CHAPITRE V
§ 1. Une étude de la nature des propositions doit avoir pour but une de ces deux choses : l'analyse de l'élat de l'esprit appelé Croyance ou l'analyse de l'objet de cette croyance. Toutes les langues reconnaissent une différence entre une opinion, une doctrine et le fait d'admettre l'opinion, la doctrine ; entre l'assentiment et la chose qui est l'objet de l'assentiment.
La logique, telle qu'elle est conçue ici, n'a pas à s'oc cuper de la nature de l'acte de juger ou de croire. L'étude de cette opération, en tant que phénomène de l'esprit, appartient à une autre science. Cependant, les philosophes, depuis Descaries, et principalement depuis Leibnilz et Locke, n'ont pas fait cette distinction, et ils auraient fort mal accueilli ridée d'analyser la signification dis Propositions sans la fonder sur l'analyse du Jugement. Une proposition, auraientils dit, n'est que l'expression en paroles d'un jugement. Ce qui est important, c'est la chose exprimée et non l'expression verbale. Quand l'esprit acquiesce à une proposition, il juge. Sachons ce que fait l'esprit quand il juge, et nous saurons ainsi, et non autrement, ce que sont les propositions.
Conformément à ces vues, presque tous les auteurs de logique des deux derniers siècles, anglais, allemands ou français, ont, d'un bout à l'autre, fait de la théorie des Propositions une théorie des Jugements. Pour eux, une l'roposition ou un Jugement, car ils emploient indiOéremmenl ces deux termes, consiste à affirmer ou nier une idée d'une autre; juger, c'est joindre ensemble deux idées, ou placer une idée sous une autre, ou comparer deux idées, ou percevoir la convenance ou la disconvcnance de deux idées; et toute la doctrine des Pro[)osilions, ainsi que celle du Raisonnement, nécessairement fondée sur la tbéorie des propositions, reposait sur la supposition que les Idées, les Conceptions, ou, sous n'importe quel nom, les représentations
mentales, en général, constituaient essenliellement la matière et la substance de ces opérations.
Il est vrai que dans certains jugements, comme, par exemple, lorsqu'on juge que l'or est jaune, il se passe dans notre esprit quelque chose qui s'accorde en partie assez bien avec quelqu'une de ces théories. Nous pouvons avoir ridée d'or et l'idée de jaune, et ces deux idées peuvent se rencontrer ensemble dans noire esprit. Mais d'abord, ce n'est là évidemment qu'une partie de ce qui a lieu, car nous pouvons joindre ensemble deux idées sans aucun acte de croyance, comme lorsque nous imaginons simplement quelque chose, comme une montagne d'or, ou bien lorsque nous faisons acie positif de non-croyance; car pour ne pas croire que Mahomet était un apôtre de Dieu, il nous faut mettre en présence l'idée de Mahomet et celle d'un apôtre de Dieu. Déterminer ce qui a lieu dans le cas où, outre la mise en présence de deux idées, il y a assentiment ou dissentiment, est un des problèmes les plus embarrassés de la métaphysique. Mais quelle que soit la solution, nous oserons dire qu'il n'a absolument rien à faire avec la nature des propositions, vu que les propositions — sauf les cas où c'est l'esprit lui-même qui en est le sujet — ne sont pas des assertions relatives à nos idées des choses, mais des assertions relatives aux choses mêmes. Pour croire que l'or est jaune, il faut, sans doute, que j'aie l'idée de l'or et l'idée du jaune, et quehjue chose de relaiif à ces idées doit se passer dans mon esprit; mais ma croyance ne se rapporte pas à ces idées; elle se rapporte aux choses. Ce que je crois, c'est un fait relatif à une chose extérieure, l'or, et à l'impression faite par cette chose extérieure sur mes organes ; ce n'est pas un fait relaiif à ma conception de l'or, laquelle est un incident de mon histoire mentale et non un fait extérieur de la Nature. Sans doute, pour que la croyance à ce fait extérieur se produise, il faut (ju'un autre fait ait lieu dans mon esprit, et que mes idées subissent un travail particulier; mais il doit également en être ainsi dans tout ce que je fais. Je ne peux pas bêcher la terre sans avoir l'idée de la terre et
celle de la bêche et celle de toutes les autres choses sur lesquelles j'opère , et sans que je joigne ensemble ces idées (1). Mais ce serait une bien ridicule manière d'exprimer l'action de bêcher la terre, de dire que c'est mettre une idée dans une autre idée. Bêcher est une opération exécutée sur les choses mêmes, bien qu'elle ne puisse être exécutée qu'autant que j'ai dans mon esprit l'idée de ces choses. Et pareillement, croire est un acte qui a pour objet les faits mêmes, quoique une conception préalable de ces faits en soit la condition indispensable. Quand je dis que le feu cause la chaleur, veux-je dire que mon idée de feu cause mon idée de chaleur? Non. J'entends que le phénomène naturel feu cause le phénomène naturel chaleur. Lorsque je veux affirmer quelque chose de relatif aux idées, je leur donne leur propre nom, je les appelle des idées; comme si je dis que l'idée que se fait un enfant d'une bataille n'est pas conforme à la réalité, ou que l'idée que les hommes ont de la Divinité exerce une grande influence sur la vie morale de l'espèce humaine.
Cette erreur de croire que ce qu'il y a d'essentiellement important dans la Proposition est la relation des deux idées qui correspondent au sujet et au prédicat (au heu de la relation entre les deux phénomènes qu'ils expriment respectivement), est une des plus funestes qui aient été introduites dans la Logique, et la principale cause du peu de progrès qu'a fait cette science dans les deux derniers siècles. Les traités de Logique et des branches de la philosophie mentale liés à la Logique, pubhés depuis Tintrusion de celte erreur capitale,- bien qu'écrits quelquefois par des hommes de fort grand talent et très-instruits, impKquent presque toujours
(1) Le docteur Whewell {Philosophie de la découverte, page 2/12) contesté ceci et demande « si l'on peut dire qu'une taupe ne peut pas creuser la terre, » si elle n'a pas l'idée de la terre et celle du museau et des griffes avec lesquels » elle la creuse? n Je ne sais pas ce qui se passe dans l'esprit d'une taupe, ni quel degré de perception mentale peut ou non accompagner ses actions instinctives ; mais un être humain ne peut pas se servir d'une bêche par instinct^ et certainement il ne pourrait pas s'en servir, s'il n'avait pas la connaissance de la bêche et de la terre sur laquelle il agit avec cet outil.
