‹ Syrie, Palestine, Mont AthosChapitre 5 sur 12 · GALILÉE, SAMARIE, JUDÉE · texte numérisé non relu

GALILÉE, SAMARIE, JUDÉE

Banias, 27 novembre 1872.

« Et voici que maintenant, enchaîné par l’Esprit, je vais à Jérusalem ; ce qui doit m’y arriver, je l’ignore », dit quelque part l’auteur des Actes. Nous aussi, cédant aux sollicitations secrètes de ce nom magique, nous remontons à cheval, par un heureux et lumineux matin, pour gagner à travers le long faubourg de Damas la porte du Pèlerinage, la Bawàbel-Allah. C’est de là que part en grande pompe, à l’ouverture du Ramazan, la caravane de la Mecque. Nous sommes arrivés trop tard pour assister à cet épisode caractéristique de la vie musulmane : j’en ai été témoin en d’autres lieux, à Brousse, au Caire, à Constantinople, où il est l’occasion de cérémonies intéressantes. Le chameau sacré qui doit porter les présents du Sultan au tombeau du Prophète est introduit magnifiquement caparaçonné dans la cour du palais impérial. Sa Ilautesse remet elle-même aux ulémas, entre autres dons, un tapis de grand prix

destine au sanctuaire de la Caaba ; les pèlerins rapportent en échange celui de l’année précédente , et la précieuse relique est donnée à quelque mosquée en renom. Des derviches vêtus de costumes bizarres et éclatants accompagnent le chameau en chantant,

en dansant, en agitant des bannières et des armes

anciennes. En Egypte , j’ai vu suivant le vieil usage le cheik de la caravane passer à cheval sur les corps des croyants prosternés en travers de sa route, et, sans me charger d’expliquer le fait, je puis attester que les dévots se relevaient joyeux et intacts après cette périlleuse mortification. La foule s’ébranle derrière ses guides : ce n’est encore que le noyau de la pieuse armée qui parcourt l’Asie, grossissant de ville en ville, et arrive à Damas forte de plusieurs milliers d’hommes, de femmes, d’enfants; de là elle s’enfonce dans le désert, où bien des ossements blanchis marquent la route traditionnelle. De ces pèlerins fatalistes, qui parlent comme des oiseaux émigrants, sans bagages, sans vivres assurés, livrés à l’initiative individuelle, plus d’un ne verra jamais le but du saint voyage. Ainsi faisaient d’ailleurs les compagnons de Pierre l’Ermite, ainsi font encore les chrétiens indigènes qui se réunissent à cette même porte, au temps de Pâques, pour s’acheminer vers le saint Sépulcre. Agités par l'Esprit dont parle l’apôtre, ces courants humains se précipitent dans des directions différentes, obéissant à la même impulsion.

Un de ncs amis, se rendant à Jérusalem, il y a quelques années, par le iaulàn et le Pont des Knfants de Jacob, rencontra une troupe de 50 à GO pèlerins de la haute Syrie égarés dans les plaines transjordanicnnes, sans cartes, sans armes, sans pain. Ces pauvres gens le supplièrent de leur servir de chef et de guide : touché de leur détresse, il abandonna bravement ses chevaux aux traînards épuisés pour marcher à pied à leur tète, les remit dans la bonne route, les aida à repousser les nomades, qui erraient déjà autour de cette maigre proie, et les conduisit sains et saufs au terme du pèlerinage. Telle est Pinfluence de l’énergie européenne sur ces natures molles et insouciantes, toutes de premier élan et d’imagination, que les Arabes fanatisés ne voulaient plus se séparer de leur sauveur et l’acclamaient pour leur émir.

