PREMIÈRE SECTION
Bouches à J cia
Ce système n’est rien autre chose qu’une compilation de tous les systèmes d’artillerie de l’Europe, faite par le comité ou par ses ordres, ou sous sa direction ; mais faite de manière à rendre ce système tout à la fois plus pesant, et par conséquent moins mobile : d’abord le système anglais a 7 calibres ; savoir , le i a , le 9 , le 8 , le G , le 4 > le 3 , et l’obusier de 5 pouces 8 lignes , équivalant à peu près à l’obusier français ou autrichien, de 5 pouces 7 lignes a points. Voy. Gassendi, édition de 1819, page 534 -
Ensuite j’observe que , sous le rapport de la multiplicité des calibres , le système anglais est inférieur au système Gribeauval , ainsi qu’au système du comité , qui n’ont chacun que 4 bouches à feu. Mais aussi, quelle immense compensation dans l’artillerie anglaise, dans sa légèreté ! surtout si l’on réfléchit que les canons anglais 11’ont que 14 calibres de longueur sur — d’épaisseur à la lumière, tandis que les canons Gribeauval et du comité, ont 18 calibres en Ion-
gueur,et ££-en épaisseur à la lumière, ce qui diminue le poids des canons anglais, comparé aux canons Gribeauval et du comité , dans, le rapport approximatif de 76 à io 3 , c’est-à-dire de plus 4 ’un quart.
Ainsi, en comparant d’après ce rapport chaque calibre anglais aux calibres correspondans Gribeauval ou du comité, on trouve que les canons de 13 et de 8, anglais, pèsent au-dessous de 1390 livres et de 900 livres, tandis que les canons de 12 et de 8 Gribeauval et du comité, pèsent 1800 livres et 1200; que l’obusier anglais de 5 pouces 8 lignes pèse au plus 600 liv. , tandis que l’obusier Gribeauval pèse au plus 65 o livres, et les obusiers du comité, 1800 et 1200 livres; mais à cette plus grande pesanteur des calibres de 1 2 et de 8, de Gribeauval et du comité , on ne trouve aucune compensation comme dans le système anglais, par rapport à la pesanteur de ses plus forts calibres ; on ne trouve pas dans les deux premiers systèmes comme dans le dernier, ces petits calibres de 6, de 4» * de 3 , qui ne pèsent que 700, 5 oo et 35 o liv. (1).
(1) Je fais remarquer que ces calculs comparatifs sur la pesanteur des canons des trois systèmes, sont faits d’après les dimensions données par Schell, et d’après les calibres indiqués par Gassendi. On sait que ces deux auteurs sont de la plus scrupuleuse exactitude. Si je m’étais trompé, il fau-
drait s’en prendre à eux , et non pas à moi.
Rien ne compense dans le système du comité , le canon de 4 et l’obusier de 6 pouces, du système Gribeauval, qui ne pèsent que 65 o et 6oo liv.
Je ne me suis trouvé qu’une fois dans ma vie militaire, à même de juger l’artillerie anglaise: c’était en l’an VI. Les Anglais avaient tenté un débarquement près d’Ostende, en Belgique ; 3 ,ooo hommes qui avaient débarqué avec i a bouches à feu, furent faits prisonniers de guerre, et les bouches à feu prises parles garnisons de Bruges et d’Ostende. La flotte anglaise, avec le surplus des troupes de débarquement , fut obligée de regagner la haute mer. J’avais reçu ordre de me porter sur Ostende avec six batteries. Là , j’examinai avec soin l’artillerie anglaise ; elle était d’une légèreté et d’une mobilité extrême: je la laissai à Ostende, pour servir à l’armement de la place.
. Mais, d’un autre côté, dans le système Gribeauval comme dans tous les systèmes de l’artillerie européenne, ce sont toujours les plus petits calibres qui sont employés dans une plus forte proportion , et toujours les plus forts calibres qui le sont dans une beaucoup moindre.
