‹ Syrie, Palestine, Mont AthosChapitre 6 sur 12 · TA LEST IXE · texte numérisé non relu

TA LEST IXE

tonte cette vallée élue a été le sillon où ont germé ces semences de vie. Chacun de ces champs, de ces flots, de ces ravins, a inspiré une de ces populaires homélies où la doctrine de charité qui n’était encore qu’un thème de philosophie pharisienne, la consolation dequelques docteurs dusanhédrin comme Hillel, de quelques rêveurs esséniens, s^est faite pratique et accessible aux humbles, est devenue l’espoir et la récompense des sueurs secrètes du pauvre , de ses pleurs ignorés. C’est sur une de ces pierres , et cela seul suffirait à les faire à jamais bénies, qu’un disciple bien inspiré a recueilli l’audacieuse et adorable parole : a Heureux ceux qui pleurent! » Trésor que depuis chacun garde dans la vieille Bible, dont on relit le même passage au courant des douleurs espacées dans la vie; oubliée aux jours heureux, rouverte aux jours d’angoisse, on y retrouve le verset mouillé plus d’une fois, jalon des misères passées, consolateur immuable de souffrances qui changent, survivant seul aux chimères et aux déceptions qui les ont produites, remède d’une même et éternelle vertu pour guérir des peines diverses et éphémères.

Si vraiment Tell-Houm est l’emplacement où s’éleva Capharnaüm, a la ville exaltée jusqu’au ciel» , quel contraste aujourd’hui! Sur la grève déserte, parmi les roseaux, une douzaine de tentes noires, habitées par des Bédouins fellahins, rampent à demi

enfouies sous le fumier des troupeaux. Ces nomades,

les plus misérables que nous ayons vus, viennent nous contempler de la plage en nous assourdissant de l’éternel refrain de la mendicité orientale, bakchich , bakchich! Les enfants sont nus comme la main, les femmes à peine vêtues de haillons innomés, les hommes assis autour d’une longue lance fichée en terre devant la tente du cheik ; tous portent les stigmates dégoûtants de la malpropreté, de la misère volontaire et de l’abrutissement. — Vœ tibi , Chorozaïn !

Sur ces rives hantées par des pâtres et des bandits, une civilisation florissante a brillé un instant. Une couronne de cités riches et élégantes se mirait dans les flots de cette mer que sillonnaient leurs embarcations : Capharnaüm , Bethsaïda, Chorozaïn, Magdala, Tibérias, et, plus au sud, Gadara, Hippos, Taricliée, Emmaüs, renommée pour ses eaux sulfureuses, où de beaux bains arabes s’élèvent encore sur l’emplacement des thermes d’Hérode, à deux portées de fusil de notre campement : villes de science et de plaisir , vivifiées par l’esprit juif, embellies par le goût romain. La féconde vallée livrait à la culture ses richesses tropicales, une population nombreuse l’habitait. C’était l’heure oùla Galilée, séjour préféré des Hérodes, éclipsait presque la fortune de Jérusalem; mais voici qu’un jour la malédiction irritée tombe sur cette Décapole, sourde à la parole de salut ; aussitôt la guerre civile et étran-

gère, la dévastation, le pillage, tous les fléaux se déchaînent sur elle, détruisant jusqu’au souvenir de ses splendeurs. La terre maudite refuse désormais de porter des cités et des lruits ; le silence et la solitude se sont faits pour les siècles sur la mer de Génésareth ; aucun bruit humain ne saurait plus les troubler, rien n’y viendra distraire la méditation du passant, hormis le grondement de la bouleaux jours d’orage, demeuré comme un écho de l’anathème. — Vœ tibi , Bethsaïda!

Xazareth, le Carmel, Esdrelon, ler-5 décembre.

Nous disons adieu pour quelque temps au Jourdain, que nous retrouverons à son embouchure dans la mer Morte, et nous prenons notre route à l’ouest pour gagner Nazareth , le Carmel et la mer. On s’élève par des plataux superposés au-dessus du lac ; le dernier, celui de Kouroun-Hattin, est le champ de bataille où Saladin remporta sur l’armée chrétienne, commandée par Guy de Lusignan, en 1187, la victoire décisive qui mit entre ses njuns Jérusalem et toute la Palestine.

Peu après, d’El-Lubbieh, vieux khan en ruine et de fort grand air néanmoins, bâti au seizième siècle

pour abriter les marchands qui venaient d’Egypte à Damas, on gagne le pied du Thabor, qui surgit audessus de la plaine d’Esdrelon comme un gigantesque

autel. Un chemin en lacets, pavé de grandes dalles qui trahissent le ciseau romain, conduit en une heure sur la plate-forme , partagée entre les couvents des deux familles chrétiennes, grecque et latine. Du Thahor, en pressant le pas des chevaux à travers des ondulations de terrain boisées et presque riantes, comparées aux massifs de la Galilée septentrionale, on peut arriver le soir même à Nazareth. Les premières maisons apparaissent dans un pli de terrain , appendues au flanc de leur colline comme des grappes de saxifrage. Je remarque de nouveau ce curieux effet d’optique des villes arabes, dont les terrasses et les murs gris se confondent si bien avec la couleur naturelle du sol qu’on en approche souvent sans les voir. — Nazareth est cependant la bourgade la plus propre et la mieux bâtie que nous ayons rencontrée. Les établissements religieux européens lui donnent une physionomie aisée et considérable.

Nous campons à l’entrée de la ville , sous les oliviers, près de la fontaine. Après la visite des sanctuaires consacrés par de pieuses légendes, c’est à cette fontaine en pierres sèches, où les femmes viennent puiser l’eau, que je vais m’asseoir de préférence. Ici, comme partout en Palestine, c’est dans la physionomie générale des lieux, dans les immuables coutumes locales qu’il faut rechercher les linéaments propres à reconstituer et à faire mieux comprendre le cadre du récit évangélique. Les

sources ne changent pas de place, et avec elles les traditions ne risquent pas de s’égarer. Leur rareté, leur importance capitale dans les habitudes de l’Orient, en font les témoins naturels de tous les événements marquants dans la vie de la cité. Lisez la Bible d’un bout à l’autre : tous les établissements primitifs, toutes les scènes patriarcales, viennent se grouper autour d’un puits ou d’une fontaine dont on suit parfois l’histoire à travers les siècles, et qui est aujourd’hui encore le rendez-vous du village arabe, le seul lien assez fort pour rattacher des agglomérations toujours éphémères en dehors de lui : le moindre filet d’eau est un patrimoine que se transmettent précieusement les races et les générations successives, et en même temps le seul dépositaire certain de leurs archives élémentaires. Ici, sans aucun doutea Marie venait chaque matin, une jarre gracieusement posée sur la tête, comme ces belles jeunes filles qui passent devant moi ; elle portait leur costume , la longue chemise blanche ouverte sur la poitrine, parlait une langue voisine de la leur et avait les traits de quelqu’une d’entre elles. Ainsi, à regarder le sol où elles sont nées, les touchantes histoires enseignées à notre enfance ressuscitent dans toute leur vigoureuse réalité.

Le lendemain de notre arrivée , nous sommes invités à un déjeuner arabe chez le cheik Abou- Ahmed-Safedi. Ce musulman a escorté AL de Saulcy

dans ses voyages, et l’a sauvé un jour dans une attaque de Bédouins. Pour reconnaître ce service, le savant archéologue a fait obtenir à son protégé la croix de la Légion d’honneur; aussi Abou-Ahmed affiche-t-il des sentiments très- français , et se fait-il un devoir d’offrir sa cordiale hospitalité à tous ceux de nos compatriotes qui passent à Nazareth. Il nous sert le classique repas arabe : une multitude de petits plats, de hachis, de légumes, de pâtisseries surtout, se pressent sur une table basse autour d’un colossal pilaf montagne de riz et de mouton bouilli; assis sur ses talons, l’invité, tout en déchiquetant sa galette de seigle, plonge ses doigts à sa fantaisie tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre des plats posés devant lui. Parfois le cheik pousse l’amabilité jusqu’à pétrir de sa main une boulette de riz, de viande et de sauce de la grosseur d’un œuf, qu’il vous introduit délicatement dans la bouche; c’est la grande politesse orientale, qu’il serait du dernier goût de refuser. Bah ! on passe sur tout cela par amour de la couleur locale.

Le vieil Arabe est accroupi tout le jour sur une natte, dans l’angle d’une salle nue où pendent ses armes; il fume des cigarettes en faisant mijoter sur un bi'asero d’innombrables tasses de café relevé de cumin et d’herbes odoriférantes. Voilà sa vie. Les visites d’ailleurs se succèdent sans interruption, c’est-à-dire qu’un habitant de la ville ou un Bédouin

du désert entre, salue le maître de la maison, s’accroupit, allume sa pipe ou sa cigarette, et sort après une demi-heure sans avoir prononcé plus de vingt paroles. Je ne peux m’empêcher d’admirer une fois de plus la décence et l’urhanité de ces réunions. Ces gens-là sont après tout des villageois de petite condition ; quelle différence dans la gravité de leur parole et la noblesse de leur attitude avec la turbulence et le sans gêne de nos populations!

Les deux jours que nous avons passés à Nazareth coïncident avec les fêtes du baïram. Cette bonne fortune nous vaut un spectacle pittoresque; dans l’après-midi, les jeunes gens delà ville se réunissent pour courir le djérid. Ce plaisir viril, d’où nous sont venus nos tournois au moyen âge, offre un bien autre intérêt que nos courses de chevaux. Le champ clos est la place pierreuse et poussiéreuse, enceinte de haies de nopals, qui s’étend devant nos tentes. Les jouteurs, revêtus de leurs plus riches costumes, se divisent en deux camps et lancent les uns contre les autres, pour se defier, leurs montures aux flancs ensanglantés par le large et tranchant étrier de fer. Bientôt les cavaliers excités, penchés sur leurs bêtes affolées, se mêlent, se heurtent, cherchent à s’atteindre au moyen de lourds javelots de bois qui se croisent dans l’air, vont frapper dans le dos les fuyards, ou sont saisis au vol par les adroits combattants, aux applaudissements bruyants de la galerie. Un nuage

dépoussiéré tourbillonne sous les sahols des chevaux et fait pailleler dans la verdure jaunâtre des figuiers de Barbarie les vestes brodées d’or, les mach’las rayés de noir et de blanc, les koifftehs éclatantes et les hautes bottes rouges des coureurs. Une grande affluence de spectateurs se presse autour du petit cirque et complète le tableau. Les femmes disparaissent sous de longs voiles blancs, retombant sur desjupes roses, violettes; bon nombre d’enfantssont des pieds à la tête orange ou vert-pomme. Quand, au coucher du soleil, toute cette foule bigarrée s’écoule par le chemin trop étroit, comme un fleuve qui a rompu ses digues, elle donne à l’œil ébloui la sensation d’une boîte à couleurs renversée dans batelier d’un peintre. Tout se disperse en quelques secondes ; les femmes attardées à la fontaine restent seules à l’entrée de la ville, se disputant avec force cris la source avare; puis la nuit tombe, tout se tait, et nous n’apercevons plus, à travers le feuillage grêle et délicat des oliviers qui nous abritent, que les écharpes rouges oubliées par le crépuscule dans le ciel, par-dessus les collines qui restreignent le calme horizon de la petite vallée.

On sort de Nazareth par l’étroite crête de la montagne d’où les compatriotes de Jésus voulurent le précipiter; des pentes boisées de chênes verts, d’ou l’on commence à voir la mer , conduisent dans les vallées latérales qui prolongent la plaine d’Esdrelon

du côté du nord. Elles sont arrosées par le Kison, rivière respectalde, pouvue d’eau, que nous passons à gué pour gagner le pied des montagnes du Carmel jusqu’à Caïplia, l’antique Sycaminum des Phéniciens. La ville est insignifiante et a l’aspect de tout petit port du Levant; mais la végétation tropicale qui l’entoure nous charme par sa nouveauté. C’est le point de la côte où les palmiers commencent à se hasarder en nombre pour descendre en augmentant toujours jusqu’aux forêts de Gaza. Tout le long de la plage, les beaux arbres dressent leurs stipes élancés, sur lesquels le vent de la mer fouette bruyamment les bouquets de palmes; des figuiers, encore parés de leurs feuilles sous ce doux climat, des orangers, des nopals, se pressent à leurs pieds; les pépinières de grenadiers qui mêlent leurs têtes jaunes aux blanches forêts d’oliviers donnent çà et là à la campagne l’apparence d’un échiquier d’or et d’argent. En face de Caïpha , de l’autre côté du golfe qui échancre profondément les terres, Saint-Jeand’Acresortde l’eau comme une tache brillante, tout rempli des souvenirs de l’héroïsme français, de saint Louis à Bonaparte.

C’est avec ce dernier boulevard de la chrétienté, abandonné par elle et investi par les mameluks de Malek-el-Aschraf , que s’effondra sans retour le royaume latin de Jérusalem le 18 mai 1291. On peut lire dans la relation, récemment publiée, de

maître Thadée de Naples ( Planctus pro civitate Acconensi) , le récit des prouesses qui illustrèrent le dénoûment suprême de la lutte engagée depuis deux siècles entre les deux mondes d’Orient et d’Occident : la vaillance des Templiers, le martyre héroïque du patriarche de Jérusalem, la sublime folie de ces deux cents prêtres qui marchèrent sans armes aux Sarrasins et se firent massacrer en chantant des cantiques. On surprend, dans des lamentations du chroniqueur contemporain , l’écho du cri d’effroi et de douleur qu’arracha au monde religieux cet irréparable désastre. Dévouements stériles! la fièvre d’accès qui depuis deux siècles s’était emparée de l’Europe, la jetant à époques fixes sur les plages de Syrie, venait de s’éteindre ; durant deux cents ans, ce coin de Terre Sainte avait fourni un aliment à toutes les ambitions, un idéal à toutes les gloires, un refuge à tous les quêteurs d’aventures, aux romanesques, aux désespérés, un lit à ce courant de vagues inquiétudes qui pousse les audacieux de chaque siècle dans une direction déterminée, répondant à un besoin commun de hasards et d’extraordinaire, et s’appelant tour à tour Croisade, Nouveau Monde, Réforme, Révolution. Les vaillants y venaient chercher la gloire, les princes sans terre des principautés et des fiefs, les prélats des évêchés, les mystiques le martyre, les meurtris de la vie, les victimes de son éternel mensonge, moins bruyants,

mais aussi nombreux peut-être alors qu’aujourd’hui, l'oubli et la mort. Enfin l’effort s’usa de lui-même : l’Europe , toute à sa laborieuse constitution intérieure, se désintéressa de la sainte entreprise, comme ces marchands pisans ou vénitiens auxquels maître Tbadée reproche avec amertume d’avoir abandonné la ville menacée, «plus soucieux du lucre et des biens terrestres que descélestes ». Quand le châtelain de Coucy, venu en Palestine pour mériter un nom glorieux, l’amour de sa dame et le paradis, se sentit blessé à mort sous les murs de Saint-Jean-d’Acre, il recommanda que son cœur fut envoyé à Gabrielle de Vergy, dame de Fayel ; celle-ci reçut le message dans un festin offert par son nouvel amant. — Comme le sire de Coucy, le génie des croisades, expirant sous les murs d’Acre , jeta vainement son cri d’agonie : il ne fut pas entendu d’un monde épris déjà d’une autre chimère.

Un chemin taillé en corniche au-dessus de la mer, dans la roche calcaire blanchâtre et friable dont sont formées toutes ces montagnes , nous conduit en une demi-heure sur la pointe du promontoire où est bâti le couvent du Carmel, gros cube de maçonnerie solide et ramassé sous le dôme de son église, aux façons de château fort avec ses mâchicoulis saillants, ses petites fenêtres grillées de barreaux de fer. Les Carmes déchaux qui l’habitent sont tous Italiens : le supérieur nous reçoit avec une cordialité parfaite et

nous offre un gîte. — Le couvent est adossé aux dernières pentes du Carmel, sur un roc élevé de plusieurs centaines de pieds au-dessus de l'abîme. A droite, la vue s'étend sur le golfe, animé par les deux villes opposées de Caïpha et de Saint-Jeand’Acre, sur les montagnes de Nazareth à Tyr; à l’arrière-plan , les sommets chauves et dorés de l’Hermon et de l’Anti-Liban dominent la scène. — A nos pieds, devant nous , à notre gauche , la pleine mer.

Avec quelle majesté le soleil s’est couché sur ce site merveilleux ! Au moment où il descend dansles flots , tous les détails de ce panorama , ville , golfe , mer, cimes dénudées, se colorent de teintes roses et vermeilles; puis, à l’instant précis où l’astre a disparu, pendant le court crépuscule de ces contrées, les hautes crêtes se noient dans un gris doux, tandis que les villes, les brèches calcaires de la montagne, les échancrures de la côte, reprennent pour quelques minutes leur couleur blanche sur le bleu de la nappe d’eau. Après l’heure rose, l’heure blanche.

La nuit se fait, solennelle et imposante, sur la montagne biblique. Dans le cloître, le bruit des vagues monte jusqu’à nous. Entendu aces hauteurs, il produit un effet singulier. C’est une basse continue, sourde et frémissante , comme la chute d’une cascade lointaine, comme le fracas de milliers de chars passant à distance. Le vent, qui ne cesse

jamais de battre ces rochers, qu’il souffle de ïa terre ou du large, môle sa note à celle des flots. L’air et les eaux parlent seuls là où les prophètes se sont tus : ces deux grandes voix de Dieu sont plus mystérieuses et plus vénérables encore que les oracles d’Élisée. Nous les écoutons longtemps dans une extase recueillie, appuyés aux grilles de la fenêtre, regardant devant nous cette sombre et sonore immensité; l’infini vu à travers des barreaux de prison, n’est-ce pas l’acte de toute notre vie?

Partis ce matin au petit jour du Carmel, nous avons marché jusqu’à la nuit pour traverser la longue et monotone plaine d’Esdrelon. Au printemps, nous dit-on , elle se couvre d’un tapis de verdure et retrouve sa grâce sous la parure des fleurs sauvages, les cyclamens, les lis, les jacinthes et les saponaires; mais à cette époque, «la fleur du Carmel est desséchée 5), rien ne vient distraire ou reposer l’œil dans cette vaste étendue de champs pelés aux teintes ocreuses, où se meurent les tiges roussàtres des chardons. Quelques Bédouins, agriculteurs ou pasteurs, suivant la saison, cultivent la plaine par endroits et y font pousser un peu de sésame. La maigre récolte est portée à Caïpha par de longues files de chameaux, « animaux difformes, gibbeux et onérifères » , au dire du bon frère Faber.

La rencontre de ces caravanes est aujourd’hui le seul incident de notre route. Je ne sais rien de

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ, gauche comme les silhouettes de ces grandes bêtes, vues de profil sur les lointains de l’horizon : on dirait les arches d’un pont ambulant. Ils se suivent sur une seule file, par troupes de quinze, vingt ou trente, séparés par des intervalles égaux , reliés les uns aux autres par une corde qui étreint leur mufle et agitant une clochette ; un petit âne les conduit, très-important et très-affairé. Le chameau de Syrie n’a pas la haute taille, les formes étoffées, le poil fourni, tirant sur le brun noir, de celui d’Asie Mineure : il est généralement étriqué, pelé, calleux, d’un roux blanchâtre; mais gardons-nous de le mépriser : c’est le philosophe des animaux. On le croit inepte, il n’est que résigné. Il a reconnu l’inutilité des révoltes; soumis à sa rude condition, il dédaigne les emportements stupides du cheval, l’entêtement stérile de l’âne. Il marche insouciamment, tirant sa grande langue, imprimant ses sabots dans le sable de la plaine ou les dalles friables de la montagne, reflétant dans son œil doux et contemplatif l’éternelle uniformité du désert. Il sait l’inanité des désespoirs et des colères contre la fatalité, qui est la plus forte; il la porte avec patience et courage, économisant ainsi des coups et des fatigues de surcroît. Cette acceptation méprisante de la destinée contre laquelle on ne peut rien n’est-elle pas une leçon de philosophie pratique qu’il nous donne à tous?

Le chemin serre de près la chaîne qui rattache le Carmel aux monts de Samarie, belles masses de rochers, bien découpées, séparées par des ravins profonds et sombres, revêtues de robustes forêts de chênes aux aspects alpestres : les aigles y planent en grand nombre, les ours et les sangliers habitent

leurs retraites comme au temps d’Elie et d’Elisée.

