SOCIALE
§ 1. -^ Les lois des phénomènes sociaux ne sont et ne peuvent être que les lois des actions et des passions des êtres humains réunis dans l'état de société. Cependant, les hommes dans l'état de société sont toujours des hommes; leurs actions et leurs passions obéissent aux lois de la nature humaine individuelle. Les hommes ne se changent pas, quand ils sont rassemblés, en une autre espèce de substance douée de propriétés différentes, comme l'hydrogène et l'oxygène sont différents de Feau, ou comme Thydrogène, l'oxygène, le carbone et l'azote sont différents des nerfs, des muscles et des tendons. Les êtres humains en société n'ont d'autres propriétés que celles qui dérivent des lois de la nature de l'homme individuel, et peuvent s'y résoudre. Dans les phénomènes sociaux, la Composition des Causes est la loi univer-
selle.
Or, la méthode de philosopher qu'on peut appeler la Méthode Chimique négUge ce fait, et procède comme si la nature de l'homme en tant qu'individu n'était pas du tout enjeu,
ou ne l'était qu'à un degré très-faible, dans les opérations des êtres humains en société. Tout raisonnement sur les affaires politiques ou sociales fondé sur les principes de la nature humaine est traité par les raisonneurs de ce genre de « théorie abstraite ». Pour la direction de leurs opinions et de leur conduite, ils font profession d'exiger, dans tous les cas sans exception, une expérience spécifique.
Non-seulement cette manière de voir est générale chez les politiques pratiques, et dans cette classe très-nombreuse d'hommes qui (sur des matières dans lesquelles personne, quelle que soit son ignorance, ne se croit incompétent) avouent eux-mêmes qu'ils prennent pour guide le sens commun plutôt que la science ; mais elle est souvent appuyée aussi par des gens qui ont de grandes prétentions à l'instruction. Ceux-ci ayant une connaissance suffisante des livres et des idées courantes pour savoir que Bacon a enseigné aux hommes à s'nftacher à l'expérience, à fonder leurs conclusions sur des faits et non sur des dogmes métaphysiques, pensent qu'en adoptant pour les faits politiques une méthode aussi direclem^^nt expérimentale que pour les faits chimiques, ils se montrent vrais Baconiens et prouvent que leurs adversaires sont de purs arrangeurs de syllogismes et des scolastiques. Cependant, comme l'idée d'une application possible des méthodes expérimentales à la philosophie politique est inconciliable avec une juste appréciation de la nature de ces méthodes elles-mêmes, les arguments tirés de l'expérience, fruits de la théorie chimique (qui constituent, surtout dans notre pays, le fonds d'éloquence du parlement et des Uustings), sont si peu de mise que jamais, depuis Bacon, on ne les aurait admis comme valables dans la chimie elle-même ou dans toute autre branche de la science expérimentale. En voici des exemples : — la prohibition des marchandises étrangères doit favoriser la richesse nationale, parce que l'Angleterre a été florissante avec ce système, ou parce qu'en général les pays qui l'ont adopté ont été florissants; — nos lois ou notre administration intérieure, ou notre constitution, sont excellentes par une raison analogue ; et les
éternels arguments tirés de l'histoire d'Athènes ou de Rome, des incendies de Smithfield ou de la Révolution française.
Je ne perdrai pas mon temps à réfuter des modes d'argumentation qui ne pourraient tromper une personne ayant la moindre pratique de l'estimation de la preuve, arguments qui étabhssent des conclusions générales sur l'observation d'un seul cas, qui n'est pas même analyse, ou rapportent arbitrairement un effet à quelqu'un de ses antécédents, sans élimination ni comparaison des cas. C'est à la fois un précepte de justice et de bon sens de ne pas s'attaquer à la forme la plus absurde d'une opinion fausse, mais, au contraire, à la plus raisonnable. Nous supposerons notre investigateur au courant des vraies conditions de la recherche expérimentale, et possédant les connaissances nécessaires pour les réaliser autant qu'elles peuvent l'être. Il saura des faits de l'histoire tout ce que l'érudition pure peut en apprendre, tout ce que le témoignage des hommes peut prouver sans le secours d'aucune théorie; et si ces faits seuls, convenablement comparés, peuvent remplir les conditions d'une induction réelle, il aura qualité pour accomplir la tâche.