Ainsi, dans les systèmes qui admettent, comme le système Gribeauval; le canon de la, pesant 1800 livres, il se trouve une excessive compensation de légèreté par l’emploi de nombreux canons de 4 > et nombreux obusiers qui ne pèsent l’un et l’autre que 6oo livres environ, et,
l’emploi du canon de 8, qui pèse iaoo livres. De même encore dans les obusiers russes, où il se trouve six calibres, le poids du plus fort calibre , qui cependant ne peut, à en juger par ses dimensions, excéder ioqo à îaoo livres, est compensé par la légèreté des plus petits, dont quelquesuns ne peuvent peser au-delà de 3 à4oo livres; mais dans le système du comité, nulle compensation dans le poids des bouches à feu ; toutes sont portées, je ne dis pas seulement au maximum de la pesanteur , mais au-delà de tout ce qui est possible à la guerre , dans l’état actuel des connaissances militaires.
Ce n’est donc pas à l’égard des bouches à feu que le système du comité peut être qualifié d’une modification du système anglais; le*système anglais a 7 calibres ; le comité n’en a que 4 ; les canons anglais de i a et de 8, ne pèsent que i35o et 900 livres environ ; les canons de même calibre du comité, pèsent 1800 et laoo livres. Les Anglais n’ont qu’un obusier qui pèse au plus 600 livres; le comité a deux obusiers qui pèsent 1800 et 1200 livres. On pourrait, je pense, à plus juste raison, appeler le système du comité, une modification du système Gribeauval; car dans pun et l’autre système, c’est le même canon de 1 a et le même canon de 8; c’est encore le même obusier de 6 pouces, seulemeut celui du comité est plus long, et pèse laoo livres de plus que l’obusierGriveauval ; encore l’obusier de 5 pouces
7 lignes 2 points , ou de a4 , a été naturalisé^en France , où il a été importé de l’Autriche; le comité a encore cet obusier dans son système ; mais il y est plus long et plus pesaut , au-delà du double.
Que penser de telles modifications ? je le demande au comité.
J’ai souvent médité , depuis dix-huit mois que le système du comité m’est connu , par l’examen attentif que j’en ai fait, sur les motifs qui avaient pu le déterminer à introduire dans l’artillerie française de si pesantes bouches à feu, sans aucune compensation par l’emploi des petits calibres, et en opposition flagrante avec les principes et les besoins de la stratégie. J’ai fait à cet égard beaucoup de recherches sans aucun succès; il paraîtrait que le comité jugerait ces motifs si graves pour le succès de ses travaux , que le secret ne pourrait même en être confié à un officier général de l’arme où servent tous les membres de ce comité. Je dois donc respecter ce secret, qui m’appartiendrait néanmoins , si j’en Élisais la découverte d’une manière quelconque , et que je pourrais publier sans indiscrétion , puisqu’alors ce serait le mien. Au reste, il est impossible que ce seci’et , si toutefois c’en peut être un, me soit long-temps caché.
Mais, en attendant, je puis publier les on dit, sans en garantir toutefois la vérité et encore moins l'authenticité ; on dit donc :
i° Que si le comité a conservé dans son système le canon de ia Gribeauval, c’est que ce calibre était nécessaire dans une foule de circonstances de guerre. A quoi je répondrais, si cet on dit était fondé , que la question est au moins problématique ; j’ajouterais même qu’elle a été résolue négativement par nos plus habiles généraux, comme Kléber, Férino , Delmas , Sainte-Suzanne, Desaix, Moreau, etc., sous les ordres desquels j'ai commandé l’artillerie dans un grand nombre de campagnes; ils refusaient, ou ne recevaient qu’avec répugnance ce calibre , par la raison que sa pesanteur ne pouvait se prêter à la vitesse des marches; et lorsqu’ils en trouvaient de ce calibre sous leurs ordres, ils ne manquoient jamais de les renvoyer ou au grand parc, ou même dans les places et sur les derrières de l’armée. Quant à moi, j’ajouterai, qu’étant chef de f’étatmajor de l'artillerie , à l’armée de la Moselle , dans les campagnes de l’an II et de l’an III, on n’admit à cette armée qu’un très-petit nombre de canons de la; que ces canons restèrent constamment au grand parc , sur les derrières désarmée , et ne tirèrent pas un seul coup dans ces deux campagnes. Mieux aurait valu les laisser dans un arsenal: quant à moi, toutes les fois que j’ai commandé l’artillerie dans les corps d’armée, je n’ai jamais voulu recevoir dans les batteries de campagne , le calibre de la , par l’observation que j’avais souvent faite , qu’il occasionait trop de len-
leur dans les marches , qu’il n’arrivait jamais en temps opportun sur le champ de bataille , et y était par conséquent toujours inutile.
