‹ Systeme d'artillerie de campagne du lieutenantgeneral Allix, compare avec les systemes du comite d'artillerie de France, de Gribeauval, et de l'an XIChapitre 17 sur 21 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

Bouches à feu.

Les bouches à feu sont la base de tout système d’artillerie, ou autrement on doit, pour l’établissement d’un système d’artillerie quelconque, d’abord et avant tout, déterminer quelles sont ou doivent être les calibres à préférer, et ces calibres à préférer sont nécessairement ceux qui sont capables du plus grand effet possible , cet effet étant et devant être considéré sous tous les rapports de guerre. Le premier, et sans contredit le plus important de ces rapports, est la mobilité, et, par conséquent, la légèreté. Avec la mobilité ou la légèreté, l’artillerie ne retarde ni n’entrave, ni ne peut retarder ou entraver les mouvemens stratégiques, qui sont la pierre angulaire de la science , et auxquels toute organisation militaire doit être essentiellement subordonnée dans la guerre de campagne ; car il ne s’agit ici que de l’artillerie de campagne.

Donc, i° les bouches à feu de l’artillerie de campagne doivent être de la moindre pesanteur possible , et toutes les conséquences qui en dérivent: moindre pesanteur dans les affûts, moindre pesanteur dans les voitures de suite, moin-

dre pesanteur dans les munitions s’ensuivent de droit; car tout'est proportionnel en artillerie.

Mais il faut aussi, en même temps, que les portées des bouches à feu satisfassent à tous les cas de la guerre de campagne , et cette condition est remplie, comme je l’ai dit, lorsque les portées sont de l\oo toises; au maximum , 5 oo toises.

Or, le canon de 6 et l’obusier de a 4 satisfont à ces deux conditions : i° Il y a légèreté ou mobilité , puisque le canon de 6, à 1 5 o livres du poids du boulet, ne pèse que 900 livres, et que l’obusier de 24 ne pèse P as 600 livres.

‘Or, d’un autre côté , ces deux bouches à feu ont des portées qui, sous les plus petits angles, dépassent de beaucoup le maximum nécessaire dans la guerre de campagne, c’est-à-dire le maximum de 4 °o à 5 oo toises.

J’ai donc adopté 'pour base de mon système ces deux bouches à feu , le canon*de 6 et l’obusier de 24, dont le poids moyen est de y 5 o liv. , et qui , en satisfaisant complètement à tous les besoins de la guerre de campagne , ne nuisent jamais aux combinaisons stratégiques , base essentielle et primitive de toute la science militaire, comme je l’ai déjà dit, et comme je le répète encore ; car il exjste des vérités si importantes, qu’on ne doit jamais se lasser de les x’épéter.

Les partisans des bouches à feu pesantes et à longues portées me répondront-ils qu’il y a des

circonstances de guerre où les bouches à feu d’un plus fort calibre sont nécessaires, et sans lesquelles on ne pourrait attaquer avec succès des retranchemens de campagne , ou ces vieilles masures de la féodalité, qu’on appelle châteaux forts. Si cette objection m’était faite , ce que je ne pense pas, quoiqu’il y ait des gens qui font souvent de bien singulières obj ections , je me contenterais de répliquer par une négation absolue et sans exception. Je répliquerais, dis-je, que les retranchemens de campagne ne sont pas attaquables avec plus de succès par des bouches à feu d’un plus fort calibre , que par des bouches à feu d’un plus petit calibre ; car les plus forts calibres 11e peuvent, pas plus que les petits, raser ces retranchemens par une canonnade d’une heure ou deux , qui sont les plus longues qui puissent précéder une bataille; car, quelle que soit l’espèce et le calibre des bouches à feu employées à canonner un retranchement en terre , il faudrait plusieurs jours pour le raser, et l’çnnemi aurait toujours, pendant la nuit, le temps et les moyens de réparer les dégâts faits pendant le jour. Ce n’est pas par ces canonnades, qui font en général plus de peur que de mal , que l’armée qui attaque ces retranchemens les enlève , mais bien par l’habileté de ses mouvemens stratégiques ; elle les enlève pat* l’audace des troupes qui la composent, et pour n’en citer qu’un exemple , au milieu de mille que je pour-

rais choisir, je le demande aux amis des gros et pesans canons , et des gros et pesans obusiers : fùt-œ par ces espèces de bouches à feu que furent enlevées les redoutes russes sur le champ de bataille de la Moscowa? Non, je puis leur .dire, non! il n’existait que deux ou trois batteries de ia dans l’armée française, qui ne servirent à rien, et dont chaque bouche à feu ne tira pas , je pense , au delà de deux ou trois coups. Ces redoutes furent enlevées après un'e courte canonnade de petits calibres, et parle beau mouvement stratégique ordonné par Napoléon , et exécuté avec une rare intrépidité par le maréchal Ney et ses troupes, mouvement non moins beau et aussi bien conçu que celui de Frédéric-le- Grand à Leuthen, quoiqu’il y ait eu une grande différence dans la position respective des deux armées attaquantes. A Leuthen, Frédéric avait pu cacher son mouvement à l’armée autrichienne ; à la îloscowa , la chose était impossible, aucun mouvement de l’armée française, aucun mouvement de nos troupes ne pouvait échapper aux Russes, qui découvraient les Français des pieds jusqu’à la tête. Cependant, à la Moscowa comme à Leuthen , le résultat fut le même , l’armée russe fut, comme l’armée autrichienne à Leuthen, forcée sur sa droite, à prendre une seconde position en arrière , et de changer sa ligne de combat, ou plutôt, le reste de la journée,

l’armée russe ne combattit plus <que pour pro-

téger sa retraite, et se donner le temps de pouvoir passer le défilé du bois qu’elle avait derrière

elle.

Cependant , toutes les redoutes russes étaient armées de licornes Ou de longs obusiers que les Russes y laissèrent ; ce fait militaire, si connu, n’est pas sans doute une preuve très-concluante en faveur du comité; et la preuve est d’autant moins concluante , que de 60,000 hommes qui restèrent sur ce champ de carnage, il s’en trouvait plus des trois quarts qui appartenaient à 1 armée russe.

Que^ répondront à un tel fait, à un tel exemple militaire incontestable et connu de toute l’Eu-

rope, les auteurs du système du comité; je l’ignore. Mais je puis encore leur adresser d’autres observations.

Dans la campagne de l’an 4 » les armées françaises, commandées par les généraux Jourdan et Moreau, avaient deux lignes d’opération «parallèles. La ligne d’opération du général Jourdan était de la Lahn et Francfort sur la Bohême ; celle de Moreau était de Strasbourg sur Munich. C’était sans doute une bien fausse conception militaire de la part du Gouvernement français ; le résultat de la campagne en donna la preuve. Le prince Charles commandait l’armée autrichienne; mais pendant qu’il se retirait en bon ordre après plusieurs défaites, et arrivé à la hauteur d’Ulm, il masque, par une forte disposition de^ cava-

lerie, une manœuvre digne de Frédéric, digne de Napoléon. Il envoie une partie de son année prendre position à Friedberg , derrière le Lech et Augsbourg, et il se porte par une marche rapide, sur le flanc et les derrières de la division Bernadotte, qui formait l’extrême droite de l’armée du général Jourdan : la manœuvre du prince Charles avait pour but de couper à Wurzburg , la ligne d’opération de l’armée française. Son général sentit de suite la difficulté de sa position, et précipita sa retraite derrière la Lahn , et ensuite derrière le Rhin. Sans la grande capacité militaire de ce général , son armée eût été forcée de mettre bas les armes sans combattre; toute retraite lui était interdite , et sa ligne d’opération anéantie. Enfin, il fut arrivé à l’armée du général Jourdan, ce qui est arrivé plus tard à l’armée autrichienne à Clin.

Or, les chemins entre le Danube et le Mein sont peut-être les plus mauvais qui 'existent eu Europe , et si l’artillerie autrichienne eût été alors celle que nous propose aujourd’hui le comité d’artillerie, le prince Charles eût-il pu faire ce beau mouvement stratégique; non , sans contredit !

Quant au général Moreau, il se laissa grossièrement tromper; il crut que l’armée entière du prince Charles avait pris sa retraite sur Augsbourg : il pensa l’y suivre; il ne sortit de son er-

reur que sur les bords de User, en apprenant que l’armée de Jourdan était en pleine retraite. Moreau croyait toujours le prince Charles devant lui, et ce prince Tétait cependant alors sur le Mein avec la plus forte partie de son armée du Danube.

