DE L'ABSTRACTION, OU DE LA FORMATION DES CONCEPTS
§ 1. — Les recherches sur la nature et la composition de ce qu'on a appelé les Idées Abstraites, ou, en d'autres termes, des notions qui répondent dans notre esprit aux classes et aux noms généraux, ne sont pas du domaine de la logique. Elles appartiennent à une autre science, et notre but n'exige pas que nous les abordions ici. Nous n'avons à considérer que le fait universellement reconnu qu'il existe de telles notions, de tehes conceptions. L'esprit peut concevoir une multitude de choses individuelles comme formant un assemblage, une classe ; et les noms généraux excitent réellement en nous certaines idées ou représentations mentales ; car, sans cela, nous ne pourrions attacher un sens aux noms que nous employons. Que l'idée éveillée par un nom général soit composée uniquement des circonstances communes à tous les individus dénotés par le nom (ce qui est la doctrine de Locke, de Bruwn et des Conceptuahstes),
ou qu'elle soit l'idée de l'un quelconque de ces individus avec toutes les particularités qui constituent son individua- Hté, ces particularités étant d'ailleurs considérées comme n'appartenant pas à la classe (ce qui est la doctrine de Berkeley, de M. Bailey (1) et des nominalistes modernes) ; ou bien encore, que (comme le veut M. Mill) l'idée de classe soit celle d'un assemblage confus d'individus qui lui appartiennent, ou qu'enfin (ce qui paraît être la vérité) elle soit tantôt l'une, tantôt lautre de ces choses, suivant les cas, il est certain qu'un nom général éveille en nous quelque idée ou conception mentale, toutes les fois que nous l'entendons prononcer ou que nous l'employons nous-mêmes en y attachant un sens. Et cette idée, qu'on peut, si l'on veut, appeler une idée générale, représente dans l'esprit la classe entière des choses auxquelles le nom s'applique. Toutes nos pensées, tous nos raisonnements relatifs à la classe, dépendent de cette idée. Et, grâce à cette faculté de diriger volontairement notre attention sur une partie seulement de la chose présente et de négliger le reste, nos raisonnements et nos conclusions relatives à la classe ne sont affectés par rien de ce qui, dans l'idée ou l'image mentale, n'appartient pas réellement, ou, du moins, que nous croyons ne appartenir à la classe entière (*2).
M) M. Bailey a donné la meilleure exposition de cette théorie. « Le nom général, dit-il, évoque riinage quelquefois d'un individu de la classe précédemment observé, quelquefois d'un autre, et assez souvent de plusieurs individus successivement. Quelquefois l'image qu'il suggère est composée d'éléments empruntés à plusieurs objets différents, par un procédé latent dont on n'a pas conscience. » {Lettres sur la philosophie de resprit humainy 1" série, lettre 22.) Mais, M. Bailey doit convenir qu'on fait des inductions et des raisonnements relatifs à la classe, au moyen de cette idée ou conception de l'un des individus qui la composent. C'est tout ce que je demande. Le nom d'une classe éveille une idée au moyen de laquelle nous pouvons, n'importe pour quel but, penser à la classe, comme tene, et pas seulement à un de ses indi- \iilus.
(2) J'ai discuté plus complètement la question dans le chapitre XVll de VExamen de la philosophie de sir William Uamiltoriy intitulé : « Ihéorie des Concepts ou Notions générales » , qui contient meb dernières vues sur le sujet.
194 I>IiS OPÉRATIONS' AUXIUAIHES DE L'INDUCTION.
Il y a donc des conceptions générales, des conceptions au moyen desquelles nous pouvons penser le général; et, quand nous formons une classe d'un ensemble de phénomènes , c est-à-dire, quand nous les comparons pour voir on quoi ils s'accordent, cette opération intellectuelle implique une certaine conception générale. Or, cette comparaison étant le préliminaire indispensable de toute induction, ii est incontestable que l'induction serait impossible sans ces concepts généraux.