tacitement l'opinion, que la recherche de la vérité consiste dans la considération et le maniement de nos idées ou concepts des choses, et non des choses mêmes ; doctrine équivalente à l'assertion que la seule manière d'acquérir la connaissance de la nature est de l'étudier de seconde main, telle qu'elle est représentée dans notre propre esprit. Cependant, de grandes et fécondes vérités sur les phénomènes de la nature se découvrent tous les jours par des procédés qui ne tirent ni lumière, ni secours de ces théories du Jugement et du Raisonnement. Quoi d'étonnant alors que ceux qui savent par expérience comment les vérités se découvrent, trouvent futile une science fondée principalement sur de semblables spéculations ! Ce qui a été fait pour le progrès de la Logique, depuis la mise en vogue de ces doctrines, n'est pas l'œuvre de logiciens de profession, mais des inventeurs dans les autres sciences qui, par leurs méthodes d'investigation, ont mis en lumière des principes de logique jusqu'alors ignorés ; mais qui aussi ont généralement commis l'erreur de supposer que les vieux logiciens n'avaient absolument rien connu dans l'art de philosopher, uniquement sur ce que leurs interprètes modernes y ont si peu pensé en écrivant.
Nous avons donc ici à examiner, non pas le jugement, mais les jugements; non pas l'acte de croire, mais la chose crue. Quel est l'objet immédiat de la croyance dans la proposition? Quel est le fait signifié par la proposition? Quelle est, quand j'émets une proposition, la chose à laquelle je donne mon assentiment et pour laquelle je réclame celui des autres? Qu'est-ce, enfin, qui est exprimé par la forme de discours appelée Proposition, et dont la conformité avec le fait constitue la vérité de l'assertion?
§ 2. — Un des penseurs les plus lucides et les plus rigoureux que ce pays et même le monde aient produits, Hobbes, a fait à cette question la réponse suivante. Dans toute proposition, dit-il, ce qui est signifié, c'est la croyance de celui qui parle que le prédicat est un nom de la chose dont le
sujet est aussi un nom; et lorsqu'il l'est réellement, la proposition est vraie. Ainsi la proposition : « Tous les hommes sont des êtres vivants » est vraie, parce que êtres vivants est un nom de tout ce dont homme est aussi un nom. « Tous les hommes ont six pieds de haut » n'est pas vrai, parce que haut de six pieds n'est pas un nom de toutes les choses (quoiqu'il le soit de quelques-unes) dont homme est un nom. Dans cette théorie, ce qui est étahli comme la définition d'une proposition vraie est évidemment une propriété que toutes les propositions vraies possèdent en commun. Le sujet et le prédicat étant l'un et l'autre des noms de choses, l'un de ces noms ne pourrait pas, sans contradiction avec sa signification, être affirmé de l'autre, s'ils étaient les noms de choses entièrement différentes. S'il est vrai que quelques hommes sont cuivrés, il doit être vrai, et la proposition l'affirme réehement, que parmi les individus désignés par le nom d'Homme, il s'en trouve quelques-uns qui peuvent être aussi désignés par le nom Cuivré. S'il est vrai que tous les Bœufs ruminent, il doit être vrai que tous les individus appelés Bœufs sont du nombre de ceux appelés aussi ruminants ; et celui qui affirme que tous les Bœufs ruminent, affirme indubitablement que cette relation existe entre les deux noms.
L'assertion donc qui, selon Hobbes, est l'assertion unique contenue dans une proposition quelconque, l'est en effet dans toutes; et son analyse a, par conséquent, une des conditions requises pour être la vraie. Disons plus, c'est la seule analyse rigoureusement exacte de toutes les propositions sans exception. Ce que Hobbes donne comme la signification des propositions est évidemment une partie de la signification de toutes et la signification totale de quelquesunes. Ceci, cependant, montre seulement quel Minimum de signification peut être enfermé dans la formule logique d'une proposition ; mais ne prouve pas qu'aucune proposition n'en contienne davantage. Pour être autorisé à réunir deux mots par une copule, il suffit que la chose dénotée par un des noms soit susceptible d'être aussi, sans violer l'usage,
désignée par l'autre nom. Mais si c'est là toute la signification nécessairement impliquée dans la Proposition, pourquoi ne pas vouloir l'adopter comme définition scientifique du sens de la proposition? Parce que, bien que la simple disposition des mots qui fait la proposition ne donne que ce maigre contingent de signification, cette même disposition combinée avec d'autres circonstances, cette forme combinée avec une autre matière en donne plus et beaucoup plus.
Les seules propositions dont le principe de Hobbes rende suffisamment compte appartiennent à la classe bornée et sans importance de celles où le prédicat et le sujet sont des noms propres. En effet, les noms propres, ainsi qu'on l'a déjà remarqué, n'ont, à strictement parler, aucune signification. Ils sont de simples marques pour des objets individuels ; et lorsque un nom propre est affirmé d'un autre nom propre, cela signifie seulement que les deux noms sont à la fois des marques d'un même objet. Or, c'est là précisément ce que Hobbes présente comme la théorie de l'Attribution en général. Sa théorie s'appHque pleinement aux propositions du genre de celles-ci : Hyde était Clarendon; Tullius est Cicéron; elle en épuise le sens; mais elle est tout à fait fautive pour toutes les autres. On ne peut guère s'expliquer celte théorie que par le fait que Hobbes, avec les autres Nominahstes, accordait peu ou point d'attention à la connotation des mots, et voyait leur signification exclusivement dans ce qu'ils dénotent; comme si tous les noms avaient été, ce que sont en réalité les noms propres seuls, de simples marques mises sur les individus, et si un nom propre ne différait d'un nom général qu'en ce que le premier dénote un seul individu, et le second un certain nombre.
On a vu, cependant, que la signification de tous les noms, sauf les noms propres et les noms abstraits non connotatifs, réside dans la connotation. Lorsque, par conséquent, on analyse la signification d'une proposition dans laquelle le prédicat et le sujet, ou l'un des deux, sont des noms connotatifs ; c'est à la connotation de ces termes qu'il faut exclu-
sivement s'attacher, et non à ce qu'ils dénotent, c'est-à-dire dans le langage de Hobbes, exact jusques-là, à ce dont ils sont les Noms.
