DE LA SCIENCE SOCIALE
l'effet d'un régime ou d'une médication. Eu puliti(|ue, c'étaient des questions analogues qui excitaient l'attention générale. On se demandait si telle mesure, si telle forme de gouvernement était ou non avantageuse, soil universellement, soit à quelque communauté particulière, sans s'enquérir d'abord des conditions générales qui déterminent l'action des mesures législatives ou les effets des formes de gouvernement. Ceux qui étudiaient la politique vonlai*^nt ainsi étudier la pathologie et la thérapeutiijue du corps social, avant d'en avoir élabh les fondements dans sa physiologie. Ils voulaient guérir la maladie sans connaître les lofs de la santé. Et le résultat était ce qu'il doit être toujours quand des personnes, même fort habiles, entreprennent de traiter les questions complexes d'une science avant que les propositions plus simples et plus élémentaires en aient été élabhes.
Il n'est pas étonnant que, les phénomènes sociaux ayant été si rarement examinés au point de vue de la science pure, la philosophie sociale ait fait si peu de progrès; qu'elle n'ait obtenu qu'un si petit nombre de propositions générales assez précises et assez certaines pour qu'on leur reconnût un caractère scientifique. L'opinion courante est donc que toute prétention d'établir des vérités générales sur la politique et la société est du charlatanisme, et qu'il n'y a en ces matières rien d'universel ni de certain. Ce qui excuse en partie cette opinion, c'est qu'elle n'est vraiment pas sans fondement en un certain sens. Une bonne partie de ceux qui se sont arrogé le titre de philosophes politiques ont visé, non à constater des séquences universelles, maisàformuler despréceptes universels. Ils ont imaginé une forme unique de gouvernement, ou un système unique de lois, bons pour tous les cas possibles; prétention bien digne assurément du ridicule déversé sur elle par les praticiens, et absolument condamnée par l'analogie de l'art dont la politique, par la iiauire de ses objets, se rapproche le plus. Personne n'admet plus aujourd'hui que le même remède puisse guérir toutes les maladies,
ni même la même maladie dans toutes les dispositions du corps.
Une science peut être parfaite sans que l'art correspondant possède des règles universelles, ou mêuie générales. Les phénomènes sociaux pourraient dépendre de causes connues, le mode d'action de toutes ces causes pourrait môme être réductible à des lois très-simples, sans que, pour cela, il fut possible de traiter deux cas exactement de la même manière. La variété des circonstances dont les résultats dépendent dans les différents cas peut être telle que l'art soit incapable de formuler un seul précepte général, excepté celui d'observer les circonstances de ce cas particulier, et d'adapter nos mesures aux effets qui, d'après les principes de la science, résultent de ces circonstances. Mais quoique, dans des sujets aussi compliqués que ceux de cette classe, il Suit impossible d'établir des maximes pratiques d'une application universelle, il ne s'ensuit pas que les phénomènes ne soient pas régis par des lois universelles.
§ 2. — Tous les phénomènes de la société sont des phénomènes de la nature humaine, produits par l'action des circonstances extérieures sur des masses d'êtres humains. Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l'activité humaine, sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent aussi être régis par des lois fixes, conséquences des précédentes. Nous ne pouvons espérer, il est vrai, que ces lois, lors même que nous les connaîtrions d'une manière aussi complète et avec autant de certitude que celles de l'astronomie, nous mettent jamais en état de prédire l'histoire de la société, comme cehe des phénomènes célestes, pour des miUiers d'années à venir. Mais la différence de certitude n'est pas dans les lois ellesinèmes; elle est dans les données auxquelles ces lois doivent être appliquées. En astronomie, les causes qui inllueiit sur le résultat sont peu nombreuses; elles changent peu, et toujours d'après des lois connues; nous pouvons constater ce qu'elles sont maintenant, et par là déterminer ce qu'elles seront à une époque