‹ Système de logique déductive et inductive [microform]; exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifiqueChapitre 115 sur 146 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

S 1 - C'est une maxime des scolastiques que « Contrariorum eadem est scientia » . Nous ne savons réellement pas ce qu'est une chose, à moins de savoir aussi ce qu est son contraire. Conformément à cette maxime, une partie con.i dérable de la plupart des traités de Logique est consacrée aux Sophismes ; et cet usage est trop bon à suivre pour qu i nous soit permis de nous en départir. La philosophie du Raisonnement doit, pour être complète, comprendre la théorie du mal raisonner comme celle du bien raisonnei.

Nous avons essayé de poser les principes au moyen desquels la validité de toute preuve peut être assurée et par lesquels peuvent être déterminées d'avance la nature et la somme d'évidence indispensablement requise pour établir une conclusion donnée. Si ces principes étaient suivis, le nombre et l'importance des vérités assurées seraient sans doute toujours plus ou moins limités par les occasions, ou par le génie, l'habileté, la patience des investigateurs, mais, du moins. Terreur ne serait pas embrassée à la place de la vérité. Mais l'expérience générale du genre humain témoigne que les hommes sont fort loin même de cette espèce de perfection négative dans l'emploi de leur faculté raisonnante.

Dans la conduite de la vie, dans les affaires pratiques, les fausses conclusions, les mauvaises interprétations de l'expérience sont, à moins d'une longue et forte culture de la pensée, absolument inévitables; et chez la plupart des hommes, si cultivés qu'ils puissent être, ces inférerices erronnées, produisant des erreurs de conduite correspondantes, sont déplorablement fréquentes. Même dans les spéculations auxquelles des intelligences supérieures se sont systématiquement adonnées, et à l'égard desquelles l'esprit collectif du monde scientifique est toujours à portée d'aider les efforts et de corriger les aberrations des individus, ce n'est que dans les sciences les plus perfectionnées, dans celles dont l'objet est le moins compliqué, qu'on est, généralement parlant, parvenu enfin à en expulser les opinions non fondées sur des inductions exactes. Dans les recherches relatives aux phénomènes de la nature plus complexes, et spécialement dans celles qui ont pour objet l'homme, soit comme être pensant, moral, social, soit même comme être physique, la diversité des opinions en crédit parmi les personnes instruites et l'égale confiance avec laquelle les partisans des manières de penser les plus opposées s'attachent à leurs solutions respectives prouvent, non-seulement qu'en ces matières on n'a pas généralement adopté les bonnes méthodes de philosopher, mais qu'on suit les mauvaises;

que oénéralement, les investigateurs n'ont pas seulement manqué la vérité, mais ont souvent embrassé positivement Terreur- que même la portion la plus cultivée de Tespece humaine n'a pas encore appris à s'abstenir de tirer des

conclusions sans preuve.

L'unique sauvegarde des mauvais raisonnements est 1 habitude de bien raisonner, la familiarisation avec les principes du raisonnement exact, et l'application pratique de ces principes. 11 n'est pas, cependant, sans importance d'examiner quels sont les modes les plus ordinaires du mal raisonner; par (luelles apparences l'esprit est le plus aisément détourné de l'observation des vrais principes d'induetion- de voir, en somme, quelles sont les plus communes et les plus dangereuses variétés de Preuve Apparente qui engendrent des opinions dénuées de preuve réellement concluante.

Le catalogue des diverses espèces de ces Preuves apparentes, nui ne sont pas, en réalité, des preuves, est une énumérâlion des Sophismes. Omettre cette énumcraliou serait dans cet ouvrage une lacune sur un point essentiel. Et tandis que les auteurs qui ne comprennent dans leur théorie du raisonnement que la forme syllogistique se bornent, conformément à cette limitation, à l'examen de^ sophismes inhérents à ce mode du procédé d'investigation, nous qui voulons traiter du procédé tout entier, nous devons ajouter aux instructions nécessaires pour li faire bien exécuter l'indication des précautions à prenJn pour ne pas l'exécuter mal dans une quelconque de se^ parties ; soit qu'il pèche du côté expérimental ou du cote rationnel, soit que le raisonnement et l'induction fassent ensemble défaut.

§ 2. — En considérant les sources des fausses conclusions, il importe aussi de noter les erreurs provenant, non d'une mauvaise méthode, ni même de l'ignorance de la bonne, mais des fautes qu'on peut accidentellement commettre, par précipitation ou inattention, dans l'application

des vrais principes inductifs. Ces sortes d'erreurs, comme celles qu'on peut faire en comptant une somme, ne réclament ni une analyse ni une classilication philosophiques ; la théorie ne peut en rien indiquer les moyens de les éviter. Il s'agit ici, non de la simple inhabileté dans l'exécution de l'opération (dont les seuls remèdes sont une attention plus soutenue et une pratique assidue), mais des modes radicalement fautifs de son emploi; des conditions sous lesquelles l'esprit se persuade qu'il a des raisons suffisantes d'établir une conclusion qu'il n'a pas obtenue par quelque méthode d'induction légitime, et qu'il n'a même pas, soit par inattention, soit par trop de hâte, essayé de valider par ces méthodes.

