PHILOSOPHIQUE
§ 1. — Nous n'avons jusqu'ici considéré qu'une seule des conditions que doit remplir le langage pour être approprié à l'investigation de la vérité. Cette condition est que chacun des termes dont il se compose ait un sens net et précis. Il y a pourtant, comme nous l'avons remarqué déjà, d'autres conditions, quelques-unes d'une valeur secondaire, mais dont une est fondamentale et ne le cède guère en importance, si même elle ne l'égale, à celle que nous avons déjà discutée si longuement. Pour que le langage remplisse son office, il ne suffît pas que chaque mot ait sa signification parfaitement déterminée ; il faut encore qu'il n'y ait pas do sens important sans un mot pour l'exprimer. Toutes les choses auxquelles nous avons l'occasion de penser souvent et dans un but scientifique doivent avoir un nom approprié.
Cette condition d'un langage philosophique peut être considérée sous trois chefs différents; elle implique, en effet, autant de conditions distinctes.
§ 2. — Premièrement, il faut avoir tous les noms nécessaires pour fixer le souvenir des observations individuelles de manière que les mots désignent exactement le fait observé. En d'autres termes, il faut une exacte Terminologie Descriptive.
Les seules choses que nous pouvons observer directement étant nos sensations ou autres sentiments, un langage descriptif complet serait celui qui fournirait un nom pour chaque variété de sensations ou de sentiments élémentaires. Les combinaisons de sensations ou de sentiments pourront toujours être décrites, si l'on a un nom pour chacun des sentiments élémentaires qui les composent; mais la brièveté de
la description et sa clarté (qui souvent dépend beaucoup de la brièveté) gagneraient beaucoup si Ton affectait des noms distinctifs, non pas seulement aux éléments, mais aussi à toutes les combinaisons qui se représentent souvent. A cette occasion, je ne puis mieux faire que de citer quelques-unes des excellentes remarques du docteur Whewell (1) sur cette branche importante de notre sujet.
d La signification des termes techniques (descriptifs) ne peut être fixée primitivement que par convention, et elle ne peut devenir intelligible que par la présentation aux sens de l'objet que le terme doit désigner. On ne peut apprendre que par les yeux à connaître une couleur par son nom. Aucune description ne peut indiquer à l'auditeur ce que nous entendons par vert-pomme ou par gris-fra?ieais. On pourrait croire que, dans le premier exemple, le mot pomme nous rappelant un objet qui nous est si familier suffit pour éveiller l'idée de la couleur dont on veut parler. Mais il est facile de voir qu'il n'en est pas ainsi. Les pommes, en effet, sont de différentes nuances de vert, et c'est seulement par un choix de pure convention que nous pouvons appliquer le terme à une de ces nuances. Cette appropriation une fois faite, le terme se réfère à la sensation, et non à ses propres parties ; car ces parties n'entrent dans la composition du mot que pour aider la mémoire, que la suggestion soit une connexion naturelle comme dans « vertpomme », ou une connexion accidentelle comme dans «gris-français ». Pour tirer des termes techniques de ce ,uenre toute leur utilité, il faut qu'ils soient associés iminé- 'Uatement à la perception à laquelle ils se rapportent, et pas seulement liés à cette perception par leurs vagues acceptions (Jans le langage ordinaire. Il faut que la mémoire retienne la sensation, et que le mot technique soit compris aussi directement et plus distinctement que le terme le plus familier. Quand nous trouvons des termes comme blanc d'étain ou brun pinchbeck (similor), Tidée de la cou-
{i) Histoire des idées scientifiques^ vol. II, p. 110, 111,
leur métallique désii^née par ces mots doit immédiatement et sans hésitation se présenter à la mémoire.
