DES CONDITIONS D'UN LANGAGE PHILOSOPHIQUE, ET DES PRINCIPES
DE LA DÉFINITION
§ 1. — Pour avoir un langage parfaitement approprié à l'investigation et à l'expression de vérités générales, plusieurs conditions, dont deux principales et d'autres acces-
soires, sont requises. La première est que tout nom général ait un sens invariablement fixé et rigoureusement déterminé. Lorsque cette condition est remplie, c'est-à-dire lorsque tous les noms adoptés sont parfaitement appropriés à leur fonction, la seconde condition par ordre d'importance est que nous ne manquions jamais d'un mot quand nous avons besoin du nom nécessaire à la désignation d'une chose qu'il est essentiel d'exprimer.
C'est sur la première de ces deux conditions que notre attention sera exclusivement dirigée dans ce chapitre.
§ 2. —Tout nom général, avons-nousdit, doit avoir un sens certain et susceptible d'être exactement connu. Or, la signification d'un nom connotalif général réside (comme nous l'avons si souvent expliqué) dans la connotation, dans l'attribut en vue et pour l'expression duquel le nom a été adopté. Ainsi, le nom Animal étant donné à toutes les choses qui possèdent les attributs de la sensation et du mouvement volontaire, le mot connote exclusivement ces attributs, et ils constituent toute sa signification. Si le nom est abstrait, sa dénotation n'est que la connotation du nom concret correspondant; il désigne directement l'attribut impliqué dans le terme concret. Donner une signification précise aux noms généraux, c'est donc fixer invariablement l'attribut ou les attributs connotés par chaque nom général concret et dénotés par le nom abstrait correspondant. Or, les noms abstraits ont, non pas précédé, mais suivi les noms concrets, dans l'ordre de leur création, comme le prouve ce fait étymologique qu'ils en sont presque toujours dérivés. On peut donc regarder leur signification comme déterminée par celle de leur concret, et le problème consistant à donner une signification distincte aux termes généraux se réduit ainsi à celui de donner une connotation précise à tous les noms généraux concrets.
C'est ce qui est facile pour les noms nouveaux, pour des termes techniques créés pour les besoins d'une science ou d'un art. Mais quand un nom est d'un usage commun, la
difficulté est plus grande, car le problème alors ne consiste plus à choisir pour le nom une connotation convenable, mais à reconnaître et à fixer la connotation qu'il a déjà reçue. Qu'il puisse y avoir du doute à cet égard semble un paradoxe. Mais le vulgaire (ce qui comprend tous ceux qui n'ont pas Thabitude de conduire exactement leurs pensées) sait rarement au juste ce qu'il veut dire, et quelle est la propriété commune qu'il entend désigner en appliquant le même nom à plusieurs choses différentes. Pour lui, tout ce que le nom exprime quand il l'applique à un objet est le sentiment confus d'une ressemblance entre cet objet et quelqu'une des autres choses qu'on a l'habitude de dénoter par le nom. Ainsi, on aura appliqué le nom de Pierre à divers objets qu'on avait vus précédemment ; on en voit un nouveau qui paraît ressembler quelque peu aux premiers, et on l'appelle une pierre, sans se demander quel est le point de ressemblance, ni sur quelle autorité personnelle ou des autres la nature et le degré de celte similitude justifient l'emploi du nom. Cette grossière impression générale résulte cependant d'observations particuUères, de ressemblances dont il appartient au logicien de faire l'analyse. Il doit reconnaîtiv quels sont les points de similitude qui ont produit ce vague sentiment de ressemblance entre les différentes choses communément désignées par le nom, et donné à ces choses cette analogie d'aspect qui en a fait composer une classe et leur a fait attribuer le même nom.
Mais, bien que les noms généraux soient imposés par le vulgaire sans connotation mieux définie que celle d'une vague ressemblance, il arrive qu'on énonce des propositions générales dans lesquelles on applique des prédicats à ces noms, c'est-à-dire des assertions générales portant sur l'ensemble des choses dénotées par le nom ; et, comme chacune de ces propositions affirme nécessairement un attribut plus ou moins précisé, les idées de ces divers attributs sont des lors associées au nom, qui en arrive ainsi à les connotcr, quoique d'une façon assez incertaine; ce qui fait qu'on hésite à appliquer le nom à un cas nouveau où manque l'un des
attributs ordinairement affirmé de la classe. Ainsi, pour la plupart des personnes, les propositions habituellement émises par elles-mêmes ou par d'autres au sujet d'une classe constituent vaguement une sorte de connotation pour, le nom de classe. Prenons, par exemple, le mot Civilisé. Bien peu de personnes, même parmi les plus instruites, seraient en état de déterminer exactement la connotation de ce mot. Cependant toutes celles qui s'en servent croient bien y attacher un sens, et ce sens est confusément formé de tout ce qu^elles ont entendu dire ou lu sur ce que sont ou doivent être des hommes ou des peuples civihsés.