§ 2. -- Mais il ne suit pas de là que ces conceptions générales aient dû exister dans l'esprit avant la comparaison. Ce n'est pas une loi de notre entendement qu'en comparant ensemble plusieurs choses et en remarcjuant leur concordance, nous reconnaissions simplement la réalisation dans le monde extérieur de quelque chose existant déjà dans notre esprit. La conception y est originairement entrée comme le résultat de cette comparaison. Elle a été acquise (pour parler le langage de la métaphysique) par abstraction des choses individuelles. Ces choses peuvent être de celles qui ont été perçues ou pensées en d'autres occasions; mais elles peuvent aussi n'être perçues et pensées que dans l'occasion actuelle. Lorsque Kepler compara les positions de la planète Mars, et découvrit qu'elles concordaient en ce qu'elles correspondaieirt toutes à des points d'une ellipse , il fit l'application d une conception générale, déjà existante dans son esprit, et qu'il avait tirée de son expérience passée. Mais il s'en faut beaucoup qu'il en soit toujours ainsi. Quand la comparaison de plusieurs objets nous apprend qu'ils concordent en ce qu'ils sont blancs, et celle des diverses espèces d'animaux ruminants qu'ils concordent en ce qu'ils oui le pied fourchu, nous avons dans l'esprit, justement comme Tavait Kepler, une conception générale : la conception « d'une chose blanche » « d'un animal à pied fourchu ». Mais personne ne suppose que nous devions nécessairement porter en nous ces conceptions toutes formées, et (pour employer l'expression du docteur Whewell) le^
surajouter aux laits ; car, dans des cas si simples, chacun voit que l'acte de comparaison qui aboutit à relier les faits au moyen de la conception peut être la source de la conception elle-même. Si nous n'avions jamais vu d'objet blanc ni d'animal à pied fourchu, le même acte mental nous sufiiraitpour, en même temps, acquérir l'idée et l'employer à relier entre mx les phénomènes observés. Kepler, au contraire, devait réellement apporter l'idée toute formée et la surajouter aux faits; il ne pouvait la tirer des faits, et, s'il ne l'avait pas eue d'avance, il n'aurait pas été en état de l'acquév\v par la romparaison des positions de la planète. Mais celte incapacité était purement accidentelle. Les orbites planétaires auraient pu, aussi bien que tout autre phénomène, suggérer l'idée d'une ellipse, si leur trace n'avait pas été invisible. Supposons que la planète eût laissé derrière elle une trace visible, et que nous eussions été placés de façon à la voir sous un angle convenable, nous aurions pu lirer de l'orbite planétaire le concept d'une elHpse. La vérité est (pie toute conception propre à reher une masse de faits imurrait nous venir originairement de ces laits mêmes. La conception est une conception de quelque chose, et ce dont elle est une conception est réellement r/^m^ies faits, et aurait |>u, dans certaines conditions supposables ou par une extension de nos facultés, y être trouvé. Et cela, non-seulement est possible, mais a lieu en réalité dans presque tous les cas où la formation du concept exact présente des difficultés considérables. Car, sil n'est pas besoin d'une conception nouvelle, si l'une de celles qui sont déjà familières à tous les esprits peut remplir le but, la rencontrer le preinier est un accident qui peut arriver à chacun, du moins lorsqu'il s'agit de phénomènes que le monde scientiOque tout entier travaille à relier. Le mérite, dans le cas de ^vépler, était dans ces calculs rigoureux, patients et fatigants, qui lui servirent à comparer les résultats de ses différentes conjectures avec les observations de Tycho-Brahé. Mais il n^y avait pas grand mérite à mettre en avant la conjecture d'une ellipse. 11 faut s'étonner, au contraire, qu'on n'y ait
pas songé plus tôt; et l'on n'y aurait pas manqué sans le tenace préjugé à priori que les corps célestes devaient se mouvoir, sinon en cercle, du moins dans quelque combinaison de cercles.