On dit encore que si le comité a adopté la pièce de la, c’était parce qu’il était nécessaire d’être en mesure avec ses ennemis, et que les étrangers ayant le canon de 12, la France devait aussi l’avoir. A cet autre on dit , je répondrai, 1 0 que pour être en mesure avec ses ennemis, et Si l’on adopte leur canon de 12, il faudra aussi nécessairement adopter leurs canons légers , car c’est bien là le seul moyen de conserver l’égalité des forces, et de maintenir l’équilibre entre elles.
2 0 Que lorsque quelques officiers observaient au général Eblé, à qui aucun membre du comité ni personne, ne refusera le premier mérite parmi tous les officiers d’artillerie de notre époque, que les ennemis ayant le canon de 12, il fallait, pour être en mesure avec eux , en avoir également, il se contentait de répondre: Oui ! vous avez raison : dès que l'ennemi a le canon de 1 2 , nout devons adopter le canon de 16, nous serons alors bien mieux en mesure de lui casser bras et jambes. Le général Eblé a tant de fois répété cette ironie, qu’enfin personne ne lui a plus fait d’observation sur la nécessité du canon de 12, dans l’artillerie française.
En troisième lieu , on dit que si le comité a joint à la pièce de 12 un obusier de 6, pouces
<ïe même poids quelle, c’était pour unir ensemble ces deux bouches à feu d’une manière si intime, qu’elles ne pussent jamais se quitter, et fussent en état de se prêter un appui réciproque. Voilà, je pense, Von dit le plus inconcevable de tous. Quoi ! à une bouche à feu déjà trop pesante , et par cette raison à peu près répudiée de toutes les armées françaises pendant notre longue guerre de la révolution , le comité en joindrait une autre de même poids, et dont le service et le tir seraient du double plus difficiles, par le double poids du projectile, car ici comme en tout, les vitesses à forces égales s'ont en raison inverse des masses, car pour mouvoir un poids double avec la même vitesse, ou il faut une force dou-
ble, ou si la force est la même, la vitesse sera plus faible de moitié. Cet on dit , je le répète , me paraît absurde, et je ne puis y ajouter aucune foi; car enfin, les auteurs de ce projet de mariage d’une espèce toute nouvelle, ne sont sans doute pas sans expérience; ils doivent au moins en avoir dans la science et dans l'art militaire; ils ont dû nécessairement observer la célérité des mouvemens stratégiques, et apprendre que de telles bouches à feu sont inalliables avec cette célérité.
3 ° J’observe que l’obusier de a 4 du comité (je ne l’approuve point), qui ne pèse que 1200 livres, pourrait prêter le même appui, le même secours au canon de » 3 , sans embarrasser
au même degré les difficultés de marche de cette pièce de 13. »
Mais on dit, en quatrième lieu, que le canon de 12 et l’obusier de 6 pouces marcheront toujours sur les grandes routes, tandis que le canon de 8 et l’pbusier de 24 marcheront, eux, sur les chemins latéraux ou de traverse.