§ 3. — Une autre branche de ce qu'on pourrait appeler la Philosophie de l'Erreur doit être ici mentionnée, quoique uniquement pour l'exclure de notre examen. Les sources d'erreur sont de deux sortes, intellectuelles et morales. Ces dernières ne rentrent pas dans le sujet de cet ouvrage. Elles peuvent être rapportées à deux classes principales : l'Indifférence pour l'acciuisition de la Vérité et les Inclinations, dont la plus commune est celle qui nous fait abonder dans le sens de nos désirs, quoique nous soyons presque autant portés à accueillir indûment une conclusion désagréable qu'une agréable, si elle est de nature à mettre en branle quelque passion forte. Les personnes d'un caractère craintif et timide sont les plus disposées à croire les choses les plus propres à les alarmer. C'est même une loi psychologique, déduisible des lois les plus générales de la constitution morale de l'homme, qu'une forte passion nous rend crédules à l'égard de l'existence des objets capables de l'exciter.

Mais les causes morales des opinions, quoique les plus puissantes de toutes chez la plupart des hommes, ne sont que des causes éloignées; elles n'agissent pas directement, mais par l'intermédiaire des causes intellectuelles, avec lesquelles elles sont dans le même rapport qu'en médecine

les causes dites prédisposantes avec les causes excitantes, L'Indifférence pour la vérité ne peut pas, par elle-même, produire une fausse croyance; elle agit en empêchant l'esprit de rassembler les preuves appropriées ou de les soumettre au critère d'une induction rigoureuse; ce qui le laisse sans défense contre l'influence des raisons apparentes qui se présentent spontanément ou que peut suggérer le moindre effort intellectuel. L'Inclination n'est pas davantage une source directe de mauvais raisonnements. On ne croit pas aune proposition par cela seul qu'on voudrait ou qu'on ne voudrait pas y croire. L'inclination la plus violente à trouver vraie une chose ne rendrait pas l'esprit le plus faible capable de la croire en l'absence absolue de toute raison, d'une preuve quelconque, au moins apparente. Elle influe indirectement en lui présentant les motifs de croire sous un aspect incomplet ou diflbrme ; elle le détourne de l'ennuyeux travail de l'induction rigoureuse, lorsqu'il soupçonne que le résultat pourra être désagréable, et dans la recherche telle quelle qu'il entreprend, elle lui fait appliquer ce qui dépend dans une certaine mesure de sa volonté, son attention, d'une manière partiale, la tournant de préférence du côté des faits qui semblent favorables à la conclusion désirée et l'éloignant des faits contraires. Elle agit aussi en l'induisant à chercher avec ardeur des raisons, ou des semblants de raisons, pour confirmer ou infirmer les opinions favorables ou contraires à ses intérêts ou à ses sentiments ; et lorsque ces intérêts et ces sentiments sont communs à un grand nombre de personnes, des raisons qui ne seraient pas écoutées un instant si la conclusion n'avait rien de plus fort à alléguer en sa faveur sont acceptées et ont cours. La partiahté, naturelle ou acquise, met en honneur des théories philosophiques dont la seule recommandation est de fournir des prémisses à des doctrines de prédilection ou de justifier des sentiments favoris ; et lorsque une de ces théories est discréditée au point de ne plus pouvoir remplir cet office, il y en a toujours une autre toute prête pour la remplacer. Lorsque cette propension s'exerce

en faveur d'une opinion ou d'un sentiment très-répandus, elle est souvent décorée d'une épithéte honorifique, et l'habitude contraire de subordonner toujours le jugement à l'évidence est stigmatisée des noms odieux de sce'pticisme, d'immoralité, de froideur et de dureté de cœur, et autres semblables, suivant la nature du cas. Cependant, bien que les opinions de la généralité des hommes aient, quand elles ne dépendent pas de la simple habitude, leur racine dans les inclinations beaucoup plus que dans fentendement, il faut nécessairement, pour que le penchant triomphe, qu'il fausse d'abord l'intelligence. Toute conclusion erronée, bien que provenant de causes morales, implique le fait intellectuel de l'admission comme suftîsantes de preuves insuffisantes; et celui qui serait en garde contre toutes les espèces de preuves non concluantes ne serait pas en danger d'être induit en erreur par une inclination, même la plus forte. 11 y a des esprits si puissamment armés du côté intellectuel, qu'ils ne pourraient pas fermer eux-mêmes leurs yeux à la lumière de la vérité, quelque envie qu'ils en eussent réellement ; ils ne pourraient pas, malgré tout le désir possible, se payer de mauvaises" raisons et les prendre pour bonnes. Si la sophistiquerie de l'esprit était rendue impossible, celle des sentiments, n'ayant plus d'instrument pour agir, serait réduite à Fimpuissance. En conséquence, une classification de toutes les choses qui , n'étant pas des preuves, sont susceptibles d'être prises pour telles par l'entendement, comprendra toutes les erreurs de jugement provenant de causes morales, à l'exclusion seulement des erreurs de pratique commises malgré une connaissance meilleure.

Ainsi donc, l'examen des diverses espèces d'évidence purement apparente, de preuves concluantes en apparence, mais non en réalité, sera l'objet de la partie de notre recherche dans laquelle ' nous allons maintenant entrer.

Le sujet n'est pas réfractaire à une classitication et à des déterminations générales. A la vérité, les choses qui ne peuvent pas servir à prouver une conclusion donnée sont infinies, et celte propriété négative , n'étant liée à aucune propriété

positive, ne peut pas fournir de base à une classification réelle. Mais les choses qui, n'étant pas des preuves, sont susceptibles d'être prises pour telles, admettent une classiiication fondée sur la propriété qu'elles ont de simuler la preuve. On peut les classer en prenant, à volonté, pour principe, soit la cause qui les fait paraître des preuves, quoiqu'elles n'en soient pas, soit l'espèce particulière d'évidence qu'elles simulent. La Classification des Sophismes que nous essayerons de faire dans le chapitre suivant est fondée sur ces deux considérations à la fois.

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