D Ce point, très-important quant aux propriétés simples des corps, comme la couleur et la forme, ne l'est pas moins pour des notions plus complexes. Dans tous les cas, c'est par une convention qu'un sens particulier est attaché au terme; et, pour employer le mot, il faut que cette convention soit devenue tout à fait familière et qu'on n'ait pas besoin d'en chercher le sens par conjecture. Les conjectures seraient toujours peu sûres et souvent erronées. Ainsi le mot papilionacée appliqué à une fleur est employé pour indiquer, non-seulement une ressemblance avec un papillon, mais une ressemblance résultant de cinq pétales de forme et de disposition particulières; et lors même que la ressemblance serait beaucoup plus grande qu'elle ne l'est dans ce cas-là, si elle était produite d'une autre manière, par exemple, par un ou par deux pétales seulement, au lieu d'un c< pavillon » de deux « ailes », et d'une « carène )^ composée de deux parties plus ou moins soudées en une seulr^ pièce, on ne serait plus autorisé à nommer la fleur une Papilionacée. »
Lorsque, cependant, la chose nommée est, comme dans ce dernier cas, une combinaison de sensations simples, il n'est pas nécessaire, pour apprendre la signification du mot, de se reporter aux sensations mêmes; ede peut être connue par l'intermédiaire d'autres mots; bref, le terme peut être défini. Mais les noms des sensations et des sentiments élémentaires de toute sorte ne peuvent pas l'être, et il n'y a pas d'autre moven, pour en faire connaître le sens à celui qui l'ignore, que de lui faire éprouver la sensation ou de le faire ressouvenir par quelque marque connue qu'il Ta dejîi éprouvée. Aussi les impressions produites sur les sens, (Ui les sentiments intérieurs qui sont en très-étroite et constante relation avec les objets extérieurs, sont-ils seuls réellement susceptibles d'être exactement décrits. Ce serait en vain qu'on chercherait à nommer, par exemple, les iimonibrables variétés de sensations produites par la maladie ou
par certains états physiologiques; car, comme une personne ne peut pas savoir si la sensation que j'éprouve est identique aveclasienne,lenom ne peut avoir pour nous deux la même signification. On peut en dire autant, dans une large mesure, des sentiments purement intellectuels. Mais*, dans quelquesunes des sciences relatives au monde extérieur, cette qualité d'une langue philosophique a été portée à un point de perfection qu'il serait presijue impossible de dépasser.
« La formation (1) d'un langage descriptif à la fois riche et exact pour la botanique a été opérée avec une habileté et un bonheur dont on n'aurait pas osé rêver la possibihlé. Toutes les parties d'un végétal ont été nommées. La forme de chacune, même de la plus petite, peut être désignée à l'aide d'un riche vocabulaire de termes descriptifs appropriés, avec lesquels le botaniste peut donner et recevoir des indications sur la forme et la structure aussi exactes et sûres que si chaque menue partie était représentée avec un fort î^rossissement. Ce résultat est un de ceux qu'on doit à la réforme de Linnée... « Tournefort, dit de Gandolle, semble être le premier qui ait réellement compris combien il est utile de fixer la signification des termes de manière à employer toujours un même mot dans le même sens, et à exprimer toujours une même idée par les mêmes mots; mais ce fut Linnée qui créa réellement et fixa la langue botani(|ue; et c'est son plus beau titre de gloire, car c'est par là qu'il a introduit la clarté et la précision dans toutes les parties de la science.
)) Il n'est pas nécessaire d'entrer ici dans le détail des termes de botanique. Les termes fondamentaux ont été graduellement introduits, à mesure que les diverses parties des plantes étaient examinées plus exactement et plus minutieusement. Ainsi, on dut distinguer dans îa fleur le calice, la corolle, les étamines et \es,pistils. Les divisions de la corolle ont été i\ppe\ées pétales par Golumna, celles du cdike sépales par Necker. Quelquefois on a créé des ternies d'une généra-
(1) Histoire des idées scientifiques f vol. U,p. iH-113.
lité plus grande, tels que périanthe, pour désigner à la fois le calice et la corolle, que ces deux parties existent ou qu'il n'y en ait qu une, et péricarpe pour désigner la partie du fruit qui entoure la graine, n'importe Tespèce, fruit proprement dit, noix, cosse, etc. Et il est facile de comprendre que les termes descriptifs peuvent, par des définitions et des combinaisons, devenir très nombreux et très- distincts. Ainsi les feuilles seront appelées pinnatifides, pinnatipartites, pinnatiséquées , pinnatilobéeSy palmatifides, palmatipartites, etc., et chacun de ces mots désigne des combinaisons différentes des modes et de l'étendue des divisions de la feuille avec les divisions de son contour. Dans quelques cas, des relations numériques arbitraires sont introduites dans la définition. Ainsi, une feuille est appelée bilobéc quand une échancrure la divise en deux parts ; mais si réchancrure s'étend jusqu'au milieu de sa longueur, elle est bifide; elle est bipartite si la division commence près de la base, tibiséquéeûeWe commence à la base même. De mémo la cosse d'une plante crucifère est une silique quand elle est quatre fois aussi longue que large; quand elle est plus courte, c'est une silicide. Ces termes fixés, la forme de la feuille ou fronde très-complexe d'une fougère (Hymenophyllum Wilsoni) est exactement décrite dans la phrase suivante : — a Frondes rigides pennées, pennes recourbées » subunilatérales, pinnatifides, les segments linéaires non 5 divisés ou bifides spinuloso-dentelés. »
» D'autres caractères sont exprimés avec la même précision que la forme, la Couleur, par exemple, au moyen d'une échelle graduée des couleurs.... C'est ce que Werner a réaUsé avec la plus grande précision, et son échelle de couleurs est encore l'étalon le plus usuel des naturalistes. Werner a introduit aussi dans la science une terminologie plus exacte pour d'autres caractères qui ont de l'importance en minéralogie, tels que l'éclat et la dureté. Mais Mohs fit mieux encore en établissant une échelle numérique de la dureté dans laquelle le talc est représenté pari, le gypse par 2, le spath calcaire par 3, et ainsi de suite.... Certaines
ur
propriétés, comme la pesanteur spécifique, donnent par leur définition même une mesure numérique, et pour d'autres, telles que la forme cristalline, l'indication de leurs rapports et gradations exige un grand appareil de calculs et de raisonnements mathématiques. »
§ 3. — En voilà assez quant à la Terminologie Descriptive, ou, en d'autres, termes, quant au langage nécessaire pour fixer le souvenir des observations de cas particuliers. Mais lorsque nous passons à l'Induction, ou plutôt à cette comparaison des cas observés qui en est le préliminaire, nous avons besoin d'une nouvelle et différente espèce de
noms généraux.