Voilà un autre on dit, encore plus incompréhensible que les on dit précédens. Car enfin, si les nécessités très-fréquentes et très-variées à la guerre, forçaient le canon de 12, et son appui l’obusier de 6 pouces, de parcourir toute espèce de chemins plus ou moins dégradés, en plus ou moins mauvais état; si ces chemins et même les grandes routes étaient totalement défoncés et ruinés par le passage de nombreux équipages d’artillerie, ou par un dégel , etc. ; ou si encore , pour arriver sur un champ de bataille * il n’y avait que des chemins de traverse plus ou moins mauvais, ou même s’il n’y avait pas de chemins du tout, comme la chose arrive souvent; mais au contraire , des terrains labourés , humides ou sablonneux , ou marécageux , ou argileux, etc. , et ce sont là les cas les plus usuels et les plus fréquens ; je le demanderais alors aux auteurs du projet du comité, comment pourraient-ils me persuader que leur canon de ia et leur obusier de 6 pouces ayant même poids, pourraient y manœuvrer et y marcher avec cette promptitude exigée par les pressans besoins du combat , et
opérer une prompte retraite, après un événement militaire malheureux.
Comment enfin de si pesantes bouches à feu pourraient-elles soutenir une retraite de 2 à 3oo lieues en toute saison , par toute espèce de temps et par toute espèce de chemins ? Lorsque les auteurs du système m’auront démontré la possibilité d’un tel phénomène, lorsqu’ils auront pu persuader cette possibilité aux chefs naturels de l’armée, je les en croirai sans doute; mais jusque-là, qu’ils me permettent au moins de rester tout-à-fait incrédule sur la possibilité d’introduire dans l’armée française de si pesantes bouches à feu.
Je pourrais encore signaler beaucoup d’autres on dit , et les réfuter victorieusement; mais je crois devoir m’en tenir là , et répéter encore que je n’y ajoute aucune foi , par la raison qu’ils me semblent incroyables. Mais enfin , l’examen très-attentif que j’ai fait des bouches à feu du comité, leur comparaison avec les différens systèmes connus, mon expérience dans la pratique de la guerre et mes connaissances en mécanique, ou, ce qui est la même chose, dans la science du mouvemeut, me mettent heureusement en état d’examiner le système du comité en lui-même -, et sans avoir besoin d’un recours quelconque aux on dit.
Voici pourtant encore un de ces on dit que je ne puis passer sous silence : on dit donc que le
- motif déterminant du comité , pour adopter ces pesantes bouches à feu, était qu’elles avaient de plus longues portées que des bouches à feu plus courtes et plus légères. Cette argumentation a été si victorieusement détruite par notre illustre Gribeauval, de 1760 à 1776, qu’il serait inconcevable qu’elle pût se reproduire aujourd’hui, à moins qu’on ne prouvât évidemment que la victoire, si fidèle aux armées françaises pendant vingt-cinq ans , ne l’a été que par la seule raison que leur artillerie n’était pas assez pesante ni assez mobile avec les canons de 8 et de 4 et l’obusier de 6 pouces , car le canon de 1 2 Gribeauval n’a été employé sur les champs de bataille et dans les mouvemens stratégiques que par accident, et toujours par pénurie de calibres plus légers, ou alors seulement que la nature des chemins comportait leur pesanteur. Il n'y avait pas un seul canon de 12 à cette immortelle bataille de Marengo,où néanmoins i 5 ,ooo Français ont fait passer 40,000 Autrichiens sous les fourches caudines. - ;
Le on dit que je réfute n’est rien autre chose qu’une fastidieuse répétition des argumentations des Valière en faveur de leurs canons longs et pesans , contre les canons plus courts et plus légers, et encore pas assez courts ni assez légers de Gribeauval. Le comité a-t-il bien réfléchi que toute portée au-delà de 4 oo toises , au plus 5 oo , est une portée sans utilité aucune dans la guerre
de campagne? Les membres de ce comité savent pourtant, ou doivent savoir, qu’au-delà de cette distance le canonnier, comme l’officier qui le commande, comme l’œil le mieux exercé, ne peut juger la justesse du tir ni ses effets; que dès-lors l’incertitude du tir est complète ; que le tir dès-lors n’a aucun effet positif et certain ; que dès- lors enfin le tir n’est plus qu’un vain bruit: Suntverba et voces , prœtereaque nihil. .
