‹ Système de logique déductive et inductive [microform]; exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifiqueChapitre 116 sur 146 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

§ i. — En essayant d'établir quelques distinctions générales entre les diverses espèces de conclusions sophistiques, nous nous proposons toute autre chose que ce qu'ont voulu plusieurs penseurs éminents, qui ont donné, sous le titre de Sophismes Politiques et autres, la simple énumération d'un certain nombre d'opinions erronées, de propositions fausses d'un usage fréquent, de loci communes de mauvais raisonnements sur un sujet particulier. La Logique n'a pas à s'occuper des opinions en elles-mêmes, mais seulement de la manière dont elles s'établissent dans les esprits. La question n'est pas de rechercher quels faits ont été, dans un temps ou dans un autre, pris à tort pour des preuves de certains autres faits, mais de déterminer quelle est dans les faits la circonstance qui donna lieu à cette méprise.

Lorsqu'un fait est faussement supposé être la preuve ou la marque d'un autre fait, cette erreur doit avoir une cause; il faut que le fait supposé probant soit lié de quelque manière, qu'il soit dans un rapport particulier avec le fait dont il est censé la preuve, sans quoi il ne serait pas considéré sous cet aspect. Ce rapport peut être suggéré par la simple vue des deux faits placés côte à côte, ou être le résultat d'une opéra-

lion mentale qui aurait déjVi par avance établi une liaison entre eux. En définitive, il doit y avoir enlro eux quoique relation particulière, car un fait qui peut, fùi-ce par l'aberration la plus folle, être pris pour la preuve d'un autre fait .loit être dans une position spéciale à l'égard de ce fait • et SI cette position spéciale pouvait être précisée et définie ' on connaîtrait par là l'origine de l'erreur. '

Un fait ne peut être considéré comme la preuve d'un autre a moins de supposer que les deux faits sont toujours ou \l plus souvent joints ensemble. Si nous croyonsque A est l'indice de B, si en voyant A nous sommes portés à en conclure B, c'est parce que nous croyons que partout où A est, B existe toujours ou presque toujours, soit comme antécédent, soit comme conséquent, soit comme concomitant. Si en voyant \ nous sommes portés à ne pas attendre B, si nous crovons que A est une marque de l'absence de B, c'est parce que nous croyons que là ou est A, B ne se rencontre jamais ou du inoms, que rarement. Bref, les conclusions fausses, aussi l)ien que les conclusions justes, ont un rapport invariable à une formule générale, explicitement ou impHcitement entendue. Lorsqu'on infère d'un fait un autre fait qui en réalité ne suit pas du premier, on a admis ou dû, pour être conséquent, admettre quelque proposition générale mal fondée relative à la conjonction des deux phénomènes.

Ainsi donc à chaque particularité des fails ou de la manière ilont on les considère qui nous porte à croire qu'ils sont habituellement joints quand ils ne le sont pas, ou qu'ils ne le sont pas quand ils le sont en réalité, correspond une espèce particuhère de Sophisme; et l'énumération des Sophismes consistera dans la spécification de ces propriétés des faits et des modes d'appréciation qui donnent naissance à cette erreur.

§ 2. — La liaison ou l'incompatibilité supposée de deux laits peut être établie comme conclusion dérivée d'une preuve (c'est-à-dire comme conséquence d'une ou de plusieurs autres propositions), ou admise sans ce fondement, admise,

comme on dit, en vertu de son évidence intrinsèque, comme évidente de soi, comme vérité axiomatique. Ceci fournit la première grande division des sophismes, en Sophismes d'Inférence et Sophismes de simple Inspection. Dans cette dernière classe doivent être compris, non-seulement les cas où une proposition est jugée et tenue pour vraie absolument sans aucune preuve extrinsèque, soit expérimentale, soit de raisonnement, mais encore les cas beaucoup plus nombreux dans lesquels la simple inspection établit tout d'abord une présomption en sa faveur, présomption qui ne suffît pas pour déterminer la croyance, mais qui suffît pour faire négliger les principes stricts de l'induction et prédisposer l'esprit à croire sur des raisons qui ne paraîtraient pas valables si cette présomption n'existait pas. Cette classe, embrassant l'ensemble de ce qu'on pei^ appeler les Préjugés Naturels, et que j'appellerai indifféremment Sophismes de Simple Inspection ou Sophismes à priori, figurera en tête de notre Hste.

