‹ Système de logique déductive et inductive [microform]; exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifiqueChapitre 97 sur 146 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

§ 1. Nous avons maintenant achevé la revue des procédés logiques servant à reconnaître ou à vérifier les lois, ou, en d'autres termes, les uniformités de succession des phénomènes, et les uniformités de coexistence qui dépendent des lois de leur succession. Comme nous l'avons reconnu au début, et pu le voir plus clairement dans la suite de notre investigation, la base de toutes ces opérations logiques est la loi de causalité. La validité de toutes les Méthodes Inductives dépend de la supposition que tout événement, que le commencement de tout phénomène doit avoir une cause, un antécédent dont il est invariablement et inconditionnellement le conséquent. C'est ce qui est manifeste dans la Méthode de Concordance; car elle procède évidemment de la supposition qu'on a trouvé la vraie cause quand on a exclu toutes les autres. Mais ce n'est pas moins vrai de la Méthode de Différence. Celle-ci nous autorise à inférer une loi générale de deux faits ; l'un où en présence de A accompagné d'une multitude d'autres circonstances, B se produit ; l'autre où, A étant écarté, et toutes les autres circonstances restant les' mêmes, B ne se produit pas. Or, que prouve ce résultat? Il prouve que B, dans ce cas particulier, ne peut avoir

d'autre cause que A. Mais on ne peut conclure que sa cause était A, ou que dans d'autres occasions A sera suivi de B, sans supposer que B doit avoir une cause; que parmi ses antécédents, dans chacun des cas où il a lieu, il doit s'en trouver un capable de le produire d'autres fois encore. Ce point accordé, on voit que dans le cas en question cet antécédent ne peut être que A. Mais que de ce qu'il ne peut être que A, il soit A en effet, c'est ce qui n'est pas prouvé, (par ces exemples, du moins), mais pris seulement pour accordé. Nous ne perdrons pas notre temps à prouver qu'il en est de même dans les autres Méthodes Inductives. Toutes supposent l'universalité de la loi de causalité.

Mais cette universalité, est-elle prouvée? Sans doute, peuton dire, la plupart des phénomènes sont liés comme effets à un antécédent, à une cause ; en d'autres termes, ils ne se produisent jamais sans qu'un fait assignable les ait précédés; mais cette circonstance même que des procédés compHqués d'induction sont quelquefois nécessaires montre qu'il y a des cas- où cet ordre régulier de succession ne se révèle pas à nous immédiatement et sans aide. Si donc le procédé qui assimile ces cas à tous les autres suppose l'universalité de la loi même qu'à première vue ils ne semblent pas confirmer, n'y a-t-il pas là une pe t i tio pri?îc{pn??ou\ ons-nous prouver une proposition par un argument qui la prend pour accordée? Et si elle ne peut être prouvée ainsi, sur quelle preuve repose-t-elle?

Cette diftîculté, que j'ai à dessein présentée dans toute sa gravité, est facilement esquivée par l'école de métaphysiciens qui a longtemps prédominé dans ce pays. Ils soutiennent que funiversalité de la loi de causahté est une vérité à laquelle nous ne pouvons nous empêcher d'acquiescer ; que cette croyance est un instinct, une des lois de notre faculté de croire. Pour le prouver ils disent, et ils n'ont rien autre à dire, que tout le monde admet cette vérité, et ils la rangent parmi les propositions, assez nombreuses dans leur catalogue, qui sont attaquables logiquement, et peut-être logiquement indémontrables, mais dont l'autorité est plus

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haute que celle de la logique elle-même, et si .'essentiellement inhérentes à l'esprit humain, que celui (jui les nie en théorie montre par sa pratique habituelle combien il est peu impressionné par ses propres arguments.

