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fonds pour l'emploi à perpétuité d'une quantité de (ra Jl égale et peut-être plus considérable. Mais on ne voit p s e
^ent de B, tandis que cl.aoun voit ce que devient celui de A Chacun remarque la somme d'industrie produite par la prodigalité de A; mais personne ne remarque la quantité bien
à repose' dtr Tf ' '' '' '' '' "^^J"'^' -'•--"
al époque dAdam Smith, que la prodigalité encourage 1 industrie et que l'économie la paralyse. °
L'argument ordinaire contre le libre-échange était un sophisme du même genre. L'achat des soieries anglaises encourage l'industrie anglaise; l'achat des soieries de\Ton
acte de patriotisme ; l'autre devrait être interdit par la loi ICI on ne lait pas attention que l'acheteur d'un produit étranger cause nécessairement, directement ou indirectement, 1 exportation, soit dans ce pays étranger, soit dans un autre, de quelque article de l'industrie nationale de valeur e.|u.valente (en sus de ce qui sans cela aurait été exporté) • lait qui, sans doute, par suite de la complication des circonstances, ne peut pas être toujours vérifié par l'observation directe, mais qui ne peut jamais être démenti par une observation contraire; tandis que, d'ailleurs, l'évidence du raisonnement sur lequel il est établi est irréfragable. En ceci, par conséquent, le sophisme est le môme que celui du cas précèdent ; Il consiste à ne voir qu'une partie seulement des phénomènes et à se figurer que cette partie est le tout • et il peut être classé parmi les Sophismes de Non-observatiôn.
§ 5. - Pour compléter la revue de la seconde de nos cinq classes, il nous reste à parler de la Mal-observation, dans la.juelle 1 erreur consiste, non point à ne pas voir, mais à mal voir ce qui est.
La perception étant la preuve infaillible de ce qui est réellement perçu, l'erreur dont il s'agit ne peut consister ' u a prendre pour une perception ce qui, en fait, est une ' nference. Nous avons déjà montré combien ces deux choses
sont étroitement liées dans presque toute observation, en général, et surtout dans toute description. La somme de ce que nos sens peuvent percevoir à l'occasion est une fraction si minime, et généralement si peu importante, de Tordre de faits que nous voulons constater ou communiquer, qu'il serait absurde de dire qu'il ne faudrait jamais, tant dans nos observations que dans l'énoncé de leurs résultats, mêler les inférences avec les faits. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en le faisant, nous devons nous rendre compte de ce que nous faisons, et savoir quelle partie de l'assertion se fonde sur la perception, et est, par conséquent, indiscutable, et quelle partie repose sur une inférenceet est, par conséquent, contestable.
Un des plus fameux exemples d'une erreur universelle résultant d'une méprise de ce genre, fut l'opposition faite, au nom du sens commun, au système Copernicien. Tout le monde s'imaginait voir réellement le soleil se lever et se coucher, et les étoiles tourner autour du pôle. Nous savons maintenant qu'on ne voyait pas du tout cela. Ce qu'on voyait, en réalité, était un ensemble d'apparences, également con • ciliables avec la théorie reçue et avec toute autre complètement différente. Il semble étrange qu'un cas, comme celui-ci, dans lequel le témoignage des sens était invoqué avec la plus ferme conviction en faveur de ce qui n'était qu'une simple inférence, et (ainsi qu'il arriva) une inférence fausse, n'ouvrît pas les yeux aux bigots du sens commun, et ne leur inspirât pas une défiance plus modeste à l'égard de la compétence de la pure ignorance à contrôler les conclusions de la science.
L'incapacité de distinguer des perceptions les inférence^ qui en dérivent est, en général, en raison du manque de savoir et de culture intellectuelle. Bien des histoires merveilleuses, bien de scandaleuses anecdotes ont leur source dans cette incapacité. Le narrateur rapporte, non ce qu'il a vu ou entendu, mais l'impression qu'il a reçue de ce qu'il a vu ou entendu, dont la plus grande partie peut-être consiste en inférences, bien que le tout soit raconté, non comme une
inférence, mais comme un fait. La diffîcullé d'obtenir d'un temom qu il mêle le moins possible ses inférences au narré de ses perceptions est bien connue des juges exercés aux interrogatoires. Mais c'est bien pis encore quand des personnes Ignorantes veulent décrire quelque phénomène de la nature c< Le reçu le plus simple de l'observateur le plus illettré, di[ Dugald-Stewart (1), contient toujours plus ou moins d'hypo- Ihese ; bien plus, on trouvera, en général, que plus sera grande son ignorance, plus sera grand le nombre des principes conjecturaux impliqués dans son exposition. Un ano^ thicaire de village (et, moins encore, si c'est possible une nourrice expérimentée) ne peut décrire le cas le plus simple sans employer une phraséologie dont chaque mot est une théorie ; tandis qu'une spécification simple et toute nue des phénomènes d'une maladie particulière, une spécification non sophistiquée par fimagination ou par des opinions préconçues, est la marque non équivoque d'un esprit lormé par une longue et fructueuse élude au plus difficile de tous les arts, Vmterjjrétatw?i fidèle de la nature. »
L'universahté de cette confusion des perceptions et des inférences et la rareté de la faculté de les distinguer n'étonlieront plus, si l'on considère que, dans le plus grand nombre des cas, les perceptions actuelles de nos sens n'ont d'importance et d'intérêt pour nous que comme des marques descjuelles nous inférons quelque autre chose. Ce n'est pas la couleur et l'étendue perçues par l'œil qui ont de l'importance pour nous, mais l'objet dont ces apparences visibles attestent la présence ; et lorsque la sensation est indifférente, et elle l'est généralement, nous n'avons pas de motif d'y faire grande attention, et nous acquérons l'habitude dépasser par-dessus sans conscience distincte et d'aher tout de suite à l'inférence ; de telle sorte que savoir ce qu'est une sensation actuelle est une étude, à laquelle les peintres, par exemple, ont à se former par une application continue et un exercice spécial. Dans les choses plus éloignées du doit) Éléments de la philosophie de Vesprit humain, vol. II, chap. iv, secU 5.
maine des sens extérieurs, personne n'est capable, sans une grande expérience de l'analyse psychologique, de rompre cette forte association ; et lorsque ces habitudes d'analyse n'existent pas au degré requis, on citerait difficilement un des jugements habituels des hommes sur des sujets d'une haute abstraction, depuis l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme jusqu'à la table de multiphcation, qui ne soient ou n'aient été considérés comme des intuitions directes; tant est forte la tendance à attribuer un caractère intuitif à des jugements qui sont de simples inférences, et souvent des inférences fausses. Personne ne peut douter que beaucoup de visionnaires n'aient cru qu'ils étaient directement inspirés du Ciel, et que le Tout-Puissant conversait avec eux face à face ; ce qui, pourtant, n'était qu'une conclusion tirée d'impressions des sens ou de sentiments intérieurs qui ne justifiaient nullement cette croyance. Il est donc, non-seulement très-utile, mais indispensable de se mettre en garde contre cette classe d'erreurs, bien que la question de savoir si, dans telle ou telle des grandes questions de la métaphysique, des erreurs de cette nature sont commises, ne soit pas l'affaire de la logique, mais, comme je l'ai dit si souvent, d'une science diflerente.
