CHAPITRE IX
DE LA MÉTHODE PHYSIQUE, OV DÉDUCTIVE (iONCRÈTE.
g I . — Après ce qui a été dit pour expliquer la nature de l'investigation des phénomènes sociaux, le caractère général de la méthode propre à celte recherche est suffisamment déterminé; nous n'avons plus à le prouver, mais seulement à le résumer. Si complexes que soient les phénomènes, toutes leurs successions et leurs coexistences résultent des lois des éléments séparés. Dans les phénomènes sociaux, l'effet produit par un ensemble complexe de circonstances est toujours précisément la somme des effets de ces circonstances prises isolément; et la complexité ne vient pas du nombre des lois elles-mêmes, qui n'est pas très-grand, mais du nombre et de la variété extraordinaires des données ou éléments, des agents qui, en vertu de ce polit nombre de lois, coopèrent à l'effet. Ainsi donc, la Science Sociale, qui, par un barbarisme commode, a été appelée la Sociologie, est une science déductive, non pas sans doute à la manière de la géométrie, mais à celle des Sciences physiques les plus complexes. Elle infère la loi de chaque effet des loisde Causation dont dépend cet effet; non de la loi d'une seule cause.
comme dans la méthode géométrique , mais des lois de toutes les causes qui exercent conjointement une influence sur l'effet. Bref, sa méthode est la Méthode Déductive Concrète; celle dont l'application la plus parfaite est l'astronomie, un peu moins parfaite la philosophie naturelle, et dont l'emploi, avec les appropriations et les précautions requises, commence à régénérer la physiologie.
Sans aucun doute ces appropriations et précautions sont indispensables en Sociologie. En apj)liquantà cette étude, la plus complexe de toutes, la seule méthode leconnue apte à apporter la lumière de la science, même dans des phénomènes bien moins compliqués, nous devons savoir que cette même complexité qui rend plus nécessaire l'instrument de la Déduction le rend aussi plus précaire, et nous devons être préparés à faire face, par des moyens appropriés, à ce surcroît de difficulté.
Les actions et les senlimeots des êtres humains dans l'état social sont entièrement réglés par des lois psychologiques et éthologiques. Quelle que soit l'influence qu'une cause exerce sur les phénomènes sociaux, elle l'exerce par ces lois. En supposant donc que les lois des actions et des sentiments humains soient suffisamment connues, il n'est pas très-difficile de déterminer d'après ces lois la nature des effets sociaux qu'une cause donnée tend à produire. Mais quand il s'agit de combiner ensemble plusieurs tendances et de calculer le résultat total d'un grand nombre de causes coexistantes, et surtout lorsqu'en essayant de prévoir ce qui arrivera réellement dans un cas donné, nous sommes obhgés d'apprécier et de combiner les influences de toutes les causes qui existent dans ce cas, nous entreprenons une tache qu'il est interdit aux facultés humaines de mener jamais bien loin.
Si toutes les ressources de la science sont insuffisantes pour permettre de calculer à priori, avec une rigoureuse exactitude, l'action mutuelle de trois c irps gravitant l'un vers l'autre, on peut juger avec quelle chance de succès nous essayerions de calculer le résultat des tendances contraires qui agissent dans mille directions différentes et
produisent à un instant donné et dans une socintc donnée mille changements divers; fussions-nous même en mesure, comme il L^ faudrait, de distinguer nettement, d'après les lois de la nature humaine, les tendances elles-mêmes, entant qu'elles dépendent de causes accessibles à l'observation et de déterminer la direction que chacune d'elles, si elle agissait seule, imprimerait à la société, et de pouvoir s'assurer, d'une manière générale au moins, que quelques-unes de ces tendances sont plus puissantes que d'autres.
Mais sans méconnaître les imperfections nécessaires de la méthode à priori aip\)\i(\uée à un pareil sujet, nous ne devons pas îîon plus les exagérer. Les mômes objections que soulève la Méthode de Déduction dans son plus difficile emploi peuvent lui être opposées, comme nous l'avons vu précédemment, dans ses applications les plus faciles ; et là même elles n'auraient pu être écartces s'il n'y avait pas eu, ainsi (jue nous l'avons pleinement expliifiué, un remède. Ce remède consiste dans le procédé que, sous le nom de Vérification, nous avons signalé comme la troisième partie constituante et essentielle de la Méthode Déductive, et qui h'est autre chose que la comparaison des conclusions du.raisonnement, soit avec les phénomènes concrets mêmes, soit avec leurs lois empiriques (juand on peut en obtenir. Lefoîidementde notre confiance, dans une science déductive concrète, n'est pas le raisonnement à priori même, mais l'accord de ses résultats avec ceux de l'observation à posteriori. La valeur de chacun de ces procédés, pris isolément, diminue à mesure que la complication du sujet augmente, et dans une progression si rapide qu'elle devient bientôt tout à fait nulle; mais la confiance au concours de ces deux sortes de preuves ne diminue pas, tant s'en faut, dans la même pioportion, ni même nécessairement beaucoup. 11 n'en résulte qu'un trouble apporté dans l'ordre de priorité des deux procédés, qui va quelquefois jusqu'à un renversement complet, c'est-à-dire, qu'au lieu de déduire les conclusions par le raisonnement et de les vérifier
(1) Vol. I, p. 517.
