‹ Syrie, Palestine, Mont AthosChapitre 4 sur 12 · S Y II 1 E · texte numérisé non relu

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commun aux races humaines et animales de l’Orient, et semblent se dire avec tristesse : Ceci tuera cela.

Après avoir dépassé le joli village de Boudjah, dont on aperçoit sur la gauche les maisons blanches entre les cyprès, le train court deux ou trois heures dans les vallées marécageuses et désolées du Mêlés et du Caystre, entre des montagnes calcaires nues et escarpées , violemment secouées par les tremblements de terre. La fièvre, la pâle souveraine de toute l’Asie Mineure habite presque seule ces humides vallées : on pourrait représenter cette pauvre Asie sous les traits d’un spectre fiévreux assis sur des ruines. Nous descendons à Aya-Souluk, où l’on remarque les restes d’une belle mosquée du dixhuitième siècle, sœurs des élégantes et nobles constructions de Nicée et de Brousse. Après un quart

d’heure de cheval, on entre dans la plaine d’Ephèse, où se déroule tout autour du mont Prion un amas confus et considérable de ruines. Que dirai-je de ces pierres? Presque pas une qui ait une beauté propre et vivante encore : des débris seulement, pâture d’archéologue.

Cependant on a trouvé ici même une des plus merveilleuses reliques de Part grec : c’est une tête séparée de son corps et déposée aujourd’hui au musée de Sainte-Irène, à Constantinople, parmi des fragments informes et des restes d’un médiocre

intérêt. Ce fruit exquis de l’art ionien, plus humain,

sinon plus vrai, que l’art attique, ce chef-d’œuvre d’un Lysippe anonyme est digne de rivaliser avec les marbres historiques de nos galeries d’Europe. Plus on regarde cette figure pensive, plus elle apparaît profonde : ce n’est pas une femme, c’est la femme. Je ne sais quel est son âge; sa beauté est toute jeune, sa mélancolie est déjà mûre : on sent que ses jours ont été pleins, partant mauvais. Lalèvre de rionienne est sensuelle, ironique un peu ; son œil vague regarde on ne sait où, et sur son front un nuage de tristesse n’a pu éteindre un rayon d’espérance. La tête est penchée et à demi tournée, comme si elle regardait dans le passé; elle a beau sourire dédaigneusement de tout ce qu’elle y a trouvé, on sent qu’elle y regrette quelque chose : elle sait la vie, en soutire et espère quand même. J’ai passé plus d’une heure à contempler ce bijou antique, me demandant où le grand artiste inconnu entrevit cette

figure idéale. Etait-ce un portrait ou une conception du génie? Ne serait-ce pas Diane, la grande déesse d’Ephèse? Je comprends alors qu’on accourût des extrémités du globe pour l’adorer.

Nous ne trouvons dans cette plaine de plusieurs lieues de tour que des matériaux dispersés, des arasements de temples, des indications d’édifices : les quelques heures qui nous sont accordées entre deux trains ne nous laissent pas le temps d’une étude fructueuse. Nous voyons vite et sottement, comme

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les Américains qui nous accompagnent et demandent au vieux cicerone grec le temple de Diane, dont ils semblent surtout préoccupés. M. Wood , le patient explorateur des ruines d’Éphèse, vient enfin de le découvrir à droite de la ville, entre le mont Prion et Aya-Suluk; ses ouvriers extraient des fouilles d’énormes colonnes cannelées de plus d’un mètre et demi de diamètre. Partout des matériaux d’une richesse inouïe, colonnes de vert antique, chapiteaux de belle brèche rosée, fûts de ce superbe granit de Syène vert et rouge qu’on retrouve dans toute l’Asie, magnifiques témoins d’une civilisation morte, moins attachants pour moi néanmoins que ces champs de pierres pulvérisées où il ne reste pas un bloc entier; voilà l’éloquent commentaire des menaces bibliques que nous retrouverons à chacune de nos étapes dans le vieux monde : « Il ne restera pas pierre sur pierre. « La parole est littérale : la folie des hommes et les sourdes fureurs de la terre ont bien fait leur œuvre. Comme dans les champs de la Crau , que ceux-ci rappellent, des chevriers font paître leurs maigres troupeaux; assis sur les roches escarpées du mont Prion , ils semblent écouter, comme le pâtre de Virgile, écouter le bruit qu’a fait dans le monde tout ce passé disparu : le temple célèbre jusqu’aux confins de l’univers, le crime

d’Erostrate, qui le brûla pour faire survivre un nom qu’ils ignorent à coup sûr; la gloire d’Alexandre, la

parole de Paul, les querelles religieuses et le brigandage d’Eph èse, les invasions répétées du Croissant et les hauts faits des princes latins. Que leur en chaut-il, à ces raïas, pourvu que les figuiers donnent et que les chevreaux viennent bien !

Sur les gradins à demi enfouis de ce théâtre, Paul a prêché la bonne nouvelle qui nous a faits ce que nous sommes : c’est de là que Démétrius l’argentier et la foule courroucée vinrent l’arracher pour le conduire à une prison dont on voit les restes sur un monticule isolé. Ces souvenirs dominent de beaucoup tous les autres ici. Que n’est-il resté aux apôtres de notre temps quelque chose de ces persuasions toutes-puissantes et merveilleuses qui jetaient aux pieds du converti les populations entières de l’Asie9 Je vais y songeant longtemps, tandis que mon cheval se fraye difficilement un chemin dans les roseaux du Caystre. Cependant le crépuscule se fait, et la lune monte lentement entre les sommets du Coressos et du Prion : magna Diana Ephesiorum.

Il faut, au sortir du stade, remonter dans l’odieux wagon , après avoir lunchc avec du pale ale chez un juif anglais! Nous nous retrouvons à Smyrne, assez morne et silencieuse ce soir, malgré les fêtes de l’ouverture du Ramazan. Ce peuple grave ne connaît pas nos saturnales du mardi gras : pour montrer sa joie, il illumine scs temples. Nous cherchons longtemps la fameuse rue des Roses, et j’épuise vaine-

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ment tout mon grec de la décadence sans la découvrir, jusqu’à ce qu’un Français me l’indique, en m’expliquant que de son vrai nom elle s’appelle odos KopricSj, « rue du fumier » . Je crois bien qu’on ne m’entendait pas; mais qui se serait douté d’un pareil euphémisme?

Rhodes, 4 novembre

Après avoir remonté le golfe de Smyrne et tourné le cap Kara-Bournou, le paquebot s’est engagé dans le boghàz (canal) de Chio pour mouiller à la nuit devant cette ile. Quelques pécheurs chiotes viennent vendre à bord du mastic 1 et du glyco2, doux commerce de cette terre indulgente, qui vit du suc de ses fruits et de ses fleurs. Groupés sur le pont, à la lumière de leurs lanternes, avec leurs figures en bec d’aigle, leurs baillons colorés et leur marchandise odorante dans des pots de verre rouges et blancs, ils crient et gesticulent au grand scandale d’un pasteur américain. Ce pieux voyageur se rend en mission à Jérusalem : debout dans une longue robe de chambre à ramages, cravaté de blanc, la physionomie triste et le regard mystique, il feuillette sa Bible à la lueur d’une bougie et pose pour Rembrandt ou Holbein,

1 Gomme résineuse dont les Orientaux font un grand usage.

2 Confitures que les Grecs des îles préparent avec des fleurs d’oranger, de citronnier, et surtout des roses.

comme les Grecs pour Delacroix. Un peu plus loin, le patriarche d’Antioche, qui revient du synode de Constantinople, est assis dans un grand fauteuil. Ce vieillard, vêtu et coide de noir, à la longue barbe blanche, aux traits émaciés, au regard atone, roide et solennel comme une mosaïque byzantine, est réellement imposant dans son immobilité pontificale; en revanche, ses deux acolytes sont très-remuants, très-bavards et très-sales. Ils psalmodient tout le long du jour l’office orthodoxe sur un ton nasillard, avec la même patience que met l’Américain à lire sa Bible. A côté d’eux , des Arabes de Damas font gravement la prière sur le pont, aux heures prescrites : un serviteur apporte un tapis qu’il déploie, et les croyants se prosternent trois fois en s’orientant vers la Mecque, sans beaucoup de succès, je dois le dire, car la boussole leur donne de flagrants démentis ; mais c’est la foi qui sauve.

Il n’y a que l’Orient pour réunir dans un cadre aussi étroit les spécimens les plus frappants de races et de religions si différentes. On sent bien vite, à voir les abîmes qui les séparent, combien les rêves d’unification sociale et religieuse du monde sont chimériques; on y saisit, dans le relief d’une vive lumière, les lois nécessaires et divergentes auxquelles obéit, dans chaque race, le développement du sentiment religieux.

Les Chiotes descendent dans un long caïque , qui

s’éloigne invisible et silencieux. Ainsi, il y a cinquante ans, dans la nuit du 23 mars 1822, sur cette même rade où nous sommes, le brûlot de Canaris se glissa parmi la flotte turque, et réduisit en cendres les vaisseaux de Sélim. Les plus vieux de nos marchands de confitures ont pu voir flamboyer les rochers de File aux reflets de l’incendie libérateur.

Nous avons laissé derrière nous Cos, éclatante et souriante tache blanche au milieu des bois, avec scs remparts turcs et ses toits en terrasse, éblouissants sous leur crépi de chaux , Samos , le golfe Céramique, les restes d’Halicarnasse et de Cnide. Après avoir doublé le cap Krio, nous rangeons de près la côte de Caramanie, entre des îles nombreuses, avec la longue chaîne de Rhodes pour horizon. Le ciel, un peu brouillé ce matin par un orage qui courait sur le Taurus, emplissant tour à tour de ténèbres et d’éclairs les forêts profondes et les sauvages ravines de ces sommets, est maintenant d’une sérénité indescriptible. A notre gauche, la charpente osseuse et tourmentée des montagnes de Caramanie, descendant par grandes tables dorées dans la mer, fait valoir vigoureusementle bleu dur et poli des flots; adroite, des bouquets d’iles rocheuses, baignant dans une brume chaude , émergent de l’eau. Ce sont les aspects de l’Archipel et du golfe de Salamine, avec un ciel plus mou et plus éclatant, une grâce plus asiatique. 11 faut avoir vu les mers de Grèce pour se

douter des paysages qu'ou peut obtenir avec des pierres et de l’eau, mais de l’eau tour à tour sombre comme du lapis en fusion ou étincelante comme de la poussière de diamant, des pierres saturées de soleil, chauffées par un ciel blanc, rongées par les flots, où la moindre veine étrangère, le moindre filon minéral , s’accusent avec des couleurs éclatantes, où une mousse marine, un figuier pendant, prennent une valeur hors de toute proportion. On comprend, en regardant ces paysages encadrés dans un éternel fond d’or, comment les procédés des peintres byzantins leur ont été tout naturellement inspirés par la nature ambiante.

Quelle fête en plein novembre, tandis que nos amis, en France, se blottissent frileusement dans la cheminée attristée! quelle fête pour les sens de se laisser glisser sur cette nappe d’azur aux reflets dorés, d’emplir ses yeux de tous ces rayonnements et de humer cette ticde lumière, pénétrante comme celle que le poète latin place dans les champs Élysées..., lumine vestit purpureo..., c’est littéralement vrai , et on le comprend ici ; elle drape les montagnes comme une gaze palpable.

Avant de condamner en bloc Je paganisme , il faut avoir passé sous ce ciel clément dont il semble l’émanation naturelle. Insensiblement le genius loci vous y envahit et vous pénètre : on se sent devenir païen, fatal, heureux; on se demande avec regret

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pourquoi l’on ne vit plus de cette vie assurée et bénie, sous la consolante tolérance de ces divinités gracieuses, pourquoi le Christ souffrant a passé là, apportant ses dures vérités, repoussant ces aimables fantômes et nous laissant, à son image, laborieux et mélancoliques, attristés de cette vie et effrayés de l’autre. Dans un pareil climat, la morale semble un mot vide de sens, le sacrifice une absurdité; l’ascétisme et le renoncement n’y sauraient pas plus venir que le bouleau ou le sapin , et l’on conçoit l’étonnement irrité des populations quand elles entendirent pour la première fois les enseignements austères, incompréhensibles, de Paul et de Barnabé. ïnsanis , Paille , disait Festus.

Rhodes s’annonce , comme beaucoup de villes de l’Archipel, par ses moulins; ils s’avancent jusque dans la mer, le long d’une langue de sable, avec leurs grands bras agités : si don Quichotte eût été Hospitalier, il les eut pris pour des Turcs et pourfendus en conséquence. A mesure que la terre monte à l’horizon, des palmiers dressent leurs têtes entre les moulins, puis des platanes, des cyprès, des orangers, des lauriers, toute une végétation luxuriante et nouvelle, cachant les blanches villas des faubourgs, enfin la ville elle-même, cerclée dans son enceinte de murailles, hérissée de tours cà créneaux, enserrant son petit port de fortifications démantelées.

Rhodes est la périodes mers du Levant. La beauté de son ciel justifie le mythe antique qui la donnait pour amante au soleil. Nous mouillons dans l'aprèsmidi , et le capitaine nous donne quelques heures pour parcourir la ville. Nous pénétrons dans l’enceinle par une poterne pratiquée dans le rempart, et nous nous trouvons en face de l’hôpital Saint- Jean et de la rue des Chevaliers. — Qu’on se figure une de nos vieilles villes de province immobilisée à la fin du quinzième siècle, et apparaissant de toutes pièces dans une île d’Asie. Voilà bien la maison du temps, peu élevée, percée de trois fenêtres carrées, partagées en quatre par une croix et encadrées d’un cordon de pierre, la porte exhaussée sur trois degrés, à linteau en saillie écussonné des armes du maître, les gargouilles en forme de gnivres, et aux angles les tourelles en encorbellement, les petites chapelles en cul- de-lampe : partout une fantaisie déjà plus sobre qui sent la Renaissance.