Il y a là une question de psychologie qui ne pourrait donner lieu qu'à une discussion étrangère au but de ma recherche. Mais je dois protester contre la prétention de donner pour preuve de la vérité d'un fait de la nature extérieure la tendance, si forte et si générale qu'elle puisse être, de l'esprit humain à le croire. La croyance n'est pas une preuve, et ne dispense pas de la nécessité d'une preuve. Je n'ignore pas qu'en demandant la preuve d'une proposition que nous sommes supposés croire instinctivement, on s'expose à se faire accuser de rejeter l'autorité des facultés humaines, autorité qu'il est cependant déraisonnable de récuser, ces facultés étant les seuls instruments de nos jugements; et si le mot preuve désigne une chose qui, présentée à l'esprit, doit le déterminer à croire, demander une preuve quand la croyance résulte des lois mêmes de l'esprit, c'est, dit-on, en appeler à rintelligence contre l'intelligence. Mais je pense qu'il y a ici une méprise sur la nature de la preuve. Le mot preuve ne désigne pas ce qui et tout ce qui peut déterminer la croyance. Bien d'autres choses que des preuves peuvent le faire. Une forte association d'idées peut produire une croyance assez ferme pour que ni l'expérience, ni le raisonnement ne puissent l'ébranler. La preuve n'est pas la force à laquelle l'esprit cède et se trouve contraint de céder, mais celle à laquelle il devrait céder, celle qui, en s'imposant à lui, rendrait sa croyance conforme au fait. On n'en appelle pas des facultés humaines, en général, mais d'une certaine faculté à une autre, de la faculté de jugement aux facultés de perception, aux sens et à la conscience. La légitimité de cet appel est reconnue dès qu'on admet que nos jugements doivent être conformes aux faits. Dire que la croyance se justifie elle-même, c'est faire de l'opinion la pierre de touche de l'opinion, c'est nier l'existence d'un modèle extérieur auquel elle doive se conformer pour être

vraie. Il y a de bonnes et de mauvaises manières de se former une opinion, et nous les qualifions ainsi selon qu elles tendent ou non à mettre la pensée d'accord avec les faits, à faire admettre ceux qui existent réellement et attendre ceux qui doivent réellement arriver. Or, une simple disposition à croire, même supposée instinctive, ne garantit pas la vérité de l'objet de cette croyance. Il est vrai que si la croyance était pour nous une nécessité irrésistible, il serait inutile d'en appeler, puisqu'il serait impossible de la modifier ; mais il ne s'ensuivrait pas qu'elle fût vraie; il en résulterait seulement que les hommes sont dans la nécessité permanente de croire des choses dont la vérité n'est point assurée, en d'autres termes, qu'il pourrait se rencontrer des cas oii les sens et la conscience consultés pourraient attester une chose et la raison en croire une autre.

Mais, en fait, cette nécessité permanente n'existe pas. Il n'y a point de proposition dont on puisse dire que toute intelligence humaine doit éternellement et irrévocablement la croire. Nombre de propositions auxquelles ce privilège était accordé avec le plus de confiance ont rencontré déjà bien des incrédules. Les choses qu'on a supposé ne pouvoir jamais être niées sont innombrables; mais deux générations successives ne s'accorderaient pas à en dresser la même liste. Une époque ou une nation ajoute une foi implicite à ce qui semble incroyable ou inconcevable à une autre; tel individu est entièrement libre d'une croyance qu'un autre juge absolument inhérente à l'humanité. Il n'est pas une de ces croyances supposées instinctives de laquelle on ne puisse être dégagé. Tout homme peut prendre des habitudes d'esprit qui l'en déhvrent. L'habitude de l'analyse philosophique (dont Teffet le plus sûr est de rendre l'esprit capable de commander au lieu d'obéir aux lois de sa partie purement passive), nous montrant que la connexion réelle des choses n'est pas une conséquence de la connexion de leurs idées dans notre esprit, peut dissoudre d'innombrables associations qui régnent despotiquement sur des intelligences mal réglées ou de bonne heure imbues de pré-

DE L'IîsDljCTlON.