D’ailleurs encore, une troupe attaquée avec des bouches à feu à longues portées ne trouve-telle pas dans les nombreux accidens du terrain qui sépare à cette grande distance les armées ennemies, mille moyens de se couvrir et de se préserver des coups de cette artillerie à longues portées. Il faut donc, de toute nécessité, que lorsqu’elle veut agir avec efficacité, l’artillerie se rapproche de l’ennemi pour le voir depuis les pieds jusqu’à la tête , et juger avec certitude des effets qu’elle produit. Sans cette condition de toute rigueur, l’artillerie consomme ses munitions en pure perte, et peut en manquer lorsque le moment décisif de la bataille est arrivé.
Enfin , l’infanterie et la cavalerie, qui sont les armes principales dans une bataille , ne peuvent, dès son commencement, être éloignées de l’ennemi de plus de trois ou quatre cents toises; à une plus grande distance, ces deux espèces de troupes seraient dans l’impossibilité,
par la nature de leurs armes, de prendre part au qombat, ni de saisir toutes les occasions ou tous les faux mouvemens que l'ennemi peut faire, pour le prendre en flagrant délit , ainsi que le fit Frédéric à Rosbach ët à Leuthen , et ainsi que l’ont fait en mille occasions les armées françaises depuis 1792 jusqu’à nos jours. Je le demande donc au comité d’artillerie ; je le demande à chacun de ses membres , ainsi qu’à tout officier qui , ayant participé à une ou plusieurs batailles, en aura observé et étudié le mécanisme ; je le demande enfin aux chefs naturels de l’armée, je veux dire aux maréchaux de France et aux lientenans-généraux, si jamais les longuesportées des bouches à feu leur ont paru nécessaires dans les différentes combinaisons de mouvement que la victoire exige sur les champs de bataille. Je ne suis pas inquiet de leur réponse, elle sera négative d’une voifc unanime.
En effet, supposons la ligne des batteries de bouches à feu à longues portées à cinq cents toises seulement des batteries ennemies; les troupes d’infanterie et de cavalerie se trouveront de part et d’autre presque toujours en arrière de ces batteries, ce qui d’ailleurs peut varier de mille manières par les accidens du terrain ; mais on peut estimer que, dans ce cas, les premières lignes des troupes combattantes se trouveront, terme moyen, à 600 toises de distance les unes des autres ; à cette distance, l’infanterie des deux ar-
mées, dont les armes n’ont qu’une portée de i3o toises au plus, ne pourra participer au combat : l’infanterie des deux armées se trouve donc dans la nécessité de s’approcher à distance pour pouvoir s’engager. L’artillerie est, de son côté, obligée de suivre les mouvemens de l’infanterie et d’y participer , car elle ne peut rester en arrière de l’infanterie sans être tout-à-fait inutile au combat, ou sans tirer sur ses propres troupes, ce qui serait absurde à supposer. A quoi donc, je le demande encore une 'fois, pourraient servir des bouches à feu à longues portées dans le cas des suppositions que je viens de faire, et qui sont les faits usuels des batailles. Les bouches à feu à longues portées sont donc, i° en opposition formelle avec la nature des choses et avec le mécanisme des batailles ; a° elles n’y rendent pas autant de services réels que des bouches à feu à moins longues portées ; mais je vais plus loin , et je dis que les bouches à feu à longues portées sont en contradiction flagrante avec le caractère français , qui , sur les champs de bataille , est tout impétuosité , tout mouvement. De telles bouches à feu sont en contradiction flagrante avec tous nos souvenirs militaires ; avec ce principe qu’ils ont établi, que ce n’est que par des combats corps à corps ou de près que la victoire se déclare ; enfin, qu’elle se déclare pour le plus audacieux et le plus brave : Audaces fortuna juvat (Virg.). C’est une vérité de tous les temps ,
c’est l’audace qui, sur les champs de bataille, aide à la victoire : ce fut par son audace que Desaix,' avec moins de 5,ooo hommes, détruisit en moins d’une demi-heure toute l’armée autrichienne de Mêlas sur le champ de hataille de Marengo ; ce fut par son audace que Buonaparte fit mettre, à Gastiglione, les armes bas à une armée autrichienne toute entière, sans tirer un seul coup de fusil ; ce fut encore par son audace qu’un autre général français précipita dans le lac d’Austerlitz toute l’armée russe.
