SOPHISMES DE SIMPLE INSPECTION, OU SOPHISMES A PRIORI
8 1. — Les erreurs dont nous allons nous occuper d'aboal sont celles des cas où il n'y a pas proprement de conclusion tirée, la proposition (qui ne saurait dans ces cas être appelée une conclusion) étant acceptée, non comme prouvée, mais comme n'ayant pas besoin de preuve, comme vérité évidente de soi, ou du moins comme d'une si grande vraisemblance intrinsèque, que la preuve externe, bien qu'insuffisante par elle-même, suffit comme adjuvant de la présomption antérieure.
Une discussion complète et générale de ce sujet dépasserait les limites prescrites à cet ouvrage , car elle nécessiterai i l'examen de la question fondamentale de ce qu'on appelle la Métaphysique, à savoir, quelles sont les propositions qui peuvent raisonnablement être admises sans preuve ? Qu'il y ait de telles propositions, tout le monde en convient, car il ne peut pas y avoir une série infinie de preuves, une chaîne suspendue à rien. Mais déterminer quelles sont ces propositions est l'o/)«s ma(/num de la philosophie mentale la plu. subtile. Dès le berceau de la philosophie, deux opinions principales ont partagé les écoles. L'une ne reconnaît comme prémisses ultimes que les faits subjectifs de conscience, nos sensations et émotions, qui sont des états de l'esprit, ci nos vohtions. Ces faits et tout ce qui en peut être dérivé pai une induction sévère, nous pouvons, d'après cette théorie, les connaître ; de tout le reste, nous n'en pouvons rien savoir. L'école opposée soutient qu'il y a d'autres existences, qui. à la vérité, nous sont révélées par ces phénomènes subjectifs, mais ne sauraient en être dérivées ni par induction ni par déduction, et que cependant la constitution de notre esprii nous fait connaître comme des réalités, et des réalités d'un ordre plus élevé que les phénomènes de conscience, car elle? sont les causes efficientes et les Substrala nécessaires do
tout phénomène. Parmi ces entités figurent les Substances esprit ou matière, depuis la boue de nos pieds jusqu'à l'âme' et depuis l'âme jusqu'à Dieu. Toutes ces choses, suivant cette philosophie , sont des êtres préternaturels ou surnaturels, n ayant rien de comparable dans rexpériencc, bien que l'experience tout entière soit une manifestation de leur essence Leur existence, ainsi que quelques-unes des lois de leurs opérations, sont, dans cette théorie, connues et reconnues réelles intuitivement par l'esprii, l'expérience (sous forme soit de sensation, soit de sentiment) n'ayant d'autre rôle que de fournir des faits concihables avec ces postulats nécessaires de la raison et explicables par ces postulats.
La (lucstion de décider entre ces théories en conflit étant '^Irangère à l'objet de ce traité, nous sommes dispensé de nous enquérir de l'existence ou de l'étendue et des limites le la connaissance a priori, et de déterminer l'espèce de supposition légitime que le sophisme de supposition illégiiime simule. Cependant, comme on convient des deux parts que ces sortes de suppositions sont souvent fautives, il sera possible, sans remonter jusqu'aux principes métaphysiques cle la question, d'établir quelques propositions générales, et I indiquer quelques précautions pratiques, à l'égard des ormes sous lesquelles ces suppositions mal fondées peuvent le plus vraisemblablement se produire.
§ 2. Dans les cas où, suivant l'école ontologique, l'esrit connaît par intuition des choses et des lois de choses on connais.sables par nos facultés sensitives, ces percepons intuitives, ou supposées telles, ne se distinguent pas •; ce que l'école opposée appelle des Idées de l'esprit. Lors- |ue les premiers disent qu'ils perçoivent les choses par un acte immédiat d'une faculté donnée à cette fin par le Créa- ' ur, leurs adveraircs leur peuvent dire que c'est d'une idée y conception de leur propre esprit qu'ils infèrent l'existence |l une reahlè objective correspondante ; et ce ne serait pas la une description infidèle, mais une simple traduction en i autres termes, de ce (lu'enlendcnt et disent bon nombre
d'entre eux, et à laquelle les plus clairvoyants pourraient acquiescer et acquiescent généralement sans hésiter. Puisque, donc, dans les cas les plus propres à servir d'exemples de la connaissance a priori, l'esprit va de l'idée d une chose à la réalité de la chose même, il ne faut pas s'étonner de trouver que les suppositions a priori illégitimes consistent à faire l'opération à faux, en prenant des faits subjectifs pour des faits objectifs, des lois de l'esprit percevant pour des lois de l'objet perçu, des propriétés des idées ou conceptions pour des propriétés des choses conçues.
Il suit de là qu'une portion considérable des erreurs existant dans le monde provient de la supposition tacite que l'ordre de la nature doit être le même que l'ordre de nos idées ; que si nous pensons toujours deux choses ensemble, ces deux choses doivent exister toujours ensemble; que si une chose nous fait penser à une autre en la précédant ou la suivant, cette autre chose doit précéder ou suivre la première en réalité , et, réciproquement, que lorsque nous ne pouvons pas concevoir deux choses ensemble, elles ne peuvent pas exister ensemble, et que leur combinaison peut, sans autre information, être exclue de la liste des possibles.
J'incline à croire que peu de personnes ont réfléchi combien grande a été et est encore l'influence de ce sophisme sur les croyances et les actions humaines. On en trouvera un premier exemple dans le vaste domaine des superstitions populaires. Si l'on examine en ({uoi s'accordent la plupart des choses qui, en différents temps et par diverses nations et races, ont été considérées comme des présages de quelque événement important, heureux ou malheureux, on trouvera qu'elles offrent très-généralement cette particularité qu'elles font naître dans l'esprit Vidée du fait qu'elles sont supposées annoncer. « Parlez du diable et le diable paraîtra » est passé en proverbe, a Parlez du diable », c'est-à-dire éveillez l'idée, et la réahté suivra. Dans les temps où l'apparition de ce personnage sous une forme visible ne passait pas pour un événement bien rare, il est sans doute arrivé souvent à à(is personnes à vive imagination et très-nerveuses de s'imaginer
SOPHISMES DE SIMPLE INSPECTION. 3ii
voir le diable quand elles en parlaient, et, même à notre époque incrédule, les histoires que l'on raconte des esprits nous prédisposent à les voir ; de sorte qu'au sophisme a priori vient en aide le sophisme auxiliaire de mal-observation, sur lequel s'appuie un autre encore , celui de fausse généralisation. C'est ainsi que souvent des sophismes de (liflerents ordres s'agglomèrent et s'accumulent, l'un aplanissant la voie à un autre. Mais l'origine de la superstition est évidemment le fait que nous avons indiqué. C'est encore de la même manière qu'on a universeflement cru que parler des événements malheureux porte malheur. Le jour où quelque calamité est arrivée a été regardé comme un jour néfaste ; et c'a été partout un sentiment général, et chez quelques nations un devoir religieux, de s'abstenir ces jours-là de toute afl'aire importante; car nos pensées devaient vraisemblablement, ces jours-là, être malencontreuses. Par la même raison, un accident fâcheux survenu au début d'une entreprise était un présage d'insuccès, et de fait y a souvent contribué, en troublant plus ou moins l'esprit des individus engagés dans l'afl'aire. Cette croyance a également prévalu même dans les cas où l'événement fôcheux était en lui-même, indépendamment de la superstition, trop insignifiant pour abattre les courages. Tout le monde connaît l'histoire du faux pas qui fit tomber César débarquant sur la côte d'Afrique, et la présence d'esprit avec laquelle il changea le mauvais présage en bon augure, en s'écriant : « Afrique, je t'embrasse. > A la vérité, ces sortes de présages étaient souvent pris pour des avertissements donnés par une divinité amie ou ennemie ; mais cette superstition aussi provenait d'une tendance préexistante, car le dieu envoyait, comme annonce de ce qui arriverait, une chose à laquelle les esprits étaient déjà disposés à donner cette signification. De même pour les noms heureux ou malheureux. Hérodote raconte comment les Grecs, allant à Mvcale, furent encourngésdans leur entreprise par l'arrivée d'une dépulalion de Samos, dont un des membres s'appelait Ilégesistrate (commandant d'armée).
DES SOPlllSiMIiS.