Avec une telle artillerie, eussent encore été impossibles ces mouvemens stratégiques gigantesques des campagnes d’Ulm , d’Austerlitz et d’Iéna. Dans ces campagnes, les troupes frahçaises partant des différentes positions où elles se trouvaiènt, et toujours dirigées vers un seul et même but , y arrivèrent à heure fixe pour saisir avec certitude la victoire sur les champs de bataille que je viens de nommer. Fût-ce enfin avec des canons de 12 , et des obusiers de 12 et de 1 ,800 livres pesant , que furent gagnées par Napoléon , ces batailles de géant, d’Ulm, d’Austerlitz et d'Iéna, qui auraient anéanti la Prusse et l’Autriche, si le vainqueur n’avait pas été d’une aussi grandp générosité qu’il le fut après la victoire.

Enfin ce ne fut ni le canon de 1 2 , ni les obusiers du comité qui rendirent à l’armée fran- . çaise, par la victoire de Marengo, toute l’Italie jusqu’au Mincio. Cette conquête si grande, qui préserva Toulon d’une seconde occupation anglaise, fut le résultat de cette belle combinaison stratégique , qui porta l’armée française

par le Saint-Bernard et la vallée d’Aoust , sur les derrières de l’armée autrichienne de Mêlas , et lui coupa sa ligne d’opération (i).

Il n’y avait cependant pas une seule pièce de ia sur le champ d’éternelle mémoire , et les longs obusiers du comité n’étaient pas encore entrés dans la tête de qui que ce soit en France.

M’objecterait-on , encore une fois , que les plus gros calibres ayant plus de diamètre , leurs projectiles ont aussi plus de diamètre, par conséquent plus de masse ou de poids; qu’ainsi ils sont capables de plus grands effets sur les champs de bataille. Quoique cette objection ne puisse en être une pour un militaire qui a vu et observé la guerre , enfin pour un militaire réellement digne de ce nom, je consens à y répondre.

Les officiers d’artillerie , en général , surtout ceux qui ne s’appliquent qu’à la partie méca-

(i) Le soir et le lendemain de la bataille de Marengo , il ne se trouvait pas ensemble deux soldats autrichiens du même régiment. Le comte de Saint-Julien, chef d’état-major de Mêlas, vint invoquer, en suppliant, une capitulation pour l’armée autrichienne ; il dit entre autres choses à Napoléon : Epargnez les cheveux, blancs du général Mêlas , il n’a jamais été vaincu que par vous. Comme la flatterie est adroite , Napoléon en fut duf>e, et la même armée, dont Napoléon avait permis le retour en Autriche par suite d’une trop grande générosité , était en mesure de nous combattre , et en effet nous combattait quelques mois après.

nique du métier, je veux dire au matériel, l'ont un très-grand cas des gros projectiles. C’est un reste du vieux et usé préjugé, que les canons produisaient des effets proportionnels aux poids des projectiles; mais ce préjugé n’est pas même fondé pour les projectiles lancés contre des masses inertes, comme les remparts d’une place, ou les parapets d’un retranchement quelconque en terre. Car , s’il est vrai , d’une part , que le projectile d’un plus fort calibre acquière par une plus grande quantité de poudre, plus de vitesse, et que par cette plus grande vitesse combinée avec la plus grande masse , ou le plus grand poids du projectile, il ait une plus grande quantité de mouvement, ou ce qui est la même chose, une plus grande force, il est encore vrai que l’air atmosphérique qu’il traverse , lui oppose plus de résistance en raison du plus grand poids, ou, ce qui est la même chose , en raison de sa plus grande surface , ou de son plus grand diamètre , comme aussi en raison de sa plus grande vitesse. Mais cette plus grande résistance devient, bien plus prononcée , lorsque ce projectile attaque des masses solides , comme le sont les murs de revêtement d’un rempart , ou un parapet en terre; dans ces derniers cas, la résistance augmente, et suit la loi de la dureté réciproque du corps choquant et du corps choqué; en sorte que si le corps choqué avait une dureté et une ténacité telle, que le corps choquant ne pût y pc-

nétrer, la force du corps choquant serait, à l’instant même du choc , tout-à-fait anéantie , et resterait sans effet aucun.

Mais la question relative au sujet que je traite, où il ne s’agit que de l’artillerie de campagne, est tout autre chose. ,

En effet, cette artillerie de campagne n’a pas à attaquer, comme les autres modifications de l’artillerie , des corps plus ou moins résistans ; son objet principal est de combattre et de frapper , et par conséquent de détruire trois choses :

i° Les hommes qui composent une armée ;

2 0 Les chevaux qui en font partie ;

3 ° Les voitures de l’artillerie, affûts et caissons qui fournissent aux troupes les munitions nécessaires au combat.

L’artillerie de campagne a encore à combattre des retranchemens de campagne, toujours peu résistans; mais, d’une part, ces cas sont forts rares, et, de l’autre, une armée réellement stratégicienne se gardera bien , vu l’état actuel de la science, de compter sur de si faibles moyens de défense devant une armée manœuvrière. On sait que ce 11e fut pas la forteresse d’Ulm, et les autres fortifications de campagne des Autrichiens sur le Danube , qui empêchèrent leur armée d’être détruite, ni les redoutes russes à la Moscowa, qui préservèrent l’armée russe de la victoire française de ce jour; ni la fameuse ligne fortifiée de Wissemburg où

de la Lautern , qui empêchèrent l’armée autrichienne de pénétrer en Alsace en ijçfî', pas plus que ce ne furent les si célèbres murailles de la Chine qui préservèrent cet empire de la conquête. On sait aussi que ce ne furent pas les lignes devant Mayence, à la fin de la campagne de l’an 3 , qui préservèrent l’armée française commandée par Pichegru , de l'obligation d’opérer une prompte retraite sur l’Alsace; c’est qu’alors un simple mouvement stratégique sur lesflancs ou les . derrières de la défense , ou une attaque vigoureuse sur l’un des points quelconques de cette si faible défense, toute matérielle et immobile, en fait aussitôt raison , et ne laisse à l’armée défensive d’autre parti à prendre qu’une prompte fuite , si elle ne veut pas se résoudre à poser les armes.

Ainsi je pourrais très-bien ne pas m’occuper de l’attaque de ces faibles retrancbemens de campagne, à laquelle sans doute le comité destine ses canons de 12, et ses monstrueux obusiers de 6 pouces et de 5 pouces 7 lignes 3 points. Ce n’est donc que pour ne lui laisser rien à répliquer, que je m’occupe ici de cette matière.

Supposons donc une armée en défensive , comme à la Moscowa, dont le front serait couvert pàr des redoutes bien placées; le général attaquant, après avoir fait la reconnaissance de la position, en découvre bientôt la clef , c’est-à-dire le point, qui, enlevé, détermine forcément le succès; il 11’y a point de principes à poser sur ce chef,

parce que ce sont le génie et l’inspiration du moment qui les posent, les dispositions de l’attaque se font en conséquence: le général attaquant, masse ses troupes sur le point qu’il a jugé être la clef de la position ennemie ; il y rassemble 100 ou i5o bouches à fèu ou plus , et en fait diriger les feux sur les faibles redoutes dont l’artillerie peu nombreuse , et au plus de 8 à xo bouches à feu par redoute , est bientôt réduite au silence ; tous les coups de l’attaquant qui ne frappent pas ces redoutes , ne manquent pas d’atteindre les troupes qui les protègent. Cette nombreuse artillerie de l’attaquant , dirigée sur un seul point , a bientôt démoralisé les troupes de la défense; c’est alors que le général attaquant , attentif à tout ce qui se passe, met en action son infanterie et sa cavalerie : une brèche se fait aussitôt dans la ligne de défense , et dès ce moment la victoire est à l’attaquant, par la raison que l’ennemi en déroute est contraint de prendre en désordre et en arrière une nouvelle ligne de combat; le temps ne lui en reste pas toujours, et alors même qu’il lui resterait, cela ne changerait rien à sa destinée; les masses de troupes rassemblées vis-à-vis le point attaqué , se succédant rapidement dans l’attaque , forceraient bientôt encore l’armée attaquée de prendre une troisième position en arrière , et ensuite de songer à une prompte retraite , pour éviter sa ruine totale : c’est ce qui arriva à l’armée autrichienne

à Leuthen ; c’est ce qui arriva à l'armé*? russe à la Moscowa ; et c’est ce qui arrivera à toute armée qui comptera pour sa défense , sur de faibles fortifications en terre, destinées à couvrir et à protéger son front.

Et que ce soit des bouches à feu de tel ou tel calibre qui commencent l’attaque des redoutes ennemies, ce seront toujours celles qui lanceront le plus grand nombre de projectiles dans un temps donné qui auront l’avantage ; donc ce doit être les petits calibres (i).