Toutes les fois que, pour une Induction, nous jugeons nécessaire d'introduire (pour parler comme le docteur Whewell) quelque nouvelle conception générale, c'est-àdire, lorsque la comparaison d'un ensemble de phénomènes nous y fait reconnaître quelque circonstance commune qui, n'ayant jamais jusqu'alors i\\t notre attention, est pour nous un phénomène nouveau, il est important que cette conception nouvelle ou ce résultat nouveau de l'abstraction ait un nom approprié; surtout si la circonstance qu'il implique entraîne de nombreuses conséquences, ou si elle doit vraisemblablement se rencontrer dans d'autres classes de phénomènes. Sans aucun doute, dans la plupart des cas de ce genre, le sens pourrait être exprimé en joi- ,^nant ensemble plusieurs mots déjà en usage. Mais lorsque on a à parler souvent d'une chose, il y a d'autres raisons que l'économie de temps et d'espace d'en parler aussi brièvement que possible. De quelle obscurité seraient enveloppées les démonstrations géométriques, si toutes les fois 'jue le mot cercle doit être employé on y substituait sa définition ! Dans les mathématiques et dans leurs applications, où la nature du procédé demande que l'attention soit fortement concentrée, et non éparpillée, on a senti de tout temps et avec raison la nécessité d'une concentration pareille dans les expressions. Dès qu'un mathématicien voit qu'il
aura souvent roccasion de parler des deux mêmes choses ensemble, il crée immédiatement un terme pour les désigner toutes les fois qu'elles sont combinées; comme lorsque dans ses calculs algebricjues il substitue, par exemple, à
(^- i M ^ ou à T +-J+ etc., les simples lettres P, Q ou ^ ^ q 0 a
S; non pas seulement en vue de l'abréviation des expressions symboliques, mais pour simplifier la partie purement intellectuelle de ses opérations, en donnant à resf»rit la faculté de fixer exclusivement son attention sur la relation de la quantité S avec les autres quantités de l'équation, sans être distrait inutilement par la considération des différentes parties dont S est lui-même composé.
Mais indépendamment du besoin de la clarté, il y a une autre raison encore de donner un nom court et Cf^ndensé à chacun des résultats les plus importants de l'abstraction obtenus dans le cours de nos opérations intellectuelles. En les nommant nous fixons sur eux notre attention ; nous le^ gardons constamment devant notre pensée. Nous nous souvenons des noms, et ce souvenir nous suggère leur.définition ; tandis que si, au lieu de noms spécifiques etcaractérisliques, c'eût été la réunion de plusieurs autres noms qui eût servi à exprimer le sens, cette combinaison particulière de terme^ déjà communément employés à d'autres fins n'eu» rien eu qui la fixât dans la mémoire. Si nous avons besoin de rendre permanente dans notre esprit une certaine combinaison d'idées, rien n'est propre à l'y river comme un nom spécialement consacré à Texpiimer. Si les mathématiciens avaieni dû parler de « ce dont une quantité approche de plus eii plus, Soit en croissant, soit en décroissant, de telle sorte que la différence soit plus petite que toute quantité assignable sans pouvoir jamais être nulle », au lieu de rendre cette idée compliquée par cette simple formule : « La limite d'une quantité », nous aurions probablement été longtemps privés de la plupart des vérités les piUS importante^ qui ont été découvertes par le rapport existant entre des quantités de diverses espèces et leurs limites. Si au lieu de parler du
moment, il avait fallu dire: a Le produit du nombre d'unités de vitesse dans la vitesse par le nombre d'unités de masse dans la masse », beaucoup des vérités dynamiques maintenant reconnues au moyen de cette idée complexe auraient probablement échappé aux investigateurs, faute par eux de pouvoir rappeler cette idée assez promptement et se la rendre assez familière. Et sur des sujets moins éloignés des matières de discussion populaire, si l'on désire attirer l'attention sur (juelque distinction nouvelle ou peu familière, on ne trouvera pas de moyen plus sûr que d'employer des noms expressément créés ou choisis pour la marquer.
