MOET DE SAL4DIR
Cependant Richard , relevé de sa maladie , finit par ^'embarquer. Dès lors , Saladin n'avait plus rien à redouter : il licencia son année ; et la Syrie , a[)rès cent ans de guerre , put enfin respirer sous le joug du plus clément et du plus honnête des princes. Malheureusement son bonheur ne dura pas longtemps. Moins d'une année après cette paix , Saladin mourut d'une fièvre bilieuse. Il était né à Tekrit, sur le Tigre, avait vécu cinquante-sept ans lunaires , avait régné cinq ans sur l'Egypte seule, et dix-neuf sur la Syrie et 1 Egypte réunies. Tous
(*) Voyez Boha-Eddin Fù de Saladin.
les historiens musolmans s'aoeordent à faire Féloge de ce prince , et dédarent que rafQîetion fut générale à sa mort.
C'était à Damas Qu*il avait rendu le dernier soupir, et la ville tout entière fut frappée , selon l'expression arat)e , d'une tristesse dont Dieu seul eût pu se faire ridée. Il était si généreux , il faisait tant d'aumônes , qu'on ne trouva dans son trésor particulier qu'une pièce d'or et quarant(<-sppt petites pièces d'argent, le tout faisant au plus cinquante francs de notre monnaie. C*est qu'aussi à mesure que Saladin prenait une ville, loin de l'accabler d'impôts , il lui prodi» guait des largesses. A son entrée a Damas , il ne garda rien pour lui des biens de son prédécesseur Noor-Eddîn, et distribua le tout. A ce propos il eut même l'occasion de dire cette belle parole, que tavarice était faite pour les mar* chands, et non pour Us rois.
Ce guerrier si énergique était dans son intérieur d'une douceur sans é^ale. A ce sujet on rapporte deux traits bien caractéristiques. Un jour, étant assis dans sa tente , deux de ses mamelouks se disputèrent , et l'un jeta à la tête de l'autre sa bottine, oui vint effleurer la joue du sultan. Saladin détourna aussitôt la tête, comme s'il n'avait rien vu ni senti , afin de ne pas avoir à punir l'irrévérence de son soldat. Une autre fois, étant malade, il demanda de l'eau tiède ; on lui en apporta de bouillante. Il en réclama d'autre ; cette fois on eut la sottise de la lui donner glacée. Alors , sans s'emporter, sans gronder le maladroit, il se contenta de dire : « Dieu soit loué ! ne pourrai-je donc pas avoir de l'eau telle que je la demande. » Outre son indulgence pour ses domestiques , il était d'une politesse et d'une bienveillance parfaites pour ses familiers. Sa conversation était si réservée, qu'elle ne devait inspirer qu'une égale réserve à ceux qui causaient avec lui. Il ne pouvait pas supporter la médisance, et selon le dire d'Aboul-féda , personne devant lui n'aU' rait osé déchirer F honneur de son prochain-
Toutes ces qualités sévères n'excluaient point pourtant chez lui ni l'a^ mabilité,ni même la jovialité. Il aimait à jouer avec ses enfants , et Ton rapporte quedes ambassadeurs chrétiens le
surprirent un jour faisant une partie de barre avec son plus jeune fils. Instruit à la fois dans les sciences et dans les lettres, il conversait aussi bien avec les bistoriens des traditions de l'Islam, qu'a« vee les savants d'astronomie et de ma« tbémati^paes. Sa bonté, du reste, ne s'étendait pas seulement sur ceux qui l'entouraient, mais die savait encore soulager toutes les misères humaines* Quand il rencontrait un orphelin , on I* voyait s'attendrir , puis doter le pauvre enfant et le confier à un des siens. S'il rencontrait, au contraire, un vieillard du peuple, il lui cédait le pas, après lui avoir fait quelques libéralités. Il savait, en ^un mot , faire l'aumône sans jamais humilier celui qui la recevait.
Voici les nobles conseils qu'il donnait à son fils Daher , en le nommant au gou* vernement d'Alep : « O mon fils, aie toujours le sang en horreur; prends garde de le répandre et de t'en souiller, car le sang ne dort iamais. Veille sans cesse au bien-être de tes sujets , et informe-toi quotidiennement de leur situation : tu es pour eux mon ministre comme je le suis moi-même de Dieu.
Aie soin de contenter tout le monde :
c'est par mes bonnes manières que je suis parvenu à ce degré de puissance. Ne garde de rancune contre qui que ce soit, car nous sommes tous mortels. Sois at»
tentif à tes devofrs envers les autres ; sois libéral , sois juste : c'est en donnanl satisfaction à chacun que tu obtiendras la miséricorde d'Allah (*)• »
Saladin donnait en outre à son fils l'exemple de tous ces préceptes. Mais il aimait avant tout la justice, veillait à ce qu'on la rendit exactement , «I la rendait lui-même quand ses occupations le lui permettaient. Deux fois par semaine, le lundi et le jeudi , il présidait le tribunal de ses kadis. Dans ses expéditions militaires il agissait comme dans sa capital 0 , recevant toutes les requêtes que les moindres de ses sujets lui présentaient. Quand une cause exigeait une minutieuse attention , il prenait sur ses nuits pour l'apprécier. Il se déclarait aussi, comme les autres, comptable de la justice du pays. Un marchand arménien l'ayant cité injustement , non
{ 0 V o y ez idem , ibidem .