Hélas ! l’explosion de 1856 a détruit presque tous les monuments témoins des luttes héroïques de nos aïeux; cependant, par une galanterie fortuite, elle a laissé debout ceux qui rappellent plus directement la France. La France! c’est elle dont tout nous parle ici, et je suis, je le confesse, profondément ému en retrouvant sur toutes ces portes des devises, des noms, des emblèmes français et l’écusson fleurdelisé écartelé de Saint-Jean. Voici « l’auberge « de

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France, la seule épargnée par la destruction, la maison de Pierre d’Amboise, celle de François de Flotte, a prior de Tlioloze » . Sur la seule porte des murailles restée intacte, entre deux grosses tours crénelées, voici les ligures en haut relief de trois prieurs, et encore et toujours l’écu de France. De la cathédrale, où était le magasin de poudre qui amena la catastrophe de 1856, il n’est demeuré qu’un campanile isolé. Çà et là, aux alentours, des dalles projetées par l’explosion livrent les noms des héros obscurs dont la poudre turque est revenue troubler la cendre après trois siècles et demi de paix dans la mort. Derrière la cathédrale, les remparts de la ville sont restés tels qu’au jour du dernier assaut : aux embrasures, les canons de l’Ordre s'effritent sous la taorsure de la rouille ; la sentinelle turque se promène d’un air ennuyé parmi ces chères conquêtes de ses pères, regardant parfois vers la haute mer, comme si elle craignait de voir poindre encore le pavillon à la croix blanche sur les galères de Pierre d’Aubusson ou de Villiers de PIsle-Adam En redescendant par les rues moins silencieuses du bazar, nous retrouvons toujours, encastrés dans les murs des maisons, des mosquées, des fontaines, quelques mouillons, quelques chapiteaux d’origine franque, quelque pierre tombale où s’agenouille une gauche et pieuse figure, bon soldat qui prie sur son lit de mort sans s’être dévêtu de sa cotte de fer.

Ah! je disais ce matin que le renoncement et le sacrifice ne pouvaient pas fleurir sur cette terre amollie : ces pierres m’infligent vite un démenti formel. C’étaient bien des hommes de renoncement et de sacrifice, ces aïeux dont chaque pan de mur respecté par le temps raconte la gloire modeste et la mort héroïque; dévoués au service des «. infermes » , remparts vivants du monde menacé, ils sont tombés par milliers de ces murailles sous les flèches tartares, mourant pour défendre leur croix. Je sais qu’il est de mode dans plus d’une école historique de condamner en masse les guerres chrétiennes , c’est-à-dire la défense séculaire de l’Occident contre la barbarie, et de biffer le long martyrologe qui va de Pierre l’Ermite à Vi Iliers de l’Isle-Adam ; mais, si les historiens qui du fond de leur cabinet décrètent les croisés de folie avaient suivi , comme moi, leurs traces de Nicée à Damiette et retrouvé dans toute l’Asie le vivant respect de notre plus honnête et plus vaillante gloire, ils les salueraient sans doute, comme je fais, de leur piété la plus émue.

Nous quittons Rhodes sur le soir et regardons longtemps s’enfoncer dans la mer la jeune ville turque, ses vieilles murailles franques, ses hauts palmiers et ses riantes campagnes.

Chypre, 6 novembre.

Je n’ai pas a sailli de mon lit tout deschaux»,

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comme le bon saint Louis, pour voir Chypre. Il est vrai que ma nef n’a touché aucun écueil, et que je me suis trouvé tranquillement mouillé, à mon réveil, en face d’une côte nue et sablonneuse, au pied de falaises carrées, sans végétation et sans grâce. Au bord de la mer, la Marine rangée de maisons grises avec des estacades en bois; à un kilomètre en arrière, la ville de Larnaka, signalée par quelques clochers à lîguie italienne sous leur crépi de chaux oriental et ponctuée de rares palmiers. Nous descendons à terre, et nous nous rendons au consulat : on nous dit à la chancellerie que notre agent est à sa maison de Larnaka. Les rues et le bazar de la Marine sont assez vivants ; nous y trouvons un grand mouvement de grains, de vins et de cotons.

En revanche, Larnaka est la ville des Sept Dormants. Rien de triste comme ces maisons en cailloux et en torchis, grises, carrées et plates, au bord de ces rues désertes. Dans quelques-unes cependant, habitations des consuls ou des riches négociants, on trouve, en franchissant ces murs silencieux, une sorte de patio à l’arabe, en forme de cloître, entourant d’arcades latérales une grande cour, tout ombreuse et parfumée de lauriers, de grenadiers, d’orangers et de myrtes. A la maison consulaire, une vieille Grecque, à figure d’oiseau de proie en cire blanche, nous annonce que son maître est parti pour

le port; nous y retournons entre de maigres jardins de nopals et de lauriers-roses, et des labours poudreux qui rappellent la Champagne Pouilleuse. Tout ce que nous voyons, murs, maisons, végétaux, sol des rues, semble s’émietter en poussière blanche sous l’action d’une inexorable sécheresse : les cataractes du ciel s'effondreraient sur Pile sans éteindre les ardeurs de cette terre altérée depuis le commencement des siècles.

Le consul nous reçoit, et nous causons de l’état

de l’île. On m’apporte des et antiquités » . J’achète pour quelques piastres des tètes et des bustes, les uns frustes et hiératiques, produits monstrueux de Part phénicien, les autres délicats et charmants, drapés avec toute la science et la noblesse attiques, fils légitimes du génie grec.

Je ne sais point d’étude plus curieuse que celle de Part chypriote, plus propre à éclairer les origines et la formation de Part grec. A sa lumière, on acquiert la conviction que les arts de la Grèce lui

sont venus non pas, comme on l'a tant dit, d’Egypte ou d’Asie Mineure, mais surtout de Phénicie et d’Assyrie, par les îles de la Méditerranée, ces étapes intermédiaires où se sont rencontrées les deux races. Les colonies asiatiques apportaient là, avec leurs procédés de travail primitifs et imparfaits, leur idéal religieux, conventionnel et barbare ; le génie hellène, naturaliste, souple et fin, s’emparait de ces

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rudiments et les rapportait chez lui transformés et perfectionnés. Entrez dans notre salle chypriote au Louvre et suivez attentivement cette série de têtes, de bustes, de fragments, de vases, si ingénieusement disposés à l’appui de la thèse que je viens d’énoncer: une gradation insensible vous mènera de faces informes, grotesques, ouvrages des potiers phéniciens, assyriens peut-être, jusqu’aux purs et nobles profils du siècle de Phidias. Sans sortir de cette chambre, il semble qu’on suive avec un guide certain l’essor du génie humain descendant des plaines de la Mésopotamie aux côtes de la Grèce, pour rayonner de là sur tout l’Occident. Le consul d’Amérique, AI. Cesnola, vient de découvrir à Golgos, dans' des temples enfouis, des statues de grandeur naturelle, des fragments d’architecture, des tombeaux, des restes de tout genre et d’un haut intérêt, destinés à appuyer ces idées par des arguments nouveaux.

On nous apporte aussi de ces verreries délicates, aux reflets irisés, que tout le monde connaît. Ces jeux de lumière sont dus à la lente décomposition des couches supérieures du verre. Ces fragiles objets, qu’on trouve dans l’île en très-grand nombre, sont bien la plus écrasante ironie que je sache. De ces races fortes et puissantes entre toutes, Phéniciens,

Egyptiens, Grecs, Romains, qui ont passé là avec leurs civilisations , leurs monuments, leurs littéra-

turcs, leurs religions, leurs arts, le meilleur et plus complet témoin qui nous reste, c'est une feuille de verre tombant en poussière sous le doigt. Peut-être qu’un grand ancien, un conquérant, un orateur ou un poète, a tenu ce verre que voilà, croyant qu’il lui servirait une heure et escomptant pour lui-même l’immortalité : or le nom de l’homme est perdu depuis des milliers d’années, et le verre est là entier

dans ma main ! Eternelle vanité des efforts de l’homme pour se survivre à lui-même. Le vieux Montaigne a raison, qui « loue une vie glissante, sombre et muette » .

Nous visitons l’église grecque, de construction franque, à lourds piliers percés d’espèces de portes cintrées et supportant des arcatures romanes. On y montre dans une crypte le tombeau de saint Lazare; je n’ai pas d’objections à y faire ; pourtant, je croyais que le vrai, le seul bon saint Lazare était celui de notre Provence. Les villes curieuses qu’il faudrait voir sont Nicosie et Famagouste : cette dernière surtout est restée, paraît-il, figée dans la désolation du premier jour de la conquête. Les mêmes canons sont braqués dans les mêmes embrasures, et il n’a pas été dérangé une pierre aux brèches depuis l’assaut des soldats de Sélim.

Nous revenons nous embarquer à travers de grands magasins de blé, qui me rappellent la naïve admiration de Joinville devant les approvisionne-

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ments faits clans Pile pour les croisés : « les fourmens et les orges mis par monciaux emmi les champs, et quand on les véoit, il sembloit que ce feussent montaignes. « Cette terre est toute pleine des souvenirs de saint Louis, qui y passa l’hiver de 1248-1249 Que d’autres souvenirs encore de l’épopée chrétienne dans l’île renégate : les barons français et les patriciennes de Venise, Guy de Lusignan et Catherine Cornaro!

Nous achetons du « vin de commanderie « , âgé de cinquante ans, à ce que prétend Je propriétaire de la cave; il nous fait goûter ses divers crus, et, comme j’élève des doutes sur la sécurité d’une pareille étude pour des gens à jeun : Iiamni halo to pro'i, me dit-il avec assurance, « cela fait du bien le matin. »

Nous partons à la nuit tombante, guidés par le feu du mont Sainte-Croix, l’ancien mont de Vénus. Les bons pèlerins du moyen âge croyaient que la terrible déesse habitait encore ce sommet en fort joyeuse compagnie, et particulièrement avec le héros souabe à qui Richard Wagner a fait une

retentissante notoriété. Ecoutez plutôt le récit du cordelier d’Ulm dans son Evagatorium : « Le bruit court parmi le peuple, en Allemagne, qu’un noble de Souabe, appelé Danhuser, de Danhusen, ville près de Dünkelspùckel, vécut quelque temps sur

cette montagne avec Vénus. Pressé par le remords.,

il vint se confesser au pape; mais l’absolution lui étant refusée, il retourna sur la montagne et ne reparut plus; il y vit, dit-on, dans les délices, jusqu’au jour du jugement . . . Pourtant Vénus est morte et damnée, sans aucun doute. »

Tandis que je relis les adorables récits et le latin baroque du frère Faber, pèlerin de la fin du quinzième siècle, qui a écrit sur la Palestine, en 1483, la plus curieuse peut-être des relations que nous possédions, un orage balaye le ciel, la pluie fouette les hublots, et le vent fait rage : patience, demain nous serons en Syrie 1

Beyrouth, 7-1 1 novembre.

Quand les bons pèlerins allemands, dit encore le frère Faber, arrivèrent à l’aurore en vue des côtes de Syrie, ils furent éveillés par ces cris de la vigie : « O seigneurs pèlerins, levez-vous et montez, voici apparaître la terre que vous avez tant désiré voir, la Terre sainte , la terre de Chanaan , la terre glorieuse ! « Si les mousses de la Minerva ne nous ont pas donné ce pieux éveil, le nôtre a été pourtant touchant et singulier en son genre. En ouvrant les yeux au bruit de la chaîne d’ancre grinçant sur les écubiers, je reconnais la diane sonnée par des clairons français ; je saute sur le pont et j’aperçois, mouillés tout autour de nous, les quatre bâtiments

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de l’escadre arrivée d’hier en rade de Beyrouth, la Gauloise , la Reine-Blanche \, la Thétis et le Desaix . Ils saluent le soleil levant en hissant à leur corne les couleurs nationales, bien douces à voir si loin du pays. C’est justice et plaisir d’apercevoir pour la première fois à travers des mâts français cette terre où nous allons retrouver à chaque pas les vesliges de notre sollicitude séculaire, des trophées, des pierres, des idées qui crient notre nom.

Cette première émotion donnée à l’apparition imprévue de la patrie, nous embrassons d’un regard Beyrouth, la plage et les sommets du Liban. Eh bien ! faut-il l’avouer ? la première impression a été médiocre, comme celle de tout rêve ardemment caressé qui se réalise, c’est-à-dire qui meurt. Le ciel est chargé de pluie, de lourds nuages voilent, sur notre gauche, la longue chaîne du Liban, de Bey routh à Batroun. En face, la ville, adossée à une colline, vient baigner ses dernières maisons dans la mer; mais ces maisons européennes, à toits de tuiles, ont un aspect trop civilisé. Je ne peux comparer Beyrouth, vue du large, qu’à Hyères, Cannes ou toute autre station d’hiver de la Méditerranée. Quant à la fertile végétation des campagnes, mes yeux, que le désert n’a pas encore rendus indulgents, la trouvent bien maigre.

Nous débarquons à l’abri d’un petit brise-lames, qui s’appuie aux assises rocheuses d’une grosse tour,

reste des fortifications de l’émir Fakhr-ed-Din. Les drogmans des hôtels nous entourent depuis le pont du paquebot et se disputent nos effets et nos personnes. Ce sont tous de jeunes Maronites, de mine fière et intelligente, portant avec recherche l’élégant costume syrien , la veste courte et les pantalons bouffants. Ils parlent notre langue avec aisance, et rien ne rappelle chez eux la servilité basse et l’affreux baragouin des Grecs ou des Juifs qui servent de drogmans dans les autres échelles d’Orient.

Un guide plus persuasif que ses confrères nous pousse dans Y Hôtel de V Europe ; nous trouvons là quelques compatriotes, entre autres M. de G..., de la mission française des haras. A peine installé, je cours chez l’excellent M. Péretié, gérant du consulat de France : nous passons la matinée à causer de ce pays qu’il possède à fond. Il nous montre sa riche collection d’objets d’art, scs cuivres persans à légendes koufiques, ses bronzes égyptiens et ses terres cuites phéniciennes, ses faïences mauresques aux armes des princes croisés, ses délicieuses statuettes antiques et ses médailles des Séleucides, ses bas-reliefs palmyréens et ses amulettes gnostiques aux mystérieux symboles, tout un petit monde oriental et antique de pierre, de bronze et de terre, mais un monde qui ne serait vu que par ses plus beaux côtés.

AI. de G... nous promène par la ville en nous

parlant de la Syrie et de la Palestine, qu’il parcourt depuis huit mois et qu’il connaît fort bien. Les bazars ont un aspect plus oriental que ceux de Constantinople ou de Smyrne, en donnant à ce mot le sens qu’il a chez nous en peinture depuis Decamps et Marilhat : ruelles étroites, enserrées de hautes maisons, voûtes, arcades, jeux de lumière et d’ombre à travers les tendidos de nattes, percées capricieuses et noires sous des pâtés de constructions, terminées par une flaque de soleil dans une cour. Le long de ces coulées de pierre, sur d’étroites etsombres échoppes de bois vermoulu, s’étalent les commerces pittoresques du Levant : montagnes de fruits disposés avec symétrie pour le plaisir des yeux, épices et aromates qui s’annoncent de loin par leurs étranges parfums, devantures pavoisées de kouJfiehs, mouchoirs de soie aux couleurs vives que les Arabes drapent sur leur tète, et qu’ils y fixent avec des tresses de laine ou de poil de chameau; harnais et selles de cuir rouge aux housses éclatantes, aux larges étriers de fer. Ce commerce est à peu près restreint aux nécessités premières de la vie arabe, des vivres, des vêtements pour le cavalier et des harnais pour le cheval Voici cependant des joailliers qui enchâssent assez gracieusement des turquoises dans leurs bijoux de filigrane, des lapidaires qui gravent en caractères anciens sur l’onyx ou la cornaline quelque pieux

verset du Coran. En dehors des bazars, les rues proprement dites sont larges, droites, à l’européenne, bordées de maisons neuves d’un style lranco-arabe a. sez bâtard, entremêlées de figuiers, de cactus, d’acacias et de grenadiers.

