DE LA CLASSIFICATION, COMME AUXILIAIRE DE L'INDUCTION
§ 1. — Ainsi que nous l'avons déjà remarqué plus d'une fois, du fait seul de donner un nom général aux choses résulte nécessairement une classification. Tout nom connotant un attribut divise, par cela même, les choses en deux classes, celles qui possèdent l'attribut et celles qui ne le possèdent pas, celles auxquelles le nom peut être appliqué et celles auxquelles il ne peut pas l'être. Et la division ainsi faite n'est pas simplement une division de toutes les choses actuellement existantes ou connues, mais de toutes celles qui
peuvent être découvertes par la suite, et même de toutes celles qu'on peut imaginer.
Sur ce genre de classification, nous n'avons rien à ajouter Il ce que nous en avons dit. La classification qui demande à être expliquée, en tani qu'o[)ération distincte de l'esprit, est tout à fait diflërente. Dans l'une, l'arrangement des objets en groupes et leur distribution entre différentes catégories sont un résultat purement accidentel de l'emploi de noms donnés aux choses dans un autre but, celui d'exprimer simplement quebiues'unes de leurs qualités; dans l'autre, larrangement et la distribution sont l'objet principal qu'on se propose, tandis que l'attribution du nom est une opération secondaire qui doit expressément se conformer à l'autre, au lieu de la régir.
La classification, ainsi considérée, est un moyen artificiel d'ordonner le mieux possible dans notre esprit les idées des objets, de faire qu'elles s'accompagnent ou se succèdent de façon à mettre à notre disposition nos connaissances déjà acquises, et à nous en faire directement acquérir d'autres. Le problème général de la classification peut, à ce point de vue, être énoncé comme il suit : faire que les choses se présentent à la pensée dans des groupes formés et disposés de la manière la plus propre à réveiller le souvenir ou à amener ia découverte de leurs lois.
La classification ainsi considérée diffère de la classification 'étendue au sens large du mot, en ce qu'elle porte exclusivement sur les choses réelles, et non sur celles qu'on peut imaginer, son but étant la coordination régulière dans la pensée des choses seules dont nous avons actuellement occasion d'étudier les propriétés. Mais, d'un autre côté, elle embrasse tous les objets réellement existants. Nous ne pouvons constituer une classe quelconque qu'en partant d'une division générale de la nature entière. Nous ne pouvons •léterminer le groupe dans. lequel un objet doit être placé, sans prendre en considération toutes les variétés d'objets existantes, toutes celles au moins qui ont quelque affinité avec ce groupe. Aucune famille de plantes ou d'animaux n'aurait
pu être rationnellement constituée autrement que comme partie d'un arrangement systématique de toutes les plantes ou de tous les animaux; et un arrangement général de ce genre n'aurait pu s'exécuter, si l'on n'avait déterminé d'abord la place exacte des plantes et des animaux dans une division générale de la nature.
§2.-11 n'y a pas dans les objets de propriété qui ne puisse à volonté être prise pour base d'une classification, d'un groupement mental de ces objets, et dans les premiers essais, il est vraisemblable que nous choisirons à cette fin des propriétés simples, faciles à concevoir, et susceptibles d'être perçues à première vue, sans travail préalable de Tesprit. Ainsi la classification des plantes de Tournefort reposait sur la forme et les divisions de la corolle ; et celle qu'on appelle communément Linnéenne (quoique Linnée en ait aussi suggéré une autre plus scientilique) était fondée principalement sur le nombre des étamines et des pistils.
Mais ces classifications, qui se recommandent tout d'abord par la facilité qu'elles donnent de reconnaître à quelle classe appartient un individu, sont rarement bien appropriées au but du genre de classification que nous examinons en ce moment. L'arrangement de Linnée est propre à nous faire penser à la fois à tous les genres de plantes qui possèdent le même nombre d'étamines et de pistils, mais cette vue d'ensemble est de peu d'usage, puisqu'il y a rarement à affirmer un attribut commun des plantes qui ont un nombre donné d'étamines et de pistils. Si les plantes de la classe Pentandrie de l'ordre Monogynie concordaient en quelques autres propriétés, l'habitude de penser à ces plantes et d'en parler sous une dénomination commune servirait à nous rappeler toutes ces propriétés communes reconnues, et nous mettrait sur la voie d'en découvrir d'autres. Mais comme il n'en est pas ainsi, la seule utilité, pour les opérations de l'esprit, de la classification de Linnée est de fixer le souvenir, plus exact que nous ne Taurions sans cela, du nombre précis d'étamines et de
pistils existant dans chaque espèce de plantes. Or, comme cette propriété est de peu d'importance et d'un faible intérêt, il importe peu d'en avoir un souvenir particulièrement exact ; et comme l'habitude de penser à ces plantes dans ces groupes nous empêche de les rapporter mentalement à des groupes qui ont un grand nombre de propriétés communes, l'effet d'une pareille classification sur la pensée quand on s'y attache systématiquement, ne peut qu'être nuisible.