Mais, comme nous l'avons montré dans le "dixième Chapitre du troisième Livre, une pareille tentative ne peut avoir la moindre chance de succès. Nous avons alors examiné si les effets dépendant d'une complication de causes peuvent faire le sujet d'une véritable induction par lobservation et l'expérimentation, et nous avons conclu, sur les raisons les plus convaincantes, que c'était impossible ; et puisqu'il n'y a pas d'effets qui dépendent d'une aussi grande comphcation de causes que les phénomènes sociaux, nous pourrions en toute sécurité nous en tenir à cette démonstration. Mais il est nécessaire d'insister plus d'une fois sur un principe logique aussi peu familier jusqu'à présent au commun des penseurs, si l'on veut qu'il fasse toute l'impression désirable; et la question présente étant celle qui offre l'application la plus frappante de ce principe, il y aura avantage à produire encore une fois les raisons de la maxime générale, dans son
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appHcation aux conditions particulières de l'ordre de recherches dont nous nous occupons maintenant.
§ 2. — Le premier obstacle qu'on rencontre quand on essaye d'appliquer les méthodes expérimentales à la découverte des lois des phénomènes sociaux, est la difficulté de faire des expériences artificielles. Lors même qu'il serait loisible d'exécuter des expériences et de les répéter indéfiniment, on ne le pourrait que dans des conditions extrêmement désavantageuses; d'abord parce qu'il serait impossible de reconnaître et d'enregistrer tous les faits de chaque cas, et ensuite parce que, ces faits étant dans un état de changement perpétuel, il arriverait qu'avant l'écoulement d'un temps suffisant pour constater le résultat de l'expérience, certaines circonstances importantes auraient cessé d'être les mêmes. Mais il est fort inutile de s'arrêter à ces objections logiques contre la valeur des expériences, puisque nous n'avons jamais le pouvoir d'en exécuter aucune. Nous ne pouvons que guetter celles que fait la nature elle-même ou qui sont faites dans un autre but. Il nous est impossible d'approprier nos moyens logiques aux besoins de la recherche, en variant les circonstances comme peuvent l'exiger les nécessités de l'élimination. Si les exemples offerts spontanément par les événements contemporains et par les successions de phénomènes enregistrées dans l'histoire fournissent une variété suffisante de circonstances, on peut arriver à une induction par l'expérience spécifique; autrement non. Toute la question est donc de savoir si les conditions requises pour une induction relative aux causes d'effets pohliques, ou aux propriétés d'agents politiques, peuvent se rencontrer dans rbistoire,y com[)ris l'histoire contemporaine? Et, pour fixer les idées, il conviendra de supposer cette question posée relalivement à quelque sujet spécial d'investigation ou de controverse politique, tel que, par exemple, la thèse, si souvent discutée dan^ notre siècle, de l'influence de la législation commerciale restrictive et prohibitive sur la richesse natio-
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nale. Supposons donc que soit là la question scientifique qu'il s'agit de résoudre par l'expérience spécifique.
§ 3. — Pour appliquer ici la plus parfaite des méthodes expérimentales, la Méthode de Différence, il nous faut trouver deux cas qui concordent en tout excepté dans la particularité qui est le sujet même de la recherche. Qu'on trouve deux nations semblables sous le rapport de tous les genres d'avantages et de désavantages naturels, dont les populations se ressemblent par toutes leurs qualités, physiques et morales, naturelles et acquises, dont les coutumes, les usages, les opinions, les lois et les institutions sont les mêmes à tous égards, hormis cette seule différence que l'une d'elles a un tarif plus protecteur, ou met de toute autre manière plus d'entraves à la liberté de l'industrie ; si Tune de ces nations se trouve riche et Tautre pauvre, ou si seulement l'une est plus riche que l'autre, ce sera là un experimetitum cî^ucis, une preuve expérimentale réelle qui permettra de décider lequel des deux systèmes est le plus favorable à la richesse nationale. Mais la supposition que deux cas de ce genre puissent se rencontrer est manifestement absurde. Un pareil concours n'est pas possible, même au point de vue abstrait. Deux nations qui concorderaient en tout excepté dans leur politique commerciale, concorderaient aussi en cela. Les différences de législation ne sont pas des diversités essentielles et fondamentales; ce ne sont pas des propriétés spécifiques. Elles sont des effets de causes préexistantes. Si les deux nations diffèrent dans cette partie de leurs institutions, c'est à cause de quelque différence dans leur situation, et, par conséquent, dans leurs intérêts, ou dans quelque partie de leurs opinions, de leurs coutumes et de leurs tendances ; et cette différence en fait présumer d'autres à l'infini, qui peuvent influer sur leur prospérité industrielle, aussi bien que sur toute autre face de leur existence, de plus de façons qu'on ne peut le dire ou l'imaginer. Il y a donc impossibilité démontrée de réaliser dans la science sociale les conditions requises
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pour le mode le plus concluant de recherche par l'expérience spécifique.
