DES MOTS
^1. ^ Ce n'est pas seulement de la manière que nous venons d'indiquer, c'est-à-dire par l'oubli graduel d'uno partie des idées exprimées, que les mots d'un usage commun sont sujets à changer de connotation. La vérité est que la connotation de ces mots varie perpétuellement. Et il n'y a pas à s'en étonner si l'on songe à la manière dont il? Facquièrent. Un terme technique, inventé pour les besoins d'un art ou d'une science, a tout d'abord la connotation que lui a donnée son inventeur ; mais un nom qui est sur toutes les lèvres avant que personne ait songé à le définir, ne tire sa connotation que des circonstances qui s'offrent habituellement à l'esprit quand on le prononce. Parmi ces
circonstances, les propriétés communes aux choses dénotées par le nom sont naturellement les principales, et seraient même les seules si le langage était réglé par une convention au lieu de l'être par la coutume et le hasard. Mais outre ces propriétés communes qui, si elles existent, sont nécessairement présentes toutes les fois que le nom est appliqué, quelque autre circonstance peut s'y trouver jointe accidentellement, et assez fréquemment pour être un jour associée au terme de la même manière et avec autant de force que les propriétés communes mêmes. A mesure que cette association s'établit, on renonce à se servir du nom dans les cas où ces circonstances accidentelles sont absentes. On préfère employer un autre terme, ou le même avec quelque addition, plutôt qu'une expression dont l'effet inévitable serait de suggérer une idée qu'il n'est pas besoin d'éveiller. La circonstance primitivement accidentelle devient ainsi régubérement partie intégrante de la connotation du moL
C'est cette introduction continuelle de circonstances orii;inairement accidentelles dans la signification permanente des mots qui fait qu'il y a si peu de vrais synonymes. De là aussi l'imperfection, universellement remarquée, des dic- 'iunnairespour fexplication du sens réel des mots. Dans les dictionnaires, le sens est exposé en gros et renferme probablement tout ce qui était primitivement nécessaire pour l'emploi correct du ternie; mais avec le temps un si grand nombre d'associations collatérales viennent s'attacher aux mots, que qui voudrait s'en servir sans autre guide que le dictionnaire confondrait une infinité de distinctions déhcates, de fines nuances de signification, dont les dictionnaires ne tiennent pas compte 5 comme on le remarque, quand un étranger parle ou écrit dans une langue qu'il ne possède pas parfaitement. L'histoire du mot, en montrant les causes qui en ont déterminé femploi, peut, dans ce cas, i^uider beaucoup mieux qu'une définition ; car les définitions indiquent seulement le sens qu'il avait à une certaine époque, ou tout au plus ses significations successives, tandis
que son histoire peut révéler la loi de cette succession. Ainsi le mot gentleman^ dont l'usage correct ne peut êtn appris dans un dictionnaire, signifiait simplement dan.' Torigine un homme né dans un certain rang. De là il en es! venu par degrés à connoter toutes les qualités ou particularités accidentelles ordinairement remarquées chez les personnes de ce rang. Cette considération explique à la foiïpourquoi, dans une de ses acceptions vulgaires, il signifi*' un homme qui vit sans travailler, dans une autre, un hommi qui vit sans travailler de ses mains, et comment, dans son acception la plus élevée, il a de tout temps désigné l.i conduite, le caractère, les hahitudes et l'apparence extérieure qui, d'après les idées de l'époque, étaient ou devaient être celles de personnes nées et élevées dans une hauti condition sociale, quel que fut, d'ailleurs, l'individu clie/ lequel on les renc(»ntrait.