Les cas vraiment difficiles sont ceux où le concept destine à faire surgir la lumière et l'ordre du sein des ténèbres el de la confusion doit être chercbé dans les phénomènes mêmes qu'il sert ensuite à ordonner. Quelle est, d'après le docteur Whewell lui-même, la cause qui inierdil aux anciens la découverte des lois de la mécanique, c'est-à-dire de l'équilibre et de la communication du mouvement? C'est qu'ils n'avaient pas, du moins avec la clarté suffisante, les idées ou conceptions de pression, de résistance, du moment, des forces uniformes et accélératrices. Et d'où auraient-ils pu tirer ces idées si ce n'est des faits mêmob d'équilibre et de mouvement? Le docteur Wbcwell attribue le développement tardif de plusieurs des sciences physiques, par exemple, de l'optique, de l'électricité, du magnétisme et des plus hautes généralisations de la chimie, à ce qu'on ne possédait pas encore l'idée de polarité, c'est-à-dire l'idée •de propriétés opposées agissant dans des directions opposées. Mais d'où aurait pu naître cette idée avant qu'une étude séparée de ces diftèrentes branches de la science eût montre que, dans chacune, les faits présentent, au moins dans certaines circonstances, le curieux phénomène de propriétés contraires agissant en sens contraire? La chose n'était un peu manifeste que dans deux cas : celui des corps aimantés et celui des corps électrisés, et la conception y était compliquée de la présence de pôles matériels, de points fixes sur le corps lui-môme, auxquels cette opposition de propriétés semblait être inhérente. Les premiers résultats de la comparaison et de l'abstraction avaient conduit seulement à cette conception de pôles ; et si quelque chose de correspondant à cette idée eût existé dans les faits chimiques ou optiques la difficulté qu'on considère maintenant, et avec raison, comme si grande se serait presque réduite à rien. L'obscurité provenait de ce que, en chimie et dans l'optique, le-
polarités étaient, quoique appartenant au même genre, des espèces distinctes des polarités de l'électricité et du mai^nétisme ; de sorte que, pour assimiler les phénomènes, il était nécessaire de comparer une polarité sans pôles, telle que celle de la lumière, à une polarité avec ptMes (apparents), comme celle qu'on observe dans l'aimant, et de reconnaître que ces polarités, bien que différentes sous beaucoup d'autres rapports, concordaient en ce qu'elles offraient toutes le caractère exprimé par cette formule : propriétés opposées agissant dans des directions opposées. C'est avec les résultats d'une telle comparaison que des esprits scientifiques formèrent cette nouvelle conception générale, entre laquelle et le sentiment confus qu'on avait d'abord d'une analogie entre certains phénomènes de la lumière et ceux de l'électricité et du magnétisme, il y eut un long intervalle rempli par les travaux et les idées plus ou moins ingénieuses de nombre d'intelligences supérieures.
Ainsi donc, les conceptions qui servent à la colligation et à la méthodisation des faits ne naissent pas spontanément du dedans; l'esprit les reçoit du dehors. On ne les obtient jamais que par voie de comparaison et d'abstraction, et dans les cas les plus importants et les plus nombreux on les tire par abstraction des phénomènes mêmes qu'elles sont destinées à relier. Je suis pourtant loin de nier que ce procédé «l'abstraction ne soit souvent d'une application très-difficile, et que le succès d'une opération inductive ne dépende principalement, dans la plupart des cas, de l'habileté avec laquelle elle est conduite. Bacon avait grandement raison de signaler, comme l'un des principaux obstacles à une bonne induction, les conceptions générales mal faites, « notiones femere arebus abstractas. » A quoi le docteur Whewell ajoute que non-seulement une mauvaise abstraction fait l'induciion mauvaise, mais. encore que, pour bien conduire une uduction, il faut d'abord avoir bien fait l'abstraction. Nos onceptions générales doivent être « claires )^ et « appro- 'riées }} à la question.
§ 5. — En essayant de montrer quelle est la vraie difficiiîté en ce point, et la manière de la surmonter, je dois, une fois pour toutes, avertir le lecteur que, bien que je veuille, en discutant les opinions d'une école différente de philosophes, adopter leur langage et parler, par conséquent, de relier les faits par des concepts; cette phraséologie technique ne signifie rien autre que ce qu'on appelle ordinairement comparer des faits et déterminer en quoi ils s'accordent. Cette expression technique n'a même pas l'avanlagi^ d'être correcte au point de vue métapliysi(}ue. Les faits no sont pas liés, si ce n'est dans le sens métaphorique du terme. Les idées des faits peuvent l'être, c'est-à-dire, elles peuvent être pensées ensemble; mais cela peut aussi avoir lieu par une association accidentelle quelconque. Ce fail est, je crois, plus philosophiquement exprimé par le mol vulgaire de Comparaison que par les mots « relier » on a surajouter ». En effet, de même que la conception générale est elle-même formée par la comparaison de phénomènes particuliers, c'est aussi par une comparaison, qu'aprè? l'avoir formée, on l'applique à d'autres phénomènes. Nou> comparons d'abord des faits entre eux i)Our acquérir la conception, et nous comparons ensuite ces faits eux-mêmes et d'autres avec la conception. Nous arrivons à la conception d'un animal, par exemple, en comparant différents ani maux, et lorsque ensuite nous voyons un être qui resseml'lf à un animal, nous le comparons avec notre concept générai d'animal, et s'il concorde avec le concept nous le rangeons dans la classe. La conception devient le terme de comparaison.
