CHAPITRE VI
§ l. — En avançant dans l'examen des diverses classes de Sophismes, nous arrivons maintenant à ceux auxquels, en général, les traités de logique donnent exclusivement ce nom ; ceux qui aOectent le mode raisonnant ou déductif de la recherche de la vérité. Nous n'avons pas à insister beaucoup sur ces sophismes, qui sont exposés de la manière la plus satisfaisante dans un ouvrage famiher, du moins dans ce pays, à presque tous ceux que ces spéculations intéressent, la Lotjlque de l'archevêque Wbalely. Les Règles du syllogisme sont le meilleur préservatif contre les formes les plus conuuunes des sophismes de cette espèce; non que (comme nous l'avons dit si souvent) le raisonnement ne puisse être bon que sous la forme syllogistiquc, mais parce que, en l'exposant en cette forme, nous sommes sûrs de reconnaître s'il est mauvais ou, du moins, s'il contient quelque sophisme de cette classe.
§ 2. — 11 faudrait peut-être comprendre dans les Sophismes de Raisonnement les erreurs commises dans les opérations qui ont l'apparence d'inférences tirées de prémisses, mais (jui n'en sont [-as en réalité; je veux dire, les sophismes liés à la conversion et à l'équipollence des propositions. Je crois (jue les erreurs de ce genre sont bien plus IVéïiuentes qu'on ne le suppose généralement, et qu'on ne devrait, ce semble, l'admettre, tant elles sont manifestes. Par exemple, la conversion simple d'une proposition affirmative universelle (tout A est B, donc tout B est A) est, je crois, une faute des plus communes; bien que, comme plusieurs autres sophismes, elle soit plus souvent commise tacitement dans la pensée qu'exprimée en paroles expresses, car elle ne pourrait guère être clairement énoncée sans être aussitôt décelée. W en est de môme d'une autre forme de sophisme,
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ne diiréranl pas en sul)Stance tle la précédente, la conversion vicieuse d'une proposition hypolhélique. La converse propre d'une proposition hypothétique est-celle-ci : Si le conséquent est faux, Fanlécédent est faux; tandis que celle-ci : Si le conséquent est vrai, l'antécédent est vrai, ne vaut rien; elle n'est qu'une erreur correspondante à la conversion simple d'une affirmative universelle. Rien de plus commun, cependant, que cette inférence dans le cours ordinaire de la pensée. Et de même de l'erreur non moins fréquente de prendre la conclusion pour preuve des prémisses. Qne les prémisses ne peuvent pas être vraies si la conclusion est fausse, c'est le fondement irrécusable du mode légitime de Raisonnement appelé la Reductio ad aùsurdum. Mais fort souvent on pense et on s'exprime comme si l'on croyait aussi que les prémisses ne peuvent pas être fausses si la conclusion est vraie. La vérité supposée des conclusions qui découlent d'une doctrine la fait souvent accepter en dépit des grosses absurdités qu'elle implique. Combien de systèmes philosophiques presque sans valeur intrinsèque ont été acceptes par des hommes éclairés à cause de l'appui qu'ils étaient supposés apporter à la religion, à la morale, à quelque parti politique, ou à quelque autre opinion favorite? et non pas simplement parce que ces systèmes se trouvaient par là d'accord avec leurs vœux, mais parce que, paraissant conduire à des conclusions justes, c'était une forte présomption qu'ils étaient vrais, bien que cette présomption, examinée sous son vrai jour, se réduisît à l'absence de la preuve de fausseté qu'aurait fournie une déduction correcte de leurs conséquences, en montrant qu'ils conduisaient à quelque chose déjà reconnu faux.
L'erreur, si fréquente dans la conduite, de prendre l'inverse du Tort pour le Droit, est la forme pratique d'une erreur logique relative à l'opposition des Propositions ; elle provient de ce qu'on ne distingue pas le contraire d'une proposition de son contradictoire, et qu'on oublie le canon logique, que des propositions eontraires peuvent être toutes deux fausses, bien qu'elles ne puissent pas être toutes deux vraies. Expri-
SOPlllSMES DE RAISONNEMENT.
mêe en mots, Terreur violerait ouvertement ce canon. Mais, en général, elle ne se formule pas ainsi ; et le moyen le plus efficace de la découvrir et de la démontrer est de la forcer à s'énoncer en cette forme.