iuoés, Celte habitude n'est même pas sans pouvoir sur les isLciations que l'école dont j'ai déjà ^l^f.^^f^^';^^^;^^' innées et instinctives. Toute personne hab.tuee a 1 to. tion et à l'analyse arriverait, j'en su.s convamcu, si e e dm leait à cette L l'eiîort de ses facultés, dès que cette idée eraît devenue familière à son imagination, à admettre sans difficulté comme possible dans l'un, par exemple, des nom b eux lirmaments dont l'astronomie sidérale compose un vers une succession ^^es événements toute fortuite e no

béissant à aucune loi déterminée ; et, de tait ^ " ^^ " ^ "^ l'exnérience, ni dans la nature de notre esprit, aucune laison suffisante, ni même une raison quelconque, de croire qu il n'en soit pas ainsi quelque part. ,

Supposons (ce quon peut parfaitement -agmer) que l'ordre présent de l'univers soit détruit et remplace par un chaos où les événements se succèdent sans reg e e^^ ou e passé ne soit plus une garantie de Vavemr. ^^^ Pf^ ™^^ En être humain échappait à la destruction P^^r ^tre ^^^^^^^^^ de ce changement, il est certain qu'il ne ^^^^^^ à aucune uniformité, l'uniformité ayant elle-même cesse. On Xar là que la croyance à l'uniformité n'est pas un mstLirou que cet instinct, si c'en est un, peut, comm^^ tous les autres, être dominé par une connaissance acquise.

Mais il 'est inutile de spéculer sur ce qui pourra^ ^ quand nous savons de la façon la plus positive et la plus ce (aine ce qui a été. Il n'est pas vrai, en fait, que le genre Lumain ait toujours cru à une succession uniforme des événements d'aprèi des lois déterminées. L- Phdosophes grec sans en excepter Aristote, rangeaient le Hasard et la ^^^^^ tanéité (.0,. et .^o «..op«.ov) parmi les agents de ^a natu e en d'autres termes, ils croyaient que dans une ce am mesure il n était pas sûr que le passe a ele de tout temps TemSl à lui-même, et que l'avenir ressemblera au passe. '^^:l: encore pl'us de la moitié des phUosop^^^^^^^^^ e y comprenant même les métaphysiciens les P^^ ^^^^^^^^^^^ faveur du caractère instinctif de la croyance a 1 uni ormit , pensent qu'une classe importante de phénomènes, les voh-

lions forment une exception à ce principe et ne sont soumises à aucune loi déterminée (1).

Ainsi que nous l'avons remarqué plus haut (2) , notre

(1) Je suis heureux de pouvoir citer ici un excellent passage de l'Essai sur la Philosophie induclive, de M. Baden Powell, parfaitement d'accord avec les idées émises dans le texte, au double point de vue de l'hisloire et de la doctrine. A propos de la croyance à une uniformité universelle et permanente dans la nature, M. Powell, dit (p. 98-100) :

« Nous pouvons remarquer que cette idée, au moins dans une pareille extension, n'est nullement de celles que tout le monde admet ou qui nous viennent naturellement. C'est au fur et à mesure de l'expérience journalière que tout homme arrive à se former une certaine conviction de ce genre, mais dans ce sens limité, que ce qui se passe actuellement autour de lui, dans son étroite sphère d'observation, se passera de même dans l'avenir. Le paysan croit que le soleil qui s'est levé aujourd'hui se lèvera encore demain; que, cette année, comme la précédente, les semences confiées à la terre doivent, dans un temps déterminé, produire la moisson, et autres choses semblables ; mais il n'a aucune idée de pareilles inférences sur des objets en dehors de son observation immédiate.

» On pourrait objecter que les personnes de toute classe, en admettant cette croyance dans les limites de leur propre expérience, malgré qu'elles en doutent ou la nient dans tous les sujets en dehors de leur observation, témoignent en fait et sans le savoir de sa vérité universelle. Mais ce ne sont pas seulement les plus ignorants qui restreignent cette universalité. Il y a chez les hommes une propension générale, à croire qu'au delà de l'expérience commune et des lois naturelles spécialement constatées, tout est abandonné au hasard, régi par le deslin ou par des interventions arbitraires, et même à repousser toute tentative d'expliquer par des causes physiques un phénomène qui paraît inexplicable.

