DE LA SCIENCE SOCIALE
quelconque d'un lointain avenir. Les données, en astronomie, sont donc aussi certaines que les lois elles-mêmes. Au contraire, les circonstances qui agissent sur la condition et la marche de la société sont innombrables, et changent perpétuellement; et quoique tous ces changements aient des causes et, par conséquent, des lois, la multitude des causes est telle qu'elle défie tous nos efforts de calcul. Ajoutez que l'impossibilité d'apphquer des nombres précis à des faits de cette nature mettrait une limite infranchissable à la possibilité de les calculer à l'avance, lors même que l'inteUigence humaine serait à la hauteur de la tâche.
Mais, comme nous l'avons précédemment remarqué, un degré d'information insuffisant pour une prédiction peut être très-utile pour la direction de la pratique. La science sociale serait arrivée à un très-haut point de perfection, si elle nous permettait, dans toute situation donnée des affaires publiques, dans la condition de l'Europe, par exemple, ou d'une nation européenne à notre époque, d'assigner les causes qui l'ont faite ce qu'elle est, dans toutes ses particularités; de juger si elle tend à se modifier, et en quel sens; de prévoir les effets que chacune des circonstances de son état actuel doit vraisemblablement produire dans l'avenir; et par quels moyens l'un quelconque de ces effets peut être prévenu, modifié, hâté ou remplacé par un autre. Il n'y a rien de chimérique dans l'espoir que des lois générales, suffisantes pour nous mettre en état de répondre à ces diverses questions pour un pays ou un temps dont les particularités nous seraient bien connues, pourront être positivement déterminées, et que les autres branches des connaissances humaines que cette entreprise présuppose sont assez avancées pour que le temps soit venu de la commencer. Tel est l'objet de la science sociale.
Pour mieux faire comprendre la nature de ce que je considère comme la vraie méthode de la science, en montrant d'abord ce qu'elle n'est pas, il convient de caractériser brièvement deux conceptions radicalement fausses du mode de philosopher en matière sociale et politique ; deux méprises
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commises, rnne ou l'autre, soit explicitement, soit plus souvent inconsciemment, par presque tous ceux qui ont spéculé ou disserté sur la logique de la politique, depuis que l'idée de la traiter rigoureusement en règle et suivant les principes de Bacon a eu cours parmi les penseurs les plus avancés. Ces méthodes fautives (si le mot méthode peut s'appliquer à des tendances vicieuses dues à l'absence d'une conception suffisamment distincte de la méthode) peuvent être appelées, l'une le mode Expérimental ou Chimique, l'autre le mode Abstrait ou Géométrique d'investigation. Nous commencerons par la première.