Nous passons la porte consacrée en plus modeste équipage. Les chrétiens du faubourg, qui viennent puiser l'eau aux fontaines à grilles de fer ouvragé, nous jettent leurs souhaits de bon voyage jusqu’à la ville sainte. Le chemin serpente durant une heure entre les murs des jardins; à la limite où ils expirent avec le dernier filet d’eau, il se perd brusquement dans une solitude morne et vague, ancien cimetière où des styles déjetés sortent tristement du sable : c’est le désert qui commence. Longtemps

les minarets de Damas dressent leurs têtes curieuses

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ, au-dessus de la ruer de verdure qui les entoure; puis de légères ondulations de terrain ne nous laissent plus apercevoir que la chaîne bleuâtre du Djebel-Hauràn.

Les journées de marche sont monotones dans la plaine nue et aride. Ici, comme dans la vie de mer, l’esprit ennuyé donne aux moindres incidents des proportions démesurées et un intérêt tout relatif que comprendraient difficilement ceux qui n’ont pas essayé de cette rude préparation aux petites joies du hasard. La rencontre d’un chacal, d’une bande de gazelles, sont les gros événements de l’étape. Nous mettons deux jours à contourner les âpres contreforts du Djebel-esch-Cheik, le Vieillard des monts, nom que les Arabes donnent à l’Hermon. Pas d’horizon , pas un arbre, pas une âme; la lande, puis un pavé de rocher où le soleil réverbéré flambe comme en plein été.

Vers le soir du second jour, le paysage s’humanise et s’étend. Xous descendons par une rampe abrupte, entre des collines boisées de chênes verts et de beaux oliviers, dans un petit village au pied d’un château gothique dont les ruines paraissent considérables; c’est Banias, l’ancienne Césarée de Philippe, à qui les Arabes ont conservé son nom plus antique de Pancas, la ville du dieu Pan, adoré dans ce site pittoresque. Un torrent sort en bouillonnant d’une grotte béante à la base d’une gigantesque

PA LEST IXE

paroi de rocher, comme le Xahr-lbrahim à Aphkâ, et se cache humblement sous les platanes et les lauriers; c’est le Jourdain, appelé à de si illustres destinées. Le fleuve sacré se forme de trois sources: le Nahr-Hasbeya, qui descend du village de ce nom, au nord de l’Hermon- le Nahr-Leddan, qui se joint bientôt au Nahr-Hasbani, sorti de la caverne dont je viens de parler; mais quelle est l'étymologie de ce nom de Jourdain? Le cas n’embarrassait guère le bon Joinville, arrivant comme nous a un soir à l’anuitier devant la cité que en appelé Bélinas, et i’appèle LEscriture ancienne Cézaire Phelippe. En celle cité sourt une fonteinne que l’on appèle Jour, et emmi les plainnes qui sont devant la cité sourt une autre très bele fonteinne qui est appelée Dan. Or est ainsi que quant ces deux ruz de ce s deux fonteinnes viennent ensemble, ce appèle Len le fleuve de Jourdain, Là où Dieu fu hauptizié. »

Les eaux se frayent un passage à travers des amas de décombres antiques, des substructions , des colonnes, des cippes et des stèles dédiés au dieu Pan, aces forces mystérieuses de la nature qui se révélaient aux anciens, ici comme dans le Liban, par ces sources jaillissant d’une muraille de rocher. Le torrent chrétien culbute tout ce vieux monde païen, disparaît profondément sous un admirable fouillis de végétation où l’on entend cà peine gronder ses cau3, s’attarde obscurément dans les marécages, où

il s’augmente des sources perdues , s’égare un in» stant dans les lacs, et en ressort grand (leuve sous le ciel : image sensible du culte baptisé dans ses flots.

Nous le traversons sur une chaussée métamorphosée en aqueduc par l’eau accumulée entre les pierres disjointes : nous avons franchi un peu avant un pont antique et les fossés de la citadelle, dont il ne reste que des suhstructions de beaux blocs taillés en bossage; les Romains, ces maçons acharnés, ont passé par là. Durant celte impulsion éphémère de luxe et d’élégance italique qu’Hérodc et scs (ils imprimèrent à l’immobile Judée, Philippe, tétrarque d’iturée, bâtit à C ésarée des temples, des théâtres et des cirques, à l’heure où tout cela allait mourir ; mais que sont ici les souvenirs classiques? Cette terre est la première pour nous où se soient posés les pieds de Celui qui venait annoncer la bonne nouvelle ; voilà à quoi nous songeons, tout émus, sous notre tente, en écoutant les chacals aboyer lugubrement dans la montagne.