Ce qui nous frappe ici, ce sont les types humains. Sous ce rapport, la différence d’aspect entre la ville turque et la ville arabe est absolue. On retrouve partout, sous ces costumes variés et fantaisistes, avec quelques modifications de famille et de tribu, la haute et maigre stature, les muscles d’acier, le front large et saillant du Sémite. Voici des Druses noblement drapés dans leurs abayes, des cheiks damasquins, des Bédouins plus chétifs et sordides, des Grecs (on appelle improprement de ce nom en Syrie les Arabes de religion orthodoxe), des gens de la Montagne et du désert; mais l’élément maronite est celui qui domine dans le commerce.

Les musulmanes et les jeunes filles chrétiennes sont entièrement voilées, les mères de famille décolletées d’une façon qui, j’en appelle à tous les voyageurs en Syrie, n’offre rien d’attrayant. En traversant le quartier juif, nous rencontrons quelques jeunes filles d'une beauté caractéristique. Mieux que dans la hideuse juiverie constantinopolitaine, ces femmes ont gardé avec une fidélité merveilleuse le galbe et l’expression de visage connus sous le nom de type juif; tel les plus anciens docu-

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ments nous le font connaître, tel la tradition l’a fixé dans les modèles des vieux maîtres, tel je le retrouve ici : grands yeux , sombres et doux , ovale fin et mat, grâce impérieuse et sauvage; ainsi devait être Esther affrontant le jugement d’Assuérus.

A la tombée de la nuit, nous allons nous asseoir devant un petit café sur la grande place de Beyrouth : de nombreux oisifs, gens du peuple, moukres, chameliers, marchands, attendent comme des statues, le narghilé tout chargé à la main, le coucher du soleil. Nous sommes en lîamazan, le carême mahométan, et la loi sévère du prophète défend toute nourriture ainsi que la fumée du tabac avant la fin du jour. Le musulman observe rigoureusement ces prescriptions : tous les Orientaux, à quelque religion qu'ils appartiennent, sont les fidèles gardiens des pratiques extérieures et matérielles. Dès que le coup de canon libérateur a retenti, les pauvres croyants aspirent voluptueusement une bouffée de tombéki ; même après ce jeune de quatorze heures, le besoin de tabac est plus fort chez eux que celui de la nourriture.

Tandis que nous quittions le café au milieu d’un nuage de fumée digne des dieux d’Homère, un bon coche jaune, comme ceux de notre enfance, avec un conducteur qui sonnait de la trompe, déboucha sur la place : c’était la diligence de Damas, dont l’arrivée est l’événement quotidien de

Beyrouth. Grâce à l'industrie de quelques Français, une excellente route, la meilleure de l’empire sans contredit, relie les deux grands centres de la Syrie; de confortables diligences font en quatorze heures le trajet de Beyrouth à Damas. Il est piquant de retrouver aux portes du déserties traditions perdues de Laffite et Gaillard.

Tous ces jours-ci, nous avons parcouru la ville, visité les Pins, triste et monotone promenade où de longs pins éciinés sortent seuls du sable rougeâtre, dormi le soir au bruit aimé de la mer déferlant contre les assises de la tour de Fakhr-ed-Din , organisé notre caravane, rendu visite à ces amis de quelques jours qui nous ont si cordialement accueilli à Beyrouth. La plupart des Maronites d’une certaine classe sont sortis du collège des Lazaristes àAntoura ou de nos écoles européennes; je ne saurais dire combien j’ai été charmé par leur distinction d’idées et de manières, par cet heureux mariage de la culture occidentale et de la noblesse naturelle aux races arabes.

Le peuple maronite est, de tous les éléments qui composent la société syrienne, celui qui s’impose tout d’abord à l’étranger par la séduction de ses qualités et même de ses défauts. Ils rappellent par bien des côtés le génie grec, ces Arabes, jouets d’une imagination qui grossit toutes choses, avides de merveilleux , d’histoires et d’aventures presti-

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gieuses, se prisant aux manifestations théâtrales et ïiux ovations tumultueuses, crédules à toute parole ardente, faciles à toute apothéose, amoureux de toutes les luttes, surtout de celles des armes, impatients de tout joug et soucieux de changement. Surtout le trait distinctif des Maronites, comme de toutes les races chrétiennes de Syrie et de Palestine, ce qui les sépare des musulmans et me fait les comparer aux Grecs, c’est une personnalité débordante, une conviction sincère que le monde a les yeux fixés sur leurs moindres faits et gestes, les oreilles tendues à leurs moindres récriminations, et qu’un coup de fusil tiré dans la Montagne fait autant de bruit en Europe que le canon de Sébastopol ou de Sadowa. Ifs puisent dans cette foi naïve l'obstination que la vanité ajoute toujours aux passions humaines chez les peuples comme chez les individus.

La force et le danger de ce peuple , c’yst que nul instrument n’est mieux adapté à l’action religieuse, dont tout procède en Syrie. On se rendrait difficilement compte, dans notre vieille Europe, où le sentiment religieux tient une place de plus en plus restreinte, de la façon dont il vous saisit et vous pénètre dans cet autre monde moral. C’est Pair ambiant; sous ses formes diverses, il est mêlé à toutes les manifestations de la vie sociale , il résume les aspirations nationales de ces groupes si nom-

brenx et si tranchés qui composent la société orientale, et comme il est la seule formule ostensible de leurs regrets, de leurs impatiences et de leurs ambitions, sa force intrinsèque se double de ces forces redoutables. L’histoire des dissensions qui ont ensanglanté la Syrie est assez récente pour que ces considérations puissent se passer de commentaires ; on sait quels furent les mobiles de l’explosion de 1860, de la prise d’armes de 1863 ; on se rappelle la sauvage et héroïque figure de l’évêque Tobie, menant ses ouailles au combat; après lui, Joseph Karam ne puisa son audace et sa popularité que dans les encouragements d’un clergé qui avait lu , je le crains , les Machahées plus volontiers que l’Évangile.

La pacification qui a suivi les déplorables événements de 1860 n’a pu étouffer toutes les étincelles qui couvent dans ce foyer mal assoupi. Les haines et les défiances veillent encore toutes chaudes : à la cause la plus légère, à la moindre rixe, on sent passer dans la Montagne des frissons de colère et de terreur. Il faut voir comme toutes ces tètes ardentes fermentent et flambent. Le voyageur européen qui apporte ici nos idées modérées et rassises se croit tout d’abord dans une maison d’aliénés. Je me prends à penser parfois , dans ce milieu si nouveau , que telle devait être l’atmosphère de notre seizième siècle et de nos guerres de religion; en

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assistant aux emportements provoqués par les mêmes mobiles, je comprends mieux tout ce qui m’étonnait dans les récits fiévreux deMontluc ou de d’Aubigné. Tels sont l’attrait et le bénéfice des voyages , de nous donner souvent dans le présent la leçon du passé; et tant il est vrai que le temps ne coule pas d’une façon uniforme, qu’il se distribue inégalement dans l’espace , et qu’on peut retrouver chez les races primitives ou stationnaires les types exacts des métamorphoses qu’ont subies leurs aînées dans ce cycle éternel où tourne l’histoire.

D’ailleurs il ne faut pas trop prendre au tragique toutes ces effervescences, et ne pas donner un sens trop absolu à l’emphase des mots. Dans ce pays, on appelle volontiers « guerre « un coup de fusil et « massacre » un coup de couteau. La louable attitude du patriarche maronite, les sages exhortations des agents étrangers, la proverbiale tolérance des Turcs, feront beaucoup pour l’apaisement momentané, sinon pour la paix définitive que des causes trop profondes de dissentiment ne permettent guère d’espérer de sitôt.

On peut se figurer combien est pénible et délicate la situation de nos représentants vis-à-vis de cette clientèle exigeante et séduisante, gâtée en d’autres temps par les absolutions qu’une partie de l’opinion et de la presse donnait chez nous à toutes ses folies, et sachant à merveille enguirlander les récri-

minutions les moins fondées sous des chatteries et des caresses, exagération de son réel attachement pour la France. Plus malheureux encore est le gouverneur général; calomnié parles uns, exploité parles autres, mal jugé par tous, Franco-Pacha vaut mieux que tout ce qu’on a dit de lui et n’a péché que par irrésolution et par faiblesse. Nature impressionnable et inquiète, il s’est usé à sa tâche ardue. 11 avait apporté en Syrie une maladie de cœur que les dernières agitations, très-douloureusement ressenties par lui, n’ont pas peu contribué à aviver : assombri par le présent, anxieux de l’avenir, il s’éteint à cette heure à Ileït- Eddin. J’avais vivement désiré voir l’ancien et pittoresque séjour des émirs druses, résidence actuelle du gouverneur du Liban. Tous ces jours-ci, j’ai attendu de meilleures nouvelles : elles n’arrivent pas; on me fait savoir que le malade est hors d’état de recevoir une visite, et nous nous décidons à regret à partir en prenant par la côte 1 .

1 Quelques jours après que ces lignes étaient écrites, la mort simultanée de Franco-Pacha et du patriarche latin de Jérusalem, Mgr Valerga, venait, en privant le Liban des deux hommes qui ont le plus fait pour lui, assurer par une singulière contradiction son calme momentané. La première éteignait bien des rancunes et ouvrait la porte aux espérances d’amélioration et de justice que tout changement de pouvoir fait miroiter aux yeux du peuple; la seconde enlevait aux chrétiens les conseils élevés, mais parfois trop énergiques, d’un prélat apparenté de génie

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I)jé!;eil , 12-13 novembre.

Enfin notre caravane est organisée. Un matin que le soleil sourit, chassant les nuages noirs qui se réfugient dans les hautes gorges du Sannîn comme une meute que le maître rappelle, nous sortons de Beyrouth par la Quarantaine, sur de lions chevaux chargés de nos fontes et de nos armes, pour aller coucher à Djéheil et de la remonter dans le Kesrouan. Nous traversons le Nahr-Beyrouth sur le pont de Fakhr-ed-Din , au milieu de roseaux et de lauriers-roses rabougris, avant de gagner la grève. Fière et délicieuse sensation : le fer des chevaux fait crier le beau sable doré; à intervalles égaux, la barre de houle vient les battre avec une plainte rhythmée et les éclabousse jusqu’au poitrail de son écume mousseuse. Nous marchons ainsi tout le jour en contournant le golfe, dans le sable humide, jouant avec la lame qui fuit ou court sur nous comme un jeune chat en gaieté. Je ne sais pas de plus libre impression de bien-être physique et moral que celle ressentie à galoper ainsi , au début d’un voyage, dans un triple bain d’air, de lumière et d’eau, légèrement ébloui par le rayonnement de la mer, bercé dans ses pensées par sa plainte mono-

aux princes batailleurs de l’ancienne Eglise italienne, et qui laissait passer sous sa robe un bout de la cuirasse des délia Rovere et des Golonna.

tone. On sent qu’à chaque pas du cheval on secoue derrière soi un des soucis, un des chagrins, une des misères de cette vie civilisée, compliquée et inquiète, dont on a vécu jusque-là, et qu’on entre dans la vie errante et libre de l’homme des premiers jours, exempte de devoirs et de préocupations factices, mesurée à la force et à l’audace de chacun, rude au corps, mais sereine à lame.

De loin en loin nous croisons sur la plage de petites caravanes : des cultivateurs de la cote qui viennent sur leurs ânes porter les cannes à sucre et les fruits à Beyrouth , un prêtre de Tripoli escorté d’un cawas aux vêtements éclatants, un long troupeau de chamelles que deux Arabes mènent vendre au Caire : ils feront vingt jours de route en longeant la côte et le désert d’El-Arisch.

Avant d’arriver au charmant vallon du Nahr-el- Kelb (le fleuve du Chien), on quitte un moment la grève au pied des montagnes; on gravit une étroite corniche taillée dans le rocher, surplombant la mer, sauvage et ardue, où bâille un pavé de dalles antiques, disjointes et brisées. C’est un reste de la voie romaine; elle continuait elle-même une route bien plus ancienne, la route de l’invasion, par où les armées asiatiques venaient se reposer de leurs fatigues au soleil de ces belles plages, qui exerçaient sur elles la même fascination que les vallées italiennes sur les hordes barbares du moyen âge.

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Toute l’antiquité armée a passé là, comme en font foi les archives de cette curieuse route, conservée sur les rochers dans lesquels elle est taillée : des stèles creusées l’une à côté de l’autre dans la paroi de pierre offrent des restes d’inscriptions de toutes langues et des emblèmes de tous les conquérants qui ont fait halte entre deux batailles dans le vallon du Nahr-el-Kelb. Comme danslesauberges lesvoyageurs écrivent leurs noms sur un livre, tous ces terribles touristes ont eu la fantaisie d’inscrire le leur sur ce rocher. Voici d’abord les aînés des maîtres du monde, les Pharaons antérieurs à Moïse, déjà vainqueurs de la vieille Phénicie ; les cartouches des Touthmès et des Rhamsès sont encore visibles, depuis trente où quarante siècles que le bât des chameaux use en passant leurs hiéroglyphes; puis les conquérants assyriens venus de l’Euphrate, les Téglal-Phalasar et les Nabuchodonosor, figures hiératiques, reconnaissables à la mitre et à la longue robe des rois de Ninive. Après eux viennent les Romains avec leurs pompeuses épigraphes ; Marc- Aurèle, un sage pourtant, parle de lui sur une pierre au milieu de tous ces soldats. Les premiers califes arabes ont signé aussi de leur vieille écriture koufique sur cette mémorable page ; enfin une inscription datée de 1860 rappelle le passage de l’armée française, venue, elle, pour une cause de civilisation et dejustice.

Après avoir traversé le fleuve du Chien sur un pont d’une seule arche, nous reprenons la plage, au pied des éminences qui portent les villages de Ghazir et d’Antoura, jusqu’au Nahr-Ibrahim, le fleuve d’Adonis, et nous atteignons Djéheil à la nuit tom-

liante, tandis que la lune se lève sur les mers d’Egypte avec cette belle et douce couleur de vieux vermeil qu’elle prend au crépuscule.

