‹ Système de logique déductive et inductive [microform]; exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifiqueChapitre 118 sur 146 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

§ 1. — Des sophismes qui sont proprement des Préjugés, c'est-à-dire des présomptions étabhes avant et à la place de la preuve, nous allons passer à ceux qui consistent en un mode vicieux de procéder dans l'opération de la preuve. Et comme une preuve, dans toute son étendue, embrasse un ou plusieurs ou la totalité de trois procédés, l'Observation, la Généralisation et la Déduction, nous examinerons dans leur ordre les erreurs qui peuvent être commises dans ces trois opérations. Commençons par celles du premier procédé.

Un sophisme par mauvaise observation peut être négatif nu positif, de Non-observation ou de Mal-observation. H y a Non-observation quand toute l'erreur consiste à laisser passer ou à négliger des faits et particularités qu'il fallait remarquer. Il y a Mal-observation lorsque une chose n'est pas inaperçue seulement, mais est mal vue; lorsque le fait ou phénomène, au lieu d'être reconnu pour ce qu'il est en réalité, est pris pour quelque chose autre.

§ 2. — La non-observation peut avoir lieu, soit faute de

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remarquer les faits, soit faute de remarquer quelques-unes des circonstances d'un fait donné. Si faute de noter les cas où les prédictions d'un diseur de bonne aventure ont été démenties par l'événement, nous concluions qu'il est un vrai prophète, ce serait une non-observation des faits; mais si nous ignorions ou oubliions que dans les cas où ses prédictions se sont accomplies il était de connivence avec un compère qui lui a fourni les informations sur lesquelles elles étaient fondées, ce serait une non-observation de circonstances.

Le premier de ces cas, en tant qu'il implique une induction insuffisante, n'appartient pas à la seconde classe de sophismes, mais à la troisième, à celle des sophismes de Généralisation. Dans tous les cas de ce genre, du reste, il y a deux erreurs au lieu d'une; il y a l'erreur de considérer comme suffisante une preuve qui ne l'est pas, ce qui est un sophisme de la troisième classe, et il y a l'erreur de l'insuffisance elle-même, du défaut de preuves meilleures, ce qui, lorsque ces preuves, ou, en d'autres termes, d'autres faits devaient avoir élé recueillis, est de la Non-observation ; et la mauvaise inférence, en tant qu'elle dépend de cette cause, est un Sophisme de la seconde classe.

Nous n'avons pas à traiter ici de la non-observation provenant d'un manque d'attention accidentel, de mauvaises habitudes mentales, du défaut d'exercice des facultés d'observation ou du peu d'intérêt du sujet de la recherche. La question aflerenle à la logique est celle-ci : — Le défaut de complète compétence chez l'observateur étant admis, en quels points cette insuffisance doit-elle probablement le faire tomber dans l'erreur? ou mieux : quels sont les faits ou les circonstances d'un fait donné qui doivent le plus vraisemblablement échapper à l'attention du grand nombre des observateurs, de tous les hommes en général.

§ 3. — Et d'abord, il est évident que lorsque les cas relatifs à une des faces d'une question sont de nature à être probablement plus aisés à retenir et à noter que ceux affé-

rents à la face opposée, surtout s'il y a quelque motif trèsfort de conserver le souvenir des premiers et non des autres ces derniers seront vraisemblablement négligés et échap^ peront, en général, à l'observation. C'est là évidemment explication du crédit accordé, contre toute raison et toute preuve aux imposteurs de toute espèce, aux empiriques, aux diseurs de bonne aventure de tous les temps au devm moderne et aux oracles anciens. Peu de gens onl remarque combien est étendue en pratique l'induence de ce sophisme même contre l'évidence la plus palpable. Un exemple frappant est la confiance que les agWculteurs sans instruction, dans ce pays et ailleurs, continuent d'avoir aux prédictions du temps que donnent les almanachs, bien que chaque saison leur apporte des cas nombreux de la complète fausseté de ces prophéties ; mais comme chaque saison fournit aussi des cas où la prédiction est vérifiée c'en est assez pour soutenir le crédit du prophète auprès' des gens qui ne pensent pas au nombre des cas qu'il faudrait pour legiliiner ce que nous avons appelé dans notre terminologie inductive l'Elimination du Hasard ; un 'certain nombre de coïncidences fortuites entre deux événements sans rapport 1 un a 1 autre pouvant et même devant avoir lieu