Il arrive continuellement que de deux mots auxquels h dictionnaire allrihue lemême sens, ou un sens très-peu différent, l'un sera le mot propre pour une certaine réunion de circonstances et l'autre pour une autre, sans qu'on puisse savoir comment s'est étabhe la coutume de les employei de cette manière. La préférence accidentelle donnée à l'un de ces mots sur l'autre dans une occasion particulière on par une classe particulière delà société, suffira pour établir entre le mot et certaines circonstances spéciales une association tellement forte qu'on en abandonnera l'usage dam tous les autres cas, et que ces circonstances deviendront une partie de sa signification. Le flot de la coutume pousse un mot vers un sens particulier et l'y laisse après s'être retiré. Nous trouvons un exemple de ce fait dans le changement re marquable qu'a subi, au moins dans la langue anglaise, le sens du mot loyalty. Ce mot signifiait primitivement en anglais, comme il signifie encore dans la langue d'où il es' tiré, conduite franche, ouverte, fidélité à la parole donnée. Dans ce sens, la qualité qu'il exprimait faisait partie de l'idéai du caractère chevaleresque. Comment, en Angleterre, l'enp ploi du terme s'est-il trouvé restreint à un seul cas, celui d*
h fidélité au souverain, c'est ce que je ne puis décider, n'étant pas assez versé dans l'histoire du langage delà cour.' La dislance est certainement grande d'un loyal chevalier à m loyal sujet. Je peux seulement supposer que le mot a été à ime ccrlaino épo(|ueà la courte terme favori pour exprimer la ùdélité au serment d'allégeance, et que plus tard ceux qui voulaient parler d'une espèce de fidélité différente, et pour eux i)robablement inférieure, n'auront pas osé se servir d'un ierme si relevé, ou auront jugé convenable d'en employer juelque autre pour éviter d'être mal compris.
§ 2. — Il n'est pas rare qu'une circonstance, d'abord acci-
lentellement introduite dans la connotation d'un mot qui
•rimitivement n'y avait pas de rapport, en arrive avec le
emps à se substituer au sens primitif, et devienne, non pas
eulement une partie de la connotation, mais la connotation
out entière. Le mot Païen, pagamis, en est un exemple. Ori-
Jnairement et d'après son étymologie il était synonvme de
tl/ayeois;\{ désignait l'habitant d'un />«<7W5 ou village. A
uie certaine période de la propagation du christianisme
lans l'empire romain, les villageois, les gens de la campagne
ormaient la masse des adhérents à l'ancienne religion, les
labilants des villes ayant été les premiers converUs. C'est
liuM que de nos jours, comme de tout temps, l'activité plus
-rande des relations sociales a toujours fait des villes les
premiers foyers des nouvelles opinions et des nouvelles
modes, tandis que les vieilles habitudes et les anciens pré
ju-és trouvent plus longtemps asile parmi les habitants de^
eampagnes; sanscompterque,dans le cas dont nous parlons,
les villes se trouvaient plus immédiatement sous l'influence
îirecte du gouvernement qui avait alors embrassé le chris •
lanisme. C'est à celte coïncidence accidentelle que le rao!
agaiius a dû d'emporter dès lors, et de plus en plus dans la
Liile, l'idée d'un adorateur des anciennes divinités; et à la
^'ugue il la suggéra si invinciblement qu'on évitait de l'em-
loyer quand on n'avait pas l'intention d'éveiller celte idée.
'ais lors(iue le mot paganus en fut venu à cornoter la
vieille religion (le paganisme), la circonstance, tout à fait indifférente à cet égard, de la résidence fut bientôt perdue de vue dans son emploi. Gomme on avait rarement des motifs, en parlant des païens, de désigner spécialement ceux qui habitaient la campagne, on n'avait pas besoin d'un mot diblinct pour les dénoter, et Païen arriva non-seulement à signifier idolâtre, mais à n'avoir plus d'autre signification.