On peut citer dos cas où une chose qui ne pouvait avoir d'autre effet que de faire penser au malheur était considérée, non pas seulement comme un pronostic, mais presque comme une cause actuelle de désastre. L^WifAse des Grecs et le favete linguis ou bona verba quœso des Romains, prouvent le soin avec lequel ils cherchaient à éviter l'emploi d'expressions qui pouvaient suggérer l'idée du malheur, non point par un sentiment de délicate poHtesse, qui était fort étranger à leur manière d'agir et à leur caractère, mais bona fide par la crainte que l'événement, ainsi présenté à l'imagination , ne se réalisât. On trouverait encore aujourd'hui des traces d'une superstition semhlahle chez les individus sans instruction. On croit, par exemple, qu'il est peu chrétien de parler de la mort d'une personne vivante. On sait avec quel soin les Romains évitaient, au moyen d'une façon de parler détournée, d'exprimer directement la mort ou quelque autre autre malheur ; comment au lieu de mortuus est, ils disaient vixit. Ils changèrent le nom Maleventum, dontSaumaise découvrit avec tant de sagacité l'origine thessahenne (MaXoct,-, MaXoÊVTo;) en celui, de hien meilleur augure, de Reneventum; ils changèrent Egeste en Segeste, et Epidamne, nom si intéressant par ses associations pour les lecteurs de Thucydide, en Dyrrhachium, pour éviter les dangers d'un mot qui éveillait la pensée d'un dammim^ d'un dommage.
« Si un lièvre traverse le chemin, dit sir Thomas Browne (1), il y a peu de gens passant la soixantaine qui n'en soient inquiétés, comme d^un fâcheux augure, conformément au dicton reçu, inaiispicatum dat iter oblatus lepiis. Cette croyance n'a prohablement pas d'autre fondement que l'idée qu'un animal craintif passant auprès de nous nous présageait quelque chose à craindre ; de même que la rencontre d'un renard annonçait quelque tromperie. » Des superstitions résultant comme celle-ci d'une connaissance acquise étaient trop raffinées pour naître naturellement et spontanément dans l'esprit. Mais dès qu'une fois on voulait
(1) Erreurs populaires^ liv. V, chap. xxi.
^^OPIIl.SMES DE .SIAJPLE INSPECTION. 3^3
constituer une science aui^urale îontP« u. - •
auol,uc faibles et é,oi,„ée.^ ^^Ze^^U^.
un objet pouvait être rattache, n'importe c nfment T une Jdee de bonheur ou de .«alhcur, étaient bon.es poiMouer le rôle de bons ou mauvais prcsa^^es ■*
Un exemple d'une nature tout à fait différente de ces der mers, mais dérivant du même princine est u f7 Cerche de l'or potable, dans LaS'l f atlit^r om
'.- l'o- potable. p'oui;riî,"™r :: 'zi:t
' ;ose a plus précieuse. L'esprit étalit aeeoitumé ' cons dererlor comme une merveille, il devait posséder com" -b anee phys.<jue, toutes les propriétés merveilleus L est en vertu d'une idée semblable, dit le docteur plr ; (i ) que toutes les substances dont l'origine étaitTySi ..ta différentes époques été employées avec une s^ ard " e c nfiance en médecine. 11 n'y a pas bien longtemps „1 luie de ces corps qu'on sait maintenant être des exercent! .nsectes tomba dans le nord de l'Italie. Les 1 aW nTs ÏÏ nren pour de la manne ou pour une panacée surn tu el ot 1. s en repurent avec tant d'avidité qu'on n'en nùt Zi; 'l"une très-petite quantité pour en lire îand'ys ""--i;.e. » Cl bien que religieuse, en partie, la su r lition «it probablement aussi, en partie, sa sou ce 2 ' éuge qu une chose miraculeuse devait nécessairemen a o r lie miraculeuses propriétés.
§ 3. Les exemples de sophisme à priori cités jusu ic. appartiennent à la classe des erreurs populaires m lossibles seulement dans des temps d'ignora'nc'e et d ' I ane, ne peuvent plus aujourd'hui abuser des personnes un P'H. instruites. Mais ceux dont nous allons parler o,u é S e" ^';"t encore, sinon universellement, du moins assë H'nf -nlooient prédominants chez les penseurs. La disposition •
1) l'Imnncicolorjia. inlroUuction historique, p. 16.
donner l'objectivité à une loi de Tesprit, à supposer que ce qui est vrai de nos idées des choses doit être vrai des choses elles-mêmes, se manifeste dans un grand nombre des modes de recherche philosophique les plus accrédités, tant en physique qu'en métaphysique. Dans une de ses plus franches manifestations, ce sophisme s'incorpore dans ces deux maximes d'une vérité , prétend-on , axiomatique : — Les choses qui ne peuvent être pensées ensemble ne peuvent pas coexister; — Les choses qu'on ne peut pas penser l'une sans l'autre doivent coexister. Je ne suis pas sur que ces maximes soient toujours énoncées précisément en ces termes, mais l'histoire de la philosophie et celle des opinions populaires abondent également en exemples de ces deux formes de la doctrine.
Commençons par la dernière : Des choses que nous ne pouvons pas penser l'une sans l'autre doivent coexister. Ce principe est supposé dans le mode de raisonnement, généralement reçu et accrédité, qui conclut que A doit accompagner B en fait « parce qu'il est compris dans l'idée de B ». Ces raisonneurs ne réfléchissent pas que l'idée, étant un résultat de labstraction, doit se conformer aux faits, el non conformer les faits à elle. L'argument est admissible tout au plus comme appel à l'autorité, en sous-entendant que ce qui fait maintenant partie de l'idée a dû être précédemment trouvé dans les faits. Cependant le philosophe qui, plus que tout autre, lit profession de rejeter l'autorité, Descartes bâtit son système sur ce fondement même. Son moyen favori d'arriver à la vérité, môme à l'égard des choses extérieures, était de regarder dans son propre esprit. Telle est, en eft'et, sa célèbre maxime : « Credidl me pro régula generali sumere posse^ omne quod valdè dilucidè et distincte concipiehani^ veriim esse. » Ce qui peut être clairement conçu doit certainement exister, si (comme il l'explique ensuite) son idée comprend l'existence. Et sur ce principe il conclut que les figures géométriques existent réellement parce qu'elles peuvent être conçues distinctement. Toutes les fois que l'existence est « impliquée dan?
une idée ., il doit exister réellement une chose conforme à lidee; ce qui revient à dire que tout ce que l'idée contient doit avoir son équivalent dans la chose, et que ce que nous ne pouvons retrancher de l'idée ne peut pas être absent de lareahte (1). Cette supposition domine la philosophie, nonseulement de Descartes, mais de tous les penseurs qui reçurent de lui leur impulsion, particulièrement les deux les plus distingués, Spinoza et Leibnitz, desquels la philosophie allemande moderne émane essentiellement. Je suis même cnchn à croire que ce sophisme a été la source des deux tiers de la mauvaise philosophie, et spécialement de la mauvaise métaphysique, que l'esprit humain n'a cessé d'enfanter. Nos idées générales ne contiennent que ce que nous y avons mis, soit passivement par l'expérience, soit activement par le travail de la pensée ; et les métaphvsiciens de tous les temps qui ont tenté d'établir les lois de l'univers, en raisonnant d'après les prétendues nécessités de la pensée, n'ont jamais procédé, ni pu procéder, qu'en retrouvant laborieusement dans leur esprit ce qu'ils y avaient mis déjà eux-mêmes, et en tirant de leurs idées des choses ce qu'ils y avaient enfermé. Et c'est ainsi que des opinions et des sentiments profondément enracinés peuvent tirer, pour ainsi dire, de leur propre substance des démonstrations apparentes' de leur vérité et légitimité.
L'autre forme du sophisme : —Que les choses qui ne peuvent pas être pensées ensemble ne peuvent coexister (et, par "ne autre de ses branches, que ce qui ne peut pas être conçu
(1) L'auteur d'un des Traités de Bridgewaler est, ce me semble, tombé dans ce sophisme, quand, après avoir assez ingénieusement cherché à prouver Tie la matière peut exister sans aucune des propriétés connues de la matière, et peut, par conséquent, être changeable, il conclut qu'elle ne peut pas être •-femelle parce que « une éternelle existence (passive) implique nécessaireriient l'incapacité de changement ». Je crois qu'il serait difficile de trouver entre Timmutabilité et l'éternité un autre lien que celui d'une forte association entre les deux idées. La plupart des raisonnements à priori, religieux ou anti- '■('liUieux, sur l'origine des choses sont des sophismes tirés de la même source.
exister, n'existe pas), peut être énoncé brièvement comme ceci : Tout ce qui est inconcevable doit être taux.