Un volume entier consacré à l'explication de ce que son auleur entend par Civilisation n'éveillerait pas une conception aussi vive de la chose que cette simple phrase : La Civilisation n'est pas la même chose que la Culture. Cette désignation brève et condensée de la qualité mise en contraste est équivalente à une longue discussion. Ainsi, si nous voulions imprimer foi lemeat dans l'intelligence et dans la mémoire la distinction des deux conceptions possibles d'un gouvernement représentatif, nous ne pourrions y mieux réussir qu'en disant, que la Déléiiation n'est pas la Représentation. Je doute 'lue des pensées originales sur des questions morales et sociales aient jamais pu faire leur chemin dans le monde, ou prendre toute leur importance même dans l'esprit de leurs auteurs, avant que des mots ou des phrases convenablement choisis les y aient, pour ainsi dire, solidement clouées.
§ A. — Des trois parties essentielles d'un langage philosophique, deux ont été déjà mentionnées, à savoir, une terminologie appropriée à la descripiion précise des faits particuliers observés, et raltribulion d'un nom spécial à chacune des propriétés co^nmunes de quelque importance découverte par la comparaison de ces faits, y compris (cummc les concrets correspondant à ces termes abstraits) des noms pour les classes établies artificiellement en vertu de ces propriétés communes; pour toutes celles, du
moins, dont nous avons souvent Toccasion d'affirmer quelque
chose.
Mais il y a des classes qu'on peut reconnaître sans recourir à un procédé aussi élaboré, chacune d'elles étant séparée de toutes les autres, non par une seule propriété dont la découverte peut dépendre d'un acte d'abstraction difficile, mais par toutes ses propriétés en général. Je veux parler des Genres de choses, au sens spécialement attaché à ce terme dans ce traité. Par le mot Genre, on s'en souvient, nous entendons une de ces classes qui se distinguent de toutes les autres, non pas seulement par une ou plusieurs propriétés définies, mais par une multitude inconnue de propriétés, la combinaison de celles qui servent de fondement à la classe étant simplement l'indice d'un nombre indéfini d'autres attributs distinctifs. La classe Cheval est un Genre parce que les choses qui concordent dans les propriétés caractéristiques auxquelles nous reconnaissons un cheval concordent encore en nombre d'autree que nous connaissons et, sans aucun doute, à un bien plus grand nombre que nous n'en connaissons. De même, Animal est un Genre, parce qu'aucune définition de ce nom ne pourrait épuiser les propriétés communes à tous les animaux, ni fournir des prémisses dont le reste de ces propriétés pût être inféré. Mais une combinaison de propriétés qui n'implique pas l'existence d'autres particularitér indépendantes ne constitue pas un Genre. Ainsi Cheval Blanc n'est pas un Genre, parce que les chevaux qui concordent par la blancheur ne présentent aucune autre concordance, si ce n'est dans les qualités communes à tous les chevaux et dans ce qui peut être lié, comme cause ou comme effet, à celte couleur particulière.
