CHAPITRE X
DE LA MÉTHODE rÉDl'CTIVE INVERSE, OU HISTORIQUE.
§ ^' — il y ^i deux espèces de recherches sociologiques. Dans la première, la question est de trouver quel efl'et résulte
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d'une cause donnée, certaines conditions sociales présupj)osées. Telle est, par exemple, la recherche de l'etTel que produirait l'^ltablissemenl ou l'abrogation des lois céréales, l'abolition de la monarchie ou l'introduction du suffrage universel, dans les conditions actuelles de la société et delà civilisation d'un des États européens, ou dans toute autre supposition relative aux circonstances de la société en aénérai, sans aucun égard aux changements qui pourraient se produire ou qui peuvent s'annoncer déjà dans ces circonstances. Mais il y a aussi une seconde recherche, celle des lois qui déterminent ces circonstances générales elles-mêmes. Dans cette dernière il s'agit de découvrir, non pas quel sera l'effet d'une cause donnée dans un certain état de société, mais quels sont les causes qui produisent et les phénomènes qui caractérisent les États de Société en général. C'est dans la solution de cette question que consiste la Science générale de la Société; elle doit servir à limiter et à contrôler les conclusions de l'autre espèce plus spéciale de recherches.
§ 2. •-- Pour bien comprendre la portée de cette science générale, et la distinguer des branches secondaires de la théorie sociologique, il est nécessaire de fixer les idées attadiées à cette expression. Étal de Société. Ce qu'on appelle un état de société est l'existence simultanée de tous les faits ou phénomènes sociaux les plus importants. Tels sont le degré d'instruction et de culture intellectuelle et morale dans la communauté et dans chacune de ses classes; l'état de l'industrie, celui de-la richesse et sa distribution, les occupations habiluelles delà nation, sa division en classes et les relations de ces classes entre elles, les croyances communes sur les sujets de première importance pour le genre humaiji et le degré de force et d'autorité de ces croyances, le goût général, ainsi que le caractère et le degré du développement esthétique, la forme du gouvernement, les lois et coutumes les plus importantes, etc. La condition de toutes ces choses, et de bien d'autres qui s'olïriront d'elles-mêmes à
l'esprit, constitue Tétat de société ou Tétat de civilisation à une époque donnée.
Quand on parle des états de société et des causes qui, les produisent comme d'un objet de science, on suppose par là même qu'il y a une corrélation naturelle entre ces différents éléments; que les diverses combinaisons de ces faits sociaux généraux ne sont pas toutes possibles, mais seulement certaines d'entre elles ; bref, qu'il existe des Uniformités de Coexistence entre les états des divers phénomènes sociaux. Et telle est en effet la vérité. C'est là une conséquence nécessaire de l'influence que chacun de ces phénomènes exerce sur tous les autres. C'est un fait impliqué dans le consensus des différentes parties du corps social.
Les états de société sont comme les différentes constitutions ou les diflerents âges dans le corps; ce sont des conditions, non d'un ou de plusieurs organes ou fonctions, mais de Torganisme tout entier. En conséquence, la connaissance que nous avons des temps passes et des divers États de Société actuellement existants dans différentes régions do la la terre, révèle, dûment analysée, des uniformités. On observe que si l'un des caractères de la société est dans un état particulier, toujours ou ordinairement un certain étal plus ou moins déterminé de beaucoup d'autres caractères coexiste.
Mais les uniformités de coexistence régnant entre des phénomènes qui sont les effets de certaines causes doivent (comme nous l'avons si souvent observé) être des corollaires des lois de causation qui déterminentréellement ces phénomènes. La corrélation mutuelle entre les différents éléments de chaque état de société est donc une loi dérivée, résultant des lois qui règlent la succession d'un état de société à un autre : car la cause prochaine de chaque état de société est l'état de société qui le précède immédiatement. Le problème fondamental de la Science Sociale est donc de trouver les lois d'après lesquelles un état de société produit celui qui y succède et le remplace. 11 soulève la question importante et controversée de la Progressivité de l'homme et de la société,
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idée qui est impliquée dans toute conception juste des phénomènes sociaux comme objets d'une science.
§ 3. — C'est un des caractères, non pas absolument pirticulier aux sciences de la nature humaine et de la société, mais qu'elles présentent à un haut degré, de s'occuper d'un objet dont les propriétés sont variables ; je ne dis pas variables de jour en jour, mais d'époque en époque; de sorte que, non-seulement les qualités des individus varient, mais que celles de la majorité ne sont pas dans un temps les mêmes que dans un autre.
La principale cause de cette particularité est la réaction puissante et constante des effets sur leurs causes. Les circonstances dans lesquelles l'humanité se trouve placée, o|)érant d'après leurs propres lois et d'après celles de la nature humaine, forment les caractères des êtres humains; mais les êtres humains, à leur tour, modèlent et façonnent les circonstances pour eux-mêmes et pour ceux qui viennent après eux. De cette action réciproque doit nécessairement résulter ou un cercle ou une progression. En astronomie aussi, un fait est à la fois effet et cause; les positions successives (les corps célestes produisent des changements et dans la direction et dans l'intensité des forces qui détermin(jit ces positions. Mais dans le système solaire ces actions mutu(dles ramènent après un certain nombre de cliangemenls le premier état de circonstances, ce qui donne lieu naturellement au retour perpétuel de la même série dans un ordre invariable ; bref, ces corps tournent dans des orbites. Mais il en est, ou (d'après les lois astronomiques) il peut y en avoir d'autres, qui, au lieu d'une orbite, décrivent une trajectoire, une ligne qui ne revient pas sur elle-même. Les all'aires humaines doivent être conformes à l'un ou à Tau Ire de ces types.
L'un des penseurs qui les premiers ont considéré la succession des événements historiques comme soumise à des lois fixes, et essayé de découvrir ces lois par un examen analytique de l'histoire, Vico, le célèbre auteur de la Scienza
512 I)K LA LOGIQLK DES SCIKNCES MONIALES.
Nuova, a adopté la première de ces allernalives. II a conçu les phénomènes de la société humaine comme tournant dans une orbite, et passant périodiquement par la même série de changements. Quoiqu'il ne manque pas de circonstances tendant à donner quelque vraisemblance à cette manière de voir, elle ne pourrait supporter un examen sérieux ; et ceux qui ont succédé à Yico dans cet ordre de spéculations ont universellement adopté l'idée d'une trajectoire, d'une progression, au lieu d'une orbite, d'un cycle.