Il suffit, d'ailleurs, de considérer ce que c'est qu'nno comparaison pour reconnaître que s'il y a plus de deux objets, et à plus forte raison s'il y en a un nombre indéfini, un terme fixe de comparaison est indispensable pour l'opt'ration. Quand nous avons à ordonner et à classer un grand nombre d'objets selon leurs ressemblances et leurs diff«'rences, nous n'essayons pas de les comparer confusémoni tous ensemble. Nous savons que l'esprit ne peut guère
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embrasser que deux objets à la fois. Nous en choisissons donc un, soit au hasard, soit parce qu'il nous frappe par quelque caractère important, et le prenant pour étalon, nous lui comparons successivement les autres. Si nous trouvons un second objet ayant avec le premier un rapport notable, qui nous induit à les classer ensemble, immédiatement s'élève la question de savoir sur quelles circonstances particulières repose cette concordance, et la détermination de ces circonstances est déjà un premier degré d'abstraction qui donne heu à une conception générale. Arrivés là, si nous prenons un troisième objet, nous nous demanderons naturellement, non pas simplement s'il concorde avec le premier, mais si c'est par les mêmes circonstances que le second, en d'autres lermes, s'il concorde avec la conception générale tirée, par abstraction, du premier et du second. On voit par là la tendance des conceptions générales, sitôt qu'elles sont formées, à se substituer comme types aux objets individuels qui jouaient précédemment le même rôle dans les comparaisons. Il peut arriver que nous ne trouvions qu'un petit nombre d'objets conformes à cette première conception générale. Quelquefois aussi nous reconnaissons que la conception pourra servir, en écartant seulement quel- (jues-unes deses circonstances, et, par cet effort plus grand d'abstraction, nous obtenons une conception encore plus générale. C'est ainsi que, dans l'exemple cité plus haut, nous iious élevions du concept de pôles à celui de propriétés opposées agissant en sens opposé; ou que les insulaires de la mer du Sud, après avoir abstrait la conception d'un quadrupède de l'observation des porcs (les seuls animaux de ce genre qu'ils eussent vus), durent, quand ils comparèrent ensuite à cette conception d'autres quadrui3édes, en retrancher certaines particularités, et arrivèrent amsi à la conception plus générale associée au terme par les Européens.
Ces courtes remarques .renferment, à mon sens, tout ce qu'il y a de fondé dans l'opinion, que l'esprit fournit luiniême les conceptions servant à ordonner les phénomènes
et à les ramener à Tunité, et que nous arrivons à la conception vraie par tâtonnement, en en essayant d'abord une, puis une autre, jusqu'à ce qu'on touche le but. La conception n'est pas fournie /?«r Tesprit avant d'avoir été fournies l'esprit; les faits qui l'apportent sont quelquefois étrangers à la conception ; mais plus souvent ce sont ceux-là mêmes qu'elle est destinée à ordonner. Il est vrai, d'ailleurs, que dans nos tentatives pour classer les faits, quel que soit notre point de départ, nous n'avançons jamais de trois pas sans former une conception générale plus ou moins distincte et précise, laquelle devient aussitôt notre til conducteur à travers le reste des faits, ou plutôt le terme de comparaison auquel nous les rapporterons dorénavant. Si nous ne sommes pas satisfaits des concordances que nous découvrons entre les phénomènes en les comparant avec ce type ou avec quelque conception encore plus générale que nous en aurons tirée par une nouvelle abstraction, nous changeons de route et cherchons d'autres concordances; nous recommençons la comparaison en prenant un autre point de départ, ce qui donne lieu à une nouvelle série de conceptions générales. C'est là le procédé de tâtonnements dont parle le docteur Whewell, et qui a pu assez naturellement suggérer la théorie qui rapporte à l'esprit lui-même l'origine de la conception; car les différentes conceptions dont l'esprit fait successivement l'essai, ou bien il les avait déjà acquises par une expérience antérieure, ou bien elles lui avaient été fournies dès le premier acte de comparaison, de sorte que dans la suite de l'opération la conception figure comme chose comparée avec les phénomènes, et non comme tirée des phénomènes.
