LES ILES, LE LIBAN, DAMAS
En mer, le 1er novembre 1872.
Faites voille, de par Dieu! « criait Joinville a ses ce notonniers » en s’embarquant sur la nef qui devait le porter en Terre sainte. — Je jetterais volontiers le même cri aux matelots de la Minerva , grand bateau du Lloyd autrichien à bord duquel nous prenons place, mon ami d’A. .. et moi ; la vapeur a remplacé les vieilles voiles qui nous enlevaient furtivement et sans secousses aux lieux accoutumés. Rien n’est triste connue les apprêts durs et brutaux d’un navire en partance, les gémissements contenus de la chaudière, les râles du piston, les trépidations de l’hélice, les grincements de l’ancre ramenée parle cabestan : il semble qu’on entend lentement se briser sous le marteau , un par un , les anneaux de la chaîne qui vous lie à la terre abandonnée : c’est toujours l’heure des fortes impressions. Enfin le bâtiment s’ébranle, se dégage péniblement du fouillis de mâts pressés dans la rade, et gagne la haute mer :
alors le souci du départ se dissipe, et de quel vol joyeux la pensée s’élance vers ce provoquant infini!
Cette fois la mienne me précède à tire-d’aile sur les mers de Syrie : j’entre en possession du plus ancien de mes rêves. Je vais donc toucher du pied toutes ces terres, filles gâtées de la légende, de la poésie et de l’histoire, voir surgir dans leur réalité ces lignes prestigieuses que, tout enfant, je suivais amoureusement du doigt sur la carte, et qui me semblaient saillir du papier en relief d’or : les échelles du Levant, les fleuves d’Asie, les pics du Liban, les plaines de la Judée, Jérusalem! — Nous voyons encore une fois le soleil descendre au fond de la Corne d’or, traînant sur les collines d’Hass-Keuï et de l’Ok-Meïdan de larges bandes jaunes, déchirées par les minarets de Sultan Bayezid et de la Suleïmanieh. Le bateau tourne les cyprès de la pointe du Séraï : les contours des lieux s’effacent dans le cré-
puscule d’octobre. L’amphithéâtre des trois villes s’étoile de feux qui leur donnent l’aspect vague des cités inconnues : les lumières défaillantes se fondent bientôt elles-mêmes dans la buée douteuse. Adieu donc et à l’avant, nos regards et nos pensées! Une fraîche brise nous pousse en Marmara, aidant la vapeur, a Et chascun jour, dit encore le bon sénéchal , nous esloigna le vent des païs où nous avions este nez. »
En nous éveillant à l’aube, nous dépassons Gai-
SYRIE
lipoli, les Dardanelles, les lourds châteaux aux murailles ventrues, où les vieux canons bâillent d’ennui sur les piles de boulets de marbre. Voici les falaises mornes et nues derrière lesquelles court le Scamandre. La Troade, je l’avoue, m’a toujours laissé froid. Que, dix siècles avant notre ère, une tribu hellène ait chassé de ces plateaux une tribu pélasge, c’est affaire à elles : je n’irai jamais chercher des pierres douteuses dans ces landes désolées. La pratique des Grecs modernes rend un peu méfiant dans la lecture des Grecs anciens : les bulletins de la guerre de l’Indépendance donnent peut-être la mesure de la véracité qu’il faut attribuer à ceux de Thémistocle et d’Alcibiade. Ou’est-ce donc quand il s’agit des héros de l’époque mythologique? N’oublions jamais que pendant plusieurs siècles les Grecs ont parlé seuls dans le monde barbare. Si, aujourd’hui, des civilisations parallèles, d’un sens critique trèschatouilleux, ne veillaient pas sur le développement de la légende, nos petits-neveux feraient à Botzaris et à Colocotroni, dans l’histoire moderne, la place que nous laissons à Léonidas et à Miltiade dans l’histoire ancienne : et l’on verrait sans doute Hadji Stavros et Arvanitaki se mêler dans la mémoire des hommes au prudent Ulysse et au bouillant Achille. On irait fort loin dans cette voie révolutionnaire, et l’on risquerait de n’y pas épargner grand’ chose d’Hérodote et de Thucydide : on y serait appuyé par ceux
VOYAGE AUX PAYS DU PASSE, qui connaissent l’Orient, l’immutabilité de ses races, les lois constantes et toujours identiques avec ellesmêmes qui président à ses évolutions historiques. Je m’arrête, n’étant pas autrement destructeur, et croyant qu’il ne faut pas toucher au peu d’idéal que l’humanité garde encore : n’cst-ce pas à lui qu’elle doit Homère et Virgile, son plus noble et plus doux patrimoine! Ce sont leurs noms seuls que j’ai voulu me rappeler, chaque fois qu’un vaisseau m’a promené le long de ces terres désormais silencieuses.