A défaut de la méthode directe nous pouvons, comme on le fait dans d'autres cas, essayer de la ressource supplémentaire que nous avons appelée la Méthode de Différence Indirecte. Cette méthode, au lieu de deux cas différant seulement par la présence ou l'absence d'une circonstance donnée, compare deux classes de cas qui ne concordent respectivement que par la présence d'une circonstance dans une classe et son absence dans l'autre. Pour prendre le cas le plus favorable qu'on puisse concevoir (et il l'est beaucoup trop pour pouvoir être jamais réalisé), supposons que nous comparions une nation dont la politique commerciale est restrictive à deux nations ou plus qui concordent seulement en ce qu'elles permettent le libre échange. Il n'est pas besoin ici de supposer que l'une de ces nations concorde avec la première dans toutes les circonstances; l'une peut concorder avec elle dans quelques-unes, une autre dans le reste ; on pourrait en conclure que si ces nations restent plus pauvres que la nation à système restrictif, ce ne peut être faute du premier ni du second groupe de circonstances, mais faute d'un système protecteur. Si la nation, dirait-on, qui pratique ce système avait dû sa prospérité au premier groupe de causes, la première des deux nations pratiquant le libre échange aurait joui d'une prospérité égale ; si elle l'avait dû au second groupe de causes, c'est la seconde nation qui aurait été dans' ce cas ; or, elles n'y sont ni l'une ni l'autre ; donc c'est aux prohibitions (jue la prospérité était due. On conviendra que c'est là un spécimen bien favorable d'un argument par l'expérience spécifique, en politique, et que s'il n'est pas concluant, il ne serait pas facile d'en trouver un meilleur.
Cependant, il est à peine besoin de remarquer qu'il ne l'est pas. Pourquoi la nation qui a prospéré ne devrait-elle sa prospérité qu'à une seule cause? La prospérité nationale est toujours le résultat collectif d'une foule de circonstances favorables. La nation qui pratique le système restrictif peut en réunir un plus grand nombre qu'aucune des deux autres,
quoique toutes ces circonstances puissent d'ailleurs lui être communes avec Tune ou l'autre d'entre elles. La prospérité peut être due, en partie, aux circonstances qui lui sont communes avec Tune de ces nations et, en partie, à celles qui lui sont communes avec l'autre, de telle sorte que chacune de celles-ci avant moitié moins de circonstances favorables, soit restée inférieure. Ainsi l'imitation la plus fidèle qu'on puisse réaliser, dans la science sociale, d'une induction légitime fondée sur l'expérience directe, n'a que l'apparence spécieuse d'une preuve concluante, sans aucune valeur réelle.
§ 4. — La Méthode de Différence dans l'une ou l'autre de ses formes étant ainsi tout à fait hors de question, reste la Méthode de Concordance. Mais nous savons déjà quel est le peu de valeur de cette méthode dans les cas qui admettent une Pluralité de Causes j et les phénomènes sociaux sont précisément ceux où la pluralité domine au plus haut degré.