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par l'observation, il faut, dans certains cas, commencer par les obtenir sous forme de conjectures au moyen de l'expérience spécifique, et les rattacher ensuite aux principes de la nature humaine par des raisonnements à priori (\m deviennent ainsi en réalité une Vérification.
Le seul penseur possédant une connaissance suffisante des méthodes scientifiques en général, qui ait essayé de caractériser la Méthode de la Sociologie, M. Comte, considère cet ordre renversé comme absolument inhérent à la nature de la théorie sociologique. Pour lui, la science sociale consile essentiellement en des généralisations de l'histoire, qui sont vérifiées, et non primitivement suggérées, par déduction des lois de la nature humaine. Quoique cette opinion, dont je vais essayer de montrer l'importance, contienne une vérité, je ne puis m'empêcher de croire que cette vérité est énoncée d'une manière trop absolue, et qu'il y a dans l'investigation sociologique une place considérable pour la Méthode Déductive directe, aussi bien que pour le procédé inverse.
n sera montré, en fait, dans le chai)itre suivant, qu'il y a certaines recherches sociologiques auxquelles, en raison de leur pro<ligieuse ccmj)lication, la méthode de déduction directe est tout à lait inapplicable, tandis (jue, d'autre part, et par une beureuse compensation, c'est précisément dans les cas de ce genre que nous pouvons obtenir les meilleures lois empiriques. La Méthode Inverse est donc exclusivement applicable à ces recherches. Mais il y a aussi, comme on va le voir, d'autres cas (*ii il est impossible d'obtenir par l'observation directe rien ({ui mérite le nom de loi empirique; et heureusement ces cas sont précisément ceux où la Méthode Directe ofire le moins de prise à l'objection dont elle est toujours passible à quelque degré.
Nous commencerons donc par considérer la Science Sociale comme science de Déduction Directe, et nous rechercherons la nature et les limites des résultats qu'on peut y obtenir par ce mode d'investigation. Ensuite, dans un chapitre séparé, nous examinerons et nous essayerons de caractériser le procédé inverse.
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§ 2. - - 11 est éviilenl d'abord que la Sociologie, considérée comme un système de déduction ci priori, ne peut être une Science de prévisions positives, mais seulement de tendances. Nous pouvons être en état de conclure des lois de la nature humaine appliquées aux circonstances d'un état donné de la société qu'une cause particulière opérera d'une certaine manière, si elle n'est pas contrariée; mais nous ne pouvons jamais assurer dans quelles limites ni à quel degré elle opérera ainsi, ni affirmer avec certitude qu'elle ne sera pas contrariée. En effet, nous ne pouvons que rarement connaître, même approximativement, tous les agents qui peuvent coexister avec elle, et encore moins calculer le résultat collectif de tant d'éléments combinés. Cependant, il laut ici remarquer une fois de plus qu'une connaissance insuffisante pour la prédiction peut être très-utilisable pour la pratique. Il n'est pas nécessaire pour la sage administration des affaires de la Société, pas plus que pour celle de nos affaires privées, d'être en état de prévoir infailliblement les résultats de nos actions. Il nous faut tendre à notre but par des moyens qui peuvent ne pas réussir et prendre des précautions contre des dangers qui ne se réaliseront peut-être jamais. Le but des politiques pratiques est d'entourer une société donnée du plus grand nombre possible de circonstances à tendances avantageuses, et d'écarter ou de neutraliser, autant qu'il se peut, celles dont les tendances sont nuisibles. Une connaissance des tendances seules, sans nous permettre de prévoir exactement leur résultat combiné, nous le permet cependant dans une certaine mesure.
