pietees, les Francs virent tout de suite qu'ils se pouvaient point espérer la victoire, ils m s'en battirent pas moins comme des désespérés pendant tou( un jour. Mais, la nuit étant venue isans succès déterminé , ils furent le lendemain écrasés p^ le chop 4^ leurs ennemis , ii^''^^ dispersés, et là déroute ia plus complète commençai' Les Musulmans tuèrent trente nulle Clu^étleas» se saisirent de la vraie croix , firent prisonniers le roi Guy de Lusignan, le seigneur de Karak et le grand mattre des Teuipliers (*].

Après cette victoire éclatante , Saladin alla mettre incontinent le B\é^ devant Ptolémaîs. Cette ville, habitée eo partie par des commerçants peu partisans de la guerre, ne se défendit qu< mollement, et se rendit au boutdedâui jours. Puis , sans perdre un instast, Saladiu 1 déployant la plus adaûr^ble àe& activités , planta tour à tour soa étendard jaune sur les cités d'Yàffa, de Ces^rée, d'Arrottf, de Bérithe ; puis encore, remontait sur les hauteniurs, U entrasans

(*) V«yez Gottlauma deTyr, Skitint it « qui t'est passé au delà des mert , «le.

SYRm MODERNE.

eonp férir dans I^aplpose, Jéricho et

Kamlah. Tout cédait devant lui. Il entourait peu à peu Jérusalem d'un réseau de garnisons musulmanes. Sans s'acharner à prendre Tyt , qui lui avait résisté trop longtemps pour ses desseins, sans vouloir forcer Asralon , à laquelle il accorda une capitulatfoit honorable , il vint enfin devant Jérusalem porter aux Chrétiens le coup de la mort comme nation. En s'approchant de la ville sainte Saladin fut mu par un sentiment de clémence et de générosité; il appela à lui les notables de la cité, et leur dit : <i Je « sais, comme vous, que Jérusalem est « la maison de Dieu ; je ne veux point « en profaner la sainteté par l'effusion « du sang. Abandonnez ses murailles , « et je vous livrerai une partie de mes « tre>ors ; je vous donnerai autant de « terre que vous en pourrez cultiver. » L'offre était aussi noble qu'avantageuse, et néanmoins les députés clu-ëtieiis crurent devoir y répondre de la façon suivante: «* Nous ne pouvons vous céder une « ville où notre Dieu'est mort ; nous pou- « vons encore moins vous ia vendre. » Et cependant ces Chrétiens si hautains étaient incapables de défendre longtemps et sérieusement cette ville sacrée, qu'ils n'avaient pas craint de souiller par tant de crafHiks hideuses. Elle n*âvait pour chef qu'un brave mais vieux guerrier, Baléan d'Ibelin. )1 lit tous ses efforts pour rassembler quelques troupes. Hélas ! il n*avait autour de lui que quelques fuyards échappés au carnage de Tibériade, qu'une reine au désespoir, que des femmes yeuve? et des enfants orphelins.

Néanmoins, à force d'encouragements et de volonté, Baléan flnil par réunir une apparence d'airn^ée qui se battit avec courage, pn voici la preuve dans un historien arabe :

Ci Jérusalem, <^it Jbn-Alatir, était alors une place trè^-forte. L'attaque eut lieu par le côté du nord. C'e$t là qu'était le quartier du sultan. Les machines furent dressées pendant la. nuit , et l'attaque eut lieu le lendemain , 20 de régeb. Les Francs montrèrent d'abord une grande bravoure. De part et d'autre cette guerre était reaardée comme une affaire de religion. Tl n'était pas besoin de Tordre des chefs pour (Bxpiter les soldats , tous défendai3ût leur poste sans crainte ; toi^

combattaient sans regarder en arrièrp.

Les assiégés faisaient chaque jour des sorties , et descendaient dans la plaine. Dans un de pes combats , un émir de distinction ayant été tué, les Musulmans s'avancèrent tous à la fois, efi comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les Chrétiens ep fuite; ensuite ils s'approchèrent de$ fossés de la place , pt ouvrirent la brèche. Des archers, postée dans le voisinage, repoussaient à coups de traits les Chrétiens de dessus le$ fienoparts , et protégeaient les travailleurs. En même temps on creusait la mipe. Quand la mine fut ouverte, on y plaça du bois; il ne restait plus qu'a y mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des Chrétiens furent d'iivis de capituler. »

C'était une véritable grâce que Saladin faisait aux Francs de ne les point forcer dans leur dernière place; c'en fut une autre de leur accorder la vie sauve, le pouvoir de se racheter, les hommes moyennant dix pièces d'or, les femmes cinq , les enfans deux, enlin de leur accorder quarante jours pour le payement de ce tribut. Mais Saladin ne borna pas là sa générosité de vainqueur. Il permit aux chevaliers de se rendra, sans être inquiétés , à Tyr et à TripoU. Q laissa les gens du peuple préparer leur départ, sans être molestés d'aucune faiçon. Et quand vint ^e jour de l'érajgration générale, après avoir fait fermer toutes les portes de la ville , rooitis celle de David , il voulut voir défiler devant son trône toute la population , non pour satisfaire son orgu^eil , majs pour être à même d'einpêcher tout désordre , de réparer toute injustice, d'alléger toute mifière (*).