Les mots Progrés et Progressivité ne doivent pas être entendus ici comme synonymes de perfectionnement et de tendance au perfectionnement. On peut très-bien concevoir, en effeî, que les lois de la nature humaine délerminenl, et même nécessitent, une certaine série de changements dans l'homme et dans la société qui ne sont ni toujours, ni totalement des perfectionnements. Pour mon compte, je crois que la tendance générale est et restera, sauf des exceptions accidentelles et passagères, une tendance au perfectionnement, à un état meilleur et plus heureux. Mais ce n'est pas là une question de méthode de la Science Sociale; c'est un théorème de la science elle-même. Il suffit pouinotre but qu'il y ait un changement progressif et dans le caractère de la race humaine et dans celles des circonstances extérieures qu'elle façonne elle-même; il suffit que, à chaque époque successive, les principaux phénomènes de 1 1 société soient dilTérents de ce qu'ils étaient dans l'époque précédente, et plus encore de ce .qu'ils étaient dans une époque antérieure quelconque ; les périodes qui marquent le j)lus distinctement ces changements successifs étant les intervalles d'une génération, pendant lesquels une multitude d'êtres humains ont été élevés, ont passé de l'enfance à l'âge adulte et pris possession de la société.
La progressivité de la race humaine est le fondement sur lequel a été instituée dans ces dernières années pour la science sociale une méthode de philosopher bien supérieuie aux deux procédés qui avaient prévalu jusque-là, au procédé chimique ou expérimental et au procédé géométrique. Celte
DE LA MÉTHODE HISTORIOUE. m '>
méthode, qui est maintenant généralement adoptée parles penseurs les plus avancés du continent, consiste à chercher, par une étude et une analyse des faits généraux de l'histoire,' de déterminer ce que ces philosophes appellent la loi du progrès. Cette loi, une fois reconnue, doit, selon eux, nous mettre à même de prédire les événements futurs, absolmnent comme par la connaissance d'un petit nombre des termes d'une série infinie en algèbre, on peut découvrir le principe de leur ordre de formation, et prédire le reste de la série pour un nombre de termes aussi grand qu'on voudra. Le but principal de la spéculation historiijue en France, dans ces dernières années, a été de découvrir cette loi. Mais si je reconnais volontiers les grands services que cette école a rendus à la science historique, je ne puis m'empécher de lui imputer une erreur capitale sur la vraie méthode de la pliilosophie sociale. La méprise consiste à supposer que l'ordre de succession constatable entre les différents étals de société et de civilisation que nous offre l'histoire, puisse jamais, lors même qu'il serait plus rigoureusement uniforme qu'on ne l'a reconnu jus(|u'à présent, constituer une loi. Ce ne peut être qu'une loi empirique. La succession des états de l'esprit humain et de la société humaine ne peut avoir de loi propre et indépendante ; elle doit dépendre des lois psychologiques et éthologiques qui régissent l'action des circonstances sur les hommes et celle des hommes sur les circonstances. On peut concevoir que ces lois et les circonstances générales de la race humaine soient de nature à déterminer les transformations successives de l'homme et de la société dans un ordre donné et invariable; mais, lors même qu'il en serait ainsi, la dernière lin de la science ne peut pas être de découvrir une loi empirique. Tant que cette loi ne pourrait pas être rattachée aux lois psychologiques et éthologiques dont elle doit dépendre, et que de loi empirique elle n'aurait pas été convertie en loj scientifique par l'accord de la déduction à priori avec la preuve historique, elle n'offrirait aucune garantie pour la prédiction des événements futurs; si ce n'est, tout au plus, pour celle des cas tout à fait adjacents. "■ 33
M. Comte seul, dans la nouvelle école hisloriquo, a senti la nécessité de relier les généralisations de l'histoire aux lois de la nature humaine.
§A, — Mais, si c'est une règle formelle de ne jamais introduire dans la science sociale une généralisation de l'histoire qui n'aurait pas de fondements suftisants dans la nature humaine, personne, je crois, ne prétendra qu'il eût été possible, en partant des principes de la nature humaine et des circonstances générales de la situation de notre espèce, de déterminer â priori V ordre dans lequel doit avoir lieu le développement de l'humanité, et, par conséquent, de prédire les faits généraux de l'histoire jusqu'au temps présent. Après un petit nombre des premiers termes de la série, l'influence exercée sur chaque génération par celles qui l'ont précédée devient, comme l'a très-bien fait observer l'écrivain dont nous venons de parler, de plus en plus prépondérante; de telle sorte que ce que nous sommes çt ce que nous faisons maintenant n'est qu'à un très-faible degré le résultat des circonstances universelles de la race humaine, ou même de nos propres circonstances agissant par l'intermédiaire des (jualités originelles de notre espèce, et principalement des qualités produites en nous par tout le passé de l'humanité.' Calculer d'après les lois fondamentales qui la déterminent une si longue série d'actions et de réactions entre les Circonstances et l'Homme, dont chaque terme successif est composé d'une quantité et d'une variété toujours plus grandes de parts, est une opération au-dessus de la portée de l'entendement humain. La longueur seule de la série serait un obstacle insurmontable, puisqu'une légère erreur dans l'un quelconque des termes augmenterait dans une progression rapide à chaque nouveau pas du calcul.
Si, donc, la série des effets eux-mêmes, quand on l'examine dans son ensemble, ne laissait apercevoir aucune régularité, nous essayerions vainement d'édifier une science générale de la société. Nous devrions dans ce cas nous contenter de cet ordre inférieur de spéculation sociologique signalé plus
haut, qui consiste à essayer de reconnaître quel serait l'effet de l'introduction d'une cause nouvelle dans un état de société qu'on suppose iixé ; connaissance suffisante pour les besoins les plus ordinaires de la politique journalière, mais sujette à erreur dans tous les cas où le mouvement proi^ressif de la société est un des éléments influents et, par conséquent, d'autant plus précaire que le cas serait plus important. Mais comme les variétés naturelles du genre humain, aussi bien que les diversités originelles des circonstances locales, sont beaucoup moins nombreuses que les points de concordance, il y aura naturellement un certain degré d'uniformité dans le développement progressif de l'espèce et de ses œuvres. Et cette uniformité tend, non à diminuer, mais à augmenter, à mesure que la société avance ; car l'évolution de chaque peuple, d'abord exclusivement déterminée par la nature et les circonstances de ce peuple, tombe graduellement sous l'influence (toujours croissante avec la civilisation) des autres nations et des circonstances qui ont agi sur elles. L'histoire fournit donc, quand elle est judicieusement étudiée, des Lois Empiriques de la Société ; et le problème de la sociologie générale est de les constater et de les rattacher aux lois de la nature humaine par des déductions montrant que telles étaient les lois dérivées qu'on devait naturellement attendre comme conséquences de ces lois primaires.
