LUTTE BNTBE RICHARD ET SALADIN
Une fois Philippe-Auguste parti avec les malédictions des Chrétiens, qui l'accusaient d'avoir déserté la cause sainte, Richard devint le chef suprême de la croisade. Aussi impatient aue cruel, comme il trouvait que Salaain tardait trop lonetemps à remplir les clauses de la capitulation, il eut l'infamie de faire égorger, en vue du camp des Musulmans , deux mille sept cents habitants d'Acre. Un pareil acte de férocité fit exécrer Richard par les Musulmans, et le souille à tout jamais dans l'histoire. Comment vouliez- vous que la civilisation pût s'établir à une époque où des caractères aussi odieux se rencontraient parmi les monarques ? Que vouliez-vous que fît Saladin , lorsqu'on répondait à sa clémence envers les Chrétiens de Jérusalem par le massacre des Musulmans de Saint-Jean d'Acre? Il ne pouvait que traiter les croisés comme des bétes féroces, et leur faire désormais une guerre d'extermination. A insi, tous les maux de la Syrie lui vinrent, dans ce siècle, de la part des Francs. Si ces derniers s'étaient montrés moins cruels, la réaction musulmane n'aurait pas eu lieu.
Saladin, dont l'âme généreuse espérait encore ramener les croisés aux sentiments de l'humanité, et qui, comptant sur leurs idées chevaleresqueset sur les nobles qualités dont ils se vantaient, s'était efforcé, durant tout le cours du siège de Saint- Jean d'Acre, de traiter ses ennemis avec estime, de les accabler de bons pro-
cédés, d'envoyer aujourd'hui de jeunes poulets h Philippe- Auguste malade, de taire porter demain des sorbets et des
glaces à Richard souffrant de la chaleur, e permettre , pendant les trêves, à quelques-uns de ses ofilciers d'assister aux tournois des Francs; Saladin, disonsnous, dut éprouver autant d'irritation 3ue de pitié pour des gens qui réponaient si indignement à ses avances.
Pauvre grand homme d'Orient, naïf dans son intelligence, simple dans sa bonté , généreux dans sa force, il croyait les princes de l'Europe taillés sur son modèle ; il rêvait la magnanimité dans les combats, la grandeur dans la guerre, la clémence après la victoûre. Il fut réveillé par les torrents du sang des Biens que Richard eut l'abomination raffinée de faire couler jusque dans son camp. Quel désenchantement douloureux pour lui ) Il en pleura à chaudes larmes, l'excellent homme! Il aurait voulu épargner les Chrétiens dans ses conquêtes , et on lui en imposait le massacre. Son cœur fut déchiré ; car ses émirs semblaient avoir raison : il fallait dorénavant de sévères représailles ; les fanatiques triomphaient; c'était une lutte à mort que le croissant devait poursuivre contre la croix. Saladin courba en gémissant le front sous la fatalité de sa destinée ; mais bientôt il releva fièrement la tête , et brandit de nouveau son cimeterre victorieux.
Homme de génie et de cœur, venu trop tôt pour le bonheur de l'humanité : c'était saint Louis qu'il aurait dû avoir pour adversaire (*) !
Richard avait la prétention de reconquérir Jérusalem. Il réunit en conséquence tout ce qu'il restait de Francs sur la côte syrienne, c'est-à-dire près de soixante mille combattants, sortit de Saint- Jean d'Acre, et se dirigea vers Césarée. Cette nombreuse armée, harcelée constamment par la cavalerie nia* hométane, ne pouvait faire que trois lieues par jour. Elle souffrit bientôt de la soif, de la faim, et tomba peu à peu dans un profond découragement. Les chefs des croisés , qui en étaient alors aux regrets de leur expédition malencontreuse, s'adressèrent au frère de Saladin , Malek-Adhel, pour traiter de
C) Voyez Boba-Eddio, rU de Saladin.