C'est probablement dans cette phase de l'usage d'un nom concret que commence généralement celui du nom abstrait correspondant. Dans la persuasion que le nom concret doit naturellement avoir un sens, c'est-à-dire qu'il y a quelque propriété commune à toutes les choses qu'il dénote, on donne un nom à cette propriété commune; du concret Civilisé on forme fabstrait Civilisation. Mais comme la plupart de ceux qui l'emploient n'ont jamais comparé les différentes choses désignées par le nom concret, de manière à bien connaître quelles sont les propriétés qu'elles ont en commun, ni même pour s'assurer si elles en ont vraiment quelqu'une, chacun se rejette sur les marques qui le guident ordinairement dans les apphcations qu'il fait du terme, et ces marques n'étant que de vagues on-dit et àes phrases courantes ne sont pas les mêmes pour deux personnes, ni pour la même personne en tout temps. Aussi le mot (celui de Civihsation, par exemple) qui s'annonce comme l'expression de la propriété générale inconnue n^éveille presque jamais la même idée dans deux esprits. Il n'y a pas deux personnes qui s\accordent sur les choses qu'elles en affirment, et quand il est lui-même affirmé de quelque chose, personne, pas même celui qui parle, ne sait au juste ce que l'on a voulu dire. Bien d'autres mots qu'on pourrait citer, comme les mots honneur et gentleman, offril'aient des exemples plus frappants encore de cette incertitude.
Il est à peine besoin d'ajouter que ces propositions générales dont personne ne saurait préciser la signification n'ont pas pu être soumises à l'épreuve d'une induction correcte. Pour qu'un nom puisse servir d'instrument à la pensée, ou être employé comme moyen d'en communiquer les résultats, il est indispensable de déterminer exactement l'attribut ou les attributs qu'il doit exprimer ; bref, de lui donner une connotation ùxe et sûre.
§ 3. __Ce serait d'ailleurs se méprendre complètement sur l'ofTice propre du logicien au sujet des termes déjà en usage, de croire que, parce qu'un nom n'a pas une connotation sûre, il appartient au premier venu de lui en donner une de son choix. Le sens d'un terme actuellement en usage n'est pas une quantité arbitraire à fixer. C'est une quantit.' inconnue à chercher.
D'abord, il faut évidemment profiter, autant que possible, des associations déjà rattachées au nom, et ne pas lui imposer une acception incompatible avec toutes les habitudes, ni surtout de nature à dissoudre les associations (les plus fortes de toutes) résultant du fréquent usage des propositions où les noms sont affirmés l'un de l'autre. Un philosophe aurait peu de chances de voir suivre son exemple, s'il voulait fixer le sens des termes de façon à nous faire appeler les Indiens de l'Amérique du Nord un peuple civihsé, et les classes les plus élevées en France et en Angleterre des sauvages; ou à nous faire dire que les peuples civilisés vivent de la chasse et les sauvages de l'agriculture. L'extrême difficulté d'une révolution si complète dans le langage serait, à défaut de toute autre raison, un motif suffisant d'y renoncer. Il faut faire en sorte que les propositions généralement reçues dans lesquelles entre le terme conservent autant de vérité après que le sens du mot a été fixe qu'avant, et que le nom concret ne reçoive pas une connctalion de nature à Tempêcher de dénoter des choses dont il est généralement affirmé dans le langage ordinaire. La connotation fixe et précise ne doit point s'écarter de la coii-
notation vague et flottante que le mot avait déjà; elle doit s'y conformer autant que possible.
Fixer la connotation d'un nom concret ou la dénotation de de l'abstrait correspondant, c'est définir le nom. Quand on peut le faire sans contredire des assertions déjà admises, on peut définir le nom conformément à l'usage reçu, ce qui s'appelle vulgairement définir, non pas le nom, mais la chose. Cette expression impropre, définir une chose (ou plutôt une classe de choses, car personne ne parle de définir un individu), signifie simplement définir le nom sous condition qu'il dénotera cette chose. Ceci suppose naturellement une comparaison des choses, trait pour trait et propriété pour propriété, dans le but de reconnaître les attributs dans lesquels elles concordent, et souvent aussi une opération rigoureusement inductive pour constater quelque concordance cachée, cause des concordances manifestes.
En effet, pour donnera un nom une connotation, tout en lui laissant dénoter certains objets, nous avons à faire un choix entre les divers attributs communs à ces objets. La première opération logique requise consiste donc à reconnaître en quoi les objets concordent. Ceci iait, aussi complètement que le cas l'exige ou le permet, la question est de savoir lesquels de ces attributs communs doivent être associés au nom ; car si la classe que le nom dénote est un Genre, les propriétés communes sont innombrables ou, du moins, souvent extrêmement nombreuses. Le choix est d'abord limité par la préférence à accorder aux propriétés qui sont bien connues et usuellement attribuées à la classe. Mais celles-là môme sont souvent trop nombreuses pour être toutes comprises dans la définition, et, en outre, les propriétés le plus généralement connues peuvent n'être pas celles qui servent le mieux à distinguer la classe de toutes les autres. Nous devons donc parmi les propriétés communes choisir celles (s'il s'en trouve) dont on sait, soit par l'expérience, soit par déduction, que beaucoup d'autres dépendent, ou, au moins, qui sont des marques sûres de celles-ci, et desquelles, par conséquent, beaucoup
d'autres suivront par inlérence. On voit par là qu'une bonne définition d'un nom déjà en usage n'est pas par une affaire de choix arbitraire ; il y a à discuter, et à discuter, non pas seulement l'usage de la langue, mais aussi la propriété des choses et même leur origine. Aussi toute extension de notre connaissance des objets auxquels le nom s'apphque peut suggérer un perfectionnement de la définition. 11 est impossible d'obtenir un ensemble de définitions parfaites sur un sujet quelconque, avant que la théorie du sujet soit ellemême parfaite. Le progrès des définitions suit le progrès de la science.