Car l’artillerie attaquante ne fera jamais la faute de chercher à vouloir tenter de raser le parapet de ces redoutes , ce ne serait pas une demi -heure ou trois quarts d’heure d’une canonnade , quelque vive qu’elle puisse être , et quelque soient les calibres employés qui y parviendrait. Le but de cette artillerie est de démonter et de détruire l’artillerie de la défense ;

(1) On peut m’objecter qu’à la bataille de Leuthen , Frédéric employa des canons de ia ; mais j’ai à répondre que ce fut une exception à son système de guerre. Obligé qu’il était d’attaquer l’armée autrichienne forte de plus de 60,000 hommes, avec moins de 3o,ooo, et n’ayant pas assez d’artillerie pour cela , il emprunta à la place de Glogau douze pièces de »a, dont il se servit à Leuthen. Mais cet emprunt ne prouve rien en faveur du canon de ia ; il prouve seulement que Frédéric n’avait pas assez d’artillerie légère pour la bataille qu’il projetait , et que sa seule ressource était dans les pièces de ta qu’il trouva dans la place de Glogau.

ainsi cette artillerie attaquante placera ses batteries pour nettoyer les terres-pleins des redoutes, je veux dire quelle les placera sur le prolongement de leurs faces , et de la même manière que .se placent les batteries à ricochet dans l’attaque des places. C’est à quoi, surtout, lui serviront admirablement bien ses obusiers courts , susceptibles de tirer sous tous les angles et à toutes distauces , tandis que ses canons tireront de plein-fouet sur les bouches à feu et les canonniers de la défense; et il est évident qu’une redoute qui ne contient au plus que 8 à 10 bouches à feu, presque toujours moins (i), ne peut tenir quinze minutes contre 20 ou a5 boAhes à feu»ou plus , disposées comme je viens de l’indiquer , et comme un officier d’artillerie qui connaît son métier, ne manque jamais de le faire.

Il faut observer que cet effet est d’autant plus certain , d’autant moins indubitable , qu’il n’en est pas des retranchemens de campagne comme des remparts , des forteresses. Ici , les parapets ont 6 à 7 pieds de hauteur, et les bouches à feu, comme les canonniers, ne sont pas en vue de l’ennemi ; c’est tout le contraire dans les re-

(x) La redoute des Russes à la Moskowa, qu’on appelait la grande redoute, ne contenait en tout que sept bouches à feu , une sur l’angle flanqué et trois sur chaque face : ces bouches étaient des licornes qui furent prises.

tranchemens de campagne , les parapets ont au * plus 2 pieds et demi d’élévation , et les bouches à feu , comme les canonniers qui les servent, y sont à découvert à plus de moitié de leur hauteur ; ainsi aucun coup n’est perdu.

Mais disent avec assurance, mais sans preuves, des auteurs du système du comité : Tout Etat qui n’aurait point des calibres égaux à ceux de l’ennemi , se mettrait par là même , dans un état d’ infériorité à son égard , et que les puissances étrangères ayant le 12, la France doit l’avoir aussi. Voilà, certes, une assertion bien positive; j’ai vu la lettre où elle se trouve , j’en ai copie , et je ne puis douter de la réalité de cette assertion , à laquelle il ne manqué rien ; sAon qu’elle n’est pas prouvée, et que nous sommes ainsi dans l’obligation de croire nos maîtres sur paroles, in verba magistri , comme on dit dans les écoles.

Mais tout le monde n’a pas une foi robuste aux assertions sans preuves, et aux paroles des maîtres ; je crois donc devoir examiner et discuter l’assertion.

Je viens de prouver que, dans l’attaque des redoutes ou retranchemens de campagne , ce n’était pas par la grosseur des calibres, mais bien par un feu vif et soutenu des petits calibres, que l’on réduisait promptement l’artillerie peu nombreuse de la défense des redoutes, à un silence absolu. La raison principale en est que, si l’ar-

tilleric attaquante, au lieu de s’en prendre directement aux bouches à feu et aux cauonniers, s’en prend aux retranchemens mêmes, les projectiles pénètrent bien, il est vrai, dans le massif des terres qui les forment; mais cette pénétration n’est d’aucun résultat pour le succès de la bataille; il n’en résulte pas la mise hors de service d'un seul affût , l’incendie d’un seul caisson , pas même la mort ou la blessure d’un seul canonnier, ou d’un seul soldat.

A plus forte raison, lorsque l’artillerie et les troupes de l’armée qui reçoit la bataille sont totalement à découvert , l’artillerie attaquante n’en aura que des avantages plus assurés contre elles; et d’autant plus, que tous les coups décisifs auront été portés avant que l’armée attaquée ait pu prendre ses mesures contre une attaque non prévue par elle, et dont le succès est déjà certain, avant que l'attaqué s’en soit aperçu; car le général attaquant portera rapidement sur la clef de la défense une grande masse d’artillerie, contre laquelle le général attaqué n’aura pas le temps de prendre ses mesures de défense; mais pour que ce mouvement rapide puisse s’exécuter, il faut nécessairement une artillerie très-mobile ou légère, tandis que si l’armée attaquée n’a que de l’artillerie pesante , ce sera une raison de plus pour quelle ne puisse prendre promptement ses mesures de défense.

Maintenant qu’il est bien établi que toute artillerie de campagne n’a point à détruire des re-

txanchemens en terre , plus ou moins faiblement établis ; que ce n’est pas là , ni son affaire , ni sa destination ; enfin , que son objet n’est que de détruire des hommes, des chevaux et des voitures ; examinons comparativement , et dans ces cas, les effets de deux bouches à feu, dont l’une aurait un calibre double de l’autre : je prends pour fixer d’une manière précise les idées , le calibre de 12 et celui de 6.

Le boulet de 12 a 4 pieds 4 lignes 4 points de diamètre. *

Le boulet de 6 a , de son côté , 3 pieds 5 lignes 2 points de diamètre ( 1 ).

-La portée de but en blanc du canon de 1 2 et du canon de 6, ne diffère que de quelques toises; ainsi la différence des portées est d’un trèsfaible intérêt sous ce rapport , et d’autant plus faible, qu’en augmentant un peu l’angle de projection du canon de 6 , l’égalité du but en blanc , et, par suite, l’égalité des portées se rétablissent à l’instant.

Je ne considérerai donc les effets du boulet de la et du boulet de 6 que sous le rapport de leurs diamètres et des conséquences qui en dérivent, c’est-à-dire sous le rapport de la surface de leurs grands cercles , qui est comme le carré des diamètres , et sous lë rapport des poids , qui est comme le cube des diamètres.

(») Gassendi, 5® édition; page 534.

Sous le premier rapport, ou sous le rapport du diamètre , je dois d’abord observer que le canon de 6 , à cause de sa légèreté et de la facflité de son service, et à raison même de cette légèreté, lancera au moins deux boulets de ce calibre pendant que le canon de 12 n’en lancera qu’un. Les deux boulets de 6 occuperont, réunis en largeur, un espace de deux fois 3 pouc. 5 lig. 2 points, ou 6 pouc. 10 lig. 4 points, tandis que le boulet de 12 n’occupera dans sa course qu’une largeur de 4 pouc. 4 lig- 4 points. Il en résulte que l’effet du boulet de 6, considéré sous ce rapport, est approximativement d’un tiers plus grand que l’effet du boulet de 1 2 : cela est évident.

Je sais bien que les auteurs du système du comité prétendent que des expériences faites à Metz sous leur direction ont établi, selon eux, que le canon de 6 ne tirait que quatre coups pendant que le canon de 12 en tirait trois ; à cette expérience, si elle était prouvée, je répondrais d’abord par une autre expérience de même nature faite aussi à Metz, et d’où il résultait que le canon de 4 tirait sept coups par minute, tandis que le canon de 1 2 n’en tirait que deux. La preuve de cette expérience doit se trouver dans les archives de l’artillerie, ou au ministère, ou au comité.

Or, le canon de 6 de mon système ne pèse pas, avec son affût, deux quintaux de plus que le canon de 4 Gribeauval avec son affût ; il doit

ïo*

donc être servi à*peu près avec la même cé-* lérité.

Car, je le répété, les vitesses sont toujours, a forces égales, en raison inverse des masses ; et, dans l’espèce, les masses étant à peu près les mêmes, le même rapport se conserve quant aux vitesses; je veux dire que les canons de 6 et de 4 et leurs munitions, ayant à peu près le même poids , doivent tirer à peu près avec une égale célérité. En second lieu , je dois observer aux auteurs de l’assertion ci-dessus, que des expériences faites dans une école d’artillerie ne prouvent rien, ni pour ni contre les cas de guerre. Dans les écoles d’artillerie, les bouches à feu sont disposées sur des plates-formes ou sur des terrains solides préparés à cet effet ; ces platesformes ou ces terrains ont une inclinaison vers la volée ou l’avant de la bouche à feu, qui en diminue le recul et facilite la remise en batterie de la bouche à feu : il n’est donc pas étonnant que, dans ces cas, on obtienne un peu moins de lenteur dans le tir de la pièce de ia. Mais à la guerre les choses ne se passent pas ainsi ; les bouches à feu de tous calibres ne se trouvent plus placées sur des plates-formes ou des terrains préparés d’avance et solides ; elles sont au contraire placées, selon les occurrences du besoin et du combat, sur toutes espèces de terrains plus ou moins humides, plus ou moins boueux ou fangeux, plus ou moins sablonneux , plus ou

moins inclines ou vers l’arrière ou vers l’avant de la bouche à feu ; enfin, et pour tout dire en un mot, sur des terrains qui présentent plus ou moins d’obstacles à la remise en batterie.