Le patriarche 9 suivi du elergïé portant les vases consacrés, sortit le premier; Saladin respecta en lui le caractère sacerdotal, sinon l'hommA. Puis vint la reine, accompagnée de ses femmes en larmes ; Saladiu lui adressa de nobles paroles de consolation. Ensuite arrivèrent, en poussant des sanglots, des épou* ses privées de leurs époux , des m^cs pivées de lefuirs enfants; Saladin rendit a quelques-unes Leurs «laris , à d'autrfis

C] If oyez Bernard le trésorier, Hi$toire des

LUNIV£RS<

leurs fllf . Enfin parurent des Chrétiens qui^ au lieu de s'être chargés de leurs meubles et de leurs hardes , portaient sur leurs épaules , les uns leurs vieux parents , d^utres leurs amis infirmes ; Saladin , ému de ce dévouement, en récompensa les auteurs par d'abondantes aumônes. Bien plus, pour qu'aucune infortune ne fût oubliée, Saladin acheva sa journée de bienfaits en permettant aux Hospitaliers de demeurer à Jérusalem, afin d'y secourir les malades que leurs souffrances avaient retenus malgré eux dans la ville, et de les soigner jusqu'à leur^uérison. Sur les cent mille âmes fui formaient la population chrétienne le la cité sainte , quatorze mille pauvres n'avaient pas pu se racheter; Saladin vida sa bourse particulière pour payer la rançon d'un grand nombre d'orphelins et de besoigneux, et son frère Malek- Adhel , suivant ce magnanime exemple, rendit par ses sacrifices d'argent la liberté à deux mille captifs. Grâce à cette conduite admirable du sultan et d'un des membres de sa famille , la misère ni le trésor public n'eurent rien à perdre.

Quelle différence entre cette conduite de Saladin et celle de ce Godefroy de Bouillon tant vanté! Saladin pardonne à tous ; Godefroy de Bouillon punit sans cesse. Saladin aéfend tout pillage ; Godefroy de Bouillon laisse ses chevaliers saccager et voler. Saladin empêche toute ▼engeance, tout massacre, tout meurtre même; Godefroy de Bouillon tue jusqu!à marcher dans le sang au delà des genoux. Saladin secourt, console, prend pitié des femmes; Godefroy de Bouillon n'épargne ni le sexe ni 1 enfance. Et pourtant Saladin était poussé aux représailles par ses émirs , ses conseillers , ses lieutenants; mais Saladin domine tellement les siens, qu'il sait leur imposer la clémence dans la victoire, la probité dans la guerre. Godefroy de Bouillon, au contraire, ne çeut réprimer ni les infamies ni les assassinats de ses propres troupes. Et maintenant de quel côté était la barbarie, de quel côté la civilisation? L'histoire pe^^elle excuser les horreurs des Francs sous le prétexte qu'ils étaient Chrétiens ? Était-ce du christianisme que ce fanatisme violent, cet appétit de carnage, cette ra^e de vol? On! ne calomnions pas ainsi la plus éclairée, la

plus humaine, la plus désintéressée di rehgions! Séparons les bonsdesmauvaii^ c'est le devoir de la morale historique %

TR0I81BMB GBOISADE.

Quoique le goût des croisades eât beaucoup diminué en Europe, quoiqtt l'insuccès de tant d'expéditions dioéreutes eût bien calmé l'esprit d'aventure, quoique la philosophie naissante pûtdé|i refroidi l'exaltation religieuse, il était bien difficile d'apprendre sans émotioa!

et de laisser sans vengeance la cat»'!

trophe de Jérusalem. Ce fut Guillauitt de Tyr , l'énergique chroniqueur , le savant prélat , qui vint en Europe exprimer la désolation des Chrétiens d'Orient, et prêcher la nouvelle croisade. Aprà; s'être entendu avec le pape , il parvint en France au moment où Philippe-Auguste allait livrer bataille à Henri D d'Angleterre. Les deux camps étaieiil en présence, les deux monarques sedispu* taient le Vexin Normand. A force d'éloquence et de chaleur d'âme, le digne archevégue sut réconcilier les deux rivaux prêts à se combattre. Ils demandèrent tous deux la croix. Mais pour une expédition aussi longue et aussi périlleuse il fallait autant d'argent que d'hommes. Grâce à l'appui du clergé, aux efforts de Guillaume de Tyr, te hommes ne manquèrent point. Quanta l'argent , voici la façon dont on s'en procura : à l'honneur de Saladin, on créa un impôt spécial pour lui faire !a guerre, et on l'appela la dim^eSdadiu.

Tous ceux qui ne pouvaient pas prendre la croix étaient obligés de solder les frae de la guerre sainte , en payant ledixicine de leurs revenus de toutes espèces.

Malheureusement une fois que 1«

{populations confiantes eurent remis a eur prince respectif l'argent de la croisade, les deux ambitieux d'Angleterre et de France employèrent les somffles sacrées à recommencer la guerre entre eux. Ce qu'il y eut de plus odieux dans ces hostilités sacrilèges , c'est que Philippe-Auguste excita Te fils contre le pcre» Richard contre Henri. Les foudres du Vatican furent impuissantes contre ce forcenés. Tout excommunié qu'il fut)

(•; Voyeï Boha-Eddin, Fita et m gaUtA' iani Saladirù»

STRIE moderne;

Richard n'en persista pas moins dans sa révolte infâme, et Henri II, incapable de résister à la fois contre une conspiration intestine et une guerre étrangère, mourut de chagrin au milieu de la lutte. Son fils, moralement parricide , lui succéda, et soit honte, soit remords, ou plutôt soit ardeur belliqueuse et appétit de butin > il fit semblant de se repentir, et s'apprêta à partir en Palestine. Maïs les produits de la dtme avaient été engloutis dans l'abîme des guerres civiles, et il fallait trouver d'autre argent. Alors le prince croisé, rentré dans le giron de TËglise, n'éprouva aucun scrupule à piller les juifis , à les dépouiller ae tout ce qu'ils possédaient. Les ressources du vol nesumsantpasencore*, Richard employa la corruption. Il se fit payer toutes les chargesde TÊtat qu'il n'aurait dû donner qu'au mérite et à la probité; il mita l'encao les fonctions les plus élevées de son royaume, et finit même par aliéner, contrairement aux lois de son pays, les domaines de sa couronne. Tel est l'un des héros les plus célèbres de la troisième croisade ; tels furent les ignobles moyens dont il se servit pour satisfaire son goût des aventures.