Goleridge, dans un de ses Essais, a éclairci ce point, en discutant 1 origine de ce proverbe qui, avec des expressions (litlerentes, se trouve dans toutes les langues de l'Europe • a Fortune favorise les fous. Il l'attribue en partie . à la endance à exagérer les effets qui semblent disproporionnes à leur cause visible, et les circonstances qui contrastent fortement de quelque manière avec ce que nous ^^avons des personnes qui s'y trouvent engagées .. J^omets quelques explications qui rapporteraient l'erreur à la mauvaise observation ou à la seconde espèce de non-observation cel e des circonstances), et je reprends un peu plus loin la citation. (( Des coïncidences imprévues peuvent avoir grandement servi- un homme ; cependant si elles ne lui ont valu que ce qu'il aurait pu obtenir lui-même par ses propres nîoyens, sa réussite excitera moins d'attention et on se le

rappellera moins. Il paraît naturel qu'un homme habile arrive à ses fins, et l'on ne remarque pas les circonstances auxquelles seules peut-être, et sans son intervention et prévoyance personnelles, il doit son succès ; mais on le remarque et on se le rappelle, comme un fait étrange, lorsque la chose arrive à un homme ignorant et incapable. Pareillement, bien que ce dernier ait échoué dans ses entreprises par des accidents qui auraient pu arriver à l'homme le plus sage, son échec, n'étant que ce qu'on pouvait attendre et prévoir de sa sottise, ne fixe pas l'attention, mais roule et disparaît au milieu des vagues indistinctes du courant de la vie murmurant autour de nous, et est oublié. Fût-il aussi vrai qu'il est notoirement faux que ces découvertes compréhensives, qui ont fait poindre la scieyice sur Yart de la chimie, et donnent la juste espérance d'une grande loi constitutive, dans le sein de laquelle résident l'empire sur la nature et la puissance prophétique; si, dis-je, ces découvertes, au lieu d'être, comme elles l'ont été en réahté, élaborées par la méditation et fécondées par l'intelligence, étaient arrivées, par un concours d'accidents heureux, à l'illustre père et fondateur de l'alchimie philosophique ; si elles s'étaient offertes au professeur Davy uniquement parce qu'il aurait eu la chance de posséder une batterie électrique particulière; si cette batterie elle-même eût été pour Davy un accident et non (comme elle était en fait) un moyen voulu et obtenu par lui de confirmer ses principes par le témoignage de l'expérience, de soumettre la nature à l'inquisition de la raison, et de lui arracher, comme par la torture,des réponses catégoriques à des qnesiiom préparées Qi préconçues ; les résultats de ses recherches n'auraient pas pour cela été considérés comme des bonnes fortunes, m:ns comme des conséquences de son génie et de son habilclc reconnus. Mais si un accident avait fait faire de semblables découvertes à un ouvrier de Birmingham ou de Sheffîeld, cl si cet homme s'était enrichi par elles, et si, en partie par envie, en partie par bonne raison, il passait chez ses voisins pour un homme de peu d'intelhgence ; oh ! alors, quel heu-