Singulières figures, celles de ces farouches prophètes, habitants des sommets et des cavernes, d’où ils sortaient inopinément pour aller tancer au fond de leurs palais les rois prévaricateurs ! L’histoire ne nous offre rien de comparable à ce pouvoir de l’éloquence et de l’austérité, qui représentait seul, dans l’absolutisme de l’État hébreu, ce que nous appellerions aujourd’hui le contrôle. Luttant sans relâche pour le maintien de leur influence religieuse et politique contre les compétiteurs qui cherchaient à se substituer à eux, ils étaient sans pitié dans la victoire : le plus fort et le mieux écouté n’avait pas de cesse qu’il n’eût fait massacrer les prophètes rivaux. Aux grandes époques du prophétisme, comme sous Elie et son successeur, ils font et défont les rois, guident les armées, traitent avec l’étranger, jettent des victimes au peuple, ordonnent toutes choses dans l’État, sans jamais essayer de détourner à leur profit l’apparence du pouvoir, dont ils ont la réalité ; puis, leur tâche finie, ils disparaissent soudain, comme ils sont apparus, dans un antre de la

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ, montagne, où le peuple enthousiaste cherche vainement leur trace perdue. Une tradition affaiblie de leur audace semble être restée à ces derviches musulmans qui sortaient parfois de leurs tckés pour réprimander durement les plus redoutés vizirs et même les califes tout-puissants.

Nous dépassons le champ de bataille historique de Mageddo, où Israël fut écrasé par les masses ienncs jetées sur l’Asie par Néchao. La plaine se rétrécit : à notre gauche s’effacent successivement les sommets du Thahor, du Petit-Hernion, de Gelboë et de Galaad, où les jeunes Juives pleuraient la virginité de la fille de Jephté.

Encore une vivante silhouette de Bédouin, cet aventurier que les hasards de la guerre firent juge en Israël. Fils naturel d’une courtisane, repoussé par ses frères de la maison paternelle, il avait été chercher fortune au bout de sa lance dans la Transjordanienne. Vaillant et audacieux, il réunit autour de lui un noyau de nomades et de bandits, viri inopes et Icitrocinantes, qui l’élurent pour chef. Une guerre ayant éclaté entre la tribu de Galaad et les Ammonites, ceux qui l’avaient chassé jadis vinrent le chercher pour son renom de bravoure et tentèrent de l’engager à leur solde. Le cheik posa ses conditions comme un condottiere milanais du seizième siècle : il demanda le principat, se le fit décerner et l’affermit par la victoire. Imbu des su-

perstitions étrangères au milieu desquelles s’était écoulée sa jeunesse, il se souvint un jour de bataille des sacrifices de Moloch, et fit un vœu contre nature qui lui coûta son unique enfant. Ainsi le chapitre des Juges, commencé comme une légende guerrière d’Antar, s’achève par la plus touchante des élégies.

Que d’autres noms fameux, que de souvenirs disparates se heurtent dans cette plaine d’Esdrelon, comme ont fait les armées qui de tout temps l’ont choisie pour champ de bataille : Saül et David, Jézabel et Nabolh, le Pharaon de Mageddo, le Christ et ses disciples, Guy de Lusignan et Saladin, enfin Junot, Kléber et Bonaparte ! Que de siècles, de bruit et de sang pour laisser tant de solitude et de silence dans ce vaste désert grisâtre ! A défaut de figures vivantes, ce sont ces figures mortes qui surgissent devant les yeux et viennent rompre l’ennui d’une pénible traite : neuf heures de cheval. Nous saluons avec joie nos tentes, qui nous attendent au village sans intérêt de Djénin. Elles sont dressées à l’entrée du cimetière et de loin se confondent avec les tombes, blanches comme elles sous leur enduit de chaux; seulement les unes sont là pour une nuit de douze heures et les autres pour la nuit éternelle.

ÎVaplouse, 8 décembre.

La plaine d’Esdrelon marque les limites de la

Galilée; de Djénin à Samarie, où une douzaine de

cabanes en pierres sèches et les ruines d’une belle église romane gardent seules le souvenir de la capitale d’Israël, nous cheminons dans des montagnes solitaires; n’étaient les plantations d’oliviers, rien n’en viendrait sauver la nudité.

Il n’est que la misère pour donner du prix aux pauvres choses : cet arbre au feuillage glauque et terne, qui ennuie et attriste dans nos pays accoutumés aux profusions de la verdure, devient ici, en l’absence d’autre végétation rivale, une gaieté et une parure inappréciables. Nous sommes en décembre, c’est le mois de la récolte ; des enfants aux trois quarts nus, perchés sur les branches, font pleuvoir les olives dans les couffes de paille que des femmes, droites et cambrées dans leurs chemises de cotonnade bleue, leur tendent avec des poses d’une noblesse incomparable. L’âme, qui vague en quête de pensées dans cet horizon vide, se reporte naturellement aux souvenirs du pays, aux scènes familières de la cueillette dans les champs aimés de la Provence; elle se prend à rêver de trouver le soir à l’étape le calendau la bûche de Noël, emplissant de sa flambée superbe l’âtre et la grand’salle où le nougat affriolant attend les ramasseuses revenues des pressoirs.

Une descente nous conduit, par une brusque transition, dans la vallée étroite et ombreuse, toute plantée de beaux arbres et de vergers, égayée par

les fraîches chansons d'un ruisseau, qui aboutit à Naplouse, entre les contre-forts des monts Ebal et Garizim. Nous campons dans un jardin, sous un dais de vénérables oliviers, sans apercevoir la ville, située en contre-haut dans les arbres, à l’étranglement du col que forment en se rejoignant les pentes des deux montagnes.

Il y a quatre mille ans, un vieux pâtre de Mésopotamie, poussé par la parole de Jéhovah, est venu planter sa tente de peaux de chèvre au même endroit, à cette place peut-être où s’élèvent les nôtres. Comme tout le reste, les lieux de campement sont fixés par une tradition immuable et fidèle en Orient. Aucune considération, aucune menace, ne pourraient empêcher nos moulires de dresser les tentes là où ils l’ont toujours fait, là où leurs pères leur ont appris à le faire. Chaque fois que nous avons voulu manifester notre préférence en faveur de tel ou tel site, ils nous ont toujours répondu d’un air étonné par cet argument sans réplique : « C’est l’endroit où l’on campe. » — Donc, ici ou près d’ici, sous les térébinthes de Sichem, dans le «Vallon illustre» ( Gen xii,.6), le patriarche, arrivant un soir comme nous, prit possession de la contrée de Chanaan, et entendit la promesse céleste qui l’assignait à sa postérité plus nombreuse que le sable de la mer. Quelle terre pourrait produire de semblables titres de noblesse? Comme on

se sent débile et chétif en face de pareils abîmes de temps et de pareils souvenirs !

Avant d’entrer dans la ville, nous sommes montés sur le faîte du Garizim, couvert de curieuses ruines. M. de Saulcy, toujours porté aux attributions reculées et merveilleuses, a voulu y voir les restes du temple ])àti par Sanaballète au retour de la captivité; cette hypothèse semble bien hasardée.

Nous redescendons dans le col où s’abrite Naplouse, et nous entrons par une massive porte voûtée dans la ville, assez considérable pour la Palestine, d’environ 8,000 âmes. De grandes et hautes maisons à plusieurs étages se serrent les unes contre les autres et surplombent les deux ou trois principales rues; les autres sont un dédale obscur et inextricable, disparaissant sous des voûtes sombres, surbaissées, voies souterraines d’aspect fort original. C’est en nous glissant dans ces couloirs ténébreux que nous arrivons à la synagogue samaritaine, la grande curiosité de Naplouse.

Par elle-même, cette synagogue n’a rien de remarquable : c’est une salle assez petite, blanchie à la chaux, ornée de quatre ou cinq lampes de verre et de quelques tapis ; mais on y montre le fameux Pentateuque samaritain, contemporain du schisme, à en croire ses lecteurs. Ce patriarche des livres est un vénérable volume de parchemin, enroulé sur lui-même comme ceux des anciens, plié

dans une précieuse étoffe de soie, enfermé dans une boîte de métal curieusement niellée, et couvert de caractères bizarres; ils appartiennent à un des anciens alphabets qui ont tour à tour servi de signes à la langue hébraïque et au dialecte samaritain. En réalité, cette copie d’un texte antérieur à Jésus-Christ remonte aux premiers siècles de notre ère : peu de manuscrits pourraient produire de pareils quartiers.

A côté de la synagogue, dans une petite cave encombrée de livres, habite lame de ce lieu, le Quasimodo de ce temple, le pontife de la religion samaritaine. Ce beau vieillard, à opulente barbe blanche, vêtu d’une riche robe de soie jaune sous la lévite de lin que les fidèles endossent avant de prier, est accroupi sur un divan dans son antre, et psalmodie le livre saint ; il ferait un superbe pendant au vieux Turc que nous avons aperçu lisant le Coran, dans une maison de Damas. 11 faut venir en Orient pour retrouver de ces fantastiques Rembrandt en chair et en os. — Le grand prêtre répond obligeamment aux questions que nous lui faisons sur sa secte par l’intermédiaire de notre drogman.

On sait que les Samaritains ou Couthéens, comme

les appelaient les Juifs, sont descendus de ces colons

babyloniens de Couth et de Sépharvaïm que Salma-

nassar envoya en Samarie pour repeupler le pays

après la captivité dTçraël. Ils embrassèrent la loi

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ, moscïque, tout en y mêlant pendant longtemps le culte de leurs dieux nationaux. Repoussés par les Juifs, lorsqu’ils voulurent s’unir à eux pour rebâtir le temple, ils élevèrent sur le mont Garizim un sanctuaire rival de celui de Sion et rejetèrent tous les livres canoniques à l’exception du Pentateuque. Cette secte, le plus frappant exemple de l’immobilité religieuse, s’est conservée jusqu’à nous telle qu’elle s’est constituée il y a deux mille cinq cents ans. Elle continue à célébrer la Pâque sur la montagne sacrée. Le grand rabbin nous apprend que le pontificat est héréditaire dans sa famille, issue, à l’en croire, du lévite Aaron. On se rappelle quelle a été de tout temps la baine des Juifs contre les

Samaritains : l’Evangile en atteste la persistance. Les fidèles que nous voyons prier à la synagogue dans leurs tuniques blanches n’ont aucun des traits caractéristiques de l’immuable type hébreu.

C’est un des faits les plus curieux de l’histoire religieuse, une des exceptions aux lois générales les plus dignes de méditation, que l’intrusion de cet élément étranger dans la famille mosaïque, si fermée et si exclusive. L’aversion des fils légitimes empêchait ces nouveaux venus de se fondre complètement dans le courant hébraïque. On devait s’attendre à voir le dogme s’altérer et se transformer entre leurs mains, suivant la pente de leur esprit national et de leurs croyances antérieures; bien au

contraire, ils l’isolent et l’immobilisent avec une fidélité plus jalouse que les gardiens attitrés euxmêmes. Tandis que chez ces derniers le développement du prophétisme vient compléter l’institution mosaïque, les néophytes limitent toute révélation à la parole du fondateur; pour ces étonnants esprits, l’horloge de l’humanité s’est arrêtée à l’heure du passage du Jourdain, tout le mouvement intellectuel depuis trois mille ans est non avenu. Auprès d’eux et à leur sens, le Juif immobile, figé dans sa doctrine et dans son espérance mortes, est un progressiste et un novateur. iYotez qu’il ne s’agit pas ici d’un peuple, si petit qu’on le suppose, chez lequel un ensemble de traditions, d’exigences politiques et sociales, contribue à maintenir le faisceau des institutions religieuses, ni d’une immense fédération d’esprits de même famille, d’une franc-maçonnerie universelle, comme celle des Juifs modernes. La secte couthéenne est une épave : on compte tout au plus aujourd’hui cent cinquante Samaritains à Naplouse. Pourtant ce débris sans raison d’être apparente s’est maintenu réfractaire à toute assimilation avec les forces religieuses qui l’ont englobé, les Perses, qui lui apportaient les séductions d’un culte de famille, les Hébreux, les chrétiens, les musulmans; ceux de nos petits-neveux qui, dans des temps éloignés, passeront ici avec des conceptions sans doute bien différentes des nôtres sur

toutes les choses de la pensée, verront encore les mêmes fidèles, inclinés avec les mêmes pratiques sur le même livre aux caractères mystérieux. Pays d'incessantes surprises morales, où tout se plaît à renverser les systèmes laborieusement échafaudés par notre pauvre sagesse !

Un des cheiks nous mène chez lui, dans une petite chambre fort proprette située, suivant la coutume antique, sur la terrasse de la maison. Bien que les femmes de ia tribu ne se montrent pas en public, il consent à nous présenter la sienne pour nous faire admirer la toilette traditionnelle et l’opulente coiffure d’amulettes et de sequins, pendants au bout des nattes tressées, dont les Samaritaines ont conservé l’usage. Ua jeune femme, peinte comme une idole et roide sous tous ses ornements, rit de bon cœur de notre étonnement.

En quittant le quartier de celte secte bizarre, nous remarquons devant la mosquée de Naplouse un portail ogival d’ornementation romane; le linteau et le tympan portent sur des colonnettes en spirale : c’est le seul reste de l’église des croisés.

A la sortie de la ville ainsi qu’à l’entrée, une foule lamentable et hideuse nous demande l’aumône en nous tendant des mains déformées : ce sont les lépreux. L’horrible maladie biblique s’est perpétuée à Naplouse, à Jérusalem, dans deux ou trois villes de Palestine. Comme dans l’ancienne loi, ces

pauvres réprouvés errent à la porte des cités, parqués dans des huttes maudites et vivant de charités. Un d’entre eux, un vieillard blanchi et tout rongé par la terrible contagion, tient sur ses genoux une adorable petite fille de six à huit ans. On sait que la lèpre épargne l’enfant et ne se déclare chez lui qu’à son adolescence. C’est un tableau triste à pleurer quand on pense à ce que sera dans dix ans cette ravissante créature. Je remets à l’enfant une piécette d’argent; ses grands yeux, que voilera bientôt une taie sanglante, brillent de plaisir; elle court toute joyeuse au vieil aveugle et frappe dans ses mains en lui criant : Bakchich ! hakchicli ! Et de sauter, et de sourire, ignorante et insouciante de l’affreux avenir qui pèse sur elle. Le vieillard, lui aussi, en reprenant sa fille dans ses bras étiques, retrouve un triste sourire sur sa face convulsée, où deux ulcères remplacent les yeux absents.

Nous sortons de Naplouse en nous dirigeant vers le sud, après nous être arrêtés à une demi-lieue de la ville, dans le champ et au puits de Jacob. C’est sur cette margelle de pierre que Jésus s'est assis un jour, à cette heure de midi, las comme nous de la chaleur et de la route, pour enseigner à la Samaritaine comment les races nouvelles devaient adorer en esprit et en vérité.

Jérusalem, Màr-Saba, 11 décembre.

Il faut deux petites journées de Naplouse pour gagner Jérusalem à travers les montagnes de Judée. Plus on approche, plus la solitude se fait funèbre et lamentable ; il semble qu’une puissance intelligente veuille par de pareils spectacles préparer Pâme au recueillement et à la tristesse. Enfin notre guide nous montre un dernier col de la chaîne. « El-Quouds, El-Ououds», nous dit-il. C’est le nom arabe de Jérusalem. Il me prend un frisson d’impatience et d’émotion. Je lance mon cheval à toute bride dans les pierres trébuchantes en fouillant des éperons les flancs de la pauvre bête ; pantelante et épuisée, elle vient s’arrêter d’elle-même sur la crête.

Au-dessous de moi, dans un entonnoir formé par les montagnes, un plateau inégal, mais régulièrement incliné du sud-ouest au nord-est, descend des hauteurs qui courent vers Jaffa jusqu’au fond du ravin de Cédron et se redresse brusquement par une colline, qui est le mont des Oliviers; il va mourir au sud, dans la gorge d’Hinnôm, qui coupe à angle droit celle du Cédron ou de Josaphat. Au delà, le mont du Scandale se rattache aux élévations de terrain qui bornent l’horizon. Pas d’eau, pas de végétation, aucune trace de vie dans ces vallées poussiéreuses et consternées; seul, le mont des

Oliviers arrête le regard par quelques taches de verdure pâle et sobre, comme il convient à un cimetière. Dans le triangle compris entre les deux ravins, sur les pentes abruptes et les petits monticules du plateau, une ville assombrie, terne et singulière, relevée par quelques dômes noirs, apparaît distinctement dans son enceinte de hautes murailles. L’œil y discerne tout d’abord une large coupole, isolée au milieu d’une plate-forme vide, surplombant le ravin de l’est; c’est la mosquée d’Omar, l’ancien Temple, sur le Moriah. Plus haut, deux dômes inégaux tranchent sur l’uniformité des toits en terrasse : c’est le Saint-Sépulcre. A l’extrémité ouest, sur les hauteurs du mont Sion, la tour massive de David domine l’enceinte.

Mais comment faire comprendre à qui ne l’a pas ressenti le caractère d’indicible tristesse qui relie tous ces détails, comme la note dominante d’un tableau, et saisit dès le premier regard? Chaque pierre de ce paysage sue la tristesse : la ville et ses entours semblent étouffés sous un uniforme linceul gris. Aucun des bruits, des mouvements, des signes de vie qui annoncent l’approche des centres habités ne s’en échappe; on dirait un immense couvent, mieux encore une agglomération de tombeaux, plutôt qu’une réunion d’êtres vivants. On se la figure involontairement bâtie de ruines et de cendres cimentées avec des larmes, on pense à ces

« cités dolentes » veuves d’espérance et de lumière, faites de vaines apparences et d’ombres silencieuses, que Dante a rencontrées dans le voyage infernal, à celte terre effrayante du rêve de Job, « terre obscure et couverte des vapeurs de la mort, terre de misères et de ténèbres, d’où l’ordre est banni, où habitent l’ombre de la mort, le cbaos et la sempiternelle horreur».

Notre petite troupe me rejoint et s’arrête, elle aussi, avec un même cri, comme les guerriers du Tasse :

Gerusalemme unanimi salutano.

Nous descendons la colline et rejoignons à la porte de Damas les murailles, que nous contournons pour aller camper dans un champ contre la route de Jaffa. Je dois confesser ici, pour être véridique, que de rudes désillusions attendent le pèlerin dans ce faubourg. Sa tente est adossée au a Café du Jourdain » , où des Grecs jouent au billard et discutent bruyamment la politique locale. Il ne faut rien moins, pour lui faire oublier ce dur rappel au temps présent, que le passage des fidèles venus de tous les points cardinaux, des mougiks descendant de l’hospice russe et traînant au Saint-Sépulcre leurs longues lévites, des lépreux se lamentant en chœur aux portes de la ville.

Cette nuit encore nous resterons sous nos tentes,

et nous aurons le courage de retenir nos curiosités si fortement éveillées : nous voulons profiter du beau temps qui nous favorise, de notre caravane tout organisée, pour faire le petit voyage de la mer Morte, du Jourdain et de Jéricho. Nous avons traité avec le cheik de la tribu de Fellàhins, qui habite la vallée du Jourdain et s’arroge sur ce pays une suzeraineté que les voyageurs doivent reconnaître en s’adjoignant pour escorte, moyennant une modique rétribution, quelques-uns de ses cavaliers. Le cheik nous donne son fils, un jeune homme aux traits fins et doux, mais inintelligents ; il paraît fort épris d’un fusil Lefaucheux de pacotille que lui a donné sa dernière pratique, un principicuîe allemand. On peut se fier à ces Arabes : le marché passé avec eux est toujours aussi sacré (leur intérêt en est le meilleur garant) que leur autorité sur la tribu est incontestée. Sous leur conduite, nous nous acheminons vers Bethléem, distant d’une heure de Jérusalem, et où nous ne faisons que passer, comptant y revenir à loisir durant notre séjour dans cette ville.