Cependant, ce serait une erreur de supposer que, même à regard des tendances, nous puissions obtenir de cette manière un grand nombre de propositions vraies de toutes les sociétés sans exception. Une pareille supposition serait inconciliable avec la nature éminemment variable des phénomènes sociaux, et avec la multitude et la diversité des circonstances qui les modiTient, et qui ne sont jamais identiques, ni même à peu près semblables, dans deux sociétés différentes où dans deux périodes différentes de la même
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société. Cet obstacle serait moins sérieux si, malgré le grand nombre des causes agissant sur la société en général, celles qui exercent une influence sur un aspect particulier de l'organisation sociale étaient limitées. Nous pourrions, en effet, alors isoler un phénomène social particulier et en rechercher les lois, sans aucun embarras provenant du reste. Mais c'est précisément l'opposé qui a lieu. Tout ce qui affecte, à un degré appréciable, un élément quelconque de l'état social, affecte, par l'intermédiaire de celui-ci, tous les autres éléments. Le mode de production de tous les phénomènes sociaux est un cas signalé de l'I^ntremélement des Lois. Nous ne pouvons jamais connaître théoriquement et déterminer pratiquement la condition d'une société sous un certain rapport, sans prendre en considération sa condition sous tous les autres rapports. 11 n'y a pas un phénomène social qui ne subisse plus ou moins l'influence de tous les autres éléments de l'état de la même société, et, par conséquent, de toutes les causes qui influent sur les autres phénomènes sociaux contemporains. Bref, il y a là ce que les physiologistes appellent un consensus, semblable à celui qui existe entre les divers organes et les diverses fonctions physiques de l'homme et des animaux les plus parfaits, et qui constitue une des nombreuses analogies qui ont rendu universelles les expressions : « corps politique » et « corps naturel». Il résulte de ce consensus que jamais dans deux sociétés, à moins qu'elles ne soient semblables dans toutes les circonstances qui les entourent et les influencent (ce qui impliquerait la complète similitude de leur histoire), aucune portion des phénomènes ne pourra se correspondre exactement, si ce n'est par accident, et qu'une même cause n'y produira jamais précisément le même effet. Une cause, à mesure que son action se répand à travers la société, rencontre toujours quelque part des groupes différents d'agents, et ses eft'ets sur quelques-uns des phénomènes sociaux sont par là différemment modifiés ; et ces différences, par leur réaction, produisent des différences, même dans les effets qui sans cela eussent été identiques. Nous ne pouvons donc jamais affirmer
avec certitude qu'une cause, quia une tendance parhculière chez un certain peuple ou à une certaine époque, aura exactement la même tendance chez un autre peuple ou à une autre époque, sans nous reporter à nos prémisses, et sans refaue pour cette autre époque ou cette autre nation une analysede toutes leurs circonstances, semblable à celle que nous avons faite pour la première. La science déductive de la société n'étabUra donc pas de théorème afiirmant d'une manière universelle l'elfel d'une certaine cause ; mais elle nous apprendra à étabhr le théorème qui convient dans un cas donné. Elle ne donnera pas les lois de la société en général, mais les moyens de déterminer les phénomènes d'une société donnée d'après les éléments et les Data particuliers de cette société.
Toutes les propositions générales formulables parla science déductive sont donc hypothétiques, dans le sens le plus rigoureux du mot. Elles sont fondées sur la supposition d'une certaine réunion de circonstances, et énoncent comment une cause donnée opérerait dansées circonstances, supposé qu'il n'y en aurait pas d'autres combinées avec elles. Si les circonstances supposées ont été calquées sur cehes d'une société existante, les conclusions seront vraies de cette société, pourvu toutefois que leffet de ces circonstances ne soit pas modifié par d'autres dont on n'a pas tenu compte. Si l'on veut approcher davantage de la vérité concrète, on ne le peut qu'en prenant, ou en essayant de prendre, en considération un [)lus grand nombre de circonstances caractéristiques.
Cependant, vu la rapidité avec laquelle l'incertitude de nos conclusions s'accroît à mesure que nous essayons de tenir compte dans nos calculs de l'ellct d'un plus grand nombre ' de causes concourantes, les combinaisons hypothétiques de circonstances, sur lesquelles nous construisons les théorèmes généraux de la science, ne peuvent se compliquer beaucoup sans que les chances d'erreur s'accumulent dans une progression si rapide qu'elles enlèvent bientôt toute leur valeur aux conclusions. Ce mode de recherche, considéré comme moyen d'obtenir des propositions générales, doit donc, sous peine de devenir tout à fait frivole, être limité à ces classes
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de faits qui, tout en subissant comme les autres l'influence de tous les agents sociaux, ne sont, principalement au moins, sousTinfluence immédiate (\ue d*un petit nombre.
§ 3. — Malgré le consensus universel des phénomènes sociaux, en vertu duquel tout ce qui a lieu dans une partie quelconque de la société a une influence sur toutes les autres parties ; malgré l'ascendant souverain que l'état général de la civilisation et du progrès social, dans une société donnée, doit exercer sur tous les phénomènes partiels et subordonnés, il n'en reste pas moins vrai que des classes diflérentes de faits sociaux dépendent immédiatement et en premier ressort de causes différentes; d'où il suit qu'il est non-seulement avantageux, mais nécessaire, de les étudier à part, absolument comme dans le corps naturel on étudie séparément la physiologie et la pathologie de chacun des principaux organes et tissus, quoiqu'il subisse l'influence de l'état de tous les autres, et que la constitution particuhére et l'état général de santé de l'organisme coopèrent avec les causes locales, et souvent l'emportent sur elles, pour déterminer l'état d'un organe particulier.
C'est sur ces considérations qu'est fondée l'existence de branches ou parties distinctes et séparées, quoique non indépendantes, de la théorie sociologique.
Il y a, par exemple, une vaste classe de phénomènes sociaux dans laquelle les causes immédiatement déterminantes sont en première lign-e celles qui agissent par le désir de la richesse, et dont la principale loi psychologique, familière à tout le monde, est qu'on préfère un gain plus grand à un moindre. J'entends par là cette partie des phénomènes de la société qui résulte des opérations industrielles ou productives des hommes, et de ceux de leurs actes par lesquels s'opère la distribution des produits de ces opérations industrielles, en tant qu'elle n'est pas eflectuée par force ou modifiée par le don volontaire. En raisonnant uniquement d'après cette loi de la nature humaine, et d'après les principales circonstances extérieures (universelles ou limitées
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à des étals de société particuliers), qui par elle agissent sur l'esprit humain, nous pouvons expliquer et prévoir cette partie des phénomènes sociaux, en tant qu'ils dépendent de cette classe de circonstances seulement, sans s'enquérir de Vintluence de toutes les autres circonstances de la société, et, par conséquent, sans ramener non plus les circonstances dont on tient compte à leur source possihle dans certains autres faits de l'état social, et sans avoir égard à la manière dont certaines de ces autres circonstances peuvent intervenir pour annuler ou modifier Teiïet des premières. On peut ainsi constituer une science qui a reçu le nom d'Économie Politique.