reux coquin! très-bien, la fortune favorise les sols ! c'est toujours comme cela ! et l'on accompagne ces exclamations du^ récit d'une douzaine d'histoires semblables. C'est ainsi qu'en rassemblant des faits d'une sorte et ne tenant pas compte des autres, nous prenons, comme les poètes dans leur langage figuré et comme les charlatans de toute dénomination dans leurs raisonnements, la partie pour le tout. » Ce passage montre très-heureusement comment, par ce mode lâché d'induction qui procède per enumerationeni simplicem, ne cherchant pas les cas décisifs dans la question, mais généralisant à la hâte ceux qui se présentent ou plutôt dont on se souvient, s'établissent avec la sanction apparente de l'expérience des opinions qui n'ont aucun fondement dans la nature. « Itaque (pouvons-nous dire avec » Bacon) recte respondit ille qui cum suspensa tabula in » templo ei monstraretur eorum qui vota solverant, quod » naufragii periculo elapsi sint, atque interrogando preme- » retur, anne tum quidem Deorum numen agnosceret, quœ- » sivit denuo, At ubi sunt illi depicti qui post vota mmcu- » pata perierunt PEadem ratio est fere omnis superstitionis, » ut in Astrologicis, in Somniis, Ominibus, Nemesibus et » hujus modi ; in quibus homines, delectati hujus modi vani- » tatibus, advertunt eventus ubi implentur; ast ubi fallunt, y> licet multo frequentius, tamen negligunt et prœtereunt(l). » Et il dit ensuite, qu'indépendamment de l'amour du m.erveilleux ou de quelque autre disposition d'esprit, il y a dans l'entendement lui-même une tendance naturelle pour ce sophisme, car l'esprit est plus frappé des faits affirmatifs, bien que les négatifs soient plus utiles en philosophie : « Is » tamen humano inlellectui error est propriusetperpeUius, » utmagis moveaturetexciteturAfiîrmalivisquam Negalivis; y> cum riteetor;line œquumse utriqueprœbere debeat ; quin '> contra, in omni Axiomate vero conslituendo, major vis » est inslantirfî negativœ. »

Mais la principale des causes de non-observalion est

(1) Noi\ Org. Apli. /iG. '

3/iG

l'opinion préconçue. C'est celle qui, clans tous les temps, a rendu le genre humain, dans toutes ses ramifications, aveugle pour les faits, si nombreux qu'ils fassent, qui passaient devant ses yeux, lorsqu'ils étaient contraires aux premières apparences ou à quelque opinion établie. Il n'est pas inutile de rappeler à la mémoire oublieuse des liommes quelquesuns des cas signalés où des opinions, dont les plus simples expériences auraient montré la fausseté, se sont maintenues parceque personne ne s'avisait de faire ces expériences. Un des plus remarquables est celui de la controverse copernicienne. Les adversaires de Copernic disaient que la terre ne se meut pas, parce que, si elle se mouvait, une pierre tombant du haut d'une tour n'arriverait pas au pied de la tour, mais à quelque distance, dans une direction opposée au mouvement de la terre ; de même, ajoutaient-ils, qu'une balle qu'on laisse tomber du haut du grand mât pendant que le navire marche à pleines voiles ne tombe pas exactement au pied du mât, mais un peu vers l'arrière du bâtiment. Lescoperniciens auraient coupé court d'un seul coup à ces objections en expérimentant la balle tombant du haut du mât, car ils auraient vu qu'elle tombe exactement au pied, comme leur théorie le demande; mais non! ils admettaient le prétendu fait, et s'évertuaient en vain à trouver une différence entre les deux cas. a La balle ne faisait pas y^ar/ee dû navire, et le mouvement en avant n' èidiû îiaturel ni au navire ni à la balle ; tandis que la pierre tombant du haut de la tour faisaityj^r/Ze de la terre, et, par conséquent, les révolutions diurne et annuelle, qui étaient naturelles à la terre, étaient naturelles aussi à la pierre. La pierre devait donc suivre le même mouvement que la tour et arriver a terre précisément au pied (1). »

Le docteur Whewell (2) cite d'autres exemples à peu près aussi forts dans lesquels des lois de la nature imaginaires ont continué d'ôtre reçues pour vraies, uniquement parce que

(1) Playfair, Dissertation, sect. à.