La route qui conduit en une demi-journée du village de la Nativité au couvent grec de Màr-Saba, où nous allons coucher, est d’une étrangeté lugubre qui annonce les approches de la terre et de la mer de malédiction. Elle court sur des montagnes de calcaire marneux, par des sentiers en corniche au flanc des précipices, et nous livre des échappées de

nie plus étendues, à mesure que nous avançons, sur quelque coin du lac Asphaltite. De ce côté du bassin, le regard ne trouve devant lui jusqu’à l’horizon qu’une mer de sable pierreux figée dans quelque tempête terrestre, un chaos de montagnes sans ordre, sans plan, sans stratifications régulières, pyramides inégales épaulées au hasard les unes contre les autres. Ce paysage de vagues solidifiées donne la sensation invincible d’une formation en dehors t es lois lentes et habituelles de groupement. Sur toute cette surface bouleversée, pas une place verte, pas un indice de vie végétale ou animale : le « passereau de la solitude « du Psalmiste y mourrait faute d’un brin d’herbe à dévorer. Les arides collines de Judée que nous avons traversées jusqu’ici, avec leurs chardons, leurs broussailles et leurs rares oliviers, étaient des vergers en comparaison des déserts de Màr-Saba et d’Engaddi. C’est la désolation à son dernier degré d’horreur et de majesté. Le soleil brûle ces mornes avec une telle violence, malgré la saison, que la lumière, cette seule joie des terres arides, y devient presque une souffrance. Ici l’on comprend toute la parole du psaume : Soient fecit in potestatem diei, Il a donné au soleil puissance sur le jour. Pour toute distraction, nous apercevons dans un ravin les tentes noires de la tribu de notre cheik, des Bédouins Fellâhins, dignes habitants de ces sinistres domaines.

De l’autre côté de la mer Morte, la ligne horizontale des montagnes transjordaniennes détache durement sur le ciel les arêtes rigoureusement nivelées de sa longue table. La chaîne se déroule comme un ruban sans fin sur le double fond bleu de l’eau et du ciel qu’elle coupe par le bas et par le haut de deux traits parallèles tirés au crayon noir; rien ne ressemble à l’apparition, entre les deux calmes firmaments, de cette bande sombre, âpre, tourmentée, crispée par une main de colère, sillonnée de wadis et de fissures, se tordant désespérément entre les deux lignes inflexibles.

Au moment où ce singulier paysage acquiert toute son intensité d’horreur, les tours de Alàr- Saba surgissent dans une gorge au-dessous de nous. Comment rendre l’impression produite par l’apparition de l’étonnant monastère ? Dans le ravin profond et tari du Cédron, entre deux hautes tours, restes de quelque forteresse romaine, derrière d’épais remparts, protection nécessaire contre les nomades, s’étage et s’accroche au roc, dont il ne se distingue pas par sa couleur, tout un monde de constructions sans suite, chapelles, chambres, corridors, escaliers, où la bâtisse de pierre s’interrompt sans cesse pour faire place à des grottes, à des cavernes, et reprend pour les continuer. On monte, on descend mille fois dans ce labyrinthe inégal, à travers des jardinets suspendus, des cel-

Iules creusées dans le rocher, où les moines sont nichés à diverses hauteurs, comme un vol de pigeons, des chapelles consacrées à de saints ermites, magnifiquement ornées de dons précieux et de vieux icônes byzantins. Pas d’autre végétation dans cette vaste enceinte et dans tout son horizon que le célèbre palmier de saint Saha et deux à trois plants de grenadiers venus à grand’peine dans quelques pouces de terre rapportée; partout la pierre, jaune quand le soleil l’illumine, blanche quand il disparaît, comme à cette heure. Entre les deux poternes étroites, aux lourdes portes de fer, qui donnent accès après de longs pourparlers dans la forteresse monacale, une source vive jaillit de cette roche brûlée et alimente le couvent par un miracle dû à 1 a prière du saint fondateur, suivant les caloyers.

Nous nous accoudons sur la grande plate-forme pour embrasser l’ensemble. Devant nous, la montagne opposée, sauvage, déchirée, taillée à pic sur le lit toujours tari du Cédron, qui se creuse à plusieurs centaines de pieds en abîme; derrière nous, des terrasses qui surplombent, sans que le regard puisse jamais rencontrer la dernière, jusqu’au sommet des tours. En levant les yeux, nous apercevons sur nos têtes, à chaque arête de rocher, des moines en prière, d’autres qui travaillent sur leurs portes ou donnent à manger à quelques oiseaux. On

croit voir un de ces tableaux des vieux maîtres trécentistes qui rendent les scènes de la vie ascétique dans la Thébaïde. Les lieux et les mœurs se sont en effet conservés tels qu’ils étaient à cette époque florissante du monachisme, quand le fondateur vint installer ici son ordre, vers la fin du cinquième siècle. Saint Saba était un vaillant docteur de l’Église orientale, qui avait passé de longues années à combattre les monopbysites et autres hérésiarques. Ln jour, las de ces déboires qu’on amasse dans la lutte contre les hommes et contre les idées, il quitta la chaire, se fit ermite, et vint s’établir dans ce désert, entre la fontaine et le palmier surgis à sa prière, avec les lions qui vivaient familièrement près de lui. De nombreux disciples se groupèrent sur le tombeau du pieux solitaire, et leur ordre est resté vivace et vénéré jusqu’à nos jours, où il relève de l’évêque de Pétra.

S’il faut une rare trempe d’âme pour se cloîtrer au Carmel, qui n’est que grand et solennel, qu’est-ce donc de cette Thébaïde, qui réalise l’idéal de l’horreur dans la nature, du sépulcre anticipé ? Dire adieu pour toujours même aux arbres, à la verdure, à l’eau, aux innocents dons de Dieu, vivre dans ce creux de rocher au-dessus de l’abîme, dans sa désolation mystérieuse et son vide silencieux ! Le vertige vous prend rien que de penser à un aussi effrayant renoncement, à une pareille assimilation

VOYAGE AUX TAYS DU PASSÉ, de l'homme à la pierre, désormais sa seule compagne et son unique spectacle.

Cependant ces caloyers grecs ne sont que de braves créatures végétatives, rien moins que des ascètes : ils semblent fort dégénérés depuis leur fondateur, qui vivait dans ces grottes avec les lions, depuis leurs prédécesseurs du sixième siècle, qui périrent, lors de l’invasion de Kbosroës, en défendant Mâr-Saba contre les Perses, et dont en nous montre dans une chapelle l’ossuaire, gardé par les portraits des vieux igoumènes et les grands saints d’argent relevé de l’iconostase.

Nous campons sur le plateau, derrière le couvent. Ce soir, la lune se lève entre les deux tours, sur les montagnes de la mer Maudite, et éclaire ces solitudes prophétiques de la triste lumière qui leur sied. Le sondes cloches nocturnes descend par larges nappes traînantes dans les gorges voisines. Nos Bédouins se chauffent dans une carrière à un grand feu dont la flamme promène des reflets fantastiques sur leurs abciyes aux raies noires et blanches, sur leurs fronts et leurs membres d’acier bruni.

La mer Morte, le Jourdain, Jéricho, 13 déc embre.

Nous avons quitté au jour naissant la gorge de Màr-Saba et le ravin du Cédron, bien nommé par les Arabes Nahr-en-Ncir, Torrent du feu. Nous des-

cendons du dernier plateau au bord du lac par le lit desséché d’un wadi où la verdure tente un suprême effort pour reparaître : des roseaux, des tamaris, des fougères en fleur d’une variété charmante, aux. frissonnantes aigrettes blanches et roses toutes pâles de sel, charment le regard déshabitué de ce luxe. Quelques perdrix rouges partent à tire-d’aile devant nous.

Nous perdons ici un des nôtres, entraîné à leur poursuite. C’est un de ces pauvres chiens errants qui pullulent dans les villes arabes et s’attachent parfois aux caravanes, alléchés par la réjouissante odeur du fourneau. Celui-ci s’était associé à nos destins à Naplouse ; d’humeur aventureuse et d’esprit subtil, il avait sans doute longuement réfléchi sur les misères de son existence passée, comparées aux promesses éblouissantes de notre cantine, avant de prendre un de ces grands partis qui décident de toute une vie. Le matin de notre départ, il avait dit délibérément adieu à la rue natale, et depuis il suivait fidèlement ses maîtres d’adoption, payant nos soins chaque nuit par une garde vigilante. Nous l’avions baptisé du nom de Sichem en souvenir de la ville biblique, et nous ten ions beaucoup à garder ce compagnon de hasard. Nous l’appelons en vain ; égaré dans le wadi, le pauvre Sichem ne revient pas; il sera certainement mort de soif près des flots empoisonnés.

A quelques toises du bord, la végétation disparaît. La sérénité du ciel d’airain qui nous éclaire depuis Beyrouth s’est démentie pour la première fois : de lourds nuages courent sur toute la vallée, chassés par un vent violent, et nous crachent au visage des rafales de pluie âcre, pompée dans les vapeurs malsaines du lac. Une véritable tempête balaye le bassin, soulevant à grand’peine les flots pesants et glauques de l’étang de bitume, qui roulent les uns sur les autres une écume terreuse et rejettent à nos pieds les troncs d’arbres apportés par le Jourdain, calcinés et blanchis comme des squelettes végétaux. Derrière nous, une plage de sable, brillant d’une croûte salée et cristalline, court parallèlement au fleuve durant plusieurs kilomètres jusqu’au désert de Juda. Partout, dans la plaine et sur la montagne, le silence, l’absence de vie, la malédiction écrite sur ce coin de terre, je ne sais quoi de pesant, de lépreux, de formidable et d’unique. La Bible l’a bien nommée, la a mer de la Solitude » .

Nous ramassons sur la grève plusieurs de ces cailloux corrodés où le bitume incrusté dans la marne blanche forme de bizarres dessins. Le mauvais temps nous empêche de nous baigner : nous ne pouvons que goûter cette eau viciée pour en constater la saveur caustique et insupportable. L’écume sulfureuse verdit nos bottes et rouille

nos armes; sur la peau, elle laisse un enduit gluant qui ne se détache qu’à grand’peine.

Il ne saurait entrer dans le cadre de ces souvenirs, qui vont redisant à leur fantaisie des impressions personnelles, de reproduire ici toutes les observations tant de fois faites et bien faites sur le lac Aspbalti te, les propriétés funestes de son eau, l’analyse des parties qui la composent, la constitution géologique de ses rives. Je me hasarderai encore moins à discuter les nombreuses hypothèses mises en avant pour expliquer scientifiquement le phénomène qui a fait de la vallée du Jourdain, peut-être riante et fertile au temps des patriarches, ce lac désolé.

Nous nous éloignons de ce théâtre extraordinaire des vengeances célestes pour aller retrouver au Jourdain des scènes plus douces. Le galop de nos chevaux nous porte en une heure, dans le sable aux efflorescences salines, jusqu’à un gué du fleuve, à quelques kilomètres en amont de son embouchure, où la tradition place le passage des Hébreux et le baptême de Jésus. Le Jourdain, qui serait une rivière de troisième grandeur chez nous, court dans une large tranchée sablonneuse, au milieu d’une oasis de roseaux, de joncs, de tamaris, de saules, de mimosas, d’arbustes aux feuilles élégantes et tendres dont le nom m’est inconnu. 11 roule sur un

lit peu profond une eau bourbeuse, attiédie et

troublée daus les marais de Huleli et le lac de Tibériade, depuis la grotte de Banias où nous l’avons bue à sa source glacée. Il a subi la loi de toute haute destinée, ce ruisseau de Dan que nous avons vu naître là-bas, au pied de l’Hermon, inconnu et sauvage, puisant son eau vierge aux nappes mystérieuses de la montagne. Depuis il a traversé les mers et les campagnes, il s’est fait une histoire illustre et poétique et commande la vénération des hommes ; mais à ce prix le flot bleu qui reflétait les choses du ciel a perdu sa limpidité, il a ramassé dans sa gloire la vase et le limon. Cette boue jaunâtre et attristée, qu’il traîne à regret au gouffre où elle va disparaître, vaut-elle, toute fameuse qu’elle est, la jeune grâce et l’espoir de la source sous les platanes qui se précipitait dans les vallées vers les horizons sans limites?

Du moins elle arrête la pensée et entraîne le respect. Je ne sais rien de plus mélancolique que tous ces grands et touchants souvenirs oubliés par l'histoire sur ces rives solitaires, dans ces maquis où habitent seuls les sangliers, dont nous apercevons les foulées récentes sur les roseaux, et les Bédouins pillards qui s’y cachent en descendant des montagnes transjordaniennes. Le Jourdain a eu la fortune de servir de point de ralliement à ces douleurs patriotiques dont le peuple hébreu possède au plus haut degré le sens et l’expression, d’inspirer ces

élégies nationales qui sont une des plus hautes branches de la poésie antique. C’est lui, le torrent: de la vallée de Juda, qu’Israël exilé pleurait si amèrement au bord des beaux fleuves de Babylone, lut qu’il revoyait sans cesse dans les mirages des sables

d’Egypte et de Mésopotamie. En Orient, on pourrait dire l’eau natale, mieux que la terre natale. A l’homme du désert, la terre est partout uniforme et souvent marâtre, l’eau est toujours bienfaisante ; les souvenirs lointains et attristés lui reviennent de préférence avec la mélancolie plus pénétrante qui s’attache à cet élément. En dehors même de la renommée que lui a faite la poésie hébraïque, le Jourdain, dont l’éducation première nous a rendu le nom aussi familier que ceux des fleuves de la patrie, rappelle au voyageur qui l’aborde au terme d’un long pèlerinage bien des émotions associées. Nul ne s’est assis au bord du torrent biblique, eu lisant les élégies de la captivité, sans voir bientôt succéder à ces images étrangères des images plus connues, sans voir courir dans quelque chère vallée une petite rivière aux méandres ombreux, dessinés par un dais de brumes bleuâtres; ces brumes lentement acheminées qui montent de l’eau par les matins d’octobre, toile complaisante où l'imagination a tant de fois incarné les rêves de seize ans. Ainsi l’homme, éternel mécontent, en buvant an fleuve sacré qu’il a tant de fois désiré et qu’il est

venu chercher à grand’peine, donne un soupir au

flot lointain qui bat la porte désertée.

Nous sortons du lit de verdure pour rentrer dans le désert de Juda. Les palmiers qui couvraient ce jardin de la Syrie, au témoignage des auteurs anciens, de forets comparables à celles d’Afrique, ont disparu depuis une époque fort reculée. Sur l’emplacement de Jéricho, une tour arabe, haut donjon carré, garde quelques tentes de peaux de chèvre, quelques cabanes de branchages; des bachi-bozouks déguenillés, de mine aussi louche que les Bédouins qu’ils surveillent, y tiennent garnison. C’est ici que notre drogman nous dit un mot épique, qui résume les idées de l’Orient en matière de voirie. Comme il fait passer nos bêtes dans un champ d’orge, égaré là par hasard, nous manifestons quelques scrupules de conscience : «Oh ! cela ne fait rien, dit-il, seulement cette année on a cultivé la route ! «

Nous allons camper à une demi-lieue plus au

nord, au bord de la fontaine d’Elisée. Dans ce site gracieux, une petite forêt en miniature d’acacias et d’arbustes épineux, que les Arabes appellent douais ou nabkas, masque d’un voile riant les solitudes de Juda et de Moab. Le ruisseau qui s’échappe d’un bassin naturel fait aussitôt sourire la verdure, les lianes et les herbes; les mignonnes tourterelles de Syrie, au plumage gris cendré relevé d’un collier brun, l’emplissent de vie et de bruit; à la nuit qui

monte dans le ciel redevenu serein, les grillons et les rainettes se mettent à chanter entre les pierres humides, et nous donnent l’illusion du printemps revenu.

Un bivouac de Fellâhins est pittoresquement placé derrière nous, sous les arches ruinées d’un aqueduc qui s’enlève en vigueur à la lueur de leurs foyers. Sur un ordre de notre cheik, une vingtaine de ces nomades viennent danser devant nos tentes le pas du sabre. Les hommes se tiennent par les bras avec des contorsions de hanches et fléchissent sur les jarrets en s’accompagnant d’éclats de voix gutturaux et monotones. Le coryphée brandit un large yatagan affilé et fait reculer ou avancer les danseurs en les menaçant de son arme suivant les figures. Pour nous faire honneur, il court sur nous et nous frôle le visage du fil de sa lame avec des gestes de sauvage : de longues dents blanches, des prunelles de fauve brillent seules dans le rire de cette face basanée, écrasée et bestiale comme celle d’un nègre. Avec ses postures féroces, sa physionomie qui trahit les instincts sanglants réveillés chez lui par ce jeu, mon Bédouin me rappelle l’esclave marocain de Régnault dans cette étrange toile qui a nom V Exécution à Tanger.

Ce ballet improvisé en vaut bien un autre. Les hommes, uniformément drapés dans leurs grands manteaux striés de noi* et de blanc, passent et re-

passent comme des ombres dans la flamme du feu de doum qu’ils ont allumé sur la colline. La lune éclaire un décor tel qu’aucune scène n’en montrera jamais, rendant toute leur valeur aux grandes lignes des plans successifs : le lac de verdure de Jéricho, les déserts de Juda et d’Engaddi, le mur sombre des montagnes de Moab fermant tout l’horizon du nord au sud, jusqu’à sa chute dans la mer Asphaltite, dont les reflets métalliques miroitent au loin par intervalles.

Je savoure délicieusement la poésie pénétrante de ces mœurs entrevues, de cette terre mystérieuse, en écoutant l’assourdissant vacarme des chacals rôdant par bandes invisibles dans les halliers de la source. Demain matin, tandis que nous monterons à cheval pour rentrer à Jérusalem, nos moukres rouleront nos tentes comme d’habitude, et ce sera pour la dernière lois. Nous ne les regarderons pas faire sans un serrement de cœur. Que de saines joies ensevelies dans les replis de ces pauvres toiles, que nos regards fatigués ne chercheront plus le soir à l’horizon des plaines parcourues !

Hébron, 22-23 décembre.

Après quelques jours de repos à Jérusalem, nous nous laissons tenter par une excursion à Hébron. C’est une longue et fatigante traite de huit heures

de cheval; mais nous devons bien cet hommage au tombeau d'Abraham. D’ailleurs cette ville exerce sur l’imagination la double fascination du lointain dans le temps et dans l’espace ; placée à l’extrémité de la Palestine et à la limite des solitudes arabiques, comme un port sur le désert, suffisamment préservée du touriste, elle se rattache aux souvenirs les plus reculés de l’histoire, aux premiers vagissements de l’humanité.

Le consul de France, qui veut bien être des nôtres, nous offre le secours de ses tentes et de ses gens; on organise la petite caravane, et nous partons de grand matin pour aller déjeuner au couvent de Bethléem : après une nouvelle visite à la basilique et à la grotte, nous repartons pour nous arrêter aux Vasques de Salomon, à une heure de Bethléem. Ce sont trois immenses réservoirs, étagés dans une vallée en pente, et qui alimentaient d’eau Jérusalem au moyen d’un aqueduc aujourd’hui rompu en maint endroit et hors de service. Une tradition invétérée rattache à ce lieu toutes les légendes poétiques du cycle salomonien qui nous est transmis par le Cantique des cantiques, Y Ecclésiaste et la Sagesse. Ici étaient la « Fontaine scellée » , le « Jardin fermé», les vignes et les vergers arrosés par les piscines, les parterres de lis, de safran et de cinnamome que venait respirer la Sulamite en écoutant les conseils languissants des tourterelles, toutes

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ ces retraites mystérieuses et fleuries, tout ce luxe délicat dont le grand roi avait fait, suivant la phrase charmante du Cantique > «un tapis d’amour pour les filles de Jérusalem « .

Singulière ironie de la légende, qui est venue placer dans cette gorge des tableaux riants et des images de volupté ! C’est aujourd’hui, comme toute la route de Bethléem à Hébron, le site le plus âpre et le plus sauvage, la solitude la plus désespérée que nous ayons peut-être traversée dans toutes nos courses de Palestine ; à ce point que les sévères montagnes de Moab, vêtues du moins de leur belle lumière rose, et sur lesquelles on a de fréquentes échappées par les échancrures des ravins, font un repoussoir presque riant à ce paysage. Comment croire que ce rocher exaspéré ait jamais porté des moissons et des fleurs? Faut-il penser que cette terre, qui semble défier aujourd’hui tout effort du travail humain, s’est faite complice de l’abandon céleste, et a totalement modifié ses conditions essentielles ? Ou faut-il plutôt tenir compte des règles d’optique qui doivent toujours nous guider dans l’appréciation des hyperboles orientales ?

