‹ Système de logique déductive et inductive [microform]; exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifiqueChapitre 98 sur 146 · DES UNIFORMITÉS DE COEXISTENCE NON DÉPENDANTES · texte numérisé non relu

DES UNIFORMITÉS DE COEXISTENCE NON DÉPENDANTES

DE LA CAUSALITÉ

§ 1. — L'ordre des phénomènes dans le temps est successif ou simultané ; par conséquent les uniformités qu'ils jieuvcnt présenter sont des uniformités de succession ou de coexistence. Les uniformités de succession dépendent toutes de la loi de causalité et de ses conséquences. Tout phénomène a une cause dont il est toujours précédé, et d'où dérivent d'autres successions invariables entre les diverses phases du même effet, aussi bien qu'entre les effets résultant de causes qui se suivent invariablement.

Un grand nombre d'uniformités de coexistence se produi- .^enl de la même manière que ces uniformités de succession dérivées. Naturellement les effets coordonnés d'une même cause coexistent. La marée haute à un point quelconque (le la surface de la terre et la marée haute au point diamétralement opposé sont des elTels uniformément simultanés, résultant de la direction des attractions combinées du soleil et de la lune sur les eaux de l'océan. Une éclipse de soleil pour nous, et une éclipse de la terre pour un spectateur placé dans la lune, sont de même des phénomènes invariablement coexistants; et leur coexistence peut également être déduite des lois de leur production.

rantie que l'expérience ne donne pas. M. Taine paraît croire que par l'abstraction nous pouvons, non-seulement analyser cette portion de la nature qui s'offre à notre vue et en isoler les éléments généraux, mais encore distinguer dans ces éléments ceux qui appartiennent au monde considéré comme un tout et ne sont pas des incidents de notre expérience terrestre et bornée. Je ne suis pas sûr de comprendre parfaitement la pensée de M. Taine, mais je ne vois pas, je l'avoue, comment une simple conception abstraite, tirée de l'expérience par une opération de notre esprit, peut témoigner d'un fait objectif dans lUnivers au delà de ce qu'en témoigne l'expérience même^ ni comment, en interprétant le témoignage de l'expérience par une formule générale, on peut supprimer les limitations de ce même témoignage.

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11 est donc naturel de se demander si toutes les uniformités de coexistence ne peuvent pas être expliquées de celte manière. On ne peut douter que les coexistences entre des phénomènes qui sont eux-mêmes des effets ne doivent nécessairement dépendre de leurs causes. S'ils sont des effets immédiats ou éloignés d'une même cause, ils ne peuvent coexister qu'en vertu de certaines lois ou propriétés de cette cause ; s'ils sont des effets de différentes causes, ils ne peuvent coexister que parce que leurs causes coexistent; et toute uniformité de coexistence entre les effets prouve que, dans les limites de notre observation, leurs causes ont uniformément coexisté.

§ 2. — Mais ces mêmes considérations nous obligent à reconnaître qu'il doit y avoir une classe de coexistence? nécessairement indépendantes de la causalité. Ce sont celle^ qu'on remarque entre les propriétés fondamentales des choses ; ces propriétés qui sont les causes de tous les phénomènes, mais que nul phénomène n'a produites et dont on ne pourrait chercher la cause qu'en remontant à rorigii» de tout. Cependant entre ces propriétés primitives il y ; non-seulement des coexistences, mais encore des uniformités de coexistence. On peut affirmer et l'on affirme sou^ forme de proposition générale, que partout où se rencontreront telles ou telles propriétés déterminées, elle seront accompagnées de certaines autres. Nous percevons un objet, de l'eau, par exemple. iNaturellement, c'est à certaines di ses propriétés que nous le reconnaissons pour de reiiii: mais nous pouvons ensuite en affirmer une quantité innombrable d'autres. Or, c'est ce que nous n'aurions pas K droit de faire si ce n'était pas une loi ou uniformité de la nature, que le groupe de propriétés qui nous fait dire qu'uni substance est de l'eau est invariablement accompagné de cc^

autres propriétés.