CHAPITUE V,
§ 1. — La classe de sophismes dont nous allons parler est la plus étendue de toutes. Elle embrasse un plus grand nombre et plus de variétés d'inférences vicieuses qu'aucune des autres classes, et il est plus difficile aussi de les diviser en sous-classes ou espèces. Si la détermination, essayée dans les livres précédents, des principes de la générahsation légitime est exacte, toutes les généralisations non-conformes à ces principes pourraient, en un sens, être rapportées à l^^ présente classe. Cependant, lorsque les règles sont connues
et intentionnellement suivies, mais qu'une erreur est commise dans leur apphcation, c'est une faute et non un sophisme. Pour qu'une erreur de généralisation soit sophistique, il faut qu'elle soit la conséquence d'un principe ; elle doit provenir de quelque fausse conception générale du procédé inductif ; le mode légitime de tirer des conclusions de l'observation et des expériences doit être fondamentalement mal compris.
Nous n'entreprendrons pas une chose aussi chimérique qu'une classification assez complète pour épuiser toutes les fausses conceptions qui peuvent exister sur ce sujet ; et nous nous contenterons de noter, parmi les précautions qui pourraient être suggérées, un petit nombre des plus utiles et indispensables.
§ 2. — En premier lieu, nous dirons que, si les principes établis précédemm.ent sont justes, il y a certaines généralisations qui doivent être nécessairement fautives; l'expérience ne fournissant pas les conditions requises pour les établir par une induction correcte. Telles sont, par exemple, toutes les inférences de l'ordre de la nature existant sur la terre ou dans le système solaire à ce qui peut exister dans d'autres parties de l'univers, où les phénomènes peuvent être entièrement différents, se succéder d'après d'autres lois ou même sans loi aucune. Telles sont encore, en matière de causalité, toutes les propositions universelles négatives, celles qui affirment l'impossibilité d'une chose quelconque. La non-existence d'un phénomène donné, quelque certifiée qu'elle puisse être par une expérience constante, prouve tout au plus qu'aucune cause suffisante pour le produire ne s'est encore manifestée; mais que ces causes n'existent pas dans le monde, c'est ce que nous ne pouvons pas inférer, à moins d'être assez insensés pour supposer que nous connaissons toutes les forces de la nature. Cette supposition serait au nioins bien prématurée, la connaissance que nous avons de quelques-unes étant si récente. Et quelque loin que puisse aller notre connaissance de la nature dans
Tavenir, on ne voit pas bien comment cette connaissance pourrait jamais être complète, ou comment, si elle Tétait, nous pourrions en être assurés.
Les seules lois de la nature suffisantes pour garantir une affirmation d'impossibilité (même par rapport à l'ordre existant du monde et pour la région de l'univers où nous sommes) sont, premièrement, celles de Nombre et d'Etendue, qui priment les lois de succession des phénomènes et ne sont pas exposées à l'influence de causes contraires ; et, secondement, la loi universelle de Causalité. Qu'aucune variation dans l'effet ou le conséquent n'aura lieu tant que la totalité des antécédents restera la même, c'est ce qui peut être affirmé avec une complète assurance. Mais que l'addition de quoique antécédent nouveau ne pourrait pas modifier ou détruire le conséquent habituel, ou que les antécédents capables de produire ces résultats n'existent pas dans la nature, c'est ce que, dans aucun cas, nous ne pouvons positivement conclure.
§3.-11 est à propos de remarquer ici que toutes les généralisations qui, comme les théories de Thaïes, de Démocrite et autres des premiers philosophes grecs, prétendent résoudre toutes choses en un élément unique, ou, comme plusieurs théories modernes, ramener à l'idenlilé des phénomènes radicalement différents, sont nécessairement fausses. Par phénomènes radicalement différents, j'entends les impressions sur nos sens qui diffèrent en qualité et non pas seulement en degré. Nous avons dit sur ce point ce qui paraissait nécessaire, dans le chapitre sur les Limites de l'Explication des Lois de la Nature; mais comme ce sophisme est, même aujourd'hui, fort commun, j'en dirai encore ici quelque chose.
Quand on dit que la force qui relient les planètes dans leurs orbites se résout dans la gravitation, ou que la force qui fait combiner chimiquement les corps se résout dans rélectricité, on affirme, dans un cas, ce qui est, et, dans l'autre, ce qui pourrait être et sera probablement uu jour, le résultat d'une induction légitime. Dans ces deux
SOPHTSMES DE GÉNÉRALISATION. 859
cas, le mouvement se résout en mouvement. On affirme qu'un phénomène de mouvement, qui était supposé tout spécial et soumis à une loi particulière, obéit à la loi générale qui règle une autre classe de mouvements. Mais par ces généralisations et autres semblables on a été conduit et encouragé à tenter de réduire, non plus le mouvement à un mouvement, mais la chaleur au mouvement, la lumière au mouvement, la sensation même au mouvement, les états de conscience à des états du système nerveux, comme dans les formes les plus grossières de la philosophie matérialiste, et dans certaines doctrines physiologiques, les phénomènes vitaux à des actions chimiques ou mécaniques.