Sans doute, il n'est presque jamais possible, même après que l'histoire a suggéré la loi dérivée, de démontrer d priori que tel était le seul ordre de succession ou de coexistence dans lequel les eff'ets pussent se produire sans violation des lois de la nature humaine. Nous pouvons tout au plus prouver qu'il y avait de fortes raisons d priori de s'y attendre, et qu'aucun autre ordre de succession ou de coexistence ne devait être aussi vraisemblablement le résultat de la nature de l'homme et des circonstances générales de sa situation. Souvent même on ne peut aller jusque-là ; on ne peut pas même dire que l'événement était probable à priori, mais seulement qu'il était possible. Et cependant cette opération qui, dans la Méthode Déductive Inverse
dont il s'agit ici, est on réalité un procédé de vérification, est aussi indispensable que l'est, ainsi que nous l'avons montré, la vérification par l'expérience spécifique dans les cas où la conclusion est originairement obtenue par le procédé direct de déduction. Les lois empiriques ne peuvent être fondées que sur un petit nombre de faits, puisqu'il n'y a jamais eu qu'un petit nombre de nations qui aient atteint un haut degré de progrès social, et bien moins encore qui l'aient atteint par un développement propre et indépendant. Si, donc, un ou deux seulement de ces exemples si peu nombreux ne sont pas parfaitement connus, ou s'ils sont inexactement analysés dans leurs éléments, et, par suite, incomplètement comparés avec les autres cas, il est extrêmement probable qu'une fausse loi empirique, et non la vraie, résultera de cette comparaison. Aussi, établit-on continuellement des généralisations historiques les plus erronées, non seulement dans ce pays, où l'on ne peut pas dire que l'histoire ait encore été cultivée à un point de vue scientifique, mais aussi dans d'autres pays où elle est traitée scientifiquement et par des hommes versés dans cette étude. En ceci, la seule garantie, comme le seul correctif, est la vérification constante par les lois psychologiques et élhologiiiues. Nous pouvons ajouter que celui-là seul qui possède à fond ces lois est capable de préparer les matériaux de la généralisation historiiiuc par l'analyse des faits de l'histoire, ou même par l'observation des phénomènes sociaux de son temps. Aucun autre ne connaîtra l'importance relative des différents faits, et ne saura, par conséquent, lesquels il laut rechercher ou observer ; encore moins pourrait-il estimer la preuve de faits qui, le plus souvent, ne peuvent pas être constatés par l'observation directe ni transmis par des témoins, mais doivent être inférés de certains indices.
§ 5. — Les Lois Empiriques de la Société sont ihi deux sortes : les unes sont des uniformités de Coexistence, les autres des uniformités de Succession. Selon que la science s'occupe
de la découverte et de la vérification de la première espèce d'uniformités ou de la seconde, M. Comte lui donne le titre de Statique Sociale ou de Dynamique Sociale, conformément à la distinction étabhe en mécanique entre les conditions d'équilibre et celles de mouvement, et en biologie entre les lois de forganisation et celles de la vie. La première branche de la science constate les conditions de stabilité dans l'union sociale, la seconde les lois du progrès. La Dynamique Sociale est la théorie de la Société considérée dans un état de mouvement progressif. La statique Sociale est la théorie du consensus que nous avons dit exister entre les différentes parties de l'organisation sociale, en d'autres termes, la théorie des actions et des réactions mutuelles des phénomènes sociaux contemporains, « en faisant (1), autant ([ue possible, abstraction provisoirement du mouvement fondamental qui les modifie toujours graduellement.
(( Sous ce premier point de vue, les prévisions sociologiques fondées sur l'exacte connaissance générale de ces relations nécessaires, seront proprement destinées à conclure les unes des autres (en conformité ultérieure avec l'observation directe) les diverses indications statiques relatives à chaque mode d'existence sociale; d'une manière essentiellement analogue à ce qui se passe habituellement aujourd'hui en anatomie individuelle. Cet aspect préhminaire de la science politique suppose donc évidemment, de toute nécessité, que, contrairement aux habitudes philosophiques actuelles, chacun des nombreux éléments sociaux, cessant d'être envisagé d'une manière absolue et indépendante, soit toujours exclusivement conçu comme relatif à tous les autres, avec lesquels une solidarité fondamentale doit sans cesse le combiner intimement. Il serait, à mon gré, superflu de faire expressément ressortir ici la haute utilité continue d'une telle doctrine sociologique : car elle doit d'abord servir, évidemment, de base indispensable à l'étude définitive du mou-
(i) Cours de philosophie positive, IV, 235-238.
vemerit social, dont la conception rationnelle suppose préalablement la pensée continue de la conservation indispensable de Torganisine correspondant, mais, en outre, elle peut (^tre, par elle-même, immédiatement employée à suppléer souvent, du moins provisoirement, à l'observation directe, qui, en beaucoup de cas, ne saurait avoir lieu constamment pour certains éléments sociaux, dont l'état réel pourra néanmoins se trouver ainsi suffisamment apprécié, d'après leurs relations scientifiques avec d'autres déjà connus. L'histoire des sciences peut surtout donner, dès ce moment, quelque idée de l'importance habituelle d'un tel secours, en rappelant, par exemple, comment les vulgaires aberrations des érudits sur les prétendues connaissances en astronomie supérieure attribuées aux anciens Égyptiens ont été irrévocablement dissipées, avant même qu'une plus saine érudition en eut fait justice, par la seule considération rationnelle d'une relation indispensable de l'état général de la science astronomique avec celui de la géométrie abstraite, alors évidemment dans l'enfance. Il serait aisé de citer une foule de ces cas analogues , dont le caractère philosophique serait irrécusable. On doit d'ailleurs noter, à ce sujet, pour ne rien exagérer, que ces relations nécessaires entre les divers aspects sociaux ne sauraient être, par leur nature, tellement simples et précises que les résultats observés n'aient pu jamais provenir que d'un mode unique de coordination mutuelle. Une telle disposition d'esprit, déjà évidemment trop étroite en biologie, serait surtout essentiellement contraire à la nature cncote plus complexe des spéculations sociologiques. Mais il est clair que l'exacte appréciation générale de ces limites de variation, normales et même anormales, constitue nécessairement alors, au moins autant qu'en anatomie individuelle, un indispensable complément de chaque théorie de sociologie statique, sans lequel l'exploration indirecte dont il s'agit pourrait souvent devenir erronée.