Nous avons expUqué plus haut (1) avec quehiue détail ce

(1) Livre I, chap. vu.

qu'il faut entendre par les Genres des choses, par ces classes distinguées par des différences dont le nombre n'est ni déterminé ni limité, mais au contraire inconnu et indéfini. A ces observations nous devons maintenant ajouter (|ue toute proposition affirmant quelque chose d'un Genre affirme une uniformité de coexistence. Puisque nous ne connaissons des Genres que leurs propriétés, le Genre, pour nous, est l'ensemble des propriétés qui servent à le caractériser et qui doivent dés lors suffire pour le distinguer de tout autre Genre (1). Par conséquent, en affirmant une chose d'un Genre, nous affirmons que quelque chosecoexiste uniformément avec les propriétés qui le caractérisent, et notre assertion ne signifie que cela.

On peut dès lors ranger parmi les uniformités de coexistence dans la nature toutes les propriétés des Genres. Mais une partie seulement est indépendante de la causalité. Les unes sont primitives, les autres dérivées; quelques-unes n'ont pas une cause assignable; d'autres dépendent manifestement de certaines causes. Ainsi, l'air atmosphérique pur est un Genre, et l'une de ses propriétés les moins équivoques est l'état gazeux. Cette propriété cependant a pour cause la présence d'une certaine quantité de chaleur latente, et si cette chaleur pouvait en être dégagée (comme elle l'a été de tant d'autres gaz dans les expériences de Faraday), l'état gazeux cesserait certainement, et avec lui disparaîtraient nne foule de propriétés qui en dépendent où qui en dérivent.

Quant aux substances qui sont des composés chimiques et

(1) Dans quelques cas une seule propriété trè>-importante suffît pour caractériser un Genre; mais le plus souvent il en faut plusieurs, dont chacune, prise isolément, appartient aussi à d'autres Genre?. La couleur et l'éclat du diamant lui sont communs avec le strass ; la forme octaèdre lui est commune avec l'alun et l'aimant; mais la couleur, l'éclat et la forme réunis caractérisent son Genre sa Nature, c'est-à-dire sont pour nous des marques qu'il est combustible, qu'en brûlant il produit de l'acide carbonique, qu'il ne peut être rayé par aucune substance connue; et qu'il a en outre une foule d'autres propriétés connues et un nombre indéfini d'autres encore inconnues.

ilO

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qui, par conséquent, peuvent être regardées comme les produits de la juxtaposition de substances de Genres nalurellement difTérents, il y a de fortes raisons de présumer que les propriétés spécifiques du composé sont des effets liés à certaines propriétés des éléments, bien que d'ailleurs on n'ait guère réussi jusqu'à présent à déterminer une relation invariable entre les unes et les autres. Celte présomption sera bien plus forte encore, lorsque l'objet lui-même, comme dans le cas des êtres organisés, n'est pas un agent primitif, mais un effet dont l'existence dépend d'une ou de plusieurs causes. Les Genres appelés en chimie corps simples, où agents élémentaires naturels, sont les seuls dont les propriétés puissent avec certitude être considérées commi primitives ; et elles sont probablement dans chacun d'eux beaucoup plus nombreuses que nous ne pouvons le reconnaître actuellement, toute réduction des propriétés de leuiv composés en des lois simples conduisant généralement à la constatation dans les éléments de nouvelles propriétés, distinctes de celles déjà connues. La réduction des lois demouvemements célestes a révélé la propriété élémentaire, jusqu'alors ignorée, de l'attraction mutuelle de tous le^ corps. La réduction, telle qu'on a pu l'obtenir jusqu'à présent, des lois de la cristallisation, de la combinaison chimique, de l'électricité, du magnétisme, etc. indique de^ polarités diverses, inhérentes en dernière analvsc aux molécules dont les corps sont composés. Les poids atomiques relatifs de différents genres de corps ont été constatés en ramenant à des lois plus générales les uniformités observées dans les proportions selon lesquelles les substances se combinent. On citerait mille autres exemples. Ainsi, bien que toute réduction d'une uniformité complexe en des lois plus simples tende sans doute à diminuer le nombre des propriétés primaires, et en supprime en eflet beaucoup, cependant (le résultat de ces simplifications étant de rapporter aux mêmes agents une variété d'effets de plus en plus grande) le nombre de propriétés distinctes que nous sommes forcés de reconnaître dans un seul et même objet augmente

à chaque pas que nous faisons dans cette direction; et les coexistences de ces propriétés doivent, par conséquent, être rangées parmi les générahtés primitives de la nature.