Il est remarquable, qu'en disant que la vérité d'une proposition dépend de la conformité de signification de ses termes (par exemple que « Socrate est sage », est une proposition vraie, parce que Socrate et Sage sont des noms applicables à la même personne, ou, comme il dit, des noms de la même personne), un si profond penseur ne se soit pas demandé comment ces noms se trouvent être des noms de la même personne? Ce n'est pas assurément parce que telle était l'intention de ceux qui inventèrent ces mots. Lorsque les hommes déterminèrent le sens du mot Sage, ils ne pensèrent pas à Socrate, et lorsque ses parents lui donnèrent ce nom de Socrate, ils ne pensèrent pas non plus à la sagesse. Les noms se trouvent convenir à la même personne à cause d'un certain fait, lequel fait n'était ni connu, ni existant quand les noms furent inventés. Si nous désirons savoir quel est ce fait, c'est par \di connotation des noms que nous y arriverons.
Un oiseau, une pierre, un homme, un homme sage désignent simplement un objet possédant tels ou tels attributs. La signification réelle du mot Homme est celle de ces attributs et non de Jean, de Pierre et des autres individus. Le mot mortel pareillement connote certains attributs, et quand on dit : «Tous les hommes sont mortels, » le sens de la proposition est que tous les êtres qui possèdent certains attributs en possèdent aussi certains autres. Si les attributs connotés par homme sont toujours, en fait, accompagnés de l'attribut connoté par mortel, il s'ensuivra, comme conséquence, que la classe homme sera entièrement renfermée dans la classe mortel, et que mortel sera un nom de toutes les choses dont homme est aussi un nom. Mais pourquoi? Ces objets sont compris sous ce nom parce qu'ils possèdent les attributs connotés par ce nom, mais c'est la possession de ces attributs, et non celle du même nom, qui est la condition réelle de la vérité delà proposition. Les noms connotatifs ne pré-*
cèdent pas les attributs qu'ils connotent; ils les suivent. Si un attribut se trouve toujours en conjonction avec un autre attribut, les noms concrets répondant à ces attributs seront sans doute applicables aux mêmes sujets, et on pourra dire, dans le langage de Hobbes, ici tout à fait exact, qu'ils sont deux noms pour les mêmes choses. Mais la possibilité de l'application concomitante des deux noms est la conséquence de la concomitance des deux attributs, et dans la plupart des cas on n'y pensa nullement quand les noms furent inventés, et que leur signification fut fixée. Que le diamant est combustible, c'est assurément une proposition à laquelle on ne songea pas lorsque les mots Diamant et Combustible reçurent primitivement leur signification, et l'analyse la plus ingénieuse et la plus subtile de la signification de ces mots n'aurait pu la faire découvrir. Elle a été trouvée par un procédé tout différent, par l'exercice des sens et en apprenant d'eux que l'attribut Combustibilité existait dans les diamants sur lesquels on a expérimenté : le nombre et la nature des expériences étant tels que ce qui était vrai de ces diamants individuels pouvait être affirmé vrai de toutes les substances possédant les attributs que ce nom connote. En conséquence, l'assertion, quand on l'analyse, est que toutes les fois qu'on trouvera certains attributs il s'en trouvera un certain autre; ce qui n'est pas une question de noms, mais des lois de la nature, de l'ordre existant entre les phénomènes.
§ 3. — Quoique la théorie de Ilobbes, telle qu'il Ta exposée, n'ait pas été favorablement accueillie parles philosophes venus après lui, une théorie virtuellement identique, et assurément bien moins clairement formulée, a, on peut le dire, pris le rang d'opinion établie. L'attribution, dans la doctrine la plus généralement reçue, consiste à rapporter une chose à une classe, c'est-à-dire à ranger un individu sous une classe ou une classe sous une autre classe. Ainsi, la proposition «l'Homme est mortel » énonce que la classe Homme est contenue dans la classe Mortel. «Platon est un philosophe » affirme que l'individu Platon est un de ceux qui
composentla classe Philosophe. Dans la proposition négative, au lieu de placer une chose dans une classe, on l'en exclut. Ainsi, dire que « l'Éléphant n'est pas Carnivore » c'est dire que l'éléphant est exclu de la classe Carnivore ou n'est pas du nombre des choses composant cette classe. Il n'y a, sauf le langage, aucune différence entre cette théorie de l'attribution et celle de Hobbes, car une classe n'est absolument rien qu'un nombre indéfini d'individus dénotés par un nom général. C'est le nom commun qu'on leur donne qui en fait une classe. Par conséquent, rapporter une chose à une classe, c'est la prendre pour une des choses qui sont appelées de ce nom commun; l'exclure d'une classe, c'est dire que le nom commun ne lui est pas applicable.
Une preuve évidente de l'autorité prédominante que cette doctrine a prise, c'est qu'elle est la base du fameux dictum de OmnietNullo, Le syllogisme, à ce point de vue, se réduisant à l'inférence que ce qui est vrai d'une classe est vrai de toutes les choses appartenant à cette classe, et presque tous les logiciens s'accordant à admettre que c'est là le principe supérieur auquel tout raisonnement doit sa vaHdité ; il est clair que pour ces auteurs les propositions dont se composent les raisonnements ne peuvent consister qu'à diviser des choses en classes et à rapporter chaque chose à sa classe.
Cette théorie me paraît un exemple signalé d'une erreur logique très-fréquente, celle de l'uTcpov 7rpoTî>ov, qui consiste à exphquer une chose par une «hose qui la suppose. Lorsque je dis que la neige est blanche, je pense et dois penser la neige comme classe, puisque j'énonce la proposition comme vraie de toute Neige; mais je ne pense pas certainement aux objets blancs comme classe; je ne pense à aucun objet blanc, excepté la neige, et rien qu'à la neige et à la sensation de blanc qu'elle me cause. Sans doute, lorsque j'ai jugé ou acquiescé à l'assertion que la neige est blanche et que plusieurs autres choses sont blanches aussi, je commence graduellement à penser aux objets blancs, comme formant une classe qui comprend la neige et ces autres
choses. Mais cette conception est venue après et non avant ces jugements, et ne peut, par conséquent, être considérée comme leur explication. Au lieu d'expliquer l'effet par la cause, cette doctrine explique la cause par l'effet, erreur fondée, je pense, sur une fausse conception de la nature de la Classification.