v< N'écrivant point ici un traité spécial de philosophie polititjue, je n'y dois point méthodiquement établir la
démonstration directe d'une telle solidarité fondamentale entre tous les aspects possibles de l'organisme social, sur laquelle d'ailleurs il n'existe guère maintenant, au moins en principe, de divergences capitales parmi les bons esprits. De quelque élément social que Ton veuille partir, chacun pourra aisément reconnaître, par un utile exercice scientifique, qu'il touche réellement toujours, d'une manière plus ou moins immédiate, à l'ensemble de tous les autres, même de ceux qui en paraissent d'abord le plus indépendants. La considération dynamique du développement intégral et continu de l'humanité civilisée permet, sans doute, d'oj)érer avec plus d'efficacité cette intéressante vérification du consensus social, en montrant avec évidence la réaction universelle, actuelle ou prochaine, de chaque modification spéciale. Mais cette indication pourra constamment être précédée, ou du moins suivie, par une confirmation purement statique; car, en politique, comme en mécanique, la communication des mouvements prouve spontanément l'existence des liaisons nécessaires. Sans descendre, par exemple, jusqu'à la solidarité trop intime des diverses branches de chaque science ou de chaque art, n'est-il pas évident que les diirérenlcs sciences sont entre elles, ou presque tous les arts entre eux, dans une telle connexité sociale, que l'état bien connu d'une seule partie quelconque, suffisamment caractérisée, permet de prévoir, à un certain degré, avec une vraie sécurité philosophique, l'état général correspondant de chacune des autres, d'après les lois d'harmonie convenables? Par une considération plus étendue,on conçoit également l'indispensable relation continue qui lie aussi le système des sciences à celui des arts, pourvu qu'on ait toujours soin de supposer, comme l'exige clairement la nature du sujet, une solidarité moino intense à mesure qu'elle devient plus indirecte. Il en est évidemment de même quand, au lieu d'envisager l'ensemble des phénomènes sociaux au sein d'une nation unique, on l'examine simultanément chez diverses nations contemporaines, dont la continuelle influence réciproque ne saurait être contestée, surtout dans les temps modernes, quoique le consensus doive
DE LA Lor.lQLE DES SCIENCES MOHALES.
être ici, crordiiiaire, moins prononcé, à tous égards, et décroître d'ailleurs graduellemenl avec raffmilé des cas et la multiplicité des contacts, au point de s'effacer (juclqueibis presque entièrement, comme, par exemple, entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale, dont les divers étals généraux de société paraissenl jus([u'ici à peu près indépendants. »
Ces remarques sont suivies d'ex[)licalions sur l'un des principes généraux les plus importants, et, jusqu'à une époque récente, les plus négligés, parmi ceux qui, dans celte hranclie de la science sociale, peuvent être considérés comme établis, savoir: la corrélation nécessaire de la forme du gouvernement existant dans une société et de l'état île la civilisation à la même époque. C'est là une loi naturelle q'ui met à néant les discussions sans fin et les innombrables théories sur les formes de gouvernement abstrait, comme stériles et sans valeur, à moins qu'elles n'aient pour objet, le traitement préparatoire des matériaux destinés à Tédification d'une meilleure philosophie.
Comme nous l'avons déjà remarqué, un des principaux résultats de la statique sociale serait de déterminer les conditions d'une union politique stable. Il y a des cii-constances qui, se rencontrant dans toutes les sociéli'^s sans exception, et au plus haut degré dans celles où l'union soriale est la plus complète, peuvent être considérées (quand cette [)remière indication est confirmée parles lois psychologiques et éthologi(iues) comme des conditions de l'existence du phénomène complexe qu'on appelle un Etat. Par exemple, jamais «ne société nombreuse n'a été maintenue sans des lois ou sans des usages éfiuivalenls à des lois ; sans des tribunaux et sans une force organisée pour exécuter leurs décisions. 11 y a toujours eu des autorilès pui)liques auxquelles, avec plus ou moins de rigueur, et dans des cas plus ou moins exactement <léiinis, le reste de la communauté obéissait, ou du moins était, d'après l'opinion générale, tenu d'obéir. En poursuivant cette recherche, nous trouverons toujours un certain nomi)re de ces conditions dans toute société qui a conservé une existence (.ollective , et qui, ces conditions
venant à manquer, s'est alors confondue avec quelque autre société ou s'est reconstituée elle-même sur une nouvelle base, dans laquelle ces conditions étaient remplies. Quoique * ces résultats, obtenus par la comparaison de différentes formes et de divers états de société, se réduisent en eux-mêmes à des lois empiriques, il arrive, pour quelques-uns, qu'une fois trouvés, on peut les rattacher aux lois générales de la nature humaine avec assez de sûreté pour que l'accord des deux procédés équivale à la preuve formelle, et élève les généralisations au rang de vérités scientifiques.
C'est, à ce qu'il semble, ce qu'on peut affirmer, par exemple, des conclusions auxquelles aboutit le passage suivant, extrait, avec quelques modifications, d'une critique de la philosophie négative du XMii' siècle (1). Je le cite, quoiqu'il soit de moi (comme plusieurs autres que j'ai cités déjà dans cet ouvrage) , parce (pie je ne saurais mieux exposer ma pensée sur le genre de théorèmes que la statique sociologique me paraît comporter.