Sans aller aussi loin que son compagnon de croisade, Philippe- Auguste n'en épuisa pas moins son royaume pour lever une armée. Puis les deux monar-

2ues , s'étant réunis à Nonancourt , se rent toutes sortes de protestations d'amitié et de confraternité militaire.

Vaine et mensongère comédie; ils étaient tous deux trop ambitieux et trop arrogants pour ne point se disputer, à la première occasion, la préémmenceet la conduite suprême de l'expédition. Ils s'embarquèrent séparément, Richard à Marseille, Philippe- Auguste à Gènes; mais une tempête terrible les ayant contraints tous deux à se réfugier dans le port de Messine, et à y passer l'hiver, ils ne purent ainsi rester six mois amis. La jalousie, une rivalité orgueilleuse et indomptable , une haine féroce éclatèrent bientôt entre les deux princes, et se communiquèrent à leurs troupes. On fut sur le point d'en venir aux mains, de se détruire mutuellement en Sicile, au lieu d'aller au secours de la Syrie. Quelques hommes saees , quelques bons prêtres parvinrent, aforce d'instances et de priè-

res , à plaquer une sorte de réconciliation entre les rivaux , et le printemps revenu ils se rembarquèrent avec leurs soldats, sans les avoir diminué^ heureusement par des combats fratricides (*).

Cependant outre les rois de France et d'Angleterre , l'empereur d'Allemagne, le vieux et vaillant Frédéric Barberousse, résolut aussi d'aller en terre sainte. 11 leva une armée considérable, et voici comment il en énumère lui-même les forces dans une déclaration de çuerre qu'il envoya à Saladin : « Dieu aidant, vous apprendrez ce que peuvent nos aigles viotorieuses , ce que peuvent les cohortes de plusieurs nations. Vous éprouverez la nureur de ces Teutons , qui prennent les armes même pendant la paix ; vous connaîtrez les habitants du Rhin; la jeunesse d'istrie , qui ne sut jamais fuir; le Bavarois, grand de taille; les habitants de la Souabe , fiers et rusés ; ceux de la Franconie, toujours circonspects; le Saxon, qui joue avec le glaive ; les peuples de la Thuringe et de Westphalie; l'agile Brabançon; le Lorrain, qui ne connaît

(>oint de paix; l'inquiet Bourguignon; es habitants des Alpes ; le Frison, habile à lancer le javelot ; te Bohémien, qui sait mourir avec joie ; le Polonais, plus féroce que les bêtes de ses forêts ; l'Autriche , ristrie, l'IUyrie, la Lombardie, la Tos* cane, Venise, Pise ; enfin, le jour marqué pour le triomphe du Christ vous apprendra que nous pouvons encore manier l'épée, quoique, selon vous, la vieillesse nous ait déjà abattu. »

Outre la curieuse énumération que fait ici Frédéric Barberousse, sa dernière phrase n'est pas non plus sans originalité. Le vieux soldat était encore sensible aux blessures d'amour propre; le terrible batailleur, qui n'avait pas pu trouver un seul rival en Allemagne, voulut aller le chercher au fond de l'Asie. Saladin lui paraissait digne de lutter avec lui. Mais le ciel ne permit pas ce duel grandiose. Frédéric eut beau partir à la tête de la grande armée qu'il avait annoncée ; il en\ beau être assez fort pour punir de sa perfidie l'usurpateur byzantin Isaac l'Ange; il eut beau, après avoir traversé l'Hellespont, battu

(;^) Voyez de Sismcodi, Histoire âe$ Fran^ çau, .

L'UNIVERS

les Turcs à Laodicée , s'emparer d'Ico- Bium, en repartir dès le printemps; un accident physique l'arrêta tout à coup au milieu de sa carrière. Il passait près d'un fleuve, aux eaux limpides et fraîches, au lit rempli d'un sable doux, aux berges fleuries; séduit par tai^^ d*attraits, il voulut se baigner dans ses ^ots tentateurs; mais le froid le saisit presque aussitôt, et, son grand âge aidant la maladie , il ne put pas faire un Eas de plus. Sa mort fut le signal de la déandade de son armée. Les uns désertèrent ; les autres s!égarèrent dans les montagnes ; d'autres enfin se laissèrent attemdreparlafamineetla peste. De ce colossal déploiement de forces, cinq mille hommes seulement, menés par le duc de Souabe, (ils de Frédéric Barberousse, parvinrent jusqu'en Syrie en 1150.