MO
LIIMYERS.
seulemeot il vint plaider lui-méaie. mais eneore, après le jogement, qui loi fut fsLYoràbiej il donna au marchand ooe somme d'argent pour le récompenser de la bonne opinion qa*il avait eue de lui en l'appelant , quoique sultan , dorant un simple kaai. Son amour pour la justice était si connu qu'on l'accablait à toutes les heures de requêtes et de sollicitations. Jamais pourtant il ne montra ni impatience ni ennui.
Un jourmraprès un long conseil de guerre il s'était écarté de la foule pour prendre un peu de repos, un de ses mameluks le poursuivit pour réclamer de lui une audience immédiate. Saladin le pria avec douceur de revenir le lendemain. Le mameluk insista, déclara que son affaire ne souffrait pas de délai, et finit par jeter son mémoire presque à la figure du sultan. Saladin , sans se blesser de cette impatience, ramassa le mémoire , le lut tout entier , et , trouvant la demande juste, il accorda satisfaction au mameluk. Une autre fois, comme il délibérait à cheval avec ses généraux, une femme du peuple lui présenta un placet. Saladin lui demanda d'attendre.
Alors la'femme s'écria : « Pourquoi donc êtes-vous notre sultan, si vous ne voulez pas être notre juge ? — Elle a raison, répondit Saladin. » Puis il quitta ses généraux, s'approcha de cette femme, l'écouta , et lui acconfe ce qu'elle réclamait.
Les auteurs arabes ne tarissent pas en pareilles anecdotes. Toutes servent à prouver que Saladin unissait la mansuétude à la justice, l'énergie à la douceur, ^u'il se dévouait à la fois à tous ses sujets , de même qu'à la guerre il était toujours au premier ran^. Généreux, clément, charitable, aussi modéré dans ses ^oûts que simple dans ses vêtements, il était en outre le plus habile des généraux de son temps, le plus hardi des conquérants. Voici ce qu'il disait à ui% de ses confidents , un lour qu'il se promenait sur les bords de la mer : « Je vais te faire part de ce que j'ai dans mon âme. Lorsaue Dieu m*aura remis entre les mains le reste des villes chrétiennes de Syrie , je partagerai mes £tats entre mes enfants ; je leur laisserai mes dernières instructions; et, leur disant adieu, Je m'embarquerai sur cette
mer pour aller snljugaer les tirsctlcs pays d'Occident. Je ne veux mettre bas les armes ^e lorsqu'il ne restera plus un seul infidèle sur la terre , à moins que d'id là je ne sois arrêté parla mort. »
On voit par ces mots quels étaient les projets gigantesques de Saladin , si, eo efltet, il n avait été arrêté par une mort hâtive. On comprend aussi par là pourquoi il fut un moment le seul homme de son empire qui ne voulût pas accorder la paix aux Fiancs. Et maintenant il &at moins s'étonner peut-être du grand renom qu'il avait en Occident, de la dîme qu'on leva pour l'aller combattre , et de Pinsuccès de la troisième croisade, fiidiard était aussi intrépide que Saladio, c'est vrai! Mais qu'il était loin d'être doué des mêmes qualités morales , d'avoir sur les siens ut même autorité fondée à la fois sur le génie et la vertu! Si l'un était un cœur de lion , comme ses panégyristes l'ont appelé, l'autre était, pour tous les hommes sans exception, un cœur d'or. Certains historiens chrétiens en font le même éloge que les historiens musulmans. L'auteur de YHistaire des patriarches €r Alexandrie éi de lui (*) :
« Saladin , dans toutes les capitulations qu'il accorda aux Francs , fut fidèle à sa parole. Lorsqu'une ville se rendait , il laissait les habitants sortir en liberté avec leurs femmes , leurs enfants et tout ce qui leur appartenait. A l'égard des captifs musulmans dont cesdernien ^ s'étaient emparés, Saladin offrait de les | radbeter, et proposait une somme audessus de leur valeur. Si les Francs s'y refusaient, il les leur laissait, disant; « Je ne veux pas vous frustrer de roil « prisonniers ; traitez-les bien , comn4 « moi-même je traite les vôtres. « Il ré; sulta de là que plusieurs Chrétiens la remirent volontairement les prisonnien musulmans qu'ils avaient entre leois mains, et le sultan les dédommagea am* plement de ce sacrifice. Ordinairemeil les chevaliers sortaient des places coo* quises avec leur équipage de guerre, eestà-dire armés de la cuirasse > (M la cotte de mailles et du casque, en o mot comme lorsqu'ils marchaient
(♦) Voyez Abd'AHatlf, Oistoire des Patrie ches d'Alexandrie,
combat. En les Toyant le sultan souriait , et ensuite pleurait d'attendrissement; mais iijne leur faisait aucun mal; bien au contraire , il les faisait escorter sur toute la route. C'est ainsi que Saladin en usa avec les ennemis de sa religion et de son autorité , agissant ainsi par une espèce d'inspiration divine. »
Voici maintenant comment £mad-Eddin termine l'éloge du plus puissant et du meilleur des sultans : « Avec Saladin moururent les grands hommes ; avec lui disparurent les gens de mérite ; les bonnes actions diminuèrent , les mauvaises s'accrurent; la vie devint difficile, la terre se couvrit de ténèbres, le siècle eut à pleurer son phénix, et l'Islam perdit son soutien ! » Cette louange , tout hyperbolique qu'elle soit, ne manque pas, comme on a pu le voir, d'un fonds de vérité (*).