§ â. — La discussion des définitions, en tant qu'elle porte, non sur l'usage des mots, mais sur les propriétés des choses, est ce que le docteur Whewell appelle l'Exposition des Concepts. Reconnaître, avec plus d'exactitude qu'on n'avait fait, les particularités concordantes des phénomènes déjà classés ensemble, c'est, dans sa terminologie technique, dépher la conception générale en vertu de laquelle ils sont classés. La part faite à ce qu'il me semble y avoir d'obscur et d'équivoque dans ce mode d'expression, plusieurs des remarques du docteur Whewell sur ce point portent si juste, que je prendrai la liberté de les transcrire.
Il fait observer (1) que beaucoup des controverses qui ont contribué pour une forte part à la formation de la science^ ont « pris la forme d'une bataille de définitions. Par exemple, les recherches relatives aux lois de la chute des corps donnèrent lieu de s'enquérir si la vraie définition de la force uniforme est que cette force engendre une vitesse proportionnelle à Y espace parcouru ou au temps. La dispute sur la vis viva roulait sur la définition de la mesifrr de la force. Une des principales questions de la classification des minéraux est la définition de Vespèce minérale. Les physiologistes ont essayé d'apporter la lumière dans l'objet de leur science en définissant Yorganisation ou autre terme semblable. » Des problèmes de même naturr
(1) Novum organum renovalum, p. 35-37.
sont encore à résoudre pour les définitions de la Chaleur spécifique, de la Chaleur latente, de la Combinaison chimique, etc.
(( Il est très-important pour nous d'observer que ces controverses n'ont jamais eu pour objet des définitions isolées et arbitraires, comme on a paru souvent l'imaginer. Il y a toujours dans ces tentatives la supposition tacite dequel- (jue proposition qui doit être exprimée au moyen de la définition et qui lui donne son importance. La question de la définition acquiert ainsi une valeur réelle et devient la question du vrai ou du faux. Ainsi, dans la question : qu'est-ce qu'une force uniforme? on supposait admis que la pesanteur est une force uniforme. Dans le débat sur la vis viva, on reconnaissait en principe que dans l'action mutuelle des corps l'effet total de la force reste invariable. Dans la définition zoologique de l'Espèce (à savoir qu'elle est composée d'individus tirant ou ayant pu tirer leur origine des mêmes parents), on admet que les individus rentrant dans ce cas se ressemblent entre eux plus qu'ils ne ressemblent à ceux qu'exclut la définition, ou que les espèces ainsi définies offrent des différences permanentes et déterminées. Une définition de l'Organisation ou de tel autre terme qui ne serait pas employée pour énoncer quelque principe n'aurait aucune valeur.
)) Ainsi donc la définition exacte d'un terme peut être un grand pas pour l'exphcation de nos conceptions ; mais seulement quand nous avons en vue quelque proposition dans laquelle le terme est employé. La question est, en effet, alors de chercher comment la conception doit être comprise et déterminée pour que la proposition puisse être vraie.
» L'explication de nos conceptions au moyen des définitions n'a jamais été utile à la science que lorsqu'on y a joint l'usage immédiat des définitions. La définition d'une Force Uniforme était combiné avec l'assertion que la gravité est une force de ce genre. Pour définir une Force Accélératrice, il a fallu admettre que les forces accélératrices peuvent être composées. La définition du Moment (la quantité de mouvement) dé-
pendait du principe que les Moments acquis et perdus sont égaux. Les naturalistes auraient inutilement donné la définition de l'Espèce précédemment citée, s^ils n'avaient pas déterminé aussi les caractères d'espèce exclus... La définilion peut bien être le meilleur moyen d'expliquer notre conception, mais toute sa valeur en ceci réside uniquement en ce qu'elle peut être employée pour exprimer une vérité. Quand une définition nous est présentée comme un progrès de la connaissance, nous avons toujours le droit de demander quel principe elle sert à énoncer ».
En donnant, donc, une connotation exacte aux mots « force uniforme », on sous-eiitendait la condition qu'ils continueraient à dénoter la pesanteur. La discution relative à la définition se réduisait ainsi à cette question : Qu'y a-t-il d'uniforme dans les mouvements produits par la pesanteur ? Les observations et les comparaisons firent voir que ce qu'il y avait d'uniforme dans ces mouvements était le rapport de la vitesse acquise au temps écoulé ; des vitesses égales s'ajoutantdans des temps égaux. On a donc défini la Force Uniforme celle qui produit des vitesses égales dans des temps égaux. Et de même pour la définition du Moment. Il était admis déjà que lorsque deux corps viennent à se choquer, le moment acquis par l'un est égal au moment perdu par l'autre. On jugeait nécessaire d'admettre cette proposition, non par le motif (décisif dans tant de cas) qu'elle était fermement établie dans l'opinion populaire, car la proposition en questiuii navaitjamais eu cours que parmi les savants ; mais on sentait qu'elle contenait une vérité. Une observation même superficielle des phénomènes ne laissait aucun doule que, dans la propagation du mouvement d'un corps à un autre, il y avaii quelque chose dont le second gagnait précisément ce qiu perdait le premier, et le mot Moment fut inventé pour exprimer cette chose inconnue. La définition du moment impliquait donc la réponse à cette question : Quelle est la chosi dont un corps, quand il en met un autre en mouvement, perd une quantité égale à celle qu'il en communique? K lorsque Texpérience a montré que ce quelque chose était!'
CONDITIONS DU LANGACt:. 22;^
produit de la vitesse du corps par sa masse ou quantité (le matière, cette formule est devenue la définition du Moment.