Pendant que les Teutons disparaissaient ainsi eu Asie Mineure^ les Anglais, après avoir été encore une f )is dispersé^ par un ouragan , abordaient en Chypre, vaisseau par vaisseau, et se voyaient refuser l'entrée du port de Limisso par Isaac Comnène. Ce dernier, réfugié après les révolutions de Constantinople dans l'île de Chypre, y régnait déjà de-

Ïiuis quelque temps , lorsque arrjvèrenj; es croisés. Effrayé du nombre des nau- -fragés qui descendaient sur ses côtes et envahissaient son île, i( fit jeter en prison les plus turbulents et repoussa le.ç autres. Mais Richard, avec le reste de ses navir s , ne tarda pas à débarquer lui-même en Chypre. À la nouvelle de la conduite d'Isaac Comnène, Richard s'en alla attaquer sa capitale. |L.e prince byzantin ne put résister à la masse de ses agresseurs. Il fut pris dans sa ville, chargé de chaînes à son tour, et son vainqueur se déclara roi de Chypre à sa place. Bonne aubaine pour l'Anglais, qui oublia ainsi dans une conquête improvisée la promesse qu'il avait faite de se rendre sansretard à Acre (Ptolémaïs), que les Chrétiens d'Orient a^siégeaienj; depuis vingt mois (*).

Philippe- Auguste avait, du reste, précédé Richard au pie^ du mont Carr Tnel; mais, soit par un ridjcyje sentiment chevaleresque , soit par une raison

T yinisàui f Jtinérç^ire du

secrète qufi l'histoire a'a pu pfeélrer, I'sn dent Philippe- Auguste, inalgré les instances de ses frères en religion ^ malgré la politique et le bons sens qui auraient dû lui conseiller d^agir, se refusa obstinément à prendre h moindre part au ^siégede Ptolémaïs avaqt Tarrivée de sou fival d'Angleterre, Ainsi, une armée allemande , réduite à quelques hommes accablés de fatigue, une armée fraa- <2aise qui se condai^npit à 1^ plus soU« inaction , une armée anglaise qui samusait en route k s'emparenduneilede r Archipel , (el était le premier résultat de cette troisième croisade, qui s'anaooçait, en partant , comme devaftjt reprendre Jérusalem et détruire la pii^issauce de Saladin. Voyons n^pintenaat à ouoi en étaiept réduites les cploaies cbré* tiennes*

si«OE d'acrs (ptoiémaTs).

Le royaiume de Jjériisatem n'existait plus. Sou roi était prisonnier, ses villes étaient prises. Dans cette position déplorable ^ambition particulière vint encore augmenter l'état précaire des Chrétiens. ]Le jeune Conrad dje Moflterrat, arrivé de Cowtan^i impie à Tyr, voyant le rçyaun^e franc sous la régence (J'une 'femme, songea à s'emparer du pouvoir. Comme la ville de Tyr, par sa position sur un prompntoire, pa/ ses solides fortificationç , par son nût et ses bi^ssins , était facile à défendre, Conrad parvint à découfagef les eftorls d'u^e aripee musylmiàne. pès lors il « crut tout permis , ^^ se fit proclamer roi de Jérusalem. Triste roi , enfermé dans une sorte d'île , à peine incapjabie de défendre la4.ernièreplace du royaume dont îj s'itait érigé le maître. Il ne donna donc aucun omb/age aux Musulmans, et »« servit qu'à opprimer et à ^mse^ ^^^ Chrétie^.

Sal^diQ, durait les disputes intiise^ de ses ennemis , cpjtJtinuait ^ faire respecter Sjes armes et bénir sa clémence.

A mesure qu'ij prenait une ville , lo^ d'en massacrer Jes liabitants à l'imitation des croisés, il leur laissait toujours w vie sauve. Pnfin , iorsqxi'il fut maîtred^ toute Ja Palestine, fia bonté alla meine jusqu'à rendre la liberté au pitoyable prlace Guy de I^signan, Û^ipiquil n« cpmptât aucuQjement ^or la promesse

SYRIK MODERNE.

Ui

éhm te) hommty il ne l'en fil pas moini jurer de «enoneer au royaume de Jéru* saiem et ëe retourner eu Europe. Dès que Guy de Lusignan se vit libre, sou premier acte fut de se parjurer, de lever des troupes oootre so« libérateur » et de s'apprtor à le combattre. Saladin ne sVroat pas de oett« infamie, il l'avait prévue. £lée était d'ailleurs utile à ses projets; voici comme e D'abord les prétentions de Guy de Lusignan , contrariant Tusurpation de Goorad de Moutferrat, entretenaient la division. parmi iesPraoes; en second lieu, en laissant Guy de Lpsignan assiéger une ville du littoral , Saladin mettait pour longtemps à l'abri de la guerre Tintérieur de la Pa* lestine; en troisième lieu , ea occupant au siège d'une cité sans importance , Acre, les soldats chrétiens et les ren« forts succes«'& q^e leur promettait la troisième croisade, il usait dans une suite d'escarmouches le courage et la persévérance des croisés. La prévision de Safadin se réalisa, il avait calculé juste : aussi habile politique que grand guerrier, il sut fatigua les armées coa-» Usées contre lui , confondre ies projets de ses ennemis, et sauver son empire menacé <*).

Le siégc d'Acre, outre sa durée excessive, eut cela d'original que les deux années, chrétienne et musulmane , s'y fortitièrent également , et que de cette sorte Acre, avec lesd^uxeamps qtii Veth touraient , paraissait une ville défendue par une autre ville et attaquée par une troisième. Satadin avait parfaitement prévu l'acharnement que les Francs montreraient contre ce boulevart maritime de la Pateline. Aussi fit-il venir d'Egypte un fortifieateur célèbre, Pémir Karakouch , qui avait relevé les murs du Kaire«; et il lui confia Acre pour en faire la première place de Syrie. Les Chrétiens , après la prise de Jérusalem, consternés d'abord , divisés ensuite par les prétentions de Conrad de Mooferrat, inquiétés constamment par les troupes de Saladin, qui tenaient Tyr cernée, Tripoli assiégée, tout le territoire trano envahi; les Chrétiens, disons-nous, De purent s'opposer aux travauvde K.ar rakouch. Aussi, lorsque Guy de Lusi-

(*) Voyez Emad-Eddin , VÉclaér de la Syrie.

gnaa arriva devant les nuirs d'Acre, cette place n'avait rien à craindre de lui. £lle était comme un appât offert aux Francs , appât qui ne devait servir qu'à les faire tomber tour à tour dans les rets musulmans.