« Or, cette opération est de toute nécessité à chaque coup tiré.

Qu’on remarque donc que le canon de 12, qui avec son affût pèse le double du canon de 6 , exige pour la remise en batterie, je parle des cas ordinaires delà guerre, une force double de celle nécessaire pour la remise en batterie du canon de G; il faudrait donc au moins une fois plus ae temps à forces égales. Mais il faut observer que les six canonniers destinés spécialement au service immédiat des deux canons de 12 et de 6 , remettront facilement en batterie le canon léger de 6 , taudis que les six canonniers aussi employés au service spécial du canon de 12 ne pourront, dans presque tous les cas de combat, remettre cette bouche à feu en batterie qu’avec beaucoup de temps et de fatigue ; d’un autre côté encore, le canon de 12 ayant plus de longueur, et ses munitions ayant le double du poids des munitions de 6 , le même nombre de canonniers devra nécessairement employer plus de temps pour le chargement et le tir de la pièce de 12, que pour le chargement et le tir de la pièce de G.

J'ai donc raison d’avancer et de soutenir que le canon de 6 tirera eit campagne au moins deux

coups pendant que le canon de 12 n’en tirera qu’un, et qu’ainsi les effets des deux projectiles, considérés sous le rapport de leur diamètre seulement, sont au minimum comme trois est à deux. *

Considérons maintenant les affûts des deux projectiles sous le rapport des surfaces de leurs grands cercles ou des carrés de leurs diamètres, c’est-à-dire sous le rapport du carré de 3 ponc. 5 lig. 2 points , ou 244, °36 à 394,384 , ou , ce qui est approximativement la même chose, sous le rapport de 24 à 39; d’où il résulte que les trouis faits par un boulet de 6 et par un boulet de 12, dans le corps d’un homme, dans celui d’un cheval, ou dans celui d’une voiture, seront bien, quant à leur diamètre, dans le rapport de 24 à 3çj; mais cela 11’importe en rien quant au résultat définitif, car un homme ou un cheval sont aussi bien tués, ou une voiture tout aussi bien brisée, par le premier projectile que par le second.

Mais si l’on considère maintenant que le boulet de 6 , sous le rapport des diamètres et de la promptitude du tir, a un ‘tiers plus de chances de frapper le *but que le boulet de 12, la conséquence nécessaire est que, dans ce second cas comme dans le premier, tout l’avantage est de moitié au moins en faveur du boulet de G contre celui de 1 2.

Je considérerai maintenant les effets des deux boulets de G et de *12, sous le rapport du

cube (le leurs diamètres, ou, ce qui revient au même , sous le rapport de leurs poids ou de leurs masses. Sous ce rapport , nul doute que la quantité de mouvement (i) ou la force, sera plus petite dans le boulet de 6 que dans le boulet de 13 , dans le rapport des masses multipliées par les vitesses ; mais si l’on observe qu’un boulet de 6, lancé, comme il l’est, avec a livres de poudre, peut traverser d’outre en outre trente liQmmes au moins placés les uns derrière les autres dans la direction du projectile, à la distance de 3oo, 4oo ou 5oo toises, on sera forcé de çonvenir que ce projectile a une quantité de mouvement plus que suffisante pour satisfaire à tous les besoins du combat, puisque le cas n’arrive jamais à la guerre , puisqu’il ne peut exister daus une armée aucun officier général ou particulier qui ne se hâte, le cas échéant, de déployer ses troupes , et de les mettre , conformément aux dispositions des ordonnances, sur trois de hauteur.

Cette circonstance m’est arrivée sur le champ de bataille de la Moscowa. Le général Ochs , de l’armée westphalienne, était avec sa division, placée derrière mon artillerie pour la soutenir.

(i) On appelle en mécanique quantité de mouvement , le produit de la masse multipliée par la vitesse. Cette quantité de mouvement est toujours égale f la force motrice, où l’on a toujours l’équation algébrique,/=: me.

Il avait reçu l’ordre de marcher en colonne à distance, par division. Arrivé sur le terrain qu’il devait occuper en arrière de mes batteries, ce général fit serrer sa colonne en masse. L’artillerie ennemie y faisait les plus grands ravages. M’en étant aperçu, aussitôt je cours au général Ochs, et lui crie : Déployez donc, général. Ochs me répondit qu’il n’avait pas d’ordre. Les boulets de l’ennemi vous le donnent cet ordre, lui disje, vous n’en avez pas besoin d’autre. En définitive, le général Ochs s’éfcmt refusé à recevoir mes conseils, et le cas ne comportant point de délibération, je pris à l’instant son commandement ; j’ordonne le déploiement des troupes , et les boulets ennemis n’avaient plus prise que sur •deux ou trois hommes, au lieu d’avoir prise, comme auparavant, sur trente ou quarante.

Il serait difficile de trouver dans les armées de l’Europe un autre général Ochs, par la raison qu’il me semble impossible qu’un officier arrivé au grade de lieutenant- général, puisse ignorer .qu’il est de toute nécessité de déployer ses troupes en présence d’une artillerie nombreuse dirigée sur elles.

Or, il est indubitable qu’un boulet de 6 est, dans ce cas de déploiement des troupes , tout aussi efficace qu’un boulet de i a ; il l’est tout autant, même sur des troupes massées.

Ainsi , quels que goient les rapports souS^ lesquels on puisse considérer les effets immédiats

et réels des boulets de 6 et des boulets de 1 2 sur les champs de bataille , qu’on les considère sous le rapport de l’attaque des retrancbemens de campagne, ou sous le rapport de l’attaque des troupes, infanterie, cavalerie, artillerie, et sous tous autres rapports possibles , on trouvera que le boulet de 6 a un avantage au moins double sur le boulet de 12, et ce, indépendamment de la célérité des mouvemens stratégiques, qui donnent aussi au canon de 6 un avantage double sur le canon de 12. En définitive, le canon de 6 aura , par les calculs ci-dessus , auxquels il est impossible de répondre raisonnablement , un avantage quadruple, au moins, sur le canonde’12.

Mais, maintenant, je dois considérer la question sous d’autres rapports encore. Un canon de 12, tel qu’est celui du comité , pèse en total , bouche à feu , affût et caisson , au moins le double du canon de 6 avec son affût, son caisson et munitions : il faudra donc en tout double force motrice pour le- canon de 12; il faudra donc , sous ce rapport , une double dépense pour le canon de 12, ou une moitié plus petite pour le canon de 6. Qu’on reporte donc sur le canon de 6 cette double dépense du canon de 12 , alors on*aura en campagne deux canons de 6 pour un canon de 12, avec la même dépense, et comme déjà, ainsi que je l’ai démontré plus haut, le canon de 6 a >

i° Un double avantage sur le canon de ra ,

sous le rapport des effets du tir sur le champ de bataille;

2 0 Qu’il a un double avantage , sous le rapport stratégique ;

3 ° Qu’avec les mêmes dépenses , deux canons de 6 auront, tant sur le champ de bataille que dans les mouvemens stratégiques, un avantage que je pourrais estimer, sans me tromper , huit fois plus grand, mais que je veux bien réduire à quatre. Ainsi l’avantage du canon de 6 sur le canon de la , en employant en campagne deux canons de 6 au lieu d’un de 1 2 , sera dans le rapport de 2 x 8 x 4— 16, ou que l’avantage de la pièce de 6 contre la pièce de 1 a : sera seize fois plus grand en campagne. Il doit être entendu cependant (et sur ce , il ne faut pas s’y méprendre), que lorsque je dis et que je prouve que le canon de G aura en total , eu campagne , un avautage sur celui de 12, dans le rapport de 16 à 1 , je ne veux pas dire que ce rapport sera le même sur les champs de bataille, et, à cet égard, le lecteur doit saisir ce rapport composé tel que je le présente , et non pas autrement.

L’argumentatiou serait dans un rapport proportionnel, à l’égard de tous autres calibres.

Je prie les auteurs du système du comité dcme répondre d’une mauière solide à l’argumentation que je leur fais ici, argumentation puisée dans les principes les plus élémentaires de la mécanique.

Ne nous arrêtons pourtant pas encore là. Dans les marches militaires comme dans les évolutions sur les champs de bataille, de même que dans les mises et remises en batterie, une force faible peut suffire à franchir avec une artillerie légère, ou du double moins pesante, des obstacles plus ou moins résistans. Il n’en est pas de même avec des masses ou des poids doubles à mouvoir. D’abord , on n’a pas habituellement eu campagne des forces suffisantes pour faire surmonter à des poids ou à des résistances doubles de tels obstacles, et ce, indépendamment de tous les accideris des localités ; il en résulte que l’artillerie pesante (telle est celle du comité )'ne pourra presque jamais les franchir.