D'après ce principe qu'il doit y avoir un nom pour chaque chose dont on a souvent l'occasion de parler, il faut évidemment un nom pour chaque Genre ; car, comme le sens propre du mot Genre est que les individus composant le genre ont une multitude indéfinie de propriétés communes, il s'ensuit que, sinon dans l'état actuel de nos con-
naissances, du moins avec les progrès qu'elles pourront faire, le Genre est un sujet duquel il y aura à affirmer un grand nombre d'attributs. Le troisième élément constitutif d un langage philosophique est donc la création d'un nom pour chaque Genre. En d'autres termes, il faut non-seulement une terminologie, mais aussi une nomenclature
Les mots Nomenclature et Terminologie sont emplovés presque indifféremment par la plupart des auteurs. Le docteur Whewell est, que je sache, le premier qui ait ré^uherement assigné aux deux mots des sens différents. La distinction qu il a établie étant réelle et importante, son exemple sera vraisemblablement suivi; et (ainsi qu'il doit arriver souvent quand de telles innovations dans le lan-a^e sont heureuses) on remarque qu'un vague sentiment d'e la distinction avait, dans la pratique, exercé son influence sur emploi des termes, avant que l'utilité de les distinguer philosophiquement eût été signalée. Tout le monde dirait que a reforme faite par Lavoisier et Guyton-Morveau dans le langage de la chimie consista dans l'introduction d'une nouvelle nomenclature, et non d'une nouvelle termino^ logie. Les expressions feuilles Linéaires, Lancéolées, Ovales Oblongues, Dentelées, Crénelées, font partie de la termino-^ logie de la botanique, tandis que les noms « Viola odorata » et a Ulex europseus » appartiennent à sa nomenclature
On peut définir une nomenclature la collection des noms ce tous les Genres qu'embrasse une branche quelconque <les sciences, ou mieux, de tous les Genres inférieurs ou mfi?nœspecies, de ceux qui, à la vérité, peuvent encore être subdivises, mais non en Genres, et qui répondent généra- Jement à ce qu'en histoire naturelle on appelle simplement des espèces. La science possède deux magnifiques exemples de nomenclature systématique : la nomenclature des plantes et des animaux établie par Linné et ses successeurs et celle de la chimie, due au groupe illustre de chimistes qui fleu rirent en France vers la fin du xviii^ siècle. Dans ces deux franches de la science, non-seulement un nom particulier esi assigne a chaque espèce connue ou Genre inférieur
258 DES OPÉRATIOISS ACXILlAmES DE L'INDUCTION.
mais lorsque de nouveaux Genres inférieurs sont découverts, ils reçoivent immédiatement des noms créés d'après un principe uniforme. D'autres sciences n'ont pas jusqu'à présent de nomenclature systématique, soit parce que les espèces à nommer y sont trop peu nombreuses pour en exiger une (par exemple en géométrie), soit parce qu'aucun principe approprié n'a encore été trouvé pour l'établir, comme en minéralogie ; et c'est même l'absence dans cette science d'une nomenclature scientifiquement instituée qui est aujourd'hui le principal obstacle à ses progrès.
§5. — Un mot dont la physionomie même indique qu'il fait partie d'une nomenclature semble, à première vue, différer des autres noms généraux concrets en ce que sa signification ne réside pas dans sa connotation, dans les attributs qu'il implique, mais dans sa dénotation, c'est-àdire, dans le groupe particulier de choses qu'il est destiné à désigner, et, par conséquent, ne peut être développé par une définition, et doit être expliqué de quelque autre manière. Cette opinion me semble pourtant erronée. La principale différence entre les mots qui appartiennent et ceux qui n'appartiennent pas à une nomenclature est, selon moi, que les premiers, outre la connotation ordinaire, en ont une qui leur est propre ; qu'ils ne connotent pas seulement certains attributs, mais connotent aussi que ces attributs sont des caractères distinctifs d'un Genre. Le terme a peroxyde de fer », par exemple, appartenant par sa forme à la nomenclature'systématique de la chimie, s'annonce, par sa seule physionomie, comme le nom d'un Genre particulier de substance, il connote, en outre, comme les noms de toute autre classe, une certaine partie des propriétés communes à la classe, à savoir, la propriété d'être un composé de fer et de la plus forte proportion d'oxygène avec laquelle le fer puisse se combiner. Ces deux choses, le fait d'être ce composé, et celui d'être un Genre, constituent la connotation du terme peroxyde de fer. Lorsque nous disons d'une substance que c'est du peroxyde de fer, nous affirmons par
là, d'abord que c'est un composé de fer et d'un maximum d'oxygène, et, en outre, que le corps ainsi formé est un Genre particulier de substance.