Supposons que l'observateur fasse la plus heureuse rencontre que puisse amener une combinaison de hasards favorables; qu'il trouve deux nations qui ne concordent en aucune particularité, si ce n'est en ce qu'elles pratiquent le système prohibitif et qu'elles sont prospères, ou un certain nombre de nations, toutes prospères, qui ne présentent aucune autre particularité antécédente commune à toutes que celle de suivre une politique prohibitive. Ne nous arrêtons pas à l'impossibilité de constater par l'histoire, ou même par l'observation contemporaine, qu'il en est réellement ainsi ; que ces nations ne concordent dans aucune autre particularité de nature à exercer aussi une influence dans le même sens. Admettons que cette impossibihté est surmontée, et qu'il est constaté, en fait, qu'elles concordent seulement dans la pratique du système restrictif comme antécédent et la prospérité industrielle comme conséquent. Jus(|u à quel point peuton présumer de là que le système prohibitif est la cause de la prospérité? La présomption est si faible qu'elle se réduit à rien. Pour être autorisés à inférer qu'un antécédent est la cause d'un effet donné, par cela que tous les autres antécé-
dents ont été reconnus suceptibles d'être éliminés, il faut que l'effet ne puisse avoir qu'une cause. S'il en admet plusieurs, il est tout naturel que chacune d'elles, prise isolément, puisse être éliminée. Or, dans le cas des phénomènes politiques, la supposition d'une cause unique, non-seulement manque de vérité, mais en est à une distance incommensurable. Les causes des phénomènes sociaux qui nous intéressent particulièrement, la sécurité, la richesse, la liberté, le bon gouvernement, la moralité publique, etc., ou leurs contraires, sont infiniment nombreuses; surtout les causes extérieures ou éloignées, les seules qui, en majeure partie, soient accessibles à l'observation directe. Aucune cause ne suflit seule à produire un de ces phénomènes; des causes sans nombre exercent sur eux une influence et peuvent contribuer, soit à les produire, soit à les empêcher. Ainsi donc, de ce que nous avons pu éliminer quelque circonstance, nous ne pouvons nullement inférer que cette circonstance ne contribuait pas à l'effet, même dans quelqu'un des cas d'où nous l'avons exclue. Nous pouvons bien conclure que l'effet est quelquefois produit sans elle, mais non que lorsqu'elle existe elle n'y contribue pas pour sa part.
Des objections semblables s'élèvent contre l'emploi de la Méthode des Variations Concomitantes. Si les causes qui agissent sur l'état d'une société produisaient des effets d'une nature tout à fait différente; si la richesse dépendait d'une cause, la paix d'une autre; si le peuple était vertueux par une troisième cause, intelhgent par une quatrième, nous pourrions, sans être d'ailleurs en état de séparer les causes l'une de l'autre, rapportera chacune d'entre elles la propriété de l'effet qui augmenterait quand la cause augmenterait et diminuerait quand elle diminuerait. Mais chaque attribut du corps social est soumis à l'influence de causes innombrables; et telle est l'action mutuelle des éléments coexistants de la société, que tout ce qui affecte l'un des plus importants d'entre eux affectera par cela seul tous les autres, sinon directement, du moins indirectement. Par conséquent, les effets des agents n'étant pas différents en quahté, et la quantité de
chacun d'eux étant le résultat mixte de tous les agents, les variations de Tensemble ne peuvent présenter une proportion uniforme avec celles d'une quelconque de ses parties constituantes. i
§ 5. — Reste la Méthode des Résidus, qui paraît, à première vue, moins étrangère à ce genre de recherche que les trois autres, parce qu'elle exige seulement une observation exacte des particularités d'un pays ou d'un état de société. La part faite de l'effet de toutes les causes dont les tendances sont connues, le résidu que ces causes n'expliquent pas peut être plausiblement attribué au restant des circonstances qu'on sait avoir existé. Cette méthode est à peu prés celle que Coleridge (1) déclare avoir lui-même suivie dans ses essais politiques dans le Morning Post. a. En présence d'un grand événement, je cherchais à découvrir dans l'histoire du passé celui qui y ressemblait le plus. Je me procurais, autant que possible, les historiens contemporains, les auteurs de Mémoires et les pamphlétaires du temps. Alors, séparant scrupuleusement les points de diflërence des points de ressemblance, je conjecturais, selon que la balance penchait d'un côté ou de l'autre, que le résultat serait le même ou qu'il serait différent. C'est ce que j'ai fait, par exemple, dans la série d'essais intitulés : « Comparaison de la France » sous Napoléon et de Rome sous les premiers Césars », et dans ceux qui suivirent « sur la probabilité de la restauration » finale des Bourbons d. J'ai suivi le même plan au commencement de la Révolution Espagnole, et avec le même succès, en prenant pour point de comparaison la guerre des Provinces-Unies avec Philippe IL » Dans cette recherche Coleridge employait évidemment la Méthode des Résidus ^ car, en « séparant les points de différence des points de ressemblance », il les pesait sans doute et ne se contentait pas de les compter; il choisissait parmi les points de concordance ceux qu'il supposait devoir par leur nature exercer une
(1) Bingraphia litteraria.l, 214.