Je veux citer encore un exemple de la Vérité de ce que j’avance. Au commencenîent d’avril 1812, selon les ordres donnés, l’artillerie westphalienne , et c’est mon système, tout léger qu’il était, reçut ordre de marcher de Wittemberg sur l’Elbe, à Glogaw. A la sortie de Wittemberg, cette artillerie rencontre un chemin où les voitures pénétraient jusqu’au-dessus du moyeu, et les chevaux jusqu’à la sangle. Il fallut quadrupler et quintupler ces derniers ( toutes les voitures étaient attelées à six chevaux ), toutes légères qu’elles étaient; et malgré cela, il fallut près d’un jour et demi à l’artillerie westphalienne pour se débourbe r de ce pas difficile.

Alors, elle était à plus de trois cents lieues de

l’ennemi, qui était encore sur le Niémen, et les chevaux étaient tous frais , et dans le meilleur état.

Je demande donc , que fût-il arrivé à l’artillerie westphalienne, composée, comme elle l’était, de deux ou trois cents voitures, si l’ennemi l’avait attaquée dans une pareille position ou dans un pareil embarras impossible à éviter, ou si les chevaux avaient été harassés de fatigue, ou sans force par le manque de fourrages? que fût -il arrivé à plus forte raison à une artillerie deux fois plus pesante, comme l’est celle du comité? Ce sont là des questions auxquelles tout le monde peut répondre. Je le dis donc avec certitude, l’artillerie du comité, telle qu’il l’a constituée, non-seulement ne pourra pas produire sur les champs de bataille, ni de plus grands effets, ou des effets égaux à # ceux produits par une'artillerie plus légère ou de plus faible calibre, mais encore qu’elle entravera, dans toutes les circonstances ordinaires de la guerre, les opérations stratégiques, et même quelle y apportera habituellement des obstacles insurmontables.

Quoique mon opinion personnelle soit fortement prononcée en faveur des deux calibres qui composent mon système, je veux dire en faveur du canon de 6 et de l’obusier de a>4 > j e ne suis pas cependant dans l’intention de repousser d’une manière absolue le canon de 12 , s’il m’était démontré , je doute quant à présent de la possibi-

lité de cette démonstration, que cette bouche k feu pût être utÿe dans certaines circonstances spéciales de la guerre; mais alors je proposerais en retour, que cette bouche à feu fût rendue tout à la fois, et plus courte, et moins massive quelle ne l’est dans le système Gribeauval ou dans celui du comité ; quelle fut réduite , par exemple , comme chez les Anglais , à quatorze calibres de longueur d’âme , et à — d’épaisseur de métal à la lumière. Je proposerais , en outre, que, dans cette bouche à feu, on ne mît point sur les côtés , à droite et à gauche , de platesbandes de culasse, et même que, depuis le fond de la chambre jusqu’au cul-de-lampe, la bouche à feu fût aplatie sur les deux côtés par 'des plans parallèles à l’axe, ce qui en diminuerait d’autant, en cette partie, l’épaisseur dans le diamètre horizontal, sans nuire à la solidité de la bouche à feu. Cette modification , bien simple encore à faire, permettrait que le même affût servît au besoin au canon de 1 2 âinsi modifié , au canon de 6, et à l’obusier de 24, ce qui aurait lieu et serait facile dans l’application , en faisant de trèsminimes modifications à l’affût unique de mon système, qui sert indifféremment au canon de 6 et à l’obusier de 24. Alors il y aurait bien , dans ce système comme dans celui de l’an 1 1 , trois bouches à feu ; mais il n’y aurait .toujours qu’un seul affût, qu’un seul caisson, comme le lecteur le verra, quand j’exposerai mon système d’affûts

et voitures. Mais je dois prévenir mon lecteur, qu’en accordant le canon de 13 , ce n’est nul ement conviction , chez moi , de son utilité ; je ne cède sur ce point que de la même maniéré que cédèrent, lors de la discussion du système de pan 1 1 , nos artilleurs les plus capables, à la tete desquels se trouvaient les généraux Eblé et LamartilUère. Cependant, je dois aussi des à présent prévenir mon lecteur, que je pourrai peutêtre plus tard indiquer un moyen de rendre le canon de 12 moins inutile. Je le renvoie, a cçt égard à la discussion que je ferai de 1 espece de projectile à employer dans le tir de cette espece

de bouche à feu.

Je ne dois pas répondre, et je ne répondrai

point à une personnalité dont sont coupables,

k mon égard, les auteurs du système du comité, système que je combats ici, et que je dois combattre comme Français et comme militaire français. Ces auteurs ont dit et écrit que la proposition que j’avais faite, de n’admettre dans l artillerie française que des bouches a feu legem et mobiles , le canon de 6 et. 1 obusier de ^ , « tait pas d’un officier qui eut étudié et observe fa euerre. Je n’en dirai pas autant deux, par la raison toute simple que j’ignore s’ils ont euxmemes étudié et observé la guerre; j’ignore meme s’ils ont été à portée de le faire; je ne sais enhn s'ils ont fait la guerre , car, bien que j’aie lu avqç assez de soin tous les rapports militaires, jp nai

trouvé leurs noms ailleurs que sur X Almanach impérial ou royal, ou sur X Annuaire militaire , et je doute qu’ils aient pris part à autant de combats ou de batailles, ou de sièges, que je l’ai fait.

Mais ce n’est pas cela dont il s’agit ici M’abandonne les personnalités, il s’agit seulement de savoir quels sont les cabbres à préférer dans l’artillerie de campagne; c’est là la question posée , et celle à résoudre ; et quoique, d’après tout ce que j’ai dit jusqu’ici, je puisse aussi dire aux partisans des gros calibres et des monstrueux obusiers, que la proposition qu’ils font de les admettre dans l’artillerie française de campagne ne peut émaner que d’officiers qui n’ont ni étudié ni observé la guerre, qu’une telle proposition est en contradiction manifeste, en opposition évidente avec les principes les plus élémentaires de la science et de la stratégie, je n’en ferai cependant rien; car, je le répète encore, ce ne seront jamais des personnalités qui pourront résoudre le problème.

Le maréchal de Saxe disait souvent, et il l’a consigné dans ses Rêveries (i), que la. Sciemce

(i) Rien ne me semble plus original que le titre de Rêveries que le maréchal de Saxe donna à l’ouvrage militaire le plus profond qui eût jnsqu 'alors apparu. Il connaissait donc bien la futilité des militaires de cour, et le peu de prise que des ouvrages apparaissant sous une forme solide auraient eu

DE LA GUERRE ÉTAIT DANS LES JAMBES. Ce principe ,

qui lui fit donner par Frédéric-le-Grand le surnom de précepteur de tous les généraux de l’Europe , est d’une vérité incontestable: l’évidence, à cet égard , saute aux yeux. Ce principe établit que la science de la guerre est dans la mobilité des troupes.

Or, comment serait -il possible d’allier cette mobilité si nécessaire avec une artillerie si pesante, que le moindre obstacle la rendrait toutà-fait immobile. Il y aurait alors une contradiction entière , et l’on pourrait dire avec juste raison, à tout officier qui soutiendrait la thèse contraire, qu’il n’a ni étudié ni observé la guerre. Cependant les occasions n’ont pas manqué pour faire ces études et ces observations, je m’eu réfère, à cet égard , à nos immortelles campagnes, et, entre autres, aux campagnes d’Iéna, d’Ulin et d’Austerlitz. Je le répète encore une fois, l’artillerie fait essentiellement partie des troupes com-

sur les officiers de son temps : on serait porté à croire que les temps sont toujours à peu près les mêmes qu’ils étaient alors. Quoi qu’il en soit, le principe nécessaire de la mobilité des troupes n’en est pas moins devenu un principe incontestable , confirmé par la guerre de sept ans et par nos guerres de la révolution. Ce principe est maintenant indestructible , à moins toutefois que l’Europe ne revienne à cet état demisauvage où elle était il y a cinquante ans; à moins, dis-je, que ce ne soit l’incapacité absolue qui gouverne le monde politique et militaire.

battantes ; c’est elle qui d’ordinaire engage et prépare le combat ou la bataille , c’est elle qui aide à poursuivre l’ennemi dans une retraite précipitée, c’est elle qui protège une marche rétrograde ; elle prend part enfin à toutes les opérations de l’attaque ou de la défense ; elle se trouve, et doit se trouver en tous lieux , et elle ne peut satisfaire à tous ces besoins sans la plus grande mobilité possible : elle doit donc avoir des bou ches à feu légères , qui n’opposent aucun obstacle à cette mobilité. Donc, pour conclure, l’officier qui propose de n’admettre dans l’artillerie française que le canon de ô etl’obusier de 24, a étudié et observé la guerre.