Or, cette seconde partie de la connotation d'un mot appartenant à une nomenclature est aussi un élément essentiel de sa signification, bien que la définition n^énonce que la première; d'où il semble résulter que le sens de ces termes ne peut pas être exposé par une définition. Mais cette apparence est trompeuse. Le nom Viola Odorata dénote un Genre dont un certain nombre de caractères distinctifs sont indiqués dans les ouvrages de botanique Cette énumération de caractère est certainement une définition du terme. Non, a-t-on objecté, ce n'est pas une définition, car le nom Viola Odorata ne désigne pas ces caractères; il désigne un groupe particulier de plantes et les caractères sont choisis, parmi un beaucoup plus grind nombre d'autres, simplement comme des marques propres à faire reconnaître le groupe. Je réponds que le nom ne désigne pas ce groupe, car il ne lui serait applicable qu'autant que le groupe est considéré comme une m/ima species. Si l'on découvrait que plusieurs Genres distincts ont été confondus sous ce nom unique, personne n'emploierait plus le nom Viola Odorata pour désigner le groupe tfjtai, ou, si on le conservait, on l'appliquerait seulement à un des Genres qui y sont contenus. Par conséquent, ce qui est indispensable, ce n'est pas que le nom dénote une collection particuHère d'objets, c'est qu'il dénote un Genre, et un Genre infime. La forme même du nom indique qu'il doit, de manière ou d'autre, dénoter une mfima species, et que, par conséquent, les propriétés qu'il connote, et qui sont exprimées dans la définition, n'en seront connotées qu'au(ant qu'elles continueront, quand on les trouve réunies, d'indiquer un Genre, et qu'on ne les trouvera toutes ensemble que dans un seul Genre. '
Par l'addition de cette connotation particulière, impliquée dans la forme de tout mot appartenant à une nomenclature systématique, la réunion de caractères employée pour
distinguer chaque Genre de tous les autres (et c'est là une définition réelle) constitue, aussi complètement que dans tout autre cas, toute la signification du terme. Ce n'est pas une objection de dire que l'ensemble de caractères peut (comme il arrive souvent en histoire naturelle) être changé et remplacé par un autre qui paraît plus propre à marquer la distinction, tandis que le mot, continuant toujours à dénoter le même groupe d'objets, n'a pas changé de sens. Il n'y a là, en effet, que ce qui peut loutaussibien arriver pour tout autre nom général, dont on peut réformer la connotation sans toucher à la dénotation, comme il est généralement avantageux de le faire. La connotation cependant n'en est pas moins le sens réel, car nous appliquons tout de suite le nom partout où nous rencontrons les caractères indiqués dans la définition; et ce qui nous guide exclusivement dans l'application du terme doit en constituer la signification. Si nous découvrons que, contrairement à notre première idée, les caractères ne sont pas particuliers à une espèce, nous cessons d'employer le terme coextensivement aux caractères; mais cela n'arrive que parce que l'autre partie de la connotation manque, à savoir, la condition que la classe doit être un Genre. La connotation reste donc toujours la signification; l'ensemble des caractères distinctifs est une vraie définition, et le sens est expliqué, non pas, il est vrai (comme dans d'autres cas), par la définition seule, mais par la définition et par la forme du mot réunies.
§ 6. •— • Nous venons d'analyser ce qui est imphqué dans les deux principales conditions d'un langage philosophique. Il doit être, avons-nous dit, précis et complet. Nous devons renvoyer ce qui nous reste à dire sur le mode de création d'une nomenclature au chapitre où nous traiterons delà classification, la manière dénommer les Genres des choses étant nécessairement subordonnée à la manière de les distribuer en classes plus étendues. Quant aux conditions accessoires de la terminologie, on en trouvera plusieurs parfaitement indiquées et expliquées dans les « Aphorismes
sur le langage scientifique » insérés dans la Philosophie des sciences indiictives du docteur Whewell. Je n'en dirai rien de plus, parce qu'elles sont d'une importance secondaire au point de vue spécial de la Logique, et je ne parlerai que d'une qualité qui, avec les deux déjà exposées, me paraît la plus précieuse que puisse posséder le langage scientifique. L'aphorisme suivant peut en donner une idée générale.
Toutes les fois que la nature du sujet permet de conduire le raisonnement mécaniquement, le langage doit être aussi mécanique que possible : dans le cas contraire, il doit être fait de manière qu'il ne puisse se prêter que très-difficilement à un emploi purement mécanique.
Je sais que cette maxime exige beaucoup d'explications, et je vais les donner. Et d'abord que faut-il entendre par cette expression : employer mécaniquement le langage? Le cas le plus complet, le plus extrême de l'emploi mécanique du langage est celui où l'on s'en sert sans avoir conscience (l'aucune signification, et en sachant seulement qu'on use de certains signes sensibles conformément à des règles techniques préalablement établies. Ce cas extrême n\st réahsé que dans les chiffres de l'arithmétique et les symboles de l'algèbre, c'est-à-dire dans un langage unique en son genre, et, pour son but, aussi prés de la perfection qu'on puisse l'attendre d'une création de l'esprit humain. Sa perfection consiste dans son appropriation complète à un usage purement mécanique. Les symboles sont de simples jetons qui n'ont pas même le semblant d'une signification, à part la convention renouvelée chaque fois qu'on les emploie et modifiée à chaque renouvellement, la même expression a on x étant employée en différentes occasions pour représenter des choses qui n'ont aucune propriété commune, hormis celle d'être, comme toutes les choses, susceptibles d'être nombrées. Rien donc qui puisse distraire fesprit de l'ensemble d'opérations mécaniques à effectuer sur les symboles, telles que carrer les deux membres d'une équation, multiplier ou diviser par une même expression