Maintenant, je suis loin de prétendre que tout cela n'est pas susceptible de preuve, ni que ce ne fût un important accroissement de nos connaissances, s'il était prouvé que certains mouvements des molécules des corps sont des conditions de la production de la chaleur ou de la lumière; que certaines modifications physiques assignables des nerfs peuvent être les conditions, non-seulement de nos sensations et émotions, mais même de nos pensées; que certaines conditions mécaniques et chimiques peuvent, dans l'ordre de la nature, suffire pour mettre enjeu les lois physiologiques de la vie. Tout ce sur quoi j'insiste, avec tout penseur qui a une idée claire de la logique de la science, c'est qu'il ne faudrait pas croire qu'en prouvant toutes ces choses on eût fait un pas vers l'explication réelle de la chaleur, de la lumière ou de la sensation, ou que la spécificité de ces phénomènes pût être au moindre degré éludée par ces découvertes, quelque bien établies qu'elles fussent. Qu'il soit démontré, par exemple, que les séries les plus complexes de causes et d'effets physiques se succèdent dans l'œil et le cerveau pour produire une sensation de couleur : — des rayons tombant sur l'œil, réfractés, convergents, entrecroisés, produisant une image renversée sur la rétine, puis après un mouvement (une vibration ou un courant de fluide nerveux ou ce qu'il vous plaira d'imaginer) le long du nerf optique, propagation de ce mouvement et d'autant d'autres mouvements
que VOUS voudrez, etc. Eh bien ! après tous ces mouvements, il se passe quelque chose qui n*est pas du mouvement ; il y aune sensation de couleur. Quelque nombre de mouvements que vous intercaliez, réels ou imaginaires, vous trouverez toujours au bout de la série un mouvement antécédent et une couleur conséquente. Le mode dans lequel un de ces mouvements produit le suivant serait peut-être explicable par quelque loi générale du mouvement ; mais le mode dans lequel le dernier mouvement produit la sensation de couleur ne peut pas être expliqué par une loi quelconque du mouvement. C'est la loi de la couleur, qui est et sera toujours particulière et spéciale. Là où la conscience reconnaît une distinction intrinsèque entre deux phénomènes; là où nous sentons une différence qui n'est pas seulement dans le degré, et où nous voyons qu'un des phénomènes ajouté à lui-même ne produirait jamais l'autre, toute théorie qui tend à ramener l'un des deux aux lois de l'autre doit être fausse, bien qu'une théorie qui considère simplement l'un des phénomènes comme une cause ou condition de l'autre puisse être vraie.
§ !i.— Plusieurs des autres formes de généralisation illéi^itime, celles qui méritaient le plus d'être notées, ont été déjà examinées, lorsque, en exposant les règles de l'induction correcte, nous avons eu à la distinguer de la forme la plus commune d'induction incorrecte. De ce nombre se trouve ce que j'ai précédemment appelé l'Induction Naturelle des esprits négligents, Tinduction des anciens, qui procède jwe?* emimerationem simplicem : — « Cet A-ci, celui-là et cet autre sont B ; je ne trouve pas d'A qui ne soit B, donc tout A est B. » Comme condamnation sans appel de ce mode banal de générahsation, je citerai la dénonciation solennelle qu'en a faite Bacon, et qui est, comme j'ai osé le dire plus d'une fois, la partie la plus importante des services durables qu'il a rendus à la philosophie : — « Induclio quai procedit j per enumerationem simplicem, res puerilis est et precario » concludit (conclut avec votre permission, iproyisoiremcni) > et periculo exponitur ab instantia conlradictoria, et pie*
» rumque secundum pauciora quam par est, et ex his tan- » tummodo quœ praestosunt, pronunciat. At Inductio qua^ad » inventionem et demonstrationem Scientiarum et Artium » erit utihs,Naturamseparare débet per rejectiones et exclu- » siones débitas ; ac deinde post negativas, tôt quot suffîciunt, » super affîrmativas concludere. »
J'ai dit déjà que la Simple Énumération est encore le mode d'Induction usuel et reçu dans toutes les recherches relatives à l'homme et à la société. Un petit nombre d'exemples, plutôt pour mémoire que pour l'instruction, suffiront. Que faut-il penser de toutes ces maximes « du sens commun » dont la formule universelle équivaut à ceci : « Ce qui n'a jamais été ne sera jamais ». Ainsi, les Nègres n'ont jamais été aussi civilisés que les Blancs, donc il est impossible qu'ils le soient jamais. Les femmes jusqu'ici n'ont pas été, suppose-t-on, égales en intelligence aux hommes, donc elles sont nécessairement d'une nature inférieure. La Société ne peut pas prospérer sans telle ou telle institution; par exemple, du temps d'Aristote, sans l'esclavage, dans d'autres temps, sans un clergé étabh, sans des distinctions artificielles de rang, etc. Un pauvre sur mille, ayant reçu de l'instruction, tandis que neuf cent quatrevingt-dix-neuf autres n'en reçoivent aucune, cherche d'ordinaire à s'élever au-dessus de sa condition, donc l'instruction dégoûte de îa condition d'ouvrier. Les savants, enlevés à leurs études spéculatives et chargés de s'occuper de choses qu'ils ne connaissaient pas, les font mal, donc les philosophes sont impropres aux affaires, etc., etc. Ce sont là autant d'inductions par simple énumération.
On a pu essayer,quoique sans succès,de justifier quelquesunes de ces propositions par des raisons avouées par la méthode scientifique, mais pour la masse de ceux qui les répètent comme des perroquets, Yenumeratio simplex ex his tantummodo quœ praisto sunt pronuncians est la seule preuve. Le sophisme ici consiste en ce que ce sont des inductions sans élimination. On n'a pas fait la comparaison des cas, ni même constaté les circonstances essentielles d'un cas doîmé.
Une autre erreur encore en ceci est d'oublier que ces sortes de généralisations, même bien fondées, ne constitueraient pas des vérités fondamentales, ne seraient que des résultats de lois beaucoup plus élémentaires; et, qu'en conséquence, tant qu'elles ne seraient pas déduites de ces lois, elles ne pourraient être admises tout au plus que comme des vérités empiriques, valables seulement dans les limites de temps et d'espace dans lesquelles se trouvaient renfermées les observations particulières qui avaient suggéré la généralisation.
Cette erreur de mettre des lois purement empiriques, des lois sans preuve directe de causalité, sur le même pied, comme certitude, que les lois de cause et effet, erreur qui est à la racine du plus grand nombre peut-être des mauvaises inductions, se montre sous sa lorme la plus grossière dans les généralisations dont nous venons de donner des exemples. Ces généralisations, à vrai dire, n'ont même pas le degré de garantie d'une loi empirique bien établie, car elles sont réfutables empiriquement, sans remonter aux lois causales. On verra même, avec un peu de réflexion, que ce n'est que sur de pures négations que peuvent être fondées ces lois empiriques de dernier ordre. Un phénomène n a jamais été observé; cela prouve seulement que les conditions de ce phénomène n'ont pas été encore rencontrées dans le champ de l'expérience, mais ne prouve pas qu'elles ne s'y présenteront pas plus tard. Il y a une espèce de loi empirique meilleure ; c'est lorsque le phénomène observé offre, dans les limites de l'observation^ une série de gradations dans lesquelles on peut découvrir une régularité ou quelque chose qui ressemble à une loi mathématique ; d'où, par conséquent, il est rationnellement possible de présumer quelque chose quant aux termes delà série qui sont au delà des limites de l'observation. Mais dans les négations il n'y a pas de gradations, pas de séries. Par conséquent, les généralisations qui nient la possibilité d'un phénomène donné de la nature humaine et de la société uniquement parce qu'il n'a jamais été observé, ne peuvent pas avoir ce haut degré
de valeur, même à titre de lois empiriques. Bien plus, Texamen plus scrupuleux que les lois empiriques d'un ordre supérieur présupposent, appliqué aux faits de celles-ci, nonseulement ne les confirme pas, mais encore les renverse. Car, en réalité, l'histoire de l'Homme et de la Société fait voir que, loin d'être immuables, et non-susceptibles de présenter de nouveaux aspects, ils sont, au contraire, en un grand nombre de leurs phénomènes les plus importants, non-seulement muables, mais toujours en voie de changement progressif. Ainsi donc, la loi empirique qui, dans la plupart des cas, exprimerait le mieux le pur résultat de l'observation, serait, non que tel ou tel phénomène continuera sans changement, mais qu'il continuera de changer d'une manière ou d'une autre.
