‹ Systeme d'artillerie de campagne du lieutenantgeneral Allix, compare avec les systemes du comite d'artillerie de France, de Gribeauval, et de l'an XIChapitre 16 sur 21 · UO · texte numérisé non relu

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pleines d’eau. Dans ces sortes de chemins si fré- 1 • . , ... .

quens a la guerre, il est aussi presque toujours

impossible de changer de direction, soit vers la

droite, soit vers la gauche.

J’ai eu souvent dans ma vie militaire de tels obstacles à vaincre ; j’y suis presque toujours parvenu avec beaucoup de temps , de patience et de travaux dans l’éloignement de l’ennemi ; mais la chose devient impossible en sa présence, et surtout dans les mouvemens rétrogrades : je citerai un exemple de cette impossibilité dont j’ai été témoin.

A la bataille du 6 germinal an 7 , où je commandais l’artillerie de l’aile droite de l’armée , sous les ordres du général Moreau, la division Montrichard , qui formait l’extrême droite, fut attaquée à Saint-Pierre de Legnago par les troupes autrichiennes débouchant de Legnago, place forte située sur l’Adige. Les deux brigades Vigne, # qui fut tué, et Gardank, qui fut blessé, formant la première ligne , furent refoulées’sur la gauche et obligées à la retraite par le seul chemin qui se trouvait derrière leur gauche. Les deux brigades avaient chacune une batterie d’artillerie, mais ce chemin étroit, bordé à droite et à gauche par des fossés pleins d’eau, à quelques cents toises ce chemin tournait tout court et à angle droit à gauche , les deux batteries ne purent franchir la difficulté de ce passage , et furent prises, malgré les efforts incroyables des troupes de ces deux

brigades. Ce malheur ne serait pas arrivé si l’artillerie Gribeauval eût eu un tournant à angle droit, ou si encore la voie des voitures eût été plus petite.

Cette perte me fut d’autant plus sensible, que . c’est la seule artillerie que j’aie jamais perdue.

Ce fait, et beaucoup d’autres de même nature, m’ont convaincu que l’artillerie Gribeauval ne tournait pas assez court , et que sa voie était beaucoup trop grande pour satisfaire à toutes les exigeances du service en toutes circonstances.

J’ai aussi été souvent témoin des nombreux

inconvéniens d’une trop grande voie dans les voitures d’artillerie. Je n’en yeux encore citer qu’un exemple. ,

Par la bataille du 6 germinal an 7 ,. l’armée autrichienne fut forcée , devant Vérone , à abandonner la rive droite de l’Adige , et à se retirer en désordre derrière cette ville. L’armée ennemie s’y rallia , couverte qu’elle était par Vérone et ses forts Saint-Félix, Saint-Pierre, et l’Adige. Il était de la plus grande importance de détruire l’armée autrichienne dans la position où elle se trouvait , car l’armée russe de Suwarow n’était plus qu’à quelques jotyrnées , et la jonction faite des deux armées ennemies, tout succès futur devenait impossible pour l’armée française. L’attaquer de front, la chose était impossible, puisque l’armée française eût été dans la nécessité de passer à byut porlaut sous le feu des forts que

je viens de nommet. Le général Schérer, commandant l’armée française, était maître, par suite de la bataille du 6, du cours de l’Adige, au-dessus de Vérone; il arrêta le projet de traverser le contre-fort des Alpes, qui se termine aux forts, pour arriver sur le flanc droit et les derrières de l’ennemi, et par là, d’une part, le jeter sur le bas Adige, et de l’autre, lui intercepter sa seule retraite, la route de Vérone à Vicenze. Ce mouvement stratégique bien conçu aurait eu un succès certain. Pour l’exécution de ce projet^. le général Schérer fit donc reconnaître les chemins qui traversaient ce contre-fort par plusieurs officiers, dont l’un était colonel du génie. Leur rapport unanime fut que tous les chemins étaient trop étroits et trop encaissés pour permettre le passage de t’artillerie. Schérer, obligé par ces rapports d’abandonner l’exécution du beau mouvement stratégique qu’il avait projeté, viut placer son armée victorieuse entre Vérone et Legnago , pour effectuer le passage de l’Àdige entre ces deux villes. Ce passage devait s’effectuer le *6 germinal au matin; mais le 1 5 au soir, on apprend que l'armée ennemie était ralliée, et débouchait de Vérone sur le flanc gauche de l’armée française. Un changement de frout s’exécute pendant la nuit, et le 16, la bataille de ce jour força l’armée française de se retirer, sans combattre , sur la rive droite du Pô, jusqu’à Tortoue et Alexandrie. Alors l’armée russe^ml joindre

commodément l’armée autriéhienne , qui aurait pu être détruite à Vérone. De là , la honteuse capitulation de Mantoue ; de là, la perte des batailles de la Trebbia èt de Novi; de là, l’évacuation de toute l’Italie et de toutes ses forteresses , que la b<£aille de Mare n go rendit à l’armée française , en l’an 8.