§ A. — Si nous avons exactement déterminé l'usage des conceptions générales dans la comparaison qui précède nécessairement l'Induction, il nous sera facile de traduire dans notre propre langage la pensée du docteur Whewell quand il dit que les conceptions doivent, pour pouvoir servir à l'Induction, être « claires » et « appropriées ».
Si la conception correspond à une concordance réelle
entre les phénomènes ; si la comparaison des objets nous permet de les classer d'après des ressemblances et des différences réelles, la conception ne peut manquer d'être appropriée à un but ou à un autre. Tout dépend de l'objet particulier que nous avons en vue. Aussitôt que, par la comparaison, nous avons reconnu une concordance quelconque, un attribut commun à plusieurs objets, nous avons une base pour l'induction. Mais ces concordances et les conséquences qui en découlent peuvent avoir dos degrés divers d'imporlance. Si, par exemple, nous comparions les animaux uniquement d'après leur couleur, réunissant dans une même classe ceux qui sont semblablement colorés, nous formerions les conceptions d'animal blanc, d'animal noir, etc., lesquelles seraient légitimes; et si notre but était de découvrir par induction les causes des différentes couleurs des animaux, cette comparaison en serait la préparation nécessaire ; mais elle ne nous servirait en rien pour la détermination des lois de quelque autre propriété des animaux. Si, au contraire, nous les comparons et les classons, avec Cuvier, d'après la structure de leur squelette, ou, avec Blainville, d'après la nature de leurs téguments, les concordances et les différences qu'ils peuvent présenter à ces points de vue ont, d'abord, bien plus d'importance en elles-mêmes, et, en outre, elles sont des marques d'autres concordances ou différences sans nombre, de particularités importantes de l'organisation et du genre de vie des animaux. Si donc c'est celle organisation et cette vie que nous étudions, les conceptions résultant de ces dernières comparaisons seront beaucoup mieux «appropriées » que celles suggérées par les premières.
L'appropriation d'une conception ne peut pas signifier autre chose.
Lorsque le docteur Whewell nous dit que si les anciens, les >colasliques, et des philosophes modernes n'ont pu découvrir la loi réelle de tel ou tel phénomène, c'est parce qu'ils y appliquaient une conception impropre au lieu de la conception appropriée, il ne peîit entendre par là qu'une chose, c'est qu'en comparant divers cas du phénomène pour recon'
naître en quoi ils concordaient, ils négligeaient les points importants de concordance, et s'attachaient à des concordances tout à fait imaginaires ou insignifiantes et n'ayant aucune connexion avec le phénomène dont on cherchait à déterminer la loi.
Arislole, en méditant sur le mouvement, remarqua que certains mouvements paraissent se produire spontanément. Les corps tombent à terre, la flamme monte, les bulles d'air s'élèvent dans l'eau. Ces mouvements, il les appelle Naturels pour les distinguer des mouvements Violents, ainsi nommés par lui parce que, non-seulement ils ne peuvent se produire sans une excitation extérieure, mais, même avec cette excitation, tendent spontanément à cesser. Or, en comparant entre eux les prétendus mouvements naturels, Aristote crut qu'ils concordaient en ce que le corps qui se meut (ou semble se mouvoir) spontanément se dirige vers son lieu propre. Il entendait par là, soit le heu d'où le corps venait originairement, soit le lieu où se trouvait amassée une grande quantité de matière semblable. Dans l'autre classe de mouvements, quand les corps, par exemple, sont lancés en l'air, ils s'éloignent de leur lieu propre. Celte conception d'un corps qui se meut vers son lieu propre peut à bon droit être considérée comme non appropriée; car, quoique la circonstance dont elle est l'expression ait sans doute ét(' réellement constatée dans quelques-uns des plus vulgaires exemples de mouvement en apparence spontané, il y a bien d'autres mouvements de ce genre où celte circonstance fait défaut, ceux, par exemple, de la terre et des planètes. En outre, dans les cas mêmes où elle existe, un examen plus attentif aurait souvent pu montrer que le mouvement n'était pas spontané, comme l'air (]ui s'élève dans l'ean, non par sa propre nature, mais par le poids supérieur de l'eau qui le presse ; et enfin, il y a beaucoup de cas où le mouvement spontané a lieu dans une direction contraire à celle que la théorie indique comme le lieu propre du corps, comme il arrive quand un brouillard s'élève d'un lac, ou quand l'eau se vaporise. La concordance qu'Aristole avait