SYRIB MOD£RNE.
b paix. Mais la condition quils y mirent de la reddition de la ville sainte fit hacisser les épaules aux Musulmans ; et, malgré leurs fatigues, les croisés furent obligés de continuer leur chemin. Dans la Diaine d'Arsur ils rencontrèrent Saladin. Il fallait absolument accepter le combat. Les Francs se battirent en désespérés. Leur choc fut si terrible Qu'ils culbutèrent les premiers rangs de leurs ennemis , et auraient obtenu sans doute un grand résultat de cette victoire partielle, s'ils avaient osé poursuivre dans une forêt voisine l'armée musulmane, )ui s'y était retirée. Us n'obtinrent donc pas d'autre avantage de cette journée brillante que de pouvoir entrer à Jaffa, Jont Saladin avait précédemment rasé les murailles (*).
Arrivés dans cette ville, la division reparut encore une fois au milieu d'eux. Eliehard, par son arrogance et sa dureté, blessait tous les amours-propres et s'aiénait tous les cœurs. Il sentit alors ]u'il finirait par ne plus avoir que des inglais autour de lui, tant la désertion i'était mise dans le camp des croisés. Il 'enouvela donc des propositions de paix iuprès de Saladin. Cette fois il promet- ;ait de retourner en Europe si le sultan consentait à rendre aux Chrétiens Jérusalem et la vraie croix. Cette nouvelle «ntative, appuyée sur aucune victoire mportante , rut repoussée par Saladin îommeelle l'avait été précédemment par ion frère. Mais Richard voulait absolunent la fin de sa lutte personnelle, et cherchait tous les moyens possibles d'arangement. 11 alla jusqu'à proposer en nariage sa sœur à Malek-Adhel. Il denandait seulement qu'on constituât )our dot aux époux le royaume de Jérusalem , qui deviendrait par là comnun aux Chrétiens et aux Musulmans, baladin , fort peu fanatique de sa naure, ne reculait pas devant cette pro- )osition; mais les imans de son coté, 5t les prêtres du côté de Richard , frièrent unanimement au sacrilège. Il allut donc, malgré les deux souverains, 'éprendre les hostilités.
Richard n'osa pas s'engager dans les montagnes de la Judée , et se contenta
n Voyez Gauthier Yinisaaf, Itinéraire du '01 Richard.
22* Livraison. (Sybie moderne.)
de longer les rivagearde la mer jusqu'à Ascalon. Mais cette place avait é& rasée aussi bien que Césarée , et il fallut pour s'y maintenir entreprendre d'en relever les murailles. Cette œuvre de maçons déplut aux chevaliers. Ils profitèrent de cette occasion pour refuser tout service à Richard. Son ennemi Léopold d'Autriche donna le signal de la désobéissance. Le duc de Bourgogne suivit ; et l'envieux Conrad avoua alors tout haut la haine qu'il avait conçue pour Richard. Pour ne pas voir avorter coniplétement la croisade, Richard fut enfin obligé, au printemps de l'année 1092 , de marcher sur Jérusalem. Cette résolution rendit l'espoir aux Chrétiens d'Orient. . Mais leur illusion fut de courte durée. Richard avait appris quelJean, son frère, cherchait à s'emparer de sa couronne , et il ne songeait plus qu'à retourner en Angleterre. L'indécision le prit; une sombre irritation rendit son abord de plus en plus difficile. Arrivé dans la petite ville de Béthénopolis , à une journée tout au plus de Jérusalem, il s'arrêta tout court, et malgré les plaintes de son armée , malgré les instances de ses chevaliers , il perdit un mois sans agir. Saladin l'attendait dans la ville sainte , qu'il avait fait entourer de fortifications formidables. Richard n'osa pas l'y braver. On le pressait de plus en plus d'aller mettre le siège devant Jérusalem ; il s'emporta , et refusa (*).
Le mécontentement de l'armée devînt général ; la rage de Richard ne connut plus de bornes. Enfin, on rassembla un conseil de guerre pour aviser à ce qu*il y avait à [taire. Richard s'obstinait toujours à ne pas aller en avant; les Anglais n'osaient pas se détacher de leur prince : et le conseil décida qu'on quitterait les montagnes pour retourner sur les bords de Ta mer. Saladin, tout surpris de la retraite des croisés , les précéda à Jaffa , et s'empara de cette ville par surprise. Alors le fantasque roi d'Angleterre se réveilla soudain de son assoupissement léthargique : il monta sur des vaisseaux marchands avec quel'
Sues troupes, et cingla vers le rivage e Jaffa. Sa brusque arrivée rendit l'espoir à la citadelle chrétienne, qui résis-
(*) Voyez idem, ibidem.