A gauche du petit village, près de la mer, deux formes blanches luttent avec l’ombre; ce sont nos tentes, et nous éprouvons pour la première fois cette sensation de repos et de sécurité, récompense d’une journée de fatigue , qui nous deviendra si familière et que connaissent bien tous ceux qui ont voyagé de même, quand l’œil cherche avec impatience et discerne avec joie dans la nuit le cône blanc de la maison qui fuit chaquejour devant vous. Aujourd’hui la tente du voyageur en Syrie est devenue un confortable logis, plein de petites recherches; notre drogman jouit du coup de théâtre qu’il nous a préparé, et nous faisons honneur à son diner en riant de bon cœur de son luxe inattendu et de la chute de nos illusions sur la vie arabe; mais bientôt, par un amer et naturel retour, notre nouvelle demeure nous rappelle une autre tente, frêle et glacial abri durant les nuit pluvieuses des Vosges, faite non plus pour les joies du voyage, mais pour les souffrances, les périls, les lourdes angois-

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ses, et qu’avait trop tôt cessé d’habiter l’espérance.

Je sors après dîner et vais m’asseoir au clair de lune sur la plage, dans l’ancien port de la ville phénicienne. Voilà donc la divine Byblos, le sanctuaire mystérieux de l’ancien monde, où l’une des aînées des races humaines, sœur de celles d’Égypte et d’Assyrie, a incarné l’idée religieuse sous cette forme naturaliste dont s’est contentée d’abord l’enfance des peuples. 11 est malaisé à la conscience moderne, affinée et spiritualisée par le labeur incessant des âges, développée et purifiée par des transformations séculaires, de juger équitablement les conceptions de ces époques reculées. Il semble qu’à force d’avoir vécu, chez l’espèce comme chez l’individu, l’âme ait usé son enveloppe et s’en soit quelque peu dégagée ; elle était autrement emprisonnée dans ses robustes liens de chair parmi ces hommes primitifs. Jetés , dans la jeunesse du monde, sur une terre brûlée de soleil, ivre, comme une adolescente, de ses sèves nouvelles et de ses forces premières, éblouis et écrasés par la vie universelle qui tourbillonnait en eux et autour d’eux, doués d’organisations violentes, exempts de nos défaillances et de nos atténuations physiques comme de nos raifinements de pensée, ces hommes obéissaient avec une pieuse ferveur à tous les appels de la nature, à tous les râles de la matière. Sans doute sous ces mystères, mal connus de nous, par lesquels

ils attestaient les Puissances élémentaires, se cachaient, du moins pour les meilleurs, des réminiscences ou des divinations d’un idéal supérieur; mais la masse adorait simplement les manifestations des phénomènes cosmiques et les forces créatrices immédiates. Sait -on bien que sur cette terre de Chanaan, toute vieille et désolée que Paient faite le refroidissement des siècles et les fureurs des hommes, la nature ambiante vous trouble d’une étreinte autrement puissante que dans nos climats tempérés !

Voici que dans cette nuit aux ombres légères, sur cette grève embrasée qui implore la caresse attiédie des flots, la pensée évoque tout naturellement ce passé lointain sur la scène qui n’a pas changé. C’est l’heure des mystères et de la prière due aux déesses nocturnes : la Vierge lunaire, dont la calme majesté s’irradie devant moi sur les flots, qui parcourt lentement ses domaines de Tyr à Batroun et s’arrête amoureusement sur Gébal ; — Astarté, la sombre déesse des puissances hostiles et immaîtrisées, la Mort, les Ténèbres, la Mer; — Ascbera, la Vie communiquée, la Volupté souveraine, qui cherche Tammouz pour l’arracher au tombeau et le ranimer d’un baiser; Ascbera, dont l’haleine ardente descend comme un frisson des gorges du Liban, fait frémir dans les entrailles de la montagne les lourds Cabires, gardiens des métaux, res-

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suscite la ville ensevelie et appelle hors de ces hypogées dont est criblée la plaine les populations qui l’ont adorée. Elle est celle à qui rien ne résiste, et les sépulcres lui rendront leur proie. Voici venir les longues théories des hiérodules sous les mitres et les bandelettes; voici, conduit par les Galles encore tout sanglants de leur immolation, le chœur affolé des femmes pleurant Tammouz et s’offrant au dieu mort. Tandis que la flûte pleureuse, les cris et les râles de l’orgie sainte meurent dans la nuit, guidant le peuple de Byblos aux eaux pourprées du fleuve où a saigné la blessure divine, les bruits d’une grande cité descendent de la colline , les temples, construits de monolithes gigantesques, s’élèvent sur les pilastres trapus, masqués par des pylônes à l’égyptienne ; les palais projettent sur les rues les saillies des poutres en bois de cèdre ; dans ce port, tout à l’heure désert, où ne se balançait même pas une barque de pêcheur, les galères de Tyr et de Sidon se pressent contre les larges jetées, les flottes de Carthage et d’Égypte enflent leurs voiles; les bazars s’éclairent et s’emplissent de toutes les races mercantiles du vieil Orient, des caravanes de Mésopotamie et de Chaldée, des esclaves de Nubie et de Mauritanie; sur les comptoirs des changeurs, les statères phénitiennes ruissellent, prêtes à payer les armes persanes, les baumes de Judée et d’Arabie, la pourpre des îles, l’ivoire du Gange, les moissons

du Nil , les gemmes et les bijoux de Saba et d’Assur ; les lampes des verriers brillent dans la nuit, les maçons recherchés des princes étrangers partent pour se louer aux rois d’Israël, les mages et les astronomes de Babylone apportent dans les chaires de Géhal les sciences de l’Euphrate, les enseignements de Iîaal ; de la magnifique et colossale cité, il sort un cri de plaisir, de travail et de richesse, le sourd bourdonnement des capitales la nuit; mais voici qu’un Juif sordide passe, qui la maudit au nom de son Dieu jaloux et dit : « J’exterminerai jusqu’à sa poussière, radam pulverem ejus de ea. » Je regarde autour de moi, et dans le silence et la solitude, sous les débris accumulés par d’autres races, je ne retrouve même pas, en vérité, un peu de la poussière de ces âges merveilleux. Seule, la vague obstinée revient mourir à sa place ancienne ; seule, la lune poursuit sa route immuable, propice et compatissante aux souvenirs du passé. Où sont ces races bruyantes et disparues? Ces choses qui ne pensent pas et qui restent, la mer, les astres, les montagnes, sont donc plus fortes que nous, qui pensons et passons!

En rentrant me coucher dans ma tente, j’entends longtemps encore, à travers la cloison légère, les bruits de la nuit, le chant des cigales, les grelots de nos mules, et surtout la sourdine plaintive de la mer battant contre les rochers, comme un écho de-

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meuré des gémissements d’Astarté pleurant son divin amant.

Le jour naissant n’a rien laissé debout de nos rêves. Il nous a montré quelques pauvres cabanes de pêcheurs groupées autour de la petite crique, au pied d’un haut donjon carré, construction arabe entée sur de belles assises de grandes pierres à refends qu’on a longtemps appelées cyclopéennes ou phéniciennes, mais qui, d’après les derniers arrêts de l’archéologie contemporaine, paraissent devoir être restituées simplement aux Romains. Nulle inscription ne trahit leur secret et ne vient faire concurrence aux légendes humoristiques et aux croquis gaulois laissés par nos troupiers sur le crépi de chaux des chambres de la tour. Quelques soldats libanais fort déguenillés et instruits à la française par un sous-officier gardent ces remparts, ces cabanes, une vieille église ruinée d’origine franque et les tombeaux épars dans la plaine. Pour témoigner, au milieu de toute cette misère, des splendeurs du passé, des tronçons de colonnes de marbre, de porphyre, de granit de Syène, se sont gauchement laissé prendre à tous les pans de murs, dans le torchis de houe el de rocaille, et y font la piteuse figure d’un os de géant dans le squelette rachitique d’un nain.

Les Cèdres, Ainétha, 17 novembre.

Tous ces jours-ci nous avons traversé la partie de la montagne qu’on appelle le Kesrouan , en contournant le pic central du Sannîn. A partir d’Antoura, où nous avons laissé les tièdes brises de la côte dans les orangers du couvent, nous nous sommes élevés par des plateaux désolés et inhabités, et nous avons essuyé les nuits glaciales des sommets. Les Métualis d’Aphkâ nous ont reçus dans un site incomparable, où le fleuve d’Adonis, le Nabr-Ibrabim , sort brusquement d’une muraille de rochers, entre les ruines du temple de Vénus, comme notre fontaine de Vaucluse. Des noyers, des figuiers, des plantes grimpantes enlacent les colonnes de porphyre couchées sur le sol et couvrent le lit invisible du torrent, encaissé dans une gorge profonde et tourmentée. Dès l’antiquité la plus reculée, ce vallon mystérieux et charmant, avec ses eaux vives jaillissant du rocher, était le sanctuaire le plus vénéré de toute la Syrie; ces échos chastes et sauvages s’étonnaient aux lamentations des bacchantes. Les arasements du temple enfouis sous les arbustes et les ronces datent de l’époque romaine : sous des noms nouveaux, symboles du même principe, Vénus avait succédé à Aschera, Adonis à Tammouz. Suivant une loi religieuse sans exceptions, le culte se transformait, les générations

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successives en subissaient les variations, mais le lien sacré restait le même : elles venaient porter avec la même ferveur leur foi nouvelle et leur prière modifiée à la solitude dont l’horreur divine s’était d’abord emparée.

Ainsi, dans ce site grandiose, des peuples policés et intelligents, fascinés par la puissance créatrice de la nature, attirés par l’abîme irrésistible du panthéisme, ont rendu un culte monstrueux aux forces de la matière. Ces rites obscènes, qui révoltent aujourd’hui tous nos instincts moraux, ont satisfait la dévotion de nombre d’àmes ardentes et leur ont paru le dernier mot de la piété. Qu’on ne s’y trompe pas, en effet; s’ils n’étaient, pour quelques sceptiques, que l’assouvissement commode des plus tristes instincts, ils répondaient nécessairement pour d’autres à cette somme d’idéal religieux éparse dans toute société, et qui doit trouver dans le dogme existant sa plus haute satisfaction. Quels démentis ces faits historiques infligent aux affirmations de la conscience humaine sur l’infaillibilité de scs lumières !

Aujourd’hui une tribu de Métualis, sauvages fanatiques chez la plupart desquels l’idée religieuse est bien obscure, habite le vallon d’Aphkà et fait tourner ses moulins aux cascades du fleuve d’Adonis. On sait bien peu de chose de cette famille curieuse, répandue dans tout le nord de la montagne et dans

la Bkâa, sans être apparentée à aucune des populations qui l’habitent, reste sans doute des vieilles races syriennes. Ces hommes aux longs cheveux, au nez en bec d’aigle, à la physionomie féroce, impénétrables et rebelles à tout commerce avec l’étranger, brisant le plat ou la coupe dans lesquels il a mangé et bu , sont officiellement musulmans : mais on aurait bien de la peine à saisir dans leurs villages le moindre vestige d’un culte quelconque

Des hauteurs d’Apbkà et du Sannin, nous sommes descendus par des sentiers de chèvres, où nos petits chevaux faisaient la plus brave contenance, dans la célèbre vallée de Kadischà. Au hameau perdu d’Akourâ, un pauvre épileptique nous a donné un vivant commentaire des récits évangéliques en nous demandant une consultation, suivant l’usage des Orientaux qui prêtent aux Européens toutes les sciences, surtout celle de la médecine. Ainsi faisaient les «possédés» qui se roulaient aux pieds

1 Plus curieuses encore sont les tribus absolument païennes des Ansahriehs, que nous n’avons pas eu occasion de rencontrer. M. Pestalozza, drogman du consulat d’Italie à Jérusalem, nous racontait qu'étant attaché au pacha de Damas, dans une campagne dirigée par celui-ci contre les Ansahriehs qui refusaient de payer l’impôt, il avait trouvé dans une tente ennemie, après une escarmouche, un rituel décrivant des cérémonies analogues aux mystères antiques. — Ainsi , il est permis de penser qu’aujourd’hui encore, dans quelque gorge perdue du Liban, ta déesse sidonienne est adorée suivant les formules prescrites par les prêtres de Chanaau et dans toute la monstruosité de l’&ucien rite.

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de Jésus, en proie à ces attaques du haut mal si fréquentes en ce s pays. — Nous retrouvons dans la Kadischâ de gros et riches villages : Kanohîn, résisidence d’hiver du patriarche maronite; Dimân , Bcherreb, où nous avons couché hier.

Ce matin, nous quittons le village maronite pour monter aux cèdres de Salomon, à pied, par un sentier hasardeux, serpentant aux flancs de la gorge étroite et profonde qui descend du col du Liban h la mer, vers Tripoli. Nous nous arrêtons d’abord à un ermitage bâti sous une voûte de rochers. Un moine italien, qui l’habite depuis sept ans, nous questionne avec empressement sur la guerre de 1870 et l’attitude de l’Italie. Ah ! padre Antonio, est-ce bien la peine de se faire ermite et de s’ensevelir dans la gorge de Kadischâ pour parler politique aux voyageurs? L’homme ne quittera-t-il donc jamais le misérable souci des choses passagères?

A mesure que nous nous élevons, notre guide nous montre du doigt des points blancs au-dessus de notre tète; nous regardons, croyant apercevoir des nids d’oiseaux de proie : ce sont des ermitages. Dans ces vertigineuses demeures, dérobées aux aigles, des solitaires ont maçonné leurs cellules entre les fissures du roc. En voici plusieurs, toutes plus inaccessibles ; les anachorètes de cette nouvelle Thébaïde y vivent des aumônes en nature que les fidèles leur font passer de temps en temps. Si

l’homme peut parvenir à dépouiller sa chair et son cœur pour devenir pur esprit, ce doit être dans un pareil site, qui tient à peine à la terre par ses horizons les plus désolés et qui touche de si près au ciel. Chacun de ces ermites a sa petite clocle qu’il sonne à l’heure de la prière : le tintement lointain nous en arrive, grêle et argentin, comme celui des clochettes des troupeaux dans les pâturages des Alpes.