Les remarques suivantes (1) sont donc parfaitement justes: (( La question de la définition est une partie de celle de la découverte... Pour définir de manière que la définition ait une valeur scientifique, il ne faut pas moins de sagacité
(jue pour découvrir la vérité elle-même Quand on a
vu clairement quelle doit être la définition, on doit savoir quelle est la vérité à étabHr. La définition, aussi bien que la découverte, suppose un pas décisif dans la connaissance. Les logiciens du moyen âge ont fait de la Définition le plus haut degré de la connaissance, et, quant à cette vue du moins, l'histoire de la science et la philosophie déduite de l'histoire confirment leurs vues spéculatives. » En effet, pour juger comment le nom qui dénote une classe doit être défini, il faut connaître toutes les propriétés communes à la classe et tous les rapports de causation ou de dépendance existant entre ces propriétés.
Si les propriétés les plus aptes à servir de marques d'autres propriétés communes sont manifestes et familières, et si surtout elles contribuent pour une large part à produire cet air général de ressemblance qui donna lieu dans l'origine à la formation de la classe, la définition sera aussi heureuse que possible. Mais souvent il est nécessaire de définir la classe par quelque propriété peu connue, mais qui est la meilleure marque de propriétés bien connues. M. de Blainville, par exemple, prit pour base de sa définition de la Vie le travail incessant de décomposition et de re- 'oniposition qui a lieu dans les corps vivants, de telle sorte quelesparticules qui les composentne sont jamais les mêmes d'un instant à l'autre. Il s'en faut que ce soit là une des propriétés les plus manifestes des corps vivants ; elle échapperait complètement à un observateur étranger à la science. Cependant de graves autorités(indépendamment de M.Biain-
•I) Novum organum rennvatum, p. 89, ^0.
ville qui est lui-même une autorité de premier ordre), on( jugé avec raison, ce semble, qu'aucune autre propriété ne remplissait aussi bien les conditions requises pour une définition.
§ 5. — Après avoir établi les principes à observer pour donner une connotation précise à un terme déjà en usage, je dois ajouter qu'il n'est pas toujours possible d'y rester fidèle, et que cette marche, lors même qu'elle est praticable, peut accidentellement n'être pas bonne à suivre.
Il se présente très-fréquemment des cas où il est impossible de remplir toutes les conditions requises pour donner d'un nom une définition précise et conforme à Tusage. Souvent on ne trouve pas pour le mot une connotation telle qu'il continue de dénoter tout ce qu'il dénotait d'ordinaire, et que toutes les propositions où il entrait habituellement et qui ont quelque fondement dans la vérité ne cessent pas d'être vraies. Indépendamment des ambiguïtés accidentelles résultant de différentes significations sans connexion entre elles, il arrive continuellement qu'un mot est employé dans deux ou plusieurs sens dérivés l'un de l'autre, et pourtant radicalement distincts. Tant qu'un terme est vague, c'est-à-dire tant que sa connotation n'est pas reconnue et invariablement û\ée, il est toujours susceptible d'être transporté par extension d'une chose à une autre, et il finit par exprimer des choses qui n'ont que peu ou point de ressemblance avec celles qu'il désignait primitivement.
Supposons, dit Dugald Stewart, dans ses Essais philosophiques « que les lettres A, B, C, D, E, désignent une série d'objets ; que A ait une qualité commune avec B, et qu'il en soit de même de B et de C, de G et de D, de D et de E, et qu'en même temps il n'y ait pas une quahté commune à trois des objets de la série. Ne peut-on pas concevoir que Taffinité existant entre A et B pourra faire transférer le nom du premier au second, et qu'en vertu des affinités mutuelles des îjutres objets, le niêrnc nom passe successivc-
ment de B à C, de G à D, et de D à E? De là résultera une appellation commune de A et de E, bien que les deux objets puissent, par leur nature et leurs propriétés, être tellement éloignés l'un de l'autre, qu'il est impossible d'imaginer et de concevoir comment la pensée a été conduite du premier au second. Et cependant, les transitions peuvent avoir ete si bien ménagées que, découvertes par l'heureuse sagacité d'un théoricien, nous reconnaîtrions immédiatement non-seulement la vraisemblance, mais la vérité de la conjecture : absolument comme nous admettons avec la confiance d'une conviction intuitive, la certitude de'l'étvmologie bien connue qui rattache à la préposition latine ^6> ou ex le substantif anglais stnmyer, dès que les anneaux intermédiaires de la chaîne sont placés sous nos yeux (J) » Les applications nouvelles d'un mot par son extension graduelle d'une série d'objets à une autre sont ce que stewart appelle, d'après M. Payne Knight, ses apphcations transitives; et après avoir brièvement exphqué celles qui sont le résultat d'associations locales ou accidentelles [\ continue comme il suit (2) : '
« Mais quoique la part la plus grande, et de beaucoup des applications transitives ou dérivées des mots dépende des purs caprices des sentiments ou de l'imagination, elles ouvrent en certains cas un chami) très-intéressant à la spéculation pliilosophique; lorsque, par exemple, on trouve universellement ou très-généralement dans d'autres langues un transport analogue du terme correspondantet qu'en conséquence l'uniformité de résultat peut être attribuée aux principes essentiels de la nature humaine.
(1) « E, ex, extra, extraneus, étranger, stranger. »
Un autre exemple d'étyniologie quelquefois cité est celui du mot an-lais uncle, tiré du latin avus. 11 est diflicile de trouver deux mots qui présen'lent exlenei-aement moins de marques de parenté, et pourtant il n'y a entre eux qu'un seul degré à franchir; avus, avu?iculus, uncle.