» La généralisation formelle de cette croyance à l'uniformité dans la nature, loin d'être évidente, naturelle ou intuitive, est fort au-dessus de la portée du plus grand nombre. Dans toute son extension elle n'appartient qu'au philosophe. Elle est évidemment le résultat d'une culture, d'une éducation philosophique, et non le développement spontané d'un principe primitif inhérent à notre esprit, comme plusieurs semblent le croire. Ce n'est pas une simple conviction vague, formée sans examen, une sorte de propriété commune dont nous avons toujours eu l'habituJe. Loin de là, elle a contre elle tous les préjugés, toutes les associations d'idées populaires. C'est éminemment une idée acquise. On ne peut s'élever jusque-là sans des études et des réflexions profondes. Le philosophe le plus instruit est l'homme qui y croit le plus fermement, et même en dépit des idées reçues ; et il l'accepte plus ou moins complètement selon l'étendue et la profondeur de ses études inductives. »

(2) Livre Hl, ch. ht, § 1.

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croyance à Vuniversalité de la loi qui rattache tout effet à une cause est elle-même un exemple d'induction; et ce n'est certainement pas l'une des premières qu'aucun de nous, ou que le genre humain pris en masse, ait pu faire. Nous arrivons à celte loi universelle parla généralisation d un grand nombre de lois moins générales. Nous n'aurions jamais eu l'idée que la causalité, au sens philosophique du terme, fût la condition de tout phénomène, si nous n'avions d'avance observé un grand nombre de cas de causalité, ou, en d'autres termes, d'uniformités partielles de succession. Les uniformités particulières les plus faciles à constater suggèrent l'idée d'une uniformité générale et la prouvent. L'uniformité générale une fois étabUe sert à démontrer le reste des uniformités particulières dont elle est composée. Cependant, comme tout procédé rigoureux d'induction présuppose l'uniformité générale, les uniformités particulières dont nous l'avons d'abord inférée n'ont pu naturellement nous être connues par une induction rigoureuse, mais seulement par ce procédé vague et incertain de l'induction j^^r enumerationem simpUcem; et la loi de causalité Universelle établie sur les résultats ainsi obtenus n'a pas une meilleure base que ces résultats mêmes.

Il semblerait donc que l'induction per enumerationem simplicem,\om d'être un procédé logique illégitime, est en réalité le seul genre d'induction possible. En eflet, la validité du procédé le plus perfectionné dépend d'une loi reconnue elle-même à l'aide de ce grossier instrument. N'est-ce donc pas une inconséquence d'opposer le vague d'une méthode à la rigueur d une autre, quand c'est sur la moins précise que la plus rigoureuse est fondée ?

Cette inconséquence n'est cependant qu'apparente. Assurément, si l'induction par simple énumération était sansvaleur, elle n'en pourrait donner aucune aux autres procédés dont elle est la base. C'est ainsi que les télescopes ne mériteraient aucune confiance si nous devions nous défier de nos yeux. Mais ce procédé, quoique valable, est faillible, et fail- Uble à des degrés très-différents. Si donc nous pouvons sub-

stituer aux formes qui présentent le plus de chances d'erreur une opération fondée sur le même procédé, mais dans une forme qui en présente moins, nous aurons accompli un perfectionnement très-important. Or, c'est ce que fait l'induction scientifique.

On doit refuser toute confiance à un mode de conclure d'après l'expérience, lorsqu'il n'est pas confirmé par l'expérience ultérieure. D'après ce critérium, l'induction par simple énumération (en d'autres termes la généralisation d'un fait observé fondée uniquement sur l'absence de tout exemple contraire) ne donne ordinairement que des résultats précaires et douteux. En effet, les expériences ultérieures démontrent tous les jours la fausseté de pareilles générahsations. Cependant ce mode d'induction peut conduire, en pratique, à des conclusions suffisantes dans beaucoup de cas. Il serait absurde de dire que les premières généralisations du genre humain, au début de son expérience, telles que celles-ci : la nourriture entretient la vie, le feu brûle, Teau noie, ne méritaient aucune confiance (1). Il y a divers degrés d'autorité dans ces primitives inductions non scientifiques ; et de cette diversité (comme