Dès que Saladin apprit que les Chrétiens cernaient Acre, il marcha contre eux pour rétablir les communications entre sa ville et son armée. I^es premiers efforts des Chrétiens furent énergiques.

Leur masse était si compacte et si so^* lide que durant la première journée les Musulmans ne purent Tentamer.

Les historiens arabeûs la comparent à un roc escarpé oue rien ne pouvait abattre. Mais le leoaemain , après avoir inutilement lutté jusqu'à midi , les Musulmans finirent par trouver l'endroit faible des Francs : c'était au nord de la cité , sur les rivages de la mec. Les Musulmans fondirent en troupes si successives sur ce point, qu'ils enfoncèrent leurs ennemis, et s'ouvrirent ainsi un passage jus(|(rà la ville. Mais dès qu'ils ûirent entres à Acre ils crurent tout terminé , et commirent la faute de pe pas poursuivre leurs adversaires et de n^ pas achever leur défaite. Cette sus^n-* sion du comhat ren'dit l'espérance aux Chrétiens. Tandis que les Musuiniaas^ envoyaient leurs chevaux à l'abreuvoir et leurs chameaux au pâturage^ les Chtét tiens passèrent le reste de la journée et de la nuit suivante à creuser autour de leur camp de nouveaux fossés , à réparer leurs armes, à rallier leurs archers, leurs lanciers» leurs cavaliers. £:t le leor demain , lorsque les soldats de Saladiff marchèrent sur les Francs, dans la persuasion de les vaincre sans difficulté, et d'en délivrer la ville, ils rencontrèrent la résistance la plus désespérée, et trouvèrent devant eux un camp inexpugnable, dont il leurfallut bientôt renoncer às'emparer.

Dès lors le siéjEçe prit des proportion^ énormes de durée : on se battait tous les jours, mais plutôt eu escarmouches qu'en bataille rangée. C'était là, du reste, ce qu'avait voulu Saladin. Il lui était indispensable d'entretenir l'ardeur et de conserver la réunion de ses troupes, afin d'être prêt contre l'invasion des nouveaux croisés. Aussi ne cessait-il de présider lui-mémç i tous les ^f^^^ts

L'UNIVERS

partiels qoi se donnaient devant la p}^

assiégée , et jamais son zète ne faiblissait, jamais son activité ne diminuait.

Cependant, à force de luttes sans résuK tat , les Musulmans finirent peu à peu par se négliger , et par renoncer à atta-

Îuer quotidiennement leurs adversaires, •es Chrétiens alors, qui craignaient les renforts que Saladin attendait d'Egypte, résolurent de prendre eux-méliies roffensive sur une grande échelle. Saladin comptait encore sur cette décision de ses ennemis, et sembla ne rien faire pour s*y opposer. Il laissa en effet ses soldats se retirer par moitié sous leurs tentes, tandis que l'autre moitié se tenait sous les armes.

Les Chrétiens , trompés par cette apparence de négligence et d'apathie, sortirent en foule de leur camp, se précipitèrent sur Taile droite des Musulmans, la bousculèrent , et la forcèrent de plier devant eux . Alors le centrede l'armée mahométane se porta au secours de ceux qui fuyaient déjà, et les Chrétiens, comptant sur la victoire , se tournèrent tous immédiatement contre le centre dégarni.

Saladin les attendait là. Avec l'aile gauche de son armée il commença par couper la retraite à ses ennemis , en plaçant ses troupes disponibles entre le camp chrétien et une colline infranchissable. Bientôt les fuyards musulmans s'étant ralliés , les Chrétiens furent à la fois pris en tête et en queue. Malgré leurs efforts prodigieux , malgré toute leur bravoure individuelle, ainsi écrasés entre deux masses qui se rapprochaient , ils furent presque tous tués ou faits prisonniers. Dix mille d'entre eux restèrent sur le terrain. Ceux qui purent se réfugieir dans leur camp, qui heureusement n'avait pas encore été envahi, y auraient été nécessairement forcés le lendemain, si on les eut attaqués (*). . Mais, par un hasard étrange , par une aberration d'esprit singulière, les émirs arabes crurent, après cette victoire, avoir assez fait pour ia^ cause de l'Islam , et ne demandèrent* plus qu'à retourner dans leurs foyers. On était à la fin de l'automne, le siège durait déjà depuis plus de six mois « 1 époque de la guerre pour les Orientaux était terminé,

' (*)ToyezBoha-£ddki, f^tecfoSototftfi. '^\)

tous les Màsnlmans voulaient passer comme à l'ordinaire leur hiver chez eux, quitte à revenir au printemps. Saladio eut beau faire , il eut beau expliquer si politique à ses émirs ^ leur annoocer qu'une nouvelle croisade les menaçait, les engager à profiter de ToecasioD pour chasser définitivement les Chrétiens de la Palestine, pour les empêcher de cette façon d'être utilement secourus par des renforts européens, rien ne put vaincre l'entêtement des chefs arabes, leur obstination à hiverner cliez eux. Par respect pour leur sultan, ils feignirent de délibérer longuement, de consulter leurs troupes ; mais au b^iit de quelques iours ils expriiitèrent de nouveau la résolution de se débander.