J\ai suffisamment combattu cette doctrine généralement re eue dans un des livres précédents (1); et il n'est plus besoin ici que d'en donner des exemples. On a longtemps soutenu que les antipodes étaient impossibles, à cause de la difficulté qu'on trouvait à concevoir des liommes ayant la tcte en bas. Un des arguments ordinaires contre le système de Copernic était qu'il nous est impossible de concevoir dans les régions célestes un espace vide aussi immense que celui que ce système suppose. Les imaginations des hommes, habituées de tout temps à se représenter les étoiles comme attachées fortement à des sphères solides, trouvaient naturellement beaucoup de difficulté à se les figurer dans une situation si différente et, comme sans doute il leur semblait, si précaire. Ils n'avaient pas pourtant le droit de prendre la borne (soit naturelle, soit, comme le fait le prouva, artificielle) de leurs facultés pour la borne réelle des modes possibles d'existence dans l'univers.
On peut objecter que, dans ces cas, l'erreur était dans la prémisse mineure, et non dans la majeure; que c'était une erreur de fait, et non de principe; qu'elle ne consistait pas à supposer que ce qui est inconcevable ne peut pas être vrai, mais à supposer que les antipodes n'étaient pas concevablcb ([uand fexpérience actuelle prouve qu'ils le sont. Admettrait-on cette objection et la proposition que ce qui^ csl inconcevable ne peut pas être vrai resterait une vérité théoriquement incontestable, que cette vérité ne pourrait jamais avoir de conséquence pratique, puisque de cette façon aucune proposition non contradictoire dans les termes, ne pourrait être déclarée inconcevable. Les antipodes étaient réellement, et non Activement, inconcevables pour nos ancêtres; ils sont devenus concevables pour nous; et de même que les limites de notre faculté de conception ont été considérablement reculées par l'extension de notre expé-
I) Suprc, liv. 11; chap. v, § G, et chap. vu, §^ 1, 2, 3.
rience, de même nos descendants trouveront parfaitement concevables beaucoup de choses maintenant inconcevables pour nous. Cependant, étant des êtres dont l'expérience est essentiellement limitée, nos facultés de conception seront toujours et nécessairement limitées aussi ; tandis qu'il ne suit nullement de là qu'il y ait la même limitation dans les possibilités de la nature, ni même dans ses manifestations actuelles.
Il n'y a^ guères plus d'un siècle et demi, c'était une maxime scientifique, que personne ne contestait ni ne croyait avoir à prouver, que « une chose ne peut pas agir où elle n'est pas». C'est avec cette arme que les Cartesiens firent une guerre terribleà la théorie de la gravitation laquelle, impliquant, selon eux, une absurdité si palpable, levait être rejetée m llmine. Le soleil ne pouvait pas ai^ir sur la terre, puisqu'il n'y était pas. Il n'y avait rien d'étoV :iant que les adhérents aux vieux systèmes d'astronomie 'levassent cette objection contre le nouveau; mais cette l'ausse maxime s'imposa à Newton lui-même, qui, pour 'carter l'objection, imagina un éther subtil remphssant tout 'espace entre le soleil et la terre et dont Faction interméliaire était la cause pi ocliaine du phénomène de la gravitation. (( On ne saurait concevoir, dit Newton, dans une de es lettres au docteur Bentley (i), que la matière inanimée uisse, sans fintermédiaire de quelque autre chose non iiatérielle, agir sur une autre matière sans contact muncl,.. )> (( que la pesanteur, ajoutait-il, soit innée, inhérente et essentielle à la matière, de telle sorte qu'un corps gissc sur un autre à distance, à travers le vide, sans la îédiation de quelque chose par quoi l'action et la force peuvent être transmises de l'un à l'autre, me paraît une absurdité si grande qu'elle ne peut, je crois, tomber dans l'esprit d'aucun homme possédant quelque compétence en philosophie. » Ce passage devrait être affiché dans le cabinet
(l) Je cite ce passage d'après la célèbre Disserlalion sur les progrès des sciences mailinnaliques et physiques de Playfair.
(le tout savant qui serait tenté de déclarer impossible un fait parce qu'il lui semble inconcevable. Aujourd'hui, on serait plutôt tenté, quoique également à tort, de dire, à l'inverse, que considérer comme une absurdité une chose si simple et si naturelle est véritablement la marque du manque « de compétence philosophique ». Personne maintenant n'éprouve la moindre difficulté à concevoir que la gravitation soit, comme toute autre propriété, «inhérente et essentielle à la matière », et ne croit que cette conception soit en rien facilitée par la supposition d'un éther, ni ne trouve pas du tout incroyable que les corps célestes agissent là où ils ne sont pas actuellement présents. Il n'est pas plus étonnant pour nous que les corps agissent les uns sur les autres a sans contact d que s'ils agissent étant en contact. Nous sommes familiarisés avec l'un et l'autre fait ; nous les trouvons également inexplicables, mais également faciles à croire. L'un paraissait naturel et tout simple à Newton, parce qu'il était familier à son imagination, tandis que l'autre, par la raison contraire, lui semblait trop absurde pour être admis.
Il est étrange qu'après une telle leçon on puisse se fier encore à l'évidence à priori de propositions comme celles-ci : que la matière ne peut pas penser; que l'espace est infini; que rien ne peut être fait de rien {ex nihilo nildl fit). Ce n'est pas ici le lieu de décider si ces propositions sont vraies ou fausses, ni même si la solution de ces questions est à la portée des facultés humaines. Mais ces assertions doctrinales ne sont pas plus des vérités évidentes de soi que la vieille maxime qu'une chose ne peut pas agir où elle n'est pas, à laquelle probablement aucune personne instruite en Europe ne croit aujourd'hui. La matière ne peut pas penser; pourquoi ? Parce que nous ne pouvons pas concevoir que la pensée soit attachée à un arrangement de particules matérielles. L'espace est infini, parce que n'ayant jamais vu une portion d'espace sans d'autres portions au delà, nous ne pouvons pas concevoir sa terminaison absolue. Ex nihilo nihil fit., parce que n'ayant jamais vu un produit physique
sans matériaux physiques préexistants, Jious ne pouvons pas, ou pensons ne pouvoir pas, imaginer une création de Rien.' Cependant ces choses peuvent être en elles-mêmes aussi concevables que la gravitation sans agent intermédiaire ; absurdité si grande qu'elle ne pouvait, au dire de Newton' être acceptée par un esprit philosophique ; et même en les supposant inconcevables, ce peut n'être là qu'une des limitations de nos esprits très-limités et non de la nature.
Aucun philosophe ne s'est plus directement identifié avec ce sophisme et ne l'a formulé en termes plus exphcites (|ue Leibnitz. Selon lui, une chose qui n'est pas concevable et qui plus est, explicable, ne peut pas exisler dans la nature. Tous les phénomènes naturels étaient susceptibles d'être expliqués à priori. Les faits dont on ne pouvait absolument rendre compte par la volonté de Dieu étaient des miracles. «Je reconnais, dit-il, qull n'est pas permis de nier ce qu'on n'entend pas; mais j'ajoute qu'on a droit de nier (au moins dans l'ordre naturel) ce qui absolument n'est [)o1nt intelligible ni explicable. Je soutiens... que la conception des créatures n'est pas la mesure du pouvoir de Dieu, mais que leur conceptivité ou force de concevoir est la mesure du pouvoir de la nature, tout ce qui est conforme à l'ordre naturel pouvant être conçu ou entendu par quelque créature (1). »
Non contents d'admettre que ce qui ne peut être conçu ne peut être vrai, les philosophes sont allés plus loin et ont soutenu que même les choses non entièrement inconcevables, que ce qui se peut concevoir le plus aisément doit probablement être vrai. Ainsi, c'a été longtemps un axiome, non tout à fait discrédité encore, que « la nature agit toujours par les moyens les plus simples » , c'est-à-dire par les moyens qui sont les plus aisés à concevoir. Une portion considérable des erreurs commises dans l'investigation des lois de la nature a sa source dans la supposition que l'explication ou l'hypothèse la plus familière à l'esprit doit être la plus
(1) Nouveaux essais sur Ventendement humain. Avant-propos.
vraie. Un des faits les plus inslriiclifs de l'iiisloire de? sciences est la ténacité de l'opinion que les corps célestes se mouvaient en cercles ou par la révolution de sphères, uniquement parce que ces suppositions étaient les plus simples, bien que pour les faire cadrer avec les faits qui les contredisaient de plus en plus, il fallut ajouter sphère à sphère et cercle à cercle, jusqu'à ce qu'enfin la simplicité originelle se trouva changée en une comphcation presque inextricable.