Je suis sorti un instant pour inspecter notre campement ; il présente ce soir un tableau bien pittoresque. Les tentes ont été dressées sur un tertre au bord du torrent, sous de hauts et sombres oliviers; les deux grandes formes blanches se détachent fantastiquement dans l’ombre. Quand une lumière s’éveille dans l’une d’elles, une lueur pâle filtre dou-

cernent à travers la cloison et fait penser aux beaux vers d’Alfred de Vigny :

L’œuf d’autruche allumé veille paisiblement,

Des voyageurs voilés intérieure étoile,

Et jette longuement deux ombres sur la toile.

Dans les premiers arbres, des silhouettes noires et immobiles s’appuient sur de longs fusils : ce sont des sentinelles druses que le cbeik nous a envoyées pour veiller cette nuit ; la contrée commence à être moins sûre, les Bédouins pillards sont à craindre. Une clairière au centre des oliviers laisse voir le ciel constellé de clartés : c’est novembre, le mois des étoiles filantes; sous ces climats ardents, des myriades de bolides se croisent sans interruption dans l’espace et font ruisseler sur nous une pluie d’étincelles d’or qui s’éteignent à l’aube, comme les lumières d’un temple après la fête.

Ce matin, avant de quitter Banias, nous avons fait l’ascension du château qui domine le village et que les Arabes appellent Kalat-es-Sobaïbeh. Bâtie, ruinée, rebâtie et augmentée tour à tour par les Templiers et les Sarrasins, la citadelle de Banias est peut-être une des plus fortes, des mieux conservées et des plus intéressantes de toutes celles dont les croisades avaient couronné les montagnes de Palestine. Il faut une heure et demie pour gravir des pieds et des mains le rude sentier qui mène au nid

d’aigle abandonné. Plus d’une fois, nous hésitons a la peine, et nous nous prenons à rougir de notre mollesse en pensant que des Croisés, des hommes de langue franque et de cœur chrétien, ont enlevé d’assaut à plusieurs reprises ces escarpements. J’ai relu hier soir dans Joinville le récit de l’expédition que saint Louis y envoya de Tyr. La vue des lieux prête une singulière éloquence et une parfaite clarté à Ja narration du vaillant sénéchal. Plus heureux que les gens d’armes du comte d’Eu, nous gagnons sans encombre les murailles du château, où les chacals tiennent seuls garnison, et nous pénétrons dans l’enceinte par la poterne d’une des tours. L’eau croupit encore dans les vastes citernes abandonnées qui alimentaient la place; les figuiers et les pariélaires s’accrochent aux escaliers disjoints, grimpent sur les plates-formes des tours et regardent curieusement par les créneaux.

Nous nous asseyons sur le pan de mur le plus élevé, où un admirable panorama nous récompense de nos peines. A nos pieds, très-profondément, le Nahr-Banias jaillit du rocher; le fleuve chaste et sacré s’échappe de la grotte dédiée à Pan, où se célébraient les mystères naturalistes du dieu païen, comme en témoignent encore les inscriptions grecques des niches creusées dans le porche. Le torrent, blotti quelque temps sous les roseaux et les syco-

PALEST1N :

mores, serpente dans la vallée, qui s’élargit bientôt et forme les marais de l’Ard-el-Huleh. La vasîe plaine nue s’étend jusqu’au lac de Huleli , — les eaux de Mérôm de la Bible, — qui la limite à l’horizon. En face de nous, elle se relève au pied d’une chaîne de montagnes qui court vers Saphed : ce sont les monts de ÏYephtalim, portant Kédès, la ville lévitique. Par delà le lac et ses collines, voici des vapeurs bleues qui montent de la mer de Génésaretb, et ces sommets à peine visibles au dernier plan, ce sont déjà les montagnes de Judée. La Terre promise se déroule pour la première fois sous nos yeux dans toute sa majesté.