On emploie généralement dans ces discussions des formes de langage qui semblent supposer que la classification consiste dans l'arrangement et le groupement d'individus définis et connus; que lorsque les noms furent imposés, on considéra tous les objets individuels de l'univers, qu'on les distribua en segments et en listes, et qu'on donna aux objets de chaque liste un nom commun, en répétant cette opération, toties quoties, jusqu'à ce qu'on eut inventé tous les noms généraux de la langue; ce qui une fois fait, s'il arrive qu'on veuille savoir si un nom général peut être attribué avec vérité à un certain objet particulier, on n'a, en quelque sorte, qu'à parcourir le catalogue des objets auxquels ce nom fut apphqué, et voir si l'objet en question se trouve parmi eux. Les auteurs de la langue auraient ainsi 'prédéterminé tous les objets qui devaient composer chaque classe, et nous n'aurions plus maintenant qu'à consulter le registre de leurs décisions.
Exposée ainsi toute nue, une doctrine aussi absurde ne sera avouée par personne ; mais si les explications communément admises de la classification et de la nomenclature n'impliquent pas cette théorie, il faut qu'on montre comment elles seraient conciliables avec quelque autre.
Les noms généraux ne sont pas des marques apposées sur des objets définis. On ne fait pas des classes en traçant un cercle autour d'un nombre donné d'individus. Les objets composant une classe donnée sont en fluctuation perpétuelle. On peut établir une classe sans connaître tous les individus, ou même un seul des individus, dont elle sera composée, et on le peut encore tout en croyant que de tels individus n'existent pas. Si par la signification d'un nom général il faut entendre les choses dont il est le nom, il s'ensuit qu'au*
cun nom général n'a, excepté par accident, de signification fixe ou ne conserve jamais longtemps la môme. Un nom général n'a une signification déterminée qu'à la condition seule d'être le nom d'une variété indéfinie de choses, à savoir, de toutes les choses, connues et inconnues, passées, présentes ou futures, qui possèdent certains attributs définis. Lorsqu'on étudie, non la signification' des mots, mais les phénomènes de la nature, on découvre que des attributs sont possédés par tel objet qu'on ne savait pas jusques-là les posséder (comme lorsque les chimistes trouvèrent que le diamant était combustible) ; on met ce nouvel objet dans la classe, maisiln'y appartenait pas auparavant. Nous mettons l'individu dans la classe parce que la proposition est vraie ; la proposition n'est pas vraie parce que l'objet est mis dans la classe.
On verra plus loin, en traitant du raisonnement, combien la théorie de cette opération intellectuelle a été viciée par ces fausses notions, et par fhabitude, dont elles sont un exemple, d'assimiler toutes les opérations de fentendement qui ont pour objet la vérité à de simples procédés de classification et de nomenclature. Malheureusement, les esprits qui sont tombés dans ces rets sont ceux précisément qui ont échappé à l'autre erreur capitale discutée au commencement de ce chapitre ; de sorte que depuis la révolution qui délogea Aristote des écoles, les logiciens peuvent être divisés en ceux qui n'ont vu dans le Raisonnement qu'une question d'Idées, et ceux qui n'y ont vu qu'une question de Noms.
Cependant, quoique la théorie de liobbes, suivant la remarque bien connue de Lcibnitz et l'aveu de Hobbes luimême (1), rende la vérité ou la fausseté complètement arbitraire en ne lui donnant d'autre mesure que la volonté des hommes, il ne faut pas en conclure que Hobbes et ceux qui
(1) « On peut conclure aussi de là que les premières vérités furent arbi- » traireinent établies par les premiers qui donnèrent des noms aux choses ou » qui les reçurent des autres. S'il est vrai, par exemple, que V homme est un » être vivant:^ c'est par la raison qu'il plût aux hommes d'imposer à la fois ce» »> deux noms à la même chose. »^ (CalciU ou Logique j chap. nij sect^ 8.)
au fond s'accordent avec lui, aient, en fait, considéré la distinction entre la vérité et l'erreur comme moins réelle et moins importante que ne le font les autres hommes. On ne pourrait leur supposer cette opinion que par une complète ignorance de leurs autres spéculations. Mais cela montre combien peu d'autorité leur théorie avait sur leur propre esprit. Personne, après tout, n'a jamais imaginé que la vérité n'était rien de plus qu'une propriété des mots, qu'un emploi du langage conforme à une convention préalable. Lorsque la recherche, sortant des généralités, portait sur des cas particuliers, on a toujours admis une distinction entre les questions de choses et les questions de mots ; on a reconnu que certaines propositions fausses dérivaient de l'ignorance de la signification des termes, mais que dans d'autres la source de l'erreur était dans la fausse notion des choses; qu'un individu complètement ignorant du langage peut former mentalement des propositions, et que ces propositions peuvent être fausses, c'est-à-dire, qu'il peut prendre pour un fait ce qui n'en est pas un. C'est là ce que personne n'a reconnu en termes plus forts que Hobbes lui-m.ême (1), quoique selon lui une croyance erronée ne dût pas être appelée fausseté, mais seulement erreur; et il a, en outre, en d'autres passages, soutenu des doctrines dans lesquelles la vraie théorie de l'attribution est implicitement contenue. Il dit clairement que les noms généraux sont donnés aux choses en raison de leurs attributs, et que les noms abstraits sont
(1) « Les hommes sont sujets à errer, non-seulement en affirmant et en niant, mais encore dans leur perception et dans la pensée muette.... Les erreurs tacites, du sens ou de la pensée, ont lieu en passant de l'imagination d'une chose à l'imagination d'une autre ; ou en se figurant qu'une chose qui n'a jamais été ou ne sera jamais est passée ou future ; comme lorsque, voyant l'image du soleil dansl'eau, nous imaginons que c'est le soleil lui-même; ou en voyant quelque part des épées, qu'on s'est battu ou qu'on se battra là, parce que c'est ce qui a lieu le plus ordinairement ; ou encore lorsque d'après des promesses nous supposons telle ou telle pensée dans l'esprit de celui qui les fait, ou enfin lorsqu'à la vue d'un signe nous jugeons follement qu'il signifie une chose qui en réalité n'est pas. Les erreurs de ce genre sont communes à tout ce qui a le sentiment- ft {Calcul ou Logique, chap. v, sqct. 1.)
les noms de ces attributs. « L'abstrait est ce qui dans tout sujet désigne la cause du nom concret...., et ces causes des noms sont les mêmes que les causes de nos conceptions, c'est-àdire, des actions ou affections de la chose conçue, que quelques-uns appellent la manière dont les choses agissent sur nos sens, m^ais que le plus grand nombre appellent des accidents (1). ))I1 est étrange qu'étant allé si loin, il n'ait pas fait un pas de plus, et vu que ce qu'il appelle la cause d'un nom concret est en réalité sa signification, et que lorsque nous attribuons à un sujet un nom qui lui est àoxiWQ parce qitil est un nom d'attribut, ou, comme il dit, d'un accident, notre intention n'est pas d'affirmer le nom^ mais, au moyen du nom, l'attribut.