choisie pour base de classification ne s'étendait pas à tous les cas du phénomène qu'il voulait étudier, c'est-à-dire, du mouvement spontané, et, de plus, elle embrassait des cas où ce phénomène n'existait pas, des cas de mouvement non spontané. La conception n'était donc pas (inappropriée ». Ajoutons que, dans le cas en question, aucune ne pouvait l'être. Il n'y a pas de concordance qui embrasse, et embrasse exclusivement, tous les cas de mouvement spontané, ou paraissant tel ; ils ne peuvent être soumis à une loi unique. C'est un cas de Pluralité de Causes (1),
S ^' — Voilà pour la première des conditions du docteur Whewell, celle de l'appropriation des conceptions. La seconde est qu'elles doivent être « claires ». Cherchons à déterminer ce qu'elle implique. Toutes les fois que la conception ne correspond pas à une concordance réelle, elle est entachée d'un vice pire que le défaut de clarté ; elle est tout à fait inapplicable au cas donné. Nous devons donc supposer qu'il existe une concordance réelle entre les phé-
(i) Le docteur Whewell donne encore les exemples suivants de conceptions non appropriées {Phil. des se. ind.. Il, 185) : « Si Aristote et ses successeurs ont vainement essayé de rendre compte du rapport mécanique des forces dans le levier, c'est par suite de leurs conceptions géométriques non appropriées des propriétés du cercle ; s'ils ont échoué dans leur tentative d'expliquer la forme de la tache lumineuse que projette un rayon de soleil passant a travers un trou, c'est qu'ils avaient la conception non appropriée d'une qualité circulaire dans la lumière du soleil. S'ils ont spéculé sans résultat sur la composition élémentaire des corps, c'est qu'ils ont préféré la conception non appropriée d'une ressemblance entre les éléments et le composé à la conception toute naturelle d'éléments déterminant simplement les propriétés du composé. » Mais, dans tous ces cas, il y a autre chose qu'une conception non appropriée ; d y a une conception fausse, sans prototype dans la nature, sans rien qui corresponde aux faits. Ceci est manifeste pour les deux derniers exemples , et n'est pas moins vrai du premier, les « propriétés du cercle » auxquelles on se référait étant tout à fait fantastiques. L'erreur ne consistait donc pas dans le mauvais choix du principe de généralisation, mais dans l'admission de liuts faux. La loi générale dans laquelle on voulait résoudre certaines lois de la nature n'était pas simplement une loi réelle non appropriée. C'était une loi complètement imaginaire.
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DES OPÉRATIONS AUKILIAIRES DE L'INDIICTION.
nomènes que la conception est destinée à relier, et que la conception est la conception de cette concordance. Pour qu'elle soit claire, il suffit donc que nous connaissions exactement la nature de la concordance, et qu'elle ait été bien observée et fidèlement retenue dans la mémoire. Nous disons que notre conception d'une ressemblance entre plusieurs objets n'est pas claire, quand nous n'avons que le vague sentiment qu'ils se ressemblent, sans avoir analysé cette ressemblance, sans avoir bien remarqué et fixé dans noire souvenir en quoi elle consiste. Ce défaut de clarté, ou, en d'autres termes, ce vague dans la conception générale, peut provenir, soit de ce que nous n'avons pas une connaissance exacte des objets eux-mêmes, soit simplement de ce que nous ne les avons pas assez attentivement comparés. Ainsi une personne peut n'avoir pas une idée claire d'un vaisseau, parce qu'elle n'en a jamais vu ou parce qu'elle n'a qu'un souvenir vague et effacé de ce qu'elle a vu. Elle pourrait même avoir une connaissance et un souvenir parfaitement exacts de bien des vaisseaux de diiïérents genres, parmi lesquels étaient des frégates, et n'avoir cependanl (ju'une idée obscure et confuse d'une frégate, parce qu'on ne lui a jamais indiqué, et qu'elle n'a pas elle-même assez comparé pour remarquer et se rappeler, les différences d*une frégate avec les autres vaisseaux.