Le motif de la séparation de cette classe de phénomènes sociaux de ceux d'une autre nature et de la création d'une science di;;tincte est qu'ils dépendent principalement, au moins en premier ressort, d'un seul ordre de circonstances; et que, lors même que d'autres circonstances interviennent, la constatation de l'effet attrihuable uniquement aux premières est une opération assez compliquée et assez difficile pour qu'il soit utile de l'exécuter une fois pour toutes, sauf à tenir compte ensuite de l'effet des circonstances modificatrices; d'autant que certaines combinaisons fixes des premières peuvent se présenter souvent en conjonction avec les circonstances perpétuellement fluctuantes de la seconde
classe.
L'Économie Politique, comme je l'ai dit dans une autre occasion, ne s^occupe que des phénomènes sociaux qui se produisent en vue de l'acquisition de la richesse. Elle fait entièrement abstraction de toute passion, de tout mobile, autres que les passions et les mobiles qu'on peut considérer comme les principes perpétuellement en lutte avec le désir de la richesse, à savoir, l'aversion pour le travail et le désir de la jouissance immédiate de plaisirs coûteux. Ces principes, elle les fait plus ou moins entrer dans ses calculs, parce qu'ils ne se bornent pas, comme les autres désirs, à contrarier accidentellement la recherche de la richesse, mais qu'ilsraccompagnent toujours comme un frein ou un obstacle,
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et sont perpétuellement en vue dans fétude des faits économiques. L'Économie Politique considère le genre humain comme occupé uniquement de l'acquisition et de la consommation de la richesse; son but est de montrer quelle serait la conduite des hommes vivant en état de société, si ce mobile, abstraction faite des deux mobiles contraires indiqués plus haut, était la règle absolue de toutes leurs actions. Elle montre le genre humain, mû par ce désir, accumulant la richesse et l'employant à la production de richesses nouvelles, sanctionnant par un accord mutuel l'institution de la propriété, établissant des lois pour empêcher les individus d'empiéter sur la propriété d'autrui par violence ou par fraude, imaginant diverses combinaisons pour rendre le travail plus productif, réglant à l'amiable la répartition du produit sous l'influence de la concurrence (la concurrence étant elle-même régie par certaines lois, lesquelles lois sont en définitive les régulateurs de la répartition du produit), enfin employant certains expédients (tels que la monnaie, le crédit, etc.), pour en faciliter la distribution. Quoique bon nombre de ces opérations aient des mobiles multiples, l'économie politique les rattache toutes à un seul, le désir de la richesse. La science poursuit ainsi la recherche des lois qui régissent ces diverses opérations, en supposant que l'homme est un être qui, par une nécessité de sa nature, préfère toujours et dans tous les cas une richesse plus grande à une moindre, sans autre exception que celle résultant des deux motifs contraires spécifiés plus haut. Ce n'est pas qu'il y ait jamais eu un économiste assez absurde pour supposer que le genre humain soit réellement ainsi constitué ; mais ce procédé est, par la nature des choses, imposé à la science. Lorsqu'un effet dépend d'un concours de causes, ces causes doivent être étudiées une à une, et leurs lois cherchées séparément, si l'on veut, au moyen des causes, acquérir le pouvoir de prédire ou do contrôler reiïct ; car la loi de l'effet est composée des lois de toutes les causes qui le déterminent. Il a fallu connaître la loi de la force centripète et celle de la
force lanoeniielle, avant de pouvoir expliquer ou prédire les n^ouvem^nts de la terre et des planètes. Il eu ^^t de^~ de la manière d'agir de l'homme en société Pom jugei omment il agira sous l'influence des désirs et des aversions ,,„i paoilcnt concurremment, il faut savoir comment il agirait sous l'influence exclusive de chacune de ces causes en nnicuher 11 n'y a peut-être pas dans la vie d'un homme S^^ action U n'ait sa source dans quelque impulsion •lièd iate ou èloinée autre que le désir de la nd-- ^^i; à ces branches de l'activité humaine dont la richesse n est pa le principal objet, l'économie politique ne prétend pas que .os conclusions leur soient applicables Mais il y en a au-; ;r.'.ntre^ dans lesquelles l'acquisition de la richesse est le but ,;in,lp;i et avoué. C'est uniquement de celles-là que s occupe 'économie politique. Son procédé nécessaire consiste u eXer la fin principale et avouée comme si elle était la nn unique, hvpothèse qui de toutes les supi^ositions auss. !;;;iplesestdaplusvoisinedelavénté.Leconom^ nue les sont les actions que produirait ce desu . il n était pas condKUtu par quelque autre. On obtient amsila plus grande p^^im 'ion de l'ordre réel des aflaires humaines