% h. — Admettons que le prédicat soit, comme nous l'avons dit, un terme connotatif, et, pour prendre le cas le plus simple, supposons que le sujet soit un nom propre : « le sommet du Chimborazo est blanc ». Le mot blanc connote un attribut possédé par l'objet désigné parles mots « Sommet du Chimborazo», lequel attribut consiste dans le fait physique d'exciter dans les être humains la sensation appelée sensation de blanc. On admettra bien qu'en énonçant cette proposition nous voulons communiquer l'information de ce fait physique, et que nous ne pensons pas aux noms, si ce n'est comme moyens nécessaires pour faire cette communication. Le sens donc de la proposition est, que la chose individuelle dénotée par le sujet possède l'attribut connoté par le prédicat.
Maintenant, si nous supposons que le sujet est aussi un nom connotatif, le sens de la proposition a uq degré de plus de complication. Supposons d'abord que la proposition est à la fois universelle et affirmative : « Tous les hommes sont mortels. » En ce cas, comme dans le précédent, ce que la proposition affirme (ou ce dont elle exprime une croyance) est évidemment que les objets dénotés par le sujet (homme) possèdent les attributs connotés par le prédicat (mortel). Mais la particularité caractéristique de ce cas consiste en ce
(1) Calcul ou Logique, chap. m, sect. 3.
queJes objets ne sont plus désignés individuellement ; ils sont indiqués seulement par quelques-uns de leurs attributs ; ce sont les objets appelés hommes, c'est-à-dire possédant les attributs connotés par le nom Homme ; et la seule chose qu'on puisse connaître d'eux, ce sont ces attributs. Et, de fait, la proposition étant générale et les objets dénotés par le sujet étant par conséquent indéfinis , la plupart de ces objets ne sont pas connus du tout individuellement. L'assertion ne dit donc pas, comme l'autre, que les attributs connotés par le prédicat sont possédés par un individu donné ou par un nombre quelconque d'individus connus, comme Jean, Thomas, etc. ; mais que ces attributs appartiennent à chacun des individus possédant certains autres attributs; que n'importe quoi qui a les attributs connotés par le sujet a aussi ceux connotés par le prédicat ; que le second groupe d'attributs accompagne constamment le premier. Quiconque a les attributs de l'homme a l'attribut mortalité ; la mortalité accompagne toujours les attributs de l'homme (1).
Si l'on se souvient que tout attribut est fondé sur quelque fait ou phénomène des sens ou de la conscience, et que posséder un attribut n'est autre chose, en d'autres termes, qu'être la cause ou faire partie du fait ou phénomène sur lequel se fonde l'attribut , l'analyse peut faire un pas de plus. L'Assertion qu'un attribut accompagne toujours un
(1) A cette exposition on a objecté : « que le sujet de la proposition est naturellement pris dans son Extension, et le prédicat (qui peut, par conséquent, être un adjectif) dans son Intention ou Compréhension » (connotation), et qu'en conséquence la coexistence des attributs ne correspond pas mieux de cette manière que dans la théorie opposée de l'équation des groupes au procédé actif et vivant de la pensée et du langage . J'admets cette distinction, que j'ai , da reste, moi-même indiquée quelques pages plus bas (page 104). Mais, bien qu'il soit vrai que naturellement nous prenions le sujet d'une proposition dans son extension, cette extension^ ou, en d'autres termes, l'extension de la classe dénotée par le nom, n'est pas comprise ou indiquée directement. Elle n'est à la fois comprise et indiquée qu'au travers des attributs. Dans « la vivante opération de la pensée et du langage » l'extension, quoique réellement pensée dans ce cas (ce qui n'a pas lieu pour le^prédicat) n'est pensée que par le Médium de ce que mon pénétrant et courtois critique appelle « l'Intention; ><
autre attribut, ne dit en réalité que ceci : qu'un phénomène est toujours accompagné d'un autre phénomène, de telle sorte que lorsque l'un se présente, nous sommes sûrs de Texistence de l'autre. Ainsi, dans la proposition : Tous les hommes sont mortels, le mot Homme connote les attributs assignés à une certaine espèce d'êtres vivants en raison de certains phénomènes qu'ils présentent, lesquels sont, en partie, des faits physiques, comme lés impressions faites sur nos sens par leur forme et structure, et, en partie, des faits mentais, comme la sensibilité et rintelhgence qu'ils possèdent en propre. C'est là ce qui est entendu par le mot homme, par quiconque connaît la signification du nom. Maintenant, quand nous disons « l'Homme est mortel », nous voulons dire que partout où tous ces divers phénomènes physiques et mentais se rencontrent, on est sûr que l'autre phénomène physique et mental appelé la mort ne manquera pas d'avoir lieu. La proposition ne dit pas quand, car la connotation du mot mortel n'indique rien de plus que l'arrivée du phénomène un jour ou l'autre, laissant l'époque précise indéterminée.