Ainsi, malgré son génie, Saladin ne put vaincre les coutumes immémoriales de son peuple. N'ayant pu conserver avec lui que sa garde particulière, ses Mameluks dévoués , il fut contraint de se retirer sur le mont Raroubèh, situé à quelques lieues d'Acre. Quant au fort de sa troupe , elle se débanda , et alla détachement par détachement, soit à Damas , soit à Aiep , soit même en Mésopo^ tamie (*).

Dès que les Musulmans eurent abandonné la défense d'Acre, les Chrétiens cernèrent la ville de tous côtés, et ne s'occupèrent plus qu'à faire àe lew camp une véritable place imprenable.

Outre les fossés, qu'ils agrandirent encore , ils élevèrent un mur de briques d'une solidité à toute épreuve, bâtireat des écuries pour leurs chevaux, et jusqu'à des églises pour y dire la messe a rabri. Les soldats qui restaient à Saladin, quoiqu'ils ne cessassent pas de harceler les travailleurs francs, n'étaient pins en assez grand nombre pour le^ enir cher de mettre à fin leur œuvre. Elle devint* bientôt aussi complète et ausa rassurante que possible : c'était un établissement définitif pour les ChrétieflS,et qui ne pouvait désormais être abandonne par eux qu'après la prise d'assaut de la ville. Les Musulmans, du reste, qna"'' ils eurent reçu en renforts les troupes égyptiennes de Malek-Adhel, et lorsque la saison des pluies fut terminée, ^

(*) Voyez Abd'AUatif , Histoire des palrvt^ che$ d'Alexandrie»

trèrent ansd dans leur eaniD de la colline de Risan , en face de celui de leurs adversaires. Ce camp n'était pas moins vaste, moins important que le camp des Chrétiens.

Voici un extrait d'Abd'alIatif qui en donne une idée , et qui montre en outre eemment on entendait la guerre à cette époque des croisades : « Au milieu du camp, dit Técrivain arabe, était une large place remplie de cent quarante loges de maréchaux ferrants. On peut juger du reste par cette proportion.

Dans une seule cuisine étaient yingthuit marmites pouvant contenir charcune une brebis entière. Je fis moimême rénumération des boutiques enregistrées chez rinspecteur du marché; j'en comptai jusqu'à sept mille.

Ifotez que ce n'étaient pas des boutiques comme nos boutiques de ville : une de celles du camp en eût fait cent de? nôtres ; toutes étaient bien approvisionnées. J'ai ouï dire que quand Saladin changea de camp pour se retirer à Karoubeh , bien que la distance fût assez courte , il en coûta à un seul vendeur de beurre soixante-dix pièces d'or pour le transport de son magasin. Quant au marché de vieux habits et d'habits neufs, c'est une chose qui passe l'imagination. On comptait dans le camp plus de mille bains : la plupart étaient tenus par des hommes d'Afrique; ordinairement ils se mettaient deux ou trois ensemble. On trouvait l'eau à deux coudées de profondeur. La piscine était d'argile; on l'entourait d une palissade et de nattes , pour que les baigneurs ne fussent pas vus du public ; le bois était tiré des jardins des environs. Il en coûtait une pièce d'argent ou un peu plus pour se baigner. »

Ainsi, sûreté contre les attaques , assurance de toutes provisions nécessaires, facilité même de se procurer le superflu, tels étaient les avantages ([ue présentaient ces vastes camps , qui étaient de véritables cités. C'était, par contre, un moyen d'éterniser la guerre, et cela arriva surtout devant Acre. Les Chrétiens, installés, défendus comme dans une place forte, purent recevoir successivement tous les nouveaux croisés qui leur venaient d'Europe, et qui, par nandes plus ou moins nonibreusesy précédèrent

]«B trois grandes expéditions d'Allemagne, de France et d'Angleterre. Quand on avait éprouvé un revers, on se retirait derrière ces fortifications pour prendre le temps de le réparer; quand on obtenait un avantage même partiel, on le faisait sonner bien haut, afin d'attirer de nouvelles recrues à l'armée de la croix. Les revers furent, il est vrai, plus graves et plus répétés que les avantages; cependant l'espoir qu'on avait dans la solidité des murailles du camp et dans la prochaine arrivée des troupes de Philippe- Auguste et de Richard empêcha, quels que fussent les échecs essuyés par les Francs , la levée d'un siège sans utilité bien prouvée et

aui coûtait déjà tant d'hommes et tant 'argent. Saladin, de son côté, n'avait §arae de presser par trop ses ennemis , e peur de les voir s'éparpiller sur les différents territoires de la Syrie, et,

Îfuoique battus , devenir inquiétants par eur dispersion même. 11 valait bien mieux pour lui les tenir, pour ainsi dire, sous la main, afin de les attaquer en bloc, et de les détruire tous si l'occasion s'en présentait (*).

Saladin, en outre, n'était pas satisfait de son armée. Maleré ses talents militaires, malgré son énergie gouvernementale, malgré la discipline sévère qu'il maintenait dans son camp , il n'é* tait pas parvenu d'une part à ontenir de la régularité dans ses recrues, et d autre part à faire comprendre la nécessité de la permanence des hostilités aux tribus nomades que commandaient certains émirs, ses vassaux. Comme un jour il était alité sous sa tente , on l'engagea à permettre à ses soldats de prendre les armes ; mais il répondit : « Mou armée ne fera rien que lorsque |e monterai à cheval pour me mettre a sa tête. Je connais depuis longtemps mon armée ; si je ne suis avec elle, elle ne fera rien , ou plutôt le mal qu'elle fera sera cent fois plus grand que le bien qu'on en peut attendre. » On voit de quels obstacles ce grand homme était entouré; et cependant il sut les vaincre à force de persévérance. C'était donc pour lui une tactique aussi nécessaire qu'avantageuse de prolonger la lutte sur un seul

(0 Toyez Abd*AUatif, ibidem.