§3.— Les propositions qui affirment une uniformité de coexistence entre certaines propriétés sont de deux sortes, selon que ces propriétés dépendent de causes ou n'en dépendent pas. Si l'on peut les rattacher à une cause, la proposition affirmant qu'elles coexistent est une loi dérivée de coexistence entre des effets, et jusqu'à sa réduction aux lois de causalité dont elle résulte, elle est une loi empirique à vérifier par les principes d'induction applicables aux lois de ce r,enre. Supposons, au contraire, que les propriétés ne dépendent d'aucune cause, mais soient tout à fait primaires ; alors, s'il est vrai qu'elles coexistent invariablement, elles doivent être toutes .des propriétés primaires d'un seul et même Genre, et leurs coexistences sont les seules dont on puisse faire une classe particulière de lois de la nature.

Quand nous affirmons que tous les corbeaux sont noirs, ou que tous les nègres ont les cheveux laineux, nous énonçons une uniformité de coexistences. Nous affirmons la coexistence de la couleur noire ou d'une chevelure laineuse avec les propriétés qui, dans le langage ordinaire ou dans nos classifications scientifiques, caractérisent la classe corbeau ou la classe nègre. Supposons maintenant que la couleur noire soit une propriété primaire des objets noirs, et la chevelure laineuse une propriété primaire des animaux chez lesquels on la rencontre, en un mot, que ces propriétés ne soient pas les effets d'une causalion, et ne soient liés par aucune loi à des phénomènes antécédents ; dans ce cas, si tous les corbeaux sont noirs et si tous les nègres ont les cheveux laineux, ce sont là des propriétés primaires du Genre corbeau et du Genre 7iè(jre, ou de quelque autre Genre dans lequel ils sont compris. Si, au contraire, la couleur noire et la chevelure laineuse sont des effets résultant de certaines causes, nos propositions générales sont manifestement Jes lois empiriques, auxquelles on peut appliquer sans y

Di: L'INDlCTlOiN.

rien changer tout ce qui a été dit déjà de cette classe de généralisations.

Maintenant, on peut, comme nous l'avons vu, présumer que les propriétés de tous les composés (ou, en somme, de toutes les choses autres que les corps simples et les agents élémentaires de la nature) dépendent réellement de certaines causes; et l'on ne peut, dans aucun cas, être sûr qu'elles n'en dépendent pas. Nous ne pouvons donc guère demander pour une généralisation relative aune coexistence de propriétés un degré de certitude auquel elle n'aurait aucun droit si les propriétés se trouvaient être les effets d'une causation. Toute généralisation portant sur une coexistence, ou, en d'autres termes, sur des propriétés de Genres, peut être une vérité primaire, comme elle peut n'être qu'une vérité dérivée ; et puisque dans ce dernier cas elle appartient à la classe de ces lois dérivées, qui ne sont pas elles-mêmes des lois de causalité et quî n'ont pas été résolues non plus dans les lois de causalité dont elles dépendent, elle ne peut atteindre un plus haut degré d'évidence que celui d'une loi empirique.

§ l\. — Cette conclusion sera confirmée si l'on considère la difficulté (jui nous empêche d'appliquer aux uniformités primaires de coexistence un procédé d'induction scientifique rigoureuse, pareil à celui que nous avons trouvé applicable aux uniformités de succession des phénomènes. Nous manquons d'une base pour ce procédé. 11 n'y a pas d'axiome général qui soit pour les uniformités de coexistence ce qu'est la loi de causalité pour celles de succession. Les méthodes d'induction servant à la constatation des causes et des effets sont fondées sur ce principe, que toute chose qui a un commencement doit avoir une cause ou une autre ; que parmi les circonstances dans lesquelles elle a commencé, il y avait certainement quelque combinaison dont l'effet en question est la conséquence nécessaire, et dont le retour la ramènerait infailliblement. Mais dans une investigation où l'on cherche si un certain Denre (le corbrr/n) possède universel-