« Le premier élément de l'union sociale, l'obéissance à un gouvernement d'une espèce ou d'une autre, n'a pas été trop facile à établir dans le monde. Chez une race timide et énervée comme les habitants des vastes plaines des contrées tropicales, l'obéissance passive peut être une qualité native; encore qu'il soit douteux que, même dans ces pays, elle se soit toujours trouvée chez des peuples dont la doctrine religieuse dominante n'était pas le fatalisme, c'est-à-dire la soumissi(jn à la pression des circonstances considérée comme un décret divin. Mais la difficulté de décider les hommes d'une race brave et guerrière à soumettre leur arbitrium individuel à un arbitre commun, a toujours été jugée si grande qu'il <*i semblé qu'un pouvoir surnaturel était seul capable de la surmonter; et les tribus de ces races ont toujours assigné une origine divine à la première institution de la société civile. Aussi ceux qui ont connu les sauvages par
(1) Réinii'iimé depuis en entier dans les Dmertations ei Discussions, à la fin el comme cuncliision du premier volume.
expérience ont sur ce point pense fort différemment de ceux qui ne les ont connus qu'à l'état civilisé. Dans l'Europe moderne même, après la chute de l'empire romain, pour dompter l'anarchie féodale et amener le peuple entier de l'une quelconque des nations européennes à se soumettre à un gouvernement (et bien que le Christianisme sous la forme la plus concentrée de son influence y ait fortement contribué) il a fallu trois fois autant de siècles qu'il s'en est écoulé depuis.
» Or, si ces philosophes avaient connu la nature humaine sous un autre type que celui de leur époque et des classes particulières de la société parmi lesquelles ils vivaient, ils auraient remarqué que, partout où cette soumission habituelle à la loi et au gouvernement a été établie d'une manière ferme et durable, et où cependant la vigueur et la virilité de caractère qui firent résistance ont été à quelque degré conservées, ont existé certaines conditions, dont les suivantes peuvent être regardées comme les principales.
» Premièrement, il y avait pour tous ceux qui étaient comptés au nombre des citoyens, pour tous ceux qui n'étaient pas des esclaves contenus par la force brutale, un système iïéditcatton, commençant dés l'enfance, et se continuant pendant toute la vie, qui était avant tout et sans relâche une discipline cocrcitive. Imposer à l'homme l'habitude et, par suite, la faculté de subordonner ses impulsions et ses fins personnelles à ce qui était considéré comme les fins de la société; de se conformer, résistant à toutes les tentations, à la règle de conduite que prescrivaient ces fins; de réprimer en soi-même tous les sentiments contraires à ce résultat et nourrir ceux qui y étaient favorables : tel était le but en vue duquel l'autorité qui dirigeait le système se servait de tous les motifs extérieurs qu'elle pouvait imposer, et de toutes les facultés, de tous les principes intérieurs auxquels sa connaissance de la nature humaine lui permettait de faire appel. Toute la politique civile et militaire des républiques anciennes se réduisait à un pareil système d'éduaition. Chez les nations modernes on a cherché à le remplacer, en grande
DE LA MÉTHODE inSTOlUQUE. 523
partie, par l'enseignement religieux. Et partout, et en proportion du relâchement de la discipline coercitive, la tendance naturelle de l'humanité à l'anarchie s'est prononcée de nouveau ; l'Etat s'est désorganisé au dedans ; le contlit des intérêts personnels a neutralisé les forces nécessaires pour soutenir la lutte contre les causes naturelles du mal; et la nation, après un intervalle plus ou moins long de déclin progressif, est devenue l'esclave d'un despote ou la proie d'un conquérant étranger.
» La seconde condition de la stabilité d'une société politique est l'existence, sous une forme ou sous une autre, du sentiment d'allégeance ou loyauté. Ce sentiment peut varier dans ses objets et n'est pas limité à une forme particulière de gouvernement; mais dans une démocratie comme dans une monarchie il est toujours le môme en essence; en d'autrès termes, il y a dans la constitution de l'Etat quelque chose de réglé, de permanent et qu'on ne peut mettre en question, quelque chose qui, du consentement général, a un droit à occuper sa place actuelle, à être garanti de tout trouble, quels que puissent être les changements du reste. Ce sentiment peut s'attacher, comme chez les Juifs et dans la plupart des républiques de l'antiquité, à un Dieu ou à des dieux communs, protecteurs et gardiens de l'État; ou se rapporter à certaines personnes qui, soit par un décret du ciel, soit en vertu d'une longue prescription, soit parce qu'elles sont universellement reconnues les plus capables et les plus dignes, passent pour être les guides et les gardiens légitimes des autres ; ou bien encore il peut être lié à des lois, à des libertés ou à des coutumes anciennes. Enfin, il peut aussi, et c'est vraisemblablement la seule forme sous laquelle il existera dans l'avenir, s'attacher aux principes de la liberté individuelle et de l'égahté pohtique et sociale, réalisés dans des institutions qui jusqu'à présent n'existent nulle part ou n'existent qu'à un état rudimentaire. Mais dans toutes les sociétés politiques qui ont eu une longue existence, il y a eu un point établi, quelque chose que le peuple s'accordait à tenir pour sacré, qu'il était permis de con-
tester en théorie, partout où la liberté de discussion était un principe reconnu, mais que personne ne pouvait craindre ou espérer voir ébranler dans la pratique ; qui, en un mot, (e xcepté peut-être dans une crise passagère) était, dans l'opinion de tous, au-dessus de toute discussion. Et la nécessité de ceci est évidente. Un État n'est jamais à Tabri de toute dissension intérieure, et ne peut môme guère espérer de l'être avant que le genre humain se soit fort perfectionné. 11 n'y a pas, et il n'y a jamais eu, un état de société dans lequel n'aient éclaté des collisions entre les intérêts immédiats et les passions des classes puissantes. Ou'est-ce donc qui permet aux nations de résister à ces orages? de traverser des temps de trouble sans un affaiblisssement permanent des garanties d'une existence paisible ? Précisément cette circonstance que, quelle que soit l'importance des intérêts qui divisent les hommes, le conflit ne compromet pas le principe fondamental du système d'union sociale étabh, ni ne fait craindre à des classes considérables de la communauté la subversion de l'ordre de choses sur lequel elles ont bâti leurs calculs, et avec lequel leurs espérances et leurs desseins sç sont identifiés. Mais lorsque la mise en question de ces principes essentiels est, non un malaise accidentel ou un remède salutaire, mais la condition habituelle du corps politique, et lorsque les animosités violentes que produit naturellement une telle situation sont déchaînées, la nation est virtuellement en état de guerre civile, et ne peut jamais y échapper longtemps
en fait.