Après avoir gravi pendant une heure les rudes lacets du sentier, nous débouchons subitement sur le plateau des Cèdres; à quelques pas de nous, sur un tertre isolé, enseveli sous la neige les trois quarts de l’année, d’où la végétation est absente à ce point que même les maigres hôtes des sommets, les chardons du Liban dont parle le livre des Chroniques, n’y viennent plus, se dressent les arbres solennels, comme un défi aux lois de la nature. Ils sont une centaine, relativement jeunes pour la plupart; six ou huit énormes troncs, pelés, écorchés, écimés par la foudre et mutilés par les tempêtes, conservent seuls encore, s’il faut en croire la tradition, le souvenir vivant des âges bibliques. Certaines facilités d’exploitation, absentes dans le reste de la montagne, pouvaient en effet désigner ce lieu aux ouvriers d’Hiram : le torrent que nous venons de remonter devait rouler les arbres jusqu’à la mer. Toujours est-il que c’est aujourd’hui le seul peint

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(!n Liban où cette belle essence se soit maintenue; l’excommunication, prononcée par le patriarche maronite contre celui qui porterait la main sur les arbres vénérés, les défend de la cupidité des bûch erons.

Suivant un touchant usage, le curé de Bcherreh est monté pour dire la messe aux voyageurs. Le père nous attend dans une petite chapelle de pierres sèches, élevée au milieu du bois, bien nue et bien froide : il a apporté deux chandeliers de fer et un crucifix, seuls ornements de son modeste autel, construit, comme l’arche de Salomon, de cèdres équarris, cedris tnbulatis ; mais, grand désarroi, son clerc n’a oublié que l’Évangile, et il faudrait deux heures pour l’aller chercher. Nous ne trouvons qu’un moyen de sortir d’embarras. Je prends ma Bible latine, et ie traduis en français la leçon du jour, que le drogman transcrit aussitôt en arabe. Le récit de l’Apôtre sera sorti sans doute fort altéré de ces transformations; mais quelle éloquence lui prête la scène du sacrifice ! La prière monte d’ellemême au cœur, grossie de pensées intraduisibles, à cette messe célébrée sur la montagne, dans une chapelle des catacombes, sous le dôme de ces arbres presque saints, entre les branches desquels brille à l’horizon l’éblouissant azur de la mer de Syrie !

Comme nous déjeunons autour d’un feu de bran-

clies odorantes, rendu nécessaire par le voisinage des neiges, un grand émoi se fait parmi nos gens; c’est, me dit-on, le neveu de Karam , Essad-Bey, qui vient nous saluer, suivi de tous les hommes

d’Eden. Voilà certes la plus heureuse fortune de pittoresque que j’aie jamais rencontrée dans mes voyages, et je renonce à en traduire l’effet. Entre les petits monticules ou se pressent les cèdres, une file de deux cents cavaliers au moins, vêtus de costumes gracieux et éclatants, montés sur de superbes chevaux et brandissant leurs armes, se déroule successivement à nos regards. En tète marche le jeune cheik, moins désigné encore par la richesse de son costume, éblouissant de fines broderies de soie et d’or, que par l’étonnante noblesse de ses traits, qui révèlent une haute et vieille race. Essad-Bey Karam vient à ma rencontre, me serre cordialement la main et m’adresse la parole en français avec une assurance et une netteté surprenantes. Je le fais asseoir à notre feu, tandis que ses hommes entravent leurs chevaux, mettent leurs armes en faisceaux et se groupent en cercle autour de nous derrière les énormes troncs, attentifs et curieux. Quel peintre arrangera jamais un plus merveilleux tableau !

Le bey me parle longuement, avec effusion, des affaires et des sentiments de son peuple, de Karam le proscrit, de son inaltérable dévouement pour la

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France. Il faut croire qu’il dit vrai, car les grands yeux et les figures loyales de tous les assistants expriment le même sentiment de vive sympathie. Nous sommes profondément touchés de retrouver dans ces montagnes perdues le nom de notre malheureuse patrie si honoré et si béni. Le cheik nous supplie d’accepter l’hospitalité chez lui ^ à Éden, dans cette populaire maison de Karam, ouverte, comme autrefois nos demeures féodales, à tous les hommes de la nation. Des motifs de réserve me forcent, hélas! de refuser cette occasion si intéressante d’études.

Tandis que je me promène avec mon noble visiteur sous les cèdres et que le jeune fils du Liban me montre avec orgueil les gloires de sa montagne, ses compagnons forment une immense ronde et dansent en chantant des refrains arabes, entremêlés de couplets en l’honneur de la France. Les vestes bleues, écarlates, étincelantes d’or, les amples charwals et les tarbouchs passent et repassent dans la sombre verdure du bois, encadrant ces figures énergiques et intelligentes; les chevaux hennissent et piaffent dans leurs entraves en faisant bruire les ornements de métal de leurs housses multicolores, les armes damasquinées pendent aux maîtresses branches. Je doute qu’on puisse placer une apparition plus pittoresque, une plus complète incarnation de la couleur et de la poésie orientales dans

un lieu mieux fait pour être le théâtre de scènes extraordinaires. Nous croyons rêver. Nous nous arrachons enfin à ces amis inconnus, qui saluent notre départ par des hourras frénétiques, des cris de u Vive la France ! » et des salves de coups de fusil. Nous nous éloignons, touchés plus que je ne saurais dire de cette affection reconnaissante qui a gardé la vénération du nom français, de ccs mœurs nobles et guerrières , et de la grâce fière du jeune chef qui est venu de si loin, avec toute sa tribu, pour saluer un humble voyageur. Pauvre et brave peuple, qui a les défauts de l’enfant, il est vrai, l’imprévoyance et la témérité, mais qui a aussi ses qualités, ses surprises de cœur, ses effusions affectueuses.

A peine échappés à ces fêtes féeriques des yeux et du sentiment, une autre émotion saisissante nous attend. Nous gravissons la dernière rampe du col du Liban, que la neige couvre déjà d’un léger duvet blanc, et à un dernier bond de nos chevaux, qui nous transporte sur l’étroite arête, nous poussons un de ces cris d’admiration qu’arrache à l’homme la brusque rencontre du sublime dans la création. Deux panoramas distincts, tels que je n’en ai jamais contemplé, s’étendent l’un derrière l’autre devant nous. Là, c’est celui que nous allons quitter, les sites grandioses que nous venons de parcourir, le mont des Cèdres, les pics du Sannin , la gorge de

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Kadischà comme une raie d’ombre éclairée ça et là par les miroirs de ses cascades, descendant de gouffre en gouffre, entre ses parois de rochers peuplées de monastères, aux sables de la côte, où blanchissent Batroun, Tripoli et Tortose; à l’horizon, la mer, toujours l’étincelante et chaude mer de Syrie, jusqu’aux limites où l’œil indécis la confond avec le ciel.

Ici, devant nous, aussi soudainement que si Ton tirait une toile de théâtre, se déroulent les larges plaines de la Bkaà, les ruines de Baalheck, adossées à la chaîne massive et tourmentée de l’Anti-Liban , à droite le sommet de l’Hermon, masquant le bassin du haut Jourdain, et, au delà des montagnes, un ciel lumineux et doux, le ciel de Damas.

Après deux heures d’une rapide et pénible descente, nous trouvons nos tentes au village d’Ainétha , à mi-côte entre le col et la Bkaà. Après dîner, nous sommes attirés par un vacarme assourdissant de darboukas et de flûtes : ce sont des Bédouins Navarris qui reviennent d’accompagner une noce à Bcherreh ; ils dansent aux sons de cet étrange orchestre sur un rhythme bizarre, qui n’est pas sans grâce. A notre prière, quelques jeunes femmes maronites exécutent après eux une danse de la montagne avec des cambrures de corps et des gestes harmonieux. Le curé préside à ces divertissements innocents en fumant son long tchibouk et entre-

tient avec sollicitude la lampe, fumeuse, seul lustre de ce spectacle improvisé, dont les clartés vacillantes tirent çà et là des ténèbres les figures et les guenilles pittoresques des spectateurs et des acteurs. Le tout se termine par la distribution de quelques piastres partagées aux cris de « Vive la France ! » La musique barbare retentit encore, tandis que nous nous endormons écrasés de fatigue et d’émotions, mais heureux d’avoir ajouté une journée radieuse à cette épargne de souvenirs qui s’amasse dans la mémoire pour consoler sur le tard les heures que la vie fait volontiers vides et sombres.

JBaalbeck, 19-20 novembre.

En quittant Ainéthà, on descend encore pendant plusieurs heures jusqu’à Déir-el-Akhmar. A partir de ce village commence la plaine de la Bkàa, plate, nue, d’une terre rougeâtre, fertile sans doute et pleine de promesses, mais à peine écorchée çà et là par les charrues primitives des Arabes. Hier nous marchions dans la neige ; aujourd’hui le soleil nous brûle, dans ces landes désertes où pas un arbre ne s’aventure. Des troupeaux de chameaux et de moutons errent mélancoliquement à la recherche des herbes desséchées, gardés par des bergers druses ou métualis; un effet de mirage nous fait aperce-

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voir à notre droile, au pied de l’Hermon, les nappes d’eau de lacs absents.

Les proportions colossales des monuments de Baalbeck , qui ferment l’horizon, nous trompent sur la distance qui nous en sépare : il semble qu’on les touche, et en réalité il faut quatre ou cinq heures pour les atteindre. lYous entrons enfin dans l’i.'ot de verdure que la ville doit à sa petite rivière, nous tournons quelques minutes entre des restes de murs romains, et nous nous engageons dans un des immenses et ténébreux souterrains, entrée actuelle de l’Acropole, pour déboucher sur la plate-forme des temples, éblouis et stupéfaits des merveilles qui nous entourent.

Je ne veux môme pas essayer, à la suite de tant d’autres voyageurs plus autorisés, de donner une description détaillée de ces ruines si connues : je veux seulement, après quelques courtes indications nécessaires à l’intelligence des lieux dans leur état actuel, noter les conjectures qu’ils me suggèrent et les impressions ineffaçables que j’y ai recueillies.

L’acropole où s’élèvent les temples est une sorte de montagne artificielle, édifiée dans la plaine au pied de l’Anti-Liban. Trois races distinctes ont patiemment accru les murailles extérieures qui lui servent de soutènement. Les assises sont ces prodigieuses pierres, dites phéniciennes ou cyclopéennes (l’une des appellations n’est probablement pas plus

exacte que l’autre), dont l’origine a lassé la sagacité des archéologues. Il faut avoir vu ces blocs de plus de soixante pieds de longueur sur quinze ou vingt de largeur et d’épaisseur, soulevés à la hauteur de plusieurs assises, pour y croire. Au-dessus commencent les murailles romaines, de ce bel appareil que l’on connaît, bâties elles-mêmes de matériaux énormes, mais écrasés par la proximité des premiers. Enfin les Arabes ont couronné le tout de murs crénelés et de tours, construits avec les débris des monuments, monnayant ces lingots magnifiques qu’ils n’avaient plus les moyens de remuer. Ainsi les murs de Baalbeck semblent un défi ironique jeté à nos théories sur le progrès de l’humanité : chaque race nouvelle a apporté sa pierre plus petite et plus éphémère.

Pour nous rendre un compte exact de ce qu’était l’Acropole aux jours où elle dominait, intacte et couronnée de ses monuments, les plaines de la Célésyrie, suivons un adorateur du soleil, se dirigeant de la ville, située au nord-est, vers les temples. Il montait par de larges escaliers aux propylées, flanquées de deux ailes, contenant des chambres richement ornées : de là, il traversait une première cour polygonale et une seconde rectangulaire, beaucoup plus vaste; toutes deux étaient entourées de niches curieusement fouillées, occupées par des statues, surmontées d’attiques, reliées par

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des frises aux motifs variés et charmants. La dernière cour donnait sur le temple périptère du soleil, entouré de ses cinquante-quatre colonnes. Une voie qui prenait à gauche sur la grande cour menait au temple de Jupiter ou Petit-Temple, appellation d’une exactitude toute relative, car ce monument, humilié par le voisinage de son gigantesque aîné, a des proportions doubles de celles du grand temple de Jupiter Olympien à Athènes.

Aujourd’hui l’on peut encore admirer la plupart des édicules et des ornements de l’enceinte des cours, la cella et une partie de la colonnade du Petit- Temple, avec ses caissons puissamment sculptés, les six colonnes restées debout du temple du Soleil , avec leurs chapiteaux, leur architrave et leur frise. Je me hâte d’ajouter qu’il ne faut pas entendre par ces mots de cours, chambres, colonnes, ce que nous avons l’habitude d’appeler de ces noms, mais d’immenses espaces de cent mètres de long et de large, des fûts hauts comme les deux tiers de la colonne Vendôme, des chapiteaux dont un homme debout et les bras étendus n’atteint pas le sommet.

Je ne chercherai même pas adonner des mesures exactes, qu’on trouvera dans les ouvrages spéciaux ; je ne ferai pas d’arides calculs de mètres et de distances qui disent peu de chose à l’esprit : pour savoir jusqu’où l’imagination des hommes, servie par des forces inconnues, a pu se hausser, il faut aller à

Baalbeck, ramper entre les débris fabuleux qui jonchent le sol, y attacher ses chevaux, y voir errer les chameaux chargés de pierres, que les Arabes viennent emprunter à cette inépuisable carrière. On sentira par la comparaison ce qu’ont d’écrasant pour nous ces restes de géants. Il faut surtout contempler les six colonnes encore debout du temple du Soleil, ces arbres de pierre uniques au monde, entre lesquels nos peupliers et nos chênes paraîtraient d’humbles pariétaires, qui coupent par moitié la voûte du firmament et semblent la porter : il faut les voir de loin dominant la plaine, se détachant sur le ciel pur de la Célésyrie; il faut se dire qu’elles sont faites en tout et pour tout, soubassements, fûts, chapiteaux, architraves, d’une trentaine de blocs, pour savoir ce dont l’antiquité a été capable. Les architectes avaient à triompher de cette difficulté : élever des monuments dans une plaine étroite et basse entre deux chaînes de hautes montagnes, sans que leur effet fût diminué par ce redoutable voisinage : ils y ont si bien réussi que les montagnes, entrevues à travers les colonnades, apparaissent rapetissées et que, de quelque côté qu’il regarde, le spectateur aperçoit toujours le ciel entre les frises et les plafonds.

Et quand on a parcouru en tous sens cette aire féconde en étonnements, il faut encore descendre dans le monde souterrain qui la supporte,

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sous ses voûtes, démesurées comme tout le reste, qui s'embranchent les unes sur les autres et s’étendent à perte de vue, appuyées sur des subslructions colossales, donnant accès aux chambres d(,s mystères, pour épuiser la stupéfaction jusqu’aux limites où elle se change en terreur vague.