Les Sophismes d'Inférence ou fausses conclusions tirées de preuves supposées pourraient être subdivisés suivant la nature de la preuve apparente dont les conclusions sont tirées, ou (ce qui revient au même) suivant l'espèce particulière d'argument valide que le sophisme simule. Mais il y a d'abord à faire une distinction, qui ne se rapporte à aucune des catégories de bons raisonnements et se fonde sur la nature des mauvais. Nous pouvons connaître exaclement en quoi consistent nos preuves, et pourtant en tirer une conclusion fausse; nous pouvons avoir une claire vue de nos prémisses, des points de fait ou des principes généraux sur lesquels porte notre conclusion, et cependant cette conclusion peut être fausse, soit parce que les prémisses le sont, soit parce qu'on en a inféré ce qu'elles ne peuvent pas garantir. Mais un cas peut-être plus fréquent encore est celui où l'erreur provient de ce qu'on ne conçoit pas les prémisses avec assez de netteté, c'est-à-dire (comme on l'a vu dans le livre précédent) (1) de fixité, notre conception de la

. (1) Suprà, p. 204.

preuve se trouvant, quand nous l'appliquons, autre qu'elle n'était quand nous l'avons formée ou admise, ou en substituant par inadvertance, et en général inconsciemment, à mesure que nous avançons, d'autres prémisses à celles primitivement posées, ou une autre conclusion à celle que nous voulions d'abord prouver. De là une classe de Sophismes qui peuvent justement être appelés Sophismes de Confusion, lesquels comprennent, entre autres, tous ceux qui ont leur source dans le langage, soit par le vague ou l'ambiguïté des termes, soit par les associations d'idées que les termes peuvent accidentellement faire naître.

Lorsque le sophisme n'appartient pas à cette dernière catégorie, c'est-à-dire lorsque la proposition admise et la preuve sur laquelle elle est admise sont nettement conçues et exprimées sans ambiguïté, il y a à faire deux doubles divisions donnant lieu à quatre classes de sophismes. La Preuve Apparente peut consister, ou en des faits particuliers, ou en des généralisations antérieures, c'est-à-dire, en d'autres termes, que le procédé peut simuler ou l'Induction simple ou la Déduction. De plus, la preuve (faits particuhers ou propositions générales) peut, ou être fausse en elle-même, ou, tout en étant vraie, ne pas justifier la conclusion qu'elle devait garantir. Ceci nous donne d'abord les Sophismes d'Induction et les Sophismes de Déduction, et ensuite une subdivision de chacune de ces classes, suivant que la preuve supposée est fausse, ou vraie, mais non concluante.

Les Sophismes d'Induction, dans les cas où les faits sur lesquels se fonde l'Induction sont faux, peuvent être appelés sophismes d'Observation. Ce terme n'est pas rigoureusement exact, ou, pour mieux dire, il ne s'applique pas à la classe entière des sophismes que je veux lui faire désigner. L'induction n'est pas toujours établie sur des faits immédialenient observés; elle l'est souvent sur des faits inférés, et quand ces derniers sont faux, l'erreur peut n'être pas, dans la rigueur du terme, une mauvaise observation, mais une mauvaise inférence. Il conviendra, cependant, de ne faire qu'une seule classe de toutes les inductions dont le défaut

consiste dans une insuffisante constatation des faits sur lesquels la théorie est fondée, que Terreur provienne d'une mauvaise observation ou d'un simple manque d'observation, et que l'observation pèche directement ou indirectement par l'intermédiaire de faits qui ne prouvent pas ce qu'ils sont supposés prouver. En l'absence d'un terme tout à fait propre à désigner la constatation, n'importe par quelles voies, des faits sur lesquels une induction est établie, j'adopterai à tout hasard, pour cette classe de sophismes, en l'exphquant comme je viens de le faire, le titre de Sophismes d'Observation.