lement une propriété donnée (la couleur noire), on ne peut admettre un tel principe. Nous ne sommes nullement certains à l'avance que la propriété doive coexister constamment avec telle ou telle chose déterminée, doive avoir un coexistant invariable, comme tout événement a un invariable antécédent. Quand nous sentons une douleur, nous devons être nécessairement dans des conditions qui, en se reproduisant, reproduiraient cette douleur. Mais quand nous percevons la couleur noire, il ne s'ensuit pas qu'il y ait quelque chose dont la couleur noire est raccompagnement constant. Il n'y a donc pas d'élimination possible; il n'v a lieu d'employer ni la méthode de Concordance, ni celle de Différence, ni celle des Variations Concomitantes (laquelle n'est qu'une modification, soit de la Méthode de Concordance soit de celle de Différence). De ce qu'il n'y a de présent que le corbeau dont la couleur noire puisse être une propriété invariable, nous ne pouvons pas conclure qu'elle Je soit en effet. Par conséquent, dans la vérification d'une proposition comme celle-ci : « Tous les corbeaux sont noirs», nous opérons avec le même désavantage que si dans la recherche de la causalité nous étions forcés d'admettre, comme l'une des suppositions possibles, que l'effet, dans le cas en question, s'est peut-être produit sans cause. L'oubli de cette grande distinction a été, selon moi, Terreur capitale de Bacon dans ses vues sur la philosophie inductive. Le principe d'élimination, ce grand instrument logique dont il a eu le mérite immense de généraliser le premier l'usao-e lui paraissait applicable dans le même sens, et sans Vestriclions, à la recherche des successions de phénomènes et à celle des coexistences. Suivant lui, ce semble, de même que tout événement a une cause, un antécédent invariable de même toute propriété d'un objet aurait un coexistant invariable, qu'il appelait sa Forme ; et les exemples qu'il choisissait pour élucider sa méthode étaient des investigations de ces Formes, des tentatives pour déterminer si des objets ayant en commun une propriété générale, telle que >a dureté, la mollesse, la sécheresse ou l'humidité, la chaleur

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OU le froid, se ressemblaient en quelque autre chose encore. Cette recherche ne pouvait conduire à aucun résultat. Cette propriété commune se rencontre rarement dans les objets; ils ne se ressemblent le plus souvent que dans le point cherché et en rien autre. Beaucoup des propriétés que nous pouvons, d'après les conjectures les plus vraisemblables, regarder comme vraiment primaires, sembleraient être inhérentes à plusieurs espèces de choses n'ayant d'ailleurs pas d'autre rapport. Quant aux propriétés dépendantes de certaines causes, et dont par conséquent nous pouvons rendre compte, elles n'ont généralement rien à faire avec les ressemblances ou les diversités primaires des objets euxmêmes ; car elles résultent de circonstances extérieures dont rinfluence pourrait communiquer les mêmes propriétés à tout autre objet. Les sujets favoris des investigation scientifiques de Bacon, la chaleur et le froid, la dureté et la mollesse, la solidité et la fluidité, et une foule d'autres propriétés semblables, sont préciséujent dans ce dernier cas.

Ainsi donc, à défaut d'une loi universelle de coexistence, analogue à la loi universelle de causalité qui règle la succession des phénomènes, nous sommes ramenés à Tinductioi peu scientifique des anciens, per ennmerationem shnplicem ubi non reperitur instantia contradictoria. Notre raisoi de croire que tous les corbeaux sont noirs est simplemen que notre expérience personnelle, réunie à celle d'autrui nous fournit une foule d'exemples de la couleur noire che. les corbeaux, sans un seul exemple d'une couleur difl'érente. Reste à examiner jusqu'à quel degré peut s'élever la valeui de cette preuve, et comment nous pouvons l'apprécier dan^ un cas donné.

§ 5. —On peut souvent, par un simple changement de terme dans l'énoncé d'une question, sans rien ajouter en réahté à l'énoncé primitif, faire un grand pas vers la solution. C'esi là, je crois, ce qui arrive ici. La certitude plus ou moiiu complète d'une généralisation fondée uniquement sur le degré de concordance de toutes les observations passées peut

se traduire par l'improbabihté plus ou moins grande qu'une ^ exception, si elle existait, ait pu jusqu'à présent nous échapper? La raison de croire que tous les corbeaux sont noirs se mesure sur l'improbabih'té que des corbraux d'une autre couleur aient existé jusqu'à ce jour sans qu'on l'ait remarqué. Adoptons cette nouvelle manière de poser la question, et cherchons à déterminer les circonstances impliquées dans la supposition que la couleur noire peut manquer à certains corbeaux, et les conditions auxquelles il sera permis de regarder la supposition comme inadmissible.