Aussi, pendant que presque toutes les générahsations relatives à l'Homme et à la Société, antérieures à ces dernières cinquante années, ont été des erreurs grossières du genre de celles que je viens de caractériser, c'est-à-dire, fondées implicitement sur la supposition que la nature humaine et la société tourneront toujours dans fa même orbite et manifesteront les mêmes phénomènes (ce qui est également l'erreur vulgaire aujourd'hui, et spécialement en Angleterre, des hommes soi-disant essentiellement pratiques, des dévots du prétendu sens commun), les bons esprits de notre époque, ayant analysé avec plus de soin le passé de notre race, ont, pour la plupart, adopté l'opinion toute contraire que l'espèce humaine est dans un état de progression nécessaire, et qu'on peut des termes passés de la série inférer positivement les termes futurs.
Nous aurons occasion de parler plus longuement de cette doctrine, considérée comme dogme philosophique, dans notre dernier Livre. Si elle n'est pas exempte d'erreur dans quelqu'une de ses formes, elle est du moins exempte de l'erreur grossière et stupide dont nous avons donné des exemples. Cependant ce n'est que dans les esprits éminemment philosophiques qu'elle n'est plus entachée de cette espèce de sophisme. Car, ne l'oubUons pas, cette autre
et meilleure généralisation même dont nous parlions (le changement progressif de la condition de l'humanité) n'est, après tout, qu'une loi empirique, à laquelle aussi il n'est pas difficile de trouver de très-grandes exceptions; et même si ces exceptions pouvaient être écartées, soit en contestant les faits, soit en interprétant et limitant la théorie, l'objection générale subsisterait toujours contre la loi supposée, en tant qu'applicable à autre chose qu'à ce que nous avons appelé, dans le Troisième Livre, les Cas Adjacents. En effet, non-seulement elle n'est pas une loi primaire, mais elle n'est pas même une loi causale. Sans doute des changements s'opèrent dans les affaires humaines, mais chacun de ces changements dépend de causes déterminées. La « progressivité de l'espèce » n'est pas une cause ; elle n'est que l'expression sommaire du résultat général de toutes les causes. Lorsque, par une induction toute différente, on aura déterminé quelles sont les causes qui ont produit ces changements successifs, bien constatés d'ailleurs en fait, depuis le commencement de l'histoire, et par quelles causes de tendance opposée ils ont été accidentellement contrariés ou tout à fait empêchés, nous serons en possession de la loi réelle de l'avenir et en mesure d'affirmer da quelles circonstances dépendra éventuellement la continuation du même mouvement en avant. Mais l'erreur de bien des penseurs les plus avancés de notre temps est précisément d'imaginer que la loi empirique établie par la comparaison de la condition de l'espèce humaine à différentes époques est une loi réelle, est la loi de ses changements, non-seulement passés, mais encore à venir. La vérité est que les causes des phénomènes du monde moral sont en tout temps et en tout pays combinées en proportions différentes, de sorte qu'il n'est guère présumable que leur résultat général sera rigoureusement conforme, dans les détails du moins, à une série uniformément progressive; et toutes les généralisations affirmant que l'humanité tend à devenir meilleure ou pire, plus riche ou plus pauvre, plus civilisée ou plus barbare; que la population croit plus vite que les subsistances ou les
subsistances que la population; que l'inégalité des fortunes tend à devenir plus grande ou moindre, etc., propositions de haute valeur comme lois empiriques, entre certaines limites "(en général fort étroites), sont, en réalité, vraies ou fausses suivant les temps et les circonstances.
Ce que nous disions des généralisations du passé à l'avenir est également vrai des généralisations du temps présent au temps passé, lorsque, ne connaissant que les faits moraux et sociaux (le son époque, on prend les hommes et les choses de ce temps pour type des hommes et des choses humaines en général, et qu'on applique, sans hésiter, à l'interprétation des événeîuents historiques les lois empiriijues qui représenlent suiiisamment pour la gouverne de chaque jour les phénomènes communs de la nature humaine à ce moment et dans cet état particulier de la société. Si l'on avait besoin d'exemples, presque tous les livres d'histoire, jusqu'à une époque très-récente, en sont pleins. Il en est de même quand on conclut empiriquement des hommes de sa nation aux hommes des autres pays, comme si les êtres humains sentaient, jugeaient et agissaient partout de la même manière.
§ 5. Dans les exemples précédents on confond les lois empiriques, qui expriment seulement l'ordre habituel de la succession des effets, avec les lois de causation dont ces effets dépendent. La généralisation peut cependant être fausse encore quand cette erreur n'est pas commise, dans les cas où, quoique la recherche ait pris la vraie direction, celle des causes, le résultat vicieusement obtenu est pris pour une loi réellement causale.
La forme la plus vulgaire de ce sophisme est ce qu'on appelle communément post hoc, errjo proptcr hoc^ ou cum hoc, ergo propier hoc. C'est ainsi qu'on a conclu que l'Angleterre devait sa supériorité industrielle à ses mesures restrictives du commerce; qu'il a été soutenu par les financiers de la vieille école et par quelques théoriciens que la dette publique était une des causes de la prospérité du pays;
qu'on a proclamé rexcellence de l'Église établie, des Chambres des Lords et des Communes, de la procédure des cours de justice, etc., par celte unique raison que le pays avait prospéré sous ces institutions. Dans des cas comme ceuxci, si l'on pouvait, par quelque autre preuve, rendre probable que les causes supposées ont quelque tendance à produire l'etret qu'on leur attribue, la réalité de leur action, même dans un seul cas, serait un fait de quelque valeur comme vérification par l'expérience spécifique; mais intrinsèquement il ne peut guère être un indice de cette tendance, puisque, l'eflet étant admis, cent autres antécédents pourraient avoir un égal litre de ce genre à elrc considérés comme la cause.