A la fin du jour, le paysage s’humanise, la vigne commence à ramper sur des terrasses étagées qu’elle étreint de ses mille bras crochus, des maisons se détachent sur le velours des orges naissantes, des clôtures et de beaux bouquets d’oliviers descendent

jusqu’à la route. Des vrilles de fumée bleuâtre, perçant le fond du ciel envahi par les ombres du crépuscule, nous annoncent la vénérable Hébron, une

des rares villes dont l’Ecriture poursuit l’histoire jusque dans la nuit des temps fabuleux. Les Enacim, les géants nés du commerce des anges et des filles de Caïn, l’habitaient alors; elle passa ensuite aux Chananéens, qui l’appelèrent Kiriath-Arba. Ils y virent un jour arriver le berger chaldéen qui planta sa tente sous les térébinthes de Mambré, et acheta pour 400 sicles d’argent le double caveau d’Ephron, où il ensevelit sa femme Sara en attendant d’y venir reposer lui-même. Josué constate expressément qu’Hébron «fut fondée sept ans avant

Tanis, ville d’Egypte». Au moyen âge, la croyance

dans un champ de terre rouge, proche du tombeau d’Abraham : les pèlerins venaient admirer ce berceau de l’humanité et recueillir les indulgences qui y étaient attachées en achetant du propriétaire sarrasin un peu du limon dont avait été formé le premier homme. Le frère Faber prend soin de nous avertir à ce propos dans Y Evagatorium qu’Adam, dont la création tomba le 25 mars de l’an 1, «était un géant colossal, très-beau, très-docte en tous arts libéraux, nommément en astrologie, géométrie, musique, grammaire et rhétorique». Le digne historiographe nous promène longuement dans la caverne

voisine, où le père de la famille humaine aurait mis pour la première fois en pratique le précepte que lui avait donné son Créateur dans l’intérêt de cette famille.

Quoi qu’il en soit des indications lointaines du Pentateuque, grossies de ces naïves légendes, la sépulture des Abrahamides, attestée par une tradition continue et authentique depuis Moïse, est un titre de noblesse suffisant pour Hébron. Aussi l’aïeule des cités juives n’a-t-elle jamais pu se mettre au pas de la civilisation. En dehors de tout mouvement européen, à peine visitée de loin en loin par de rares pèlerins, elle a gardé une physionomie foncièrement orientale, c’est-à-dire, il faut bien se l'avouer, la saleté, la misère, l’absence de tout bien-être, de tout essor industriel. Assez considérable en apparence pour sa population de cinq à six mille âmes, elle se partage en trois quartiers, pittoresquement perchés sur trois collines adjacentes; du pied des minarets aigus qui pyramident sur ces sommets pendent des grappes de maisons grimpant les unes sur les autres, auxquelles l’absence de toits donne un aspect inachevé et abandonné.

Le seul monument d'Hébron est la mosquée qui renferme la grotte deMacphéla, tombeau d’Abraham et de ses premiers descendants. Cette attribution concorde rigoureusement avec les données, assez

sommaires, il est vrai, fournies par la Bible. L’ancienne basilique, sœur de celles d’El-Aksa et de Bethléem, appropriée au culte musulman, est dérobée aux regards profanes par une enceinte rectangulaire de belles murailles de 15 à 20 mètres de haut, d’appareil hérodien comme les soubassements des murs de Jérusalem , à contre-forts saillants et symétriques; mais le voyageur ne peut qu’en faire le tour et admirer dans la disposition de ces matériaux gigantesques un des plus beaux spécimens de cetlepériode architecturale. Le fanatisme musulman ne permet à aucun chrétien l’entrée de la mosquée. Hébron est une ville sainte pour le mahométan, qui révère El-Khalil , le patriarche hébreu, presque à l’égal du Prophète; même avec une autorisation du gouvernement turc, on s’exposerait à être mis en pièces par la population, si l’on essayait de pénétrer dans l’intérieur. Le prince de Galles, venu ici il y a quelques années avec un firman en règle, dut renoncer à s’en servir devant l’attitude menaçante

des habitants.

On doit donc accepter sous bénéfice d’inventaire les relations conjecturales qui ont décrit la mosquée et la grotte des Tombeaux. Je ne me plains pas pour ma part de cette prohibition; elle permet à Pimagination de parer le sanctuaire, qu’un imam vous fait regarder avec r espect par une fente du mur, de toutes les séductions du mystère, de tous les

trésors de la légende; du jour où l’on pourrait en franchir le seuil, on n’y trouverait sans doute que la réalité nue et insignifiante des lieux saints de l’islam, qui n’ont en général d'autre merveille qu’un souvenir plus ou moins autorisé.

On nous avait parlé des verreries d’Hébron, où se fabriquent tous les bracelets et les ornements des femmes de la Judée; nous trouvons dans une cave obscure des Arabes qui soufflent au moyen d’un outillage primitif ces grossiers bijoux, torsades de verre rouges , bleues et jaunes entrelacées. Ces hommes se servent certainement des mêmes procédés et des mêmes modèles qui leur furent apportés , ü y a trois mille ans, par quelques ouvriers phéniciens de Tyr ou de Sidon. Une autre production d’Hébron est le « vin d’or » , qu’on tire des vignes plantées en assez grand nombre sur ces coteaux : d’un beau ton de topaze brûlée et d’une saveur sèche assez agréable, il serait susceptible de devenir exquis avec quelques améliorations de culture et de fabrication; mais c’est évidemment encore la même liqueur qui surprit la raison trop confiante du patriarche Noé ; préparé suivant la recette du premier vigneron , on le conserve dans ces grandes jarres de terre poreuses, vieilles comme la soif humaine. Qu’on juge de Ja décrépitude d’une race qui n’invente rien, n’apprend rien, ne perfectionne rien et sait tout au plus conserver quelques-

uns des arts rudimentaires de l'humanité primordiale.

Néanmoins nous ne regrettons pas notre laborieuse expédition. N'est-ce donc rien de planter sa tente, ici comme à Sicliem, snr la terre auguste qui porta celles d’ Abraham, d’Isaac, de Jacob, et qui garde encore leurs cendres? Ici dorment ces premiers dépositaires, choisis pour transmettre au monde la pure tradition monothéiste. Ici vaguaient les Enacim et les Réphaïm, races de géants, races primitives, qui vivaient sans doute de la vie sauvage dans les forêts que cette terre, soumise à d’autres conditions atmosphériques, nourrissait aux époques mythiques. Ces souvenirs reculés et merveilleux écrasent et exaltent l’imagination, perdue dans les prestiges de ce passé sans pareil : elle ressent quelque chose de cette «horreur grande et ténébreuse qui envahit Abraham au coucher du soleil, tandis que le sommeil tombait sur lui » ( Gen xv, 12).

Nous avons préféré le home de notre campement à l’hospitalité peu séduisante que le lazaret offre d’ordinaire aux voyageurs. Je comparais tout à l’heure Hébron à un port sur le désert; ce grand bâtiment de la Quarantaine, posté en avant de la ville comme la Santé dans nos rades, ajoute à la similitude. C’est à Hébron que la caravane du Hadj, au retour du pèlerinage de la Mecque, doit purger les germes de contagion qu’elle est toujours sus-

VOYAGE AUX PAYS DU PASSÉ, pecte d’avoir puisés aux villes saintes, ces foyers de cholérique et pestilentielle renommée. Il ne faut que les hardes malpropres d’un derviche pour secouer sur l’Occident les terribles fléaux asiatiques.

Ici les caravanes d’Egypte, de la Pétrée et du Nedjed déchargent les chameaux, las des interminables voyages au travers de la mer de sable, et emmagasinent les balles de coton et de café. C’est de là que partirait l’aventureux qui, affrontant le khamsin, le vent du désert, les Bédouins et le pénible roulis du dromadaire, irait toucher les rochers de Aloïse aux montagnes sinaïtiques, parcourir les régions inexplorées des IVahabites, ou visiter la merveilleuse Pétra, la Palmyre du sud, gardant dans ses gorges solitaires une ville de palais féeriques, de temples taillés dans le roc par des mains inconnues.

Que de tentations diaboliques et de mirages sur cette route vague qui s’étend devant nous ! Il y faut, hélas ! laisser courir nos rêves et leur tourner le dos pour rentrer dans les limites que nous nous sommes assignées. Nous remontons à cheval et reprenons le chemin de Jérusalem, tandis qu’on abat nos tentes sur les turbés du cimetière où nous campions. Ces morts d’hier dorment déjà d’un sommeil aussi sûr et aussi profond que le vieil Abraham dans sa grotte. A mesure que nous nous éloignons, les tombeaux nous dérobent la ville et s’effacent eux-mêmes un par un : n’est-ce pas la frappante image de la vie?

Des tombes qui d’abord nous cachent toutes choses, qui bientôt restent en arrière, et que viennent sans cesse remplacer de nouvelles.

Nos moukres seraient fort étonnés sans doute des réflexions mélancoliques que nous inspire leur balte de prédilection. On a beau avoir pratiqué l’Oriental, on s’étonne toujours de sa sérénité à l’endroit des choses de la mort, de cette familiarité confiante qui n’est pas de l’indifférence. Les plus avenantes, les seules promenades souvent des grandes villes sont leurs champs des morts. On y cause, on y mange, on y fume, on y flirte ; aux jours de fête, c’est dans le jardin mortuaire que les pique-niques installent leurs repas sur l’herbe. Vient-il un convoi, on se dérange un peu, on repousse les enfants, on fait place une minute à celui qui n’aura plus faim. La cérémonie n’est pas longue : après avoir rejeté la terre sur le corps, l’imam, fidèle à une coutume d’un symbolisme superbe, demeure seul sur la tombe et prête un instant l’oreille, comme pour surprendre le secret de l’àme libérée. Après, tout est fini, et le cercle joyeux se reforme. Je me souviens d’un champ de foire installé dans un des cimetières suburbains de Constantinople, un jour de fête grecque : la femme à barbe et la femme géante trônJent sur les tertres herbus, les tréteaux de Polichinelle s’adossaient aux cyprès. Voici qu’on apporta un pauvre diable d’Arménien qui s’était laissé mourir en ce jour de liesse :

deux manœuvres écartèrent les oisifs, et, tout en fumant leur cigarette, eurent bientôt fait de déposer le défunt à fleur de terre. L’instant d’après, j’étais bien le seul songe-creux qui n’eût pas oublié cet incident : à la joie de tous, Polichinelle avait repris sa latte et Bobèche son boniment.

Mais nous voilà loin des tristes montagnes. La pluie nous y surprend, et nous sommes tout heureux, en arrivant aux Vasques de Salomon, de trouver un grand feu allumé par les soldats turcs sous la voûte du Kalat-el-Rorak, le a Château de l’Éclair » . C’est un khan abandonné, transformé en forteresse, qui garde la gorge des Réservoirs. Nous nous séchons au milieu des zaptiés (gendarmes) pittoresquement groupés, avec leurs armes et leurs guenilles, dans la clarté des flambées de broussailles qui lèchent les vieilles ogives. Nous ne rentrons qu’à la nuit close à Jérusalem, par la porte de Jaffa. La prudente sentinelle nous ouvre la poterne après avoir aussi longuement parlementé que l’eût pu faire le guet de Saladin introduisant dans la place des hérauts de Richard Cœur de lion et flairant quelque stratagème des Francs.

JÉRUSALEM

14 décembre.

Voici plusieurs jours que nous tournons autour de la mystérieuse cité, sans en avoir résolument franchi les portes. N’était-il pas plus logique d’en finir d’abord avec les scènes accessoires de ce grand drame, qui s’appelle u l’Histoire Sainte » , avant de venir étudier le théâtre de son dénoûment sanglant ? D’ailleurs le voyageur hésite et se dérobe avec un embarras bien naturel, au moment de s’attaquer de nouveau à cet inépuisable sujet, sur lequel on a tant dit, sur lequel il y a tant à dire. Comment faire pour n’être pas écrasé par son immensité ? Comme j’ai fait jusqu’ici : supposer connus tous ces lieux tant de fois décrits, s’y promener à l’aventure, chercher les impressions personnelles toujours profondes, sinon toujours nouvelles, demander aux hommes d’aujourd’hui le commentaire des choses d’autrefois.

A peine installés à l’auberge, dont le confortable relatif nous paraît du sybaritisme après la rude existence que nous quittons, nous ne perdons pas une minute pour nous assimiler le plus possible de cette ville touffue, où, sous un aspect de mort, la vie intérieure ruisselle, où chaque pierre parle, où mille études sollicitent le voyageur, où les problèmes irritants se dressent à tons les pas devant lui ; chaque coup de pioche donné dans les couches historiques successives que le temps y a accumulées fait jaillir un enseignement nouveau, et des années d’investigation n’épuiseraient pas ce sol fécond. Les choses présentes y sont une source perpétuelle

d’étonnements et de leçons : d’abord l’homme de

nos jours et de notre monde ne comprend rien à l’activité mystique de cette ruche religieuse; bientôt il est plongé malgré lui dans cette atmosphère spéciale que se rappelleront tous ceux qui l’ont traversée.

Nos matinées se passent à courir avec le bon frère Liévin, le guide-né du pèlerin. Cet humble frère convers du couvent latin étudie avec passion depuis vingt ans chaque recoin de la Ville Sainte, et s’est fait une érudition archéologique du meilleur aloi qu’il met libéralement au service de tous. Le soir, nous profitons de l’affable hospitalité du consul de France et des relations qu’il nous a bien vite créées avec les patriarches des différents rites, avec

JÉRU SALEAI.

tout ce que la petite société hiérosolymitaine compte d’éminent et d’original. Dans ce monde à part, l’étude des hommes complète celle des lieux et apporte son contingent précieux d’informations et de lumières.

Je trouve à grand’peine quelques heures de la veillée pour rassembler ces notes; s’il était besoin d’en excuser les lacunes, je devrais avouer quelle rêverie me faisait les interrompre, quand la splendeur des nuits de Syrie m’attirait à ma fenêtre, et m’y retenait par la séduction d’un mensonge propre aux villes arabes. Sur les terrasses plates de toutes ces maisons blanches, la lumière lunaire produit un singulier effet; on dirait une épaisse couche de neige tombée dans la ville orientale. Sur toutes ces toitures horizontales qui s’étagent au-dessous de moi contre les flancs du mont Sion, la pierre passée au lait de chaux blanchit comme un tapis de frimas, émergeant dans la clarté du sein des ombres environnantes. En face, de l’autre côté de la rue, la Tour de David se dresse sur ses énormes assises, reliant tout le massif de fortifications de la porte de Jaffa et des remparts. Les blocs à bossages rugueux, éclaboussés par la lumière rasante, les créneaux, accusés par une couronne de paillettes comme une légère touche de givre, complètent l’illusion, — illusion si frappante qu’elle me reporte soudain à

ces jours, déjà lointains et présents encore, passés

dans la dure hospitalité de l’ennemi ; quand, durant les longues nuits de décembre, au milieu des toits ployant sous la neige, l’insomnie nous poussait à nos fenêtres, tout pleins de l’inquiétude de ceux qui vivaient ou mouraient loin de nous. Ces remparts, ces créneaux, ces fossés, n’est-ce pas la forte citadelle qui baigne ses pieds dans l’Elbe, et la muraille saxonne avec son glacis de givre derrière laquelle grelottent nos pauvres compagnons captifs? il ne faut rien moins, pour rompre le sortilège, que ce palmier qui se dresse au-dessus des réservoirs d’Ézéchias. Aussi bien ce silence de mort et cette nuit recueillie n’appartiennent qu’à la veuve de Sion. Tandis que dans nos villes les rues populeuses s’emplissent du bruit sourd des voitures et des clameurs douteuses de la nuit, aucun souffle ne trouble le sommeil éternel de Jérusalem, aucun pied n’ébranle ce pavé muet, — tout au plus, de loin en loin, l’aboi d’un chien ou le clairon insolent d’une caserne turque ; les Croisés ne sont plus campés sur les collines d’alentour pour lui donner la réplique « à grand vacarme de timbales et de nacaires » .

Nos premières explorations ont naturellement pour but le Saint-Sépulcre, cœur et raison d’être de la Jérusalem chrétienne, qui se serre autour de la vieille église franque comme la ville musulmane autour de la mosquée d’Omar. Le vaste temple est resté, comme nos cathédrales du moyen âge, une

JÉRUSALEM

maison commune où la lie religieuse et la vie profane ont leur place ; enserré par une triple enceinte de couvents, tantôt il les pénètre de ses chapelles ramifiées, tantôt il se laisse pénétrer par leurs sacristies, leurs cellules, leurs communs. Un système compliqué de couloirs, de dégagements, d’escaliers, de portes, enchevêtre les habitations monacales à la maison de Dieu ; les chapelles creusées dans le roc, les chambres des custodes, les divans des gardiens turcs, les dépôts d’huile et de cierges, tout se coudoie dans ce monde de pierre, où Quasimodo aurait pu élever une famille; on comprend les saints personnages qui ont passé vingt et trente années sans sortir de ses murs.

Entrons-y donc un peu au hasard, cherchant les scènes pittoresques, les contrastes douloureux ou touchants dont il est sans cesse le théâtre, les émotions intimes qu’on ne saurait traduire sans en méconnaître la profondeur. En franchissant le seuil du parvis, on se trouve dans le divan des portiers musulmans : triste et nécessaire vestibule de la maison chrétienne. La garde en est confiée à une famille chez qui cette charge est héréditaire ; trois ou quatre Turcs, de mine assez débonnaire et dont la grave indolence peut passer pour du respect, fument leurs tchibouqs, accroupis sur des nattes.

On passe, et les premières figures qu’on rencontre annoncent la Babel chrétienne. Tous les

types (les races humaines se croisent ici, tous les costumes du globe s’y mêlent, toutes les langues y retentissent, tous les rites y déploient leurs cérémonies. Catholiques, Grecs. Arméniens, Coptes, Abyssins, ont leurs autels séparés ; les sanctuaires les plus vénérés sont communs à tous, mais chacun n’y peut officier qu’à son heure, rigoureusement déterminée par des règlements anciens. La foule se presse surtout à la porte de l’édicule qui renferme le tombeau; trois visiteurs seulement peuvent y tenir ensemble, fort gênés par le caloyer de garde, qui fait une grosse recette en vendant des cierges : ce remuant personnage tourmente sans relâche, pour les faire sortir, les pèlerins qui nuisent à son commerce en s’attardant dans une méditation trop prolongée. Une femme fellah attend son tour, assise sur les marches en allaitant son enfant; un Albanais prend patience en mordant à belles dents dans son pain ; un Circassien prosterné sur le pavé le frappe bruyamment du front; les Cordeliers traînent leur robe de bure; les papas orthodoxes s’agitent, nombreux, loquaces et affairés. Une même pensée sort de tous ces cœurs et de toutes ces lèvres, traduite en vingt idiomes, formulée en autant de symboles différents.

Si le philosophe se complaît à l’idée de l’harmonie supérieure faite de toutes ces dissonances, le croyant est douloureusement distrait par les compé-

JÉRUSALEM. 111

titions ardentes des communions rivales, cantonnées dans les différentes parties du monument. Quel voyageur, au spectacle de ces éternelles dissensions, n’a fait le rêve de voir tous les enfants de Jérusalem (dont le nom signifie en hébreu, par une étrange ironie, «l’héritage de la paix ») donner dans le premier temple de la chrétienté l’exemple de la concorde prêchée par leur Maître ? Rêve bien naturel, mais dont les passions humaines au service des choses divines ne permettront jamais la réalisation !

On en peut du moins avoir l’illusion pendant la semaine sainte en entendant prêcher les mystères dans toutes les langues du globe. Le pèlerin qui parcourt alors les divers sanctuaires y rencontre des moines parlant simultanément au peuple en latin, en italien, en français, en grec, en arabe, que sais-je encore ? Les processions des divers rites se développent solennellement dans les détours de l’édifice, les Grecs dans le chœur éclatant d’ornements d’or et de mosaïque, les Latins dans les ténèbres séculaires qui régnent sous les voûtes du nord ; trop souvent les pieuses armées, en se rencontrant, s’irritent, se querellent, se heurtent, leurs bannières pacifiques s’étonnent de les mener au combat, et le sang coule sur ces dalles qui en ont tant bu.