dus cette sphère. On doit ensuite rectifier cette approximation en tenant compte des eflets de toutes les impulsions d'uuo autre nature dont on peut prouver l'intervention dans le résultai pour chaque cas parlicuher. Dans un petit nombre seulement des cas les plus saillants (comme l'importante question du principe de population), ces corrections sont intercalées dans les expositions de l'économie politique ellemême en s'écartant un peu, dans un intérêt pratique, de la riouou'r d'un arrangement purement scientifique. Lu tant qu'on sait, ou qu'on peut présumer, que la conduite des llonnnes dans la poursuite de la richesse est sous l influence collatérale de quelque mobile autre que le désir d acquérir la plu. orande quantité de richesse avec le moins de travail Lssible les conclusions de l'économie politique feront défaut à l'explication ou à la prédiction des événements
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réels, jusqu'à ce qu'on les ait modifiées en tenant exactement compte du degré d'influence de l'autre cause (1). t>
On peut, dans un état donné de société, tirer de propositions générales du genre de celles que nous avons indiquées ci-dessus des règles pratiques importantes, même en négligeant provisoirement l'influence des causes diverses dont la théorie ne tient pas compte, ainsi que l'effet des changements progressifs dans l'état général de la société. C'a été, il est vrai, une erreur très- commune chez les économistes d'appliquer les conclusions tirées des éléments d'un certain état de société à d'autres états dans lesquels beaucoup d'éléments ne sont pas les mêmes. Mais, même alors, il n'est pas difllcile, en reprenant les démonstrations, et en introduisant de nouvefies prémisses à la place convenable, de rendre applicable aux autres cas le raisonnement qui a servi
pour le premier.
Par exemple, dans la question des lois de la distribution du produit du travail, les économistes anglais raisonnent d'après une supposition qui n'est guère réahsée ailleurs (ju'en Angleterre et en Ecosse, à savoir, que le produit est (( partagé entre trois classes, tout à fait distinctes les unes des autres, les cultivateurs, les capitaHstes et les propriétaires fonciers, et que les individus appartenant à ces trois classes sont des agents libres auxquels il est permis, en droit et en fait, d'exiger de leur travail, de leur capital ou de leur terre, le prix qu'ils peuvent en obtenir. Les conclusions de la science, étant toutes appropriées à une société ainsi constituée, doivent être révisées toutes les fois qu'on les applique à une autre. Elles sont inapplicables dans les pays où les seuls capitalistes sont les propriétaires fonciers desquels les travailleurs eux*mêmes sont aussi la propriété, comme c'est le cas dans les pays à esclaves. Elles sont inapplicables là où l'État est presque le seul propriétaire foncier, comme dans l'Inde. Elles le sont encore partout où généralement le
(1) Essais sur quelques questions pendantes d'économie politique, p. IS?""
cultivaleiir est fila fois le propriétaire de la terre et du capital, comme en France, ou du capital seulement, comme en Irlande. On peut donc souvent, et avec raison, objecter aux économistes de l'école actuelle, « qu'ils entreprennent de construire un édifice durable avec des matériaux qui ne le sont pas ; qu'ils supposent l'immutabilité d'états sociaux dont un grand nombre sont, de leur nature, cbangeants et progressifs, et qu'ils avancent, avec aussi peu de réserves que si c'étaient des vérités universelles et absolues, des propositions qui ne sont peut-être applicables à aucun autre état de société que celui, tout spécial, dans lequel l'auteur se trouve placé, d Mais cela n'ôte rien à la valeur des propositions relatives à l'état de société dont elles ont été tirées. Et même dans leur application aux autres étals de société, « il ne faudrait pas croire que la science soit aussi infidèle et aussi pauvre qu'il le semblerait d'après ces considérations. Bien qu'un grand nombre de ses solutions n'aient qu'une vérité locale, la méthode d'investigation est ai)plicable universellement; et de môme que celui qui a résolu un certain nombre d'équations algébriques peut sans diffîcullé résoudre toutes les autres du même genre, de même celui qui connaît l'économie politiifue de l'Angleterre, ou même du Yorksbire, connaît l'économie politique, actuelle ou possible, de toutes les nations, pourvu qu'il ait assez de bon sens pour ne pas s'attendre à voir la même conclusion sortir de prémisses différentes ». Quiconque possède pleinement les lois qui, sous le régime de la libre concurrence, déterminent le revenu, les profits et les salaires touchés par les propriétaires fonciers, les capitalistes et les travailleurs, dans un état de société où ces trois classes sont complètement distinctes, n'éprouvera aucune dilTiculté à déterminer les lois trcs-dilTérentes qui régissent la distribution du produit entre les classes intéressées, dans les pays où Tinduslrie agricole et la propriété foncière se trouvent dans quelqu'une des conditions indiquées dans l'extrait qui précède (i).
(l) Les citations de ce paragraphe sont tirées d'un article de railleur publié dans une Hevue en 1834.