Ainsi encore pilgrim vient d'ager : per agrum, peragrinus, peregrinus pcllegrinoy pilgrim. ^ '
(2) Page 226-7.
226 DES 0PÉRAT1Q>S AUXILIAIRES DE L'ISDl'CTION.
(^pendant, mme dans les cas de ce genre, on ne trouvera pas louiours, tant s'en faut, que les diverses applicaUons du même terme ont eu pour fondement une ou plusieurs qualités communes aux objets. Le plus souvent on peut les attribu.'ràdes associations d'idées naturelles et universelles, fondées sur les facultés communes, les organes communs,
et la condition commune de la race humaine Suivant les
de-rés de force et de ténacité des associations (lui donnen. lieu aux transitions de langagn, pourront se produire des effets très-dilTérenls. Si l'association est faible cl accidentelle, les divers sens resteront distincts l'un de l'autre, et prendront souvent, avec le temps, l'apparence de variations capricieuses dans l'usage du même signe arbitraire. Si l associalion est assez naturelle et luMtuelle pour devenir virtuellement indissoluble, les siçjnifieations transitives se fondront en une conception complexe, et chaque transition nouvelle deviendra une généralisation plus compréhensive du terme
en question. » , , • i i. .:f
l'appelle particulièrement l'attention sur la loi de 1 espi l énoncée dans la dernière pbrase, et qui est la source de l'embarras qu'on éprouve si souvent quand on cherche . découvrir ces transitions de sens. L'ignorance de cette loi est recueil sur lequel sont venus éciiouer quelques-uns des Plus puissants esprits qui aient honoré la race humaine. L.s spéculations de Platon, relatives aux délinilions de quelques-uns des termes les plus généraux de la philosophie morale Bacon les considérait comme des approx.malio.» plus voisines de la véritable méthode induclivc qu on n en trouve. ait ailleurs chez les anciens; et elles sont, en ellet, des exemples parfaits des opérations préparatoires de corn • tra on et d'abstraction. Mais, faute de connaître la lo éno cèe tout à Ibcure, Platon employa souvent en pu.e pet il puissance de ce grand instrument logique dans de recherches qui ne pouvaient le conduire a auc réUat, les phénomènes dont il tentait s. laboneusem ' de découvrir' les propriétés communes n'en ayant re 1. ment aucune. Bacon lui-même commit la même cucu.
dans ses spéculations sur la nature de la Chaleur, dans lesquelles il conlondit évidemment sous ce nom des classes de phénomènes n'ayant aucune propriété commune. Stewarl exagère, sans aucun doute, quand il parle « d'un préjugé transmis aux temps modernes parles scolasliques, consistant à considérer les diflérents sens d'un mot qui en admet plusieurs comme indiquant toujours des espèces du même genre et devant, par conséquent, renlérmer quelque idée essentielle commune à tous les individus auxquels le terme générique [leut être appliqué (1). » En effet, Aristote et ses successeurs n'ignoraient nullement qu'il existe des ambiguités de langage, et ils se plaisaient à les distinguer. Mais ils ne soupçonnaient jamais l'ambiguïté dans les cas où (comme le remarque Stewart) l'association sur laquelle se fonde la transition de sens est si naturelle et si famihère que les deux significations se confondent dans l'esprit, et qu'une transition devient une généralisation apparente. Aussi faisaient-ils des efforts inouïs pour trouver une définition applicable à la fois à plusieurs sens distincts; par exemple, dans le cas, cité par Stewart lui-même, du mot « causation » l'ambiguité du terme, qui, en grec, correspond au mot anglais came, les ayant engagés dans la vaine tentative de déterminer dans tout effet l'idée qui appartient en commun à V efficience, à la matière, à la forme et à la fin. Les généralités oiseuses, ajoute-t-il, que nous rencontrons chez d'autres philosophes, sur les idées du beau, du convenable^ avaient leur origine dans l'influence que des épithétes populaires exerçaient mal à propos sur les spéculations des savants (:2).
Au nombre des termes depuis longtemps soumis à tant de transitions successives de signification qu'il est impossible 'de retrouver la moindre trace d'une propriété commune à toutes les choses qu'ils désignent, ou du moins d'une propriété à la fois commune et particulière à ces chose§,
(1) Essais y p. 214.
(2) Ibii., p. 215.