C’est à cette même époque, dans la nuit du samedi saint, qu’on peut assister à la curieuse céré-

monie du feu sacré des Grecs. Le patriarche, s’enfermant dans le saint sépulcre, communique par la lucarne à la foule impatiente, qui emplit l’église depuis la veille, le feu nouveau qu’un ange est censé lui apporter du ciel; chacun se précipite pour allumer des premiers son cierge à la flamme céleste, et s’enfuit aussitôt pour la faire vénérer aux siens. Des cavaliers, venus de districts lointains, attendent, leurs chevaux sellés à la porte, pour rapporter une parcelle du feu sacré dans leur village. Une frénésie furieuse s’empare de cette turbulente foule grecque, des clameurs sauvages ébranlent la voûte : il est rare que cette cérémonie, legs évident du paganisme, s’achève sans accidents graves; on se souvient de la catastrophe fameuse de 1833, où plus de trois cents personnes périrent étouffées, où Ibrahim lui-même n’échappa qu’à grand’peine à une mort semblable.

La meilleure place, pour voir se dérouler ces curieuses scènes, est dans les galeries supérieures de la rotonde, qui communiquent avec le couvent latin et servent de promenoir aux moines; les Cordeliers espagnols y ont appendu les portraits de plusieurs de leurs rois. J’y trouve un Philippe II, mauvaise copie de la célèbre toile de Velasquez. Partout où le catholicisme pénètre, son jaloux protecteur le suit et s’installe en maître; il n’a garde de manqu er à ce rendez-vous du monde chrétien; il quit-

JERUSALEM

ferait plutôt son cher Escurial. Le voilà, livide et l’œil atone, dans son rigoureux costume de deuil,

Paie en son noir pourpoint, la toison d’or au cou,

tel que chacun l’a vu en Espagne, en Italie ou en Belgique, guettant dans un recoin sonihre de quelque église les libertins suspects au tribunal de la foi; mais ici, comme pour narguer le terrible personnage, voici les papas et les archimandrites qui emplissent le chœur, faisant monter jusqu’à lui leurs chants schismatiques, psalmodiés sur un registre monotone. C’est l’heure affectée aux cérémonies orthodoxes, heure impatiemment attendue, jamais devancée, car la moindre infraction au réglement serait le signal de luttes sanglantes. Dès qu’elle est expirée, les Turcs, accomplissant leur humiliant et nécessaire ministère, referment les lourds vantaux du portail en poussant sur le parvis les fidèles attardés, ainsi que des écoliers qui auraient outre-passé le temps de leur récréation. En voyant se développer entre les piliers la procession grecque, je m’esquive comme il sied à un pauvre Latin.

Que de monuments chrétiens nous appellent encore au sortir du « Grand Sépulcre » , que de ruines vénérables, sans parler de la savante restauration de l’église Sainte-Anne, due à notre habile architecte M. Mauss ! Je les abandonne à de plus auto-

risés pour remonter la Voie Douloureuse, artère principale de la ville, et les stations qui rappellent les défaillances de Jésus; nous nous arrêtons un peu avant le Saint-Sépulcre, nous franchissons l’enceinte du couvent copte et abyssin, adossé au chevet de la cathédrale. Dans les cactus et les figuiers qui croissent devant leurs cellules misérables, semblables aux cabanes en pisé des bords du Nil, circulent des Fellahs, des Nubiens, des Abyssiniens, descendant toute la gamme des tons noirs, depuis l’olive jusqu’à la suie, que le soleil s’est plu à graduer du Caire à Gondokoro. Il ne tient qu’au voyageur, en pénétrant dans cette cour, de se croire transporté sous le tropique. Les moines coptes, enveloppés dans leurs sarraux de cotonnade bleue, font penser à leurs ancêtres de la Thébaïde. Ces chrétiens de l’Éthiopie et du Soudan, ces religieux à face nègre, ont de temps immémorial leurs autels et leurs privilèges au Saint-Sépulcre, où toutes les formes de la foi doivent être représentées.

40 décembre.

Nos promenades dans les sanctuaires et dans les ruines nous apprennent la ville du passé ; nos visites à leurs habitants nous initient à la Jérusalem actuelle. Une des plus curieuses a été celle que nous avons faite hier au patriarche des Arméniens grégo-

JÉRUSALEM

riens, établi sur le mont Sion, à l’ancienne église de Saint-Jacques-le-Majeur, qui appartient aujourd'hui à sa communauté. Un couvent spacieux et bien construit, une école comme on en trouverait peu dans le reste de la Turquie, pourvue de cartes, de livres européens, de collections et d'instruments de physique, une imprimerie enfin, attestent que cette petite communauté laborieuse et intelligente représente, ici comme dans tout l’empire, une bonne part du mouvement intellectuel. Arrêtés devant les presses, maniées par d’adroits ouvriers

qui impriment les Evangiles en arménien, nous ne pouvons nous défendre d’une certaine admiration : la pensée orientale, saisie de l’arme merveilleuse de notre civilisation, s’incarne sur les feuilles humides en caractères bizarres, dans une langue mystérieuse.

Lamartine appelait les Arméniens « les Suisses de l’Orient ». Le mot a du vrai en tant qu’il peint leur probité, leur ténacité, leurs aptitudes exceptionnelles au travail et à l’épargne, ces qualités qui ont fait passer entre leurs mains, dans tous les centres commerciaux du Levant, un tiers au moins de la fortune mobilière. Fils des montagnes, eux aussi, descendus des massifs du Caucase et des plateaux de Van, où fut le berceau de leur race, la destinée les en a étrangement éloignés. Ils sont peut-être le plus

frappant exemple delà persistance du lien national,

resserré et garanti par le lien religieux, dans les races désagrégées de l’Orient. Dispersés sur toute la surface de cet immense empire et du royaume de Perse, ils ont oublié pour la plupart la langue de leurs pères et n’entendent que celle des populations turques ou arabes auxquelles ils sont mêlés. Néanmoins, partout où le hasard les a groupés, ils se reconnaissent, se réunissent en communauté distincte, s’allient et se soutiennent entre eux, se serrent autour de l’autel en tournant les yeux vers le chef suprême de leur religion, le patriarche demeuré à Eschmiadzin, dans les montagnes natales. Ils savent prouver par ces qualités particulières dont je parlais la constance et l’hérédité chez eux de ce qui constitue un peuple, le caractère national.

Le patriarche de Jérusalem est un homme tout jeune encore, d’une stature de géant, d’une physionomie noble et intelligente. Il a été, le croirait-on ? étudiant en droit à Paris, où il a appris la photographie, qu’il pratique avec succès. Rendu à la vie orientale, il en a retrouvé avec les grandeurs les plus sombres embûches. A la suite d’une cabale formée contre lui, on a tenté par deux fois de l’empoisonner; sauvé par sa robuste constitution, il a fait jeter les coupables dans un in pace, mais il n’ose plus manger que des mets préparés de la main de sa sœur. Singulière destinée en vérité que celle de ce pontife, commencée au pays latin et

JÉRUSALEM. 183

finissant sous la mitre dans un drame des Mille et une Nuits !

On nous a précisément montré ce matin, sur le mont des Oliviers, de nombreux vestiges mis à découvert par des travaux récents; ils attestent l’existence d’une colonie arménienne considérable à une époque reculée, sur le plateau aujourd’hui désert. Les chroniques d’Arménie parlent de princesses de la famille royale retirées à Jérusalem vers le huitième siècle ; faut-il leur attribuer ces restes ? Ce sont des fragments d’architecture, des pavés de mosaïque fort curieux et d’un très-bon style, avec des légendes arméniennes, des tombeaux, des cercueils en plomb timbrés de croix. On trouve de menus objets, de petites lampes en terre cuite enfouies dans les caveaux, suivant la touchante et symbolique coutume léguée par le paganisme aux premiers siècles chrétiens. Dans les sépultures antiques des îles de l’Archipel, le mort est couché une lampe à la main; on lui a confié une lumière pour descendre dans l’éternité et s’éclairer dans ces redoutables ténèbres. Aujourd’hui l’on retrouve les lampes dans les tombes au milieu d’un peu de poudre : le mort a laissé là sa lumière inutile en ouvrant les yeux au jour éternel.

Ces découvertes sont dues à madame la princesse de la Tour d’Auvergne , qui a bâti sur la sainte montagne tout un petit centre religieux et français.

Le Pater , élégant monument sur le modèle du Campo-Sanlo de Pise, un couvent de carmélites, d’autres constructions encore inachevées entourent le chalet où elle habite. La princesse nous y retient et veut bien se mettre au piano pour nous faire l’aumûne de ce dont nous sommes sevrés depuis si longtemps, d’un peu de musique. Tandis que les pensées chantantes de Mozart et de Schubert emplissent la petite maison, je m’assieds à la fenêtre et ne peux détacher mes yeux du spectacle sans pareil qui se déroule devant moi. Il faudrait écrire avec les larmes des prophètes pour peindre tant de beauté dans tant de désolation. D’un côté, Jérusalem tout entière, descendant des hauteurs de Sion dans les profondeurs de la vallée de Josaphat, et au premier plan de la ville la majestueuse mosquée d’Omar, exhaussée sur le mont Moriah, piédestal taillé pour le temple le plus auguste du monde ; de l'autre, les horizons funèbres et solennels dont j’ai parlé dans mes courses antérieures, la vallée du Jourdain, les montagnes de Judée et de Moab enserrant la mer .Morte. Suivant les heures du jour, des gammes de couleurs éclatantes ou douces, des dégradations de plans, des oppositions d’ombre et de lumière animent ces sombres et mornes paysages. Quand vient le soir, qui pourrait rendre avec quelques pâles gouttes d’encre le bleu lointain et charmant des monts d’Arabie, l’or rose des collines prochaines

JÉRUSALEM

d’Engaddi et de Jéricho, l’opale du ciel, les ténèbres descendant dans les gorges, les nuances fluides et douteuses des brumes qui montent de l’eau morte, luisante et lourde comme un miroir de plomb? Et quand on aurait fixé ces insaisissables splendeurs, qui en dirait le silence, l’immobilité, la majesté souveraine et désolée ?

Ce matin, le soleil était voilé, le ciel aqueux, un brouillard léger estompait les lignes comme les vagues apparences d’un rêve, comme un mirage sur la mer où dorment les villes ensevelies. Laissant errer mes regards sur les tableaux dont ma langue rebelle n’a pu rendre les éblouissements, dont mon seul souvenir sait la grâce, j’écoutais les harmonies qui s’emparent de toute l’âme à ces heures recueillies ; j e pensais qu’elle aussi est une mer calme et limpide en apparence, au fond de laquelle dorment ces royaumes engloutis, les illusions, les espérances, les douleurs de la vie passée ; la musique est le vent qui la remue et fait remonter à la surface tout ce triste limon. Sans doute, lorsqu’ici même, dans ce jardin de Gethsémani, le Christ voulut porter eu une heure suprême tout le poids des douleurs humaines, il dut, pour les sentir plus cuisantes et plus infinies, entendre les cantiques célestes que les anges chantaient à Bethléem la nuit où il naquit.

Nous y sommes entrés en redescendant la colline, dans ce jardin des Oliviers C’est un terrain enclos

de murs, au pied de la sainte montagne, en face de la porte Saint-Étienne. Les huit troncs d’oliviers, vénérables arbres que la piété chrétienne fait remonter jusqu’aux jours de Jésus, ne vivent plus que par l’écorce, emplie de cailloux et surmontée de quelques bouquets de feuillage. On pénètre en ce lieu sous l’empire d’une émotion profonde pour y chercher la trace de l’auguste douleur qui l’a consacré; il est difficile de se défendre d’un sentiment d’exaspération en voyant sous quel travestissement une dévotion inintelligente a déguisé ce sanctuaire. De petits parterres à la française, plantés d’immortelles et de buis, clos par des barrières de bois proprettes, séparent les arbres séculaires : le long du mur en maçonnerie qui ferme le jardin, les stations d’un chemin de la croix étalent leurs baroques puppazzi de cire peinte; dans un des angles, une tonnelle de vignes grimpantes abrite la maisonnette du frère gardien, qui se promène en arrosant ses fleurs. Ce jardinet de presbytère de campagne n’était certes pas ce qu’on venait chercher dans le retrait solitaire où le Christ se réfugiait pour se préparer à la mort.

En rentrant dans la ville, que nous avons laissée ce matin calme et morte comme à son ordinaire, nous la trouvons tout émue et frémissante de nouvelles agitations religieuses. Un firman apporté de Constantinople a annoncé au patriarche grec, Mgr Cy-

JÉRUSALEM

rilî e, sa destitution, son rappel et son remplacement provisoire par l’évêque de Gaza. Un drogman du pacha est venu chercher le vieux pontife au couvent et lui a intimé l’ordre de le suivre. La nouvelle s’est répandue avec la rapidité de la foudre dans le quartier chrétien, qui a pris la physionomie des jours d’émeute. Les cloches sonnent le tocsin à toute volée ; adversaires et partisans du prélat frappé emplissent les rues de leurs cris de joie ou de leurs imprécations. Des patrouilles de soldats turcs parcourent la ville, bivouaquent les armes en faisceaux dans la rue dn Saint-Sépulcre et du patriarcat, dispersent les groupes, font fermer les boutiques et menacent les séditieux de leurs baïonnettes.

Il ne tient qu’à moi de me croire surpris par une de nos émeutes parisiennes sur nos boulevards militairement occupés ; mais ici ce ne sont pas des griefs politiques qui poussent le peuple dans la rue: les passions religieuses sont seules assez violentes pour faire oublier au raïa la terreur qu’il a de son maître. C’est bien plutôt dans une de nos villes du seizième siècle, dans Privas ou la Rochelle un jour de sédition huguenote, que je me crois reporté. Ces ruelles tortueuses, ces vieilles maisons ramassées à l’ombre des églises et des cloîtres, ces prêtres conduisant ou retenant la foule, ces cloches sacrilèges soufflant la colère, ces figures et ces costumes d’un

autre temps, tout ici est le commentaire vivant d’un épisode de nos guerres de religion.

Quant aux causes qui ont amené cette effervescence, elles appelleraient une longue et intéressante élude qui sortirait malheureusement du cadre de ces souvenirs. Cet incident n’est pas isolé et se rattache à tout un ensemble de faits d’une haute portée religieuse, en attendant qu’elle devienne politique. Le monde chrétien d’Orient, comme celui d’Occident, entre dans une phase particularité trèsmarquée, où les églises d’une même communion, mais de provinces et de nationalités différentes, tendent de plus en plus à accuser leur individualité, à se détacher du faisceau commun, et à répudier l’autorité centrale pour vivre de leur vie propre. Pour mesurer la force et la ténacité de ce mouvement, il faut savoir qu’au lieu d’être, comme chez nous, la subordonnée de l’état politique, l’église est en Orient la seule représentation actuelle, le seul vêtement avouable, pour ainsi dire, des nationalités soumises, le seul lien officiel qui rattache et perpétue, pour des races géographiquement et politiquement disparues, l’ensemble des traditions et des espérances patriotiques. Il suit de là que le travail latent de ces nationalités et leurs aspirations, qui ne sont un mystère pour personne, doivent avoir leur expression première dans les choses religieuses.

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C’est ce qui arrive aujourd’hui. Le vieil édifice

de l’Eglise grecque orthodoxe, pour ne parler que de celui-là, est profondément ébranlé. Au nord, les Bulgares l’ont délibérément quitté, et ont consommé le schisme en se donnant un clergé et des temples séparés. Au midi, les populations gréco-arabes des patriarcats d’Antioche et de Jérusalem, sans aller aussi loin que les races slaves, commencent à supporter impatiemment la domination du clergé hellène, et à attaquer la clef de voûte, l’autorité branlante du Phanar. La scission s’accuse chaque jour entre les fidèles arabes, qui n’entendent pas un mot à la langue liturgique, et le haut clergé venu de Constantinople, les moines de race hellène qui détiennent les richesses des couvents de par l’autorité pontificale et défendent celle-ci en conséquence. Le patriarche Cyrille a eu le tort, aux yeux de ces derniers, de s’associer dans une certaine mesure à l’esprit de ses ouailles et de le porter sur un autre terrain, au synode convoqué à Constantinople lors du schisme bulgare, où il plaida seul la thèse conciliatrice et se prononça contre l’anathème. De là l’indignation du Phanar, qui a demandé à la Porte la destitution du prélat suspect, et l’a obtenue.

On comprend maintenant l’abattement et la colère du peuple en se voyant arracher son pasteur, la joie des caloyers et des archimandrites qui le remplacent

par un des leurs : elle se manifeste par des cris,

des insultes, des cantiques d’actions de grâces et des carillons de fête. Ce soir, le clergé grec a illuminé la croix de la coupole en signe de réjouissance : triste spectacle d’anarchie religieuse et d’intérêts purement humains déchaînés au nom du Christ contre la paix de son tombeau.

Cette nuit, entendant à une heure avancée un bruit d’armes et de chevaux dans la rue silencieuse qui conduit à la porte de Jaffa, au-dessous de notre hôtel, je me suis mis à la fenêtre : c’était le patriarche Cyrille qu’on emmenait clandestinement pour éviter le tumulte. Le malheureux vieillard est âgé de quatre-vingts ans, et souffre d’une maladie aiguë. Néanmoins les soldats l’ont placé sur un cheval et l’entraînent nuitamment à Jaffa, où on l’emharquera pour Constantinople sur une frégate qui l’attend dans le port. Tandis que les cavaliers s’engouffrent sous la voûte, éclairée par une lanterne, on distingue entre leurs tarbouchs le haut bonnet noir et les voiles de deuil du prisonnier. Ce cortège de martyre, passant comme une vision nocturne, rappelle éloquemment à l’esprit le souvenir de l’auguste Passion dont tout parle ici, de cet autre prisonnier qui sortit de la ville par une nuit semblable, traîné du prétoire au Golgotha par les gardes du procurateur romain.

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18 décembre.

Xous avons passé cette journée dans les sépulcres. Cette ville groupée autour d’un tombeau est véritablement la capitale de la Mort; elle se vautre en souveraine dans la banlieue de Jérusalem, où la bêche du fossoyeur remplace la charrue absente. Les tombes s’y pressent sans ordre, celles d’aujourd’hui coudoyant celles d’autrefois; les sépultures humiliées des Juifs, enfouies ca et là sous des morceaux de pierre de rebut, se consolent à l’ombre des monuments des ancêtres, riches de souvenirs nationaux et d’enseignements historiques.

Ce sont eux que nous avons parcourus aujourd’hui. Tout le plateau rocheux qui domine Jérusalem au nord n’est qu’une vaste nécropole, doublant une carrière, comme il était d’usage dans l’antiquité. Les villes de l’ancien Orient avaient résolu d’une façon très-pratique le problème si ardu qui s’impose actuellement à nos grands centrès. En extrayant du sol les matériaux pour construire les demeures des vivants, elles leur substituaient les restes des morts ; les deux villes jumelles s’augmentaient ainsi dans une proportion constante, et chaque maison nouvelle qui s’élevait laissait une place correspondante dans la cité souterraine. M. de Saulcy a minutieusement décrit ces hypogées, dont les plus intéressants sont ceux dits « des Juges » et

« des Rois » ; mais les attributions qu’il en fait aux rois de Juda sont au moins conjecturales : il est peu probable que l'histoire fasse jamais surgir de leurs ténèbres les noms des morts fastueux qui leur ont confié leur secret. Quels qu’ils fussent, ils avaient au plus liant degré le sens des choses funèbres. Il faut convenir que les Égyptiens et les vieux Asiatiques ont seuls su se faire de la mort une idée suffisamment sinistre et solennelle ; ces grandes bouches noires béantes qui dévorent les corps et les oppriment dans la nuit éternelle sous des montagnes de rochers sont tout à la fois le plus grandiose et le plus horrible des modes de sépulture. C’est d’elles que parlait l’Ecclésiaste quand il disait : « L’homme ira dans la maison de son éternité. » Après une visite rapide à d’autres excavations de moindre intérêt, nous nous dirigeons vers la grotte de Jérémie, à une portée de fusil de l’enceinte. C’est dans cette caverne spacieuse que le prophète, suivant la tradition populaire, aurait été enchaîné et aurait composé ses Lamentations. Malheureusement pour la tradition, il nous dit lui-même (xxxvii, 15-18) qu’il fut jeté en prison par Sédécias dans la maison du scribe Jonathan. Parfois la nuit le roi venait chercher son prisonnier dans sa geôle pour lui demander avec une terreur inquiète : « Ta parole vient-elle de Dieu? « — Aujourd’hui un santon musulman habite la grotte avec son àne,

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comme Balaam; cet autre faux prophète remplace les élégies du voyant par les psalmodies nasillardes de la prière mahométane.