§ 5. — Nous sommes déjà assez avancés, non-seulement pour démontrer l'erreur de Hobbes, mais pour établir la vraie signification de la classe la plus nombreuse des propositions. L'objet de la croyance dans une proposition quand elle énonce quelque chose de plus que la simple acception des mots, est généralement, soit la coexistence soit la succession de deux phénomènes. Au début de notre recherche nous avons trouvé que tout acte de croyance imphque deux Choses; nous venons maintenant d'étabfir que le plus souvent ces deux choses sont deux Phénomènes ou, en d'autres termes, deux états de conscience ; et que ce que la proposition affirme ou nie de ces phénomènes est ou leur coexistence, ou leur succession; et ce cas comprend d'innombrables exemples que personne, avant d'y réfléchir ne songerait à y rattacher. Soit la proposition suivante : « Un homme généreux est digne d'être honoré. ^ Qui penserait à
trouver ici un cas de coexistence entre les phénomènes ? et il en est ainsi pourtant. L'attribut qui fait appeler généreux un homme, lui est appliqué en raison de certains états d'esprit et de certaines particularités desa conduite, qui sontles uns et les autres des phénomènes; les premiers sont des faits internes de conscience, les seconds, en tant que distincts des premiers, des faits physiques ou des perceptions des sens. {( Est digne d'être honoré » est susceptible de la même analyse. Honorer signifie ici un sentiment d'approbation et d'admiration suivi, à l'occasion, d'actes extérieurs correspondants. « Digne d'être honoré )) connote tout cela, en même temps que l'approbation de l'acte d'honorer. Ce sont là des phénomènes, des états de conscience accompagnés ou suivis de faits physiques. Quand nous disons : « Un homme généreux est digne d'être honoré », nous affirmons la coexistence des deux phénomènes complexes connotés respectivement par les deux termes. Nous affirmons que toutes les fois et partout où les sentiments intérieurs et les faits extérieurs impliqués dans le mot Générosité se rencontrent, la manifestation d'un sentiment intérieur, la disposition à honorer est suivie dans notre esprit d'un autre sentiment, l'approbation.
L'analyse de la signification des noms, dans un précédent chapitre, nous dispense de donner d'autres exemples pour l'éclaircissement de la signification des propositions. La difficulté ou l'obscurité, quand il s'en rencontre, ne réside pas dans le sens de la proposition, mais dans le sens des noms qui la composent, dans la connotation très-complexe de plusieurs mots, dans la multitude immense et la longue série de faits qui souvent constituent les phénomènes connotés par un nom. Mais lorsqu'on voit ce qu'est le phénomène, il y a rarement de la difficulté à voir que l'assertion énoncée par la proposition est la coexistence de deux phénomènes ou leur succession, en unrnot,leur conjonction, de sorte que là où l'un d'eux se rencontre, nous pouvons compter trouver aussi l'autre.
Cette signification des propositions, bien que la plus ordinaire, n'est pas cependant la seule. Et d'abord les successions
et les coexistences ne sont pas les seules choses affirmées des phénomènes. Il y a aussi des propositions relatives à ces causes cachées des phénomènes qu'on appelle des substances et des attributs. Une substance, pourtant, n'étant pour nous autre chose que ce qui cause les phénomènes ou ce qui en a conscience, et pareillement, mutatis mutandis, les attributs, aucune assertion relative à ces entités inconnues et inconnaissables ne peut être faite qu'eii vertu des Phénomènes, par lesquels seuls elles se révèlent à nos facultés. Quand on dit : « Socrate était contemporain delà guerre du Péloponèse », le fondement de cette assertion, comme de toutes les assertions concernant les substances, est une assertion concernant les phénomènes qu'elles manifestent, c'està-dire, en cet exemple, les séries de faits par lesquels Socrate se manifesta lui-même aux hommes et les séries d'états psychiques qui constituaient son existence sentante, survenus simultanément avec les séries de faits appelés la guerre du Péloponèse. Et la proposition ne dit pas que cela; elle dit encore que la Chose en soi, le Noumène Socrate existait et accomphssait ou éprouvait pendant le même temps ces divers faits. Ainsi donc, la coexistence ou la succession peuvent être affirmées ou niées, non-seulement entre les phénomènes, mais aussi entre les Noumènes ou entre un Noumène et des phénomènes; et nous pouvons également, tant des Noumènes que des phénomènes, affirmer simplement l'existence. Mais qu'est-ce qu'un Noumène? une cause inconnue. En affirmant l'existence d'un Noumène, nous affirmons donc la causation. Voilà, par conséquent, deux espèces additionnelles de faits susceptibles de figurer dans une proposition. Ainsi, outre les propositions relatives à la succession et à la coexistence, il y en a qui affirment la simple existence, et d'autres encore qui se rapportent à la causation. Mais la causation ayant besoin des explications qu'on trouvera dans le Troisième Livre , doit provisoirement être considérée comme une espèce distincte et particulière d'assertion.
§ 6. — A ces quatre espèces de matières de fait ou d'as-
serlion, on peut en ajouter une cinquième, la Ressemblance. C'est là un attribut qu'il nous a été impossible de décomposer, et auquel on ne peut assigner aucun fundamentum distinct des objets mêmes. Ainsi, outre les propositions sur la coexistence ou la succession des phénomènes, il y en a qui concernent leur ressemblance, comme :« Cette couleur-ci est semblable à cette couleur-là, — La chaleur d'aujourd'hui est égale k\di chaleur d'hier. «A la vérité, cette assertion pourrait, avec assez de plausibilité, être rapportée à une affirmation de succession, en entendant que la vue simultanée des deux couleurs est suivie d'un sentiment particulier appelé le sentiment de ressemblance. Mais on ne gagnerait rien à s'embarrasser, surtout ici, d'une générahsation qui peut paraître forcée. La logique ne prétend pas analyser les faits intellectuels dans leurs derniers éléments. La ressemblance entre deux phénomènes est en soi plus intelligible que ne pourrait la rendre une expUcation quelconque, et elle doit, dans toute classification, rester distincte des cas ordinaires de succession et de coexistence.
On peut, à la vérité, dire qu'en fait toutes les propositions dont le prédicat est un nom général affirment ou nient la ressemblance. Toutes ces propositions affirment qu'une chose appartient à une classe ; or les choses étant classées ensemble à raison de leur ressemblance, chaque chose est d'ordinaire classée avec les choses auxquelles elle est censée ressembler le plus ; et c'est ainsi, peut-on dire, que quand on affirme que l'Or est un métal ou que Socrate est un homme, le sens de l'affirmation est que l'or ressemble beaucoup plus aux autres métaux et Socrate aux autres hommes, qu'ils ne ressemblent aux objets compris dans toute autre des classes coordonnées à celles-là.