(2) Nov. Org. Renov., p. 61.

personne n'examinait avec un peu d'attention des faits que presque tout le monde avait l'occasion d'observer. « Une vue confuse de faits très-aisés à observer laissa longtemps aux hommes la croyance qu'un corps dix fois plus pesant qu'un autre tombe dix fois plus vite; que des objets plonges dans l'eau sont toujours grossis, quelle que soit la forme de la surface; que l'aimant exerce une force irrésistible; que le cristal se trouve toujours associé à la glace, et autres choses semblables. Ces exemples et beaucoup d'autres montrent combien les hommes peuvent être aveugles et négligents, même dans l'observation des apparences les plus simples et les plus communes ; et comment nos facultés perceptives, quoique s'exerçant continuellement sur une multitude innombrable d'objets, peuvent pendant longtemps ne pas nous donner une connaissance exacte des choses.

Si, même sur des faits matériels des plus manifestes, les facultés d'observation peuvent être à ce point esclaves des impressions antérieures, il n'y a pas à s'étonner qu'il en soit de même, comme l'atteste douloureusement l'expérience universelle, pour les choses plus étroitement liées aux sentiments les plus forts des hommes, pour les questions morales, sociales et religieuses. Les informations qu'un voyageur ordinaire rapporte d'un pays étranger, comme le résultat du témoignage de ses sens, sont presque toujours celles qui confirment exactement les opinions qu'il avait en partant. 11 n'a eu des yeux et des oreilles que pour ce qu'il s'attendait à voir et à entendre. Les hommes lisent les livres sacrés de leur religion et p 'ssent, sans les remarquer, sur une foule de choses tout à fait inconciliables, même avec leurs propres notions de la perfection morale. Avec les mêmes autorités devant eux, des historiens différents, également innocents de tout déguisement intentionnel, ne voient que ce qui est favorable aux protestants ou aux catholiques, aux royalistes ou aux républicains, à Charles P' ou à Cromwell, pendant que d'autres, partant de l'idée préconçue que l'erreur doit être dans les extrêmes, sont incapables de reconnaître la vérité et la justice quand elles se trouvent toutes d'un seul côté.

L'influence d'une théorie préconçue se montre bien dans les superstitions des peuples barbares relatives aux vertus des remèdes et des charmes. Les Nègres, chez qui encore, comme chez nous dans les anciens temps, le corail est porté en amulette, assurent, selon le docteur Paris (1), que sa couleur « change suivant l'état de santé du porteur, et qu'il devient plus pâle quand celui-ci est malade. j> Ainsi, sur un fait soumis à l'observation universelle, une proposition générale qui n'a pas une ombre de vérité est reçue comme un résultat de l'expérience, l'opinion préconçue empêchant, ce semble, toute observation de la chose.

§ A. Les exemples précédents peuvent suffire pour la première espèce de Non-observation, celle des Faits. Mais il peut y avoir aussi non-observation de quelques circonstances importantes dans des faits qui, d'ailleurs, n'ont pas été entièrement méconnus, et qui même peuvent être ceux sur lesquels tout l'édifice d'une théorie a été élevé. De même que, dans les cas déjà examinés, une proposition générale était inconsidérément adoptée sur le témoignage de faits particuliers, vrais, sans doute, mais cependant insuffisants pour la porter, de même dans les cas auxquels nous allons passer les faits particuliers eux-mêmes ont été mal observés, et les propositions singulières sur lesquelles la généralisation est fondée, ou du moins quelques-unes d'entre elles, sont fausses.

Telle était, par exemple, une des erreurs de la fameuse théorie du Phlogistique; doctrine qui expliquait la combustion par le dégagement d'une substance appelée Phlogiston, qu'on supposait renfermée dans toutes les matières combustibles. L'hypothèse s'accordait assez bien avec les apparences superficielles. L'ascension de la flamme suggère naturellement la fuite d'une substance, et le résidu visible des cendres a généralement bien moins de volume et de poids que le corps brûlé. L'erreur était dans la non-observation d'une

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portion considérable du résidu réel, à savoir les produits gazeux de la combustion. Quand ces produits furent reconnus et qu'on en tint compte, on trouva que c'est une loi universelle que toutes les substances, loin de perdre de leur poids en brûlant, en gagnent, et après avoir essayé d'abord, comme d'habitude, d'accommoder l'ancienne théorie au fait nouveau au moyen d'une hypothèse arbitraire (que le phlogistique possédait une légèreté positive), les chimistes arrivèrent à la véritable expHcation, à savoir que, dans le phénomène de la combustion, au lieu d'une substance dissipée, il y avait une substance absorbée.