(l) Il importe de remarquer que ces généralisations primitives n'impliquaient pas, comme les inductions scientifiques, la causalité. Elles ne supposaient que Vuniformité dans les faits physiques. Mais les observateurs, en admettant cette règle, l'appliquaient à la coexistence des faits aussi facilement qu'à leur succession. D'un autre coté, ils ne pensaient guère à en faire un principe universel de la nature ; leurs généralisations n'impliquaient pas qu'il y eut uniformité en toutes choses, mais seulement que l'uniformité reconnue dans le champ de leurs observations existait également hors de ce cercle. Pour la validité de celte induction : le feu brûle, il n'est pas nécessaire que toute la nature obéisse à des lois uniformes, mais seulement que de telles lois régissent une classe particulière de phénomènes naturels, à savoir les effets du feu sur les sens et sur les substances combustibles ; et, dans ces limites, l'uniformité était, non pas supposée avant l'expérience, mais au contraire montrée par l'expérience. Les mêmes exemples qui prouvaient la vérité particulière prouvaient la portion correspondante de la vérité générale. C'est pour avoir perdu de vue ce fait, et cru que les premières généralisations supposaient la loi de causalité dans sa plus grande extension, que des philosophes ont été amenés a penser que cette loi est connue à priori, et n'est pas elle-même une conclusion tirée de r expérience.

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nous ravons remarqué dans le qualrième chapitre du présont livre) dépendent les règles à suivre pour le perfectionnement du procédé. Le perfectionnement consiste à corriger par d\aulres généralisations ces généralisations grossières. Ainsi que nous Tavons indiqué déjà, c'est là tout ce que l'art peut faire. Certifier la légitimité d'une généralisation, en montrant qu'elle est conforme ou contraire à quelque induction plus solide, à quelque généralisation reposant sur nne plus large base d'expérience, tel est l'alpha et l'oméga lie la logique de Flnduction.

^ -2. - L'incertitude de la méthode de simple énumération est en raison inverse de l'étendue de la généralisation. Elle est d'autant plus illusoire et insuffisante que le sujet de l'observation est lui-même plus spécial et plus limité. Plus la sphère s'étend, moins ce procédé peu scientifique offre de chances d'erreur; et les classes de vérités les plus universelles, la loi de causalité, par exemple, ou encore les principes des nombres et de la géométrie sont dûment et suffisamment prouvés par cette méthode toute seule, et n'admettent même pas d'autre preuve.

En ce qui concerne la classe entière de généralisations dont nous avons traité plus haut (les uniformités dépendantes de la causalité), la vérité de la remarque précédemment faite ressort avec évidence des principes établis dans les derniers chapitres. Supposons qu'un fait ait été reconnu vrai un certain nombre de fois, et n'ait dans aucun cas été reconnu faux; si nous Taffirmons comme vérité universelle, comme loi naturelle, sans le soumettre à l'épreuve de Tune de nos quatre méthodes d'induction ou le déduire d'autres lois connues, le plus souvent nous nous tromperons grossièrement. Mais nous avons parfaitement le droit d'en faire une loi empirique, exacte dans certaines limites de temps et de lieu, sous la condition de certaines circonstances, et pourvu d'ailleurs que le nombre des coïncidences soit trop grand pour pouvoir être avec quelque probabilité attribué au hasard. La raison pour ne pas l'étendre au delà de

DE LA PKEUVE DE LA LOI DE CAUSALITÉ UNIVERSELLE. lUl

ces limites est que son exactitude peut dépendre, soit des collocations qu'on ne peut pas assurer devoir exister dans un lieu parce qu'elles existent dans un autre, soit de l'absence accidentelle de causes neutralisantes qu'un changement dans les conditions de temps ou la plus petite modification dans les circonstances peuvent mettre en jeu. Lors donc que le fait généralisé est supposé si étendu, que tous les temps, tous les lieux, et toutes les combinaisons possibles de circonstances doivent témoigner pour ou contre la vérité de sa généralisation, et s'il n'a jamais été trouvé faux, sa vérité ne peut dépendre d'aucune collocation autre que celles qui existent en tous temps et en tous lieux, et elle ne peut être contredite que par des influences neutralisantes qui, actuellement et en fait, ne s'exercent jamais. C'est donc alors une loi empirique aussi étendue que l'expérience humaine ; et à ce degré d'extension la distinction entre les lois empiriques et les lois de la nature s'évanouit, et la proposition prend rang parmi les vérités les plus soUdement établies et les plus universelles qui soient accessibles à la science.