Ce sont là des exemples des mauvaises généralisations à posteriori ou, plus proprement. Empiriques, dans lesquelles la causalité est conclue d'une conjonction accidentelle, sans l'élimination préalable voulue, et sans indice fourni par les propriétés connues de l'agent supposé. Mais non moins communes sont les mauvaises généralisations d priori, qu'on appelle proprement des ûmsses théories, les conclusions tirées, par voie de déduction, des propriétés d'un agent qu'on sait ou qu'on suppose être présent, sans tenir compte des autres agents coexistants. Si les premières sont des erreurs de la pure ignorance, les secondes sont des erreurs des demi-savants, commises principalement par la prétention d'expliquer des phénomènes compliqués par une théorie plus simple que leur nature ne le comporte; comme lorsque les médecins voyaient le principe de toutes les maladies (( dans la lenteur et la viscosité morbide du sang », et attribuaient presque tous les désordres des fonctions à des obstructions mécaniques et cherchaient à les guérir par des moyens mécaniques, tandis qu'une autre école, celle des chimistes, « ne reconnaissait d'autre cause de maladie que la présence d'un acide ou d'un alcah, ou une altération de la composition chimique des fluides ou des soHdes », et, en conséquence, jugeait « que les remèdes agissent en produiéaat des changements chimiques dans le corps. On voit Tour-
nefort très-occupé à analyser tous les sucs végétaux pour y découvrir des traces d'un alcali ou d'un acide qui leur conférerait quelque vertu médicinale. Les erreurs funestes auxquelles celle hypothèse pouvait conduire les médecins se manifestèrent par un déplorable exemple dans l'histoire de la fièvre mémorable qui sévit à Leydeen 1699 et qui emporta les deux tiers des habitants; résultat imputable, en grande j)artie, au professeur Sylvius de le Boë, qui, imbu des doctrines chimiques de Van Ilelmont, attribua la maladie à une prédominance d'acidité, et déclara qu'il n'y avait pas d'autre moyen curatif à employer que de fortes doses de poudres absorbantes (1). »
Ces aberrations dans la théorie médicale ont un pendant exact dans les doctrines politiques. Toutes les théories qui attribuent une valeur absolue à des formes particulières de gouvernement, à certaines organisations sociales, et même à certains systèmes d'éducation, sans avoir égard à l'état de civilisation et aux caractères spéciaux de la société à laquelle on veut les appliquer, sont sujettes à celte même objection de prendre une certaine classe de circonstances comme le principal élément régulateur de phénomènes qui dépendent autant ou plus de beaucoup d'autres influences. Mais il n'est pas nécessaire de nous arrêter davantage ici sur ces considérations, ayant à nous en occuper plus au long dans le dernier Livre.
§ 6. Le dernier des modes de généralisation erronée que je signalerai est celui qui pourrait être appelé la Fausse Analogie. Ce sophisme se dislingue de ceux déjà examinés par celte particularité qu'il ne simule même pas une induction complète et concluante, et consiste dans la vicieuse application d'un argument qui ne serait admissible tout au plus qu'à titre de présomption dans les cas où la preuve positive ne peut pas être obtenue.
L'argument par Analogie consiste à conclure que ce qui
(i) Pharmacologia^ p. 39, 40,
est vrai dans un certain cas est vrai dans un autre cas qu'on sait être assez semblable au premier dans ses particularités essentielles, sans être exactement pareil. Un objet a la propriété B ; un autre objet n'a pas, qu'on sache, cette propriété, mais il ressemble au premier dans la propriété A dont la liaison avec B est ignorée; la conclusion Analogique est que cet objet possède aussi la propriété B. C'est ainsi, par exemple, que l'on conclut que les planètes sont habitées parce que la terre l'est. Les planètes ressemblent à la terre en ce qu'elles décrivent des orbites elliptiques autour du soleil, sont attirées par lui et s'attirent entre elles, sont à peu près sphériques, tournent sur leur axe, etc. ; mais on ne sait pas si quelqu'une de ces propriétés ou toutes ensemble sont les conditions ou les marques des conditions qui les rendraient propres à être habitées. Néanmoins, tant que nous ignorons quelles sont ces conditions, il est présumable qu'elles peuvent être Hées par quelque loi naturelle à ces propriétés communes; et quant à la mesure de cette possibilité, la conclusion que les planètes, ressemblant ainsi à la terre par ces diverses circonstances, sont habitées, est beaucoup plus vraisemblable que si elles n'y ressemblaient en rien. Cette minime et inassignable augmentation de probabilité est tout ce que peut donner le raisonnement par analogie. Si, en effet, on a la moindre raison de juger qu'il existe une connexion réelle entre les deux propriétés A et B, rargument n'est plus analogique. S'il était constaté (je fais à dessein une supposition absurde) qu'il existe une liaison causale entre le fait de tourner sur un axe et l'existence d'êtres organisés, ou s'il y avait seulement quelque motif raisonnable de soupçonner une telle liaison, il naîtrait de là une probabilité en faveur de l'existence d'habitants dans les planètes qui pourrait avoir beaucoup de force; mais alors le fait serait inféré d'une loi de causation constatée ou présumée et non de l'analogie de la terre.
On emploie, cependant, quelquefois par extension le mot Analogie pour désigner ces arguments de forme inductive, mais ne constituant pas des inductions réelles, dont on se
sert pour fortifier un argument tiré d'une simple ressemblance. Bien qu'il ne soit pas établi que A, propriété commune aux deux cas, est la cause ou l'effet de B, on essayera de montrer par analogie qu'il existe entre eux quelque autre liaison moins étroite; que A, par exemple, est un des éléments de l'ensemble des conditions qui, réunies, produiraient B; ou bien qu'il est un effet accidentel d'une cause connue de B, etc. Une quelconque de ces circonstances étant etabhe, l'existence de B devient plus probable que si cette connexion , telle quelle , entre B et A , n'était pas connue.
Maintenant, une erreur, un sophisme d'analogie peut se produire de deux manières. Quelquefois le sophisme consiste à employer correctement quelqu'une des formes d'argument ci-dessus, mais en lui attribuant une valeur démonstrative exagérée. Les hommes à vive imagination seraient, dit-on, particulièrement sujets à cette méprise; mais en réalité elle est, au contraire, le vice intellectuel caractéristique de ceux dont l'imagination est amortie, soit par défaut d'exercice, soit par une faiblesse naturelle, soit par l'étroitesse de leurs idées. Pour ces sortes d'esprits, les objets se présentent revêtus d'un petit nombre de propriétés, et comme alors il ne s'offre à eux que peu d'analogies entre un objet et un autre, ils se font invariablement illusion sur le degré d'importance du peu qu'ils voient; tandis que ceux dont l'imagination parcourt un champ plus vaste aperçoivent tant d'analogies conduisant à des conclusions opposées, qu'ils sont bien moins disposés à s'exagérer la force de celle-ci ou de cellelà. On verra toujours que les esprits les plus esclaves du langage métaphorique sont ceux qui n'ont à leur service qu'un seul assortiment de métaphores.