Un grand nombre des pratiques absurdes auxquelles on attribuait une vertu médicinale durent leur réputation à la non-observation de quelque circonstance concomitante qui était l'agent réel de la guérison. Tel était le cas pour la Poudre Sympathique de sir Kenelm Digby : « Quand il y avait une blessure, la poudre était appliquée sur l'instrument qui l'avait faite, lequel instrument était, en outre, onctionné et pansé deux ou trois fois par jour. Quant à la blessure ellemême, il était prescrit de l'entourer soigneusement et proprement de bandes de linge, et siirUmt de ii'y pas toucher de sept jours; àl'expiration de ce temps les bandages étaient enlevés, et l'on trouvait généralement la plaie parfaitement réunie. L'honneur de la cure était décerné à l'action mystérieuse de la poudre sympathique appliquée à l'instrument, tandis que (il est à peine besoin de le remarquer) la rapidité de la guérison dépendait de ce que la plaie avait été complètement soustraite au contact de l'air, et de l'action médica- Irice de la nature non troublée par l'intervention officieuse de l'arL C'est, sans aucun doute, ce résultat qui donna aux chirurgiens la première idée du perfectionnement du pansement des plaies par ce qu'on appelle la réunion pur pre77îiêre intention (1). » Dans tous les récits de guérisons opérées par des agents mystérieux, ajoute le docteur Paris, on cherche toujours à cacher les remèdes et les autres moyens curatifs

(1) Pharmacologia^ p. 21.

(1) Docteur Paris, Phat:macologia, p. 23, 2â.

simultanément employés. Ainsi Oribase recommande pompeusement un collier de racine de pivoine contre Tépilepsie; mais il nous apprend qu'il avait toujours soin d'accompagner son emploi de purgations copieuses, auxquelles, cependant, il n'attribue aucune part dans la cure. Dans des temps plus voisins de nous, on trouve un beau spécimen de ce genre de déception dans un ouvrage sur la Scrofule, du docteur Morley, écrit, comme on nous l'apprend, dans le seul but de réhabiliter la vertu trop méconnue et l'usage de la verveine, et dans lequel l'auteur prescrit d'attacher la racine de cette plante autour du cou avec un ruban de satin blanc d'une aune, et de Ty laisser jusqu'à ce que le malade soit guéri. ]\lais notez qu'en attendant il appelle à son aide les agents les plus actifs delà matière médicale (1). y>

En d'autres cas, des guérisons opérées en réalité par le repos, le régime et les distractions, ont été attribuées aux moyens médicaux, ou môme parfois surnaturels, qui avaient été employés. « Quand le célèbre John Wesley nous parle du triomphe du soufre et de la prière sur ses infirmités corporelles, il oublie de mettre en ligne de compte Tiniluence vivifiante de quatre mois de relâche de ses travaux apostoliques ; et si grand est le penchant de l'esprit humain à croire à l'influence d'agents mystérieux, qu'il est porté à attribuer sa guérison à un emplâtre d'œufs et de soufre plutôt qu'à la prescription salutaire de l'air de la campagne, du repos, du lait d'ânesse et de l'exercice du cheval, du docteur Fothergill (2). »

Dans l'exemple suivant la circonstance négligée était d'une nature un peu différente. « Quand la fièvre jaune sévissait en Amérique, les médecins comptaient exclusivement sur le mercure largement administré. Cette méthode parut d'abord si universellement efficace que , dans l'enthousiasme du moment, on annonça triomphalement que la mort n'avait jamais lieu après que le mercure avait manifesté ses effets

(1) Docteur Paris, Pharmacologia, p.