§ Zi. — Passons à un autre Sophisme à priori ou préjugé naturel, allié au précédent et provenant, comme celui-ci, do la tendance à supposer une exacte correspondance entre les lois de Fesprit et les lois du monde extérieur. Ce sophisme peut s'énoncer en cette formule générale : — Ce qui ])eu( être pensé à part existe à part. C'est principalement par la personnification d'abstractions qu'il se manifeste. Les hommes ont eu de tout temps une forte propension à conclure que là où il y a un nom, il doit y avoir une entité distincte correspondant à ce nom; et qu'à toute idée complexe formée par l'esprit opérant sur ses conceptions des choses individuelles devait se rapporter une réalité objective extérieure. Le Destin, le Hasard, la Nature, le Temps, l'Espace étaient des êtres réels, et même des dieux. Si l'analyse des Qualités, dans la première partie de cet ouvrage, est exacte, les noms de qualités et les noms de substances expriment les mêmes groupes de faits ou phénoiiiènès. Blancheur et chose blanche ne sont que des expressions différentes, exigées suivant les cas pour la propriété du langage, du môme fait. Telle n'était pas, cependant, Tidée que suggérait anciennement cette distinction verbale, soit pour le vulgaire soit pour les savants. La blancheur était une entité, inhérente ou adhérente à la substance blanche ; et de même des autres qualités. Cela allait si loin que même les termes généraux concrets étaient considérés, non comme des noms d'un nombre indéfini de substances, mais comme des noms d'une espèce particulière d'entités appelées Substances Uni-
verselles. De ce que nous ne pouvons penser et parler de l'homme en général, c'est-à-dire de tous les hommes en tant que possédant les attributs communs de l'espèce, sans fixer notre pensée sur un individu déterminé, on concluait que l'Homme en général était, non un agrégat d'individualités humaines, mais un homme abstrait, universel, distinct de ces individuahtés.
On peut se figurer le dégât que firent dans la philosophie les métaphysiciens imbus de ces idées, lorsqu'ils arrivèrent aux généralisations les plus hautes. Les substantiœ secundœ de telle ou telle espèce étaient déjà assez mauvaises, mais celles comme tô ôv, par exemple, et ra rv, représentant des entités particuhères censées inhérentes à tout ce qui existe ou qu'on dit être un, suffisaient de reste pour mettre Un à toute discussion intelligible ; surtout lorsque, conformément à l'opinion fort juste que les vérités cherchées en philosophie sont les vérités générales, on établit que ces substances générales étaient les seuls objets de science, attendu qu'elles sont immuables, tandis que les substances individuelles connues par les sens étant dans un flux perpétuel, ne pouvaient pas être l'objet d'une connaissance réelle. Cette méprise sur la signification des termes généraux constitue le Mysticisme, mot plus souvent prononcé que compris. Dans les Védas, chez les Platoniciens ou les Hégéliens, le mysticisme ne consiste en rien de plus qu'à attribuer une existence objective aux créations subjectives de la pensée, à nos idées et à nos sentiments, et à croire qu'en observant et contemplant ces idées de notre fabrique nous pouvons y lire ce qui se passe dans le monde extérieur.
§ 5. — En continuant l'énumération des sophismes à priori et en cherchant à les grouper, autant que possible, d'après leurs affinités naturelles, nous arrivons à un troisième, qui est dans une relation aussi étroite avec une des variétés du premier que celui-ci avec le second. Ce sophisme consiste aussi à attribuer à la nature des incapacités correspondantes à celles de notre inteUigence ; mais au lieu de n. 21
322 ' Dï^S SOPHISMES.
prétendre que la nature ne peut pas faire une chose parce que nous ne concevons pas qu'elle puisse se faire, il va jusqu'à dire que la nature doit faire une chose particulière uniquement parce que nous ne voyons pas pourquoi elle ne la ferait pas. Quelque ahsurde que cela paraisse, ainsi crûment exprimé, c'est un principe reçu parmi les savants pour démontrer à priori les lois des phénomènes physiques. Un phénomène doit suivre une certaine loi parce que nous ne voyons pas de raison pour qu'il s'écarte de cette loi dans un sens plutôt que dans un autre. C'est là ce qu'on appelle le principe de la Raison Suffisante (1); et les philosophes se flattent de pouvoir à son aide étaWir, sans recours a 1 expérience, les vérités les plus générales de la physique expe-
riiiienlale. , ,. ,
Prenons, par exemple, deux des lois les plus élémentaires de toutc<< la loi d'inertie et la première loi du mouvement. Un corps en repos ne peut pas,assure-t-on, commencer à se mouvoir à moins d'être influencé par une force extérieure, parce que, s'il le faisait, il faudrait qu'il se mût soit en haut, .oit en bas, soit en arrière, soit en avant, etc. Or, si aucune force extérieure n'agit sur lui, il n'y a pas de raison pour qu'il se meuve plutôt en haut qu'en bas ou en bas qu en haut, etc. Ergo il restera immobile.
Ce raisonnement est, je pense, complètement sophistique, comme l'a du reste, montré avec autant de justesse que de pénétration le D' Brown, dans son Traité sur la Causalité Nous avons remarqué précédemment que chaque sophisme peut être rapporté à des genres différents, suivant les difl-érente. manières de compléter les pas supprimes du raisonnement ; et celui-ci en particulier peut, si l'on veut être pris pour nmpetitio principii. 11 suppose qu il ne peut Y avoir d'autre « raison suffisante » du mouvement d un corps dans une direction quelconque que ract.on d une force extérieure. Mais c'est là justement ce qu il faudrait
(1) Non pas celui de Leibniti. mais le principe ainsi appMé communémenl par les niaUiéraaliciens.
prouver. Pourquoi pas une force interne? pourquoi pas une loi de la nature même de la chose? Si ces philosophes jugent nécessaire de prouver la loi d'inertie, c'est san« doute parce qu'ils ne trouvent pas qu'elle soit évidente de soi ; ils devraient donc penser que, avant toute preuve la mise en mouvement d'un corps par une impulsion interne est une hypothèse admissible. Mais alors pourquoi ne pas admettre aussi l'hypothèse que cette impulsion interne a-it naturellement dans une direction donnée et non dans une autre? Si le mouvement spontané était la loi de la matière pourquoi pas un mouvement spontané vers le soleil vers la terre ou vers le zénith? ou, comme le supposaient' les anciens, vers des lieux particuliers de l'univers suivant chaque espèce de corps? Assurément, on ne peut pas être repu à dire que la spontanéité de mouvement est croyable en ellemême, mais incroyable si on le suppose avoir lieu dans une direction déterminée.
De fait, si quelqu'un préférait dire que tout corps non retenu se met en mouvement tout droit vers le pôle nord il pourrait tout aussi bien prouver sa thèse par le principe de la Raison Suffisante. De quel droit suppose-t-on que l'état de repos est particulièrement celui qui ne peut être chano-é que par une cause spéciale? Pourquoi pas l'élat de mouvement et d'une espèce particulière de mouvement? Pourquoi ne dirions-nous pas que l'allure naturelle d'un cheval abondonné à lui-même est l'amble, parce que autrement il devrait aller au trot, au galop, ou ne pas bouger, et que nous ne voyons pas de raison pour qu'il fasse une de ces choses plutôt que l'autre? Vouloir que cet emploi de la Raison Suffisante ne soit pas légitime, tandis que l'autre l'est c'est dans la supposition tacite que l'état de repos est plus jiaturel à un cheval que l'amble. Si cela signifie que c'est la l'état où se mettra le cheval abandonné à lui-même c'est précisément ce qu'il faut prouver; et si ce n'est pas là le sens de l'assertion, elle ne peut plus vouloir dire qu'une chose, c'est que l'état de repos est l'état le plus simple, et par conséquent, celui qui est le plus conforme à la natuié
des choses; ce qui constitue un des sophismes ou préjuges naturels précédemment examinés. . , ,,
Et de même pour la Première Loi du Mouvemen . nu'un corps une fois mû et abandonné à lui-même continuera d'aller uniformément en ligne droite. On essaye de prouver cette loi en disant que, s'il n'en était pas amsi, le Lrps devrait dévier, soit à droite, soit à gauche et qu i ^Va pas de raison pour qu'il dévie dans un sens plutôt que dans l^tre. Mais qui peut savoir, avant 1 expérience il y a ou non une raison pour cela ? Pourquoi ne sera.t-il pa de la nature des corps, ou de certains corps, de s écarter de fa li'ne droite ? ou , si l'on aime mieux, d'aller vers l'est ou le sud^ On a cru longtemps que les corps (les corps terrestres au moins) avaient une tendance naturelle à se diriger en bas et il n'y a absolument rien à objecter à cette hypothe e, si c'e n'est qu'elle est fausse. La prétendue preuve de la o. du mouvement est même plus mauvaise que celle de la loi d'inertie ; car elle implique une contradiction flagrante. Cn effet, elle admet que la continuation du mouvement dans la direction imprimée est plus naturelle que sa dev.at.on u droU ou à gauche, et elle nie que l'une de ces alternaUves puisse être plus naturelle que l'autre. Toutes ces prétentions imaginaires de pouvoir connaître autrement que par 1 expérience ce qui est ou n'est pas naturel sont, en somme, lout à fait futiles. La preuve réelle, et la seule, des lois du mouvement ou de toute autre loi du monde, est 1 exnérience : c'est simplement qu'aucune autre supposition n'explique ni n'est conciliable avec les faits de la nature
universelle. , i ^
De tout temps les géomètres ont été exposes au reproche de vouloir prouver les faits les plus généraux du monde extérieur par des raisonnements sophistiques, pour évite. d'en appeler au témoignage des sens. Archimede, dit le professeur Playfair (1), établit quelques-unes des propos.iions fondamentales de statique « sans emprunter aucu.i
(1) Dissertation^ ut suprà, p. 27.