Saphed, Tibériade, 1er décembre.

Il ne faut pas moins d’une journée pour traverser les maremmes de Huleh et atteindre le lac. En sortant de Banias, on contourne la colline du Juge, Tell el-Ivadi, petit tertre naturel, d’aspect bizarre et artificiel , où s’élevait Dan, la vieille Laesch sidonienne. Le fleuve est encaissé dans une coulée basaltique, toute feuillue de platanes et de lauriers-roses encore en fleur, qui me rappelle vivement les potcimi de la Grèce : il n’y a que de l’eau en plus. On le quitte bientôt pour se rapprocher des montagnes, au pied desquelles on marche plusieurs heures, laissant à gauche les marécages de la plaine. Une erreur

de route serait fatale ici; on disparaîtrait vite dans la tourbe humide.

L’aspect tout nouveau, le caractère de grandeur primitive du paysage, nous reporte aux âges bibliques. On songe involontairement aux scènes patriarcales des premiers jours du monde. Parmi d’immenses champs de cannes et de roseaux, de nombreux troupeaux paissent en liberté ; les buffles, paresseusement vautrés dans la vase, roulent ces gros yeux blancs qui éclairent si singulièrement leurs mufles noirâtres ; les chameaux lèvent leurs grandes tètes dodelinantes entre les herbes. Des milliers d’oiseaux d’eau de toute espèce volent au-dessus d’eux. Çà et là, l’homme apparaît, sauvage et primitif lui-même au delà de toute expression. Ce sont des Bédouins pasteurs, les premiers que nous ayons rencontrés. Les uns, gardant solitairement leurs troupeaux, se dressent dans les roseaux, appuyés sur leurs longues lances, drapés dans une couverture blanche, immobiles et contemplatifs comme de maigres statues de bronze. Ainsi j’ai vu parfois la silhouette d’un uhlan surgir des taillis des Ardennes. Les autres sont assis ou couchés à l’ombre rare de quelques arbustes ; silencieux et farouches, ils nous regardent passer sans donner un signe d’étonnnement, bien que cette route soit en dehors de l’itinéraire habituel des voyageurs et que l’Européen y soit encore une rareté. Des yeux de feu,

des dents Manches comme l’ivoire, animent seuls ces figures hâves, amaigries par les privations, tannées par le soleil, contractées par les fièvres paludéennes. Ce sont surtout des Turcomans qui parcourent l’Ard-el-Huleh ; leurs misérables tentes, faites de nattes de jonc ou de peaux de chèvres noires tendues sur un pieu, forment de loin en loin dansle marais des hameaux ambulants. On dirait à peine des demeures humaines, si le feu, attribut de l’homme le plus déshérité, ne flambait devant les portes. Quelques-uns cependant poussent une grossière charrue d’une main inexpérimentée ; mais la plupart veillent, oisifs, sur les bestiaux disséminés dans la plaine, jouant avec leurs fusils ou leurs lances et regardant le ciel comme les pâtres de l’antique Chaldée. Ils n’ont pas fait un pas en six mille ans, vivent comme ces premiers hommes, meurent comme eux... et comme nous, me dira-t-on. Que faut-il de plus après tout pour en arriver à ce môme dénoûment?

Nous campons à Aïn-Mellaâh, au bord d’une large source, où une de ces tribus de Turcomans entrave ses chevaux devant les tentes de nattes, médiocres voisins qui nous forcent à faire bonne garde la nuit. Delà, une heureuse inspiration nous pousse à nous détourner vers l’ouest, au lieu de descendre le fleuve jusqu’au lac de Tibériade, et à gravir les montagnes pour aller coucher à Saphed ; la curieuse petite ville

est ignorée des voyageurs; aucun ne devrait pourtant l’omettre dans son itinéraire.