(2) Ibid.. P, G2.

sur l'économie. Tout cela était très-vrai, mais ne prouvait nullement l'efficacité de ce métal, car la maladie, dans sa forme grave, marchait si rapidement qu'elle enlevait le malade longtemps avant que l'économie pût ressentir l'influence mercurielle, tandis que dans sa forme modérée elle passait ausôi bien sans l'assistance de l'art qu'avec (1). »

Dans ces exemples la circonstance méconnue était observable par les sens. Dans d'autres cas, on n'aurait pu la connaître que par le raisonnement; mais le sophisme pourrait alors encore être classé parmi ceux auxquels, faute d'une appellation meilleure, nous avons donné le nom de Sophisme de Non-observation. C'est le non-emploi des facultés qui auraient dû être en exercice, plutôt que leur nature même, qui constitue celte Classe Naturelle de Sophismes. Toutes les fois que l'erreur est, non pas positive, mais négative ; toutes les fois qu'elle consiste spécialement à ne pas voir, à ignorer ou à oublier un fait qui, connu et remarqué, aurait conduit à une conclusion difl^érente, elle appartient proprement à la classe que nous examinons.

Dans les sophismes de cette catégorie, il n'y a pas, comme dans tous les autres, une fausse appréciation de la preuve. La conclusion serait juste, si la partie du cas dont on a tenu compte était le tout; mais une autre partie reste inaperçue, et c'est ce qui vicie le résultat.

11 y a, par exemple, une doctrine remarquable, qui a pu se débiter quelquefois dans les discours de législateurs peu éclairés, mais qui n'a, que je sache, jamais été sanctionnée par des philosophes, si ce n'est par un seul, M. Cousin, qui, dans sa préface au Gorgias de Platon, voulant prouver que le châtiment doit se justifier par un motif autre et plus élevé que celui de prévenir le crime, argue que si la punition n'avait d autre but que l'exemple, il serait indifl'érent que l'innocent ou le coupable fût puni, puisque la punition, considérée comme exemple, est également efficace dans les deux cas. Qr, pour acquiescer à ce raisonnement, il faut sup-

(1) Pharmncologia, p. 6j[, 62.

poser que rindividii qui se sent tenté de mal faire, en voyant un autre puni, conclut qu'il est lui-même en danger d'être puni aussi et en éprouve de la crainte. Mais on oublie que si l'individu puni est supposé innocent, ou si seulement il y a quelque doute sur sa culpabilité, le spectateur réfléchira que son propre danger, quel qu'il puisse être, n'est pas lié à sa culpabilité, mais le menace également restant innocent; et comment alors sera-t-il détourné du crime par la crainte d'un tel châtiment? M. Cousin suppose que les hommes seront détournés du mal par tout ce qui rend la position du criminel plus périlleuse, oubliant que la position de l'innocent (qui est aussi un des éléments du calcul) est, dans ce cas, supposée tout aussi dangereuse. Or, c'est là, d'après notre classification, un sophisme de non-observation.

Les sophismes de cette espèce sont la grosse pierre d'achoppement en économie politique. Les faits économiques offrent des cas nombreux dans lesquels les effets d'une cause consistent en deux groupes de phénomènes, les uns immédiats, concentrés, manifestes à tous les yeux, et les autres, tout au contraire, diffus ou plus profondément cachés sous la surface. Prenons, par exemple, l'opinion commune, si plausible au premier coup d'œil, que les grandes dépenses favorisent l'industrie. A, qui dépense tout son revenu et même son capital dans un grand train de vie, semble donner beaucoup d'emploi au travail; B, qui n'en dépense qu'une petite partie et place le reste, est supposé le favoriser fort peu ou point. Tout le monde, en effet, voit les bénéfices faits par les fournisseurs, les domestiques, etc., de A, pendant que son argent se dépense. Les épargnes de B, au contraire, passent dans les mains de la personne dont il eut son capital, laquelle avec ces fonds paye ce qu'elle doit à un banquier, lequel les piôte encore à quelque marchand ou manufacturier; et le capital ainsi distribué entre des tisserands, des filateurs, des voituriers et les équipages des bâtiments marchands, non-seulement emploie autant de travai qu'en emploie A dans toute sa vie, mais revient grossi pai la vente des produits fabriqués ou importés, et constitue m

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