principe à Texpérience, et il arrive à ses conclusions en raisonnant entièrement à priori. Ainsi, il établit que des corps égaux placés aux extrémités des bras égaux d'un levier se feront équilibre; et qu'un cylindre ou un parallélipipède de matière homogène restera en équilibre à son centre de grandeur. Or, ces propositions ne sont pas des inférences de Texpérience; ce sont, à proprement parler, des conclusions déduites du principe de la Raison Suffisante. j> Et même encore aujourd'hui, il y a peu de géomètres qui ne croient qu'il est plus scientifique d'établir ces prémisses de cette manière que de fonder leur preuve sur l'expérience familière à laquelle on peut avoir recours dans les cas en question.
§ 0. — Un autre préjugé des plus répandus et des plus en crédit, et qui a eu une grande part aux erreurs des anciens en physique, est celui-ci : que les dilférences dans la nature doivent correspondre à nos distinctions; que les effets auxquels le langage commun donne des noms différents et range en des classes différentes doivent être de nature différente et avoir des causes différentes. Ce préjugé, si manifestement de même origine que les précédents, caractérise plus particulièrement le premier âge de la science, alors qu'elle ne s'est pas dégagée des entraves des manières de parler courantes. L'empire extraordinaire de ce sophisme chez les philosophes grecs peut s'expliquer par celte circonstance qu'ils ne connaissaient généralement pas d'autre langue que la leur; d'où il résultait que leurs idées suivaient les combinaisons accidentelles ou arbitraires de cette langue plus complètement que cela ne pourrait arriver chez les modernes, si ce n'est aux personnes illettrées. Ils avaient beaucoup de difficulté à différencier les choses que leur langue confondait, et à réunir mentalement celles qu'elle distinguait, et ne pouvaient qu'avec peine rassembler les objets en d'autres classes que celles établies par les manières de parler populaires, ou, du moins, ne pouvaient s'empêcher de croire que ces classes étaient naturelles, et toutes les
autres arbitraires et artificielles. De là vint que les spéculations scientifiques des philosophes grecs et de leurs successeurs dans le moyen âge ne furent guère qu'une simple analyse, et, en quelque sorte, un criblage des notions attachées à la langue commune. Ils pensaient qu'ils pouvaient acquérir la connaissance des faits en déterminant le sens des mots, (ï Ils prenaient pour accordé, dit le D' Whewell (1), que la philosophie devait résulter des rapports des notions impHquées dans le langage usuel, et ils la .cherchaient par l'étude de ces notions, d Dans son dernier chapitre, le D' Whewell a si bien exposé et éclairci celte erreur, que je prendrai la Uberté de le citer avec quelque étendue.
« La tendance à chercher les principes dans l'usage commun de la langue se révèle de très-bonne heure. On en a un exemple dans ce mot attribué au fondateur de la philosophie grecque, Thaïes, qui à cette question, « quelle est la chose lapins grande ? répondit : c'est V espace, car toutes les choses sont dans le monde, tandis que le monde est dans l'espace. » Aristote nous offre le type parfait de ce genre de spéculation. Son point de départ habituel dans toutes ses recherches est: qu on dit comme ceci ou comme cela dans le langage usuel. Ainsi, ayant à discuter la question s'il y a quelque part dans l'univers un vide, un espace où il n'y a rien, il recherche d'abord en combien de sens on dit qu'une chose est da?îs une autre. Il en énumère plusieurs. On dit que la partie est dans le tout, comme le doigt est dans la main ; on dit encore que l'espèce est dans le genre, comme l'homme dans l'animal; ou bien que le gouvernement de la Grèce est dans le Roi. Il cite, avec des exemples, divers autres sens. Mais celui de tous qui est le plus propre est quand on dit qu'une chose est dajis un vase, et généralement dans un lieu. Il examine ensuite ce qu'est le lieu et arrive à cette conclusion « que si autour d'un corps, il y a un autre corps qui le renferme, il est dans un lieu, et s'il n'y en a
(1) Histoire des sciences inductives, liv. I, chap. i.
pas, il n'y est pas. » Un corps se meut quand il change de place; mais, ajoute-t-il, si l'eau étant dans un vase le vase reste immobile , les parties de l'eau peuvent encore se mouvoir, car elles sont contenues les unes dans les autres ; de sorte que tandis que le tout ne change pas de place, les parties peuvent en changer circulairement. Arrivant alors à la question dwvide, il examine, comme d'habitude, les différents sens de ce terme dans le langage commun, et il adopte, comme le mieux approprié, celui de lieu sans matière. Le tout sans résultat utile. »
« A propos de l'action mécanique, Aristote nous dit encore que lorsqu'un homme remue une pierre en la poussant avec un bâton, on dit également que l'homme remue la pierre et que le bâton remue la pierre, mais ce dernier plus proprement, »
« Nous voyons toujours les philosophes grecs tirer leurs dogmes des notions les plus générales et les plus abstraites possibles; par exemple, de la conception de l'Univers comme un ou multiple. Ils travaillaient à déterminer jusqu'à quel point on pourrait combiner avec ces conceptions celles de tout et de partie, de nombre, de limites, de lieu, de commencement et de fin, de plein et de vide, de repos et de mouvement, de cause et effet, et autres semblables. La presque totahté du Traité du Ciel, d'Aristote, se compose de l'analyse de conceptions de ce genre. »
Le passage suivant mérite une attention particulière : « Un autre mode de Raisonnement, très-largement appliqué dans ces spéculations, était la doctrine des contraires, suivant laquelle les adjectifs ou les substantifs qui, dans le langage usuel, ou abstraitement conçus, sont opposés l'un à l'autre, doivent se rapporter à quelque antithèse fondamentale de la nature qu'il est important d'étudier. C'est ainsi, nous apprend Aristote, que les pythagoriciens avaient, d'après les contrastes suggérés par le Nombre, colligé dix principes — Fini et Infini, Impair et Pair, Unité et Pluralité, Droit et Gauche, Mâle et Femelle, Repos et Mouvement, Droit et Courbe, Lumière et Ténèbres, Bien et Mal, Carré et Oblong. ..
Aristote fonda lui-même sa doctrine des quatre éléments sur des oppositions de cette nature. »
On trouve dans le même ouvrage, quelques pages plus loin, un exemple de la manière dont les anciens déduisaient les lois de la nature de prémisses obtenues par ce procédé. « Aristote décide qu'il n'existe pas de Vide en argumentant comme ceci : dans le Vide, il n'y aurait pas la différence du haut et du bas, car, de même que dans le Rien il n'y a pas de différences, il n'y en a pas non plus dans une privation ou négation ; or, un Vide est une simple privation ou, négation de matière ; donc dans un Vide les corps ne pourraient pas se mouvoir en haut et en bas, ce qu'il est de leur nature de faire. On voit aisément (ajoute très-justement le D' Whewell) que cette manière de raisonner conférait aux formes familières du langage et aux rapports idéaux des mots un empire souverain sur les faits, faisant dépendre la vérité des choses de la forme des termes, suivant qu'ils sont ou ne sont pas privatifs, et de ce que nous disons dans le discours ordinaire que les corps tombent Naturellement, ï>
La disposition à supposer que les rapports existant entro nos idées des objets existent aussi entre les objets mêmes, se manifeste ici à son plus haut degré de développement. Car la manière de philosopher marquée dans les exemples précédents ne va à rien moins qu'à supposer que le vrai moyen de connaître la nature est d'étudier la réah té subjectivement, et d'apphquer l'observation et l'analyse, non pas aux faits, mais aux notions généralement reçues sur ces faits.