LUNIVERS.
tait encore. Malgré ses tergiyersations singulières, malgré ses entêtements désastreux, Richard avait an tel courage personnel , que sa seule présence inquiétait les Musulmans, et rendait aux croisés toute leur énergie. Avec une poignée d'hommes, il fit merveille devant Jaffa. Sorte de héros sauvage, il s'élançait parfois tout seul à travers les rangs ennemis, et les dispersait en grand nombre avec sa lance invincible. Mais quoi qu'il fît, Saladin s'apercevait bien
gu1l n'avait plus affaire uu'à un seul omme , et il aurait attendu du hasard des combats la fin de la guerre , si ses émirs, effrayés et découragés, ne rayaient poussé à rentrer en négociations.
Ce qui prouve , du reste, la lassitude où Ton en était arrivé des deux parts, c'est l'aspect des armées belligérantes : Richard en était réduit à deux ou trois cents chevaliers et quelques milliers de fantassins. Saladin avait vu ses troupes refuser un jour, malgré ses ordres, d'engager le combat. Les deux camps étaient en face l'un de l'autre, et se regardaient sans s'attaquer. Le roi d'Angleterre étant même tombé malade , il y eut une sorte de suspension d'hostilités, dont les Francs profitèrent pour renouveler une dernière fois les offres de la paix. Malek-Âdhel y était favorable; Saladin seul, dont les vues étaient plus profondes et plus nettes, aurait voulu continuer la guerre , pour achever la destruction des colonies chrétiennes.
Mais que faire avec une armée découragée, dans laquelle l'insubordination était tous les jours prête à éclater, à la veille, enfin, delasaison des pluies, c'està-dire de l'heure de la débandade générale? Le sultan fut doue obligé d'écouter à son tour les propositions de paix. 11 n'y avait plus de difficulté que relativement à la possession d'Ascalon ; et encore Richara, qui faisait bon marché des Chrétiens d'Orient, ne réclamait cette ville que pour sauver son honneur en Europe, et pour paraître avoir fait autre chose, durant sa croisade, que de frapper hardiment d'estoc et de taille. Après plusieurs conférences, durant lesquelles les Musulmans montrèrent autant de finesse que de persistance, il fut convenu gu'Ascalon serait rasée comme place forte , et dès lors il n'y
eat plus qjfk parachever le traité de
paix.
Les Musulmans conservèrent toute la Palestine, y compris, bien entendu, Jérusalem, robjet de la guerre pourtant, le motif de la troisième croisaae. On ne laissa aux Chrétiens que ie littoral de la Syrie , les places de Jaffa , de Césarée, d'Arzour, deKaîfa, d'Acre et de Tyr. On stipula aussi po^r la liberté d'Antioche et de Tripoli. Saladin , en outre, promettait de recevoir en pèlerins les Chrétiens dans la ville sainte pendant toute la durée de la paix , qui était fixée à trois ans et quelques mois. Ce fut au commencement de septembre 1092 que fut accepté ce traité par Richard et Henri de Champagne, qui avait succédera Conrad dans la souveraineté des colonies chrétiennes. La paix une fois ratifiée, les deux armées se mêlèrent dans des réjouissances communes. Puis après, les gens pieux se dirigèrent en pèlerinage vers Jérusalem. Ils y venaient par bandes nombreuses, les pauvres comme les riches, les nobles comme les vilains. Saladin les reçut avec autant d'égards que de politesse. Il leur faisait servir à manger, et causait gracieusement avec eux. Sa conduite en cette occasion ^t si noble et si généreuse aue les princes francs en prirent de 1 ombrage. Ils s'efforcèrent de réprimer le zèle des pèlerinages , de peur que les Chrétiens ne préférassent la domination, si juste et si douce, de Saladin à la leur , qui était loin d'être aussi équitable et aussi libérale (*).