Qui étaient -ils donc ces architectes à qui revient l’honneur d’une telle entreprise? — Si Baalbecb est un des plus étonnants et plus magnifiques témoins des civilisations disparues, c’est aussi un des plus obscurs problèmes qu’elles aient légués aux générations qui les ont suivies. Longtemps, comme l’imagination des Arabes campés à l’ombre de ces ruines, celle des voyageurs et des archéologues, échauffée par le défi qu’elles jettent à la raison, leur a fait une légende fabuleuse. Salomon, Hiram, la reine de Saba, toutes les figures mystiques du passé oriental y avaient mis leur pierre : la critique la plus sévère les restituait volontiers h quelqu’une de ces races antérieures dont la main du temps a bififé l’histoire et le nom sur le registre de l’humanité; tout au moins on en attribuait le mérite aux vieux maçons phéniciens. Ce dont l’homme ne se sent plus capable, il le recule, pour se déguiser à lui-même sa dégénérescence. Aujourd’hui, la science, mieux instruite, a rapproché tous ces lointains. Sans doute, les cultes solaires remontent à une haute antiquité dans les plaines de la Célésyrie, et le dieu oriental,

qui éclairait scs autels de l’Euphrate à la Méditerranée, fut adoré de lionne heure au pied du Liban. A ses fidèles primitifs revient l’idée d avoir élevé, pour exhausser ses temples, cette montagne artificielle dont les premières assises portent leur signature inconnue. De ce côté encore un champ assez large est ouvert aux fantaisies de l’imagination. Mais le monde gréco-romain subjugue le monde oriental, s’empare de ses dogmes et de ses cités, et, sans modifier le fond des uns ni changer l’emplacement des autres, il se les assimile, les habille à sa manière, les traduit dans sa langue : Hélios relève en fils pieux les autels deBaal; avec les matériaux de Baalbeck, les nouveaux venus bâtissent Héliopolis d’après le canon de Viîruve. Pourtant la vieille pierre syrienne, rebelle à ces lois étrangères, garde malgré elles quoique chose de sa personnalité; on a beau la façonner suivant l’ordonnance classique, la cise ler et l’orner avec la profusion de l’ornement corinthien, tailler dans ses flancs le relief des figures impériales qui regardent encore le voyageur du haut des plafonds de la colonnade, elle proteste, par ses dimensions au moins et par la magnificence exagérée qu’elle impose à ses ouvriers, d’une extraction plus noble et plus ancienne.

Ce qui fait l’originalité de Baalbeck, c’est la fusion de l’art gréco-romain, de ses procédés consommés de construction et de décoration, avec le goût

oriental du gigantesque, la tradition architectonique assyrienne et égyptienne, servie par des forces incompréhensibles clans sa lutte contre les résistances de la matière. L’équilibre s’est fait dans une heureuse proportion entre la tradition locale et la règle étrangère; les splendeurs de Baalbeck et de Palmyre doivent leur naissance à cette association féconde. On ne peut guère reculer les monuments encore debout, tout ce qui sort du sol aujourd’hui à Héliopolis, au-delà du troisième ou du deuxième siècle de notre ère. Une partie au moins date des Antonins, les inscriptions des propylées en l’honneur d’Adrien ne laissent pas de doute à cet égard; peut-être furent-ils achevés et embellis sous le règne de Zénobie. On sait avec quelle passion la magnifique reine du désert avait adopté toutes les élégances et toutes les pratiques de la civilisation, de l’art, de la politique des Césars. Les ouvriers de Rome apportaient leur ciseau exercé et découpaient en dentelles de pierre les blocs énormes que les maçons de Palmyre avaient su élever sur les pilastres, disposer en corniches et en caissons. Comment ne pas être frappé de l’identité d’inspiration qui a présidé aux constructions de Baalbeck et de Palmyre, et ne pas les restituer à la même période, aux mêmes auteurs? — Je sais quelles objections soulève cette hypothèse ; mais en présence des incertitudes de la science, le voya-

geur peut se permettre une conjecture hasardée.

Nos tentes sont dressées dans la cour du grand temple, chétif ahri d’un passant appuyé à cette majesté demeurée tout le long des siècles. Après la journée, employée à parcourir les ruines, à mesurer les débris et à étudier les sculptures, je vais m’asseoir de préférence, la nuit venue, sur le soubassement d’une des grandes colonnes.

La lune encore pleine monte doucement entre les fûts, comme l’autre jour entre lespinsd’Antoura, lais sant ruisseler sur l’or mat de la pierre cette lumière harmonieuse qui donne leur véritable valeur aux formes architecturales et permet d’en mieux saisir l’ensemble et les proportions. De pareilles heures apportent avec elles trop de poésie pour qu’on s’y puisse défendre contre les rêves infinis qui vous envahissent. Ce n’est pas chose neuve, je le sais, un clair de lune à JBaalbeck : le thème est usé et banal : qu’importe? S’il faut quitter aujourd’hui l’espoir égoïste de trouver dans le voyage des émotions vierges , si la science et la curiosité n’ont plus rien à glaner sur les routes lointaines, il est un champ toujours ancien et toujours nouveau : celui del’àme humaine Soumise à un petit nombre d’idées premières et de sentiments simples qui agissent uniformément sur elle, fatalement impressionnée de même par des objets et dans des circonstances identiq ues, toutes ses larmes sont de la même eau, tous

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ses sourires du même rayon, et pourtant elle est le livre mystérieux où l’analyse s’exerce depuis l’aurore de la pensée, sans en avoir trouvé Je fond : chaque fois qu’elle ressent une émotion vraiment humaine, par là même générale et commune à des milliers d’antres âmes, si elle en transmet l’écho sincère, la leçon sera toujours bonne et utile à quelqu’une de ses sœurs.

Il me plaît au contraire de penser qu’à cette même place, bien d’autres ont subi avant moi l’influence de ces maîtres éternels de toute méditation et de toute poésie : le passé, la nuit, le silence, l'effort vers l’idéal; il me plaît qu’ils aient épuisé, eux aussi, l’enthousiasme, l’inquiétude et la tristesse , les enchantements et les misères que font naître les heures de grand trouble. Il me semble qu’accru de leurs forces et en communion avec eux, mon esprit portera plus vaillamment le poids de ce passé et fera meilleure contenance aux problèmes que soulèvent en nous les grandes synthèses historiques. C’est qu’ici l’épreuve est lourde! S’il est vrai que toute civilisation soit harmonique et se développe avec une égale puissance dans toutes les directions, que les forces matérielles ne soient que la résultante des forces intellectuelles et morales, que sommes-nous , grand Dieu! en comparaison de ces aïeux, et qu’est-ce de notre progrès prétendu? La vapeur , l’électricité, tous agents mécaniques que

nous supposons nouveaux et dont nous sommes si fiers, que nous appliquons uniquement aux conquêtes industrielles, les avons-nous jamais mis au service de l’art et de la pensée religieuse avec une pareille puissance , leur avons-nous jamais demandé les efforts que ces peuples réalisaient avec des instruments inconnus et sans doute moins parfaits ? De même que nos arts dégénérés ont déchu de cet art magnifique, l’intelligence qui concevait ces prodiges et la volonté qui les exécutait ont-elles diminué dans nos sociétés énervées?

Et aussitôt l’irritante question de se poser avec toutes ses angoisses : si ces efforts physiques prodigieux étaient en raison directe de la dynamique morale, de la foi qui les soutenait, cette foi n’étaitelle pas plus solide et plus vive que les nôtres? — Repeuplons par la pensée, à la faveur de ces ombres complaisantes aux fantômes d’autrefois, repeuplons ces cours et ces temples de la foule de leurs fidèles. Les prêtres du Soleil montent des propylées, offrent le sacrifice aux premiers rayons tombant sur l’autel, et s’enfoncent dans les chambres souterraines pour consommer les mystères. Le pontife, du haut de cette chaire colossale, amoncelée pierre à pierre par les générations sans nombre, laisse tomber la parole de la sagesse sur la plaine attentive ; et les peuples dociles, ici comme àPalmyre, comme au fond de laAIédie, comme dans la moitié

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du vieux monde, adorent sous des noms divers, avec la meme pieuse ferveur que nous portons à nos autels, la Force fécondante, la Lumière incréée. Traiterons-nous d’enfants aveugles les races puissantes qui nous ont laissé ces témoignages de leur grandeur? Non certes; mais alors qu’advient-il de nos certitudes, devant ces splendeurs importunes? Que de défis et de mystères dans leur ironie muette; progrès et dégénérescence de l’humanité, vérité relative ou absolue de ses conceptions successives, problèmes dont chaque génération s’épuise désespérément à chercher le mot et qu’elle emporte en derniers recours au tombeau, qui le sait et ne nous le dit pas !

Après le trouble que ces méditations font naître, vient par bonheur l’apaisement qu’engendre la majesté religieuse de l’heure, du lieu, des souvenirs. La lune tourne lentement autour des six colonnes géantes, replongeant dans l’ombre ou bleuissant de sa clarté liquide chacune de leurs faces. Ainsi la vérité doit poursuivre sa route dansle temps autour de l’esprit humain, illuminant tour à tour ses faces multiples; les formes passent, reviennent, disparaissent : Dieu reste, gardant sa paix aux hommes de bonne volonté. Ces témoins merveilleux des anciens jours du monde ne pèsent pas plus dans son éternité que ce misérable lambeau de toile à travers lequel transparaît mon flambeau ; il veille sur

tous deux du fond de l’infini , et plus encore sur cette pauvre maison de chair qui laisse aussi filtrer une lumière céleste, la lumière que les hommes se passent les uns aux autres, et qui brillera encore, vacillante et inextinguible, quand ces chefs-d’œuvre prodigieux ne seront plus qu’une poussière tourbillonnant au gré du vent du désert.

Damas, 21-26 novembre.

Après avoir vu encore une fois le soleil levant rentrer dans ses temples abandonnés et dorer comme un jet de feu la pierre aux tons de bronze clair des grands piliers, nous nous enfonçons dans la gueule noire du souterrain qui conduit hors de l’Acropole. En sortant de Baalbeck, on côtoie les carrières, où une dernière surprise nous attend : c’est un bloc effrayant, pareil aux trois plus gros que nous avons admirés dans les substructions cyclopéennes, tout taillé et prêt à mettre en œuvre, n’attendant plus que la force inconcevable qui devait le transporter aux murailles, à un kilomètre d’ici. Il mesure soixante-dix pieds de long sur quinze de haut et de large ! M. de Saulcy a calculé que cette petite montagne, qui abrite à son ombre nos hommes et nos chevaux, pesait quinze cent mille kilogrammes , et qu’il faudrait quarante mille hommes pour l’ébranler !

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Nous avons perdu de vue les ruines en gravissant les contre-forts de l’Anti-Liban. Après une nuit passée dans la vallée centrale de Zebedàny, toute riante de ses beaux arbres et de ses belles cultures, nous avons redescendu sur l’autre versant de la chaîne le Nahr-Barada , depuis sa source jusqu’à la plaine de Damas. Au delà de Souk-Wadi-Barada, le torrent bouillonne profondément sous un vert rideau de saules et de peupliers, entre d’àpres parois de rochers troués à une grande hauteur de nombreuses chambres sépulcrales. Ce sont les tombeaux de l’antique Abila. Un troupeau de chèvres noires grimpe par le sentier étroit qui y mène, et se blottit frileusement au soleil dans les cellules de cette nécropole aérienne.

La rivière rejoint la grande route à une dizaine de kilomètres de Damas. Déjà les vergers d’abricotiers se pressent des deux côtés du chemin et les maisons de campagne des riches Damasquins animent la gorge encore étranglée, riantes et pimpan tes, tout agrémentées de terrasses, de vérandas, peintes en détrempe à l’extérieur de la façon la plus réjouissante : bateaux à vapeur, chemins de fer, monstres apocalyptiques, oiseaux inconnus aux naturalistes, se mêlent fraternellement sur le crépi blanchâtre des murs. La route se couvre de piétons, de cavaliers drapés dans leurs mach'las éblouissants de broderies d’or, de jeunes effendis dressant

d'admirables chevaux. Enfin le Barada franchit une dernière et haute brèche où de grands vautours planent sur leurs aires; la vallée s’élargit subitement, les jardins et les vergers s’étendent au large comme un flot trop contenu , et une première gerbe de minarets nous annonce la ville, dont le tracé trop savant de la nouvelle route ne nous a pas permis d’avoir le panorama d’ensemble. Cette entrée de Damas ne ressemble à rien : des douanes, des mosquées, des casernes bariolées de larges raies bleues ou blanches, puis un fouillis de misérables masures en torchis et en pisé; nous nous y perdons quelques minutes, nous entrons en nous courbant sous une petite porte, pratiquée cauteleusement comme une poterne de citadelle, et nous nous trouvons dans la cour de la locandab, pavée de marbre blanc et noir, ombragée par des citronniers pliant sous les fruits et rafraîchie par une source vive reçue dans une large vasque.

Une de nos premières excursions a été l’ascension de la colline qui domine le faubourg nord-ouest de Salahiyeh , par où arrivait l’ancienne route, et d’où l’on a la vue générale et trompeuse de la ville. De là l’effet est féerique : il n’en faudrait jamais descendre. Damas, avec son faubourg allongé du i\leïdan, qui lui prête la forme d’une masse d’armes, apparaît comme une blanche tache de lait au centre de sa verte oasis, de ses forêts d’abricotiers et de

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peupliers. Les coupoles de la grande mosquée dessinent un renflement au cœur de la ville ; sur tous les points, des minarets partent comme des flèches du milieu des toits en terrasse, dont le crépi de chaux donne à la cité arabe, vue d’en haut, ce ton d’uniforme blancheur; mais le trait, incomparable on Syrie, de ce paysage, c’est la zone opaque de verdure, de deux à trois lieues de largeur, qui du côté des montagnes enserre la ville à l’étouffer et de l’autre vient expirer à la limite du désert. Ce vaste échiquier de jardins, séparés par des murs de clôture, de petits chemins et par les mille canaux du Barada, qui y portent avec leurs eaux murmurantes la fertilité et la vie, tout ombreux de platanes, de peupliers, de saules, de cyprès, d’arbres fruitiers , meurt brusquement là où les eaux lui manquent : la stérilité et la désolation ressaisissent la plaine. A droite, les neiges de l’Hermon ; au sud-ouest, les sommets bleuâtres du Hauran et du Ledjàb ; au nord, les contre-forts de l’Anti-Liban, courant dans la direction de Palmyre; en face de nous, l’étendue, plate, vague, nue, affirmée à peine par quelques ondulations de terrain: c’est le désert. Là devant, à quarante jours de marche, se trouve Bagdad. O féerie des souvenirs! prestige de l’imagination! je ne sais quoi fait battre le cœur d’un fou désir à ce nom qui évoque les merveilleuses histoires contées par le bon M. Galland à notre enfance

sondeuse, et cependant Bagdad n’est plus qu’une misérable bourgade, cent fois plus misérable que Damas.