228 DES OPÉRATIONS AUXILIAIRES DE L'IîsDUCTlON.
Stewarl cite le mot bcar. Sans vouloir décider une question tout ù lait étrangère à la Loguiuc, je ne peux m en^nêcher de douter avec lui que le mot Beau conno e la mîme propriété quand nous parlons d'une belle couleur, " n beL visage/d'une belle scène, d'un beau caractère d'un beau poëme. Le terme a été sans doute étendu de 1 un de ces objets à l'autre, en raison d'une ressemblance en re eux ou plus probablement, entre les émotions qu .Isexc.lei l, et pa cette extension progressive, il a fini par se rapporter à des choses fort différentes des objets de la vue, auxquels sans aucun doute, il a été primitivement approprie. H est au L „rcontestable' qu'il y a.t -intenant que ,ue propr.ee commune à toutes les choses qu'on «PPeUe »3elle. utre que celle de plaire, qui est certainement ^onnotee pa. le enne mais qu n'est pas tout ce qu'on veut exprimer par le mot, Tr iv a bien Iles choses qui plaisent et qui ne sont jam.s appelé;s belles. S'il en est ainsi, il est imposs.be de donn au mot Beau une connotation fixe, propre a Un aire dénote, ous les objets qu'il dénote actuellement dans "-ge f. naire, et ceux-là seulement. Une connotaiion iixe pour c. mot serait pourtant nécessaire, car, tant qu d ne a pa il m- peut pas servir comme terme sc.entil.que et n e.t qu'une source perpétuelle de fausses analogies et de gène-
ralisaliuns sans base. i ^
Ce cas offre doue un exemple à l'appui de notre observation, que lors même qu'il y a une propriété commune a toutes les choses dénotées par un nom, il n'est pas toujoui. " 1 U "ux d'ériger cette propriété en définition et connotation exclusive de ce nom. Les diverses choses appelé . belles se ressemblent incontestablement en ce quelle, p Lisent, sont agréables ; mais faire de cette qua ite a del.m- Uon de la beauté, et étendre le mol Beau a toutes le. chos agréables, ce serait laisser échapper une par le ''^^e». '^ ^ lement, quoique vaguement, exprime P-' »« "'° ' ' ^ ^ autant qu'il dépend de nous, oublier et négliger les qua Itc des objets qu'il désignait précédemment quoique d un namè e peu distincte. En pareil cas, voulant donner au
terme une connotation fixe, il vaut mieux en restreindre qu'en étendre l'usage, et ôter Tépithéte Beau à des choses auxquelles on l'applique d'ordinaire, plutôt que de laisser en dehors de sa connotation quelqu'une des qualités qui, bien que parfois perdues de vue, ont figuré habituellement dans les applications les plus ordinaires et les plus intéressantes du terme. Il est, en effet, incontestable qu'en appelant une chose belle, on entend affirmer quelque chose de plus que la qualité d'être agréable. On lui attribue dans la pensée une espèce particulière d'agrément, analogue à celui de quelqu'une des choses auxquelles on a l'habitude de donner le même nom. Si donc il y a une espèce particulière d'agrément commun, sinon à toutes les choses appelées belles, du moins aux principales, il vaut mieux limiter la dénotation du terme à ces choses, que laisser ce genre de qualité sans un terme pour la connoter, et, par suite, en détourner l'attention.
§ (3. — La dernière remarque vient à l'appui d'une règle de terminologie, qui est de la plus grande importance, quoiqu'elle n'ait guère été reconnue comme règle que par un petit nombre de penseurs de la génération actuelle. Quand nous essayons de régulariser l'emploi d'un terme vague en lui donnant une connotation fixe, nous devons prendre soin de n'écarter jamais (si ce n'est à bon escient, et en nous fondant sur une connaissance plus approfondie du sujet) aucune partie de la connotation plus ou moins confuse que le mot avait précédemment. Sans cela, le langage perd une de ses plus essentielles et de ses plus précieuses propriétés, celle d'être le conservateur de l'expérience acquise, le gardien vivant des pensées et des observations des âges anciens qui peuvent être étrangères aux tendances du temps présent. Celte fonction du langage est si souvent négligée ou mal appréciée qu'il est absolument indispensable de faire quelques observations sur ce point.
Lors même que la connotation d'un terme a été exacte-
230 DES OPÉRATIONS AUXILIAIRES DE L'INDrCTION.
ment fixée, et, à plus forte raison, quand elle est restée à rétat d'un vague sentiment de ressemblance, le mot a une tendance constante à perdre, par son emploi familier, une partie de sa connotation. C'est une loi bien connue de 1 esprit qu'un mot, primitivement associé à un groupe d'idées très-complexe, est loin d'éveiller toutes ces idées dansl'espru chaque fois qu'il est employé; il en éveille seulement une ou deux dont l'esprit part pour passer, au moyen de nouvelles associations, à un autre ordre d'idées, sans attendre que les autres idées du groupe complexe lui soient suggérées. Sans cela la pensée n'aurait pas, dans ses opérations, la rapidité qui lui est propre. En effet, quand nous employons un mot dans nos opérations mentales, nous attendons si peu que l'idée complexe correspondant au sens du mot soit présente à la conscience dans toutes ses parties, que nous passons à de nouvelles séries d'idées au moyen des autres associations que le mot excite, sans que notre imagination ait saisi la moindre partie de la signification ; nou^ servant ainsi du mot, et nous en servant même correctemeni et à propos, et enchaînant des raisonnements d'une manière presque mécanique. C'est à ce point que quelques métaphysiciens, généralisant un cas extrême, se sont imaginés que tout raisonnement se réduit à l'emploi mécanique d'une série de termes arrangés d'une certaine façon. Nous pouvons discuter et régler les intérêts les plus important^ des villes et des nations, par l'application de théorèmes généraux ou de maximes pratiques précédemment établis, sans nous être représentés une seule fois dans le cours do nos réflexions les maisons et les campagnes verdoyantes, les marchés populeux et les foyers domestiques, choses qui constituent les villes et les nations, et, bien plus, qui soni tout ce que signifient les mots ville et nation.
Puis, donc, que les noms généraux en viennent à être ainsi employés (et même en partie fort bien), sans sugi>érer à l'esprit toute leur signification, et n'en suggérant souvent qu'une petite partie ou même pas du tout, il ne faut pas o'étonner que les mots deviennent à la longue impropres
à éveiller d'autres idées que celles dont l'association est la plus immédiate et la plus forte, ou qui sont entretenues par les incidents journaliers de la vie, tandis que tout le reste est complètement perdu, à moins que l'esprit, en les rappelant souvent et avec persistance, n'entretienne l'association. Les mots conservent naturellement une bien plus grande partie de leur signification pour les personnes à vive imagination, qui se représentent \q?^ choses concrètement, avec toutes les particularités et tout le détail de la réalité. Pour les esprits d'une autre nature, le seul antidote contre cette corruption du langage est l'énumération des prédicats. L'habitude d'affirmer du nom toutes les prop/^iétés qu'il connotait primitivement entretient l'association entre le nom et ces propriétés.