262 DES OPÉRATIONS AUXILIAIRES DE L'rNDCCTION.
OU par des expressions équivalentes. Chacune de ces opérations, il est vrai, correspond à un syllogisme, représente un pas d'un raisonnenaent, relatif, non aux symboles, mais aux choses qu'ils désignent. Mais comme on a eu le moyen de créer une forme technique à l'aide de laquelle on est sûr de trouver la conclusion du raisonnement, on peut parfaitement atteindre le but sans penser à autre chose qu'aux symboles. Expressément inventés pour fonctionner comme une machine, ils ont les quahtés qu'une machine doit avoir; ils ont le moindre volume possible ; ils n'occupent presque pas de place, et leur manipulation ne fait pas perdre de temps; ils sont compactes, et si étroitement joints l'un à l'autre que l'œil peut presque toujours embrasser d'un seul regard l'opération qu'ils servent à effectuer.
Ces admirables propriétés du langage symbolique des mathématiques ont produit sur l'esprit de bien des penseurs une impression assez forte pour les conduire à considérer ce langage symbolique comme le type idéal de la langue philosophique en général; à croire que les noms en général ou (comme ils aiment à les appeler) les signes, sont d'autant mieux appropriés aux besoins de la pensée qu'on peut les faire approcher davantage de la concision, de l'absence complète de signification, de la propriété de pouvoir être employés comme des jetons sans référence aucune aux objets qu'ils représentent ; bref de toutes les qualités caractéristiques de Va, du ô, de Vx et de Y?j de l'algèbre. Cette idée a conduit à des vues hardies sur l'accélération des progrès de In science par des moyens qui, à mon sens, n'y peuvent servir en rien, et a contribué beaucoup à cette exagération d< l'importance des signes qui n'a pas été un des moindres obstacles à l'intelligence des lois réelles des opérations intellectuelles.
En premier Heu, un système de signes que nous employon^ pour raisonner sans avoir conscience de leur significalior ne peut servir tout au plus que pour les opérations déductives. Dans les inductions directes nous ne pouvons un instant nous passer d'une image mentale distincte des phé-
nomènes, puisque toute l'opération roule sur la perception des particularités dans lesquelles ces phénomènes concordent ou difïérent. Mais, de plus, ce raisonnement au moyen de symboles n'est approprié qu'à une portion trèslimitée de nos opérations déductives elles-mêmes. Dans les raisonnements sur les nombres, les seuls principes généraux à y introduire sont ceux-ci : Des choses égales à une même choses sont égales entre elles; — Les sommes ou différences de chose égales sont égales; plus les corollaires de ces principes. Non-seulement il ne peut y avoir jamais de doute sur leur application, puisqu'ils sont vrais de toutes les grandeurs, mais encore toutes les applications dont ils sont susceptibles peuvent être soumises à une formule technique; et telles sont, en effet, les règles du calcul. Mais dès que les symboles représentent autre chose que de simples nombres, seraient-ce même des lignes droites ou courbes, il faut appliquer les théorèmes de la géométrie, qui ne sont pas vrais de toutes les lignes sans exception, et choisir ceux qui sont vrais des lignes sur lesquelles nous raisonnons. Et comment le faire si nous n'avons pas présente l'esprit l'idée de ces lignes particulières? Puisque des vérités géométriques additionnelles peuvent être introduites à chaque pas dans le raisonnement, nous ne pouvons nous permettre un instant d'employer mécaniquement les noms (à la manière des symboles algébriques) sans y joindre une image. Ce n'est que lorsqu'on a reconnu que la solution d'une question de lignes peut être subordonnée à celle d'une question de nombres, ou (en termes techniques) quand le problème a été réduit à une équation, qu'on peut se servir de signes sans signilication et que l'esprit peut mettre de côté la nature des faits qui sont le sujet de la recherche, 'lusqu'à ce que l'équation soit établie, le langage dans lequel les mathématiciens suivent leur raisonnement ne diflére en rien de celui qu'emploient en toute autre matière les personnes qui raisonnent avec rigueur.
Je ne nie pas que tout raisonnement correct, réduit en forme syllogistique, ne soit concluant par la forme seule ;