On pourrait citer beaucoup d'exemples non moins frappants de la tendance à supposer que les choses, que les convenances de la vie ordinaire font ranger en des classes différentes, doivent être différentes sous tous les rapports. Tel était ce préjugé, si universel et si profondément enraciné dans l'antiquké et au moyen âge, que les phénomcncs célestes et les terrestres devaient être essentiellement différents, et ne pouvaient d'aucune manière cire soumis aux mêmes lois. C'était encore un préjugé de la même espèce,
combattu par Bacon, qui faisait croire que rien de ce que la nature produit ne pouvait être imité avec succès par l'homme : « Calorem solis et ignis toto rjenere differre; ne scilicet homines putent se per opéra ignis , aliqidd simile iis quœ in Natura fmnt educere et formare posse ; » et que (( Compositionem tantnm opus hominis, Mistionem vero opus solius Naturœ; 7ie scilicet homines sperent aliquam ex arte corporum naturalium generationem aut transformatioîiem " (1). La grande distinction des anciennes théories entre les mouvements violents et les mouvements naturels, bien qu'assez plausiblement justifiée par les apparences, était sans aucun doute fortement recommandée par sa conformité avec ce préjugé.
§ 7. —De cette erreur fondamentale des savants de l'antiquité, nous passons, par une association d'idées naturelle, à une autre presque non moins fondamentale de leur grand émule et successeur. Bacon. Des philosophes se sont étonnés que le système détaillé de logique inductive que cet homme extraordinaire travailla à construire ait eu si peu d'applications directes entre les mains de ses successeurs, et que, d'une part, il ne se soit pas soutenu, sauf dans un petit nombre de ses généralités, comme théorie, et que, d'autre part, il n'ait conduit en pratique à aucun grand résultat scientitique. Ce fait, bien qu'assez souvent remarqué, n'a pas cependant été jusqu'ici expliqué d'une manière un peu plausible; et même on a préféré dire que les règles de l'induction étaient inutiles, plutôt que d'admettre que les règles de Bacon étaient fondées sur une analyse insuffisante du procédé inductif. C'est là, pourtant, ce qui sera immédiatement reconnu, si Ton considère que Bacon ne tint absolument aucun compte de la Pluralité des Causes. Toutes ses règles impliquent tacitement la supposition, si coniraire à tout ce que nous savons aujourd'hui de la nature, qu'un phénomène ne peut avoir plus d'une cause.
(1) A'ovuw Organum. Aphor. 75, *
Dans ses recherches sur ce qu'il appelle la forma calldl aut frigidi, gravis auî levis, sicci aut humidi, et autres choses semblables, il ne met pas un seul instant en ^ doute qu'il existe un quelque chose, une condition ou une réunion de conditions, toujours présente dans tous les cas de chaleur, de froid, ou de tout autre phénomène qu'il étudie. La seule difficulté est de savoir quel est ce quelque chose; et, en conséquence, il tâche de le découvrir par un procédé d'éUmination, en rejetant ou excluant par des instances négatives tout ce qui n'est la forme, la Cause, afin d'arriver à ce qui l'est. Mais, que cette forme ou cause soit une seule chose, et toujours la même dans tous les objets chauds, il n'en doute pas plus qu'une autre personne ne doute qu'il existe toujours une cause ou une autre. Dans l'état actuel de la science, il serait superflu, même n'eussions-nous pas déjà traité si amplement la question, de montrer combien cette supposition est éloignée de la vérité. Il est particulièrement fâcheux pour Bacon que, tombant dans cette erreur, il se soit presque exclusivement attaché à un ordre de recherches dans lesquelles elle était particulièrement fatale; je veux parler de la recherche des causes des qualités sensibles des objets. C'est à peine si l'on est parvenu, pour quelqu'une de ces quahtés, à trouver une unité causale, un groupe de conditions raccompagnant invariablement. Les conjonctions de ces qualités constituent les variétés d'espèces, dans lesquelles, ainsi qu'on l'a remarqué déjà, il n'a pas été possible d'assigner une loi. Bacon cherchait ce qui n'existait pas. Le phénomène dont il cherchait la cause unique n'a le plus souvent pas de cause du tout, ou, quand il en a, il dépend d'un nombre inassignable de causes distinctes.
C'est sur cet écueil qu'on viendra toujours se briser, quand on posera, comme problème fondamental de la science, la recherche de la cause d'un effet donné plutôt que la recherche des effets d'une cause donnée. On a fait voir précédemment, en traitant de la nature de l'Induction (1),
(i) Suprà^ liv. III, chap. vu, § 4.
combien sont plus grandes les ressources pour la seconde de ces recherches que pour la première, puisque c'est dans la seconde seule qu'on peut s'aider directement de la lumière de Texpérimentation, le pouvoir de produire artificiellement un effet impliquant la connaissance préalable d'au moins une de ses causes. Quand nous découvrons les causes des effets, c'est généralement après avoir d'abord découvert les effets des causes ; et la plus grande habileté à imaginer des instances cruciales pour le premier but, n'aboutira, comme les recherches de Bacon en physique, à aucun résultat. Serait-ce que l'ardent désir d'acquérir'la puissance de produire des effets profitables à l'humanité lui fit préférer, à lui, le champion de l'expérience, la méthode directe de simple observation à la méthode indirecte, dans laquelle seule l'expérimentation était possible? Ou plutôt ne serait-ce pas que Bacon n'avait pas complètement chassé de sa pensée l'idée des. anciens que « rerum cognoscere causas j> était le seul objet de la philosophie, et qu'il n'appartenait qu'aux arts serviles et mécaniques de s'occuper des effets ?
Il est digne de remarque que, pendant que le seul mode efficace de cultiver la science était rejeté par un injuste mépris des opérations manuelles, les fausses théories, nées de là, donnèrent à leur tour une fausse direction aux recherches pratiques et mécaniques qu'on tolérait. La supposition, universelle chez les anciens et au moyen âge, qu'il y avait des principes du chaud et du froid, du sec et de l'humide, etc., conduisit directement à l'alchimie, à la transmutation des substances, au changement d'une espèce de corps en une autre. Pourquoi aurait-il été impossible de faire de l'or? Chacune des propriétés caractéristiques de l'or avait sa /orme, son essence, son ensemble de conditions, lesquelles, si l'on parvenait à les découvrir et à apprendre à les réaliser, donneraient le moyen d'ajouter cette propriété particulière à une substance quelconque, au bois, au fer, à l'argile, à la chaux. Si donc il était possible de faire cette opération pour chacune des propriétés essentielles du pré-
cieux métal, la substance serait changée en or. Et ce résultat, les prémisses étant accordées, ne semblait pas dépasser la puissance réelle de l'homme; car Texpérience de tous les jours montrait que presque toutes les propriétés sensibles distinctes d'un objet, la consistance, la couleur, la saveur, Todeur, la forme, pouvaient être totalement chan-ées par l'action du feu, de l'eau, ou de quelque autre agent chimique. La production et l'anéantissement des formes de toutes ces qualités étant donc, comme il semblait, au pouvoir de l'homme, non-seulement la transmutation des métaux devait paraître théoriquement possible, mais encore on pouvait espérer user, à volonté, de ce pouvoir pour toutes sortes de fins pratiques (1).
Un préjugé universel dans le monde ancien et dont Bacon était si loin d'être délivré qu'il a vicié toute la partie pratique de son système de logique, peut, avec toute raison, être placé haut dans la catégorie des sophismes dont nous nous occupons en ce moment.
§ 8. — Reste un dernier sophisme à priori ou préjugé naturel, le plus enraciné peut-être de tous ceux que nous avons énumérés, qui non-seulement a régné souverainement dans rantiquité, mais possède encore un empire à peu près incontesté sur les esprits les plus cultivés ; et c'est des penseurs modernes que je tirerai les plus remarquables des nombreux exemples que je crois nécessaire d'en donner. C'est le sophisme qui suppose que les conditions d'un phénomène doivent ressembler, ou du moins ressembleront probablement, au phénomène même.