§ û. — Je n'entreprendrai pas ici de décider quelles autres sciences hypothétiques ou abstraites, semblables à l'Economie Politique, pourraient être détachées du corps général de la science sociale, ni quelles autres parties des phénomènes sociaux sont dans une dépendance assez étroite et assez complète d'une classe particulière de causes pour qu'il fût utile de créer une science préhminaire de ces causes, en renvoyant la considération des autres causes qui agissent par l'intermédiaire des premières ou concurremment avec elles à une période ultérieure de la recherche. Il y a pourtant une de ces branches séparées qui ne peut être passée sous silence, vu son importance tout à fait supérieure entre toutes les autres. Comme les autres, elle ne s'occupe directement que des causes d'une seule classe de faits sociaux, mais d'une classe dont l'influence immédiate ou éloignée est prépondérante sur tout le reste. Je veux parler de ce qu'on peut appeler l'Éthologie Politifiue, ou la théorie des causes qui déterminent le type de caractère propre à une nation ou à une époque. De toutes les branches secondaires de la science sociale, c'est celle qui est jusqu'à présent le plus complètement restée dans l'enfance. On ne sait presque rien des causes du caractère national; et de tous les eflets des institutions sociales le moins étudié et le moins compris est celui qu'elles produisent sur le caractère de la nation. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner, si Ton considère l'état d'enlance de l'Ethologie elle-même, dela(|uelle doivent être tirées les lois dont les vérités de l'éthologie politique ne sont que des résultats et des applications.
Cependant, en examinant de plus près le sujet, on verrait ({ue les lois du caractère national (ou collectif) sont de beaucoup la classe la plus importante des lois sociologiques. Et d'abord, le caractère formé par un ordre de circonstances sociales quelconque est en lui-même le phénomène le plus intéressant de cet état de société, et, de plus, aussi un fait qui contribue largement à la production de tous les autres phénomènes; enfin, et par dessus tout, le caractère, c'est-àdire les opinions, les sentiments et les habitudes de la nation,
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si dépendants qu'ils soient de l'état de société qui les précède, sont aussi, dans une large mesure, les causes de l'état de société qui les suit; ils sont l'agent par lequel toutes les circonstances de la société purement artificielles, par exemple, évidemment les coutumes et, non moins certainement, les lois, sont modelées, soit par rinfluence directe du sentiment public sur les pouvoirs publics, soit par celle des opinions et du sentiment de la nation sur le système de gouvernement et sur la formation du caractère des gouvernants.
Comme on pouvait s'y attendre, la partie la plus imparfaite des branches de la science sociale qui ont été cultivées comme des sciences distinctes est l'explication de la manière dont leurs conclusions sont affectées par des considérations éthologi(ïues. Cette lacune n'est pas un défaut, tant qu'on les considère comme sciences abstraites ou hypolbéti(}ues, mais elle les vicie dans leur application pratique, en tant que branches d'une science sociale compréhensive. En économie politique, par exemple, les Anglais admettent tacitement des lois empiriques de la nature humaine qui ne valent ({ue pour la Grande-Bretagne et les États-Unis. Entre autres choses, ils supposent toujours une activité de concurrence qui, comme fait mercantile général, n'existe dans aucun pays du monde autre que ces deux-là. Un économiste anglais, conmie ses compatriotes en général, ne sait pas qu'il est fort possible que des hommes occupés à vendre des marchandises sur un comptoir aient plus de souci de Jours aises ou de leur vanité que de leur gain pécuniaire. Cependant ceux qui connaissent les mœurs du Continent savent quels motifs, futiles en apparence, l'emportent souvent sur l'amour du lucre, même dans les opérations dont l'argent est l'objet direct. Plus progressera la culture de la science de l'cthologie, mieux seront comprises les diversités de caractère individuel et national, et plus diminuera probablement le nombre tics propositions qu'on croira pouvoir en toute sûreté considérer comme des principes universels de la nature humaine. Ces considérations montrent que le procédé consistant à
diviser la science sociale en diverses branches, pour étudier séparément chacune d'elles et corriger ensuite, pour la pratique, les conclusions des unes en y introduisant les modifications suggérées par les autres , doit être restreint au inoins en un point important. Les seules parties des phénomènes sociaux qui puissent avec avantage former, même provisoirement, h matière de sciences distinctes, sont celles où les diversités de caractère existant entre des nations ou des époques différentes n'interviennent qu'accessoirement comme causes actives. Au contraire, les phénomènes dans lesquels interviennent incessamment les influences de l'état éthologique de la nation (d'où il résulte qu'on ne peut saisir, même en gros, la connexion des effets et des causes sans prendre en considération ces influences) ne pourraient avec (juclque avantage, ou plutôt sans un grand désavantage, être traités indépendamment de l'éthologie polititiuc, ni, par conséquent, de toutes les circonstances qui exercent une influence sur les qualités de la nation. Par cette raison (et par d'autres qui seront exposées ci-après), il ne peut exister une Science du Gouvernement spéciale et distinde; car le o-ouvernementest, de tous les faits sociaux, celui ({ui se trouve le plus étroitement et le plus conslammcnt lié, à la fois comme cause et comme efl'ct, aux qualités d'une nation ou d'une époque. Toutes les questions relatives aux tendances des formes de gouvernement font partie de la science générale de la société, et non d'une branche séparée.