Le but d'une classification scientifique est mieux rempli quand les groupes entre lesquels les objets sont répartis donnent heu à des propositions générales à la fois et plus nombreuses et plus importantes que ne le feraient d'autres groupes formés des mêmes objets. Ainsi donc, les propriétés servant de base à la classification doivent, autant que possible, être celles qui sont les causes ou, du moins les marques sûres de beaucoup d'autres propriétés Les causes sont préférables, parce que ce sont les plus sûres et les plus directes des marques, et aussi les propriétés sur lesquelles notre attention doit ordinairement s'attacher le plus fortement. Mais malheureusement la propriété dont dépendent les principales particularités d'une classe est rarement propre à en être le diagnostic. Aussi, au lieu de la cause même, on est généralement obligé de choisir quelques-uns de ses effets les plus saillants, comme marques et les autres effets et de la cause.
Une classification ainsi formée est proprement scientifilue ou philosophique, et on la dit Naturelle par opposition tux classifications ou arrangements techniques ou artificiels. L'expression de Classification Naturelle semble plus particulièrement appropriée aux arrangements qui, dans îs groupes qu'ils forment, correspondent aux tendances spontanées de l'esprit, en réunissant les objets qui se ressemblent le plus dans leur aspect général, à l'inverse de ces systèmes techniques qui,' distribuant les choses d'après leur concordance en quelque particularité arbitrairement Choisie, amènent souvent dans le même groupe des objets
qui ne se ressemblent nullement par l'ensemble de leurs propriétés, et dans des groupes différents et très-distincts des objets qui ont entre eux la plus étroite ressemblance. L'un des titres les plus solides d'une classification à être appelée scientifique, c'est d'être en ce sens aussi une classificalion iNaturelle, car le caractère scientifique résulte du nombre et de l'importance des propriétés qu'on peut affirmer de tous les objets compris dans un groupe, et les propriétés qui donnent aux choses leur aspect général sont importantes, ne fut-ce qu'à ce point de vue, et, dans la plupart des cas, nombreuses. Mais, tout en étant une iorle recommandation, cette circonstance n'est pas une condition sine qiw non; car les propriétés les plus saillantes peuvent être insignifiantes, comparées à d'autres moins apparentes.
J'ai entendu signaler comme une grande absurdité de la classification de Linnée, qu'elle place (ce qui, soit dit en passant, est inexact) la violette à côté du chêne. Il est du moins certain qu'elle rompt des affinités naturelles, et qu'elle réunit des choses aussi dissemblables que le chêne et la violette. Mais la différence, en apparence si grande, qui fait de la juxtaposition de ces deux végétaux un si frappant exemple de mauvais arranc^ement, dépend principalement, pour les yeux de tout le monde, de la dimension et de la texture. Or, si nous voulions adopter la classification la moins exposée au danger de pareils rapprochements, nous en reviendrions à la division surannée des végétaux en arbres, arbrisseaux et herbes; division qui est, sans doute, d'une importanre majeure, au simple aspect général, mais qui (comparée même à une distinction aussi délicate et aussi peu apparente que celle des dicotylédones et monocotylédones) correspond ' à un si petit nombre de différences dans les autres propriétés des plantes, qu'une classification à laquelle elle servirait de base serait (sans parler de l'indétermination des lignes de démarcation) aussi complètement artificielle et technique
que celle de Linnée. ^ i 1
Les groupes naturels doivent donc souvent être établie
non d'après les propriétés manifestes des choses, maïf
d'après des propriétés non ostensibles quand elles sont plus importantes. Mais, dansées cas, il faut nécessairement quelque autre propriété ou ensemble de propriétés, plus iacile a reconnaître, coexistant avec celles sur lesquelles la classification est réellement fondée et pouvant être prises comme des marques de celles-ci. Un arrangement naturel des animaux, par exemple, doit avoir pour base principale la structure interne, mais (comme on Ta justement remarqué) il serait absurde de ne pouvoir déterminer le genre et l'espèce d un animal qu'après l'avoir tué. A ce point de vue, la prélerence entre toutes les classifications zoologiques paraît due a celle de M. de Blainville, qui est fondée sur les différenées des téguments extérieurs, différences qui correspondent, beaucoup plus exactement qu'on ne pourrait le supposer, aux variétés réellement importantes, tant dans les autres parties de l'organisation que dans les mœurs et la vie des animaux.