Dans le triangle renversé formé par les sommets de deux collines, Saphed surgit tout à coup, fraîche oasis d’oliviers, de figuiers et de vignes, abritant les terrasses de maisons de coquette apparence, le tout enjambant trois monticules et les ravines qui les séparent, et couronné par les ruines d’un vieux château fort. Ce tableau tout fait est majestueusement encadré par les montagnes que nous découvrons derrière au même instant; les lignes des crêtes se coupent et se mêlent comme les hachures mal tracées d’un croquis, en se dégradant à chaque plan par nuances bleues toujours plus douces, depuis l’indigo sombre du Thabor, plus proche de nous, jusqu’à l’azur douteux des dernières montagnes de Samarie. Tout nous est nouveau et surprenant à mesure que nous pénétrons dans la riante petite ville; elle sent, dirait-on, qu’elle doit se faire pardonner son origine obscure (la Bible n’en parle pas) par sa grâce actuelle. IVous arrêtons nos chevaux à une fontaine en pierres blanches, sous de beaux oliviers, en dehors des portes : de jeunes Juives d’une admirable pureté de type viennent y puiser l’eau à la chute du jour, soutenant de leurs bras repliés leurs grandes amphores posées sur la tête, drapées dans leurs voiles antiques, dans l’attitude classique et sculpturale des canéphores. C’est la

Bible apparue toute vivante et éloquente : les mœurs

primitives qu’elle raconte n’ont pas changé; c’est

encore à la fontaine qu’on accueille les étrangers,

que se racontent les nouvelles et que se font les

mariages, comme au temps de Réhecca et d’Eliézer.

Nous nous engageons en suivant le petit ravin dans la ville ; nous arrivons sur la grand’place, où viennent se joindre, descendant au flanc des trois monticules, les trois quartiers des musulmans, des juifs et des Algériens. Une tribu est venue s’établir ici de notre colonie d’Afrique, il y a quelque douze ans, à la suite d’une insurrection. Nos tentes sont dressées là; par une coupure qui s’infléchit au sud, une large échappée de vue nous permet d’apercevoir un coin de la mer de Génésareth. Le beau lac révéré dort tranquille entre ses bords escarpés, dans une vasque de rochers aux tons d’or bruni ; la nappe bleue enchante le regard, qui finit par s’altérer d’eau comme la gorge dans ces montagnes brûlées de Palestine. Comment faire comprendre à ceux qui n’ont jamais quitté nos pays, gâtés par la verdure, le charme et la bénédiction de l’eau en Orient ?

Assis devant la tente, nous suivons avec un vif intérêt le mouvement de la place, très-considérable pour un petit bourg arabe perdu dans ces déserts, et très-varié par le mélange de la population. Les juifs, bizarres et malpropres dans leurs souquenilles

européennes, croisent Iiumblementle Bédouin, aussi misérable et aussi sale, mais qui du moins marche fièrement, la tète haute. Les cheiks algériens, les soldats du mutcscUim turc, passent au galop sur de beaux chevaux, — et toujours la procession des canéphores aux voiles blancs, qui vont des fontaines aux maisons. Devant les portes, dans de petits fours coniques en terre battue, de un à deux pieds de haut, les ménagères font cuire sous la cendre la galette plate, sans levain, de farine d’orge. C’est le pain rudimentaire qu’on mange ici depuis les patriarches. Abraham recevant les anges disait à Sarah : ci Fais cuire des galettes sous la cendre. » Chaque maison est coquettement blottie sous un olivier ou un caroubier planté à l’angle de la terrasse. Elle nous restera comme une des plus agréables surprises de nos voyages, l’apparition de cette ville gracieuse, que le poète du Cantique eût comparée à un chevreau gambadant sur toutes ses collines et dans tous ses ravins.