LtrNïVERS.

point, et de mafiitenlf ^nê cesse lés Chrétiens , quel que fttf lé nombre rf es soldats quMI possédât soos ses drapeaux.

Les tflstes restes de Tâmnée de Frédéric Barberousse n'étaient pas faits pour rendre beaucoup d'espérance aux Chrétiens. L'arrivée de Henri, comte de Champaghe, aVec plusieurs braves chevaliers, produisit donc parmi eux un meilleur effet que les cinq mille hommes harassés, oécouragés du duc de Souabe. Les Francs recommencèrent alors leurs entreprises contre la ville, engagèrent plusieurs fois le combat; mais , toujours reçus avec fermeté par les assièges , attaqués avec vigueur par Baladin ,1ls furent constamment forcés de retourner dans leur camp, après avoir éprouvé des pertes plus ou moins fortes. Four comble de malheur, la peste et la disette vinrent encore, et simultanémetit , apporter la souffrance et la mort parhii les Chrétiens. Beaucoup périrerrt par la faim ol^ par Fépidémie, et l'une des premières victimes fut le duc de Sotiabe lui-même. La discorde se joignit en6n à tant de maux. La femme de Guy de Lusignan étant morte, on contesta la couronne de Jérusalem à ce dernier. Les partisans de la légitimité prétendaient que le trône devait revenir a Isabelle, seconde fille d'Amaury, et femme de Honfroy de Thoran. Ainsi ce sceptre fictif avait troi« prétendants, Guy de Lusignan d'abord , comme mari de l'ancienne reine ; Honfroy de ïhoran , Comme mari de là nouvelle; enfin Conrad de Monferrat, qUi s'était déclaré souverain dans la ville de Tyr. Celui-ci eut même Taudace de faire casser le mariage d'Isabelle avec Honfroy de Thoran , et fut assez habile pour obtenir la main dé la jeune reine, quoiqu'il fût déjà marié avec la sœur de l'empereur byzantin.

Que d'intrigues! que de fourberies!

que de crimes! Et tout cela pour se oisputer un royaume in partibus.

Telle était la situation déplorable des Chrétiens d'Orient divisés entre deux

f)rinces aussi pitoyables l'un que l'autre, orsque débarquèrent enfin sur la plage de Saint-Jean d'Acre Philippe-Auguste et Kîchard. Tout d'abord ces deux monarques , malgré les promesses de concorde et d'accord qu'ils s'étaiédi teilou-

velées en Sidîle, divergèrent d'opinion.

Philippe-Auguste se déclara pour Conrad, Richard cour Guy de Lusignan.

Dès lors l'inimitié éclata entre eux. lis firent bande à part. Or lorsque l'un attaquait les Musulmans, l'autre ne manquait pas de demeurer oisif dans son camp. Funeste conduite, qui donnait tout l'avantage à leurs ennemis , et qui tendait à prolonger indéfiniment les hostilités, sans les décider jamais! Enfin une maladie sérieuse frappa à la fois les deux rivaux de France et d'Angleterre. A la faveur du trouble où elle jeta leur esprit , on parvint encore à les réconcilier. Il fut décidé que Guy de Lusignan garderait son vain titre sa vie durant, et que sa succession appartiendrait à Conrad de Montferrat (*).

BBDDITION DE SAIlIT'fEAlf ly^GBS.

Grâce à cet étrange compromis, ou put du moins agir de concert» et entreprendre efficacement le siège d^une ville qui avait déjà duré plus de vingt mois. Chaque jour c'était nouvelle attaque, nouvel assaut , lutté de plus en plus vive. Aucun historien n'a mieux peint .cette ardeur des Chrétiens que Saladin luimême, et la lettre qii'il adressa alors au khalife de Bagdad est le meilleur récit de cette phase de la guerre dt^ TOccidenl contre l'Orient; laissons done parier le sultan lui-même :

« Votre serviteur a toujours le même respect pour vous; mais il se lasse et a^etiouie a avoir à tout iusiant à vous écrire sur nos euuemis, doot la puÂ&sanee s*accroit saos cesse, et dont la méchanceté n'a plus de bor^ ues. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un tel ennemi, qui assiège et est assiégé , qui resserre et est resserré , qui , à Tabri de ses retranchements, ferme Taccès à ceux qui voudraient s*approcher, et fait manquer l'occasion à ceiix (juï la cherchent En ce moment les Francs ne sont guère audessous de cinq mille éAvallèrs et de cent fliille fantassins. Le carnage et la captivité les ont anéantis ; lil guerre les a détoriK ; la victoire les a délaissés : iMtis la me/ e»l peur eux; la mer s*est déclarée pour IHB eBlanls . du feu C^*). De vouk>ir <léfiiiir lé nombre des

(*) Voyez Bernard le Trésorier, Éistoire des Croisades, (*«) 8aladin veot fai^entifWlte par mk mots,

Sue, suivant l'opiaion 4eèMu6u4mami«LQs Chiéeus sont voUés au feu de renier. Or, sa lettre

ta

Miroleâ qui compowilt VktnÉit clkfétienne «t les langues barbares qu'ils parlent, cela serait mpossibie; l'imagioalion même ne saurait e ie représenter; on dirait qoe c'est pour lia. que Motennabbi a fait ce Tcrs :

n Là sont rassemblés tons les peuples avec eurs laiTgnes diverses; aux interprètes seuls st dOfiAé de converser ateo eut. »