La troisième condition essentielle de stabilité dans une Société politique est l'existence d'un principe vivant et actif de cohésion entre ses membres. Il n'est pas besoin de dire que nous n'entendons pas par là la Nationalité, au sens vulgaire du terme, c'est-à-dire une antipathie déraisonnable })our les étrangers, l'indiflcrence pour le bien général de la race humaine, ou une préférence injuste pour les intérêts supposés de son pays, l'attachement à des pratiques mauvaises parce qu'elles sont nationales, et le parti pris de rejeter ce que d'aulreslnalions ont reconnu utile. Nous voulons
parler d'un principe de sympathie et non d'hostilité, d'union et non de séparation, du sentiment d'une communauté d'intérêts entre ceux qui vivent sous le même gouvernement et sont renfermés dans les mêmes limites, naturelles ou historiques. Nous entendons par là qu'aucune partie de la communauté ne se considère comme une étrangère à l'égard d'une autre, que toutes attachent de l'importance à leur union et sentent qu'elles ne forment qu'un peuple; que leur destin est pareil; que ce qui est un mal pour l'un des citoyens est un mal pour les autres; enfin, que par égoïsme elles ne désirent pas s'affranchir de quelque charge commune à tous en détruisant l'union. Tout le monde sait quelle était la puissance de ce sentiment dans les républiques anciennes qui ont atteint une grandeur durable. On verra, en bien étudiant l'histoire, avec quel bonheur Rome, en dépit de toute sa tyrannie, parvint à étabhr le sentiment d'une patrie commune entre les provinces de son empire si vaste et si divisé. Dans les temps modernes, les nations nui ont eu ce sentiment au plus haut degré ont été les plus puissantes : l'Angleterre, la France, et, en proportion de leur territoire et de leurs ressources, la Hollande et la Suisse; tandis que l'Angleterre, dans ses rapports avec l'Irlande, est un des exemples les plus concluants des conséquences qu'entraîne son absence. Tout Italien sait pourquoi l'Italie est sous le joug de l'étranger ; tout Allemand sait bien ce qui maintient le despotisme dans l'empire d'Autriche ; les maux de l'Espagne sont le résultai, taut de l'absence du sentiment de nationalité entre les Espagnols eux-mêmes que de son existence dans leurs relations avec les étrangers. Enfin, l'exemple le plus fort est celui des républiques de l'Amérique du Sud, où les parties d'un seul et même Etat sont si i)eu adhérentes entre elles, qu'une province qui se croit lésée par le gouvernement général proclame immédiatement sa séparation.
§ 6. — Si les lois dérivées de la statiijue sociale sont constatées par l'analyse des diiïérents états de société, comparés l'un à l'autre sans égard à l'ordre de leur succession, la
considération de Tordre successif est, au contraire, prédominante dans rétude de la dynami(iue sociale, dont le but est d'observer et d'expliquer les successions de conditions sociales. Cette brancbe de la science sociale serait aussi complète qu'elle peut le devenir, si chacune des circonstances générales prédominantes de chaque génération était rapportée à ses causes dans la génération immédiatement précédente. Mais le consensus est si complet (surtout dans l'histoire moderne) que dans la filiation d'une génération à l'autre c'est l'ensemble qui produit Tensemble, plutôt qu'une partie une partie. On ne peut donc guère réussir à établir la filiation par une inférence directe des lois de la nature humaine, et avant d'avoir d'abord constaté les lois immédiates ou dérivées d'après lesquelles, à mesure que la société avance, les états sociaux s'engendrent l'un l'autre ; lois qui sont les axiomata média de la Sociologie Générale.
Les lois empiriques qu'on obtient le plus vite par des généralisations de l'histoire n'ont pas ce caractère. Elles ne sont pas les « principes moyens » mêmes, mais seulement des matériaux pour l'étabUssement de ces principes. Klles consistent dans certaines tendances générales qu'on peut remarquer dans la société, telles qu'un accroissement progressif de certains éléments sociaux et la diminution de certains autres, ou un changement graduel dans le caractère général de quelques-uns. On voit aisément, par exemple, qu'à mesure qu'une société avance, les qualités mentales tendent de plus en plus à prévaloir sur les qualités corporelles et les masses sur les individus; que l'occupation de toute cette portion de rhumanité qui n'est pas soumise à une contrainte extérieure est d'abord surtout mihtaire; mais que, progressivement, la société est de plus en plus engagée dans les travaux productifs, et que l'esprit militaire cède graduellement le pas à l'esprit industriel. A ces vérités on pourrait en ajouter bien d'autres semblables. Et la plupart des politiques, môme de l'école historique, maintenant prédominante sur le continent, se contentent de ces sortes de généralisations. Mais ces résultats, et tous ceux du même
genre, sont encoro ;ï une trop grande distance des lois fondamentales de la nature humaine dont ils dépendent; il y a trop de chaînons intermédiaires, et le concours des causes à chaque chaînon est beaucoup trop compliqué, pour que ces propositions puissent être considérées comme des corollaires directs de ces principes fondamentaux. Elles sont donc restées dans l'esprit de la plupart des savants à l'état de lois empiriques, applicables seulement dans les limites de l'observation, sans moyen aucun de fixer leurs limites réelles, ni de juger si les changements qui jusqu'à présent ont suivi une marche progressive sont destinés à continuer indéliniment ou à prendre fin, ou même à se produire en sens inverse.
7. — Pour obtenir de meilleures lois empiriques, il ne faut pas se contenter de noter les changements progressifs (|ui se manifestent dans les éléments séparés de la société, qui n'indiquent autre chose que la relation de certains fragments de l'effet avec des fragments correspondants de la cause. Il est indispensable de combiner la considération statique des phénomènes sociaux avec la considération dynamique, en tenant compte, non-seulement des changements progressifs des ditTérents éléments, mais encore de la condition contemporaine de chacun, pour obtenir ainsi empiriquement la loi de correspondance, tant entre les étals simultanés qu'entre les changements simultanés de ces éléments. C'est cette loi de correspondance qui, dûment vérifiée à priori^ deviendrait la véritable loi scientifique dérivée du développement de l'humanité et des affaires humaines.