Mais ce n'est là qu'une des manières d'errer dans l'emploi des arguments par analogie. Il y en a une autre qui mérite mieux le nom de sophisme, et qui consiste à inférer d'une ressemblance dans un point la iresscmblance dans un autre point, alors que, non-seulement il n'y a pas de raison évidente de lier les deux circonstances par causation , mais
encore qu'il y a des raisons tendant positivement à les disjoindre. C'est là proprement le Sophisme par Fausse i^na-
logie.
Nous pouvons citer, pour premier exemple, l'argument
banal en faveur du pouvoir absolu, tiré de l'analogie du gouvernement paternel dans la famille; gouvernement qui, bien qu'ayant grand besoin de contrôle, n'est pas et ne peut pas être contrôlé par les enfants, tant qu'ils sont enfants. Le gouvernement paternel est bon; donc le gouvernement despotique dans rÉtat sera bon. Je passe, comme inutile à remarquer ici, les réserves qu'on pourrait faire sur cette excellence de l'autorité paternelle. Mais l'accordàt-on, conclure de la famille à l'État n'en serait pas moins un argument par fausse analogie, car il implique que les bons efl'ets du gouvernement paternel dépendent, dans la famille, de la seule circonstance qui lui est commune avec le despotisme politique, l'irresponsabilité; tandis (ju'ils dépendent, quand ils existent, non de cette circonstance seule, mais de deux autres encore, l'affection des parents pour les enfants et leurs plus grandes sagesse et expérience, choses qu'on ne peut guère s'attendre à trouver dans les rapports du despote et des sujets, et qui, venant, Tune ou l'autre, à manquer, même dans la famille, l'irresponsabihté restant alors sans contrôle, ce qui en résulte n'est certes rien qui ressemble à un bon gouvernement. C'est donc là une fausse analogie.
Un autre exemple est le dictum assez commun que les corps politiques ont, comme les corps naturels, une jeunesse, une maturité, une vieillesse et une mort; qu'après une certaine période de prospérité, ils tendent spontanément à décliner. C'est là encore une analogie fausse, car l'affaiblissement des facultés vitales dans un corps animé peut être clairement attribué à la marche naturelle de ces mêmes changements de structure qui, dans leurs phases antérieures, constituent sa croissance continue jusqu'à la maturité; au |ieu que dans le corps politique la suite de ces changements ne peut, généralement pariant, avoir d'autre effet que la continuation de la croissance. C'est seulement le temps
SOPHISMES DE CÉNeRAMSATION. 374
d'arrêt dans coltc progression el le commencement de la rétrogradation qui pourraient constituer le déclin. Les corps politiques meurent, mais c'est de maladie ou de mort violente; ils n'ont pas de vieillesse.
Le passage suivant de la Poliiique EccUdastique de Ilooker est un exemple d'une fausse analogie des corps naturels avec ce qu on appelle les corps poliliques : « de môme qu'il no peut y avoir de mouvement dans les corps de la nature sans un moteur qui meut toutes choses, reslant lui-même immobile; de même dans les sociétés politiques il doit v avoir qnel.|u'und'impunissaLle,sansquoi personne nesera^puni . H y a ICI un double sophisme, car, non-seulement l'analogie cilc-momc, mais encore la prémisse dont elle est tirée tt insoutenable. L'idée qu'il doit y avoir un moteur immobile de toutes choses est la vieille erreur scolaslique d'un pnmum mobile.
L'exemple suivant est emprunté à la Rhétorique de l'arcbevcque Wliately : « On peut admettre qu'une diminution considérable et permanente dans la quantité de quelquenrodu.t unie, tel que le blé, le charbon, le fer, constituerait une perte sérieuse et de longue durée; ou bi™ que =;i les terres et les houillères produisaient régulièrement des quantités doubles avec le même travail, nous serions plus riches d autant; et de là on pourrait inférer que si la quanlité .l'or et d'argent était diminuée de moitié dans le monde ou était doublée, les conséquences seraient les même; vu la Ires-grande utilité de ces métaux pour la monnaie. Or il y a plusieurs points de ressemblance, cl aussi de dilTcrence entre les métaux précieux, d'une part, et le blé, le charbon, etc., de l'autre. Mais la circonstance importante pour le raisonnement supposé est que VutilitéAa l'or et de l'argent (comme monnaie, qui est de beaucoup la principale) dépmd de leur valeur, laquelle est réglée par leur rareté eu plus strictement, par la difficulté de se les procurer, tandis que SI le ble ou le charbon étaient dix fois plus abondants (c'esta-dire plus aisément obtenus), un boisseau de lun ou de l'autre serait aussi utile qu'il l'est maintenant. Mais s'il était
jjj DES SOPHISMES.
deux fois plus facile qu'il ne l'est de se procurer l'or, un souverain serait deux fois plus grand ; s, c'eta.t moU.e lins facile, sa dimension serait celle d'un denn-souve rain, et ce serait là (sauf la circonstance f sf»"'; ^^ la cherté ou du bon marché des bijoux en or) toute la difïerence Par conséquent l'analogie pèche dans le pomt essen-
tiel de rarsjument. d , .
Le même auteur cite, d'aprèsrévêqueCopleslon, la fausse analogie consistant à conclure de la ressemblance sous plusieurs rapports de la capitale d'un pays avec le cœur des animaux, que son agrandissement est une maladie.