LesautresSophismesd'Induction,danslesquelsles faits sont

exacts, mais ne garantissent pas la conclusion, seront convenablement appelés Sophismes de Généralisation ; et ceux-ci encore se subdivisent en différentes classes ou groupes naturels, dont quelques-uns seront indiqués en leur lieu.

Quant aux Sophismes de Déduction, à ces modes de raisonnement vicieux dans loscjucls hs prémisses sont, en tout ou en partie, des propositions générales et l'argument une opération syllogislique, on peut les diviser aussi en deux classes semblables aux précédentes, à savoir : ceux qui procèdent de prémisses fausses et ceux dont les prémisses, quoique vraies, ne supportent pas la conclusion. Mais de ces deux espèces, la première doit nécessairement rentrer dans quelqu'une des divisions ci-dessus indiquées. L'erreur, en efict, doit résider, soit dans les prémisses consistant en propositions générales, soit en celles qui énoncent des fails individuels. Dans le premier cas, c'est un Sophisme d'induction de l'une ou de l'autre espèce; dans le second cas, c'est un Sophisme d'Observation; à moins que, dans les deux cas, lu prémisse fausse ait été supposée sur la simple inspection, et alors c'est un sophisme a priori. Enfin, la conception des prémisses d'une espèce ou d'une autre peut n'avoir pas él'' assez distincte pour donner une idée claire des moyens par lesquels elles ont été obtenues (comme c'est le cas du raisonnement en cercle), et alors c'est le sophisme par Confusion.

RUSSIFICATION DES SDPHISMFS -iar

Il ne reste donc plus, pour composer la classe des sophismes ayant proprement leur siège dans la déduction que ceux où les prémisses de l'argument ne garantissent pas' la conclusion, c'est-à-dire, en somme, les cas divers d'argumentation vicieuse contre lesquels nous prémunissent les règles du syllogisme. Nous appellerons ces derniers les sophismes de Raisonnement.

Nous avons ainsi cinq classes distinctes de sophismes n„i peuvent être distribués comme dans le tableau suivant :

/(le simple inspeclioii

Sophismes'

ti'lnftîrence

^. Sopli. à iiriori.

i2. Soph. d'Observation.

f Sophismes (/i.Sopli. ,1e r.aison- V Deduclifs ( nemenl.

de preuve non-dis- | 5. Soph. de Conf,,-

lirictement conçue. ( sj^n,

.§ 3. - Il ne faudrait pas croire, cependant, que le^ erreurs se rapportent toujours si directement et si clairement à l'une de ces classes qu'elles ne puissent aussi être rapportées à quelque autre. Les mauvais Raisonnements n admettent pas des divisions aussi nettes que les bon'; Un argument complètement développé, avec tous ses pas distinclement marqués, et dans des termes non-susceptibles de lausse mlerprélalion, peut, s'il est fautif, rentrer indiiïéremiiiont dans quelqu'un de ces cinq modes, ou en réalité des 'inatre premiers, puisque, dans cette supposition, le cinquième disparaîtrait, liais naturellement les mauvais raisonnements ne s'énoncent pas avec cette clarté et celte précision. Lorsqu'un sophiste, se trompant lui-même ou voulant li'omper les autres, peut être contraint à présenter son mauvais argument en celte forme régulière et précise il n'est pas besoin, dans la plupart des cas, qu'il en poursuive 1 exposition.

