IV. —— DES RELATIONS
$ 10. — Les qualités d’un corps sont, avons-nous dit, fondées sur les sensations que sa présentation à nos organes excite dans notre esprit; mais le fondement de lattribut appelé Relation doit être quelque chose qui implique d’autres objets que lui-même et que le sujet percevant.
Comme on peut dire avec propriété qu’il y a une relation entre deux choses auxquelles deux noms corrélatifs sont ou peuvent être appliqués, nous pouvons découvrir ce qui constitue une relation, en général, en énumérant les cas principaux où des noms corrélatifs ont été imposés aux choses et en observant ce que ces cas offrent de commun.
Quel est donc le caractère commun de cas aussi hétérogènes et discordants que ceux-ci : Une chose semblable ou dissemblable à une autre; une chose prés, loin d’une autre ; une chose avant, après, avec une autre, ou plus grande, égale, moindre ; une chose cause, effet d’une autre; un individu maître, serviteur, enfant, parent, débiteur, créancier, souverain, sujet, procureur, client d’un autre, etc.?
Laïissant de côté, pour le moment, le cas de la Ressemblance (rapport qui doit être examiné séparément), il y a, ce semble, une chose. et une seule, commune à tous ces cas; c'est que dans chacun se rencontre ou s’est rencontré ou pourra se rencontrer quelque fait dans lequel les deux choses dites relatives l’une à l’autre entrent comme parties d’un tout. Ce fait ou phénomène est ce que les logiciens aristotéliciens appelaient le fundamentum relationis. Ainsi, dans le rapport de plus grand et de plus petit entre deux grandeurs, le fundamentum relationis est le fait qu’une de ces deux grandeurs pourrait, sous certaines conditions, être enfermée, sans le remplir entièrement, dans l’espace occupé par l’autre. Dans le rapport de maître à serviteur, le fundamentum relationis est le fait que l’un a pris l'engagement ou est contraint de faire un certain service au profit et par l’ordre de l'autre. On pourrait multiplier à l'infini les exemples ; mais ilest clair déjà que toutes les fois qué deux
choses sont dites en relation, il y a quelque fait auquel elles concourent toutes deux, et que toutes les fois que deux choses sont impliquées dans un fait, on peut attribuer à ces choses une relation fondée sur ce même fait. N’auraientelles même en commun que ce qui est commun à toutes les choses en général, d’être des parties de l'univers; nous l’appellerons une relation et nous les nommerons des co-créatures, des co-êtres de l'univers. Mais plus le fait duquel font partie les deux objets est particulier, spécial ou compliqué, plus la relation fondée sur ce fait le sera aussi, et l'on peut concevoir autant d’espèces de relations qu'il y a de faits dans lesquels deux choses peuvent être conjointement impliquées.
De même, donc, qu’une qualité est un attribut fondé sur le fait qu’une certaine sensation est produite en nous par l'objet, de même un attribut fondé sur un fait dans lequel l'objet figure conjointement avec un autre objet, est une relation entre ces deux objets. Mais, dans les- deux cas, le fait est formé de la même éspèce d’éléments, à savoir, des états de conscience. Dans le cas, par exemple, d’une relation légale, comme celle de débiteur à créancier, d’ordonnateur et d'agent, de tuteur et de pupille, le fundamentum relationis consiste entiérement en des pensées, des sentiments et des volitions (actuels ou possibles), soit de ces personnes elles-mêmes, soit d’autres personnes mêlées aux mêmes affaires, comme, par exemple, l'intention que pourrait avoir un juge auquel on dénoncerait une infraction de quelqu’une des obligations légales imposées par la Relation, et les actes que le juge ferait en conséquence ; les actes, avonsneus vu, étant un autre mot pour exprimer des intentions suivies d'effet, et le mot effet n’étant aussi qu'un autre terme pour signifier les sensations ou autres sentiments, soit de l’auteur même de l’acte, soit d’autres personnes. fl n’y a rien dans ce qui est impliqué dans un nom exprimant une Relation qui ne soit réductible à des états de conscience ; bien entendu toujours que les objets extérieurs sont les causes excitatrices de quelques-uns de ces états de eonscience, et les esprits,
les sujets en qui ces états se produisent ; mais les objets extérieurs et les esprits ne manifestent jamais leur existence autrement que par des états de conscience.