Enfin, ce fut par son audace que Ney détruisit presque en entier sur le champ de bataille de la Moskowa, avec moins de i5,ooo hommes et dans quinze minutes, la droite de l’armée russe, forte de plus de 4o,ooo hommes. Je suis certain de ce dernier fait ; j’y étais.
Il ne me reste plus qu’une seule observation générale à faire sur les pesantes, et presque toujours immobiles bouches à feu du comité d’artillerie. Je ne répéterai pas une seconde fois que leur pesanteur les rend incompatibles avec les différentes combinaisons stratégiques ; que cette pesanteur ne peut s’allier avec les mouvemeus des troupes sur les champs de bataille , et sur tous champs de bataille ; je répéterai encore moins, que leurs longues portées sont sans objet décisif pour la victoire , et que deux armées avec une telle artillerie pourraient se canonner pendant un mois; que, dis-je, pendant un temps.
indéterminé, sans aucun résultat positif; c’est ainsi que la chose arriva en 1793, entre l’armée française de la Moselle, campée sur les hauteurs de Sarrebruck, et l’armée prussienne, campée sur la rive opposée de la Sarre. Toute la campagne fut employée à ces canonnades inutiles; mais dès que le général Hoche eut entrepris ses mouvemens stratégiques, les choses changèrent de face; aussitôt les Prussiens, comme je l’ai déjà fait observer, furent refoi/lés sous Mayence, et les Autrichiens sous Manheim; mais j’ajouterai, sans crainte d’être contredit par personne , ni par un seul de mes camarades dans l’armée française, que les bouches à feu à longues portées, telles que le comité d’artillerie de France nous les présente, sont les armes du cache; qu’elles sont les armes de ceux qui craignent d’aborder franchement leurs ennemis et de courir sus.
Ainsi, maintenant, après avoir considéré le système des bouches à feu du comité d’après les on dit de ses motifs, considérons-le en lui-mème.
Avant tout, j’avance, par la seule raison que le fait est connu et public, sans quoi je garderais un silence absolu, que la base du système d’artillerie de campagne du comité est fondée sur quatre bouches à feu de diffère ns calibres ;
Savoir :
1° Le canon de 12 Gribeauval, ou français, dont le boulet pèse 12 liv. ;
a 0 Le canon de 8 Gribeauval, ou français, dont le boulet pèse 8 liv. ;
3 ° L’obusier de 6 pouces Gribeauval, ou français, quant au calibre, mais différent quant à la longueur et au poids, en sorte que l’obusier de 6 pouces Gribeauval ne pèse que 65 o liv. , tandis que l’obusier de 6 pouces du comité pèse 1 8oo liv. ; ' -
4 ° L’obusier de a 4 , ou 5 pouces 7 lig. a points, français ou autrichieii , quant au calibre , mais différent quant à la longueur et au poids , en sorte que l’obusier français ou autrichien de a4 ne pèse que 600 liVi, tandis que l’obusier du comité en pèse 1 aoo ; l’obus du premier des deux obusiers du comité pèse a 3 liv. , et l’obus du second i 5 liv.
Partons de là, et sondons la plaie jusqu’au cœur.
La première chose à remarquer, et cette remarque est importante à faire, c’est qu’aucune puissance militaire de l’Europe n’a un système de bouches à feu aussi pesant , par conséquent aussi peu mobile ; le système Gribeauval luimême, qui est, quant aux bouches à feu, le plus pesant de tous , est encore beaucoup plus léger que le système des bouches à feu du comité , comme le démontrent les deux tableaux ciaprès comparatifs des poids des bouches à feu des deux systèmes.