C’est pourtant difficile. Un amas de maisons de boue et de paille hachée, trapues, hossuées, lépreuses, perdues dans un labyrinthe de ruelles infectes, se pressant autour de mosquées aux trois quarts ruinées; — de grands bazars, c’est-à-dire des échoppes de bois vermoulu le long d’allées couvertes en planches, où quelques joyaux de prix et quelques tissus précieux se cachent au milieu de loques sordides derrière une avalanche de cotonnades et d’indiennes; — une population nombreuse et bruyante, mais grossière, malpropre, moins variée de types et de costumes que celle de Stamboul ; — absence complète de vie sociale, de lieux de réunion; existence matérielle difficile : voilà pour l’Européen Damas, le paradis où, selon la légende musulmane, Mahomet n’a pas voulu entrer de peur de se voir refuser la porte de l’autre.

Est-ce à dire que les hyperboles arabes qui ont préparé à notre crédulité cette rude déception ne soient qu’un amas de faussetés? En aucune façon. Le point de vue de l’Arabe est vrai pour lui, puisqu’il répond à sa mesure; il est faux pour nous, si nous le jugeons avec la nôtre. Pour le marchand de Bagdad, le pèlerin de la Mecque, le chamelier du Nedjed, qui ont parcouru durant de longs mois

l’affreuse solitude du désert, subi les privations et les souffrances, rêvé l’ombre d’un arbuste et imploré la volupté d’un verre d’eau, pour la moitié des Asiatiques, dont l’incurie a fait de la terre une marâtre hostile, l’apparition soudaine de cette grande ville, de cette luxuriante verdure, de l’eau surtout, de l’eau, cette nécessité première et cette préoccupation suprême de l’Oriental , distribuée ici avec une folle profusion , la réalisation du mirage dont le soleil les a leurrés tant de fois, semblent une vision de l’Éden et justifient l’enthousiasme. Pour des gens habitués au plus absolu dénûment, dont tout l’horizon de désirs se borne à la satisfaction facile des exigences les plus élémentaires, aux consolations spirituelles de la mosquée, aux raffinements d’une vie passée à l’ombre, au bord de l’eau, entre une tasse de café noir et un narghilé, les bazars de Damas, abondamment fournis de viandes, d’armes, d’étoffes, de tabac, les tckcs (couvents) de derviches et les cours des grandes mosquées, les intérieurs voluptueux des maisons, représentent à peu de frais le dernier mot du bienêtre. Comment en serait- il de même pour nous autres Européens, à qui une nature clémente, sollicitée par un labeur séculaire, a prodigué toutes ses richesses, et qu’une civilisation avancée a initiés à toutes ses délicatesses? Chacune de nos grandes

cités a une banlieue de jardins et de forêts et se

mire dans une rivière que Damas pourrait envier, nos plus petites villes de province réunissent plus de ressources, de confort intelligent et d’élégance extérieure que la reine du désert. Comment ce qui est richesse, luxe et superflu pour l’Arabe ne nous paraîtrait-il pas misère et absence du nécessaire? La majeure partie des Orientaux retarde de trois ou quatre siècles sur nous au cadran de l’humanité, et vit dans un horizon intellectuel et social sous beaucoup de rapports comparable à celui de nos aïeux du moyen âge. Quand nous lisons dans les vieilles chroniques les naïves admirations de nos pères pour des idées, des inventions, des œuvres ou des plaisirs qui n’éveillent aujourd’hui que notre sourire, nous tâchons de redevenir enfants pour les comprendre et voir comme eux; faisons de même pour l’Arabe. Cette mise au point de vue est la préparation la plus indispensable à l’étude de l’Orient moderne, comme à celle de l’Orient ancien, de l’Orient sacré.

11 ne faut pas rechercher ici de monuments antiques. En dehors de quelques restes d’arcs de triomphe et de colonnades encastrés dans les maisons de la rue Droite > qui partagent la ville dans l’axe de l’ancienne via Recta avec la fidélité obstinée, instinctive, que l’Oriental garde aux rues et aux chemins où ont passé ses pères, il ne subsiste rien des splendeurs d’autrefois. Pourtant Damas

n’est pas une parvenue; elle a ses titres de noblesse dans la Genèse > et depuis lors l'histoire ne l’a jamais perdue de vue. Rabelais appelait Chinon « ville insigne, ville noble, ville antique, voire première du monde, selon le jugement et assertion des plus doctes massorcts » . — Les « massorets » donneraient encore le pas à Damas; mais, si la vieille capitale syrienne n’a rien retenu de son brillant passé, c’est qu’elle ne compte plus ses sacs, ses incendies et ses ruines. Le beau fruit de l’oasis a lente tous les conquérants affamés du désert ; depuis le temps où les cheiks amorrhéens y poursuivaient Chodorlahomor , Assyriens, Alèdes , Egyptiens, Romains, Sarrasins, Turcs, y ont assez promené leurs armes pour éviter à l'archéologue la peine de glaner après eux. Seuls les Croisés n’ont pu en forcer les portes ; aussi Damas estelle restée de ce chef l’une des villes saintes de l'islam.

Nous entrons dans la grande mosquée, où le ghiaour est aujourd’hui admis, sans trop de peine, sous la protection d’un cawas du consulat. On la prend généralement pour une ancienne basilique chrétienne ; cette opinion ne saurait subsister devant la comparaison avec les mosquées - types du Caire. Voici bien la cour en forme de carré long, entourée sur trois cotés d’un cloître à un rang d’arcades, et, sur le côté orienté, d’un vaisseau à trois

do fs. Les colonnes, presque loutes de marbres précieux, à lourds chapiteaux byzantins, qui supportent ces nefs, proviennent seules de l’ancienne basilique, vraisemblablement bâtie sur le même emplacement. Au centre des trois nefs, une coupole protège une fontaine. Une petite chapelle à grillages curieusement ouvragés, surmontée d’un dôme cannelé, renferme, selon les habitants de Damas, le tombeau de saint Jean-Baptiste. L’église chrétienne était en effet dédiée au précurseur. Dans l’immense parvis, nous remarquons, sur un édicule en forme de baptistère, et sur le mur même de la mosquée , des mosaïques fort anciennes et bien conservées. On en voit également à la mosquée de Malek -Daher. Les minarets des quatre angles, indépendants de l’œuvre principale, sont originaux, sobrement décorés de rosaces déliées, d’arabesques, de stalactites et de culs-de-four. Le tout est bâti par assises alternées de pierres blanches et noires, comme la cathédrale de San-Lorenzo à Gênes.

Il me souvient à ce propos d’une merveilleuse chapelle, morceau de marbre orfévré par le Sansovino, dédiée à saint Jean, dont les reliques auraient é té apportées de Palestine à Gênes, et placée dans le vieux vaisseau gothique comme celle de Damas dans la mosquée. N’y a-t-il pas dans ces analogies ,1a trace d’un souvenir immédiat, rapporté par

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quelque croisé de la ville des Califes à celle des Doges? Il y a encore à San-Lorenzo, perdu dans l’ombre et la solitude du chœur, où j’ai confondu parfois le soir sa rivante et fervente ligure avec les femmes en prière qui l’entouraient, un vieux moine de pierre, agenouillé dans sa robe blanche sur la table de son tombeau ; je me rappelle avoir songé longtemps auprès de ce personnage mystérieux, qui me retenait comme s’il avait quelque chose à me dire ; n’était-ce pas un apôtre des Sarrasins qui me voulait faire à mon insu la première révélation de cet Orient où je devais être appelé à vivre un jour ?

Le grand attrait et la grande originalité de Damas, le seul côté de la ville qui puisse défier sans péril les caprices de l’imagination, ce sont les intérieurs des maisons. Extérieurement, je l’ai dit, toutes les habitations se ressemblent par une pauvreté égale. On y pénètre par quelque porte basse, par quelque couloir borgne et timide ; les gens de ce pays, les chrétiens et les juifs surtout, sont payés pour nourrir toutes les craintes et cacher leurs richesses sous une enveloppe misérable, comme dans nos ghettos du moyen âge. En franchissant le seuil, on ne sait jamais si l’on tombera dans une cabane ou dans un palais. Grâce à notre aimable guide, M. Robin, gérant de notre consulat, nous ne frappons qu’aux meilleures portes.

La disposition intérieure de ces habitations esta peu près la même partout : une cour rectangulaire, pavée de marbre, avec un bassin d’eau vive au milieu; des orangers, des citronniers, des grenadiers, sortent des dalles précieuses, ombragent la vasque limpide et emplissent la cour du parfum de leurs fleurs et de l’éclat de leurs fruits. Tout autour régnent des galeries ou des appartements de plainpied ; sur un des côtés, le sélamlik, salon de parade, parqueté, dallé de marbre, ou simplement tapissé de nattes, partagé en deux par un degré qui exhausse la moitié honorable de la pièce. Ici encore une fontaine alimentée souvent par un ou plusieurs jets d’eau. Le Barada, débité par mille conduits dans toute la ville, fournit abondamment aux maisons riches ce luxe suprême de l’Orient ; des contrats séculaires, qui constituent souvent la plus grande valeur de l’immeuble , assurent à chacun la part qui lui revient. Un diean circulaire, recouvert de soie brochée d’argent et d’or, des tabourets à incrustations de nacre meublent la pièce; des niches revêtues de marbre, de marqueterie, de carreaux de faïence, supportent des porcelaines et de l’argenterie ; nous nous extasions surtout devant les boiseries et les plafonds, d’une grâce et d’un éclat incomparables, tantôt à poutrelles saillantes, peintes et dorées, tantôt à caissons évidés où les habiles menuisiers d’autrefois ont découpé dans le cèdre et

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le sycomore toute une végétation luxuriante de rosaces, d’arabesques, de fleurs, aux nuances sobres et éteintes, relevées parles tons d’or. La peinture et l’aquarelle pourraient seules rendre l’impression de ces plafonds damasquins, dignes de lutter, dans un genre plus léger et plus éclatant, avec les stalles de cbœur et les bois sculptés de notre Renaissance.

Dans ces grands appartements, isolés par leurs cours du bruit de la rue, protégés contre l’été par leurs arbres, leurs fontaines, leurs pavés, tout est fraîcheur, silence et plaisir des yeux; accroupi sur le divan, distrait, puis assoupi par le murmure perpétuel de l’eau dans la vasque, on laisse son imagination voguer à plein gré dans les royaumes de la reine Mab, jusqu’au moment où l’on se sent envahi par le dieu oriental que tout implore ici, le kief, c’est-à-dire l’inaction parfaite, consciente et voluptueuse de l’âme et du corps.

Les maîtres de ces palais nous reçoivent avec l’affabilité courtoise qu’on ne saurait refuser aux mœurs de l’Orient; ils nous en font modestement les honneurs, comme à des amis attendus; sans nous importuner du flux de paroles dont un Européen se mettrait en frais pour accueillir ses botes, ils nous laissent contempler silencieusement leurs richesses, en dégustant le café, les confitures de roses, les sorbets et les narghilés que les servi-

teurs nous présentent, une main posée sur leur

cœur.

Je dois ajouter maintenant, pour être véridique, que cet ensemble harmonieux et complet ne se retrouve plus à Damas que chez deux ou trois privilégiés. Presque partout, la morsure du temps, la ruine des familles , ont causé des dommages irréparables; plus souvent encore leur fortune a porté le dernier coup à la vieille demeure par l’cnvahisscment du meuble européen. Dans les constructions modernes, le plan traditionnel est respecté, mais tout est décadence lcr.rde et bête. Devant l’insouciance des musulmans et la terreur des chrétiens, les juifs enrichis sont les seuls à bâtir. Ils demandent à l’architecture les travestissements les plus grotesques. Chez l’un d’eux, nous avons admiré une fontaine portée sur des lions sculptés par un plâtrier italien, et des panneaux ornés de palmiers de marbre, au feuillage en relief, avec des serins empaillés posés entre les branches. C’est le dernier mot du goût israélite. Un autre fait peindre des médaillons par un badigeonneur de passage, et, nous prenant à témoin de ses sentiments français, il nous montre sur le mur, entre un railway et un stecimboat... la maison de M. Thiers! Le bon Damasquin était à Paris pour son négoce à l’époque de la Commune; justement indigné de la destruction de l’hôtel du président, il l’a fait reproduire dans sa galerie.

La plus luxueuse de ecs constructions récentes est la maison d’Amhhar, un juif millionnaire, dont la fortune ressemble à une histoire des Mille et une Nuits. Parti, il y a quelque vingt ans, pour les Indes comme domestique, il en est revenu, nous dit-on, ic avec son fez plein de diamants « On sait que les Orientaux affectionnent pour leur épargne ce placement solide, mobile et facile à dissimuler. Rien n’a été oublié, excepté le goût, dans ce temple qu’il pourrait dédier, comme les anciens, à la Fortune Lointaine. Un heureux hasard nous y fait pénétrer pendant une solennelle réunion de famille, un tableau saisissant, que Véronèse eût intitulé les Relevailles de Vaccouclice. Tout, jusqu’à la prédominance des tons jaunes dans les toilettes des femmes, fait penser aux grandes toiles du maître. L’accouchée est assise sur son lit de parade, dans des flots de dentelle, magnifiquement ornée, peinte comme Judith allant séduire Holopherne. Des femmes, en costumes éclatants et criards, chargées de joyaux et de diadèmes, fardées, les sourcils rasés, entourent le chevet du lit. Les amis, les enfants juchés sur des patins de bois ou d’ivoire, perdus dans leurs grandes robes lilas, cerise, vert-pomme, sont réunis autour des tabourets de nacre, couverts de raisins et de pistaches. Le maître se promène au milieu de tout ce monde en gomhaz de soie jaune à ramages, noué par une ceinture de cachemire. Quelques-unes do

ces Juives ont de grands yeux expressifs, avivés encore par le hohl ; mais le reste du visage est caché sous une triple couche de céruse et d’antimoine.

Cette scène de vie antique prise sur le fait, si colorée et si neuve pour nous, nous retient aussi longtemps que les bienséances le permettent. En sortant de chez Ambhar, nous passons devant un autre tableau, tout posé pour Rembrandt, celui-là. Dans une sorte de petite chapelle isolée, au fond d’une niche en bois curieusement peint et fouillé, merveilleusement éclairé par un rayon oblique dans une place d’ombre, un vieil Arabe, vêtu et coiffé de vert, dont la longue et opulente barbe blanche balaye la ceinture, est accroupi sur un volumineux Coran. Il penche et relève avec un balancement rhythmé son large front, orné d’énormes besicles, sur le texte sacré, dont il bourdonne à mi-voix les versets. C’est avec la palette et la brosse qu’il faudrait rendre ces motifs originaux, ces bonnes fortunes du regard, qu’on rencontre fréquemment ici et qui tiennent lieu de bien des satisfactions absentes.