Nous appellerions aujourd'hui tout à fait fantastiques ces fausses analogies sur lesquelles les philosophes grecs bâtissaient hardiment des systèmes de physique, non parce que les ressemblances dont ils arguaient n'étaient pas réelles, car souvent elles l'étaient, mais parce que personne depuis n'a pensé à en tirer les mêmes conclusions que ces plu osophes. Telles furent, par exemple, les curieuses spéculations des pythagoriciens sur les nombres. Ayant trouve que les distances des planètes entre elles offraient ou semblaient offrir des divisions peu différentes de celles du monocorde, ils en inféraient l'existence d'une musique qu on n entendait pas, la musique des sphères ; comme si l'harmome d une harpe dépendait seulement des proportions numériques, el nullement des cordes, ni même de quoi que ce soit de matériel. Pareillement, on avait imaginé que certaines combinaisons de nombres qu'offrent quelques phénomènes devaient se trouver partout dans la nature; qu il devait, pai exemple, y avoir quatre éléments, parce qu'il y avait quatre combinaisons possibles du chaud et du froid, du sec et de l'humide, et sept planètes, parce qu'il y avait sept métaux, ou sept jours dans la semaine. Kepler, lui-même, pensait qu'il ne pouvait y avoir que six planètes parce qu i n'y a que cinq solides réguliers. A ces exemples, on peut ajouter les raisonnements, si communs dans les théories des anciens, fondés sur \^ perfectioii supposée de la nature, entendant par nature le cours ordinaire des événements, tels
SOPHISMES DE GÉiNÉRALISATION. 373
qu'ils se produisent sans l'intervention de l'homme. C'était là encore une grossière conjecture d'une analogie supposée de tous les phénomènes, même les plus dissemblables. Quelques phénomènes offrant ce qu'on jugeait être la perfection, on en concluait (contre l'évidence) que cette perfection existait dans tous. « On suppose toujours, ditAristote, que la nature fait tout pour le mieux, quand c'est possible » ; et les quaUtés les plus vagues et les plus hétérogènes étant confondues dans cette notion du meilleur, il n'y avait plus de bornes à l'extravagance des inférences. De ce que, par exemple, les corps célestes étaient « parfaits », ils devaient se mouvoir circulairement et uniformément, car, ditGeminus (1), «ils n'auraient pas admis (les pythagoriciens) que des choses divines et éternelles allassent tantôt plus vite, tantôt plus lentement, et s'arrêtassent même quelquefois ; d'autant que personne ne tolérerait un tel désordre dans les mouvements d'un homme sage et décent. Sans doute, les circonstances de la vie obligeaient souvent les hommes à presser ou à ralentir le pas, mais pour les étoiles, qui sont des natures incorruptibles, il n'existe pas de raison d'aller vite ou lentement. )) C'est chercher un argument d'analogie un peu loin que de supposer que les astres doivent observer dans leur démarche les règles de décorum que s'étaient prescrites à eux-mêmes les philosophes à longues barbes satyrisés par Lucien.
Pas plus loin même que l'époque de la controverse copernicienne, on alléguait, comme un argument en faveur de la vraie théorie astronomique, qu'elle plaçait le feu, le plus noble des éléments, au centre du monde. C'était là un reliquat de l'idée que l'ordre de la nature doit être parfait, et que la perfection résidait dans la conformité aux règles de préséance réelle ou conventionnelle. Revenons aux nombres. Certains nombres étaient jjarfaits; donc ils devaient se trouver dans les grands phénomènes de la nature. Six était un nombre parfait, c'est-à-dire égal à la somme de tous ses
(1) Je cite d'après le docteur Whewell, Hi^t. des se. induct»j vol. I, p. 129.
facteurs; raison de plus pour qu'il dût y avoir précisément six planètes. D'un autre côté, 1rs pythagoriciens attribuaient la perfection au nombre dix; mais, pensant que le nombre parfait doit se trouver réalisé dans les cieux, et ne connaissant que neuf corps célestes, ils prétendirent, pour rendre l'énumcration complète, « qu'il y avait de l'autre côté du soleil uïiQ atîtlcl/thon ou anti-terre, invisible pour nous (1).» Iluygens lui-même était persuadé que le nombre des corps célestes n'aurait pas pu être porté au delà de douze. La puissance créatrice ne pouvait pas dépasser ce nombre sacré.
D'autres exemples de fausse analogie sont les arguments des stoïciens pour prouver l'égalité de toutes les fautes et l'égale immoralité de tous ceux qui ne réalisaient pas leur idée de la vertu parfaite. Cicéron, dans le IV' livre de Finibiis, en cite quelques-uns. <( Ut, inquit, » in fidibns plurimis, si nuUa earum ita contenta numeris » sit, ut concenlum servare possit, omnes œque incontentce )) sunt; sic pcccata, quiadiscrepant, a?que discrepant; paria » sunt igitnr. » A quoi Cicéron répond lui-même fort bien : <( /Eque contingit omnibus fidibus, ut incontentio sint; illud » non continue, ut coque incontentie.» Le stoïcien reprend: a Ut enim, inquit, gubernator ïeque peccat si palearum na- » vem evertil, et si auri; item œque peccat qui pareutem, )) et qui servum, injuria verberat » ; concluant ainsi de ce que, quelle que soit l'importance de l'intérêt enjeu le défaut d'babileté est le même, elle ne doit pas non plus aj>porter de différence dans le défaut moral. Fausse analogie. « Quis » ignorât, si plures ex alto emergere velint, propius fore » eos quidem ad respirandum qui ad summam jam aquam » appropinquant, sed nihilo magis respirarepossequameos » qui sunt in profundo? Nihil ergo adjuvat procedere et » progredi in virtule, quominus miserrimus sit, antequam » ad ea pervenerit, quoniam in aquànibil adjuvat; et quo- » niam catuli, (pii jam despecturi sunt, cœci aeque et ii qui
(1) Hist» des se, Induct., I, p. 52.
» modo nati, Platonem quoque necesse est, quoniam non- » dum videbat sapientiam, teque cœcum animo ac Phalarim » fuisse. » Cicéron, en son nom propre, réfute ces fausses analogies par d'autres analogies conduisant à la conclusion
opposée : « Ista similia non sunt, Cato , illasunt similia;
» hebes acies est cuipiam oculorum, corpore alius lan- )) guescit : bi curalione adbibita Icvanlur in dics; aller valet » plus quotidie, aller videt. Ili similes sunt omnibus qui vir- )) tuti student; levantur vitiis, levantur erroribus. »
§ 7. — Dans tous ces arguments et autres semblables, tirés d'analogies lointaines ou de métaphores, qui sont aussi des analogies, il est évident (surtout si l'on considère l'extrême facilité d'opposer analogies à analogies, métaphores à métaphores) que, loin que la métaphore prouve quoi que ce soit, c'est l'application de la métaphore qui doit être justifiée. Il laut établir que la même loi règne dans les deux cas supjfosés analogues, qu'il existe un lien de causation entre la ressemblance connue et la ressemblance inférée. Cicéron et Gaton auraient eu beau se renvoyer indétinimentdes analogies; il restait toujours à l'un et à l'autre à prouver par une juste induction, ou du moins à rendre probable, que le cas ressemblait à un groupe de cas analogues, et non à l'autre, dans les particularités sur lesquelles portait réellement la question controversée. Ainsi donc, le plus souvent les métaphores supposent la proposition qu'on veut leur faire prouver; leur usage est d'aider à eu bien saisir le sens, de faire clairement et vivement comprendre ce (|uc veut établir celui qui emj)loie la mélaphore, et quelquefois aussi par quelles voies il veut le faire; car une métaphore juste, bien que ne pouvant pas prouver, suggère souvent la preuve.