§ 3. — Parmi les Sophismes de Raisonnement, il faut ranger d'abord tous les cas de syllogismes vicieux exposés dans les livres de logique. Ces syllogismes pèchent généralement en ce qu'ils ont plus de trois termes, soit explicitement, soit subrepticement par un moyen terme non-distribué ou par un emploi illicite de l'un des deux extrêmes. A la vérité, il n'est pas toujours facile de prouver qu'un argument donné est entaché de quelqu'un de ces défauts, par la raison, déjà plus d'une fois indiquée, qu'il est rare que les prémisses soient formellement énoncées. Si elles Tétaient, le sophisme ne pourrait tromper personne; et tant qu'elles ne le sont pas, la manière de suppléer au chaînon manquant est, dans une certaine mesure, presque toujours arbitraire. Les Règles du syllogisme sont faites pour forcer celui qui émet une assertion à bien voir tout ce qu'il a à défendre s'il persiste à maintenir sa conclusion. Il lui est presque toujours loisible de rendre son syllogisme bon en y introduisant une prémisse fausse, et de là vient qu'il est rarement possible d'aflfîrmer décidément qu'un argument donné implique un mauvais syllogisme. Mais cela n'ôte rien de leur valeur aux règles syllogistiques, puisque c'est par elles que le raisonneur est obligé de choisir et d'énoncer clairement les prémisses qu'il est prêt à maintenir. Cela fait, il y a d'ordinaire si peu de difficulté à voir si la conclusion suit des prémisses, que nous aurions pu, sans impropriété logique, fondre cette quatrième classe de sophismes dans la cinquième, celle des Sophismes par Confusion.
§ A. — Peut-être, cependant, les sophismes les plus communs, et certainement les plus dangereux, de cette classe sont ceux qui ne résident pas dans un syllogisme isolé, mais se glissent entre un syllogisme et un autre dans le dévelop-
DES SOPllISMES.
pcment d'un argumont, el qui consistent dans lo changement des prémisses. Ainsi, une proposition est prouvée, une vérité manifeste est établie dans la première partie d'une argumentation, et dans la seconde un nouvel argument est fondé, non sur la même proposition, mais sur une autre qui ressemble assez à la première pour qu'on s'y trompe. Les exemples de ce sophisme abondent dans les argumentations des personnes qui ne règlent pas exactement leurs pensées. Il suffira de signaler ici une de ses formes les plus obscures, celle qui était appelée par les scolastiques le sophisme à (Ucto secwidum quid ad dictuni sunpliciter. Il a lieu lorsqu'une proposition étant émise sous réserve dans les prémisses, il n'est pas tenu compte de la réserve dans la conclusion ; ou encore, ce qui est plus fréquent, lorsque une restriction ou condition nécessaire, quoique non exprimée, pour que la proposition soit vraie, est oubliée quand la proposition vient à être employée comme prémisse. Grand nombre des mauvais arguments en vogue sont de ce genre. La prémisse est une vérité reçue, une maxime usuelle dont les raisons ou la preuve ont été oubliées ou sont négligées dans le moment ; mais si l'on y avait pensé on aurait reconnu la nécessité de restreindre tellement la prémisse qu'elle n'aurait plus pu porter la conclusion.
Il y a un sophisme de cette nature dans ce que Adam Smith et autres appellent, en Économie Politique, la théorie Mercantile. Cette théorie part de la maxime vulgairement admise que tout ce qui rapporte de l'argent enrichit, ou qu'on est riche en proportion de la quantité d'argent qu'on possède : de là on conclut que la valeur d'un tralic quelconque, ou celle du commerce d'une nation, consiste dans la balance de l'argent qu'il rapporte; qu'un commerce qui fait sortir du pays plus d'argent qu'il n'y en fait rentrer est en perle, et, par conséquent, qu'il faut attirer l'argent dans le pays et l'y retenir par des prohibitions, des franchises, et autres corollaires semblables. Et tout cela faute de réfléchir que si les richesses d'un individu sont en proportion de la quantité d'argent dont il peut disposer, c'est
parce qu'elle est la mesure du pouvoir qu'il a d'acheter ce qui vaut de l'argent; et, par conséquent, avec la réserve que rien ne l'empêche d'employer son argent à ces acquisitions. La prémisse n'est donc vraie que secundiun quid, tandis que la théorie la suppose vraie absolument, et en conclut que l'augmentation d'argent est une augmentation de richesse, même quand il est obtenu par des moyens subversifs de la condition sous laquelle seule l'argent peut être la Richesse.
Un second exemple est l'argument dont on se servait, avant la commutation de la dîme, pour soutenir que les dîmes tombaient sur le propriétaire et étaient prélevées sur la rente; vu que, disait-on. la rente d'une terre exempte de dîmes était toujours plus forte que celle d'une terre de même quahlé et situation soumise à cette charge. Ce n'est pas dans un traité de logique qu'il y a heu d'examiner s'il est vrai ou non que la dîme tombe sur la rente; mais il est certain que le fait allégué n'était j)as une preuve. Que la proposition fût vraie ou lausse, la terre non-dîmée devait, par les conditions nécessaires du cas, payer un loyer plus élevé ; car si les dîmes ne tombent pas sur la renie, c'est nécessairement parce qu'elles tombent sur le consommateur, parce qu'elles élèvent le prix des produits de la terre. Or, si les produits sont plus chers, le fermier de la terre exempte de dîmes en profite aussi bien que le fermier de la terre à dîmes. Pour ce dernier la hausse du prix de ses produits n'est que la compensation de la dîme qu'il paye; pour le premier, qui n'en paye pas, elle est un bénéfice net qui le met à même, et, s'il y a concurrence, l'obhge à payer autant de plus à son propriétaire. Reste à savoir h quelle classe appartient ce sophisme. La prémisse est : que le propriétaire d'une terre dîmée reçoit une rente moindre que le propriétaire d'une terre exempte de dîme; la conclusion est : qu'il reçoit moins qu'Une recevrait si la dîme était abohe. Mais la prémisse n'est vraie que conditionnellement. Le propriétaire de la terre à dîmes reçoit moins que celui de la terre franche peut recevoir lorsque d autres terres sont sujettes à
DES SOmiISMES.