Les Relations ne sont pas toujours aussi compliquées que celles-ci. Les plus simples sont celles qu’on exprime par les mots Antécédent et Conséquent, et par le mot Simultané. Si nous disons, par exemple, que l’aurore précède le lever du soleil, le fait dans lequel les deux choses, l’aurore et le soleil jevant, existent conjointement, consiste uniquement en ces deux choses mêmes; il n’y a pas une troisième chase engagée dans le phénomène, à moins, cependant, de prendre pour une troisième chose la succession même des objets; mais leur succession n’est pas quelque chose d’ajouté aux choses elles-mêmes ; c’est quelque chose qui y est impliqué. L’aurore et le lever du soleil s’annoncent à notre conscience par deux sensations successives; la conscience de la succesion de ces sensations n’est pas une troisième sensation ajoutée aux deux premières. Nous n’éprauvons pas d’abord les deux sensations, et puis après le sentiment de leur succession. Avoir les deux sensations implique qu’on les a ou succesivement ou simultanément. Des Sensations ou d’autres sentiments étant donnés, la succession ou la simultanéité sont deux conditions dont l’alternative est commandée par la nature de nos facultés, et personne sur ce point n’a jamais pu ni ne peut prétendre pousser plus loin l'analyse.
$ 11. — Deux autres espèces de Relations, la Ressemblance et la Dissemblance, sont d’une nature analogue. J'éprouve deux sensations que nous supposerons simples, deux sensations du blanc ou bien une sensation du blanc et l’autre du noir. J’appelle les deux premières semblables ; les secondes dissemblables. Quel est le fait ou phénomène servant de fundamentum à cette relation ? C’est d’abord la double sensation, et ensuite ce que nous appelons le sentiment de la ressemblace ou de la non-ressemblance. Arrêtons-nous sur cette dernière particularité. La ressemblance est évidemment un sentiment, un état de conscience de l'observateur.
Que ce sentiment de la ressemblance des deux couleurs soit un troisième état de conscience survenu aprés les deux sensations de couleur, ou que (de même que le sentiment de lear succession) il soit seulement enveloppé dans les sensations mêmes, c’est chose discutable ; maïs dans les deux cas les sentiments de la ressemblance et de son contraire, la dissemblance, sont des parties de notre nature, et des parties si peu susceptibles d'analyse, qu’elles sont présupposées dans l'analyse de tous nos autres sentiments. Par conséquent, la ressemblance et la dissemblance, ausi bien que lantécédence, la subséquence et la simultanéité, doivent être classées à part parmi les relations, comme choses su? generis. Ce sont des attributs fondés sur des faits, c’est-à-dire sur des états de conscience, mais sur des états particuliers, irréductibles et inexplicables.
Mais si la ressemblance et la dissemblance ne peuvent se résoudre en rien autre, les cas complexes de cette relation peuvent être ramenés à de plus simples. Lorsqu’on dit de deux choses formées de plusieurs parties qu’elles sont semblables, la ressemblance des touts est susceptible d'analyse; elle se compose de la ressemblance mutuelle des diverses parlies et de Ja ressemblance de leur arrangement. De quelle immense variété de ressemblances des parties doit se composer la ressemblance totale qui nous fait dire qu’un portrait, un paysage est semblable au modèle! Lorsqu'une personne en contrefait une autre, de combien de ressemblances simples doit être formée la ressemblance générale ou complexe ; ressemblance dans les attitudes, dans le son de la voix, dans l'accent, l’intonation, le choix des mots, ete., ressemblance dans les pensées et dans les sentiments exprimés par la parole, les attitudes, les gestes.