S'il y a réellement des corbeaux qui no sont pas noirs, deux suppositions sont possibles : ou bien la couleur noire n'était, dans tous les corbeaux observés jusqu'ici, qu'un accident, étranger à toute distinction de Genre, ou bien c'est une propriété générique, et les corbeaux qui ne sont pas noirs \ doivent alors constituer un nouveau Genre inaperçu jusqu'à présent, quoique conforme d\iilleurs à la description générale qui servait à caractériser les corbeaux. On reconna'îtrait l'exactitude de la première supposition, si l'on découvrait accidentellement un corbeau blanc parmi des corbeaux noirs, ou si Ton constatait que les corbeaux noirs deviennent 'luelquefois blancs. La vérité de la seconde serait prouvée par la découverte en Australie ou dans l'Afrique centrale d'une espèce ou d'une race de corbeaux blancs ou gris.

^ 6. — La première de ces suppositions implique nécessairement que la couleur est un effet de causation. Si la couleur noire, chez les corbeaux où elle a été observée, n'est par une propriété Générique, et si son absence ou sa présence n'entraîne aucune dilTérence dans l'ensemble des propriétés de l'objet, elle ne peut, dans les individus eux- 'ijémes, être un fait primaire, et elle dépend certainement l^me cause. 11 y a sans doute bien des propriétés qui varient d'individu à individu dans le même Genre, et même dans ^'espèce la plus inférieure, Vijifirna species. Certaines fleurs peuvent être blanches ou rouges sans ofî'rir d'autre difl'é- •f^nce. Mais ces propriétés ne sont pas primaires; efles résul-

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lent tVane cause. Les propriétés essenlielles d'une chose, celles qui ne sont pas les effets d'une cause extrinsèque, sont invariables dans un même Genre. Prenons, par exemple, les corps simples et les agents élémentaires, seules choses dont on puisse dire avec certitude que quelques-unes au moins de leurs propriétés sont réellement primaires. U\ couleur est généralement regardée comme la plus variable de toutes les propriétés. Cependant nous ne remarquons pas que le soufre soit tantôt jaune et tantôt blanc, ni que sa couleur varie jamais, sauf les cas où elle est l'effet d'une cause extrinsèque, telle que le genre de lumière dont le corps est éclairé, l'arrangement mécanique de ses molécules (après la fusion par exemple), etc. Nous ne voyons pas que le fer soit tantôt fluide et tantôt solide à la même température, ou l'or tantôt malléable et tantôt cassant, ni que la combinaison de l'hydrogène eideToxygène se produise quelquefois et quelquefois aussi ne se produise pas, et ainsi du reste. Si des corps simples nous passons àleurs combinaisons définies, comme Teau, la chaux, l'acide sulfurique, nous trouvons la même constance dans leurs propriétés. Les propriétés ne varient d'individu à individu que dans des mélanges, tels que l'air atmosphérique ou les roches, qui sont composés de substances hétérogènes et n'appartiennent à aucun Genre réel (1), ou encore dans les êtres organisés. Mais là nous constatons une variabilité extrême. Les animaux de la même espèce et de la même race, les êtres humains du même âj^e, du même sexe, du même pays, offriront des différences considérables, par exemple, dans le visage et dans les détails des formes. Mais les êtres organisés (à cause de l'extrême compHcation des lois qui les régissent) sont de tous les phénomènes les plus modifiables, les plus soumis à l'influence de causes nombreuses'.et variées. D'ailleurs, ayant eu un commencement et, par conséquent, une cause, il y a

(1) Cette théorie suppose naturellement que les formes allotropiques de ce. qui est chimiquement la même substance sont autant de Genres différents, fl elles le sont, en effet, dans le sens où le mol Cenre est pris dans ce traité.

des raisons de croire qu'aucune de leurs propriétés n'est primitive, que toutes sont dérivées et résultent d'une causation. Et ce qui confirme cette présomption, c'est que généralement les propriétés qui varient d'un individu à un autre varient aussi plus ou moins à différentes époques dans le même individu. Or, cette variation, comme tout autre événement, suppose une cause et implique par cela même que les propriétés ne sont pas indépendantes de la causalité.