Ceci montre avec la dernière évidence combien doit être .^tendue la connaissance des propriétés des objets pour pouvoir en faire une bonne classification. Et, comme un des avantapes d'une classification est, en attirant l'attention sur les propriétés qui lui servent de base et qui, lorsque la clas- .sification est bonne, sont les marques de beaucoup d'autres, de faciliter la découverte de ces dernières, on voit comment la connaissance des choses et leur classification tendent muluellement et indéfiniment à se perfectionner l'une par 1 autre. ^
Nous venons de dire que la classification des objets devait être établie d'après celles de leurs propriétés qui indiquent non pas seulement les plus nombreuses, mais aussi les plus importantes particularités. Que faut-il entendre par cette importance? Elle est relative au but particulier qu'on a en vue ; les mêmes objets peuvent, par conséquent, admettre i'Iusieurs classifications différentes également bonnes Chaque science ou art classe les choses d'après les propriétés qui sont spécialement de son ressort, ou dont il lui faut tenir compte pour atteindre son but pratique particulier
Un fermier ne divise pas les plantes, comme un botaniste, en dicotylédones et monocotylédones, mais en plantes utiles et en mauvaises herbes. Un géologue divise les fossiles, non pas, à la manière du zoologiste, en familles correspondant à celles des espèces vivantes, mais en fossiles des époques secondaire ou tertiaire, au-dessus ou au-dessous de la houille, etc. Les baleines seront ou ne seront pas des poissons, selon le but qu'on se propose dans leur étude. « S'il s'agit de la structure interne et de la physiologie de l'animal, on ne les appellera pas des poissons, car à cet égard elles s'éloignent beaucoup de cette classe ; elles ont le sang chaud, font leurs petits et les allaitent comme les quadrupèdes. Mais cela ne nous empêchera pas de parler de h pêche de la baleine, et d'appeler ces animaux des poissons dans toutes les circonstances relatives à celte pêche; car tout s'y rapporte à cet animal en tant qu'il vit dans l'eau, et qu'on le prend à peu près de la même manière que les autres poissons. L'allégation de l'individu qui, en justice, prétendrait que les lois qui font mention du poisson ne s'appliquent pas aux baleines serait rejetée par un juge intelUgent (1). »
Ces diverses classifications sont toutes bonnes pour l'objet spécial, scientifique ou pratique, en vue duquel elles sont établies. Mais lorsque nous étudions les objets, non dans un intérêt pratique spécial, mais pour étendre nos connaissances sur l'ensemble de leurs propriétés et de leurs rapports, les attributs les plus importants seront ceux qui contribuent le plus, soit par eux-mêmes, soit par leurs effets, à rendre des choses semblables l'une à l'autre et dissemblables à toutes les autres choses; ceux qui donnent à la classe qui en est formée l'individualité la plus marquée ; qui tiennent, pour ainsi dire, le plus de place dans les objets, et qui feraient le plus d'impression sur un spectateur instruit de toutes leurs propriétés sans s'intéresser spécialement à aucune. Les classes ainsi formées sont par excellence celles qu'on peut appeler des groupes naturels.
(1) Novum organum renovatum^ p. 286, 287.
§3 - Au sujet de ces groupes, le docteur Whewpll . une théorie fondée sur une importante vérité, quTa ex"/ mee et expliquée très-heureusement à certain ég ds m i^ non a ce qu'il me semble, sans quelque mélnT; doreur. Il convient, par ces deux raisons, de donner l'PxnnL Je sa doctrine dans les termes mêmes Jont il s' t s rT
« Les groupes naturels (1) sont donnés par un Tvue et non par une Définition. . Cette considéra expS^^^
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^i étranges et si peu logiques à ceux qui n'imadnenf n.c que ces descriptions aient un fondement de conS ^1"
rarement dresses, et les stigmates ordinairement simples quel usage, demandera-t-on, peuvent être des £.*
.'our distinguer 1 espèce, mais pour décrire Ja famille et [ue les rapports des ovules et des stigmates de T^Z ont mieux connus par cet énoncé général. On peut aTe la
aemeobservationàl'égarddesAnoLliesdechaque^^^^^^^^^^ R sont SI fréquentes que M. Lindley, dans son ZTZïon 'ujueme naturel de botanique^ consacre pour chaque ;mille un article aux c< Anomalies. . Ainsi, l'un des carac ;res des Rosacées est qu'elles ont des feuilles TsuZ^e al ernes, et que YaWrunen est oMltéré; et pourtant Tan £
tr'en'at '""^ '^ T '^"^"^^' ^-'^^>lossora ! entes et 1 albumen existe dans un autre, la Neillia. Cela
ÏÏr; "n"' r? '"^" ^" '"^'^ l'imperfection du
aractere artihciel (ou diagnostique, comme l'appelle
•^1. Lindley); il correspond trés-approximativement. Lis
as complètement au groupe naturel. Aussi, dans certains
Se'ecalT^^^^^^ '" ''^'''^' ''' ^^^"^^^^--^ -"e » Ces classes définies par des caractères qu'on ne peut
(') fiist. des i(L se, II, 120-122.