Maintenant, de toutes les généralisations garanties par l'expérience relatives à la succession ou à la coexistence des phénomènes, celle dont le domaine est le plus étendu est la loi de causalité. Elle est, en universalité, la première en tête de toutes les uniformités observées, et par conséquent (si les observations qui précèdent sont exactes) la première aussi en certitude. Et si nous considérons, non ce que le genre humain pouvait raisonnablement croire dans l'enfance de la science, mais ce que le progrès des connaissances l'autorise à croire aujourd'hui, nous nous trouverons en droit de regarder cette loi fondamentale, bien qu'inférée par induction de lois particulières de causalité, comme non moins certaine, et même comme plus certaine (lu'aucune des lois dont elle a été tirée. Elle leur communique autant d'évidence qu'elle en reçoit. En effet, il n'y a probablement pas une seule des lois de causalité, même les mieux établies, qui ne soit quelquefois démentie, et qui ne semble, par conséquent, sujette à des exceptions; exceptions qui auraient

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probablement ébranlé la confiance dans l'universalité de ces lois, si des procédés inductifs fondés sur la loi universelle ne nous avaient mis à môme de rapporter les anomalies à l'action de causes neutralisantes, et de les concilier ainsi avec la loi qu'elles semblent infirmer. En outre, l'omission de quelque circonstance importante peut avoir introduit des erreurs dans l'énoncé de l'une des lois spéciales. Au lieu de la proposition vraie on a pu en émettre une autre, fausse comme loi universelle, bien que conduisant, dans tous les cas observés, au même résultat. Il en est tout autrement de la loi de causalité. Non-seulement nous ne connaissons aucune exception qui Tinfirme, mais les exceptions qui limitent et infirment les lois spéciales, loin de contredire la loi universelle, la confirment; puisque dans tous les cas suffisamment ouverts à nos investigations, nous pouvons attribuer la différence du résultat, soit à l'absence d'une cause ordinairement présente, soit à la présence d'une cause ordinairement absente.

La loi qui rattacbe tout effet à une cause étant donc certaine, elle communique sa certitude à toutes les autres propositions inductives qu'on en peut déduire ; et Ton peut la considérer comme la sanction dernière des inductions même les plus restreintes, car il n'y en a pas une seule dont la certitude n'augmente quand nous pouvons la rattacher à cette induction plus vaste, et montrer qu'on ne peut la récuser sans contredire la loi que tout ce qui commence d'exister a une cause. Nous sommes ainsi justifiés de finconséquence apparente d'accepter l'induction par simple énumération pour preuve de cette vérité générale, qui est le fondement de l'induction scientifique, et de la récuser pour des inductions plus restreintes. J'admets bien que l'ignorance de la loi de causalité n'interdirait pas, dans les cas d'uniformité les plus évidents, une généralisation qui, toujours plus ou moins, et quelquefois extrêmement précaire, pourrait cependant offrir un certain degré de probabilité; mais nous n'avons pas à évaluer cette probabilité, car elle n'atteindrait jamais le degré de certitude auquel s'élève la proposition, quand,

par l'application de l'une des quatre méthodes, il reste démontré que la supposition de sa fausseté serait inconciliable avec la loi de causalité. La logique nous autorise donc, et les besoins de l'induction scientifique nous obhgent, à négliger les probabilités tirées de la grossière méthode primitive, et à ne regarder aucune généralisation inférieure comme prouvée, qu'autant qu'elle est confirmée par la loi de causalité, ni comme probable, si ce n'est dans la mesure où l'on peut raisonnablement compter qu'elle sera ainsi confirmée.