Il y a bien quelque fondement dans cette remarque, mais il est fort léger. L'arrangement des choses en classes, comme la classe métal y la classe homme, est sans doute fondée sur une ressemblance des choses rangées dans la même classe ; mais ce n'est pas sur une simple ressemblance générale. La ressemblance qui fonde la classe consiste en certaines parti-
cularités que ces choses possèdent toutes en commun ; et ce sont ces particularités, et non la ressemblance, que les termes connotent, et que^ par conséquent, les propositions affirment; car bien qu'en disant « l'Or est un métal », je dise implicitement que s'il existe d'autres métaux l'or doit leur ressembler, je pourrais encore, quand même il n'y aurait pas d'autres métaux, énoncer une proposition dans le même sens, à savoir que l'or a les propriétés diverses impliquées dans le mot métal ; absolument comme on pourrait dire que les Chrétiens sont des hommes, môme s'il n'y avait pas d'hommes non chrétiens. Les propositions, donc, dans lesquelles les objets sont rapportés à une classe parce qu'ils possèdent les attributs constitutifs de cette classe, sont si loin de n'affirmer que la ressemblance que, à proprement parler, elles n'affirment pas la ressemblance du tout.
Nous remarquions tout à l'heure (et les motifs de cette remarque seront plus développés dans un des livres suivants) (i) qu'il est quelquefois utile de reculer les Hmites d'une classe pour y faire entrer des choses possédant à un très-faible degré quelques-unes des propriétés caractéristiques de la classe, pourvu qu'elles se rapprochent de cette classe plus que de tout autre ; de telle sorte que les propositions générales qui sont vraies de cette classe seront plus près d'être vraies de ces choses que tout autre proposition générale. Il y a, par exemple, des substances appelées métaux qui n'ont que très-peu des propriétés qui caractérisent communément les métaux; et presque toutes les grandes familles de plantes et d'animaux ont h leurs frontières quelques espèces ou genres anomaux, qu'elles wi reçoivent, en quelque sorte, que par courtoisie, et à l'égard desquels c'est une question de savoir à quelle famille ils appartiennent véritablement. Maintenant, lorsque le nom de classe est attribué à un objet de cette nature, nous ne faisons, par celte attribution, qu'affirmer la ressemblance et rien de. plus. Même, pour être rigoureusement exact, il faudrait
(1) Livre ;V, chap. vu.
114 DES INOMS Eï DES PROPOSITIONS.
dire que dans tous les cas où nous affirmons un nom général, nous affirmons, non pas absolument que l'objet a les propriétés désignées par le nom, mais que, qu'il ait ou n'ait pas ces propriétés, il ressemble plus aux choses qui les possèdent qu'à d'autres. Le plus souvent, cependant, il n'est pas nécessaire de supposer cette alternative, le dernier des deux fondements étant rarement celui sur lequel porte la proposition; et quand il l'est, il se marque généralement par une légère différence dans la forme de l'expression, comme : Cette espèce (ou ce genre) est considérée ou peut être classée comme appartenant à telle ou telle famill. On ne pourrait affirmer positivement qu'elle lui appartient qu'autant qu'elle posséderait sans équivoque les propriétés scientifiquement désignées par le nom de classe.
Il y a un autre cas exceptionnel dans lequel, bien que le prédicat soit le nom d'une classe, on n'affirme pourtant, en l'attribuant, rien autre que la ressemblance ; la classe étant fondée, non sur quelque ressemblance particulière donnée, mais sur une ressemblance générale non analysable. Les classes dont il s'agit sont celles de nos sensations simples ou autres sentiments simples. Les sensations de Blanc, par exemple, sont classées ensemble, non point parce que nous pouvons les fragmenter et dire qu'elles se ressemblent en ceci et diffèrent en cela, mais parce que nous sentons qu'elles sont entièrement semblables, quoique à des degrés différents. Lorsque, donc, je dis : La couleur que je vis hier était une couleur Blanche, ou : La sensation que j'éprouve est celle d'une constriction; l'attribut que, dans les deux cas, j'affirme de la couleur ou de l'autre sensation est la simple ressemblance, la similitude de cette sensation avec les sensations que j'avais déjà éprouvées et auxquelles on a imposé ces noms. Les noms des sentiments sont, comme les autres noms généraux, concrets, connolatifs; mais ils connotent la simple ressemblance. Appliqués à un sentiment particulier, ils indiquent sa ressemblance avec d'autres sentiments qu'on a coutume d'appeler du même nom. Ceci suffira pour l'explication des propositions dans les-
DE LA SIGNIFICATIO.N DES PROPOSITIONS. 4d5
quelles le point de fait affirmé ou nié est la simple ressemblance.
Existence, Coexistence, Succession, Causation, Ressemblance; c'est toujours une de ces choses qui est énoncée dans toute proposition qui n'est pas purement verbale. Cette quintuple division est une classification qui comprend tout ce qui est point de fait, toutes les choses qui peuvent être crues ou proposées à la croyance, toutes les questions qui peuvent être posées et toutes les réponses qu'on y peut faire. Au lieu de Coexistence et de Successron, nous dirons quelquefois, pour plus de particularisation, Ordre dans le Lieu et Ordre dans le temps, l'Ordre dans le Lieu étant un mode spécial de coexistence qu'il n'est pas nécessaire ici d'analyser plus en détail, tandis que le simple fait de coexistence ou la simultanéité, peut être classé, avec la Succession, sous le titre d'Ordre dans le Temps.
§ 7. — Dans cet examen de la signification des Propositions, nous avons jugé nécessaire d'analyser directement celles-là seules dont les termes (ou, du moins, le prédicat), sont des termes concrets. Mais, par le fait, nous avons indirectement analysé en même temps celles à termes abstraits. La distinction entre un terme abstrait et son correspondant concret n'est pas fondée sur quelque différence dans ce qu'ils sont destinés à signifier ; car la signification réelle d'un nom concret général est, comme nous l'avons si souvent dit, sa connotation, et ce que connote le terme concret constitue l'entière signification d'un nom abstrait. Puisque, donc, il n'y a rien dans la signification d'un nom abstrait qui ne soit dans celle du nom concret correspondant, il est naturel de supposer qu'il ne doit y avoir non plus dans la signification d'une proposition à termes abstraits autre chose que ce qu'il y a dans une proposition composée de termes concrets.