Un cas plus familier encore à la plupart des lecteurs est celui du mot « vilain)). Ce terme, comme chacun sait, avait, au moyen âge, une connotation aussi rigoureusement définie que possible, puisqu il servait légalement à désigner les personnes soumises aux formes les moins onéreuses du régime féodal. Tel était le mépris de l'aristocratie militaire demi-barbare pour cette classe abjecte, qu'assimiler un homme aux gens de cette espèce était le plus sanglant deoutrages. Ce mépris faisait attribuer à ces gens toutes sortede vices et de méfaits qui, sans doute, dans la situation dégradante où ils étaient tenus, pouvaient souvent leur être justement imputés. Ces circonstances se réunissaient poiii rattacher si fortement au terme de vilain des idées de crime et d'infamie, que le nom devint une injure pour ceux-là mêmes auxquels il appartenait légalement, et qu'on évitaii d'en faire usage toutes les fois qu'on n'avait pas l'intention d'injurier. Dés lors, l'infamie fit partie de la connotation du mot, et bientôt elle la constitua tout entière, n'y ayant plus aucune raison de continuer à distinguer dans le langage les coquins de condition serviie des coquins de toute autre condition.
Ces cas et d'autres semblables où la signification priiiûlive du terme a complètement disparu (un autre sens, entièrement distinct, s'étant d'abord enté sur le premier pour s'y substituer à la longue; oflrent des exemples du double mouvement qui se produit sans cesse dans le langage -, mouvements en sens contraire, l'un de Généralisation, qui fail continuellement perdre aux mots une partie de leur connotation, en restreint le sens et en étend l'application; l'autre de Spécialisation, par lequel d'autres mots ou les mêmes
VARIATIONS DU SENS DES MOTS. 2hi
mots reçoivent continuellement une connotation nouvelle ei prennent une signification additionnelle par la limitation de leur usage à une partie seulement des cas où l'on pouvait avec propriété les employer auparavant. Ce double mouvement est un fait assez important dans l'histoire naturelle du langage (à laquelle devraient toujours se rapporter les modifications artificielles), pour nous justifier de présenter encore quelques remarques sur la nature et les causes de ce phénomène.
§ 3. - Commençons par le mouvement de Généralisation. Il est mutile d'insister sur les changements dans le sens des mots résultant simplement de leur emploi incorrect par (les personnes qui, ne connaissant pas parfaitement la connotation repue, les appliquent dans un sens plus large et plus vague qu'ils ne le comportent. C'est là, pourtant, une ^ource réelle d'altérations du langage ; car lorsqu'un mot, à lurce d être employé dans des cas où une des qualités qu'il connote est absente, cesse de suggérer immédiatement l'idée |le cette qualité, ceux mêmes qui ne se méprennent pas sur iii véritable signification du terme préfèrent exprimer ce •lu'il signifie de quelque autre manière, et abandonnent le mot primitif à son sort. Les mots squire, pour désigner un propriétaire foncier; parson, pour désigner, non le recteur (le la paroisse, mais les ecclésiastiques en général; artiste pour designer seulement un peintre ou un sculpteur, sont lies exemples de ces altérations (1).
Mais indépendamment de cette généralisation des noms '■'•sultant de l'ignorance de leur juste emploi, il y a dans la même direction une tendance Irès-conciliable avec la connaissance parfaite de leur véritable sens. La raison en est lue le nombre des choses qui nous sont connues et dont nous
vl) Dans une longue noie, l'auleur cite ici plusieurs aulres exemples de ces
■> tcrat.ons des mots, empruntés tous, comme ceux du texte, à la langue an-
8'aise. On a cru devoir supprimer cette note, qui ne pouvait guère être exacte
>cut reproduite, la langue française n'offrant pas les équivalents des locutions' ^"glaises. """*
2'r2 bES OPEUATIONS AIXILIAIKES DE L'INDCCTION.