Dans le travail difficile d'observation et de comparaison qui est ici nécessaire, nous serions évidemment fort aidés s'il se trouvait qu'en fait un des éléments de l'existence complexe de l'homme en société dominât tous les autres, à titre d'agent principal du mouvement social. En effet, nous pourrions alors prendre le progrès de cet élément unique pour la maîtresse chaîne, à chaque anneau successif de la-
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quelle seraient suspendus les anneaux correspondants de tous les autres progrès, de sorte que la succession des faits se présenterait dans une sorte d'ordre spontané, beaucoup plus approchant de l'ordre réel de leur iiliation qu'on ne pourrait l'obtenir par tout autre procédé purement empirique.
Or, le témoignage de l'histoire et celui des lois de la nature humaine se réunissent, par un exemple frappant de concordance, pour montrer que parmi les agents du progrès social il en existe un qui a sur tous les autres cette autorité prépondérante et presque souveraine. C'est l'état des facultés spéculatives de la race humaine, manifesté dans la nature des croyances auxquelles elle est arrivée par des voies quelconques au sujet d'elle-même et du monde qui l'environne.
Ce serait une grande erreur (qu'il est d'ailleurs pou vraisemblable qu'on commette) de croire que la spéculation, l'activité intellectuelle, la recherche de la vérité, est du nombre des penchants les plus puissants de la nature humaine ou tient la plus grande place dans la vie des hommes, si ce n'est dans celle d'individus tout à fait exceptionnels. Mais, malgré la faiblesse relative de ce principe comparé à d'autres agents sociaux, son influence est la principale cause déterminante du progrès social. Toutes les autres dispositions de notre nature qui contribuent à ce progrès sont sous la dépendance de ce principe et lui empruntent les moyens d'accomplir leur part de l'œuvre totale. Ainsi (pour prendre d'abord le cas le plus évident), la force dont l'impulsion a déterminé la plupart des perfectionnements apportés dans les arts de la vie est le désir d'accroître le bien-être matériel; mais, comme nous ne pouvons agir sur les objets extérieurs qu'en proportion de la connaissance que nous en avons, l'état de la science à une époque quelconque est la limite des perfectionnements industriels possibles à cette époque; et le progrès de l'industrie doit suivre celui de la science et en dépendre. On peut prouver la même chose du progrès des beaux-arts, quoiqu'elle soit ici un peu moins évidente. En outre, comme les penchants les plus puissants delà naluie
humaine non civilisée ou seulement à demi civihsée (les penchants purement égoïstes, et ceux des penchants sympathiques qui participent de la nature de l'égoïsme), comme ces penchants, dis-je, tendent évidemment en eux-mêmes à désunir les hommes et non à les unir, à en faire des rivaux et non des alliés, l'existence sociale n'est possible que par une discipline qui les subordonne à un système commun d'opinions. Le degré de cette subordination est la mesure du degré de force de l'union sociale, et la nature des opinions communes en détermine l'espèce. Mais pour que les hommes conforment leurs actions à un système d'opinions, il faut que ces opinions existent et qu'ils y croient. C'est ainsi que l'état des facultés spéculatives, le caractère des propositions admises par l'intelligence, déterminent essentiellement l'état moral et politique de la communauté, comme nous avons déjà vu qu'ils en déterminent l'état physique.
Ces conclusions, déduites de la nature humaine, sont en parfait accord avec les faits généraux de l'histoire. Tous les changements considérables dans la condition d'une fraction quelconque du genre humain qui nous sont historiquement connus ont été précédés (quand ils n'ont pas été produits par une force extérieure) d'un changement proportionnel dans l'état des connaissances ou des croyances dominantes* absolument comme entre un état donné de la spéculation et l'état corrélatif de tout autre élément social, c'est presque toujours le premier qui s'est montré d'abord, quoique les effets, sans aucun doute, réagissent puissamment sur la cause. Tout progrès considérable de la civiHsation matérielle a été précédé d'un progrès de la science; et lorsqu'un grand changement social a eu lieu, soit par un développement graduel, soit par un conflit soudain, il a eu pour précurseur un grand changement dans les opinions et les manières de penser de la société. Le Polythéisme, le Judaïsme le Christianisme, le Protestantisme, la philosophie critique de l'Europe moderne et sa science positive, toutes ces choses ont été les agents principaux de la formation de la société, telle ([u'elle a été à chaque période, tandis que la société
elle-même n'était que secondairement un instrument pour la formation île ces agenls, chacun d'eux (autant (ju'on peut leur assigner des causes) étant principalement rémanalion, non de la vie pratique de l'époque, mais de l'état antérieur des croyances et des opinions. Ainsi donc, quelque faible que soit la tendance spéculative dans l'humanité, ce n'en ^j«t pas moins le progrés de la spéculation qui, en gros, a régi celui de la société ; seulement, et trop souvent, cette i'aihlesse a empêché complètement tout progrès, là où, faute de circonstances suffisamment favorables, la progression intellectuelle a éprouvé de bonne heure un temps d'arrêt
Ces preuves accumulées nous autorisent à conclure que Tordre du progrés, sous tous les rapi)orts, dépendra principalement de l'ordre de progression dos convictions intellectuelles de l'humanité, c'est-à-dire de la loi des transformations successives des opinions humaines. Reste à savoir si cette loi peut être déterminée, d'abord d'après l'histoire comme loi empirique, et convertie ensuite en un théorème scientifique en la déduisant à priori des principes de la. nature humaine. Gomme les progrès de la science et les changements dans les opinions du genre humain sont trèslents, et ne se manifestent d'une manière bien définie qu'à de longs intervalles, on ne doit pas s'attendre à pouvoir découvrir l'ordre général de succession, à moins d'examiner une partie très-considérable de la durée du progrés social, il est nécessaire de prendre en considération tout le temps écoulé, depuis le plus ancien état de la race humaine dont on ait mémoire jusqu'aux phénomènes mémorables des générations passées et présentes.