Souvent, ainsi que nous l'avons remarqué, ce sophisme pourrait, sans trop d'impropriété, être rattaché à une classe
if
(1) Il est à peine besoin de dire qu'on n'entend ici rien objecter à la possibilité future de faire de l'or, si l'on découvrait qu'il est composé, en combinant ensemble ses divers éléments composants. Mais c'est là une idée tout à fait différente de relie des chercheurs du grand arcane.
différente, à celle des sophismes de Générahsation, car l'expérience autorise jusqu'à un certain point Ja supposition sur laquelle il se fonde. La cause, en beaucoup de cas, ressemble à son effet ; le semblable produit le semblable. Nombre de phénomènes ont une tendance directe à se perpétuer ou à donner naissance à d'autres phénomènes semblables. Sans parler des formes moulées l'une sur l'autre, comme l'empreinte sur la cire et autres faits de ce genre, dans lesquels la ressemblance entre l'effet et la cause constitue la loi même du phénomène, tout mouvement tend à se continuer avec sa vitesse et dans sa direction originelles, et le mouvement d'un corps tend à mettre d'autres corps en mouvement ; ce qui est, même, le mode le plus ordinaire du commencement du mouvement. 11 est à peine besoin de citer la contagion, la fermentation, etc., ou la production d'effets par le développement ou l'expansion d'un germe ou rudiment ressemblant en petit au phénomène complètement réalisé, comme la croissance d'une plante ou d'un animal d'abord à Tétat d'embryon, lequel Tembryon lui-même tire son origine d'une autre plante ou animal de la même espèce. Pareillement, les pensées ou réminiscences, qui sont des effets des sensations passées, ressemblent à ces sensations; les sentiments produisent par sympathie des sentiments semblables; des actes provoquent des actes semblables par imitation volontaire ou involontaire. Il n'est donc pas étonnant qu'ayant tant d'apparences en sa faveur, ait pu s'établir l'opinion que les causes doivent nécessairement ressembler à leurs effets et que le semblable ne peut être produit que par le semblable.
C'est à la faveur de ce sophisme qu'ont été faites les chimériques tentatives d'influencer le cours de la nature par des moyens conjecturaux, dont le choix n'était pas dirigé par l'observation et l'expérience, mais d'ordinaire par ceux qui offraient quelques traits de ressemblance réelle ou apparente avec le résultat désiré. Si l'on voulait avoir un charme pour prolonger la vie, on faisait, comme la Médée d'Ovide, bouillir ensemble des parties d'animaux qui vivent ou étaient
supposés vivre longtemps, et l'on en composait un breuvage :
Nec defuit illic
Squamea cyniphii lenuis membrana chelydri Vivacisque jecur cervi ; quibus insuper addit Ora caputque noveni cornicis saecula passae.
C'est sur une idée analogue que se fondait la fameuse doctrine médicale « des Signatures », « qui n'est rien moins, dit le docteur Paris (1), que la croyance que toute substance qui possède quelque vertu médicinale indique par des caractères extérieurs bien marqués et apparents le genre de maladie dont elle est le remède ou l'objet pour lequel elle doit être employée. » Ce caractère extérieur était généralement quelque trait de ressemblance, réelle ou imaginaire, soit avec l'effet qu'elle était supposée produire, soit avec le phénomène sur lequel elle devait agir. « Ainsi, les poumons d'un renard devaient être un spécifique contre l'asthme, parce que cet animal est remarquable par la puissance de sa respiration. Le safran, par sa brillante couleur jaune, devait avoir la vertu de guérir la jaunisse. Par la même raison, les pavots étaient bons pour les maladies de la tête, l'agaric pour celles de la vessie , la Cassia fistula (la casse) pour les affections des intestins, et l'aristoloche pour celles de l'utérus. Le poli et la dureté remarquables des semences du Lithospermum officinale (le gremil) étaient un indice de leur efficacité contre la pierre et la gravelle. Par la même raison, les racines de la Saxifraga granulata (saxifrage blanche) passaient aussi pour des lithontriptiques ; et l'euphrasie (2) était renommée comme collyre pour les maux d'yeux, parce qu elle offre dans sa corolle une tache noire ressemblant à la pupille. Le jaspe sanguin, l'héliotrope des anciens, grâce aux petits points rouges dont sa surface verte est parsemée, est encore employé aujourd'hui dans plusieurs lieux de l'Angleterre et de l'Ecosse pour arrêter les saigne-
(1) Pharmacologia , p. Û3-45.
(2) Veuphrasie, en anglais eye brighl {œil clair).
ments de nez ; et l'infusion d'orties continue d'être un remède populaire pour guérir l'urticaire. On croyait aussi que certaines substances portent les signatures des humeurs; les pétales des roses rouges, par exemple, celles du sang; les racines de rhubarbe et les fleurs de safran , celles de la bile, y^
Rien n'a plus contribué à faire avorter les premières théories chimiques que l'opinion universellement reçue que les propriétés des éléments devaient ressembler à celles des composés.
Passons à des exemples plus modernes. On a cru longtemps, et les Cartésiens et même Leibnitz soutenaient fermement contre le système newtonien (et Newton lui-même, ivons-nous vu, ne contestait pas la supposition, mais l'éludait par une hypothèse arbitraire) que le mouvement d'un corps ne pouvait être expliqué que par un mouvement antérieur, par l'impulsion ou le tirage de quelque autre corps. Ce ne fut lue bien longtemps après que le monde scientifique put se résoudre à admettre l'attraction et la répulsion {i. e. la tendance spontanée des molécules à se rapprocher ou à s'éloigner es unes des autres) comme des lois ultimes, n'ayant pas plus lesoin d'explication que l'impulsion elle-même, supposé, l'ailleurs, que cette dernière ne fût pas réductible aux premières. De la même source provinrent les innombrables hypothèses imaginées pour expliquer certains mouvements qui eniblaienl plus mystérieux que d'autres, parce qu'il n'y avait pas moyen de les attribuer à l'impulsion; par exemple, les mouvements volontaires du corps humain. C'étaient les systèmes sans fin de Vibrations propagées le long des nerfs, ou les Esprits Animaux montant et descendant des muscles au erveau ; ce qui aurait été une addition importante à la connaissance des lois physiologiques, si les faits avaient été prouvés. Mais la pure invention, ou la supposition arbitraire de es faits, ne pouvait, sans la plus grande des illusions, rendre plus compréhensibles ou moins mystérieux les phénomènes de la vie animale. Cependant on croyait ne pouvoir satisfaire l'esprit qu'en admettant que le mouvement a pour cause un
mouvement; c'est-à-dire quelque cliose de semblable à luimême ; et si ce n'était pas une espèce de mouvement, ce devait en être une autre. Pareillement, on supposait que les qualités physiques des objets doivent provenir de quelque qualité semblable (ou peut-être tout simplement de quelque qualité ayant le même nom) des particules ou atomes dont les corps étaient composés ; qu'un goût acre, par exemple, était produit par des particules aiguës ; et, réciproquement, les effets produits par un phénomène devaient, croyait-on, ressembler par leurs attributs physiques au phénomène même. Les influences des planètes étaient censées analogues à leurs particularités physiques apparentes ; Mars, étant rougeâtre, pronostiquait l'incendie et le meurtre, et ainsi
de suite.