« C'est au point que lorsque nous faisons m prisonnier, ou qu'un d'entre eux passe de lotre côté, nous manquons d'interprètes pour es entendre; soutent rinter{)rète à qui on 'adresse renvoie à un autre , celui-ci à un roisiéme , et ainsi de suite. La vérité est [ue nos troupes sont lassées et dé{;oûiées : (lies ont vainement tenu bon jusqu'à Tépuilement des forces ; elles sont demeurées Ternes jusqu'à l'afTaiblissement des organes. Malheureusement las guerriers qu'on nous «voie, venant de furi loin, arrivent en moins ptind nombre qu'ils ne sont partis « et la poiïine oppressée par l'ennui de cette guerre; m anrvant, ils voudraient partir^ et ils ne parlent que de leur retour. Tant de faii»lesse inspire une nouvelle audace à nos ennemis. Ces ennemis de Dieu imaginent tous les iowi-s quelques nouvelles ruses : tantôt ils nous attaquent avec des tours, tantôt avec des pierres ; un jour c'est avec les débaJcs (*) , on autre avec les béliers; quelquefois ils sapent les murs; d'autres fois ils s'avaticent sous des rbemîns couverts ; ou bien ils essayent de combler nos fo^^sés; ou bien encore ils escaladent les remparts ; ou bien ils attaquent par mer montés sur leurs vaisseaux.

« Ëofm voilà qu'à présent, non contents d'avoir élevé dans leareamp un mur de terre, ils se sont Hiil en tète de eoustmirc des col- Unes rondes, en forme de tours, qu'ils ont étajfées de bois et de pierres ; et lorsque cet ouvrage a été conduit à sa perfection, ils ont creusé la terre par derrière , et Tout jetée en avant , l'amoncelant peu à peu , et s'avauçant vers la ville les uns à la suite des autres, jusqu'à ce qu'ils se trouvent maiuienant à une deml-portée dé trait. Jusqu'ici , le feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades de bois; mais à présent, comment entamer avec les pierres ou consumer wec le feu ces collines de terre qui sont à

2jnt adressée ait chef l^llgïeux de ITsIam, il wi lui exprimer Sa réprobHtioti complète con- «e Jes ennemis du Koran.

iiiS } ^ ^^^f^dés étaient des machines formir JJwies, coiLstruites en bois avec de grandes Jjaquw de fer, et montées sur des roues. Ces «aclunes étaient munies d'une énorme léte, jui , au moyen d'un mécanisme , battait les «uraiiies avec une pulBsance prodigieuse.

kl fois un rempart pour les hommes, et un abri pour les machines ? »

Dans cette extrémité, les assiégés nV vaient plus qu'à capituler. L'émir qui commandait à Acr? alla donc trouver Philippe-Auguste sous sa tente. Il proposa au roi de France la reddition oe la ville , moyennant fa vie sauve accordée aux habitants. Mais l'orgueilleux prince européen exigea en outre qu'on lui rendît Jérusalem et toutes les pfôres fortes de la Palestine. Ces conditions n'étaient pas acceptables; l'ennemi les repoussa comrtle il le devait. Il fallut donc reprendre les hostilités, livrer un nouvel assaut. Les Musulmans, exaspérés contre leurs ennemis, les repoussèrent avec énergie. Puis, à la suite de ce succès, ils tentèrent de quitter la ville, et de sediri* geren masse, pendant la nuit, vers le camp de Saladin. Mais les croisés faisaient bonne garde; et les assiégés durent renoncer à cette dernière ressource. Alors ils résolurent d'offrir de nouvelles conditions aux assiégeants. Ils leur proposèrent de briser les fers de quinze cents captifs francs 4 de rendre le bois de la vraie croix, et de payer (leux cent mille besants d'or. Maigre leurs prétentions plus hautes , les croisés furent pourtant obligés de souscrire à ces dernières conditions. Ils exigèrent seulement que la garnison et les principaux habitants de la ville restassent nrisonniers jusqu'à l'accomplissement de toutes les clauses du traité (*).

A peine maîtres de la ville, les princes croisés s'y disputèrent la suprématie. L(> danger seul pouvait momentanément mettre d'accord ces hommes de races et de langues différentes, ces fiers suzerains habitués chez eux à faire tout plier sous leur volonté. Richard particulièrement se montra d'une arrogance insupportable. Il poussa un jour l'insolence jusqu'à faire ignominieusement jeter dans les fossés de la ville l'étendard de Léopold d'Autriche, qui flottait sur l'une des tours. Cette insulte grossière fit à Richard du prince allemand un ennemi irréconeihable, et Ton sait que cefui-^ ci s'en vengea en retenant prisonnier le roi d'Angleterre, lorsqu'au retour delà, croisade il traversa les États autrichiens*.

(*) Voyez Boha-Eddin, P^ie de Saladin,

L'UNIVERS

L'animosité devint telle « la haioe s'augmenta d'une façon si progressive parmi tous ces croisés , jaloux les uns des autres, et mécontents d'ailleurs du maigre bénéfice qu'ils avaient lait dans leur expédition, que beaucoup d'entre eux résolurent de retourner en Europe. Philippe-Auguste fut un des premiers à se dégoûter de cette croisade si coûteuse, et qui n'avait abouti qu'à s'emparer d'une ville de second ordre. Malgré les instances que les Chrétiens d Orient firent auprès de lui pour le retenir, il n'en alla pas moins se rembarquer à Tyr, se bornant à laisser sur les côtes de Syrie cinq cents chevaliers et dix mille fantassins, sous le commandement du duc de Bourgogne.

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