Mais on objecte encore que la déviation du boulet est plus grande dans le canon de 6 que dans le canon de la, comme aussi on prétend qu’elle est plus grande dans l’obusier de 24 autrichien, que dans l’obusier de 6 pouces Gribeauval. Ces deux objections, qui n’en font qu’une, je puis le dire à mon tour, ne sont pas, certes, d’un officier ou d’officiers qui aient étudié et médité les causes des déviations des projectiles (1). Ces déviations en ont plusieurs; les unes proviennent du défaut de concentricité de lame d’une bouche à feu avec sa surface extérieure ,

(1) On appelle en artillerie déviation du projectile, son écartement à droite ou à gauche de la ligne de mire.

ou bien lorsque l’axe de l’âme n’est pas dans le même plan vertical que les deux points de mire , sur la plate-bande de culasse et sur le> bourlet.

* Les déviations ont encore pour cause le choc du projectile sur la paroi de l’âme, à droite ou à gauche de l’axe , choc qui fait prendre au projectile une direction à gauche ou à droite de la ligne de mire , à l’instant où il sort de la bouche à feu.

Une troisième cause des déviations peut se trodver aussi dans le défaut de sphéricité du projectile, ou lorsque sa densité n’étant pas homogène, son centre de gravité ne se trouve point à son centre de figure ; car le projectile prend , par suite de ces défauts, un mouvement de rotation sur lui* même, et autour de l’un de ces grands diamètres. Ce mouvement de rotation lui fait éprouver de la part de l’air atmosphérique, plus de résistance d’un côté que de l’autre, et cette plus grande résistance le pousse du côté où se trouve la moindre résistance.

Une quatrième cause des déviations des projectiles ( celle-ci est la plus considérable et la plus ordinaire ) , est celle du vent, lorsqu’il souffle perpendiculairement à la direction du boulet; et cette déviation est d’autant plus grande, que le vent souffle avec plus de force , et que sa direction est plus ou moins perpendiculaire à la direction du projectile. Toutes ces causes, inhé-

rentes à la nature des choses, peuvent se combiner d’un très-grand nombre de manières; elles peuvent, par ces combinaisons, tantôt augmenter, tantôt diminuer les déviations; par exemple, si par les défauts <fe la bouche à feu ou par ceux du projectile, les déviations qui doivent en résulter ont lieu vers la gauche , et qu’en même temps le vent souffle de la droite vers la gauche , les déviations seront plus grandes; elles auraient été, dans le même cas, plus pépites, ou même elles auraient pu avoir lieu du côté opposé ou vers la droite, si le vent; au lieu de souffler de la droite vers la gauche , avait soufflé de la gauche vers la droite. J’ai observé souvent ce phénomène, et notamment à Cassel, en Westphalie, lorsque j’éprouvais mes affûts de 6 pour le tir de l’obusier. L’obusier était pointé à 38 degrés ; l’obus prit une déviation très -remarquable à gauche; mais arrivé dans l’espace vers- le haut de sa trajectoire, et à la distance environ de 700-toises de la bouche à feu, l’obus était saisie par un vent soufflant de la gauche vers la droite, et venant de la vallée d’Oberkauffungen ; alors l’obus déviait aussitôt de la gauche vers la droite, au lieu de dévier , comme auparavant , de la droite vers la gauche.

Une cinquième cause enfin', des déviations, se trouve dans le terrain sur lequel reposent les deux roues de l’affût: lorsque dans le tir, l’une des roues est appuyée sur un terrain plus solide ,

et qui, par là même, oppose un moindre obstacle au recul de cette roue , que le terrain sur lequel repose l’autre roue n’en oppose au recul de celle-ci, alors la bouche à feu s’incline vers le côté de la moindre résistance , par l'effet de l’explosion de la poudre, avant que le projectile n’en soit sorti , ce qui lui donne une déviation du même côté.

Mais ce qui prouve que les déviations du projectile ont touffes ces choses réunies , et qu’elles peuvent se modifier de mille et mille manières, ce sont les épreuves faites à Séville sous la direction même de M. le lieutenant-général Ruty : de ces épreuves que je dois supposer exactes (1), il résulte que par un temps calme , l’obus lancé par les canons-obusiers de ce général , a dévié tantôt de aoo toises, tantôt de 3 oo, et tantôt de 60 toises, tandis que par un vent faible , aux mêmes expériences, les déviations étaient tantôt de a 5 o toises, tantôt de 300, et tantôt de 3 o toises seulement. t . ■ ' . . ,

Ce n’est donc pas tel ou tel calibre qui occasione des déviations plus grandes ou plus petites , puisque, dans les épreuves de Séville faites sous la direction d’un lieutenant-général d’artillerie , les déviations ont varié dans la même bouche à feu de 3 oo toises à 3 o toises; toutes

( 1 ) Gassendi, 5 e édition, page 53a.

les circonstances apparentes étant à peu près setnblables , et même que la plus faible de toutes les déviations des épreuves de Séville a eu lieu , le vent existant , faible à la vérité , tandis que la plus grande , celle de 3oo toises a eu lieu par un temps calme et beau.

Tout officier d’artillerie qui a étudié et médité la cause dés déviations du projectile , conclura avec moi, que ce n’est pas plutôt un calibre qu’im autre qui les produit ; que le canon de 6 ne pëut à cet égard recevoir d’autres reproches qüe n’en est susceptible le canon de ia, de même que l’obusier court de 6 pouces n’en est pas plus passible que le canon-obusier du général Ruty , puisque le projectile du canon-obusier a tant varié dans ses déviations; car enfin, il n’y avait qu’un seul canon-obusier aux épreuves de Séville. La combinaison des déviations s’est faite sur une seule bouche à feu, èt toujours la même. Pourquoi donc les déviations aiiraièntelles été aussi différentes , si c’était à tel ou tel calibre qu’on pût s’en prendre à cet égard?

Je n’écris pas ceci pour faire des complimens à qui que ce soit, cela n’est ni dans mes moeurs, ni dans mon caractère. J’écris pour exprimer ce que je crois être la vérité. J’écris pour combattre des erreurs qüe je crois préjudiciables à l’avenir de n»on pays , et à la gloire future de nos armes. Je dis donc en m’appuyant sur ce qui

précède, que tout officier qui attribuerait à tel ou tel calibre , plutôt qu’à tel autre, la cause des déviations du projectile, manquerait nécessairement de toute théorie Sur les effets du tir ; qu’il n’aurait fait aucune observation de pratique sur ces effets; qu’il n’aurait pas médité.sur cette question des déviations ; car enfin, l’âme d’une bouche à feu étant dans une exacte concentricité avec sa surface extérieure, ou autrement la ligne de mire étant dans le même plan vertical que l’axe de la bouche à feu ; et d’un autre côté , le projectile étant d’une sphéricité et d’une homogénéité complètes , l'air étant parfaitement calme , et le terrain solide , se trouvant également résistant pour l’une et l’autre roue, il n’existe plus aucune raison pour que les déviations soient ou plus grandes, ou plus petites , dans un calibre ou dans une espèce de bouche à feu, que dans un autre calibre, ou dans une autre espèce de bouche à feu.

D’ailleurs, cette plus grande ou moindre déviation du projectile, n’est en réalité qu’une futilité dans la pratique. Les officiers d’artillerie ne sont pas de pures machines, les canonniers pointeurs ne le sont pas non plus, les uns et les autres ont des yeux ; et ils voient très-bien si les projectiles dévient, ou vérs la droite, ou vers la gauche ; ils en examinent les causes, et bientôt ils se sont aperçus si la cause des déviations provient', ou de la bouche à feu, ou' du projectile, ou du vent dominant, ou de toute autre cause; alors au lieu de

pointer droit au but , ils pointent , ou vers la gauche, ou vers la droite , selon que la déviation est vers la droite ou vers la gauche.

C’est là un des principaux motifs, non aperçu que je sache jusqu’ici, qui devrait prescrire que le matériel d’une batterie d’artillerie restât toujours entre les mains de la même compagnie.

Quiconque connaît le cœur humain, sait que l’homme s’attache d’autant plus fortement à la chose qu’il croit être sa propriété , qu’il craint moins de la perdre. Une compagnie d’artillerie qui conserverait toujours en temps de paix comme en temps de guerre, le même matériel, le considérerait comme étant sa propriété; elle aurait soin de son entretien et de toutes les réparations. Ce serait entre les compagnies d’artillerie un point d’honneur, à qui posséderait le matériel le mieux soigné, et le mieux en état ; les officiers , comme les canonniers, auraient une connaissance parfaite de tout ce qui pourrait nuire à leurs succès sur les champs de bataille; ils connaîtraient les défauts de chacune de leurs bouches à feu , et le pointage s’exécuterait en conséquence. Il en serait des compagnies de l’artillerie, comme il en est des compagnies d’infauterie, ou de cavalerie, qui rivalisent toujours entre elles, à qui aurait les armes en meilleur état; car les canons sont les armes des canonniers , comme le fusil ou le sabre sont les armes de l’infanterie et de la cavalerie , et les bouches à feu ne doivent pas

plus être séparées des compagnies d’artillerie, que les fusils et les sabres ne doivent l’être des troupes d'infanterie et de cavalerie.