désirons parler croît plus vite que celui des noms deslinoî? à les dêsii;aer. lixccpLé dans les sujets j^our lesquels on a créé une terminologie scientifique à laijuelle les personnes étrangères à la science n'ont rien à voir, il est généralement ort difficile de donner cours à un nouveau nom ; et indépendamment de cette difficulté, on préfère naturellement donner au nouvel objet un nom qui, du moins, exprime sa ressemblance avec une chose déjà connue, tandis qu'eu lui attribuant un nom tout à fait nouveau, on n'appieiidrail absolument rien à ceux qui l'entendent pour la première fois. C'est ainsi que le nom d'une espèce devient* souvent celui d'un genre. Les mois sel et hiii/e en sont des exemples. Le premier ne dénotait originairement que le chlorure de sodium, le second, comme l'indique son étymolugie, qm l'huile d'olive; ils dénotent maintenant de nombreuses et vastes classes de substances qui ressemblent aux précédentes dans quelques-unesde leurs propriétés, et ne connotent plus que ces propriétés communes, au lieu des propriétés distinctives de l'huile d'olive et du sel marin. Les mots ve?'re el savon sont employés de la même manière par les chimistes modernes pour dénoter des genres dont les substances vulgairement ain.-i nommées sont des espèces. Et il arrive souvent, comme dans ces exemples, que le terme garde sa signification spéi iale outre le sens plus général, et devient ambigu, c'est à-dire, constitue deuxnomsau lieu d'un seul. Ces changements par lesquels des mot> d'un usage ordinaire se trouvent de plus en plus généralisés et de moins en moins expressifs, sont plus marqués encore dans les mots qui expriment les phénomènes compliqués de l'esprit et de la société. Les historiens, les voyageurs et, en général, ceux qui parient ou écrivent sur des questions morales ou sociales qui ne leur sont pas familières, sont les principaux agents de cette modification du langage. Leur vocabulaire a tous (sauf ceux (jui, par exception, ont l'instruction des hommes qui pensent) est extrêmement pauvre. Ils ont un petit assortiment de mots auxquels ils sont habitués et donl ils se servent pour désigner les phénomènes les plus héléro-
gènes, faute d'avoir bien analysé les faits auxquels ces mots correspondent dans leur propre pays, etd^attacher aux termes des idées parfaitement définies. Les premiers conquérants anglais du Bengale, par exemple, apportèrent l'expression de propriétaire terrien {landed proprietor) dans un pays où les droits des individus sur le sol étaient extrêmement différents en nature et en degré de ceux reconnus en Angleterre. Appliquant là le terme dans toute son acception et sa portée anglaises, ils accordaient un droit absolu à tel individu qui n'avait qu'un droit limité, et ils étaient tout droit à tel autre parce qu'il n'avait pas un droit absolu, et ruinèrent ainsi et rédui irent au désespoir des classes entières de ce peuple, remplirent le pays de bandits, créèrent un sentiment de défiance universelle, et, avec les meilleures intentions amenèrent dans ces contrées une désorganisation sociale que n'y avaient pas produite les plus impitoyables de leurs envahisseurs barbares. C'est pourtant la pratique d'hommes capables de bévues si énormes qui détermine le sens à donner aux mots; et les mots qu'ils appliquent si mal vont se généralisant de plus en plus, jusqu'à ce que les hommes instruits soient forcés de les admettre et (après avoir fixé leur vague acception par une connotation définie) de les employer comme termes génériques, en subdivisant les genres en espèces.
H. — Si, d'un côté, il est continuellement nécessaire, le nombre des idées croissant plus vite que celui des noms,'de laire servir, même imparfaitement, les mêmes noms dans un plus grand nombre de cas ; de l'autre, une contre-opéralion a heu, qui restreint l'usage des noms à un moindre nombre de cas, en leur donnant, en quelque sorte, une connotation additionnelle, tirée de circonstances qui n'é^ taient pas primitivement comprises dans leur signification, mais y ont été liées plus tard par quelque cause accidenlelle. Nous avons vu plus haut, dans les mots païen et main des exemples remarquables de la spécialisation du ^ens des mots par des associations fortuites, et aussi de
244 DES OPÉRATIOÎ^S AIJXILIAIRES DE L'INDUCTION.
ce qui s'ensuit souvent, de sa généralisation dans une nou-
velle direction.