§ 3. — Cette assertion que nos procédés inductifs supposent la loi de causalité, bien que celle-ci soit elle-même un cas d'induction, ne serait un paradoxe que dans la vieille théorie du raisonnement, où la majeure, c'est-à-dire la vérité universelle, est considérée comme la preuve réelle des vérités qu'on en infère ostensiblement. Suivant la doctrine professée dans ce traité, la majeure n'est pas la preuve de la conclusion; elle est elle-même prouvée en même temps que la conclusion et de la même manière. Cette proposition : «Tous leshommes sontmortels », n'est pas lapreuve de cette autre : « Lord Palmerston est mortel ». C'est de notre expérience passée de la mortalité que nous inférons à la fois, et avec le même degré de certitude, la vérité générale et le fait particulier. La mortalité de Lord Palmerston n'est pas une inférence de la mortalité de tous les hommes, mais de l'expérience qui prouve cette dernière vérité, et la légitimité de l'inférence est identique pour les deux propositions. Cette relation entre nos croyances générales et leurs applications particulières subsiste dans le cas plus étendu que nous discutons maintenant. Toute inférence par induction établissant un fait nouveau de causahté est légitime, si elle ne souffre pas d'autre objection que celles qu'on peut faire à la loi générale de causalité. C'est là le dernier degré d'évidence auquel puisse parvenir une assertion obtenue par voie d'inférence. Quand nous avons reconnu que la conclusion particulière ne dépend que de l'uniformité générale des lois de la nature, c'est-à-dire qu'on n'en peut douter sans douter

DE L'l^Dl:CTlO^.

que tout événement ait une cause, nous avons fait pour la prouver tout ce qu'il est possible de faire. La plus haute certitude que nous puissions atteindre dans une théorie relative à la cause d'un phénomène donné, c'est que ce phénomène a telle cause ou qu'il n'en a aucune.

Cette dernière supposition aurait pu être admissible dans la période primitive de l'étude de la nature. Mais, nous l'avons remarqué, dans celle où est aujourd'hui parvenu le genre humain, la généralisation qui conduit à la loi de causalité universelle est devenue une induction plus forte, plus digne d'une entière confiance, que l'une quelcon- (pie des généralisations inférieures. Nous pouvons même, je crois, faire un pas de plus, et pour tout but pratique, considérer la certitude de cette grande Induction, non pas seulement comme relative, mais comme absolue.

Voici, en somme, les considérations qui, à mon sens, rendent aujourd'hui tout à fait] complète et concluante la preuve de la loi d'uniformité de succession étendue sans exception à l'universahté des faits : - Premièrement, dans la plupart des phénomènes nous constatons directement l'accomplissement de cette loi ; il n'y en a aucun où nous la trouvions en défaut, et tout ce qu'on peut dire, c'est que dans quelques-uns nous ne sommes pas en état de la constater par une preuve directe. De plus, nous voyons tous les jours les phénomènes passer, à mesure qu'ils deviennent mieux connus, de la seconde de ces classes dans la première, et dans tous les cas où ce passage n'a pas encore eu lieu, l'absence de preuve directe s'explique par la rareté ou l'obscurité des phénomènes, l'insuffisance de nos moyens d'observation, ou les difticultés logiques résultant de la complication des circonstances dans lesquelles ils se présentent; de sorte que, bien qu'ils soient soumis àd^s conditions données aussi rigoureuses que celles de tout autre phénomène, il n'était pas vraisemblable que nous pussions être mieux instruits que nous ne le sommes de ces conditions.