Et cette supposition sera confirmée par un examen plus rigoureux. Un nom abstrait est le nom d'un attribut ou ensemble d'attributs. Le concret correspondant est un nom
donné aux choses en tant qu'elles possèdent cet attribut e pour l'exprimer. Quand, donc, on affirme de quelque chose un nom concret, ce qui est réellement affirmé, c'est l'attribut. Or, on a vu que dans toutes les propositions dont le prédicat est un nom concret, la chose réellement affirmée est une de ces cinq : Existence, Coexistence, Causation, Succession et Ressemblance. Un attribut est donc nécessairement une de ces cinq choses. Lorsque la proposition a pour sujet et pour prédicat des termes abstraits, ces termes signifient aussi Tune ou l'autre de ces mêmes choses ; c'est-à-dire ou l'Existence, ou la Coexistence, ou la Causation, ou la Succession, ou la Ressemblance.
Il est impossible d'imaginer une proposition à termes abstraits qui ne puisse être transformée en une proposition complètement équivalente dont les termes seront des noms concrets, soit ceux qui connotent les attributs mêmes, soit ceux qui désignent les fundamenta de ces attributs, c'est-àdire les faits ou phénomènes sur lesquels ils sont fondés. Pour éclaircir ce dernier cas, prenons une proposition dont le sujet seul est un nom abstrait : « L'Étourderie est dangereuse. » L'Étourderie est un attribut fondé sur les faits qu'on appelle des actions étourdies, et la proposition équivaut à celle-ci : « Les actions étourdies sont dangereuses. » Dans l'exemple suivant le prédicat et le sujet sont tous deux des noms abstraits : « La Blancheur est une couleur, » ou bien : « La couleur de la Neige est la Blancheur. » Ces attributs étant fondés sur des sensations, les propositions équivalentes en termes concrets seraient : « La sensation de blanc est une de celles qu'on nomme sensations de couleur. — « La sensation excitée par la vue de la neige est une des sensations appelées sensations du blanc. » Dans ces propositions, ainsi qu'on l'a vu précédemment, le point de fait affirmé est une Ressemblance. Dans les exemples qui suivent les termes concrets sont ceux qui, correspondant directement aux noms abstraits, connotent fattribut que ceux-ci dénotent : « La prudence est une vertu », proposition trnnsforjTinble en celle-ci : « Toutes les personnes prn-
dentés sont, en ^^m^^?^e prudentes, vertueuses. » a Le Courage est digne d'éloges, » équivalente à celle-ci: « Toules les personnes courageuses, en tant que courageuses, sont dignes d'éloges, » laquelle équivaut encore à cette autre : « Toutes les personnes courageuses méritent une augmentation de l'éloge ou une diminution du blâme qu'on pourrait leur appliquer sous d'autres rapports. » '
Pour jeter plus de lumière sur la signification des propositions à termes abstraits, nous soumettrons à une plus minutieuse analyse un de ces exemples : « La Prudence est une vertu. » Substituons au mot Vertu une expression équivalente, mais plus définie, telle que celle-ci : « Une qualité morale avantageuse à la Société » ou bien <( une qualité morale agréable à Dieu, » ou telle autre qu'on voudra prendre comme définition de la vertu. Ce qu'affirme cette proposition, c'est une Succession avec Causation, à savoir, que l'avantage de la Société ou que l'approbation de Dieu est une suite et un effet de la prudence. Il y a ici Succession, mais entre quoi? Nous comprenons bien le conséquent, mais nous n'avons pas encore analysé l'antécédent. La Prudence est un attribut; et, conjointement avec cet attribut, deux autres choses doivent être considérées, les personnes prudentes qui sont les sujets de l'attribut et la conduite prudente qui peut être appelée son fondement. Maintenant, est-ce une de ces deux choses qui est l'antécédent? et d'abord, la proposition affirme-t-elle que l'approbation de Dieu ou l'avantage de la Société existe toujours avec les/>ersonnes prudentes? Nullement. Elle ne l'affirme ({Wen tant qu'elles sont prudentes, car des coquins prudents pourraien rarement être utiles à la Société et ne sauraient être agréables à un être bon. Est-ce donc de la conduite prudente, que l'approbation divine et l'avantage du genre humain seraient l'invariable conséquent? Ce n'est pas là non plus ce qui est entendu dans l'assertion que la prudence est une vertu, si ce n'est avec cette même restriction, que la conduite prudente, bien que profitable à la Société, en tant que prudente, peut, cependant, à cause de quelque autre de ses
circonstances, causer un dommage qui l'emporte sur le profit et encourir de Dieu un déplaisir plus grand que l'approbation méritée par la prudence. Ainsi donc, ni la substance (la personne), ni le phénomène (la conduite), n'est l'antécédent dont l'autre terme est universellement le conséquent. Mais la proposition a La prudence est une vertu » est universelle. Sur quoi donc la proposition affirme-t-elle que les effets en question sont universellement conséquents? Sur ce qui, dans la personne et dans sa conduite, la fait appeler prudente et qui est également en elle, même lorsque ses actions, quoique prudentes, sont mauvaises, c'est-à-dire la prévision de leurs conséquences, l'appréciation exacte de leur importance eu égard à l'objet en vue, et la répression de tout mouvement irréfléchi contraire à la résolution prise. Ces choses, qui sont des états de l'esprit de la personne, sont l'antécédent réel dans la succession, la cause réelle dans la causation affirmées par la proposition. Mais elles sont aussi le fondement réel de l'attribut Prudence, puisque partout où se rencontrent ces états d'esprit, nous pouvons affirmer la prudence , même sans savoir s'ils ont été suivis de quelque action; et de cette manière toute assertion relative à un attribut peut être transformée en une assertion exactement équivalente, relative au fait ou phénomène qui est le fondement de l'attribut. Et il n'y a pas de cas assignable, où, ce qui est dit du fait ou phénomène n'appartiendrait pas à quelqu'une des cinq espèces précédemment énumérées : simple Existence, Coexistence, Succession, Causation, Ressemblance.
Et comme ces cinq choses sont les seules qui peuvent être affirmées, elles sont aussi les seules qui puissent être niées. (( Aucun cheval n'est palmipède, )> nie que les attributs d'un cheval coexistent avec des pieds palmés. 11 est à peine besoin d'appliquer la même analyse aux affirmations et négations particulières. « Quelques oiseaux sont palmipèdes » affirme que les pieds palmés coexistent quelquefois avec les attributs connotés par oiseau. « Quelques oiseaux ne sont
pas palmipèdes » énonce que dans quelques autres cas cette coexistence n'a pas lieu. Mais après les considérations précédemment développées, ce point de doctrine doit être maintenant assez clair pour n'avoir pas besoin d'autre explication.