Des spécialisations semblables se rencontrent souvent même dans rhisloire des nomenclatures scientifiques. « 11 n'est pas rare, dit le docteur Paris, dans sa Pharmacologia (1), de trouver un mot qui, après avoir été employé pour désigner des caractères généraux, devient ensuite le nom d'une substance particulière dans laquelle ces caractères sont prédominants. On peut expliquer ainsi plus d'une anomalie importante dans la nomenclature. Le terme 'Ap^cv.xbv, dont dérive le mot Arsenic, était une ancienne épithète appliquée aux substances naturelles, acres et fortes, et comme on avait remarqué la propriété toxique de l'arsenic, le terme fut spécialement appliqué à l'Orpiment, forme sous laquelle ce corps se présentait le plus ordinairement. De même, le mot Verbena{Herhena) dénotait originairement toutes les berbes qu'on regardait comme sacrées parce qu elles étaient employées dans les rites des sacrifices, ainsi que les poètes nous rapprennent. Mais comme ordinairement une seule herbe était employée dans ces occasions, le mot Verbena en vint à dénoter cette herbe-là seule; laquelle a garde jusqu'à ce jour ce môme nom de Verbena ou Verveine, et naguère encore jouissait de la réputation médicmale qu'elle devait à son origine sacrée, car on la portait suspendue au cou comme un amulette. Vitriol, dans son acception primitive, désignait tout corps cristaUin plus ou moins transparent {vitrum) ; il est à peine nécessaire de faire remarquer que l'emploi du terme est aujourd'hui restreint à une espèce particulière. De même, Écorce{Bark), qui est un terme général, est employé pour désigner une espèce, et à titre d'excellence on le fait précéder de l'article défini, en disant Fécorce (2). La même observation s'applique au mot opium, qui, dans son sens primitif, signilie un suc quelconque (oTrb;, succus), tandis qu'il ne dénote
(4) InirodviClion historique, vol. I, p. 66-68.
(2) Bark, en anglais, signifie écorce, et spécialement l'écorce de quinquma.
maintenant qu'une seule espèce, le suc du pavot. De même encore le mot Elaterium, dont Hippocrate se servait pour désigner divers remèdes internes, spécialement les purgatifs violents (du mot èXaOva,, agito, moveo, stimulo) , a été exclusivement appliqué par les auteurs venus après lui à la substance active extraite du suc du concombre sauvage {T élatérine) . Pàv Fécule on entendait originairement toute matière qui se dépose spontanément dans un liquide (de fœx, la lie ou le résidu d'un liquide quelconque); on l'appliqua ensuite à l'amidon qui se dépose de cette manière quand on agite dans l'eau de la farine de froment ; et enfin on a donné ce nom à un principe végétal particulier, qui, de même que l'amidon, est insoluble dans l'eau froide, mais complètement soluble dans l'eau bouillante avec laquelle il forme une dissolution gélatineuse. Ce sens mdéterminé du mot fécule a donné lieu à de nombreuses méprises dans la chimie pharmaceutique. Velaterium, par exemple, est appelé fecula, et dans le sens primitif du mot c'est le nom qui lui convient, cette substance n'étant autre chose qu'un dépôt spontané formé dans un suc végétal; mais dans son acception restreinte moderne ce terme suggère une idée fausse, car, au lieu d'être le principe actif <iu suc de la fécule, Velateriwn est un principe sui generis, auquel je me suis hasardé de donner le nom à'élatine. Par la même raison, le sens du mot extrait est obscur et incerîain, parce qu'on l'applique génériquement à toute substance obtenue par l'évaporation d'une solution végétale, et spéciliquementk des principes immédiats particuhers présentant certains caractères qui les distinguent de tout autre corps ■lémentaire. »
Un terme générique est toujours sujet à être un jour resleint à une seule espèce ou même à un individu, si l'on a T)lus d'occasion de penser à cette espèce et à cet individu qu'aux autres choses comprises dans le genre. Ainsi, n disant « Mes Bêtes » , un cocher entendra ses chevaux, et un cultivateur ses bœufs ; et par le mot d'oiseaux, certains chasseurs entendront les perdrix seulement. C'est par
la même loi du langage révélée dans ces exemples vulgaires que les termes Osbç, Deus, Dieu, furent empruntés au polythéisme par le christianisme pour désigner l'objet unique de son culte. La terminologie de l'ÉgUse chrétienno se compose presque en totalité de mois dont racception était originairement beaucoup plus générale : Ecclesia, Assemblée; Évêque, Kpiscopus, surveillant ; Pre/r^, Presbyter, Ancien; Diacre, Diaconus, Administrateur; Sacrement, vœu d'obéissance; Évangile, Bonne-Nouvelle. Certains mots, comme celui de Ministre, sont encore employés à la fois dans un sens général et dans un sens restreint. Il serait intéressant de retrouver la marche qu'ont suivie le mot Auteur, pour arriver à signifier, dans son sens le plus ordinaire, un écrivain, et le mot ttojïîttj; ou le faiseur, pour signifier un poète.