Il nous reste maintenant à caractériser cette Science générale de la Société, considérée comme distincte des branches séparées de la science (qui ne donnent (pie des conclusions conditionnefles, soumises au contrôle supérieur dos lois de la science générale). Comme nous allons le faire voir, on ne peut ici obtenir quelque résultat d'un caractère réellement scientifique que par la méthode déduclive renversée. Mais avant d'abandonner l'examen des théories sociologiques qui procèdent par voie de déduction direcle, nous devons chercher à savoir dans ({uel rapport elles se trouvent avec l'élément iiidispenbablo de toutes les sciences déduclives,
504 DE LA LOl.IQL'E DES SCIENCES MORALES.
la Vérificalion par l'Expérience Spéciliquc, c'est-à-ilire la comparaison des conclusions du raisonnement el des résultais de l'observation.
§ 5. - Nous avons vu que dans les sciences les plus déduclives et dans TÉthologie elle-même qui est le fondement immédiat de la Science Sociale, on exécute sur les faits observés un travail préparatoire pour faciliter, et même quelquefois pour rendre possible, une confrontation rapide et exacte de ces faits avec les conclusions de la tbéorie. Cette opération préliminaire consiste à trouver des propositions générales exprimant brièvement ce qui est commun à de grandes classes de faits. Ce sont, comme on les appelle, les Lois Empiriques des phénomènes. Nous avons donc à rechercher s'il est possible d'exécuter sur les faits de la science sociale un travail préparatoire de ce genre ; s'il y a des lois empiriques dans Thistoire ou dans la statistique.
Dans la statistique, il est évident qu'on peut quelquefois découvrir des lois empiriques, et leur détermination forme une importante partie de ce système d'observation indirecte auquel il faut souvent recourir pour se procurer.les données de la Science Déductive. Le procédé de la science consiste à inférer les effets de leurs causes; mais nous n'avons souvent aucun moyen d'observer les causes autrement que par l'intermédiaire de leurs effets. En pareil cas, la science déductive est incapable de prédire les effets, faute des données nécessaires; elle peut déterminer quelles causes sont capables de produire un effet donné, mais non le degré de fréquence et la quantité de ces causes. Un journal que j'ai sous les yeux me fournit à point un exemple. Un syndic officiel des faillites vient de faire un rapport, indiquant, parmi les diverses faillites sur lesquelles il a dû faire une enquête, le nombre des cas où les pertes ont été le résultat de jnauvaises gestions de ditîérents genres et celui des cas où elles ont eu pour cause des malheurs inévitables. La conclusion de ce rapport est «jue le nombre de faillites imputables à de mauvaises gestions l'emporte de bcaucr-np air le nombre de celles résultant de
toutes les autres causes. L'expérience spécilique pouvait seule fournir une base suffisante pour cette conclusion. C'est donc une partie importante de la recherche sociologiciue, d'établir par l'observation directe des lois empiriques de ce genre (qui, du reste, ne sont jamais que des généralisations approximatives).
Leprocédéexpérimentalnedoitpasêtreiciconsidérécomme une voiedistinctepourarriveràlavérité,maiscomme un moyen (qui peut se trouver accidentellement le seul ou le plus efficace) d'obtenir les données nécessaires à la science déductive. Quand les causes immédiates des faits sociaux ne tombent pas sousrobservationdirecte,la loi empirique deseffetsnousdonne laloi empirique descauses (qui, danscecas,esttout ce quenous pouvons obtenir). Mais ces causes immédiates dépendent de causes éloignées; et la loi empirique, obtenue par ce mode indirect d'observation, n'offre une base sûre pour les ap[)lications aux cas non observés qu'autant qu'on a des raisons de penser qu'il ne s'est fait aucun changement dans les causes éloignées dont dépendent les causes immédiates. Par consé- (|uent, pour être en droit, même à l'aide des meilleures généralisations statistiques, d'inférer (d'une manière d'ailleurs purement conjecturale) que les mêmes lois empiriques subsisteront dans un cas nouveau, il faut parfaitement connaître les causes plus éloignées, pour éviter d'nppliquer la loi empirique à des cas qui différeraient dans quelqu'une des circonstances dont dépend en dernière analyse la vérité de la loi. Et ainsi, lors même que les conclusions tirées de l'expérience spécifique peuvent servir pour des infércnces pratiques dans des cas nouveaux, il faut que la science déductive fasse sentinelle et surveille l'opération entière; on doit s'y référer constamment et obtenir sa sanction à chaque inférence.
Il en est de même de toutes les généralisations de l'histoire. Non-seulement il y a des généralisations de ce genre, mais nous allons montrer que la science générale sociologique, qui étudie les lois de succession et de coexistence des grands faits constituant l'état de société et de civilisation h une
é[)0(jue quelconque, ne peut procéder qu'au moyen de ces généralisations, qu'elle doit ensuite confirmer en les rattachant aux lois psychologiques et éthologiques dont elles doivent réellement dépendre.