la dhne; tandi? que la conclusion s'applique à un ordre de choses dans lequel cette condition manque, et dans lequel, par conséquent, la prémisse ne serait pas vraie. Ainsi donc le sophisme est à dicto secundum qjiid ad dictum simpliciter. Un autre exemple encore est l'opposition que rencontre quelquefois la légitime intervention du gouvernement dans les affaires économiques de la société, par une mauvaise application de la maxime : qu'un individu est meilleur juge de ses intérêts que le gouvernement. Telle était l'objection faite au système de colonisation de M. Wakefield, consistant à concentrer les colons, en fixant le taux des terres inoccupées de manière à maintenir la proportion la plus convenable entre la quantité de terres en culture et le nombre des cultivateurs. On objectait à cela que si les colons trouvaient de l'avaniagc à occuper de vastes étendues de terre, étant meilleurs juges de leurs intérêts que la législature (qui ne peut procéder que par des règles générales), on ne devait pas les en empêcher. Mais dans cet argument on oubliait que si un individu prend une grande étendue de terre, cela prouve seulement qu'il est de son intérêt d'en avoir autant que les autres, mais non qu'il ne serait pas de son intérêt de se contenter d'une part moindre s'il pouvait être sûr que les autres aussi n'en auraient pas davantage, assurance qui ne peut être donnée que par un règlement de l'autorité publique. S'il prenait peu, et les autres beaucoup, il ne jouirait d'aucun des avantages résultant de la concentration de la population et de la possibilité de se procurer un travail salarié, et se placerait lui-même, sans compensation, dans une position d'infériorité volontaire. Par conséquent, la proposition, que la quantité de terres que prendraient les colons laissés libres d'^agir à leur gré serait celle qui conviendrait le mieux à leurs intérêts, n'est vraie que secundum quid; ce ne serait, en effet, leur intérêt qu'autant qu'ils n'auraient aucune garantie à l'égard de ce que feraient les autres. Or, le raisonnement ne tient pas compte de cette restriction, et prend la proposition comme vraie simpliciter.
Une des conditions le plus souvent négligées quand une proposition vraie en elle-même est employée comme prémisse pour en prouver d'autres, est la condition de temps. C'est un principe d'économie politique que les prix, les profits, les salaires, etc., « prennent toujours leur niveau » ; mais on l'interprète souvent comme s'il signifiait qu'ils sont toujours ou généralement à leur niveau, tandis que, en réalité, comme l'exprime épigrammatiquementColeridge, ils sont perpétuellement trouvant leur niveau « ce qui ressemble assez à une définition ironique d'une tempête ».
On peut ranger encore dans cette catégorie de sopliismes (a dicto secundum quid ad dictum simpliciter) les erreurs résultant de la fausse application des vérités abstraites; lorsque d'un principe, qui est vrai, comme on dit, abstraitement, c'est-à-dire en l'absence supposée de toutes les circonstances modificatrices, on conclut comme s'il était vrai absolument et sans modification possible par des circonstances quelconques. Il n'est pas nécessaire de donner ici des exemples de cette forme très-commune d'erreur, ayant h l'examiner spécialement ci-aprés dans son influence en des sujets où elle est la plus fréquente et la plus funeste, les questions politiques et sociales {\).
(1) « Un avocat, dit M. de Morgan {Logique formelle, p. 270), est parfois coupable du sophisme a diclo secundum quid ad dictum simpUciler. Il doit faire pour son client tout ce que le client pourrait faire honnêtement pour soimême. Mais le mot souligné n'est-il pas souxentomis? Est-ce qu'un homme pourrait honnêtement vouloir faire tout ce que son conseil tente souvent de faire pour lui? On sait rhistoire de ces deux hommes qui avaient volé un gigot de mouton ; l'un pouvait jurer qu'il ne l'avait pas, l'autre qu'il ne l'avait pas pris. L'avocat fait son devoir en soutenant la cause de son client ; quant au client, il s'est déchargé de l'affaire sur l'avocat. Entre l'intention sans acte du client et l'acte sans intention de l'avocat, il peut y avoir un corps de délit, et cependant, si l'on s'en rapporte aux maximes usuelles, pas de délinquant ».
Le même écrivain observe justement (p. 251), que le sophisme a diclo simpliciter ad dictum secundum quid, appelé par les logiciens scholastiques fallacia accidentis , a son converse dans un autre qui pourrait être appelé a dicto secundum quid ad dictum secundum alterwn quid (p. 265). Pour des exemples, je dois renvoyer le lecteur à l'excellent chapitre du docteur Morgan sur les Sophismes.