Toute ressemblance ou dissemblance des choses se résout en une ressemblance ou dissemblance entre des états de notre propre esprit ou d’un autre esprit. Lorsque nous disons qu'un corps est semblable à un autre, nous ne disons au fond que ceci : c’est qu'il ya une ressemblance entre les sensations excitées par les deux corps ou entre une partie au moins
de ces sensations ; et en disant que deux attributs se ressemblent nous disons que les sensations sur lesquelles les attributs sont fondés se ressemblent. On peut dire aussi de deux relations qu’elles sont semblables. La ressemblance entre les relations est quelquefois appelée analogue. C'est là une des nombreuses acceptions de ce mot. La relation entre Priam et Hector, qui était celle de père à fils, est semblable à celle de Philippe et Alexandre, et y ressemble si parfaitement qu’on dit qu'elle est la même. La relation dans laquelle se trouvait Cromwell à l'égard de l'Angleterre ressemble à celle de Napoléon avec la France, quoique pas assez complétement pour qu’on puisse l’appeler la même relation. Dans ces deux cas il faut entendre qu’il y avait une ressemblance entre les faits constituant le fundamentum relations.
Cette ressemblance peut exister à tous les degrés imaginables, depuis la plus complète identité jusqu’au plus lointain rapport. Lorsqu'on dit qu’une pensée suggérée à l'esprit d’un homme de génie est comme le grain mis dans la terre, parce que la première produit une multitude d’autres pensées, et le second une multitude d’autres grains, c’est dire qu'il ya une ressemblance entre la relation d’un esprit inventif à une pensée et la relation d’un terrain fertile à la semence qui y est déposée; la ressemblance réelle portant sur les deux fundamenta relationis, dans chacun desquels on trouve un germe produisant par son développement une multitude de choses semblables. Et de même que la conjonction de deux objets dans un phénomène constitue une relation entre eux, de même, si l’on suppose un second couple d‘objets conjoints dans un second phénomène, la plus légère ressemblance entre les deux phénomènes suffit pour faire affirmer la ressemblance des deux relations; pourvu que, d’ailleurs, les points de ressemblance se trouvent dans les parties de ces phénomènes qui sont connotées par des noms relatifs.
Il importe, en parlant de la ressemblance, de prendre note d’une ambiguïté de langage, contre laquelle on n’est pas, en général, assez en garde. La ressemblance, portée au plus haut degré possible, jusqu’à l’indistinction, est souvent appelée
Identité, et les choses semblables sont dites les Mêmes; je dis souvent, et non pas toujours, car on ne peut pas dire, par exemple, que deux personnes sont les mêmes parce qu’elles sont si semblables qu’on peut prendre par erreur l'une pour l’autre; mais on se sert constamment de ce mode d'expression en parlant des sentiments; comme lorsque je dis que la vue d’un certain objet me donne aujourd’hui la même sensation ou émotion qu’elle me donnait hier, ou qu’elle donne à une autre personne. C’est là évidemment une inexacte application du mot même; car la pensée que j'eus hier s’en est allée pour ne plus revenir ; celle que j'ai aujourd’hui est une autre pensée, parfaitement semblable peut-être à la première, mais distincte; et il est manifeste également que deux personnes ne peuvent pas éprouver le rême sentiment, dans le sens où nous disons qu’elles sont assises à la même table. On dit encore ambigüment que deux personnes ont la même maladie ou occupent le même emploi. Ce n’est pas dans le sens où l’on dit qu’elles sont engagées dans la même entreprise ou naviguent sur le même navire, mais dans ce sens qu’elles occupent un emploi exactement semblable, quoique, peut-être, en des lieux éloignés l’un de l'autre. Des hommes d’ailleurs très-éclairés sont sujets à une grande confusion d'idées et à beaucoup de faux raisonnements, faute d’être assez en éveil sur ce fait (inévitable parfois) qu’ils emploient le même nom pour exprimer des idées aussi différentes que celle d’Identité et celle de complète ressemblance. Parmi les écrivains modernes, l'archevêque Whately est à peu près le seul qui ait attiré l'attention sur cette distinction et sur l'ambiguïté qui s’y lie.
Plusieurs relations généralement désignées par d’autres noms sont en réalité des cas de ressemblance, par exemple, l'égalité qui n’est qu’un autre nom pour exprimer la parfaite ressemblance communément appelée Identité existant entre les choses considérées dans leur qualité. Cet exemple fournit une transition convenable à la troisième et derniére des catégories sous lesquelles les attributs sont usuellement rangés.