Cette campagne de l’an 7, en Italie , toute malheureuse qu’elle fut pour l’armée française , n’en est pas moins, pour un militaire réfléchi et observateur, une des plus fortes leçons qu’il puisse recevoir. Que tout militaire étudie cette campagne , il trouvera sans doute plusieurs causfs de tant de malheurs. Mais parmi cei causes, il trouvera en première ligne uue cause toute simple , et qui n’est pas, par sa nature, sujette à controverse ; et cette cause est que l’artillerie française avait une voie trop grande pour passer à travers du contre-fort de Vérone (1).

(i) Parmi les autres causes qui concoururent aux désastres de cette malheureuse campagne, où cent mille Français périrent ou furent faits prisonniers, on doit compteren seconde ligne , plus de quarante mille hommes laissés dans le midi de l'Italie, au-delà des Apennins. Ils eussent été plus utiles sur la rixe gauche du Pô. L’histoire militaire, qui n’a pas encore , que je sache, informé la France de cette absurdité militaire, ne manquera sans doute pas de la signaler à Vos cnfans , d'en flétrir les auteurs , et d’expliquer pourquoi ces quarante mille hommes furent battus à la Trebbia par suite de l’un des plus faux mouvemens stratégiques qui ait peut-être jamais été conçu et exécuté.

Si l’artillerie française n’avait pas été empêchée ; par sa trop grande voie , de traverser ce contre-fort , c’en était fait de l’armée autrichienne. Refoulée par le mouvement stratégique dont je viens de parler, sur le bas Adige, tous moyens de retraite étaient anéantis pour elle; eüe eût été détruite en entier en moins de trois jours. Dèslors l’armée française d’Italie n’avait plus qu’un seul adversaire, cet adversaire était Souvarow; mais l’armée russe n’était pas eu mesure de tenir seule contre l’armée française. rv

C’est ainsi qu’une cause , en apparence si min in», eut de si désastreux effets dans cette campagne. * : ^

Dans la campagne de l’an y, on parvint; eu élargissant les chemins, à traverser le contre-fort de. Vérone, à pouvoir y faire passer de l’artillerie; mais aussitôt l’armée autrichienne opéra sa retraite sur Vicenze (i); et abandonna Vérone à l’armée française. Il n’en eût pas été de même en l’an 7, et la raison en est, qu’un tiers au moins de l’armée ennemie était à Legnago , * et que cette portion eût été nécessairement prévenue par l’armée française à Vicenze et à Padoue.

Enfin , un autre défaut de l’artillerie Gribeauval

(1) Les deux ou trois jours qui furent employés à préparer ces chemins pour le passage de l’artillerie, laissèrent le temps à l’ennemi d’étre Lien informé du projet de marche à travers le eoutre-fort : l’ennemi se détermina en conséquence à opérer sa retraite sur Vicenze.

( c’est un des plus graves), est que la poudre des munitions est promptement altérée par son séjour dans les caissons. La raison de cette altération et de l’avarie de la poudre est toute chimique , et facile à expliquer. On sait que le salpêtre, qui entre environ pour trois quarts dans sa composition, est déliquescent, ou autrement, qu’il a la propriété de se pénétrer de l’eau qui est dans l’atmosphère. Par la sécheresse, l’eau qui se trouve dans la poudre se vaporise, et en se vaporisant, elle ramène le salpêtre à la surface des grains, où elle le laisse. De là, le mélange * intime et égal du salpêtre, du charbon et du soufre cesse d’exister, et la poudre perd plus ou moins de sa force , selon quelle a subi plus ou moins souvent cette alternative de sécheresse et d’humidité.

Une autre cause non moins réelle, et bien plus active, de l’avarie des poudres dans les caissons Gribeauval, est la pluie et la neige, lorsqu’elles sont poussées par un vent violent sur les côtés des caissons; alors les gouttes de pluie brisées par le choc rejaillissent en petites gouttelettes sous le couvercle du caisson, d’où elles sont poussées dans son intérieur, et se fixent sur la poudre. Il en est de même de la neige, surtout lorsqu’elle est trèsfine, et elle l’est toujours par un vent violent : une seule de ces pluies, ou une seule de ces nei* ges, suffit pour avarier complètement dans quelques heures toutes les munitions d’une armée.

Enfin, il existe encore une troisième cause de l'avarie des munitions dans les mêmes caissons Gribeauval, et cette troisième cause .est, que le couvercle de ce caisson est traversé, de l’extérieur à l’intérieur, par un grand nombre de clous et de boulons à écrou , employés à l’attache des ferrures de ce couvercle ; mais ces clous et ces boulons ne peuvent être assez serrés dans le bois du couvercle , pour fermer tout passage à l’eau : alors elle suit leur tige , et arrive à leurs extrémités , d’où elle tombe goutte à goutte sur la poudre et l’avarie.