Ainsi, lorsque d'Alembert (je crois) remarque que sous certains gouvernements il n'y a que deux créatures qui parviennent aux plus hauts emplois, l'aigle et le serpent, la métaphore, non - seulement exprime vivement la pensée, mais encore contribue à lui donner un corps, en montrant les moyens par lesquels les deux caractères op-
posés, ainsi symbolisés, parviennent à s*clever. Lorsqu'on dit qu'une personne n'en entend pas une autre parce que le plus petit de deux objets ne peut pas comprendre le plus grand, l'application métaphorique de ce qu'exprime véritablement dans son sens littéral le mot comprendre a trait au fait qui est le fondement et la justification de l'assertion, à savoir, qu'un esprit ne peut en comprendre complètement un autre à moins de le contenir en lui-même, c'est-à-dire, à moins qu'il ne possède tout ce qui est contenu dans l'autre. Lorsque, pour montrer l'utilité de l'éducation, on dit que si le sol est laissé inculte, les mauvaises herbes y pousseront, la métaphore, bien qu'elle ne soit pas une preuve, mais le simple énoncé de la chose à prouver, l'énonce en des termes qui, rappelant un cas parallèle, met l'esprit sur la trace de la preuve réelle. En effet, ce qui fait que les mauvaises herbes poussent dans un champ inculte, c'est que les semences des productions sans valeur existent et peuvent germer et croître à peu près partout, tandis que c'est le contraire pour les productions utiles; et cela étant vrai aussi des produits intellectuels, cette manière de présenter l'argument a, indépendamment de ses avantages rhétoriques, une valeur logique, car, non-seulement elle suggère les fondements de la conclusion, mais, de plus, elle signale un autre cas dans lequel ces fondements ont été trouvés ou, du moins, jugés suffisants.
D'un autre côté, lorsque Bacon, qui n'est pas moins remarquable par l'abus que par l'usage du langage figuré, dit que le cours du temps ne nous a apporté que la portion la moins bonne des écrits des anciens, comme un fleuve qui charrie les corps légers flottant à sa surface, tandis que les corps plus pesants vont au fond, sa métaphore n'est pas juste, même en supposant vraie l'assertion qu'elle exprime figurément, car il n'y a pas parité de cause ; la légèreté qui fait flotter les corps sur l'eau, et la légèreté prise comme synonyme de sans valeur, n'ont rien de commun que le nom, et il sufllrait de changer le mot lemUj en biioijancy {faculté de se soutenir sur l'eau) , pour que le semblant
d^argument impliqué dans la métaphore tournât directement contre lui.
Une métaphore, donc, ne doit pas être considérée comme un argument, mais comme une affirmation qu'il y a un aroument, qu'il y a parité entre le cas dont la métaphore ''est tirée et le cas auquel elle s'applique. Cette parité peut exister quoique les deux cas soient trés-éloignés l'un de l'autre* leur ressemblance peut n'être qu'une ressemblance de rapports, c'est-à-dire une Analogie, au sens de Ferouson et de l'archevêque AVathely, comme dans l'exemple précédent de l'agriculture appliquée à la culture mentale.
§ 8. — Pour terminer ce qui concerne les Sophismes de Généralisation, il reste à remarquer que leur source la plus abondante est dans les mauvaises classifications; celles qui réunissent dans le même groupe et sous le même nom des choses qui n'ont pas de propriétés communes, ou qui n'eu ont pas d'assez importantes pour donner lieu à des propositions générales de quelque valeur relatives à la classe. L'eflet est pire encore lorsqu'un mot qui, dans l'usage commun, exprime un fait déterminé, est étendu par de faibles attaches à des cas dans lesquels, au lieu de ce fait même, ne se trouvent que des faits qui y ressemblent un peu! Ainsi, Bacon (1), parlant des idola ou sophismes provenant des notions temere et inœqualiler à rébus abstractœ, donne pour exemple la notion de l'Humide (Humidum), qui revient si souvent dans la physique des anciens et du moyen âge. (T ïnvenietur vcrbum istud, Humidum, nihilahud quam » nota confusa diversarum actionum, qure nullam constan- » tiam aut reductionem patiuntur. Significat enim, et quod > circa aliud corpus facile se circumfundit, et quod in se » est indeterminabile, nec consistere potest; et quod facile » cedit undique, et quod facile se dividit et dispergit ; et )) quod facile se unit et colhgit; et quod facile fluit et in » motu ponitur ; et quod alteri corpori facile adh£eret,idquc
(1) Nov, organ., aph. 60.
DKS SOPHISMES.
» madelacit ; et quod facile reducitur in liquidum, sivc colli- » qualur, ciini antea consisteret. Ilaque quum ad luijus no- » minis pnedicationem et impositioncm vcntuni sit ; si alia 2> accipias, flamma humida est; si alia accipias, aer liumi- » dus non est ; si alia, pulvis minulus liumidus est ; si alia, )) vitrum liuniidum est ; ut facile appareat istam notionem » exaquâ tantum, et commiinibus et vulgaribus liquoribus, » absque ulla débita verificalione, temere abstractam esse. »
Bacon lui-même n'est pas à Tabri de ce reprocbe dans sa recherche sur la nature de la chaleur, où il procède comme celui qui, cherchant la cause de la Dureté et ayant étudié cette qualité dans le fer, le verre, le diamant, jugerait qu'il doit y avoir quelque chose de semblable dans une eau dure, un froid dur, un cœur dur.
Le mot Kôvjrrjg, dans la philosophie grecque, et les mots Génération et Corruption dénotaient et dénotèrent trèslongtemps un si grand nombre de phénomènes hétérogènes, que vouloir raisonner sur un sujet où ces mots étaient employés était presque aussi impossible qu'il l'eût été si le mot dur eût servi à dénoter une classe englobant toutes les choses citées plus haut. KiV/jcrt;, qui signifie proprement Mouvement, servait à dénoter, non-seulement tout mouvement, mais encore tout changement quelconque, à//ot'cocr!; étant considéré comme un des modes de Kijriaic; d'où l'habitude d'associer à chaque forme d'àUoicomq ou changement des idées tirées du mouvement, entendu au sens propre et littéral du mot, et qui n'avaient, en réalité, pas d'autre connexion que celle-là avec aucune espèce de Ktvy^^e?. Ce mauvais emploi du terme mit perpétuellement dans l'embarras Aristotc et Platon. Mais nous ne pourrions en dire davantage sur ce sujet sans empiéter sur le Sophisme par Aml»iguïté, qui appartient à une classe diflérente, la dernière dans notre classification, celle des Sophismes par Confusion.