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intlueiice sur reiïel, et faisant la part de cette influence, il concluait que le reste du résulal devait être altribuo aux points de différence.
Quelle que puisse être la valeur de cette méthode, elle n'est pas, comme nous Tavonsdepuis longtemps remarqué, une méthode d'observation et d'expérimentation pures; elle conclut, non d'une comparaison de cas, mais de la comparaison d'un cas avec le résultat d'une déduction préalable. Appliquée aux phénomènes sociaux, elle présuppose que les causes dont provenait une partie de l'effet sont déjà connues ; et comme, ainsi que nous l'avons montré, elles ne peuvent avoir été connues par une expérience spécifique, elles doivent l'avoir été par déduction des principes de la nature humaine; et on n'a recours à l'expérience que comme à une ressource supplémentaire, pour déterminer les causes qui ont produit un résidu inexpliqué. Mais si l'on peut avoir recours aux principes de la nature humaine pour l'élablissement de certaines vérités politiques, on le peut pour toutes. S'il est permis de dire que l'Angleterre a dû évidemment sa prospérité à son système prohibitif parce que, lors même qu'on a fait la part de toutes les autres tendances qui ont opéré concurremment, il reste encore une certaine quaniité de prospérité à expliquer; il doit être également permis de remonter à la même source pour l'effet du système prohibitif, et d'examiner si les lois des motifs et des actions des hommes ne pourront pas nous rendre compte de ses tendances. Et, en fait» l'argument expérimental se réduira à la vérification d'une conclusion tirée de ces lois générales. Car nous pouvons bien retrancher l'effet d'une, de deux, de trois, de quatre causes, mais nous ne réussirons jamais à retrancher l'effet de toutes les causes moins une ; et ce serait un curieux exemple des dangers d'un excès de circonspection, si, pour éviter l'emploi d'un raisonnement â priori sur l'effet d'une seule cause, nous nous obligions à faire autant de raisonnements à priori distincts qu'il y a de causes opérant concurremment avec cette cause particulière dans un cas donné.
Nous avons suffisamment caractérisé la grave erreur im-
pliquéc dans celte conception du mode d'investigation propre aux phénomènes politiques que j'ai appelé la Méthode Chimique. Une discussion aussi longue n'aurait pas été nécessaire si les personnes qui ont sérieusement étudié quelqu'une des plus hautes branches des sciences physiques étaient les seules qui prétendissent donner des décisions dogmatiques en matière politique. Mais la plupart de ceux qui raisonnent sur ces matières, de manière à se satisfaire eux-mêmes et à contenter un cercle plus ou moins nombreux d'admirateurs, ne connaissent absolument rien des méthodes d'investigation scientifique, sauf quelques préceptes qu'ils continuent à répéter après Bacon, sans se douter seulement que les idées de Bacon sur la recherche scientilique ont fait leur temps, et que la science a fait un pas en avant. Il y en a donc probablement beaucoup auxquels ces remarques pourront être utiles. Dans un temps où la chimie elle-même, en étudiant les faits chimiques les plus complexes, ceux de l'organisme animal ou même végétal, s'est trouvée forcée de devenir une Science Déductive, et y a réussi, il n'est pas à craindre qu'une personne ayant des habitudes scientifiques et restée au courant des progrès généraux de la connaissance de la nature, soit jamais disposée à appliquer les méthodes de la chimie à l'étude des phénomènes les plus complexes du monde.