Nous parcourons les bazars, dont une foule compacte monte et descend sans interruption les artères étroites. Pour nos yeux, faits au spectacle du pont de Galata, cette lanterne magique où passe et repasse tout l’Orient, le mouvement de Damas manque un peu de variété et d’imprévu. Sauf quelques Persans et quelques Juifs, c’est toujours le type

arabe dans son immuabilité traditionnelle , petit et chétif sous le haillon de poil de chèvre du Bédouin, noble et majestueux sous Fabaye tissée d’ordu cheik druse. Les marchands de Bagdad, les chameaux chargés de tapis, s’engouffrent sous la haute porte ogivale de ce beau kan Assad-Pacha , bâti au dixseptième siècle dans le plus pur goût moresque. Les chrétiens, grecs ou maronites, tiennent boutique d'étoffes européennes, hélas ! pour la plupart, les musulmans rendent des conserves d’abricots, des meubles en marqueterie, des harnais, des pelleteries, des armes.

Le soir, nous suivons la foule dans les cafés, où elle se presse pendant les nuits de Ramazan. Ce sont de larges salles sous des voûtes écrasées, éclairées par les lampes fumeuses qui pendent aux nervures. Sur la terre battue, des nattes et des tabourets attendent les gens du commun, tandis que les délicats et les personnages en place se hissent sur une banquette circulaire qui règne à deux ou trois pieds du sol. Tous aspirent silencieusement le ca liouiij composé de deux tiges de roseau emmanchées à angle aigu dans un œuf de métal ou de bois noir, et l’arrosent d’innombrables tassesde café. Les amateurs de spectacle suivent les faits et gestes cyniques, commentés par des plaisanteries risquées, de plusieurs haraghenz installés aux angles de la salle ; les mélomanes écoutent un orchestre uniformément

composé d’une darbouka, d’une espèce de rcbec et d’une série de cordes tendues sur une table de bois, qui recommence éternellement l’unique mélopée arabe ; des chanteurs l’accompagnent avec ces gammes de tète dont les Orientaux ont le secret, et racontent sur le rhythme mélancolique les amours, les combats, les drames du désert.

Nous avons rendu visite à Abd-el-Kader. L’émir, strict observateur des prescriptions religieuses, se cloître durant tout le Ramazan dans un village à quelques lieues de Damas. Il a bien voulu sortir pour nous de ses habitudes et venir nous recevoir dans la maison très-simple et très-modeste où nous le trouvons. Abd-el-Kader a une belle tête, grave et douce, mais susceptible de s’illuminer sous une impression religieuse ou belliqueuse. Grâce à ses cheveux, qu’il teint soigneusement, il paraît beaucoup plus jeune que son âge. Nous recevons de lui un accueil cordial : il s’informe avec empressement des affaires de France, de la politique européenne, et nous demande de nous intéresser à son fils, qui a obtenu Y aman après avoir été compromis dans la dernière insurrection. Abd-el-Kader jouit d’une autorité incontestée sur ses compatriotes algériens, fort nombreux en Syrie. Cet ascendant lui a permis de rendre, pendant les massacres de 18G0, de tardifs, mais sérieux services. Aussitôt après les sanglantes journées, l’émir s’enferma durant deux mois

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dans la grande mosquée pour se purifier de la souillure contractée aux yeux des croyants en sauvant des têtes infidèles.

Il faut entendre avec quelle épouvante les survivants parlent de cette triste époque. Longtemps avant le signal de la Saint-Barthélemy musulmane, les projets qui se tramaient n’étaient un mystère pour personne; mais loin d’inspirer aux raïas des mesures de précaution ou de défense, ces prévisions ne firent que redoubler la terreur et le désarroi des Damasquins. Au dire de tous les témoins oculaires, les chrétiens se laissèrent partout égorger comme un troupeau : ils fuyaient par centaines devant de petites bandes d’assassins ou tendaient le cou aux yatagans des Druses sans même chercher à échapper. Cet affolement de toute une ville, mise à sac par une horde de fanatiques, s’explique par la crainte insurmontable, l’anéantissement séculaire du raïa devant scs maîtres; il n’est d’ailleurs pas besoin, nous le savons trop, d’aller en terre de servitude pour rencontrer ces défaillances de l’esprit public. L’attitude des autorités et des troupes turques durant cette période, le degré de connivence d’une partie d'entre elles dans les massacres, restent un des problèmes les plus délicats de l’histoire contemporaine : nous ne nous flattons pas de l’éclaircir. — Toujours est-il que les pillards, sinon les assassins, trouvèrent à la citadelle des recéleurs complaisants :

un acteur de cette tragédie ine racontait qu’un officier d’Abmed Pacha, en voulant charger un de ses canons, le trouva bourré jusqu’à la gueule de bijoux. Je tiens de la même personne le récit des épisodes dramatiques dont les riches villages chrétiens d’Hasbeya et de Rascheya, au nord de PHermou, furent le théâtre. Les débris de la population valide s’étaient réfugiés dans l’église; sous l’empire de ce sanglant cauchemar, une folie contagieuse s'était emparée de ces malheureux : groupés surla terrasse du bâtiment, ilsregardaient avec des rires frénétiques flamber leurs maisons incendiées. — En revenant de la Montagne, mon auteur avait trouvé à la porte de la ville une jeune femme de Hasbeya; prise dans le sérail de ce village, elle y avait vu tuer son mari et son fils; elle s’était échappée avec un enfant à la mamelle et mise en route pour Damas : les égorgeurs le lui avaient arraché et écrasé sur le chemin. Assise à la fontaine du faubourg, stupide et glacée, sans une larme, elle regardait vaguement passer lesDruses, n’ayant plus de parole pour leur demander son tour.

La répression fut incomplète, mais violente : elle donna aux rues de Damas une physionomie presque aussi sinistre que l’avait fait le massacre. Fuad Pacha sentait le prix qu’il y avait à ôter à notre armée d’occupation tout prétexte de pousser sa promenade militaire jusqu’à Damas : il frappa vite et

fort, sans trop choisir, et put bientôt répondre aux exigences de l’état-major qu’il amusait dans la Montagne : « La besogne est faite 1 ! »

Voici comme elle se faisait. Je copie textuellement cette page, en lui laissant sa libre couleur, dans les notes inédites d’un des fonctionnaires attachés à la Commission européenne.

« On expédiait les condamnés à la potence d’une « manière tout à fait primitive. Le bourreau avisait « un clou au-dessus de la porte d’une boutique ; il « y attachait un bout de corde, qu’il passait autour « du cou delà victime, placée debout sur une chaise ; « puis il tirait la chaise de dessous les pieds du con- « damné, et l’opération était achevée; le corps se

1 Rendons au passage un témoignage sincère à la mémoire de cet homme illustre. Ceux-là seuls qui ont suivi attentivement les affaires turques peuvent mesurer l’étendue de son génie. Sans parler du traité de Paris et de vingt autres circonstances de sa carrière, le tour de force accompli par Fuad en Syrie assurerait seul au feu grand vizir un des premiers rangs entre les diplomates de ce siècle. La sagacité, la souplesse, les ressources imprévues de ce merveilleux esprit, sa promptitude à résoudre, l’éloquence et le savoir qui lui permettaient de parler et d’écrire notre langue comme un maîl re, les plus rares qualités de l’homme d’Etat, en un mot, le tirent hors du pair des politiques orientaux. Placé sous un jour ingrat, ce portrait n’est pas encore à son lieu dans la galerie des grandes figures contemporaines Profitons de ce que les langues classiques ne sont pas entendues en Orient pour appliquer à Fuad le vers célèbre, qui ne saurait tomber avec plus d’à-propos :

Si Per;iaraa dextra.. .

« débattait un instant, et tout était dit. — Un officier « instructeur européen, au service turc, nous conta « le fait suivant dont il avait été témoin oculaire. « L’un des nombreux bourreaux qui fonctionnaient « à ce moment-là était en train d’achever la beso- « gne de la journée; mais le clou se trouva placé « trop liant et la chaise trop bas pour y atteindre; cc un vieillard musulman vient à passer, monté sur cc un àne et portant un quartier de mouton; l’exécu- « teur des hautes œuvres lui fait signe d’arrêter; il « obéit, descend de sa monture et tend le cou avec « résignation, croyant sa dernière heure venue, lorscc que le bourreau, s’apercevant de sa méprise, lui cc fait comprendre qu’il n’a nullement affaire à lui, cc mais à son àne. il saisit la bête, y place le patient, cc lui passe la corde au cou, et fouette Je baudet, qui cc part, laissant son cavalier improvisé suspendu. — cc Heureux d’en être quitte à si bon marché, le vieux cc mulsuîman ramasse son quartier de mouton, re- « monte sur son àne et part au galop. — Le même a jour, un étranger, obligé de traverser le bazar pour cc aller jusqu’au sérail, se sent brusquement décoiffé; cc levant la tête pour examiner l’objet qui l’a heurté, cc il s’aperçoit avec horreur qu’il vient de passer cc entre les jambes d’un pendu. Oubliant son coucc vre-chef et l’affaire qui l’avait fait sortir, il rentre « chez lui en courant pour ne plus bouger de la

cc semaine. »

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Quoi de plus profondément oriental que celle résignation fataliste des victimes, dans la ville qu’elles terrifiaient la veille, cette insouciance naïve des formes de la justice, ce mélange de férocité etde bonhomie, d’horrible et de trivial, ce laisser-aller dans l’atroce qui ne s’étonne de rien et n’étonne personne? Ne croirait-on pas lire une des sombres pages de la vieille histoire juive, un de ces chapitres du livre des Rois où le chroniqueur raconte avec indifférence , en y mêlant des détails familiers, le supplice des fils de Respha, le meurtre d’Absalon ou de Séméi? — Ahmed Pacha mourut de même, en vrai croyant, stoïque, impénétrable, saluant l’ordre de son maître sans surprise, rachetant peut-être par une abnégation héroïque la faiblesse de sa conduite : le gouverneur tomba sous les halles sans desserrer les lèvres : au dire de bien des gens, il n’aurait eu qu’à les ouvrir pour arrêter le peloton d’exécution.

Depuis le drame sanglant de 1860, il plane comme un nuage de terreur sur Damas. A de certains jours, sans raison apparente, un frisson d’épouvante court parla ville, chacun serre à la hâte ses hardes et ses objets précieux et se dispose à fuir à Beyrouth. Les chrétiens, nombreux et armés, ne songent même pas à se défendre, et se laisseraient, aujourd’hui comme alors, égorger sans résistance. Quelques Druses auraient raison de tout le faubourg.

Pourtant nulle population ne paraît plus Iran-

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ, quille et plus facile à conduire que celle-ci, quand un courant de fanatisme ne rient pas l’agiter dans ses couches profondes. Les actes de violence sont fort rares : c’est un étonnement perpétuel pour nous de voir le cawas du consulat, qui nous précède suivant la coutume locale, écarter rudement à coups de courhache cetle foule de musulmans armés pour la plupart, intolérants et prévenus contre l'Européen. Voit-on un étranger qui se promènerait sur nos boulevards en faisant cravacher les passants par un sergent! Est-ce que le sentiment delà dignité humaine est moins développé chez eux que chez nous? Pourtant sous bien d’autres rapports ils le portent à un degré inconnu aux classes inférieures de notre société; seulement l’Oriental a le respect passif et absolu de l’autorité sous toutes ses formes : habitué à ne lavoir exercer que par ceux qui peuvent l’appuyer sur la force, il n’en raisonne jamais la source et se courbe devant ses manifestations extérieures.

Tout ce peuple est administré, jugé et contenu par une douzaine de fonctionnaires turcs gravement occupés à fumer des cigarettes dans les salles du Konaq (hôtel du gouvernement). Les sentences s’exécutent, et l’impôt rentre. Ceci d’ailleurs cesse d’étre toujours vrai en dehors de la banlieue de la ville. Les tribus du Hauran, les villages druses ne payent le vei gui (impôtfoncier) que quand ils y sont contraints, et le percepteur risque de faire maigre recette quand

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il n’est pas soutenu d’un bataillon. Il faut dire que dans ce dernier cas il se rattrape avec usure. La sécurité n’est pas mieux assurée à deux journées de Damas. Les Bédouins du grand désert poussent leurs razzias jusqu'aux portes. Ces jours-ci , deux de nos commensaux à l’hôtel , officiers italiens en mission de remonte, ont cherché à gagner le Hauran : à quelques heures de la ville, ils ont été dévalisés de leurs chevaux et de leur argent. Dès que les troupes turques cessent de tenir la campagne, les nomades reviennent comme des sauterelles refoulées un instant. En vain a-t-on essayé de les apprivoiser à la charrue en leur livrant des concessions de terre : las de ce travail servile, ils fuient bientôt leur propriété, en poussant devant eux leurs troupeaux de la pointe de leurs lances. Fidèle à la vieille loi que Jéhovah lui a faite, ïsmaël retourne « planter ses tentes hors de la région de ses frères; sa main est contre tous, et la main de tous est contre lui « .

Nous aussi, nous nous décidons à reprendre notre course vagabonde et à retourner à nos tentes. Quand on a vécu quelque temps de cette vie active et changeante, où chaque heure apporte son imprévu, chaque soir son logis et son horizon nouveau , il faut qu’une ville ait de bien singuliers attraits pour qu’on se plie sans révolte aux habitudes monotones de l’auberge. D’ailleurs le voyageur est un être inconstant; à peine a-t-il touché le but souhaité que

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ, son imagination court devant lui sur le chemin qui reste à faire. Voici les plaines du Jourdain, les monts de Palestine, Jérusalem, qui nous appellent. Rien ne nous retient plus ici. Je comprends que dans ces frais vestibules pavés de marbre, à l’ombre des orangers, au bord de la vasque limpide où, comme dit le poète,

Les robinets d’airain chantent en s’égouttant.

dans ces asiles sacrés où tout est repos et silence, excepté le murmure assoupi de la source et le gloussement du narghilé, je comprends qu’on se laisse surprendre un instant par l’anéantissement voluptueux du Turc, le kief d’Hassan dans Namouna ; mais l’homme d’Occident, qui ne peut atteindre à ce haut degré de sagesse animale, secoue bientôt celte torpeur et se lève, poursuivi par la voix qui crie toujours aux fils de Japhet : « Agis et marche ! »

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