On pourrait aisément multiplier les exemples de l'incorporation dans le sens d'un terme de circonstances qui, comme pour le mot Païen, y ont été accidentellement liées à une certaine époque. Physicien ((puaixô? ou naturaliste) est devenu, en anglais du moins, synonyme d'homme (]ui guéril les maladies, parce que jusqu'à une époque relativement récente les médecins étaient les seuls naturalistes. Clerc, m ckricus, qui signifiait homme savant, a pris le sens d'ecclf'siastique, parce que les personnes appartenant au clertir ont été pendant bien des siècles les seules lettrées.
Mais de toutes les idées, les plus susceptibles d'être rattachées par association à ce à quoi elles ont été toujours liées par proximité, sont celles de nos plaisirs et de nos peines, ou des choses auxquelles nous rapportons d'ordinaire ces sentiments. La connotation additionnelle qu'un mol prend le plus vile et le plus facilement est donc celle du plaisir ou de la peine, de toute nature et à tous les degrés, celle d'être une chose bonne ou mauvaise, à désirer ou ^ éviter; d'être un objet dé ha\ne, de crainte, de mépris, d'admiration, d'espérance, d'amour. Aussi trouverait-on difficilement un seul nom, exprimant un fait moral ou social propre à exciter la sympathie ou l'aversion, qui a'eraporte
avec lui une connotation de ces fortes impressions, ou tout au moins d'approbation ou de blâme ; de telle sorte que l'emploi de ces noms conjointement avec d'autres qui expriment les sentiments contraires produirait l'effet d'un paradoxe ou même d'une contradiction dans les termes. La funeste influence d'une connotation ainsi acquise sur les habitudes dominantes de l'esprit, surtout en morale et en politique, a été signalée plus d'une fois par Bentham. Elle donne naissance au sophisme « des noms à cercle vicieux ». La propriété même dont il s'agit de reconnaître la présence ou l'absence dans une chose s'est à la longue associée au nom de la chose de manière à constituer une partie de sa signification, do sorte qu'en prononçant seulement le nom, on admet la chose en question. C'est là une des sources les plus fréquentes des propositions prétendues évidentes par elles-mêmes.
Sans donner d'autres exemples des changements que l'usage apporte sans cesse dans le sens des termes, j'ajouterai, comme régie pratique, que le logicien, étant dans l'impuissance de prévenir ces transformations, doit s'y soumettre de bonne grâce quand elles sont irrévocablement accom[)lies ; et si une définition est nécessaire, il doit définir le mot d'après son nouveau sens, tout en conservant 1 ancien eomme une seconde signification, s'il en est besoin, et s'il y a quelque chance de pouvoir le maintenir, soit dans la langue philosophique, soit dans l'usage commun. Les logi eiens ne peuvent créer le sens que des termes scientifiques. La signification des audes mois est Toeuvre de tous les hommes ensemble. Mais les logiciens peuvent constater clairement ce qui, opérant obscurément, a conduit à toi ou tel emploi particulier d un nom ; et quand ils l'ont découvert, ils [peuvent ie formuler en des termes assez définis et invariables pour que la signification (jui i^'était (|ue sentie soit pleinement entendue, et qu'elle ne S(»it plus exposée à être oubliée ou mal comprise.