Passant de la physique à la métaphysique, on peut citer, parmi les produits les plus remarquables de ce sophisme à priori, deux théories fort analogues, employées dans les temps anciens et modernes pour jeter un pont sur l'abîme qui sépare le monde de l'esprit de celui de la matière : les species sensibiles des Épicuriens, et la doctrine moderne de la Perception par le moyen des Idées. Ces théories n'étaient pas, du reste, uniquement dues au sophisme en question, mais probablement aussi à sa combinaison avec un autre préjugé naturel déjà indiqué, à savoir, qu'une chose ne peut pas agir là où elle n'est pas. Dans les deux doctrines on suppose que le phénomène qui a lieu en nous quand nous voyons ou touchons un objet, et que nous considérons comme un effet de cet objet ou plutôt de sa présentation à nos organes, devait de toute nécessité ressembler complètement à l'objet extérieur même. Pour remplir celte condition, les Épicuriens supposaient que les objets projetaient continuellement dans toutes les directions des images d'eux-mêmes impalpables, qui entraient par les yeux et pénétraient jusqu'à l'esprit ; tandis que les métaphysiciens modernes, tout en rejetant cette hypothèse, s'accordaient néanmoins à supposer aussi que ce n'était pas la chose elle-même, mais son image ou représentation mentale, qui était l'objet direct <U'
■a perception. Il fallut au docteur Reid des montagnes d'ar guments et d'explications pour familiariser le monde a,- c celte vente, qu .1 n'est nullement nécessaire que les sensations ou impressions de notre esprit soient des copies des causes qui les produisent, ni même aient avec elles une re.sem blance quelconque ; contrairement au préjugé naturel aui nous porte à assimiler l'action des corps 'su'r nos s ns par les sens sur notre esprit, au transport d'une forme d un objet a un autre par un moulage. Les ouvrages du docteur Reid sont même aujourd'hui encore le cours d'études le plus efficace pour délivrer l'esprit de ce préju-é • et l'im porlance du service qu'il a rendu à la philosophie populaire ne serait pas beaucoup amoindrie quand même on soutiendrait, comme on le pourrait avec Brown, qu'il .]]. trop loin en atlribuant « la théorie idéale ,, comme dogme ph. osophique directement professé, à la généralité des philosophes qui le précédèrent, et spécialement à Locke et a Hume ; car s ils ne tombèrent pas positivemenl euvmèmes
itTsîeTeuTr' " "' ""^^" ^"''-'^yconduisirenisouvent Le préjugé que les conditions d'un phénomène doivent ressembler au phénomène lui-même est quelquefois porté du moins verbalement, jusqu'à une absurdité encore plul palpable, quand on parle des conditions de la cI.o.p comme si elles étaient la chose même. Dans la recherchemodèle de Bacon, qui occupe une si grande place dans le Aovum Organum, \hiqm,itio in formam calidi, la conclusion a laquelle il arrive est que la chaleur est une espère de mouvement, entendant par là, non la sensation de chaleur mais les conditions de la sensation, et voulant, par con^é' quent, dire seulement que là où il y a de la chaleur, il doit y avoir d abord une espèce particulière de mouvement. Mais Il ne fait aucune distinction entre ces deux idées, et s'exprime comme si la chaleur et les conditions de la chaleur étaient une seule et même chose. De même, Darwin, au commencement de sa Zoanomia, nous dit : « Le mot idée a diverses Significations chez les métaphysiciens. Il ne s'appliq„e ici
qu'à ces nouons des choses extérieures dont la connaissance nous est donnée originellement par les organes des sens » (jusque-là la proposition, quoique vague, est acceptable) (i et ie les définis une contraction, un mouvement, ou une configuration des fibres qui constituent forgane immédiat du sens. » Les notions une configuration des fibres ! Quel logicien que le philosophe qui pense défiîiir le phénomène en l'identifiant avec la condition dont il est supposé dépendre! D'après cela, il dit un peu plus loin, non pas que nos idées proviennent ou naissent à la suite de certains phénomènes organiques, mais « qu'elles sont des mouvements des organes des sens ; y> et celte confusion règne d'un bout à Vautre dans les quatre volumes de la Zoonomia. Le lecteur ne sait jamais si l'auteur parle de felTet ou de sa cause, de l'idée, état mental, ou de l'état des nerfs et du cerveau que, selon lui, l'idée présuppose.
,]'ai cité divers exemples dans lesquels le préjugé naturel que les causes et leurs effets doivent se ressembler a conduit en pratique à de graves erreurs. J'irai plus loin et je produirai, d'après des'^ouvrages écrits de notre temps ou trèsrécents, des exemples dans lesquels ce préjugé est considéré comme'un principe établi. M. Yictor Cousin, dans la dernière de ses célèbres leçons sur Locke, énonce la maxime en ces termes absolus : « Tout ce qui est vrai de l'effet est vrai de la cause. î On imaginerait difficilement, à moins de prendre les mots cause et effet en un sens technique particulier, que quelqu'un adhère à la lettre à cette doctrine; mais celui qui peut l'énoncer ainsi serait sans doute peu en état de voir que c'est précisément l'inverse qui pourrait être vrai, et qu'il n'est pas du tout impossible de supposer qu'aucune des propriétés (le l'effet ne se retrouvera dans la cause. Sans aller si loin dans l'expression, Coleridge affirme, dans ^^Biographia litteraria (vol. I, chap. viii), « comme une vérité évidente d(?. soi » que « la loi de causalité ne s'exerce qu'entre des choses homogènes; c'est-à-dire des choses ayant quelque propriété commune » et que, « par conséquent, elle ne peut s'étendre d'un monde à un autre, son opposé » ; d'où il suit que l'esprit
SOPniSMES DE SIMPLE INSPECTION. 33c)
et la matière n'ayant pas de propriétés communes l'esorif n.
leridge, est empruntée à Spinoza, qui en fait h T J Proposition du premier Hvle de 'so'n ^lï (L!;:'""^
-io.es é,a,eLnttat:;ti";;-rs;::£:?o:;^r'::r
mafquement conséquent, pousse la doctrine iusou'? inévitable conséquence, la Matérialité de Dieu ^
La même idée d'impossibilité conduisit l'esm-it in^- •
et subtil de Leibnilz à sa célèbre doct ine d 'h^'"""'
préétablie. Lui aussi pensait nue l'esoH " . ?'™°"'«
sur la matière ni ia m'atière sur ' spri et ul' '"' '^"
quent, les deux substances doiven a oV J ' ^"' ''''''-
le Créateur comme deux horloges crûibin T-T'"'" ^''
l'-e de l'autre, rn.r,uJfZÙZZ::^tT'T'
temps. La théorie non moins fameuse des 5 , 0 "
nelles, de Malebranche, était une autr Lmrde ,a m"""
conccnfon. Au lieu de supposer les boTLe lZ7
vement montées de manière à sonner ensemble .r""
;^e lorsque l'une sonne, Dieu intervienuTerî^e r!;!
Descartes, dont les ouvrages sont une riche min. a presque toutes les espèces de sophisme à 1 W dU é . ment que la Cause Efficiente doit avoir no,^ il ^' '"
Je perfections que. 'effet, par la rZn si J^^:: Sf -^ « Si enim ponamus aliquid in idea reoeriri JZ \ ' ; in ejus causa, hoc igLr babet ^ IS:^, ^ns t^f de parodie, revient à dire oue s'il v n . ■' *'^°P
;oupe, il doity avoir du poiv'Jrda^nsle^ is l^ql^rat;tee, car autrement le poivre n'aurait pas de caus S commet un sophisme semblable dan? le second Urln fimbus, lorsque, discutant en son propre nom ^7 f JP'curiens il les accuse d'être inconsqu rs aZl iT •l-nt que les plaisirs de l'esprit ont leurligt ^ i.t
DES SOPIllSMES.
du corps, et que cependant les premiers ont plus de prix, comme si reffet pouvait être supérieur à la cause : a Animi » voluptas oritur propter voluptatem corporis, et major est , animi voluptas quam corporis? Ita fit ut gratulator la^lior » sit quam is cui gratulatur. » Or, cela même n'est pas impossible car souvent le bonheur d'une personne cause à d'autres' pei'son^^^ plus de plaisir qu'elle n'en reçoit ellemême. , * • • ^ Descartes applique non moins lestement le même principe
en sens inverse, en inférant la nature des effets de la supposition qu'ils doivent ressembler à leur cause dans telle ou telle de leurs propriétés ou dans toutes. A cette classe appartiennent ses spéculations, et celles de tant d'autres après lui, tendant à juger de l'ordre de l'univers, non d'après l'observation mais à priori, en l'inférant des qualités supposées de la divinité Ce genre d'inférence n'a probablement jamais été aussi largement employé que ne l'a fiiit, dans un cas particulier DeJcartes, lorsque, pour prouver un de ses principes de physique, que la quantité de mouvement dans le monde est invariable, il a recours à l'immulabiUlé de la Nature Divine Une manière de raisonner analogue est cependant presque aussi commune aujourd'hui qu'elle l'était de son temp^ et remplit largement son office comme moyen de défense contre des conclusions fâcheuses. Oncontinue toujours d'opposer la bonté de Dieu à l'évidence de faits matériels au principe de la population par exemple ; et l'on semble, en général, croire avoir fait un très-puissant argument, iuand on a dit que supposer vraie une certaine proposition, ce serait faire injure à la sagesse ou à la bonle divines. Réduit à sa plus simpla expression l'argument revient à ceci : « S'il avait dépendu de moi, la proposiliou n'aurait pas été vraie, donc elle n'est pas vraie. » Mis en d'autres termes, il prend cette autre forme : « Dieu est parfait* donc la perfection (ce que je crois la perfection) doif être dans la nature. » Mais comme en réalité chacun voit bien que la nature est fort loin d'être parfaite, la théorie n'est jamais apphquée avec conséquence. Elle fournit uu
argument auquel, comme à beaucoup d'autres du même genre, on a volontiers recours quand il favorise notre opinion. Il ne convainc personne, mais chacun semble croire qu'il met la rehgion de son côté en l'employant, que c'est une bonne arme pour blesser un adversaire.
Bien d'autres variétés du sophisme â priori pourraient probablement être ajoutées aux précédentes, mais celles-ci sont les seules contre lesquelles il a paru nécessaire de se mettre particulièrement en garde. INous voulons mettre le sujet à rétude, sans essayer ni prétendre l'épuiser. Ayant donc suffisamment expliqué cette première classe de Sophismes, je passerai à la seconde.