Il n'est cependant pas indispensable, pour avoir des idées claires, de connaître toutes les propriétés communes des choses qu'on classe ensemble. Notre conception de la classe, dans ce cas, ne serait pas claire seulement ; elle serait adéquate. Il suffît que nous ne réunissions jamais les objets sans bien savoir pourquoi nous les réunissons, sans avoir exactement déterminé les concordances que doit embrasser notre conception, et sans, qu'après l'avoir ainsi iixée, nous ayons soin de ne jamais nous en départir, de ne jamais admettre dans la classe un objet privé de ces propriétés communes, ni d'en exclure un qui les possède. Une conception claire n'est autre chose qu'une conception déterminée, non flottante, qui ne change pas d'un jour à l'autre, mais reste fixe et in-
variable, à moins que le progrès de la science ou la rectiiication de quelque erreur nous oblige à y faire sciemment une addition ou une modification. Une personne qui a des idées claires est celle qui sait toujours quelles sont les proj)riétés qui constituent ses classes, quels attributs sont connotés par les noms généraux qu'elle emploie.
Les principales conditions des conceptions claires sont donc l'habitude d'observer avec attention, une vaste expérience, et une mémoire propre à recevoir et à retenir une image exacte des faits observés. La clarté des conceptions sera en raison de l'exactitude et de l'attention qu'on apportera dans l'observation et la comparaison d'une classe de phénomènes, et aussi delà fidéhté du souveuir des résultats de ces opérations, pourvu qu'on ait l'invariable habitude (inséparable, du reste, de ces autres qualités) de ne jamais employer de noms généraux sans connotation précise.
Si nos conceptions sont plus ou moins claires selon le degré d'application et de rectitude de nos facultés d'observation et de comparaison leur appropriation, ou plutôt la chance de leur appropriation à un cas donné dépendra principalement de V activité àe ces mêmes facultés. Celui qui, doué déjà d'une aptitude naturelle suffisante, aura par l'usage acquis une grande facilité pour observer et comparer exactement les phénomènes, percevra beaucoup plus de concordances que le commun des hommes, et il les percevra beaucoup plus vite, ayant beaucoup plus de chances de rencontrer, dans un cas quelconque, celles dont dépendent les conséquences importantes.
S 6. — Il est d'une telle importance de bien comprendre la partie du procédé de découverte de la vérité discutée dans ce chapitre, que je crois utile de constater de nouveau, dans des termes un peu différents, les résultats que nous avons obtenus.
Nous ne pouvons étabhr des vérités générales, c'est-àdire des vérités apphcables à des classes, si nous n'avons pas formé ces classes de manière que des vérités générales
puissent en être affirmées. La formation d'une classe implique la conception de la classe comme telle, c'est-à-dire, la conce[)tion de certaines circonstances comme étant celles qui caractérisent la classe, et distinguent de tous les autres les objets qui la composent. Quand nous connaissons exactement ces circonstances, nous avons une idée (ou concepùon) claire de la classe et du sens du terme général qui la désigne. La principale condition de cette idée claire, c'est que iV classe soit réellement une classe; qu'elle corresponde à une distinction réelle ; que les objets qu'elle comprend concordent réellement entre eux par certaines particularités, et diffèrent par ces mêmes particularités de toutes les autres choses. Une personne sans idées claires est celle qui a l'habitude de réunir dans une même classe, sous un même nom général, des choses n'ayant aucune propriété commune, du moins aucune qui n'appartienne pas aussi à d'autres choses, ou qui, si l'usage général l'empêche de faire actuellement de fausses classifications, ne peut cependant se rendre compte des propriétés communes sur lesquelles elle fonde celles qu'elle étabht.
Mais il ne suffit pas, pour la classification, que les classes soient des classes réelles, établies par un procédé mental légitime. Certains modes de classement sont préférables à d'autres pour l'usage qu'on en peut faire, soit dans la spéculation, soit dans la pratique. Pour qu'une classification soit bien faite, il faut que les objets qu'elle réunit, non-seulement concordent entre eux par quelque caractère qui les distingue de tous les autres, mais encore qu'ils concordent entre eux et différent des autres précisément par les circonstances qui sont de première importance pour le but (théorique ou pratique) qu'on a en vue et qui constitue le problème à résoudre. En d'autres termes, les conceptions, lors même qu'elles seraient claires, ne seront pas appropriées au but, si les propriétés qu'elles embrassent ne sont celles-là mêmes qui peuvent faciliter l'intelligence de robjet de la recherche, c'est-à-dire celles qui tiennent le plus profondément à la nature môme des choses, si c'est la
ce que nous voulons connaître, ou celles qui sont le plus étroitement liées à la propriété particulière sur laquelle portent nos investigations.