g 0. — Mais, réservant cette question qui reviendra en son lieu, j'ajouterai que, dans les recherches plus spéciales qui forment l'objet des branches séparées de la science sociale, ce double procédé logique et cette vérification réciproque ne sont pas possibles ; fcxpérience spécifique ne fournissant rien d'équivalent à des lois empiriques. Tel est particulièrement le cas lorsqu'il s'agit de déterminer feifet d'une cause sociale unique parmi un grand nombre d'autres agissant simultanément; feifet, par exemple, des lois sur les céréales ou en général d'un système prohibitif. La théorie peut sans doute apprendre, avec une certitude complète, quel genre d'elfets les lois sur les céréales doivent produire, et dans quelle direction générale leur iniluence doit s'exercer sur la prospérité iiiduslriclle. Mais leur effet est nécessairement si masqué par les eifels semblables ou contraires d'autres causes, ((ue loutcequel'expériencespéciiiquepeutmontrer, c'est que,
dans la moyenne d'un grand nombre d'exemples, l'eflèt a été plus marqué dans les cas où il y avait des lois sur les céréales que dans ceux où il n'en avait pas. Or, on ne peut jamais obtenir le nombre de faits nécessaire pour embrasser toutes les combinaisons possibles des diverses circonstances qui exercent une iniîuence, et se procurer ainsi une moyenne légitime. Non-seulement nous ne pouvons jamais connaître ce nombre immense de faits avec l'authenticité requise, mais le monde entier n'en fournit pas un nombre suffisant, dans les limites de f état donné de société et de civilisation que de pareilles recherches présupposent toujours. Faute donc de généralisations empiriques préalables. aux(juelles nous puissions comparer les résultats de la théorie, le seul mode de vérification directe qui nous reste est de comparer ces conclusions avec le résultat d'une expérience ou d'un exemple individuels. Mais la difficulté est ici tout aussi grande. Car
pour vérifier une théorie par une expérience, il faut que les circonstances de f expérience soient identiques à celles que la théorie a eues en vue. Or, dans les phénomènes sociaux il n'y a pas deux cas dont les circonstances soient exactement semblables. Une expérience des résultats des lois céréales dans un autre pays ou dans une génération précédente ne pourrait guère servir à vérifier une conclusion relative à leur effet dans la génération présente et dans notre pays. Il arrive ainsi, dans la plupart des cas, que le seul exemple individuel réellement propre à la vérification des prédictions de la théorie est celui-là même pour lequel les prédictions ont été faites, et cette vérification vient trop tard pour pouvoir être de quelque utilité pratique.
Cependant, quoique la vérification directe soit impossible, il y a une vérification indirecte qui n'a guère moins de valeur, et qui est toujours praticable. La conclusion tirée pour le cas particuher ne peut être vérifiée directement que dans ce cas même; mais elle est vérifiée indirectement par la vérification d'autres conclusions tirées des mêmes lois dans d'autres cas particuliers. L'expérience qui vient trop tard pour vérifier la proposition particulière à laquelle elle se rapporte, ne vient pas trop tard pour servir à vérifier la valeur générale de la théorie. Le critérium du degré auquel la science fournit une base sûre pour prédire ce qui n'est pas encore arrivé (et par conséquent pour influer pratiquement sur l'événement) est le degré auquel elle nous aurait mis à même de prédire ce qui est réellement arrivé. Avant de pouvoir nous fier à la détermination théorique de l'influence d'une cause particulière, dans un état donné de circonstances, nous devons être en mesure de donner l'explication et la raison de fétat actuel de toute celte partie des phénomènes sociaux sur lesquels la cause tend à exercer son action. Pour appliquer, par exemple, les spéculations économiques à la prédiction et à la direction des phénomènes d'un pays, nous devons pouvoir expliquer tous les faits commerciaux ou industriels d'un caractère général, afférents à l'état actuel de ce pays; signaler des causes sufiisanles pour
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rendre compte de tous ces faits, et prouver, ou avoir de bonnes raisons de supposer, que ces causes ont réelieincnt existé. Si nous ne pouvons pas le Taire, c'est une preuve, ou bien que les faits dont il fallait tenir compte ne nous sont pas encore complètement connus, ou que, tout en connaissant les faits, nous ne possédons pas une théorie assez parfaite pour nous permettre d'en assigner les conséquences. Dans les deux cas, nous ne sommes pas, dans l'état actuel de nos connaissances, pleinement compélcnls pour tirer des conclusions spéculatives ou pratiques relativement à ce pays. De même, pour juger de l'effet qu'aurait une institution politique, en supposant qu'elle put être introduite dans un pays donné, il faut pouvoir montrer que l'état du gouvernement de ce pays et de tout ce qui peut en dépendre, en même temps que le caractère particulier et les tendances de la nation, et sa situation à l'égard des divers éléments du bienêtre social, sont tels que devaient les produire les institutions sous les(juelles cette nation a vécu, concurremment avec les autres circonstances de sa nature et de sa situation.
En somme, pour prouver que notre science et notre connaissance du cas particulier nous rendent compétents pour prédire l'avenir, nous devons montrer qu'elles nous auraient mis à môme de prédire le présent et le passé. S'il y a des choses que nous n'aurions pas pu prédire, elles constituent un résidu dont l'explication exige une nouvelle étude; et nous devons alors examiner à nouveau les circonstances du cas particuher jusqu'à ce que nous en trouvions une (jui puisse, d'après les principes de notre théorie, rendre compte du phénomène inexpliqué, ou revenir sur nos pas, et chercher cette explication dans l'extension et le perfectionnement delà théorie elle-même.