Et d’après ces faits positifs , si bien expliqués par la théorie , doit-on s’étonner que ce soit une opinion générale dans l’armée française , que nos poudres de guerre sont plus faibles que celles de l’ennemi ? On voit, par ce que je viens de dire , que le fait n’est pas exact. Ce qui est exact à cet égard, c’est que le caisson Gribeauval expose ta poudre à plus de chances d’altération que le caisson autrichien, par exemple, où les munitions sont conservées dans des caisses assez bien closes, et que les sachets qui contiennent la poudre sont enduits d’une gomme qui la défend contre les variations de l’atmosphère.

Un des exemples les plus mémorables que j’aie vu de cette altération de la poudre française, fut remarqué sur le champ de bataille de la Moscowa. Pendant la nuit qui précéda cette bataille , l’artillerie française avait pratiqué , à la dis-

tance ordinaire des portées , une tranchée , avec un épaulèrent à barbette pour se placer visà-vis les redoutes qui couvraient la gauche de l’ennemi. Cette artillerie ne portant point , elle se trouva obligée de se porter en avant et à découvert, et de se placer à deux cents toises environ de ces redoutes. Après leur enlèvement , cette même artillerie se plaça sur le plateau où elles étaient assises : c’était le Seul emplacement convenable, i° parce que la portée était d’environ 35o toises, et a° que, de cette position, on découvrait jusqu’à la semelle les lignes ennemies placées sur le plateau opposé; mais cette artillerie française ne portant pas, elle fut encore obligée de marcher en avant, dans une position où il lui était impossible (cette position étant beaucoup plus basse que celle occupée par l’ennemi) de tirer juste sur des troupesvfu’elle ne pouvait apercevoir. L’artillerie westphalienne, dont, par la construction de ses caissons, la poudre était parfaitement conservée , garda pendant toute la bataille la position du plateau des redoutes; tous ses coups portaient, elle ne perdait pas un boulet , tandis que deux ou trois batteries cWja faisant partie de l’artillerie du i er corps, «■^mandée par le général Baltus , qui se trouvant à côté de l’artillerie westphalienne, furent obligées de cesser leur feu : elles ne portaient point. Les canons de 12 français ne portent pas aussi loin que les canons de 6 westphaliens.

Je citerai encore un autre exemple^ de l’altération des poudres dans les caissons Cribùauval celui-ci date de 1793.

L’armée de la Moselle avait passé presque toute cette campagne dans les camps de Sarre- Louis, de Forbach , de Sarrebruck et d’Hôrnbach. La campagne réellement active ne commença qu’en automne ; il s’agissait de refouler l’armée prussienne sur Mayence, de débloquer Landau, et, par conséquent, de chasser les Autrichiens de la basse Alsace , qu’ils occupaient. Ce but de la campagne fut atteint par plusieurs combats et batailles , où l’on avait remarqué que les poudres françaises avaient moins de portée que les poudres prussiennes et autrichiennes. La campagne terminée, je fus envoyé à Bitche avec mon artillerie : on y avait aussi envoyé toute l’artillerie prise sur l’ennemi. J’y reçus ordre de faire une épreuve comparative de la force relative de poudres française , prussienne et autrichienne. Je fis cette épreuve avec beaucoup de soin, en présence de- tous les officiers d’un bataillon du Cher, alors en garnison à Bitche , et de tous les officiers d’artillerie présens. J’avais pris , pdur l’épreuve, la poudre française dans les mag^Ms du fort , et les poudres prussienne et chienne dans leurs caissons ; le résultat de nTpreuve fut que la poudre française était trèssupérieure aux deux autres. Le procès - verbal qui fut dressé de cette épreuve comparative, fut

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mis à l’ordre de l’armée, ce qui arrêta les cris à la trahison, qui circulaient dans toute l’armée , contre les officiers d’artillerie.

Plus tard , l’idée me vint de faire la même épreuve, mais pour moi et pour les officiers d’artillerie seuls , avec de la poudre prise dans mes caissons; niais alors le résultat fut tout différent , c’était celle-ci qui était la plus faible , et de beaucoup plus faible. La poudre s’altérait donc moins dans les caissons prussiens et autrichiens que dans les caissons français.

Toutes ces observations ne pouvaient rester infructueuses dans une tête méditative comme l’est la mienne , et c’est à elles que la France devra, je l’espère au moins, un système d’artillerie de campagne complet, et auquel je ne pense pas qu’il soit possible de rien ajouter ni de le modifier, de manière à le rendre meilleur que n’est celui que je présente ici à l’examen de l’armée française; je dois espérer aussi qpu’il n’entrera dans cet examen ni petites passions , ni petites jalousies , ni petites intrigues , et , surtout, ni passions politiques; enfin, que cet examen sera fait dans une seule vue , dans la vue de l’utilité de l’Ëtat et le bien du service. Je dois l’espérer d’autant plus, que la matière que je traite, toute militaire, toute scientifique, n’est soumise , par sa nature, à aucune autre considération qu’à 4 celle de la vérité.

. Après avoir établi ces principes , indispensables

à l'intelligence de mou système, j’arrive cnfih à son exposition.

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