Partout, excepté dans l'école, on supprime quelques chaînons dans les raisonnements, et cette suppression a lieu,

(ï fortiori lorsque rargumentateur a l'intention de tromper ou qu'il est un Raisonneur incapable ou novice, peu habitué à contrôler la marche de sa pensée ; et c'est dans ces pas du raisonnement, faits obscurément presque ou tout à fait sans conscience, que l'erreur se tapit le plus souvent. Pour déceler le sophisme, il faudrait formuler la proposition tacitement supposée, mais il est plus que probable que le raisonneur ne s'est pas bien rendu compte lui-même de ce qu'il avançait ; et c'est alors à l'adversaire à juger lui-même quelle est la prémisse supprimée qui supporterait la conclusion (s'il ne parvient pas à la lui arracher par l'interrogation socratique). De là, comme dit l'archevêque Whately, « c'est souvent une question douteuse ou plutôt une affaire de choix arbitraire de savoir, non- seulement à quel genre de sophisme, mais même à quelle espèce, un sophisme donné appartient; car, puisque dans tout Raisonnement il y a d'ordinaire uno prémisse supprimée, il arrive souvent, quand l'argument est sophistique, que l'auditeur est placé dans l'alternative d'avoir à suppléer ou une prémisse qui 7i'est pas vraie ou une qui ?îe prouve pas la conclusion. Si, par exemple, quelqu'un discourant sur la misère du pays en conclut que le gouvernement est tyranni(|ue, on doit penser qu'il suppose ou bien que a tout pays malheureux est soumis à une tyrannie » ; ce qui est évidemment faux, ou bien que « tout pays soumis à une tyrannie est malheureux » ; ce qui, quoique vrai, ne prouve rien, le moyen terme n'étant pas pris distributivement. Le premier de ces sophismes appartiendrait, dans notre classification, aux sophismes de Généralisation, le second à ceux de Raisonnement. « Qu'a donc donné à entendre ce raisonneur? Évidemment (s'il s'est entendu luimême) ce que chacun de ses auditeurs préférera. Quelquesuns acquiesceront à la prémisse fausse ; les autres au mauvais syllogisme. »

Presque tous les sophismes, donc, pourraient à la rigueur être rangés dans notre cinquième classe, celle des Sophismes par Confusion. Il est rare qu'un sophisme appartienne exclusivement à l'une des autres classes. On peut dire seule-

ment que si tous les chaînons requis pour rendre Fargument vahde étaient rétablis, il serait un sophisme de telîe ou telle classe, ou tout au plus que la conclusion doit r^l '^'Ï^?: résulter d'un sophisme de telle et telle JZ, A nsi d 1 exemple Cite ci-dessus, l'erreur gît probablement dans un sophisme de généralisation, consistant à prendre

d un effet a une seule de ses causes possibles, tandis qu'il y en a d autres qui auraient pu tout aussi bien le produire

Cependant, bien que les cinq classes rentrent les unes dans les autres et qu'une erreur particulière semble pouvoir être arbitrairement rattachée à celle-ci ou à celle-là Il n en est pas moins très-utile de les distinguer. Il sera convenable de mettre à part, à titre de Sophismes par Gonlusion, ceux dans lesquels la confusion est le caractère le plus apparent, et où la seule cause assignable de l'erreur est qu on n'a pas su bien poser la question, ou que la preuve n a pas ete bien déterminée et précisée. Dans les autres quatre classes, je comprendrai, non-seulement les cas dans lesquels la preuve étant clairement entendue et prise pour ce qu'elle est on en tire cependant une conclusion fausse mais aussi ceux où, bien qu'il y ait confusion, l'erreur ne provient pas uniquement de la confusion, mais en même emps de quelque ombre le fondement fourni par la nature de la preuve. En distribuant dans les quatre classes ces cas de confusion partielle, je supposerai, lorsqu'il y aura quelque doute sur le siège précis du sophisme, qu'il réside dans a partie du Raisonnement où, d'après la nature au cas et d après les tendances habituelles de l'esprit une erreur pourrait, avec le plus de probabilité, se glisser'

Apres ces observations, nous allons procéder; sans autre préambule, a 1 examen des cinq classes dans leur ordre

DES SOPIHSMKS.

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