En tournant l’angle nord-est de la muraille, nous

arrivons à la porte Saint-Etienne, d’où l’on descend dans la vallée de Josaphat. Voici le pays des tombes : ce n’est plus l’antique nécropole, déserte et souterraine, des plateaux du nord; c’est le domaine de la mort présente et à fleur de terre. Pourtant au milieu des pierres juives qui envahissent le lit du Cédron et montent comme une armée funèbre à l’assaut de la sainte colline, qu’elles submergeront bientôt tout entière, quelques sépulcres monumentaux de l’ancien Israël émergent çà et là. On ignore l’époque de ces curieux édicules et l’on est conduit à se demander si d’ingénieux ouvriers ne se seraient pas plu à créer une énigme architecturale pour renfermer la grande énigme humaine.

Nous passons devant Siloë, hameau de troglodytes adossé à la montagne, à l’extrémité du ravin où le Cédron se dérobe par un coude sur la gauche; quelques murs de pierres sèches, bouchant les entrées des cavernes funéraires, ont transformé les hypogées en maisons; des mendiants en sortent comme des ombres et nous poursuivent de leurs demandes de bakchich dans la gorge d’Hinnôm et jusqu’au mont du Mauvais-Conseil. C’est là que Judas vint se pendre après l’accomplissement de sa trahison.

194 VOYAGE AliX PAYS DU PASSÉ.

A mi-côte de cette colline se trouve l’Haceldama, le champ du Sang ou du Potier, que les Arabes appellent encore de son nom sémitique, Hakk-el- Dama. Une tradition ininterrompue et très-autorisée place en ce lieu le terrain acheté par Caïphe avec les trente sicles, prix du sang innocent, et destiné à la sépulture des étrangers. Chose singulière, Phistoire a exécuté avec une fidélité scrupuleuse l’arrêté du sanhédrin. Quand nos croisés assiégèrent Jérusalem, ils firent du champ réprouvé leur cimetière, qu’ils appelèrent le « Charnier de Chaudemar » . Il reste de leurs constructions un édifice carré sous un toit en terrasse; entre les quatre murs, un déblai, pratiqué dans le sol sur une profondeur de plusieurs mètres, renferme encore un monceau d’ossements : c’est le « pourrissoir », comme disaient énergiquement nos pères, qui garde peut-être les reliques des compagnons de Godefroy et d’Amaury. On y descendait les corps par une ouverture pratiquée dans le toit.

Quand le bon frère Faher, le pèlerin de Nurem- Derg, après avoir rapidement visité les tombeaux d’Israël, « parce qu’il n’y avait là aucune indulgence à gagner » , vint à l’Haceldama , il vit par le soupirail, au milieu des os desséchés, cinq cadavres récents. Il se mit à lire ses Heures sur les cinq inconnus, a en souhaitant de tous ses vœux d’ètre enseveli là avec ses frères » . — Avant de quitter le

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champ du Potier, il en prend texte pour nous rapporter la curieuse histoire des trente deniers, que je traduis ici, et qu’on lira sans doute avec édification.

a Pour ce qui est des trente deniers, j’en ai lu certaine longue et verbeuse histoire, où il est dit que Tharé, père d’ Abraham, les frappa, sur l'ordre du roi Ninus, avec d’autres du même coin. Abraham, les ayant reçus, les apporta en ce pays, d’où ils passèrent à Ismaël dans sa part de succession, sans jamais se séparer les uns des autres. Les Ismaélites les donnèrent aux fils de Jacob, pour prix de Joseph leur frère, quand ceux-ci le vendirent;

les frères cependant les portèrent en Egypte, où ils

les échangèrent contre du froment. Et d’Egypte ils passèrent dans le pays de Saba pour des marchandises. La reine de Saba les offrit, entre autres munificences, à Salomon, qui les plaça dans le trésor du temple de Dieu. Nabuchodonosor les en tira avec le reste des richesses du temple et les envoya en présent à Godolias, par qui ils arrivèrent dans le royaume de Nubie. Cependant le Seigneur étant né à Bethléem, Melchior, roi de Nubie, les offrit à notredit Seigneur; la benoîte Vierge et Joseph, fuyant avec l’Enfant, les perdirent dans le désert, où un berger les trouva et les garda trente ans. Ledit berger, ayant ouï la renommée des miracles du seigneur Jésus, vint, étant infirme, à Jérusalem ; comme la santé lui fut rendue, il porta tous les

trente à notredit seigneur Jésus. Lui, ne voulant pas les recevoir, les donna aux prêtres du temple, qui les mirent dans la Corbone. Judas cependant ayant vendu le Seigneur, ils les lui livrèrent; quand, poussé par le remords, il les jeta dans le temple, les prêtres les recueillirent et en achetèrent ce champ.. Après ce marché, ils furent dispersés dans tout l’univers; j’en vis un à Rhodes, dont Jehan Tüoher de Nuremberg prit l’empreinte; il en fit un modèle en plomb et en fondit de pareils en argent, qu’il distribua à ses amis. En l’an 1485, comme nous étions assemblés à Nuremberg pour tenir le chapitre provincial, ledit personnage donna à chaque frère un de ces deniers. Il y en a autant que de clous à la croix, et sur l’une des faces on voit une figure d’homme, et sur l’autre est un lis. Il y avait bien une légende, mais on ne peut plus la voir. » Nous reprenons la vallée d’Hinnom jusqu’au pied du mont Sion , à l’angle sud-ouest, où elle rejoint la route de Bethléem et le Birket-es-Soultan, grand réservoir arabe vulgairement appelé piscine de Salomon. Tout reste antique porte ici ce nom prestigieux; murs, jardins, réservoirs, aqueducs, tout g été fait par le grand roi; il accapare toutes les splendeurs de la monarchie juive. L’imagination populaire, simple et synthétique, a toujours besoin d’un nom sous lequel elle incarne tous les souvenirs d’une époque. Le fils de Bethsabée a été cet

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élu de la légende pour la race de David. Elle lui restitue chaque pierre douteuse comme elle lui a attribué toute la littérature de son temps. C’est une loi historique qui semble empruntée aux lois sidérales, cette attraction de quelques grands noms, s’augmentant de sa propre masse incessamment accrue, et absorbant à la longue l’effort lent et composite d’une ou de plusieurs générations, fait de mille efforts obscurs. Il n’y a pas à discuter avec la foule, qui concentre arbitrairement sur quelques têtes radieuses les travaux, les conquêtes et les initiations qui sont l’œuvre collective d’une société.

20 décembre.

Nous avons consacré ces derniers jours à l’étude du Haram-ech-Chérif, le « Sanctuaire auguste », l’enceinte qui a contenu le temple de Jéhovah et qui rassemble aujourd’hui les monuments musulmans; le principal d’entre eux, la mosquée d’Omar, est le chef-d’œuvre le plus accompli de l’art arabe.

On pénètre dans le Haram par la partie occidentale dite Bab-el-Moghreby, la porte des Maugrabins. Sous la voûte et devant la fontaine, décorées avec la fantaisie exquise du goût mauresque, veillaient encore il y a dix ans des noirs féroces, le sabre au poing, prêts à faire tomber la tête du giaour qui eût osé franchir le seuil sacré sans un fîrman rare-

ment obtenu. Aujourd’hui les nègres ont disparu, les imans gardiens du sanctuaire se sont apprivoisés devant l’affluence croissante des Européens et l’éloquence irrésistible des bakchichs qui pleuvent de leurs mains. Cette porte franchie, on se trouve dans le Haram, cité sainte dans la cité commune, dont elle* occupe presque un quart en superficie. C’est le sommet du mont Moriah, aplani au nord par des nivellements, prolongé au sud par des remblais; les travaux gigantesques des rois de Juda en ont fait une plate-forme d’environ 500 mètres de long sur 300 de large. Ce quadrilatère est renfermé dans une enceinte de murailles antiques, continuée au sud et à l’est par le mur même de la ville, et se rattachant au nord à la tour Antonia, la vieille citadelle romaine. Au milieu de cette esplanade, une seconde plate-forme entièrement dallée en marbre supporte la mosquée du calife Omar, qui occupe l’emplacement précis du temple d’Israël, et se détache avec une majesté incomparable sur ce piédestal , visible de tous les points de l’horizon de Jérusalem. Au sud du monument, la mosquée El- Aksa, l’ancienne basilique de Justinien, s’appuie au mur d’enceinte. Des restes de portes antiques, aujourd’hui murées, sont encastrés sur divers points; une foule d’édicules auxquels se rattachent mille superstitions musulmanes, fontaines, mimbers, chapelles aux grêles colonnettes supportant

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un dôme ovoïde en forme de mitre cannelée, sont semés au hasard dans le Haram.

Sur tout le pourtour de cette vaste esplanade, là où un peu de terre végétale s’est amassée sur le roc primitif, des oliviers, des cyprès, un maigre gazon, offrent une promenade solitaire aux méditations des croyants péripatéticiens. Des quodjahs y traînent leurs babouches avec la gravité contemplative de l’Oriental, recueilli en ne pensant à rien. Des soldats montent la garde au pied de la tour Antonia et sur les terrasses des remparts; la barbe et le turban blanc d’un vieux Turc faisant ses ablutions à la fontaine, d’où s’envolent des colombes effarouchées, papillotent entre le feuillage sombre des cyprès. Le plus souvent aucun bruit, aucun mouvement humain ne viennent troubler le silence et la solitude du plateau sacré.

Telle est à peu près la surface du Haram. Le dessous, machiné comme un plancher de théâtre, abrite le système le plus compliqué de suhstructions, de voûtes, de galeries, de citernes, d’égouts; tout un monde souterrain.

Moins que tout autre, j’ai le droit de touchera un sujet qui a été épuisé par l’auteur du Temple de Jérusalem , et je n’essayerai pas de redire la majestueuse ordonnance de cette belle mosquée d’Omar, les splendeurs de la lumière sur ses parvis , les fêtes toujours nouvelles qu’elle y donne aux yeux.

Tamisée et décomposée par de savantes verrières, tantôt réveillée par les cubes de cristal des mosaïques et les ors des plaionds, tantôt éteinte par l’ombre des colonnes de porphyre et les tapis de Perse, elle atteint une intensité d'effets que lui envieraient nos plus mystérieuses basiliques. Que d’heures émerveillées j’ai passées à suivre ses jeux, en écoutant les légendes que me racontait l’imam sur la pierre de la Sakrah, le vieil autel des holocaustes, quartier de roc fruste et labouré par le temps, qui se dresse dans sa nudité originelle au milieu de tous ces matériaux précieux artistement travaillés! La main de David l’a touché, et il est suspendu sur l’abîme par celle des anges.

La mosquée EI-Aksa, bien que fort curieuse pour l’archéologue, mérite moins d’arrêter le visiteur; le hasard nous y fait pourtant rencontrer un sujet d’observations d’un haut intérêt. Toute grande mosquée est encore aujourd’hui dans la ville arabe ce qu’était la cathédrale dans nos villes du moyen âge, un petit centre clérical et hospitalier autour duquel se groupent les logements des desservants, les asiles, les hôpitaux, les écoles; l’enseignement de ces dernières est ordinairement distribué dans le temple. Nous entrons précisément à EI-Aksa à l’heure des cours. Les étudiants, vêtus du costume ecclésiastique, cafetan noir et turban blanc, sont accroupis sur leurs genoux, la plume de roseau à

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la main et l’écritoire de cuivre passée à la ceinture; ils forment des cercles inégaux autour des professeurs, suivant le plus ou moins de notoriété de ceux-ci. Les débutants n’ont que de rares auditeurs; les maîtres renommés, les lumières de l’école, réunissent jusqu’à cinquante et soixante disciples, au pied du petit tréteau où ils sont juchés. Chacun de ces ulémas, quelle que soit la science qu’il professe, a un Coran ouvert devant lui; il lit, en la scandant sur un rhythme monotone, une leçon du texte sacré, qu’il commente ensuite à sa façon. Un d’eux veut bien nous expliquer dans tous ses détails l’organisme de ces universités et la division de l’enseignement qu’on y dispense. Quelle n'est pas notre surprise en y retrouvant les traits originaux, la constitution intérieure, la fidèle reproduction, en un mot, d’une de nos universités du treizième siècle !

Privilèges spéciaux, existence séparée, confusion des études littéraires et ecclésiastiques, découlant toutes ici du Coran comme là de la Bible, rien n’y manque. Les clercs , — c’est encore le vrai nom de ces étudiants qui, une fois gradés en droit civil et canon, fournissent indifféremment à la société musulmane le cadi et l’imam, ses magistrats et ses prêtres, — les clercs, habitant généralement un quartier autour de la mosquée, inviolable à l’autorité séculière, couverts par leurs immunités et leurs

franchises, ne sont justiciables que du tribunal universitaire. L’enseignement a conservé rigoureusement les grandes divisions de la scolastique : droit canon, droit civil, grammaire, mathématiques, musique. Tout le savoir humain vient se ranger sous ces rubriques, et il procède tout entier du livre révélé. L’autorité juridique de notre vieille Sorbonne se retrouve dans les plus fameuses de ces universités, et il n’est pas jusqu’à son esprit frondeur que leurs docteurs ne semblent tenir d’elle; il m’était facile d’en surprendre la trace dans la parole de celui qui m’initiait à ce côté de la vie musulmane; il laissait percer la conviction qu’en certains cas l’université avait qualité pour interpréter la loi et casser même les arrêts souverains du Commandeur des Croyants.

Ainsi, en errant parmi ces étudiants pelotonnés sur le parvis de la mosquée et prenant des notes sur leurs genoux, je pouvais me croire au milieu des clercs ne la rue du Fouarre commentant Aristote, tant il est vrai que cet immobile Orient, je ne me lasse pas de le répéter, garde toujours pour qui veut l’interroger la reproduction vivante, la révélation sincère de notre histoire passée, à nous qui marchons.

Dans le chœur de la mosquée, une chaire élégante est portée par deux colonnes, les colonnes du paradis, entre lesquelles ne peuvent passer que

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les seuls prédestinés. Les parois intérieures des deux fûts sont sensiblement usées par les efforts séculaires des pèlerins et des effendis obèses qui essayent péniblement leur aptitude au bonheur éternel. On y voit souvent quelque grave et haut fonctionnaire orné de cette rotondité qui est partout l’apanage des gens satisfaits d’eux-mêmes et de la fortune, et qui, chez les Turcs, est presque un uniforme administratif; le malheureux se tourne et se retourne, suant à grosses gouttes, pour suivre dans la porte céleste le jeune mollah dont il envie pour la première fois la pieuse maigreur; d’un air de componction et riant sous cape, l’ecclésiastique tire à deux mains le magistrat essoufflé. Vains efforts ! l’Excellence ne passe pas et s’en va un peu honteuse, non sans remettre une libérale offrande à son guide, pour qu’il raconte au public comment elle est sortie victorieuse de l’épreuve imposée aux croyants; il faut bien garder son prestige vis-à-vis de ses administrés.

Nous voudrions encore, en parcourant le Haram , nous attarder à quelques wélys (chapelles) aux dômes provocants, en forme de mitres, brodés de sentences de la loi en lettres koufiques, ou étudier les beaux vestiges de la Porte-Dorée, les assises antiques de la tour Anfonia ; mais les royaumes souterrains nous appellent avec leur fascination mysté¬

rieuse.

Nous descendons, par un soupirail de Sangle sud-est, parmi des matériaux gigantesques, deDout encore ou gisants sur le flanc, dans l’ombre auguste de ces voûtes, portées par des forêts de piliers semblables à des tours, que l’imagination orientale a peuplées de djinns et de génies malfaisants. C’est

Salomon qui les a enchaînés dans cet Erèbe factice: expert aux formules magiques, il les a contraints à mettre en place ces moellons qu’une armée ne remuerait pas, à soutenir ces voûtes qui portent la plate-forme et ses temples, à creuser ce réseau d’aqueducs et de citernes, amenant les eaux des montagnes lointaines ou dégorgeant le sang des hécatombes; puis il les a ccroués pour l’éternité aux pierres de leurs piliers. Malheur aux âmes qui s’égareraient dans ces labyrinthes infernaux sans y jeter un petit caillou î Les djinns les saisiraient et se les renverraient dans la nuit éternelle comme une balle ensorcelée.

Hélas! la science lumineuse et impitoyable est descendue, elle aussi, dans ces ténèbres : elle a regardé l’appareil des pierres, la courbe des arcs, la disposition des portiques, si complètement analogue à celle de la Porte-Dorée, et nous voici obligés de confesser que les plus vieilles de ces substruclions colossales remontent à l’époque hérodienne, et la majeure partie aux derniers califes. N’importe, si les vaillants ouvriers qui ont de la sorte étayé la

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montagne sont plus voisins de nous que nous ne l’aurions cru d’abord, ils n’en n’ont pas moins continué et rétabli l’œuvre du Roi magnifique, qui a commencé sans nul doute ces réservoirs et ces p;:lais souterrains. Permis encore à nous d’entendre la voix attristée de l’Ecclésiaste dans ces corridors éternellement silencieux.

Je relisais hier soir dans Josèphe le récit de l’agonie de la nationalité juive, expirant dans ce même Temple dont j’étudie les vestiges, comme la vie qui reflue au cœur avant de s’éteindre. En voyant Israël périr, sa tâche accomplie, on pense involontairement à ce s insectes qui rampent durant de longs mois sans se douter qu’ils portent en eux le germe d’une forme meilleure : le jour venu et la métamorphose achevée, la chrysalide abandonnée disparait, tandis que le nouveau-né monte sur ses ailes radieuses dans la lumière. De même le peuple imprudent qui a livré son âme à des races plus avisées tombe, cadavre lui-même, en défendant le cadavre de son culte. L’anarchie, l’oppression, la misère, ont eu raison des derniers lambeaux de l’organisation hébraïque; parfois un souffle de délivrance passe sur la Judée : un Messie paraît, c’est Lui ! On accourt, on le suit , pour le voir finir sur la croix du proconsul. Le joug s’appesantit, et le pauvre peuple retombe, plus faible de son nouvel espoir trompé.

Haineux et divisés, comme tous les malheureux et

les vaincus, incapables d’un effort commun par suite des suspicions intestines, âpres aux restes chimériques du pouvoir et du sacerdoce, rien ne leur manque de ce qu’il faut pour faire mourir une grande nation. Les purs s’isolent des hésitants ; les derniers tenants de la loi, les zélateurs, à la suite des massacres de Césarée , s’enferment dans la ville, et, la ville prise, dans le Temple. Là, derrière l’autel menacé par Titus, une poignée de sectaires oppose au colosse romain la plus héroïque défense, rendons-leur justice , qu’ait enregistrée l’histoire militaire : « Leur audace était plus grande que leur nombre, et ils redoutaient plus de vivre que de mourir», dit Tacite, un expert en courage.

11 faut lire dans Josèphe, dont l’attitude douteuse entre les deux camps rend l’admiration peu suspecte, les péripéties de cette résistance acharnée : comment, cédant pied à pied la haute ville, la tour Antonia, l’enceinte du Harain , dont les remparts les avaient longtemps protégés, les portiques et les galeries du Temple, les derniers combattants d’Israël vinrent se faire écraser sur le Saint des Saints, sur cette pierre de la Sakrah, où avait ruisselé le sang de tant d’autres holocaustes, — comment la torche d’un légionnaire, jetée sur les lambris de cèdre, réduisit en cendres le monument vénérable, qui ne devait plus se relever.

Tous ceux des Juifs qui ne furent pas vendus

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comme esclaves, traînés au triomphe capitolin ou dispersés aux quatre coins du monde pour errer dans un éternel exil, se réfugièrent dans les labyrinthes souterrains du Moriali Ombres vivantes dans ces cavernes funèbres , ils ne tardèrent pas à y mourir de faim. Quand les soldats romains, qui allaient puiser l’eau aux piscines de Siloë, étonnés d’y voir des cadavres apportés par les sources mystérieuses, se décidèrent à fouiller les entrailles de la montagne, ils n’y trouvèrent plus que quelques agonisants parmi des milliers de squelettes.