§ 8. — La recherche que je viens d'essayer de caractériser n'a été jusqu'ici entreprise systématiquement que par M. Comte. Son ouvrage est encore le seul exemple d'une étude des phénomènes sociaux d a[>rès cette conception de la Méthode Historique. Sans discuter ici la valeur de ses conclusions, et spécialement de ses prédictions et de ses recommandations quant à l'Avenir de la société, qui me paraissent
fort inférieures à son appréciation du Passé, je me bornerai à mentionner une généralisalion importante, que M. Comte regarde comme la loi fondamentale du progrès de la science humame. Selon lui, la spéculation, sur tous les objets dont s'occupe l'esprit humain, passe par trois phases successives : dans la première elle tend à expliquer les phénomènes par des agents surnaturels, dans la seconde par des abstractions métaphysiques, et dans la troisième, qui est son état final, elle se borne à constater leurs lois de succession et de similitude. Cette généralisation me paraît avoir ce haut degré d'autorité scientifique qui résulte du concours des indications de l'histoire et des probabilités tirées de la constitution de l'esprit humain. Etl'on concevrait difficilement, sur le simple énoncé de cette proposition, quels iïots de lumière elle jette sur tout le cours de l'histoire, quand on en a fait ressortir les conséquences en rattachant à chacun des trois états de rintclhgence humaine et à chaque modification successive de ces trois états l'état corrélatif d'autres phénomènes sociaux (i).
(1) Celle grande généralisation a été souvent critiquée (par le D^ Wliewell, par exemple), parce qu'on n'en a pas compris la signification réelle. L'asserliun, que Texplication tliéologique des phénomènes n'appartient qu'à la période où la connaissance de ces phénomènes est encore dans l'enfance, ne doit pas être interprétée comme équivalente à l'assertion, que l'humanité, avec le progrès de la science, cessera nécessairement de croire à toute espèce de théologie. C'était l'opinion de M. Comte ; mais elle n'est nullement impliquée dans son théorème fondamental. Tout ce qui y est impliqué, c'est que dans un état avancé de la science humaine, on ne reconnaîtra pas un gouverneur du monde qui le gouverne autrement que par des lois universelles, et qui produise les événements par des interventions spéciales, si ce n'est dans des cas trèsexceptionnels. Dans l'origine, tous les événements naturels étaient attribués à des interventions de ce genre. Maintenant toute personne instruite rejette celte explication à regard de toutes les classes de phénomènes dont les lois ont été pleinement constatées. Il en est pourtant qui n'en sont pas encore arrivées à ramener tous les phéHomènes à l'idée de Loi, et qui croient que la pluie et le beau temps, la famine et la peste, la victoire et la défaite, la mort et la vie, sont des faits que le Créateur n'abandonne pas à l'aclion de ces lois générales, mais qu'il se réserve de déterminer par des actes exprès de sa volonté. La théorie de M. Comte est la négation de celle doctrine.
Le D"- Whewell se méprend également sur le sens de la doctrine de
Mais, quoi que puissent décider les juges compétents sur les résultats obtenus par tel ou tel philosophe, la méthode ici expliquée est celle qui doit être suivie dans la recherclie des lois de Tordre et du progrès social. A son aide, nous pouvons désormais réussir, non-seulement à voir très-loin dans l'histoire future de l'humanité, mais encore à déterminer les moyens artificiels qui peuvent être employés, et la mesure dans laquelle ils peuvent servir, pour accélérer la progressio n naturelle, en tant qu'elle est avantageuse ; pour en éviter les inconvénients et les désavantages, et pour se mettre en garde contre les dangers ou les accidents auxquels notre espèce est nécessairement exposée par les incidents de sa marche. Des instructions pratiques de ce genre, fondées sur la plus haute branche de la sociologie spéculative, formeront la partie la plus noble et la plus utile de l'Art Politique.
Il est évident, du reste, que nous en sommes à peine à poser même les fondements de cette science et de cet art.
M. Comte, relativement à la seconde phase ou période Métaphysique de la spéculation. M. Comte n'a pas voulu dire que les « discussions concernant les idées » sont limitées à une phase primitive de la recherche, et cessent quand la science arrive à Tétat positif. {Philosophie de la Découverte^ p. 226 et suiv. ) M. Comte, dans toutes ses spéculations, donne autant d'importance au travail d'élucidation des concepts qu'à la constatation des faits. Quand il parle de la période métaphysique de la spéculation, il entend celle où Ton parle de la ¥ Nature » et d'autres abstractions comme si elles étaient des forces actives, produisant des effets ; oii l'on dit que la nature fait ceci ou interdit cela, que la Nature n'admet pas de saltus ; où l'horreur du vide, la %ns medicalri.v attribuées à la Nature étaient données comme des explications des phénomènes; où l'on prenait les qualités des choses pour des entités réelles résidant dans les choses ; où l'on croyait rendre compte des phénomènes des corps vivants, en les rapportant à une <( force vitale » ; bref, où l'on prenait les noms abstraits des phénomènes pour les causes de leur existence. Dans ce sens du mot, on ne peut raisonnablement nier que l'explication métaphysique des phénomènes cède le pas, aussi bien que l'explicatiou théologique, aux progrès de la çcience réelle. Quant à la méprise qui a été également commise au sujet de la période finale ou positive telle que l'a conçue M. Comte, je Tai précédemment signalée, en montrant que, malgré quelques expressions pouvant donner lieu à une juste critique, M. Comte n'a jamais songé à nier la légitimité de la recherche de (oute.^ les causes accessibles à l'esprit humain.
Mais partout les esprits supérieurs se tournent vers cet objet. C'est maintenant le but des penseurs vraiment scientifiques de relier par des théories les faits de l'histoire universelle. Il est reconnu que l'une des conditions requises d'un système général de doctrine sociale est qu'il explique, d'après les data qu'on possède, les principaux faits de l'histoire ; et on admet généralement qu'une Philosophie de l'Histoire est à la fois la vérification et la forme initiale de la Philosophie du Progrès de la Société.
Si les efforts tentés actuellement dans toutes les nations les plus cultivées pour la création d'une Philosophie de r Histoire, et auxquels commence à s'associer l'Angleterre elle-même (ordinairement la dernière à entrer dans le mouvement général de l'esprit européen), sont dirigés et contrôlés conformément à ces principes de méthode sociologi([ue que j'ai (brièvement et incomplètement) essayé de poser, ils ne peuvent manquer de donner naissance à un système sociologique trés-éloigné du caractère vague et conjectural de toutes les tentatives antérieures, et digne de prendre rang un jour parmi les sciences. Quand ce temps sera venu, aucune branche importante des affaires humaines ne sera abandonnée à Tempirisme et à des conjectures sans base scientifique. Le cercle du savoir humain sera complet, et ne pourra plus s'élargir ensuite que par sa propre et perpétuelle expansion.