Si donc la couleur noire est purement accidentelle chez les corbeaux et peut varier dans le même Genre, sa présence ou son absence n'est certainement pas un fait primitif, mais est l'effet de quelque cause inconnue; et dans ce cas l'uniformité de l'expérience sur la couleur des corbeaux est une preuve suffisante d'une cause commune et donne à la générahsation le caractère d'une loi empirique. Puisqu'il y a d'innombrables cas pour l'affirmative, et pas un seul pour la négative, les causes dont dépend la propriété doivent exister partout dans les limites des observations qui ont été faites ; et la proposition peut être admise comme universelle dans cesHmites, avec extension, dans une mesure convenable, aux cas adjacents.

§ 7. — En second lieu, si la propriété, dans les cas où elle a été observée, n'est pas l'effet d'une causation, c'est une propriété Générique ; et alors la généralisation ne peut être infirmée que par la découverte d'un nouveau Genre de corbeaux. Or, l'existence dans la nature d'un Genre non encore découvert est un fait qui se réalise assez souvent pour ôler toute invraisemblance à la supposition. Rien ne nous autorise à limiter le nombre des Genres existant dans la nature. La seule invraisemblance serait qu'un nouveau Genre fut découvert dans des locahtés qu'on pouvait à juste titre croire complètement explorées; encore dépendraitelle du caractère plus ou moins tranché des différences du Genre nouveau. En effet, on découvre continuellement dans les lieux les plus fréquentés de nouveaux Genres de miné-

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raux, de plantes et même d'animaux, qui n'avaient pas été remarqués ou qu'on avait confondus avec des espèces connues. Sur cette seconde considération donc^ aussi bien que sur lapremiére, l'uniformité de coexistence observée ne peut valoir que comme loi empirique, et dans les limites, non-seulement de l'observation actuelle, mais dans celles d'une observation aussi exacte que la nature du cas l'exige. Et de là vient que si souvent, comme nous l'avons remarqué dans un autre chapitre de ce Livre, nous abandonnons à la première sommation les généralisations de cette classe. Si un témoin digne de foi rapportait qu'il a vu un corbeau blanc, dans des circonstances telles qu'on pût s'expliquer pourquoi ce phénomène avait jusque-là échappé à l'observation, nous accorderions à sa déclaration une confiance entière.

Il est donc évident que les uniformités dans les coexistences de phénomènes (aussi bien celles que nous nous croyons autorisés à regarder comme primitives, que celles qui dépendent des lois de certaines causes encore inconnues), ne peuvent être admises que comme lois empiriques. On ne doit les présumer vraies que dans les limites de temps, de lieu, et des circonstances où les observations ont été faites, sauf dans les cas tout à fait adjacents.

§ 8. — On a vu dans le chapitre précédent qu'il y a un degré de générahté où les lois empiriques deviennent aussi certaines que des lois de la nature, ou, pour mieux dire, où il n'y a plus aucune distinction entre les unes et les autres. A mesure que les lois empiriques approchent de ce point, ou, en d'autres termes, à mesure que leur généralité s'étend, leur certitude augmente, et l'on peut avec plus de confiance compter sur leur universalité. Car, en premier lieu, si elles résultent d'une causalion (et même dans la classe d'uniformités qui fait l'objet de ce chapitre nous ne pouvons jamais être sûrs du contraire) plus elles sont générales, plus étendu devra êlre Tespace dans lequel prévalent les collocations nécessaires, et où il n'existe aucune cause capable de neutraliser les causes inconnues dont dépend la loi enipi-

rique. Dire d'une chose qu'elle est une propriété invariable d'une classe très-limitée d'objets, c'est dire qu'elle accompa^ gne invariablement un groupe très-nombreux et très-complexe de propriétés distinctives; ce qui, si la causation est en jeu, doit porter à admettre une combinaison d'un grand nombre de causes, et, par conséquent, de grandes chances de neutralisation. D'un autre côté, la sphère relativement si étroite de nos observations ne nous permet pas de prévoir dans quelle mesure des causes contragissantes inconnues peuvent être réparties dans l'univers. Mais quand l'expérience a permis d'étendre une généralisation à un très-rand nombre de choses de toute espèce, il est déjà prouvé ({u'elle est indépendante de presque toutes les causes existant dans la nature, et qu'entre tous les changements possibles dans la combinaison des causes il y en a très-peu qui puissent l'infirmer ; car la plupart des combinaisons possibles ont dû exister dans tel ou tel autre des cas où elle a été reconnue vraie. Si donc une loi empirique est le résultat d'une causation, elle doit en dépendre d'autant plus qu'elle est plus générale; et dans le cas contraire, celui d'une coexistence primitive, plus elle est générale, plus est considérable la somme d'expérience qui en dérive et plus forte, par conséquent, est la probabilité que s'il y avait des exceptions, quelques-unes se seraient déjà présentées.