L’un de ces derniers survivants, le chef héroïque des défenseurs de la ville, Simon Bar-Gioras, essaya d’échapper à ses ennemis en les terrifiant par une apparition de fantôme. S’étant enveloppé de draperies blanches et revêtu d’un manteau de pourpre, il surgit brusquement par un des soupiraux des galeries , sur la plate-forme du Haram, aux yeux des Romains épouvantés. Ce spectre royal, sortant des cavernes salomoniennes et revenant errer dans les cendres du Temple détruit, c’était tout ce qui restait de la nation de David.

C’est le bénéfice de cet étrange pays que la vie contemporaine y offre sans cesse l’éloquent commentaire de l’histoire passée, Y illustration des réflexions que cette histoire inspire. J’en ai eu un nouvel exemple aujourd’hui en allant voir les Juifs pleurer au mur du Temple, curieux spectacle que

Jérusalem réserve tous les vendredis à l’étranger. Une belle gravure de M. Bida l’a popularisé chez nous.

Le mur d’enceinte du Haram qui regarde vers l’ouest, à l’intérieur de la ville et proche du pont des Macchabées, s’est conservé jusqu’à une grande hauteur tel qu’il était aux époques reculées où Israël possédait en paix la ville de David : assises de blocs énormes, à refends et en retraite, d’aspect fruste et vénérable. C’est le débris monumental que la tradition fait remonter avec le plus de vraisemblance au roi Salomon. Un étroit couloir est ménagé entre ce muret les masures modernes. Les Juifs, à qui l’entrée du parvis sacré est rigoureusement interdite, ont acheté des Turcs, moyennant finance, le droit d’y venir pleurer sur les ruines des monuments de leurs ancêtres.

La tradition est vieille chez eux et date de la dispersion de Titus. Les Romains, les Perses, les croisés, les musulmans, ont tour à tour prélevé sur cette piété nationale un lourd tribut : les avares proscrits l’ont continué à ces maîtres successifs de leur patrimoine, estimant plus que leur or l’ineffable joie de toucher les vestiges de leur grand roi, la porte de l’enceinte paternelle d’où on les chasse. Saint Jérôme témoigne de l’antiquité de cette coutume dans une de ses lettres : « Vous y verrez ce peuple lugubre venir pleurer sur les ruines de son

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Temple « , écrit-il. — C’est là qu’un philosophe devrait aller méditer sur la vitalité persistante des religions et la réprobation mystérieuse de la famille hébraïque. Au pied de la muraille géante, contre la première assise dont les têtes atteignent à peine le faîte, une foule compacte se presse et couvre les pierres vénérées de baisers, de caresses et de larmes. Quelques-uns ont les vêtements du pays, gombaz de soie aux couleurs éclatantes ; mais la grande majorité, Juifs de Pologne, de Russie, de Valachie, portent cet inénarrable costume qui nous a tant frappés à Saphed , où nous le vîmes pour la première fois. Les femmes, enveloppées dans leurs voiles blancs, se mêlent à ces pieuses douleurs.

Les voilà tous, au nombre de plusieurs centaines, étreignant les pierres de leurs mains crochues, balançant la tète et le corps avec les ondulations rhythmées de la prière orientale, psalmodiant sur une gamme aiguë les lamentations des prophètes ou des litanies en plat allemand. Par moments, le chant et les branlements de tête s’apaisent, puis, au cri d’un coryphée, le long cordon des calottes fourrées, des turbans, des chapeaux européens, recommence à monter et à descendre avec des mouvements de houle en fureur. Beaucoup pleurent réellement sur la muraille sacrée et cruelle qui leur cache la vue du Moriah et du parvis de Salomon. Le musulman qui va prier à la mosquée maudit les parias honnis,

les touristes venus en partie de plaisir rient à gorge déployée des détails grotesques de la scène; impassibles sous le mépris et l’insulte, ils jettent en dessous un regard chargé de haine à l’infidèle, et continuent sans se laisser distraire leur lamentable commémoration.

Une indicible pitié saisit le spectateur à la vue de cette éternelle infortune, de ce patriotisme sans défaillance, quoique sans aliment. Le cœur se serre et la raison est confondue. Quelle évocation historique pourrait lutter d’étrangeté et d’invraisemblance avec ce fait actuel : l’apparition de ce peuple indéfectible, qui revient du fond des siècles mythiques en pleine vie moderne, comme le spectre de Bar-Gioras au milieu des Romains, pour maudire un attentat vieux de deux mille ans, pour prier et pleurer, avec une passion toujours jeune, dans une langue éteinte, sur les ruines d’un temple dédié à un culte mort?

22 décembre.

Nous avons été visiter aujourd’hui les établissements russes, à dix minutes de la porte et sur la route de Jaffa. De quelque point de l’horizon qu’on regarde Jérusalem, l’œil est attiré et préoccupé par cette masse blanche qui couronne la colline de l’ouest et domine la cité allongée à sa base. Qu’on descende des plateaux de Naplouse ou qu’on monte

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de Jaffa, cette église ceinte de maisons apparaît la première au voyageur comme une sentinelle ou une gardienne de la ville; mieux encore que la croix grecque et le drapeau des tsars, la richesse, l’importance de ces constructions, lui apprennent leur nationalité.

Le consul , logé dans une élégante villa qui fait partie du groupe des bâtiments, nous reçoit avec affabilité et nous montre en détail, avec une satisfaction bien compréhensible, l’œuvre due à la charité et à la sagacité de ses compatriotes. Un hôpital de soixante lits , largement et confortablement installé, une pharmacie, un hospice, au vieux sens du mol, maison disposée pour des pèlerins pauvres, avec des chambres proprettes destinées aux voyageurs plus aisés, une chapelle intérieure, une grande et belle église, des dépendances nombreuses, rien ne manque à la petite cité moscovite. Médecins, pharmaciens, infirmiers, dames hospitalières, attendent les malades et les indigents. Je ne puis m’appesantir sur les mille petits détails qui révèlent une main généreuse autant que prévoyante ; ce qu’il faudrait faire comprendre pour restituer aux moindres choses toute leur valeur et leur suprême intérêt, c’est l’impression irrésistible de puissance, de richesse, de persévérance et de vital i t c* qui se dégage de tout cela. On dit que la Russie a déjà enfoui, je me trompe, semé 4 millions dans ce champ , qui ne

Ol £)

MÂ irf

VOYAGE AUX FAYS DU PASSÉ, restera pas improductif; comparez cette somme aux quelques misérables milliers de francs que les autres puissances envoient à leurs coreligionnaires, et déduisez-en la force de l’action exercée de part et d’autre !

Tout ceci n’est rien encore , ce n’est que le cadre ; mais, si l’on observe les singuliers hôtes attendus dans cette demeure , le fleuve dont nous venons de parcourir le lit, on s’étonne, j’allais dire, on s’effraye, de bien autre façon. C’est à Pâques, au grand moment du pèlerinage, qu’il en faudrait faire une étude complète ; cependant le mouvement plus restreint que détermine la fête de Noël nous permet d’en saisir la curieuse physionomie. Rien ne peut faire comprendre à notre société, si déshabituée de pareilles impulsions , le courant de dévotion ardente qui jette chaque année 3,000 ou 4,000 pèlerins russes sur les lieux saints. Pour s’expliquer cette croisade pacifique , il faut remonter à nos siècles de foi absolue, aux pionniers de l’Europe catholique en Orient, à ces compagnons de Pierre l’Ermite, ces précurseurs des Croisés, qui arrivaient à pied, le bourdon à la main, du fond des Flandres ou de la Bretagne à Jérusalem. De même rien mieux que ce spectacle ne peut nous aider à restituer ces époques historiques. Sous plus d’un rapport , ce peuple russe en est encore au même âge que nos pères du onzième siècle, au même degré de ferveur et de naïveté

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puissantes. Aidé par un gouvernement soucieux d’utiliser un pareil levier, il s’ébranle périodiquement au fond de ses steppes comme une migration d’oiseaux du nord. Le paysan de la Petite-Russie, le mougik de Moscou , le serf de Sibérie , le Circassien des provinces chrétiennes du Caucase, le Bulgare du Danube, les marchands deNijni ou d’Arkbangel, se réunissent à Odessa, où des paquebots les prennent presque gratuitement et les transportent à Jaffa. De là ils font à pied, en chantant des cantiques, la longue route qui mène à travers les montagnes jusqu’à Jérusalem, et sont reçus pour la plupart dans la communauté.

Je les ai vus dans l’hospice, dans leur église, e! souvent surtout au Saint-Sépulcre; coiffés de la casquette nationale, frileusement pliés dans leurs longues lévites, ils ôtent à l’entrée du sanctuaire leurs grandes bottes rougies par les neiges, se prosternent sur le pavé avec des signes de croix répétés et prient avec ferveur. Et il ne faudrait pas confondre ces démonstrations avec les simagrées machinales du dévot grec : il suffit de regarder ces physionomies où le sentiment se traduit avec la jeunesse et la gaucherie naïre des figures de nos cathédrales gothiques, ces yeux ardents sous ces longs cheveux retombant en boucles sur les épaules, pour y surprendre une flamme de foi véritable et immense. Beaucoup ne croient pas leur pèlerinage achevé à Jérusalem et le

continuent jusqu’au Sinai; ils affrontent les fatigues et les misères de plusieurs mois de marche dans les déserts arabiques , pour aller baiser les rochers touchés par Moïse. On nous a montré une très-curieuse collection de fossiles, de poissons et de coquillages pétrifiés rapportés et augmentés sans cesse par les pèlerins des montagnes saintes. Une anecdote encore qui pourra donner la note de cette dévotion ascétique, digne des temps héroïques du christianisme : Madame Kajevnikof nous fait voir une énorme croix en fer brut pesant au moins dix-huit ou vingt livres. Elle a été trouvée pendue au cou d’une vieille femme morte dans l’hospice; la malheureuse était venue à pied de Jaffa avec ce singulier cilice, qu’elle portait depuis des années !

On conçoit maintenant ce que peut donner une pareille force savamment développée et dirigée. Si l’on ajoute à cet enthousiasme religieux les qualités d’obéissance et de respect qui nous ont frappé chez la plupart de ces hommes, on se dit qu’il n’y a pas de limites à l’action possible d’un bras servi par un aussi merveilleux instrument. 11 faudrait vraiment une sagesse surhumaine pour ne pas être tenté d’en abuser. On a quatre mille pèlerins aujourd’hui, on en aura quarante mille demain si l’on veut, si l’on peut les loger et les nourrir. Un peuple entier viendra sur cette colline, soumis, dévoué, ardent : le jour où l’on voudra, sur un mot, sur un signe, il

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se ruera à la délivrance du saint Sépulcre avec le même entrain, avec la même abnégation que les compagnons de Godefroy de Bouillon; mais j’écarte ces éventualités violentes : l’action lente et intense d’un pareil mouvement moral s’exercera en dépit de tout. Aussi , en parcourant ces belles salles , en admirant les attentions maternelles de la Russie pour ses enfants et les sacrifices qu’elle s’impose , on sent à travers tout cela la fermenlation des germes féconds, une expansion irrésistible et forte à briser des roches, comme un frémissement sourd de moissons qui mûrissent.

Des impressions d’un caractère plus profond encore nous attendaient dans la basilique. On connaît la disposition générale des églises russes, en forme de croix grecque surmontée de cinq dômes bulbeux. Celle-ci ne s’en écarte pas. L’intérieur est décoré avec une richesse sobre et délicate à laquelle les édifices consacrés au culte orthodoxe ne nous ont guère habitués.

Sur les panneaux de l’iconostase se déroule la galerie habituelle des panagia et des saints dans leurs fonds d’or. J’étais surtout curieux de voir là comment l’art religieux russe a modifié la vieille tradition byzantine, si immobile chez les Grecs, si familière à tous ceux qui ont habité l’Orient. L’épreuve est tout en sa faveur. Cette école, à peine née d’hier, si je suis bien informé, donne déjà des

résultats surprenants et nous promet peut-être une rénovation de la peinture religieuse. Elle a su, avec un discernement parfait, garder toutes les qualités des vieux maîtres du mont Athos et des couvents grecs, la naïveté, la douceur, Eéclat, l’expression fervente; elle en a rejeté impitoyablement la gaucherie, la roideur, les incorrections de dessin , les poses conventionnelles; c’est d’un archaïsme bien autrement vrai, bien autrement jeune et religieux que celui de l’école allemande d’Overbeck. L’œil fait à l’immobilité hiératique des types byzantins est tout surpris de voir des saints orthodoxes vivre et se mouvoir dans leur ciel d’or; on applaudit sincèrement à ce jeune art barbare déjà si savant et si ingénieux. Il y a là telle tête de Christ qui est sur la route des nobles et antiques figures que notre grand Flandrin a laissées à Saint-Vincent de Paul et à Saint-Germain des Prés.

Mais ce ne sont pas ces détails qui m’ont tout d’abord frappé; en entrant, je l’avoue, le spectacle que j’avais sous les yeux ne m’a guère laissé la faculté d’observer. C’était la vigile de je ne sais quelle fête orthodoxe, et l’on disait les vêpres du saint. Dans le chœur, une petite table portait un cadre de reliques-, ces vieux restes étaient couverts d’une grande couronne de roses naturelles, suivant une touchante coutume de l’Église russe. Un peu plus bas, un évêque assisté de trois diacres lisait le ri-

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tuel posé sur un pupitre. Les quatre officiants étaient revêtus d’ornements splendides, de lourdes chapes d’or reluisantes d’émaux et de gemmes qui faisaient paraître plus singulière encore leur coiffure de deuil, ce long voile noir retombant tout autour de la tète appelé kalimafkon. L’évêque était jeune : sa barbe et ses cheveux blonds encadraient un de ces types slaves si séduisants, rêveurs et mystiques, où il y a de la femme et du barbare ; quand il disait son chant grave, sa voix contenue semblait venir de plus loin que lui. Les trois acolytes, statues immobiles, tenaient un grand cierge allumé à chaque face du pupitre ; leur voile noir retombait tristement sur une opulente barbe blanche; leurs paupières ne remuaient pas sur leurs yeux atones, pas un muscle ne bougeait sur leurs faces hiératiques, qu’on eût dites descendues d’une mosaïque. Ces quatre personnages, disparaissant parfois dans un nuage d’encens, bizarrement éclairés par la lumière du couchant décomposée et adoucie à travers les vitraux, n’avaient plus rien de ce monde. Derrière l’iconostase, des chantres invisibles, doués de voix superbes et admirablement dirigées, psalmodiaient les litanies du saint sur un récitatif en plain-chant. Je m’attendais à la mélopée nasillarde des hymnes grecques ; au lieu de cela, j’écoutais avec ravissement la musique religieuse la plus symphonique, la plus

douce et la plus pénétrante qu’il m’ait jamais été

donné d’entendre. Il y avait surtout une basse ample et profonde qui reprenait fréquemment un motet lent et plaintif; j’ignore comment les musiciens nomment la gamme ascendante qui lui servait de thème; mais elle était d’un effet si large et si sur qu’à chaque reprise on tressaillait involontairement.

Tout cela nous avait cloués à nos places comme une apparition merveilleuse. De celte musique céleste, de ces lumières mourantes du jour, de ces parfums d’encens et de cire, de ces fraîches fleurs sur ces ossements, de ces vieillards éblouissants sous leurs voiles de deuil, se mouvant dans un fond d’or au milieu des icônes de saints dont on les distinguait à peine, il se dégageait une poésie si sacrée, une prière si exquise, que nous ne pouvions plus nous dérober à leur charme , à leur émotion communicative. Ces hommes ont vraiment une entente supérieure de la mise en scène religieuse : ils ont retenu les traditions pompeuses de l’ancien Orient. Alême à Jérusalem, en face de ces souvenirs écrasants, ils ne sont ni petits ni ridicules.

C’est alors surtout que j’ai senti quelle force s’accumulait sous ces voûtes ; en voyant autour de moi tous ces pèlerins russes, les femmes prosternées, les hommes debout, graves, fervents et recueillis, les réflexions qui m’obsédaient tout à l'heure me sont revenues cent fois justifiées. Cette religion, déjà si vive, est nourrie et comme chauffée à blanc par un

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clergé qui dispose de tels moyens d’action , qui sait s’emparer de l’homme par tous ses sens pour arriver à son âme , et ce clergé lui-même est un instrument docile dans la main d’un maître ! Ne voilà-t-il pas le levier à soulever le monde ? En m’avouant que l’avenir est à ces hommes, je suis obligé de reconnaître que c'est justice , puisqu’ils sont simples , pieux et bons Ils ne savent pas au même degré que nous diriger les forces de la matière ou jouer avec les rouages subtils des machines politiques; mais ils ne connaissent pas nos révoltes, nos doutes. Ils n’ont pas encore toutes nos sciences, nos arts, nos lettres ; mais ils possèdent les trois grandes sciences que nous avons désapprises, la foi, le sacrifice et le respect.

25 décembre.

Noël ! Noël ! C’est à Bethléem qu’il faut aller cette nuit célébrer la joyeuse naissance , c’est à Bethléem que court toute cette foule, revêtue de ses habits de fête, qui s’engouffre sous la porte de Jaffa, à Bethléem que vont ce soir le peuple, les rois et les étoiles. Sur celles-ci pourtant il ne faut pas trop compter. Un ouragan furieux s’est déchaîné cette nuit avec la violence qui appartient aux rares perturbations atmosphériques de ces climats : je ne peux partir que vers le matin, fouetté par des trombes diluviennes, cherchant vainement la route

dans la campagne transformée en étang et noire comme une gueule de four; mon cheval butte jusqu’au poitrail dans les (laques d’eau, et je ne suis guidé dans les ténèbres que par le tintement lointain des cloches de Bethléem, qui carillonnent la bonne nouvelle et le réconfort.

Malgré ces difficultés, une foule effervescente et pittoresque remplit le couvent latin, la basilique et la grotte. On devine quelle affluence une nuit de Noël attire à Bethléem. Il est vraiment providentiel que les Grecs aient conservé l’ancien calendrier ; si les solennités chrétiennes tombaient aux memes dates pour toutes ces communions ennemies dans ces sanctuaires contestés, les lieux saints ne seraient qu’un perpétuel champ de bataille. Le pacha a envoyé un bataillon pour sauvegarder l’ordre, non moins que pour faire honneur à la fête; il n’est pas rare de voir en Turquie les soldats musulmans rehausser de leur présence la pompe des cérémonies chrétiennes, faire cortège aux processions et présenter les armes au dieu étranger. La troupe bivouaque dans les nefs condamnées de la basilique, devenues, depuis que les Grecs les ont séparées du chœur par un mur de clôture, un vestibule banal.

Si le tableau est triste pour l’archéologue et le chrétien, il est sans prix pour le peintre. Des chevaux attachés à la porte, qui font sonner leurs larges étriers de fer et leurs housses toutes frissonnantes

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d’amulettes de métal, descendent des cavaliers arabes en grand costume, pantalons bouffants, vestes brodées d’or et soutacbées de couleurs vives, ceintures de soie rouge laissant passer les crosses damasquinées des pistolets et les manches des poignards, abayes de laine brune traînant à terre comme des chapes, kouffiehs multicolores ou turbans blancs enroulés autour de la tête. Tout ce monde emplit la basilique et se groupe à souhait dans les entre-colonnements, disputant et gesticulant avec les marchands de chapelets, de cierges et de pâtisseries. Les femmes sont en nombre : on sait qu’elles ont conservé un costume particulier au village de Bethléem, et qui doit être à très-peu de chose près le vêtement antique. 11 se compose d’une chemise de laine rouge et bleue ouverte sur la poitrine, d’une espèce de cotte de même étoffe, et d’un long voile blanc à parements brodés, gracieusement soutenu par un bonnet à liante forme qui n’est autre que l’ancienne mitre des femmes orientales. Ce bonnet, tressé de laine, de grains de corail, de cercles de cuivre et de pièces de monnaie, est, avec leur collier, une véritable boutique de changeur. Le grand luxe est d’y réunir des centaines de pièces de tout temps et de toute provenance, vieux trésor de la famille : talaris, sequins, piastres, florins, ducats, quelquesuns demeurés là peut-être depuis les Vénitiens et les Génois, sans préjudice des médailles, des bre-

loques, des chaînettes, des bijoux de foute forme, des anneaux soudés aux oreilles, aux coudes, aux poignets, aux chevilles. Toutes bruissantes de cette orfèvrerie , les belles Betbléémitaines s’avancent drapées dans leurs voiles avec une grâce et une noblesse incomparables ; une existence simple et primitive a conservé aux races orientales ce galbe antique, pur et serein, que nous ont fait perdre l’incessant travail de pensée*, l’intensité nerveuse et l’activité inquiète de la vie moderne.