Nous venons de visiter le quartier juif, où notre curiosité a été éveillée au plus haut degré. Les fils d’Israël accourent se fixer ici en grand nombre pour y attendre le Alessie, qui, d’après la tradition talmudique, naîtra à Tibériade et montera établir son trône à Saphed. Ils y sont couverts par la protection de l’Angleterre et dépendent directement du consul britannique à Jérusalem. — Rarement assemblage

d’hommes m’a plus frappé. — Imaginez, des deux dotés d’une longue ruelle, des bouges fétides, hantés par mille menus commerces, dans chacun desquels se tient un vieillard digne de poser pour Rembrandt ou une sorcière du sabbat, sans compter les enfants aux longues boucles pendantes; car ce sont là des Juifs du nord de l’Europe, venus un peu de toutes parts, mais surtout de Pologne, de Russie, de Valachie, et qui ont gardé l’étrange et sordide costume que chacun connaît : lévite noire, graisseuse et rapiécée, chapeau conique, casquette de mougik ou, coiffure bien paradoxale sous ce soleil de plomb, l’immense bonnet de fourrure aux ailes débordant la tête. Quelques vieillards à longue barbe blanche ont encore une certaine majesté; d’autres offrent les types les plus appropriés que puisse rêver un pinceau réaliste pour personnifier l’usure et la rapacité : le nez crochu , les deux boucles en tire-bouchons bal tant su ries tempes, signe distinctifde la secte caraïte , les yeux rouges, éraillés et clignotants, usés par les maladies mosaïques. Sur ces traits communs à tous, la vulgarité des basses classes européennes où ils ont vécu se marie à une expression de terreur constante, trop justifiée par la répulsion dont ils sont l’objet dans tout l’Orient. Rien ne peut rendre cet extérieur de malpropreté résignée et repoussante qui semble vouloir fléchir le mépris. Tacite les voyait déjà ainsi quand il s’étonnait de

leurs ce mœurs sordides » , Judœorummos sordidus.

Presque tous parlent l’allemand. Ils répondent , avec la défiance inhérente à cette race persécutée, aux questions que nous leur faisons dans cette langue. Ils sont là, nous disent-ils, des Juifs de toutes les parties du monde, établis depuis dix, douze, quinze ans sur la terre de leurs pères, pour y mourir en paix.

Le lieu le plus curieux de ce curieux quartier est la synagogue. Je colle mon regard aux vitres huileuses et troubles, et je ne peux le détacher de ce tableau, bien propre à fasciner l’imagination d’un peintre. La salle, carrée et sombre, a pour tout meuble et ornement quelques lampes d’étain suspendues au plafond, des bancs et des pupitres de forme gothique ; sur un rayon, des tomes dépareillés de la Bible, du Talmud, de la Mischna. Devant les pupitres, quatre vieillards sont assis : je renonce à décrire ces figures pharisaïques , noyées dans leurs Immenses barbes blanches et dans les ailes de bonnets de fourrure larges comme des parasols; courbés sur le texte hébreu , ils épellent avec une modulation gutturale et un balancement de tête rhythmé les versets des prophètes qui leur promettent le rétablissement de Sion.

Ce spectacle est bien fait pour arrêter la méditation. Voilà donc ces hommes dont la vie n’est d’habitude qu’une course effrénée vers le lucre;

ils ont quitté des commerces florissants peutêtre dans des pays où ils étaient libres et protégés, pour venir dans cette pauvre bourgade sans trafic , sans argent , livrés aux insultes égales des chrétiens et des musulmans, qui les traitent avec plus de mépris que les chiens du bazar; ils y endurent sans se plaindre les outrages, la misère, les maladies du climat, pour avoir le droit de pleurer en secret dans le royaume de David, d’y attendre celui qu’ils espèrent, et, s’il ne vient pas, de laisser leurs dépouilles dans la terre d’ Abraham. Race étrange et vraiment mystérieuse, ce peuple qui attend, qui se passe de génération en génération son indestructible espérance, comme le flambeau du poëte latin! Patients, parce qu’ils durent depuis quatre mille ans, ces pauvres honnis sourient à on ne sait quelle lumière incertaine, qui recule sans cesse devant leurs yeux; immobiles et préservés, ils ne se mêlent pas aux peuples qui passent et restent au milieu d’eux pour subir l’outrage de tous , comme ces oiseaux de nuit rencontrés de jour que poursuivent tous les oiseaux du ciel; seulement les plus malheureux viennent mourir sous la botte du Turc , près des cercueils de

leurs pères. Emu de compassion à la vue de tant de misère et de foi , on est tenté de crier à ces aveugles, qui interrogent les montagnes de Galilée, leur demandant celui qui est venu il y a dix-huit siècles, les paroles de l’ange aux disciples : « Gali-

léeiis, qu’attendez-vous à regarder ainsi le ciel 1 ? »