Nous sortons du détroit en mettant le cap sur Ténédos : à droite et dansle lointain, on entrevoit les sommets deLemnos, toute retentissante du bruit des armures divines martelées sur la forge d’Ephaïstos. Le Lloyd relâche à Ténédos : nous stoppons une demi-heure à l’entrée sur la crique. Je n’ai jamais vu roche plus nue et plus grillée que cette île fameuse. Un château turc domine de ses gros murs crénelés et de ses canons pansus l’amas de pauvres maisons étagées sur la petite haie; dans le port, « dangereux aux navires » , des mahonnes et des télémaques, aux mâts semés de flammes rouges, se balancent à l’endroit même où ont mouillé les vaisseaux grecs et n’ont pas changé la forme d’un agrès depuis Ulysse. Aujourd’hui encore les pêcheurs de ces côtes mettent chaque soir leurs embarcations à sec sur le rivage au moyen de claies de bois en pente douce qu’on appelle dans le pays ky saques : ainsi
SYRIE
Taisaient chaque nuit les marins d qY Iliade pour leur tiottille. Les Grecs de i’ile qui viennent à notre bord charger leurs peaux de chèvre et leur vin amer ne se doutent guère que le bruit de leur nom remplit ta vieille Europe, que les enfants l’épellent sur les bancs de tous les collèges, et qu’ils ont inspiré à la sculpture l’un de ses plus dramatiques chefs-d’œuvre.
Nous entrons après midi dans le canal de Lesbos, et nous mouillons à la nuit devant Mételin. On se sent envahi par les souvenirs païens de cette terre voluptueuse : cette tiède et splendide soirée, ce ciel indulgent, qui nous permettent de veiller fort tard, assis sur le pont comme dans nos nuits de juin, nous parlent de Sapho et de Lesbie, de toutes les ardentes figures que la poésie est venue chercher là : sous un ciel pareil, on ne peut qu’aimer et chanter. Nous quittons la patrie des poètes et des courtisanes pour entrer dans le golfe de Smyrne : demain à l’aube nous mouillerons dans le port.
Éphèse , 2 novembre.
Nous nous sommes réveillés en rade de Smyrne au son des cloches ; elles sonnaient le glas du jour des morts. Pour la seconde fois la patrie d’Homère me reçoit au seuil de l’Asie : la voilà bien
toujours la même, coquettement couchée au pied du mont Pagus , nonchalante et molle dans son air
doux « Smyrne ne mérite guère de nous arrêter : comme la plupart des villes turques, il faudraitlavoir du pont du bateau, sans descendre, pour garder ses illusions. C’est d’ailleurs une vieille connaissance, et nous comptons employer la journée de relâche à voir
les ruines d’Ephèse. IVous allons donc, hélas î prendre le chemin de fer. J’ai bien dit : le chemin de fer, et le plus anglais des railways. Matériel, personnel, buffet, tout est anglais, on ne parle qu’anglais sur la ligne. Je laisse à penser si cette administration britannique paraît monstrueuse sous le ciel d’Ionie : et cependant elle donne lieu à de curieux contrastes. La première station est au Pont-des-Caravanes : des centaines de chameaux encombrent la voie et les abords. Rien ne saurait exprimer le trouble jeté dans l’esprit par cette association disparate : les chameaux, chargés de coton et de figues, agenouillés ou posant lentement leurs larges pieds entre les rails, les wagons, les locomotives fumantes et menaçantes. Ajoutez qu’à cet endroit la ligne traverse un champ des morts turc, tout ombreux et silencieux de ses grands cyprès. Trois ou quatre des lourds et gauches animaux, conduits par un nègre abyssin d’une rare puissance de type, s’arrêtent près de notre wagon et promènent leur tête, avec ce balancement rhythmé qui leur est particulier, tout contre notre portière; homme et bêtes nous regardent de ce grand regard étonné et résigné,