Mais ce résultat ne peut être obtenu que si les prédicats restent eux-mêmes associés aux propriétés qu'ils connotent séparément; car les propositions ne peuvent conserver le sens des mots, si leur propre sens vient à se perdre. Or rien n'est plus commun que des propositions mécaniquement répétées, mécaniquement fixées dans la mémoire, sur la vérité desquelles on n'élève aucun doute, bien qu'elles n'aient pour l'esprit aucun sens distinct, et que le fait ou la loi de la nature qu'elles exprimaient originairement soit perdue de vue etnégligée dans la pratique, comme sil'on n'en avait jamais entendu parler. Dans les sujets à la fois compliqués et familiers, dans ceux surtout <]ui présentent ce double caractère à un aussi haut degré que les faits moraux et sociaux, chacun sait combien de propositions importantes 'ont admises et répétées par habitude, sans qu'on se rende compte, et sans que la pratique montre qu'on ait quelque idée, des vérités qu'elles expriment. De là vient que les maximes traditionnelles de l'expérience des vieux temps, «pioique rarement mises en question, ont si peu d'influence sur la conduite de la vie, leur signification n'étant au fond jamais comprise par la plupart des hommes avant qu'une «expérience personnelle la leur ait inculquée. C'est par 1:; même raison que tant de doctrines religieuses, morales
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et même politiques, si pleines de sens et de réalité pour leurs premiers adeptes, ont manifesté (dès que Tassociation de ce sens avec les formules verbales a cessé d'être entretenue par les controverses soulevées lors de leur introduction) une tendance à dégénérer et à devenir lettre-morte; tendance que tous les efforts d'une éducation expressément et habilement dirigée dans le but de conserver vivant le sens de ces doctrines peuvent à peine contre-balancer.
Si donc l'on considère que l'esprit humain s'occupe de choses différentes selon les générations; qu'à une époque il est conduit par les circonstances à porter son attention sur telle ou telle des propriétés des choses, il est naturel et inévitable que, dans chaque siècle, une partie des connaissances traditionnelles, n'étant plus continuellement avivée par les travaux et les recherches qui préoccupent alors les hommes, dorme, pour ainsi dire, et s'efface de la mémoire. Elle serait même en danger de se perdre tout à fait, si les propositions ou formules, résultats de l'expérience des temps passés, ne subsistaient pas, comme simples formes de langage, si l'on veut, mais des formes composées de mots qui ont réellement eu et sont encore supposés avoir un sens; et ce sens, maintenant perdu, peut être retrouvé historiquement, et des esprits doués des qualités nécessaires pourront reconnaître qu'il correspond encore à un fait ou à une vérité. Tant que les formules subsistent, leur signification peut renaître à un moment donné, et si d'un côté elles perdent progressivement le sens qu elles étaient destinées à exprimer, de l'autre, lorsque cet oubli est tel qu'il produit des conséquences manifestes, des esprits s'élèvent qui, par l'étude des formules, retrouvent la vérité qu'elles renfermaient, si elles en renfermaient quelqu'une, et la révèlent de nouveau au genre humain, non comme une découverte, mais comme l'exphcation de ce qu'on leur avait enseigné et qu'ils font encore profession de croire.
Il y a ainsi une oscillation perpétuelle dans les vérités et dans les doctrines qui, même sans être des vérités, intéressent les hommes. Leur sens est presque toujours en voie
de se perdre ou d'être retrouvé. Quiconque a étudié l'histoire des convictions les plus sérieuses des hommes (des opinions qui sont ou devraient, croient-ils, être la règle de leur vie), sait que, lors même qu'ils reconnaissent verbalement les mêmes doctrines, ils y attachent, selon les époques, plus ou moins de signification et même des significations différentes. Les mots dans leur acception originelle connotaient, et les propositions exprimaient un ensemble complexe de faits extérieurs et de sentiments intérieurs dont les éléments ne répondent que partiellement à l'esprit général des générations successives. La masse, dans chaque génération, ne prend de la signification primitive que ce qui correspond à l'expérience actuelle. Mais les mots et les propositions sont toujours là, prêts à suggérer le reste du sens à tout esprit convenablement préparé. Il se rencontre presque toujours de ces esprits d'élite, et le sens perdu, ressuscité par eux, entre de nouveau par degrés dans la pensée de tous.