Nous sommes descendus de Saplied au bord du lac par une succession de plateaux sans intérêt. Vue d’en bas , la jolie ville pyramide sur la hauteur avec je ne sais quelle grâce altière et aérienne qui a conduit tout naturellement les rabbins de Tibériade à l’identifier avec la nouvelle Sion, la cité céleste promise par le Voyant, qui brillera sur la montagne à la fin des jours. Sur les pentes que nous laissons à notre gauche, de nombreuses ouvertures, anciennes caves sépulcrales, trouent le rocher; c’étaient les tombeaux déserts où habitaient les « possédés » de l’Évangile : aujourd’hui les bandes de pillards qui désolent la plaine s’y réfugient quand l’autorité turque, bien nominale dans ces contrées, tente une démonstration quelconque pour nettoyer le pays.

Nous rejoignons le lac au hameau d’El-Mejdel, l’ancienne Magdala, la patrie de Marie la Repentie. Nous côtoyons pendant une heure la grève caillouteuse, calme et triste entre ses falaises de rochers

1 Faut-il ajouter que ces peintures et ces réflexions, inspirées à tous les voyageurs par la singularité des Juif» de Palestine, ne peuvent toucher en rien les nombreux Israélites qui se sont fait par leur industrie, leur intelligence et leur patriotisme une place honorable dans nos sociétés européennes? La plupart d’entre eux seraient les premiers à s’attrister de la déchéance morale et matérielle dans laquelle semblent se complaire leurs coreligionnaires de Syrie, et à plaindre une caste qui s’est volontairement séparée du reste de l’humanité.

sans végétation ; au tournant d’un promontoire apparaît l’enceinte de murailles, flanquée de grosses tours, ponctuée par des minarets et des stipes de palmiers, où Cheik-Daher enferma au siècle dernier la petite ville de Tabarieli , corruption arabe du nom de Tibériade. C’était un terrible homme que ce Dalier. Issu de la puissante tribu des Beni-Ziadneh, il s’était allié aux Druses de la Montagne, et avait pris à sa solde des aventuriers de toute race, Égyptiens, Arnautes, Grecs renégats. A la tète de ces forces, il se tailla un petit royaume qui s’étendait d’Acre à Tibériade, et le maintint durant un demisiècle, avec des alternatives diverses, contre les lieutenants de la Porte. A quatre-vingt-dix ans, il combattait encore à la tète des cavaliers druses. Enfin, traqué par les mameluks, abandonné et vendu aux Turcs par ses fils, ce roi Lear du désert tomba dans une embuscade de son rival, Djezzâr-Pacba : celui-ci, pour justifier le surnom de Bouclier qu’il avait mérité, trancha la tête du vieux rebelle et la fit saler pour l’envoyer à Constantinople.

Le tremblement de terre de 1837 n’a laissé debout à Tibériade que quelques masures où des Juifs attendent le Messie dans des cloaques peu faits pour l’attirer. Des chrétiens grecs et une douzaine de Latins y ont une petite église desservie par un franciscain de la mission de Nazareth. Tout cela est bien peu de chose, et pourtant l’effet général de la ville et des

murs, venant mourir dans les vagues de cette belle mer de Génésareth, rayonnante de lumière, solitaire et silencieuse dans sa ceinture de montagnes, est ravissant.