On ne peut donc former d'avance de bonnes conceptions générales. Pour savoir si celle qu'on a obtenue est la conception requise, il faut avoir achevé l'œuvre pour laquelle elle était nécessaire. Il faut avoir pleinement compris le caractère général des phénomènes ou les conditions (le la propriété particulière qui intéresse spécialement. Les conceptions générales formées avant cette information complète sont les Notlones temere a rébus abstractœ de Bacon, '^lependant, nous sommes continuellement forcés, tout en •herchant mieux, de former de ces conceptions prématurées. Elles ne deviennent un obstacle aux progrès de la >cience que si l'on s'y arrête. Lorsqu'on s'est habitué ix nal classer les choses, à en faire des groupes qui ne >ont pas en réalité des classes parce qu'ils n'offrent pas le points de concordance dislinctifs (absence d'idées claies), ou du moins dont on ne peut rien affirmer d'imporant pour la question (absence d'idées appropriées), et, •royant que ces classes difformes sont sanctionnées par la Nature, on se refuse à les remplacer par d'autres, ne ponant pas ou ne voulant pas tirer nos conceptions générales l'autres éléments ; alors tous les maux attribués par Bacon ux Notiones temere abstractœ arrivent à la fois. C'est ce lue firent les anciens dans la physique ; et ce qu'on fait ncore généralement aujourd'bui en morale et en politique. Ainsi donc, à mon point de vue, c'est une manière inexacte ie s'exprimer que de dire que la formation d'une conception •ppicpriée est la condition préalable de la généralisation, 'endrnt tout le travail de comparaison des phénomènes en ue de la généralisation, Tesprit essaye de former une conceplon, et cette conception cherchée est celle du point de conordance qui présente une importance réelle. A mesure îue s'étend la connaissance des phénomènes et des conditions dont dépendent leurs propriétés essentielles, nos ues sur la matière naturellement se modifient; et nous
208 D»^i> OPÉRATlOiNS AUXILIAIRES DE L'iiNDlCilON.
passons ainsi dans le cours de nos investigations d'une conception générale moins « appropriée » à une autre qui Test
davantage.
En même temps, nous ne devons pas oublier que la concordance importante ne peut pas toujours être découverte par la simple comparaison des phénomènes actuellement étudiés, et sans l'aide d'une conception acquise d'ailleurs, comme dans l'exemple, déjà si souvent cité, de la détermination des orbites planétaires.
La recherche de la concordance d'une série de phénomènes est, en réalité, fort analogue à celle d'un objet perdu ou caché. D'abord, nous nous plaçons dans une position d'où notre vue puisse embrasser un grand nombre d'objets; nous regardons autour de nous, et si nous apercevons l'objet, tout est'dit. Dans le cas contraire, nous nous demandons en nous-mêmes quels sont les endroits où il peut être caché, afm de l'y chercher, et nous continuons ainsi jusqu'à ce que nous imaginions le lieu où il est réellement. Cette recherche aussi suppose la conception ou la connaissance préalable de ces différents endroits. Dans le procédé philosophique, comme dans ce procédé familier, nous essayons d'abord de trouver l'objet perdu ou de reconnaître l'attribut commun sans recourir par conjecture à aucune conception préalablement acquise, ou, en d'autres termes, à aucune hypothèse. Si nous échouons dans celte première tentative, nous imaginons l'hypothèse d'un endroit possible ou d'un point possible de ressemblance, et nous examinons alors si les faits concordent avec la conjecture.
Pour ce travail, il ne suffit pas d'un esprit habitué à bien observer et comparer. 11 faut encore un esprit muni de conceptions générales, préalablement acquises et se rattachant de façon ou d'autre au sujet de la recherche particulière. Le succès dépendra beaucoup aussi de la force naturelle et de la culture de ce qu'on a appelé l'imagination scientifique, de la faculté de former avec des éléments connus de nouvelles combinaisons non encore obseiTées dans la nature, et ne contredisant pourtant aucune loi constatée.
DE L'ABSTRACTION. OQO
Quant aux habitudes intellectuelles, aux fins auxquelles elles servent et à la manière de les entretenir et de les cultiver, ce sont là des considérations qui appartiennent à un art dont le domaine est beaucoup plus étendu que celui de la Logique et dont l'étude n'entre pas dans le plan de ce traité, lArt de l'Education. C'est donc ici qu'il convient de terminer le présent chapitre.