Cette réaction salutaire peut cependant être matériellement retardée par les conceptions superficielles et les méthodes hasardeuses des purs logiciens. Il arrive quelquefois que vers la fin de la période de déchn, quand les mots ont perdu une partie de leur signification et n'ont pas encore commencé à la recouvrer, des hommes surviennent dont l'idée maîtresse et favorite est l'importance des conceptions claires et des pensées précises, et, par suite, la nécessité d'un langage rigoureusement û\é. Ces hommes, en examinant les vieilles formules, reconnaissent aisément que les mots y sont employés sans exprimer aucun sens, et s'ils ne sont pas de ceux qui pourraient retrouver la signification perdue, ils font assez naturellement bon marché de la formule, et définissent le nom sans y avoir égard. En opérant ainsi, ils attachent le nom à ce qu'il connote généralement à l'époque où son sens est le plus restreint, et ils introduisent l'habitude de remployer toujours d'une manière rigoureusement conforme à cette connotation. Le mot prend ainsi une extensjon de dénotation bien plus grande que celle qu'il avait
eue ; il est appliqué à beaucoup de choses auxquelles on ne l'appliquait pas précédemment en apparence par pur caprice. Celles des propositions où il était autrefois employé, dont la vérité reposait sur la partie oubliée de sa signification, ne sont plus maintenant, à la lumière de la nouvelle définition, trouvées vraies, n'étant pas coidbrmes à cette même définition, laquelle est cependant l'expression avouée et exacte de ce que le terme représente dansfesprit de tous ceux qui s'en servent au moment présent. Les anciennes formules sont donc traitées de préjugés, et on n'enseigne plub, comme jadis, aux homme à croire, même sans les comprendre, qu'elles contiennent quelque vérité. Elles ne sont plus entourées du respect universel, ni susceptibles de réveiller à un moment donné l'idée de leur sens primitif. Quand elles renferment des vérités, non-seulement ces vérités sont retrouvées beaucoup moins vite, mais encore, étant retrouvées, le préjugé qui s'attache à toute nouveauté leur est contraire, au moins dans une certaine mesure, au lieu de leur être favorable.
Un exemple peut éclaircir ces observations. Dans tous le? siècles, à l'exception de ceux où la spéculation philosophique a été réduite au silence par une pression extérieure, ou de ceux où les sentiments qui y portent étaient satisfail*^ nar les doctrines traditionnelles d'une foi établie, un des sujets qui ont le plus occupé les penseurs est celte question : Qu'est-ce que la vertu? Ou bien : Qu'est-ce qu'un caractère vertueux? Parmi les théories qui, en divers temps, ont eu cours, et dont chacune reflétait comme dans le plus clair miroir l'image fidèle de l'époque où elle avait pris naissance, il en est une suivant laquelle la vertu consiste dans un bon calcul de notre intérêt personnel, soit dans ce momie seulement, soit aussi dans un autre. Pour rendre cette théorie plausible, il fallait nécessairement que toutes le.bonnes actions que les hommes voient taire ou qu il^ avaient l'habitude de louer, dussent réellement, ou pusscni du moins sans contradiction avec des faits évidents, être ?^Uribuées à une prudente considération de l'intérêt pei-
COiNDITIONS DU LANGAGE. 235
sonnel, en sorte que les mots ne connotassent réellement rien de plus dans leur acception ordinaire que ce qui était renfermé dans la définition.
Supposons maintenant que les partisans de cette théorie eussent essayé d'introduire l'usage du mot exclusivement et invariablement dans le sens fixé par cette définition; supposons qu'ils eussent voulu sérieusement et réussi à bannir de la langue le mot désintéressement; qu'ils fussent parvenus à faire tomber en désuétude toutes les expressions qui flétrissent l'égoïsme , honorent le dévoûment, ou qui impliquent que la générosité et la bonté sont autre chose que faire du bien dans le but de recevoir en retour un avantage plus grand, est-il besoin de dire que cette abrogation des vieilles formules, pour mettre de la clarté et de la conséquence dans la pensée, aurait été un grand mal? Tandis que la contradiction résultant de la coexistence des formules avec des opinions philosophiques qui seml'iaient les condamner comme des absurdités, était par ellemême un stimulant pour un nouvel examen du sujet; et de cette manière ces mêmes doctrines, auxquelles l'oubli d'une partie de la vérité avait donné naissance, devenaient les instruments indirects, mais puissants, de sa résurrection.
La doctrine de l'école de Coleridge, que la langue d'un peuple depuis longtemps civilisé est un dépôt sacré, une propriété de tous les siècles qu'aucune génération ne doit ^e croire autorisée à altérer, touche, sans doute, ainsi formulée, à l'extravagance; mais elle est fondée sur une vérité ^ouvent méconnue par ces logiciens qui, dans le langage, iennent plus à un sens clair qu'à un sens compréhensif ; lui voient bien que chaque siècle ajoute aux vérités transîHises parles siècles précédents, mais ne voient pas le mou- *'enient en sens contraire qui fait perdre incessamment les vérités acquises, et ne peut être contre-balancé que par 'es efforts les plus soutenus. Le langage est le dépositaire lu fond d'expérience accumulé par les siècles précédents, 'l qui est l'héritage de tous les siècles à venir. IVous n'avons
pas le droit de ne pas transmettre à la postérité une part de cet héritage plus grande que celle dont nous avons pu profiter nous-mêmes. Nous pouvons souvent rectifier et améliorer les conclusions de nos pères : mais nous devons prendre garde de ne pas laisser, par inadvertance, quelques-unes de leurs prémisses nous glisser entre les doigts. Il peut être bon de modifier le sens d'un mot, mais il est mauvais d'en laisser périr une partie. Quiconquo cherche à rendre plus exact l'emploi d'un terme est tenu de connaître parfaitement Fhistoire du mot, et les idées qu'il a servi à exprimer dans les diverses phases de son usage. Pour être autorisé à définir le nom, il faut connaître tout ce qui a pu être connu des propriétés de la classe d'objets qu'il dénote ou dénotait originairement; car si on lui donne un sens qui rendrait fausse une proposition généralement et toujours considérée comme vraie, on doit être tout à fait sûr de bien savoir et d'avoir bien considéré tout ce que représentait la proposition dans l'esprit de ceux qui la croyaient vraie.