Passons à un second ordre de considérations qui corroborent notre conclusion. Il y a sans doute des phénomènes

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dont la production et les changements échappent à tous les efforts qu'on peut faire pour les ramener dans leur ensemble à une loi déterminée ; mais, même dans ce cas, on trouve que le phénomène ou ses dépendances obéissent aux lois connues de la nature. Le vent, par exemple, est le type de l'incertitude et du caprice, et cependant nous le voyons, dans certains cas, obéir avec autant de constance que tout autre pbénomène naturel à cette loi générale des fluides par laquelle ils tendent à se distribuer de façon que chacune de leurs molécules supporte dans tous les sens une pression égale. C'est ce qu'on observe dans les vents alizés et dans les moussons. On pouvait supposer autrefois que la foudre n'obéissait à aucune loi, mais depuis qu'elle a été reconnue identique avec l'électricité, nous savons qu'elle obéit dans quelques-unes de ses manifestations à l'action de causes déterminées. Je ne crois pas qu'il y ait maintenant, du moins dans les limites de notre système solaire, un seul objet ou un seul phénomène tombant sous notre observation, dont on n'ait constaté directement qu'il obéit à des lois propres, ou qu'il ressemble beaucoup à des objets ou des phénomènes qui, dans des manifestations plus évidentes ou sur une échelle moindre, suivent des lois invariables ; et nous pouvons toujours expliquer l'impossibilité où nous sommes de vérilier ces lois sur une échelle plus vaste et dans des cas plus obscurs par le nombre et la complication (les causes modificatrices ou parce (ju'elles sont hors de la jjortée de l'observation.

Le progrès de l'expérience a ainsi dissipé les doutes qui pouvaient rester sur l'universalité delà loi de causalité, tant qu'on pouvait croire à l'existence de [jhénomènes sui ge?ierîs n'obéissant ni à des lois propres, ni aux lois d'aucune autre classe de phénomènes. Cependant cette vaste généralisation pouvait être considérée, et eUe l'était en eflet, comme une probabilité de l'ordre le plus élevé, avant qu'il y eût des raisons suffisantes de l'admettre comme une certitude. En effet, ce qui a été reconnu vrai dans un nombre immensede cas, et jamais trouvé faux dans aucun, après mûr examen,

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peut, en toute sûreté, être reçu provisoirement comme universel, jusqu'à constatation d'une exception évidente, pourvu toutefois qu'en raison de la nature du cas, il soit à peu près impossible qu'une exception réelle nous eût échappé. Tous les phénomènes que nous connaissions assez pour résoudre la question ayant une cause dont ils étaient la conséquence invariable, l'impossibilité où nous étions d'en assigner une aux autres pouvait être plus vraisemblablement attribuée à notre ignorance qu'à l'absence réelle de toute cause, d'autant plus que ces phénomènes se trouvaient être précisément ceux que nous n'avions pu jusqu'alors étudier faute d'une occasion favorable.

Il faut remarquer en même temps que nous n'avons pas les mêmes motifs de confiance pour les cas dont les circonstances nous sont inconnues et placés hors du champ de notre expérience. Dans ces parties reculées des régions stellaires, où les phénomènes peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, il serait insensé d'affirmer hardiment l'empire de la loi de causahté, pas plus que celui des lois spéciales reconnues universelles sur noire planète. L'uniformité dans la succession des événements, en d'autres termes, la loi de causalité, doit être acceptée comme une loi, non de l'univers, mais seulement de cette partie de l'univers ouverte pour nous à des investigations sûres, avec extension, à un degré raisonnable, aux cas adjacents. L'étendre plus loin, c'est faire une supposition sans preuve, et dont il serait oiseux, en l'absence de toute base expérimentale, de vouloir évaluer la probabilité (1).

(1) Un des penseurs les plus marquants de la nouvelle génération en France, M. Taine (qui a donné dans la Revue des deux mondes l'analyse la plus magistrale, à un certain point de vue du moins, qui ait été faite du présent ouvrage), tout en rejetant sur ce {.oint de psychologie et autres semblables la théorie Intuitive ordinaire, attribue néanmoins à la loi de causation et à quelques autres des lois les plus universelles cette certitude au delà des bornes de Texpérience humaine que je n'ai pu admettre. Il s'y décide sur la foi de notre faculté d'abstraction, dans laquelle il semble reconnaître un principe de preuvo indépendant ; incapable, sans doute, de révéler des vérités non contenues dans l'expérience, mais donnant de l'universalité de ces vérités une ga-

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