Il suit de là qu'il faut beaucoup plus de preuves pour faire admettre une exception aux lois empiriques les plus générales qu'à celles qui sont plus spéciales.

Nous croirions sans difficuUé à la découverte d'un nouveau Genre de corbeaux, ou d'oiseaux ressemblant aux corbeaux dans les propriétés regardées jusqu'à présent comme caractéristiques de ce Genre. Mais il faudrait des preuves plus fortes pour nous convaincre de l'existence d'un Genre de corbeaux présentant une anomalie à quelque propriété universelle des oiseaux, et de bien plus fortes encore si on lui attribuait des propriétés incompatibles avec quelqu'une de celles qui sont reconnues universelles dans les animaux. Ceci est conforme aux données du sens commun, et à la pra-^

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tique générale du genre humain. Toute nouveauté dans la nature rencontre plus ou moins d'incrédulité selon le degré de généralité des observations que cette nouveauté semble contredire.

§9. — Cependant ces généralisations si étendues, embrassant de vastes Genres où sont contenues des infimœ species nombreuses et variées, ne sont elles-mêmes que des lois empiriques reposant seulement sur l'induction par simple énumération, et non sur l'application, impossible dans ces sortes de cas, de l'un des procédés d'élimination. Dépareilles généralisations devraient donc avoir pour base un examen de toutes les infimœ species qu'elles comprennent, et non pas seulement d'une partie d'entre elles. Nous ne pouvons conclure (sauf les cas de causation) de ce qu'une proposition est vraie d'un certain nombre d'êtres, entre lesquels nous ne reconnaissons d'autre ressemblance que l'animalité, qu'elle est vraie de tous les animaux. A la vérité, lorsqu'une chose est vraie de deux espèces plus différentes l'une de l'autre que chacune ne Test d'une troisième (surtout si cette troisième peut être rangée d'après la plupart de ses propriétés connues entre les deux premières), il y a quelque probabilité que la même chose sera vraie également de cette espèce intermédiaire; car on trouve, non pas certes universellement, mais assez souvent, qu'il y a une sorte de parallélisme dans les propriétés de différents Genres, et que leurs dissemblances en certains points sont en proportion avec leurs dissemblances en d'autres. On observe ce parallélisme dans les propriétés des métaux, dans celles du soufre, du plîosphore et du carbone, dans celles du chlore, de l'iode, du brome, dans les familles naturelles de plantes et d'animaux, etc. Mais il y a des anomalies et des exceptions innombrables à cette sorte de conformité, si tant est qu'elle ne soit pas elle-même une anomalie et une exception dans la nature.

Les propositions universelles relatives aux propriétés de Genres supérieurs, quand elles ne sont pas fondées sur un rapport constaté ou présumé de causalité , ne devraient donc être hasardées qu'après un examen séparé de tous les

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sous-genres connus renfermés dans le Genre supérieur. Et même, après avoir satisfait à cette condition, on doit être prêt à abandonner la généralisation à la première rencontre d'une anomalie, qui, lorsque l'uniformité ne résulte pas d'une causation, ne peut jamais, pour les lois empiriques les plus générales, être considérée comme très-improbable. Ainsi les propositions universelles qu'on a voulu (et plus d'une fois) formuler sur les corps simples, ou sur l'une des classes entre lesquelles on les a divisés, ont toutes été reconnues insignifiantes ou fausses; et chaque Genre de corps simples reste isolé des autres dans l'ensemble de ses propriétés, sauf un certain parallélisme avec un petit nombre d'autres genres qui ont avec lui le plus de ressemblance. Pour les êtres organisés, il y a sans doute une foule de propositions reconnues universellement vraies des Genres supérieurs, et à l'égard de la plupart desquelles la découverte ultérieure d une exception doit être regardée comme entièrement improbable : mais il s'agit là, selon toute apparence, comme nous l'avons remarqué déjà, de propriétés dépendant d'une causation.

Ainsi donc, les uniformités de coexistence qui sont des vérités primaires, non moins que celles qui dérivent de lois de succession, doivent logiquement être rangées parmi les lois empiriques et soumises aux mêmes régies que les uniformités irréductibles résultant d'une causation.

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