DEUXIÈME SECTION
• • • • Affûts et Voitures.
La langue de l’artilleur est sans contredit la plus imparfaite de toutes les langues des sciences, des arts et des métiers, à qui elle a emprunté son vocabulaire, comme la médecine a emprunté le sien aux langues grecque et latine, et surtout à la première. De là résulte que. la langue de l'ar-tilleur, comme celle du médecin, ne sont comprises que par les initiés à leurs mystères.
C’est, je n’en doute point, à cette imperfection de la langue propre de l’artilleur, à l’ignorance de la véritable valeur des mots techniques qû’il faut attribuer cette longue enfance de l’artillerie
en
Europe. Je me trouve donc ici, pour être compris par mes lecteurs, dans la nécessité de commencer par donner la définition des mots dont je me servirai. Cela me paraît indispensable, et si je ne l’ai pas fait d’abord pour les bouches à feu , c’est-à-dire pour les canons et les obusiers, c’est que j’ai dû supposer que, parmi mes lecteurs, il ne s’en trouverait qu’un très-petit nombre qui ignorât ce que c’est qu’un canon ou un obusier.
Dans la langue de l’artilleur, on appelle train tout ce qui compose la totalité d’un équipage d’artillerie ; on y nomme encore train les deux parties d’une voiture à quatre roues. La partie antérieure s’appelle 1’ avant-train , et celle de derrière M arrière-train j ce mot dérive du verbe latin trahere , tirer ou traîner. Il signifie, dans sa véritable acception, toute artillerie tirée ou traînée, ou susceptible de l’être. Gassendi dit que train d’artillerie est synonyme de convoi d' artillerie ; cette synonymie n’est point exacte, en ce que le convoi suppose toujours qu’il est en marche et escorté; qu’il peut s’appliquer à un convoi de munitions comme à un convoi de bouches à feu suivies de leurs munitions, tandis qu’un train d’ artillerie y qu’il soit en marche ou arrêté, escorté ou non , qu’il soit dans les places ou qu il soit en campagne, consorve toujours la dénomination générique de train. On dit, par exemple, on dispose à Metz un train nombreux d’artillerie
«le
pour la campagne qui va s’ouvrir; on en fait autant à Strasbourg. On dit encore : telle armée a des trains nombreux d’artillerie ; l’armée ennemie n en a pas d aussi nombreux; tandis que l’on se contente de dire: je viens de rencontrer un convoi d’artillerie entre Metz et Sarrelouis ; mais cette dernière locution n’indique point si ce convoi est composé de munitions ou de bouches à ’, feu, etc., tandis que le train indique la réunion de toutes ces choses: bouches k feu, affûts, voi-r tures de toutes espèces, munitions, etc. Le mot train s’applique surtout à l’ensemble de l’artillerie qui fait partie d une armée eu campagne, et plus spécialement aux voitures qui servent au transport des bouches à feu, de leurs munitions, rechanges, etc.
Quoique les mots équipages d’artillerie soient aussi à peu près synonymes de train d’artillerie , cependant la dénomination d’équipage d’artillerie s’applique indifféremment à l’artillerie de siège et à l’artillerie de campagne, et l’on dit indifféremment un équipage de siège et un équipage de campagne. Mais dans l’artillerie de campagne, le mot train est plus spécial pour cette dernière, et il signifie non-seulement les voitures et leur chargement , qui sont traînés ou transportés , mais encore les hommes et les chevaux employés à ce transport, et l’on dit chevaux du. tram, soldats du train , compagnies ou escadrons du tram d’artillerie , etc. ; c’est, je le répète.
l’ensemble de toutes ces choses qui composent un train d’artillerie.
Ces définitions nécessaires, exposées et admises, j’observe d’abord que l’artillerie en campagne a quatre choses principales à transporter : i° Ses bouches à feu ; a° Ses munitions de guerre ;
3° Ses bois, fers bruts ou façonnés , pour rechange ou radoubs ;
4° Les outils de ses ouvriers, le charbon nécessaire à leurs travaux et aux réparations des voitures.