Ce tiède bassin, ces vallées fertiles, abritées de toutes parts, maintenues par la masse d’eau à une température égale, devraient être le jardin de la Syrie. De beaux palmiers égayent par endroits les misérables rues de la bourgade, et nous voyons dans l’enclos du moine italien des bananiers chargés de fruits : le moindre effort serait ici récompensé par tous les trésors d’une terre impatiente de produire; mais nul ne s’inquiète de le tenter. Dans la ville, aucune apparence de commerce, même le plus élémentaire, en dehors des denrées premières. C’estle caractère original et surprenant pour l’Européen de toutes les agglomérations de Palestine : chacun n’y est occupé que du développement de la vie religieuse sous la forme avec laquelle il la conçoit. Longtemps les Juifs ont eu ici une école, célèbre dans tout le moyen âge, qui avait succédé directement à l’autorité du sanhédrin après la ruine de Jérusalem : la synagogue de Tibériade était k Sorbonne du monde israélite, gardienne dudépôt des traditions, interprète officielle du Talmud : dans tous les ghettos d’Occident, on recevait avec respect les commentaires et les décrets émanés de ces docteurs illustres, Judas Hakkodech, Akiha etleurssuc-

cesseurs. Les pauvres rabbins à calottes de fourrure que nous rencontrons n’ont conservé qu’un souvenir lointain de cette forte érudition, de cette dernière activité doctrinale du Vieux Testament.

Nous allons visiter 1 q padre qui garde la chapelle bâtie sur l’emplacement de la pêche miraculeuse, à ce qu’il affirme. Il nous raconte, à l’appui des récits évangéliques, que ce bassin, si calme d’appaparence , est bouleversé durant la mauvaise saison par des tempêtes d’une violence incroyable. Le soir, le clapotis de la lame est encore assez fort pour bercer notre sommeil de sa voix sacrée , au fond de nos tentes dressées sur la grève, en dehors des murailles.

Deux barques exploitent seules aujourd’hui ce lac si poissonneux; les successeurs de Pierre et d’André les poussent à l’eau demi-nus, comme c’était l’usage des pêcheurs d’après l’Évangile : jircecinxit se quia erat nudus. Nous en avons affrété une pour aller à la recherche de Capharnaüm. J’aurais voulu faire le tour entier du lac, qui mesure en chiffres ronds 20 kilomètres de long sur 10 de large; mais il faudrait trois ou quatre jours pour en venir à bout avec les moyens nautiques désespérants dont nous sommes en possession. Nous nous abritons tant bien qne mal à l’arrière de la lourde barque, sous un soleil de plomb, sans un souffle d’air pour soulever la voile : à l’avant, deux Arabes battent l’eau nonchalamment avec deux rames informes, en rhytlrmant

leurs mouvements sur ce chant traînant et cadencé dont tous les Orientaux s’accompagnent dans les travaux pénibles : aujourd’hui encore le manœuvre syrien et

le fellah d’Egypte soulèvent les pierres avec la même gamme plaintive qui encourageait les captifs de Babylone ou de Memphis bâtissant les tours et 1rs pyramides.

Nous mettons plusieurs mortelles heures pour remonter au nord jusqu’à l’endroit où le Jourdain tombe dans la mer de Galilée en tournant une large barre, formée par les atterrissements de sable. De là nous rangeons la rive nord-ouest en revenant vers El-Mejdel. Les gens du pays montrent à Tell- Houm remplacement de Capbarnaüm; ainsi le veut la tradition. La critique ne se rend pas aussi facilement à cette attribution : pour les uns, la ville où habita Jésus devrait être placée un peu plus loin, à Aïn-Tabiga; — pour d’autres , plus loin encore, à Aïn-et-Tin ; Tell-Houm serait cette Chorozaïn contre laquelle le Sauveur lançait l’anathème. L’aspect uniforme des monticules qui circonscrivent au nord le bassin du lac, et l’absence de données plus précises que les vagues indications des évangélistes, rendent ces conjectures bien hasardeuses.

Peu m’importe d’ailleurs, je l’avoue, l’identification de la demeure de Jésus avec telle ou telle colline qui n’en garde plus de trace; ce qu’il faut se dire, c’est qu’il a foulé tous ces lieux, qu’il a prêché sur toutes ces montagnes la parole nouvelle , que

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