Laissons les utopistes de côté ; il ne s’agit pas d’utopisme , lorsqu’il est question de défendre l’indépendance d’un peuple ou sa liberté; il n’est alors question que de la force qui assure ou maintient l’un et l’autre.

Les utopistes diront que le soldat ne doit être armé et ne se servir de ses armes que devant l’ennemi extérieur, et beaucoup d’autres inepties de ce genre ; qu’on attende , pour familiariser le soldat avec les armes dont il doit se servir à la guerre, que la guerre ait éclaté. Oh! la belle utopie que çelle-làü

Sans doute, il résulte quelques inconvéniens de détail de laisser entre les mains du soldat des armes dont il peut individuellement abuser dans quelque circonstance ; mais la discipline militaire et les lois civiles existent pour réprimer, prévenir et punir ces abus. Le principe primitif, essentiel, indispensable, est que le soldat ne fasse, dans toute l’acception du mot, qu’un seul et même individu avec ses armes.

Vouloir soutenir la thèse contraire, ce serait soutenir que des soldats ne sont pas des sol-; dats,

Ainsi , un régiment d’artillerie changeant de garnison , devrait emmener avec lui toutes ses batteries ; de la même manière qu’en pareil cas ,

un régiment d’infanterie ou de cavalerie emporte tous ses fusils , tous ses sabres, tous ses pistolets , etc. ; de même enfin qu’un régiment de sapeurs . doit emporter avec lui ses pelles , ses pioches , ses haches, etc.

- Cette conception, que je mets ici en avant, est évidente ; j’y reviendrai plus tard dans un autre ouvrage : elle est d’ailleurs étrangère à la matière que je traite , et je rentre dans mon sujet.

Les partisans des gros canons et des monstrueux obusiers, soutiennent qu’à la guerre, il y a une foule de circonstances où le canon de 12 est utile , et ce , sous quatre rapports différen 6 , selon eux :

l° Pour attaquer les villages. Les obus valent, à cet égard, dix mille fois mieux que les canons de la. Les obus trouvent dans les villages des matières combustibles de toute espèce , et y pro- ‘ duisent un tout autre effet que les boulets de 1 2.

2 0 Pour attaquer les postes retranchés et les retranchemens de campagne, les abatis, etc. J’ai déjà répondu plus haut à cette futile objection , et j’ai démontré que c’était par des mouvemens - stratégiques, et non par quelques boulets épars qu’une armée s’emparait de tels retranchemens. Fût-ce par une tiraillerie de canon que Frédéric -le- Grand s’empara du village de Leuthen, à la bataille de ce nom ? Non ! ce fut par un sublime mouvement stratégique.

3° Pour protéger le passage des rivières de vive force. Oh! messieurs les artilleurs du comité, avez-vous assisté à tous les passages de rivières faits de vive force, où il ne se trouvait pas un seul canon, de 12 ? Je dois vous en citer quatre exemples célèbres dans l’armée française : le premier eut lieu à Rehl, dans la campagne de l’an 4 ; le deuxième eut lieu à l’embouchure de l’ill dans le Rhin, à trois lieues au-dessous de Strasbourg, dans la campagne de l’an 5 ; le troisième eut lieu dans la campagne de l’an 9, à Monzambano, sur le Mincio; le quatrième eut lieu quelques jofirs plus tard, et dans la même campagne, sur l’Adige, à trois lieues au-dessus de Vérone. Fût-ce encore avec du canon de 12 que s’effectuèrent, en l’an 8, les si célèbres passages des Doria, du Tésin et du Pô ? que s’effectuèrent les autres passages non moins célèbres, dans la campagne de l’an 4 et de l’an 5, de tous les fleuves d’Italie: le Tanaro , le Pô, l’Adda, l’Oglio , le Mincio, l'Adige, le Tagliamento, etc.? Fùt-ce aussi avec des canons de 12 que s’effectuèrent les immortels passages du Rhin à Neuwied, et, ailleurs, audessous de CoWentz? Fût-ce encore avec des canons de 12 que s’opéra le passage du Niémen àKowno, et celui bien plus célèbre encore de laBérésina? Enfin, fùt-ce avec des canons de 12 que j’effectuai moi-mème, dans la même campagne de 1812,. le difficile passage du Niémen à Grodno, en présence de 12,000 Russes, par deux

seuls régimens de cavalerie, le i er de dragons, et le I er de lanciers polonais, forts de moins de r,5oo chevaux ? Non ; tous ces passages de rivières n’eurent lieu , et n’eurcnt un résultat si certain que par l’habileté des mouvemens stratégiques. A Grodno, par exemple, il n’y eut pas un seul coitp de canon de tiré , et le passage n’en eut pas moins lieu ; et ce passage , qui ne coûta pas une seule goutte de sang aux troupes sous mes ordres, fut le résultat nécessaire et forcé de mes combinaisons stratégiques.

Etudiez donc , Messieurs , étudiez l’histoire de nos dernières guerres; méditez-la bien cette histoire ! elle est féconde en principes et en conséquences ; et dès que vous l’aurez bien étudiée et bien méditée , je n’en doute pas , vous ne soutiendrez plus que le canon de 12 soit utile pour opérer un passage de rivière de vive force.

4° Pour être employés dans les batailles sur des positions élevées , d’où on découvre une grande étendue du champ de bataille , et qui seraient trop éloignées pour que les canons de calibres inférieurs pussent produire de bons effets. Voilà, certes, une argumentation qui dut paraître excellente il y a trois ou quatre siècles ; ce fut sans doute par une argumentation semblable que l’on plaça aux Dardanelles un canon dont le projectile était lancé d’une rive à l’autre du détroit de Constantinople, et qui avait pour affût un mur en. pierre de taille; ce fut sans doute aussi par

une semblable argumentation que l’on avait placé à Marseille un autre canon qui exigeait cent hommes pour son service , et pour lui faire tirer deux ou trois coups par jour ; ce fut sans doute enfin par une telle argumentation que l’on avait placé sur l’une des tours de la Bastille un canon qui lançait un boylet en pierre de 5oo livres jusqu’à Charenton. Et pourtant je n’ai pas encore appris que tous ces canons de si gros calibres et de si longues portées aient jamais empêché un seul vaisseau , même une seule barque , de franchir les Dardanelles ou d’attaquer les côtes de Provence avec succès ; je n’ai pas appris davantage que le fameux canon de la Bastille ait intercepté un seul instant le passage de la Marne à Charenton.

Il faut avoir bien du loisir et bien envie de déraisonner, pour venir répéter sérieusement aujourd’hui des lieux communs si usés, aujourd’hui qu’il est si victorieusement démontré que la science de la guerre consiste dans la mobilité des troupes et de l’artillerie , -qui en fait essentiellement une partie intégrante. Ce ne fut certes pas en plaçant le canon de 1 2 sur les hautes montagnes de la Suisse, que le génie militaire de Lecourbe défendit les valléés de la Reuss et du Rhône , où il livra , pendant plus de quinze j ours , ces combats de géant qui préludèrent si glorieusement à l’immortelle bataille de Zurich.

Mais , disent encore les amis des gros canons

et des canons-obusiers, V effet moral de ces sortes de bouches à feu est bien plus grand que celui produit par des bouches à feu d’un plus petit calibre. Cet argument est, je n’en doute point, très-bon à 1 egard des femmes, des enfans, ou même à l’égard des conscrits qui n’ont encore aucune idée, aucune expérience de la guerre; mais cet argument ne vaut rien, absolument rien à l’égard des troupes aguerries , qui ne s’épouvantent point pour un vain bruit. Et d’ailleurs, quel effet moral peuvent produire de telles bouches à feu sur une troupe manœuvrière, à la distance de 6, ou 7, ou 8oo, ou i,ooo toises, où il paraîtrait que le comité voudrait qu’elles fussent placées. Les soldats entendraient siffler un projectile de tout calibre et ne s’en occuperaient nullement à de telles distances ; car enfin , ce n’est pas à de telles distances que se juge souverainement une journée militaire ; ce n’est pas enfin à de telles distances que la victoire se prononce ; ce n’est pas enfin à ces distances-là qu’elle est restée si long-temps fidèle à nos armes.

C’est, dites-vous encore, parce que les gros calibres produisent des effets moraux plus grands, que de tous temps on a conduit sur les champs de bataille des canons de gros calibres pour y produire ces effets moraux.

« Je ne m’attendais guère » A voir Ulysse en cette affaire. »

i'La Fontaine.)