Au milieu de tout ce va-et-vient, les soldats turcs, graves et silencieux, se chauffent en rond autour de feux allumés dans les bas côtés de la nef, près de leurs fusils dressés en faisceau contre les colonnes byzantines. A ce bivouac improvisé, les uns font la cuisine, d’autres fument leurs tchibouqs ; les flammes tirent des notes éclatantes de tous ccs tarbouchs et montent en spirales réveiller les saints personnages des mosaïques ; leurs prestiges rendent une vie fantastique aux sévères docteurs des

conciles d’Ephèse et de Nicée, qui semblent se mouvoir sur l’or des murailles et regardent avec scandale, de leurs mornes yeux d’émail, ces armes, ces feux, cette foule ; ils ont du de leur vivant contempler les mêmes scènes, quand le sac de la basilique parles soldats persans deKbosroës vint interrompre leurs subtiles controverses.

Cependant le peuple se précipite dans la grotte

JERUSALEM

de la Nativité, qui s’étend sous le chœur de l’église ; on y descend par deux escaliers demi-circulaires, dont l’un appartient aux Grecs, l’autre aux Latins. C’est un carré long de 10 à 12 mètres sur 5 : le rocher a partout disparu sous les revêtements de marbre, les tapisseries, les lampes de vermeil, tout lepieux trésor dont la chrétienté a enrichi depuis de longs siècles le sanctuaire vénéré; une des lampes, toujours allumées, qui pendent de la voûte a été donnée par le roi Louis XIII . Sur le côté de la grotte qui regarde l’orient, une excavation, en forme de niche dans le rocher, marque la place même de l’enfantement, comme l’atteste cette fameuse étoile

d’argent qui a fait un hruit si tragique dans la politique contemporaine; — une autre excavation au sud, la chapelle de la Crèche, est le lieu assigné à l’adoration des Mages. La grotte se continue par un corridor qui prend sur cette pièce principale, serpente dans le rocher, conduit à plusieurs chapelles consacrées par des traditions diverses, et revient déboucher par quelques marches dans le couvent latin.

La foule des fidèles emplit la petite église des franciscains, obstrue l’escalier et se prosterne pieusement dans la crypte, rayonnante de lumières. C’est un spectacle touchant de voir les Bethléémitaines et les vieux Arabes à barbe blanche se précipiter sur la Crèche pour arriver à baiser les marches

de l'autel, l’étoile d’argent. Au moment où j’entre à grand’peine dans le sanctuaire, l’officiant lit cette leçon de l’Évangile : In prœsepio reclinaverunt eum... « Ils le couchèrent dans la crèche. « Frappé de cette coïncidence, pénétré de la solennité du lieu et du souvenir, gagné par la fièvre de ferveur qui s’exhale de tous ces cœurs et de toutes ces lèvres, on se sent envahi par l’émotion commune, on obéit doucement au magnétisme de cette adoration que tout persuade. C’est l’heure où s’épanche la source cachée de la prière, qui toujours filtre goutte à goutte dans quelque fond de l’âme, comme la lumière du ciel dans ce berceau de rocher.

J’ai passé une partie de la nuit à errer dans les détours de la grotte, tantôt perdu dans la foule agenouillée devant la crèche, tantôt m’égarant dans les retraits déserts formés par les élargissements du long hoyau souterrain : ce sont des chapelles dédiées aux Innocents, à saint Jérôme, à sainte Paule. Personne ne vient troubler leui solitude : la musique et les chants des fidèles invisibles m’arrivent étouffes et mourants comme dans un couloir des catacombes. L’illusion est complète quand en remontant le corridor j’émerge subitement dans la clarté des lampes d'or ei l’assemblée chrétienne. Tout au fond de la grotte, l’oratoire de saint Jérôme m’attire de préférence ; c’est là qu’il venait, suivant la tradition, prier et travailler, c’est là que son tombeau dort

JÉ il U SALEM.

sous l’autel; j’y vais à plusieurs reprises, cherchant si ce grand esprit n?y a pas laissé son secret de paix et de détachement.

Je remonte dans le cloître latin, où les bons franciscains assaisonnent le déjeuner hospitalier qu’ils m’offrent du récit animé de leurs dernières tribulations. Ce sont des moines italiens et espagnols, aux têtes caractéristiques, dont la plupart m’ont déjà été présentés par Filippo Lip pi ou Zurbaran. Un seul est Français; le Père Bernard (qu’il me permette de trahir le nom modeste enseveli par lui dans ce couvent) nous séduit par son instruction étendue, son élévation d’idées, son onction vraiment chrétienne, ïl vit dans ce milieu de si peu de ressources pour un esprit comme le sien, isolé, froissé souvent, se consolant avec la bibliothèque, la correspondance de saint Jérôme, les couchers de soleil sur les montagnes d’idumée et l’espoir de dormir un jour dans ce petit cimetière du cloître, où on le déposera revêtu de sa robe de hure, les mains en croix sur son vaillant cœur, près du berceau d’où sa tombe attend la résurrection.

La pluie me reconduit à Jérusalem : elle s’établit avec une persistance qui semble annoncer le commencement de la « saison des pluies », mot qui a le privilège de faire frissonner le voyageur en Syrie. Il n’a plus qu’a fuir devant elle , s’il ne veut affronter celte démoralisation de l’eau, suffisante pour

empoisonner toutes les joies du voyage à cheval. Au ssi bien le paquebot passe dans trois jours à Jaffa,

et l’Egypte miroite déjà devant nos yeux : il faut nous résoudre à faire nos malles, c’est-àdire à renfoncer dans les sacoches des mulets nos trois chemises , nos livres et nos cartouches, et à partir demain.

2G décembre.

Je voudrais pourtant, avant de quitter Jérusalem , résumer la physionomie de l’étrange ville et l’impression morale qu’elle laisse. J’ai dit la désolation de son aspect matériel et la tristesse de ses abords; j’ai éprouvé qu’on y vit en quelque sorte d’une vie rétrospective par les débris des âges passés qui racontent son histoire , que le promeneur le moins prévenu , en parcourant cette ville arrêtée dans le temps , se sépare tout naturellement de la pensée contemporaine et commerce familièrement avec les Juifs, les Romains et les Croisés, qui parlent seuls dans le silence présent.

Mais du cadavre qui gît dans ce tombeau, l’âme a survécu. Si tous les bruits de nos villes se taisent dans celle-ci, si leurs conditions essentielles d’existence en sont absentes, il est un des côtés del’activitéhumaine qui s’est développé avec une intensité exclusive, qui a confisqué à son profit tout l’effort de pensée des habitan’s et des botes de Jérusalem. Pour faire

JÉRUSALEM

comprendre comment il vous saisit dans ce milieu au détriment de toute autre préoccupation, il faut demander à l’homme de notre temps un déplacement absolu de ses habitudes, de ses intérêts et de ses points de vue. Cet élément social à qui , chez nous , la place est mesurée chaque jour d’une main plus avare, et qui s’est maintenu à Jérusalem étouffant tous les autres , c’est l’élément religieux.

Le commerce, le luxe, l’industrie, ces grands soucis de toute agglomération d’hommes, n’existent ici que pour les nécessités premières et les objets de piété. L’agriculture est dérisoire, le pays exporte tout au plus quelques sacs d’olives. Le projet, caressé par des ingénieurs européens , d’un chemin de fer reliant Jaffa à Jérusalem est tombé et tombera chaque fois devant l’impossibilité d’alimenter la ligne , non moins que devant une sorte de réprobation esthétique, soulevée par cette association d’idées et de mots qui hurlent ensemble. Tandis que la plus petite bourgade du Levant, dévorée aujourd’hui par le démon de l’agio, a sa bourse dans un café ou dans un khan, Jérusalem n’en a pas ; les Grecs et les Juifs y vivent, ô miracle, sans a faire d'affaires» . Le plaisir est encore plus sévèrement banni que le travail de la cité sainte : l’hiver dernier, M. le consul de Russie ayant voulu donner un modeste bal, cette idée fut accueillie comme une monstruosité. Chacun garde, sous la pression de l’atmosphère géné-

raie, une certaine retenue d’actions et de paroles comme sous le coup d’un deuil commun ; on marche et l’on cause dans la rue comme dans une église , on ne pense même pas aux distractions de nos villes, on s’étonnerait de les rencontrer ici. Il n’y a d’autres intérêts locaux que ceux qui se rattachent aux questions religieuses, d’autres séditions que celles nées au pied de l’autel , d’autres travaux intellectuels que ceux consacrés au prosélytisme et aux recherches théologiques.

Devine-t-on maintenant quelle doit être l’influence de cette atmosphère propre, de cette fermentation générale sur la masse des esprits? Comme dans tous les milieux particuliers, la vue se fausse, devient sujette à des grossissements d’optique, et aperçoit toutes choses à travers le nuage environnant. Les intelligences attirées ici par la recherche ou la propagation de la vérité et celles qui y viennent remplir des fonctions publiques, utiliser des talents plus pratiques, des aptitudes à l’intrigue, procèdent autrement qu’ailleurs. Les esprits les plus sains y subissent une déviation sui generis, percent dans quelque direction baroque, s’adonnent cà quelque manie : c’est ce que l’on a appelé la * folie hiérosolymitaine » .

On va peut-être crier à l’exagération ; mais tous ceux qui ont pratiqué l’Orient connaissent bien le mot et la chose et trouveront dans leurs souvenirs,

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à l'appui de ces assertions, plus de vingt noms que les convenances ne me permettent pas de citer. Chacun a ou croit avoir son idée, toujours pénétrée par l’idée dominante : l’industrialisme lui-même ne se produit ici que teinté de piétisme. Sans parler des nombreux millénaires, recrutés surtout parmi les Juifs et les sectes américaines, qui viennent chercher à Jérusalem la restauration du royaume de Dieu et la régénération de l’humanité, on rencontre à chaque pas des personnalités étranges. Celui-ci fonde une église, cet autre se contente d’un ordre; l’un a eu des visions, un second a son plan tout fait pour le remaniement de la carte d'Orient ; un troisième est poursuivi par les embûches des adversaires religieux et politiques que ses fonctions l’ont forcé de combattre durant de longues années ; d’autres reconstituent des principautés avitalcs tombées en déshérence. On n’en finirait pas à énumérer toutes les manifestations de cette influence du milieu. Les plus excellents esprits y sacrifient par quelque côté : un consul d’une grande puissance, homme charmant et de valeur singulière, a bâti de ses deniers un hospice qui doit être la maison mère d’un nouvel ordre d’hospitaliers, destiné à soigner les pèlerins malades, divisé en langues et en bannières ; il insiste auprès de nous pour que nous propagions l’idée et lui procurions des recrues prêtes à faire les vœux mineurs, à ressusciter le Temple, dont il sera grand

maître. Voilà la note. Le passé est tellement vivant,

seul vivant ici, que rien de ce qu’il a produit ne

paraît impossible à réaliser à ceux dont l’existence

s’écoule en communion avec lui. Combien de bons

moines se consolent de leurs déboires en attendant la prochaine croisade !

On comprend, sans que j’insiste davantage, que la seule impression générale , la seule étude fructueuse est celle de l’ordre d’idées exclusif qui engendre ces phénomènes. Si la loi du voyageur moderne est de mettre en lumière le relief particulier de ce qu’il étudie, quiconque veut parler de Jérusalem doit s’attacher au mouvement religieux, qui entraîne d’ailleurs de graves effets politiques. Pour analyser ce mouvement, si complexe et si divisé, il faut faire le départ des principales forces en présence.

Les « Latins » , comme on dit ici, c’est-à-dire les catholiques relevant directement de Rome, se présentent d’abord avec l’autorité que leur donnent l’ancienne possession des lieux et le souvenir des flots de sang versés pour la défense de la Palestine. Numériquement ils seraient parmi les plus faibles : un noyau d’indigènes, le mouvement fort peu considérable du pèlerinage européen, les catholiques de rite oriental, Maronites ou Syriens, qui viennent se grouper autour d’eux , tout cela ne constitue pas une église bien considérable. Leur force est dans

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l’ordre de Saint-François, gardien attitré de la Terre Sainte, qu’il couvre de ses couvents depuis de longs siècles; il faut reconnaître impartialement que les frères mineurs sont bien supérieurs en moralité et en lumières aux moines grecs, bien autrement res* pectés des fonctionnaires musulmans. Elle est en core dans le Patriarcat, dirigé par des prélats italiens qui allient à une vie irréprochable le sens politique et les ressources d’esprit que l’on sait, dans le prestige de la grande église catholique, dans la possession de sanctuaires incontestés autrefois, envahis depuis un siècle par les empiétements des Grecs, mais dont les plus augustes appartiennent encore aux héritiers des Croisés, dans la mémoire vivante du royaume latin et des armes franques, dans les témoignages que porte chaque pierre des services rendus et de la gloire acquise.

En face des Latins et en hostilité perpétuelle avec eux, les Grecs luttent pour la primauté. Ils sont représentés par un clergé considérable et remuant, par d’innombrables moines. Ces moines et ce clergé sont moralement inférieurs à leurs compétiteurs : nul n’ignore par quels moyens ils arrivent à supplanter ces derniers; mais ils ont pour eux la richesse, l’intrigue, l’habitude de traiter avec les maîtres du sol et la souplesse qui leur plaît. Us dirigent un troupeau considérable ; la majeure partie des Arabes chrétiens est de la communion ortho-

doxe. Ce troupeau est grossi et scs pasteurs enrichis par le mouvement incessant du pèlerinage q ni amène à Jérusalem les Grecs des îles, de la Turquie, du royaume hellénique, sans parler des pèlerins russes dont j’ai signalé plus haut l’importance. Surtout ils ont l’immense avantage de tenir au sol par toutes leurs racines, de combattre avec les armes et les langues de l’Orient, de se recruter facilement dans le pays ou dans les contrées avoisinantes, de poursuivre leur développement logique sur un terrain qui est le leur. Grecs del’HelIade, de l’Archipel et de Syrie, tous en somme sont et seront toujours des Orientaux; leur culte offre à l’Oriental la pompe, l’apparat, les pratiques minutieuses que sa nature réclame, ils puisent dans le sentiment de leur force l’audace et la persévérance qui leur ont permis de déposséder les Latins d’une partie de leurs sanctuaires. A côté de ces avantages, il faut néanmoins se rappeler les causes intérieures de dissolution qui menacent l’église orthodoxe et dont j’ai déjà dit quelques mots.

Après ces deux puissances religieuses, alliés le plus souvent aux Grecs, dont les conquêtes leur ont profité , viennent les Arméniens grégoriens. Ils se sont fait une place enviable dans les principaux sanctuaires ; leurs titres sont anciens et respectables, leur communauté intelligente et laborieuse; mais leur nombre insignifiant ne leur permet pas d’as-

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pirer à une prépondérance effective , et ils ne semblent pas y songer. A côté d’eux, je ne citerai que pour mémoire les Coptes, les Abyssins, les Jacobi tes , débris demeurés là pour compléter de leurs notes originales et exotiques le concert du christianisme universel.

L’élément nouveau que les trente ou quarante dernières années ont introduit à Jérusalem est le protestantisme. Les missionnaires anglicans et américains sont arrivés les premiers, précédés par la cargaison de bibles obligée : pourvus à souhait de zèle et d’argent, ils ont élevé des constructions confortables, un évêché, une chapelle, et semé par la ville des dépôts de bibles. Les luthériens allemands les ont suivis dans les derniers temps : grâce au courant d’émigration propre à leur race, ils forment déjà une petite colonie qui a des établissements et un hospice. L’action protestante est à peu près nulle sur les indigènes : cette compréhension septentrionale du christianisme trouve la nature orientale absolument rebelle. En dehors de quelques convertis juifs, les sectes réformées ne vivent ici que de l’apport étranger. Leur développement matériel progresse pourtant chaque jour. Il faut rendre cette justice au protestantisme que, fidèle jusqu’ici à son principe, il s’est désintéressé de toute intrigue politique; peu soucieux de la possession de fait, dont les anciennes communions sont si jalouses et à la-

quelle il ne pourrait d’ailleurs produire aucun titre, il ne demande aux lieux saints que le droit commun à la prière, et ne se distingue que par d’importantes recherches scientifiques, des fouilles heureuses et des travaux d’exégèse.

Vis-à-vis de toutes ces branches de la famille chrétienne, comme Ismaël contre ses frères, la tribu juive, haineuse et fermée, végète dans sa misère, malgré quelques établissements dus à la munificence de ses riches coreligionnaires d’Europe. Puis-je redire , sans me répéter, sa foi implacable , son espérance obstinée et vaine, le mystère de son culte, de son existence et de son abaissement? Ignorés et méprisés malgré leur nombre, parqués dans un quartier étoutfé et dans des synagogues borgnes, chassés de tous les lieux consacrés par la Bible, l’Evangile ou le Coran, les fils d’Israël nourrissent plus que tous autres des prétentions d’avenir et la persuasion d’une renaissance nationale. Ils arrivent de tous les coins de l’Europe, étranges comme j’ai essayé de les dépeindre, avec la régularité instinctive des oiseaux émigrants , ajouter des tombes à celles de leurs aïeux. Un chiffre donnera une idée de leur importance numérique, si peu en rapport avec leur importance religieuse et politique, qui est nulle : sur toute la population de Jérusalem , qui se monte à 26,000 âmes environ, les Juifs comptent pour plus de moitié, 14,000 âmes.

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Le reste se décompose comme il suit : chrétiens 7,000 ou 8,000, musulmans 4,000 ou 5,000. La plupart de ces derniers sont des Bédouins du désert ou des citadins arabes; le surplus est fourni par les Turcs, fonctionnaires et soldats.

Ces derniers planent tranquillement au-dessus des autres groupes, tenant, eus aussi, Jérusalem pour une ville sainte, vénérant le Prophète dans le Haram, appelant les croyants à la prière du haut des clochers transformés en minarets, surveillant les chrétiens dans les sanctuaires qu’ils leur accordent, interposant entre eux leur autorité incontestée : élément pondérateur et nécessaire, clef de voûte qui retient cet assemblage de matériaux hétérogènes et l’empêche de s’effondrer dans l’anarchie et le sang.

Tels sont les principaux acteurs qui se disputent cette étroite scène. Je ne puis entrer dans le détail fastidieux des intrigues, des conflits, des complots qui se nouent et s’enchevêtrent chaque jour sur ce champ de discorde entre ces groupes hostiles; le prosélytisme religieux et les convoitises temporelles les maintiennent dans cet état de fièvre permanente qui surprend si fort l’étranger et s’empare bientôt de lui, s’il n’y prend garde. Redirai-je avec quelle douleur le chrétien assiste à ces mesquines querelles dans le lieu qui devrait être par excellence le temple de la paix et de la charité?

Pourtant, et c’est sur cette idée que je voudrais

terminer cet aperçu et quitter Jérusalem, le penseur qui examine sans parti pris ce spectacle attristant, en appelant à lui le secours d’une philosophie plus haute, peut en dégager une sereine et consolante leçon. Tandis que les sectaires épousent telle ou telle colère, tandis que les âmes simples se révoltent en perdant leurs illusions, il néglige les passions et les petitesses humaines, dont il serait puéril de s’étonner, pour ne retenir que le mobile unique dont elles procèdent : il pardonne à ces soldats aveugles de la même cause de s’entre-tuer pour la couleur de leur drapeau; plus frappé de l’unité fondamentale que des divergences apparentes, il se demande quelle attraction mystérieuse pousse les esprits à ce centre commun de tous les pôles du monde moral comme du glohe terrestre; il écarte ou coordonne les formes diverses appropriées aux traditions, au tempérament, à l’état social et intellectuel de chaque race, pour s’arrêter au principe éternel qu’elles revêtent, et qui vient chercher ici la source de la plus haute révélation par laquelle il se soit jamais manifesté; il reconnaît dans ces notes dissemblables l’hymne universel qui monte au ciel du fond de tous les cœurs humains. Indulgent pour des erreurs qui ont leur raison d’être, il comprend tous ces esprits, venus de directions opposées, qui lui veulent donner pour absolus leurs points de vue relatifs; mais il tâche de s’élever assez haut pour

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