De là quatre espèces de voitures :
i° Les affûts pour les bouches à feu ;
2 ° Les caissons pour les munitions de guerre ;
3° Les chariots pour les bois, fers, etc.;
4° Les forges pour les ouvriers en fer. etc.
Je ferai encore remarquer à mes lecteurs que ces quatre espèces de voitures ayant des objets ' différens à transporter, chaque espèce devant avoir une destination spéciale, ne peuvent pas être construites sur le même modèle. Ainsi, l’affût qui ne doit porter que sa bouche à feu n’est pas construit sur le modèle du caisson destiné au transport des munitions, et réciproquement; de même encore, le chariot qui n’a à transporter que des bois et des fers ne peut pas non plus être construit sur les modèles de l’affût ou du caisson ; enfin, la forge qui a une destination
aussi spéciale que les trois autres, ne peut être construite sur le modèle d’aucune d’elles.
Je dois de plus faire observer que l’affût et le chariot n’ont pas besoin d’être couverts, parce* que les bouches à feu , les bois et fers que ces voitures sont destinées à transporter, ne craignent ' ni la pluie, ni l’humidité, ni aucune espèce d’intempérie des saisons. 11 en est de même de la forge ; mais il n’en est pas ainsi du caisson destiné au transport des munitions qui sont avariées et mises hors de service par l’humidité et par toute variation dans l’atmosphère, passant si souvent du sec à l'humide, et de l’humide au sec. Je reviendrai sur ce point capital en artillerie.
. Yoilà donc quatre espèces de voitures indispensables dans un train d’artillerie de campagne. Voyons maintenant comment le problème a été résolu dans les systèmes Gribcauval , de l’an 1 1 , et dans le système du comité : cet examen me paraît nécessaire.
Dans le système Gribeauval, il y a autant d’affûts que de bouches à feu, c’est-à-dire un affût de ia, un de 8, un de 4* un d’obusier. Total 4 affûts.
Dans le système de l’an 1 1 , il y a aussi autant d’affûts que de bouches à feu : un de i a , un de 6 , et un d’obusier de ?4« Total 3 affûts.
■» Dans le système du comité, il n’y a que deux affûts pour quatre bouches à feu ; savoir : un affût pour le canon de î a et l’obusier de 6 pouces , et
ua autre pour le canon de 8 et l’obusïer de 5 pouces 7 lignes a points ou de a/}-
Cette dernière simplification, le comité d’artillerie l’a empruntée de mon système, qui consiste à n’avoir qu’un seul affût pour toutes espèces de bouches à feu de campagne, comme on le verra dans le chapitre III suivant.
Mais, en me copiant, le comité n’a pas* été heureux; il a fait les bouches à feu pour les affûts, et non les affûts pour lés bouches à feu. Il est cependant très-vrai que, dans un système quelconqxie, il y a une base primitive, un principe primitif qui domine toutes les conséquences, et qu’en artillerie , cette base primitive est celle des bouches à feu , puisque ce sont elles qui sont la base essentielle de toute artillerie bien coordonnée ; que tout y dépend d’elles , par la raison qu’ayant déterminé les dimensions et les formes des bouches à feu pour en obtenir les plus grands effets possibles , il ne s’agit plus que de subordonner les affûts et voitnrès à ce principe primitif, et de manière qu’elles remplissent dans toute leur étendue l’objet de leur destination.
Ce n’est pas ainsi que les auteurs du système du comité ont aperçu la chose ; ils ont d’abord fait les affûts, et se sont dits ensuite : nous nous arrangerons, pour les bouches à feu, comme nous pourrons ; ou plutôt ils n’ont pas fait d’abord d’affûts ; ils se sont contentés de prendre purement et simplement les affûts anglais, ou plutôt
les formes des affûts anglais, et ont fait des boil* ches à feu en conséquence.
Tel est le système du comité, qui a aussi adopté la forme des caissons anglais. Mais avant de m’expliquer sur le système du comité, qui n’est en définitive qu’une alliance fort singulière de presque tous les systèmes d’artillerie de l’Europe, je dois m’expliquer sur les systèmes que je compare ici , le système Gribeauval et celui de l’an i r . Ensuite je m’expliquerai sur celui du comité, où il n’y a rien de neuf, pas une seule invention,