Hé quoi, Messieurs! c’est de l’effet moral que vous voulez produire sur les champs de bataille ; faites mieux, produisez-y des effets physiques et soyez tranquilles ; les effets moraux s’ensuivront nécessairement, et ne croyez surtout nullement que ce sera à la distance où portent vos gros canons que vous produirez des effets moraux, car vous n’y produirez pas même des effets physiques , si ce n’est au hasard et par pur accident. Ce n’étaient certes pas des effets morau* que .Frédéric produisait à Leu|hen (i). En outre je nie, et ma négation est absolue, que de tous temps on ait conduit des gros calibres sur les, champs de bataille; il n’y en avait point à Marengo; il n’y en avait poiut à Zurich, où la batterie de mon illustre ami, le général Foy, culbuta, avec

(i) J’en reviens toujours à cette grande bataille de Leuthen ; je supplie le lecteur de me le pardonner, en ce que le génie militaire d’un grand homme ne s’est peut-être jamais élevé aussi taut. 11 y a une anecdote très-curieuse et peu connue sur la soirée de cette bataille. Frédéric entre à Lissa, suivi seulement par un aide-de-camp et un ordonnance ; il trouve Lissa encombrée de soldats autrichiens; il s’arrête à la porte d’une auberge, et monte ; il trouve dans les appartemens une foule d’officiers généraux autrichiens. « Convenez, leur dit le roi de Prusse , que nous nous sommes bien battus aujourd’hui; mais vous êtes mes prisonniers : rendez-moi vos épées. » Ce. qui fut fait : tant la présence d’nn grand homme inspire de respect. C’est là, je pense, un effet moral , et c’est là aussi se tirer habilement d’une position difficile.

ses canons de 8 et ses obusiers de 6 pouces, toute l’armée russe de Kutzâkow;il n’y en avait pas dans une foule d’autres batailles dont l’énumération serait trop longue ; enfin, pendant treize campagnes actives que j’ai faites, ou comme chef d’étatmajor de l’artillerie, ou comme commandant l’artillerie de corps d’armée, ou comme commandant en chef l’artillerie, à ce sujet, d’accord avec les généraux sous lesquels j’ai servi, je n’ai jamais reçu, ni voulu recevoir en campagne, un calibre plus fort que le canon de 8 , et cependant les troupes dont cette artillerie faisait partie n’ont jamais été vaincues ni reçu un échec.

C’est ici le moment de le dire : qu’on laisse faire les amis des gros canons, il ne serait pas impossible qu’on en revint bientôt aux canons des Dardanelles et de la Bastille, ou aux mortiers dits Comminges, ou à tant d’autres bizarreries que le temps et l’expérience ontrendnes si ridicules; ou enfin , à ces canons qu’on coulait sur le champ de bataille même , par la raison que leur jfoids excessif les rendait intransportables. Ce serait peut-être même une grande victoire si nous pouvions nous arrêter aux canons si pesans du système Fallière , dont la bataille de Rosbach et la guerre de sept ans toute entière , auront sans doute démontré la grande supériorité sur des bouches à feu moins pesantes, et telles qu’elles existent aujourd’hui dans toutes les armées européennes. v ^

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Je croyais avoir suffisamment répondu à toutes les objections faites contre l’artillerie mobile, et en faveur de l’artillerie de gros calibre , lorsque je découvre encore de nouvelles objections, que je crois, malgré tout ce que j’ai dit, ne devoir pas passer sous silence.

La première de ces objections est que tout le monde sait que le canon de G na que les trois quarts de la portée du canon de 12. J’en conviens, je ne suis pas tout le monde; mais j’en lais partie, et j’ignorais pourtant ce que tout le monde sait. Je savais bien, par exemple, que la portée de but en blanc du canon de 1 2 est de 240 toises (1), tandis que celle des canons de 8 et ‘ de 4 est de 220 et 200 toises. Ainsi, en prenant Uniterme moyen pour la portée de but en blanc ' du canon de 6, entre celles des canons de 8 et de 4 » elle sera de 210 toises. La différence des portées du but en blanc, entre le canon de 12 et celui de 6, sera donc de 3 o toises, qui 11’est que le huitième, et non pas le quart de la portée du but en blanc du canon de ia.

Mais je suis encore obligé de le répéter ici aux partisans des grosses bouches à feu, ce n’est pas du tout là, absolument ce n’est pas là où est la’ 1 question; et quoique vous ne vouliez pas venir sur le terrain où je désire vous amener, je vous répéterai toujours, Messieurs, que ce 11’est pas J

(1) Gassendi, 5 e édition, pages 490 et 491*

là où est la question. La question est dans la mobilité de l’artillerie; elle est dans la nécessité que sa pesanteur ne puisse opposer aucun obstacle aux combinaisons stratégiques. Il s’agit bien vraiment, dans cette question, du plus ou moins de portée; le canon de 6 en a toujours 'plus qu’il n’en faut pour tous les cas de la guerre de campagne, et à cette portée plus que suffisante , il joint toute la mobilité nécessaire.

J’ai bien souvent entendu dire que le dieu de la victoire était pour les gros bataillons , ce qui cependant n’est pas toujours vrai. Ce n’était pas ce dieu-là qui présidait aux batailles de Leutbenetde Marengo,età tant d’autres batailles si mémorables; mais je n’avais pas encore entendu dire que ce dieu de la victoire fût pour les gros canons, et, certes, le roi de Prusse n’en avait pas à Rosbach, ni Napoléon à Marengo,ni même à la Moscowa (i); Masséna n’en avait pas non plus à Zurich, etc.

Mais, disent encore ceux que je combats ici,; il n’est personne qui ne contredise votre assertion , qu’un boulet de t\ ou un boulet de 6 atteint un but tout aussi bien qu’un boulet de 12 , et même qu’un boulet de Je vous en demande pardon, Messieurs, vous me faites déraisonner

(1) Je inc trompe ; à la Moscowa, il y avait quelques canons de 12 qui ne servirent à rien.

très-gratuitement; vous ne m’âvez pas compris, ou vous n’avez pas voulu me comprendre. Je me contente de vous faire observer qu’il ne suffit pas de prendre au hasard une phrase isolée pour la critiquer ;J1 faut nécessairement se reporter à ce qui la précède ou à ce qui la suit, pour la bien concevoir, et se pénétrer du véritable sens qu’elle a, de sa juste valeur enfin. Ce n’est là que de la justice ; le contraire est de la mauvaise foi. Or, si vous aviez bien médité le sens de cette phrase, que vous me renvoyez toute décharnée , vous auriez vu que lorsque j'ai dit qu’un boulet de 4 ou un boulet de 6 atteignait tout aussi bien un but qu'un boulet de 12, ou même qu’un boulet de 24, je n’ai pas entendu parler de ce but circulaire de 18 pouces environ de diamètre, que, dans les écoles d’artillerie, oh appelle le blanc ; le but dont j’ai voulu parler, et dont j’ai en effet parlé, est le but militaire , et non pas un but d’école ; ce n’est pas une cible ; ce but, enfin , est le front d’une troupe eu bataille ou en colonne , et alors ma proposition eyst d’une vérité incontestable. *

Mais j’ajoute , pour expliquer à ceux qui n’ont pas voulu me comprendre, ou, au moins, qui ne m’ont pas compris, que je n’ai pas prétendu que les canons de 12 et de 24 n’avaient pas de plus longues portées que les canons de 6 ou de 4 ; mais j’ai entendu dire que les deux premières bouches à feu n’avaient pas , au - delà

de 4oo ou 5oo toises, un tir plus certain et plus assuré, sur des troupes en colonne ou en bataille, que les deux derniers, ce qui est encore incontestable pour tout officier qui a étudié , observé et médité les effets des projectiles sur un champ de bataille.

Et d’ailleurs, Gassendi, dont l’ouvrage n’est que le résumé de toutes les'opinions du corps de l’artillerie pendant une guerre si féconde en hauts faits d’armes, n’estfil pas là pour démontrer aux plus incrédules, que toute tiraillerie de canons dans la guerre de campagne , au-delà de 4 ou 5oo toises, ne fait que du bruit, sans résultats essentiels et décisifs, quels que soient les calibres employés; et encore, quels étaient les officiers généraux d’artillerie qui étaient à la tète d’une opinion si fortement prononcée? c’étaient, en première ligne, Gribeauval , et ensuite , les généraux d’Aboville, la Martillière, Lariboissière, Eblé, Sorbier, etc., pour la mémoire desquels le corps entier de l’artillerie conservera long-temps la plus grande vénération. La nécessité où je me trouve de combattre un système vicieux, ne me prouve point que ses auteurs soient en état de lutter de talent avec des artilleurs d’un si grand mérite.

Au surplus , toute l’argumentation des amis des gros canons se réduit à celle des Vallière contre Gribeauval ; ils lui disaient : Nos canons

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