264 DES OPÉRATIOiNS AUXILIAIRES DE L'INDUCTION.
pourvu qu'aucun des termes employés ne soit équivoque. C'est même là une des circonstances qui ont conduit quelques auteurs à penser que, si tous les noms étaient assez judicieusement formés et assez rigoureusement définis pour prévenir toute ambiguïté, ce perfectionnement du langage donnerait aux conclusions des sciences déductives la même certitude qu'à celles des mathématiques, et de plus réduirait tous les raisonnements à l'application d'une formule technique, et les rendrait logiquement concluants par un procédé purement mécanique, comme c'est incontestablement le cas en algèbre. Mais si l'on en excepte la géométrie, dont les conclusions sont déjà aussi certaines et aussi exactes que possible, il n'y a pas d'autre science que celle des nombres où la validité pratique d'un raisonnement puisse être manifeste par la considération seule de la forme de l'opération. Si l'on admet ce qui a été dit dans le Livre précédent sur la Composition des Causes, et sur le cas plus frappant encore de la substitution complète d'un ensemble de lois à un autre, on verra que la géométrie et l'algèbre sont les seules sciences dont les propositions soient catégoriquement vraies. Les propositions générales des autres sciences ne sont vraies qu'hypothétiquement, c'est-à-dire supposé qu'il n'interviendra pas de cause contre-agissante. Ainsi donc une conclusion, quelque correctement déduite qu'elle soit dans la forme de lois naturelles reconnues, n'aura qu'une certitude hypothétique. A chaque pas nous devons nous assurer qu'aucune autre loi ne s'est substituée ou ne s'est entremêlée à celles qui sont les prémisses du raisonnement. Or, comment pourrions-nous le faire en ne considérant que les mots? Nous devons non-seulement penser toujours aux phénomènes mêmes, mais encore les étudier constamment, en nous rendant compte des particularités de chaque cas auquel nous essayons d'appliquer les principes généraux.
La notation algébrique, considérée comme langage philosophique, est parfaite dans son appropriation aux sujets pour lesquels elle est communément employée, ceux où la recherche a déjà été réduite à la détermination d'un rap-
port entre des nombres. Mais, si admirable qu'elle soit pour sa fin propre, les propriétés qui la rendent telle sont si loin d'en faire le modèle idéal du langage philosophique en général,que plus le langage d'une autre branche de la science s'en rapproche, moins il est propre à remplir sa fonction spéciale. Dans tous les autres sujets, loin de chercher à empêcher par des moyens artificiels que l'attention soit distraite par la signification des signes, il faudrait souhaiter d'en trouver qui rendissent impossible de la perdre de vue un seul instant.
Dans ce but, on doit chercher, en formant le mot, à le rendre aussi significatif que possible, et, à l'aide de la dérivation et de l'analogie, à avoir conscience de tout ce qu'il signifie. A cet égard, les langues qui, comme l'allemand, forment leurs mots composés et dérivés de racines indigènes, ont un grand avantage sur celles dont les racines appartiennent à une langue étrangère ou morte, comme l'anglais, le français et l'italien ; et les plus parfaites sont celles qui les forment d'après des analogies invariables correspondant aux relations existant entre les idées à exprimer. Toutes les langues le font plus ou moins; mais spécialement l'allemand, parmi les langues européennes modernes, bien qu'il soit encore, sous ce rapport, inférieur au grec, où la relation entre le sens d'un mot dérivé et celui du mot primitif est, en général, clairement marquée par son mode de formation, sauf les mots dans la composition desquels entrent 'les prépositions, qui dans les deux langues sont souvent extrêmement irréguliers.
Mais en définitive, tout ce qu'on peut faire en formant 'es mots pour les empêcher de dégénérer en sons qui traversent l'esprit sans y laisser une idée distincte de leur sens, ^e réduit à bien peu de chose.
Lesmots, si bien formés qu'ils soient primitivement, tendent toujours, comme les monnaies, à s'effacer en passant de main n main, et la seule manière de faire reparaître l'empreinte ^'St de les remettre sous le coin, en vivant dans la contemplation habituelle des phénomènes mêmes, et pas seulement
dans raccointance familière desmols qui les expriment. Une faut pas, après s'être mis en possession de l'expression verbale des lois des phénomènes, soit par l'entremise des autres, soit par ses propres recherches, se contenter ensuite de vivre au milieu de ces formules, d'y penser exclusivement, et de les appliquer aux dilTérenls cas à mesure qu'ils se présentent, sans garder constamment sous les yeux les réalités dont ces lois ont été tirées. Sans cela, disons-nous, non-seulement on échouera toujours dans toute recherche pratique, parce qu'on appliquera les formules sans considérer, comme il le faudrait, si dans tel ou tel cas, d'autres lois ne doivent pas le> modifier ou les annuler; mais encore les formules elles-niômes perdront peu à peu tout leur sens, et à la fin on sera même incapable de reconnaître avec certitude si un cas est ou n'est pas de ceux auxquels a trait la formule.
Bref, il est aussi indispensable, dans tous les sujets étrangers aux mathématiques, de concevoir les choses concrétées et « habillées de leurs circonstances >. qu'il l'est en algèbre de détourner soigneusement son attention de toutes les particularités individuelles.
C'est (Mr cette remarque que nous terminerons nos observations sur la philosophie du langage.