‹ Système de politique positive (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · COMPLÉMENT DE LA DÉDICACE. XXDI · texte numérisé non relu

COMPLÉMENT DE LA DÉDICACE. XXDI

1°. Lucie.

Il y a quelques années, un crime, compliqué de circonstance» extraordinaires, vint frapper de stupeur la petite ville de ***.

Un jeune homme, appartenant à une famille distinguée, avait disparu sous une prévention terrible : on l'accusait d'avoir assassiné un banquier son associé, en lui soustrayant des valeurs considérables. Ce double forfait fut attribué à la funeste passion du jeu. Le coupable abandonnait, après quelques mois de mariage, une jeune femme douée d'une grande beauté et des qualités les plus éminentes. Orpheline, elle restait, à vingt ans, livrée à l'isolement, à la misère, et à une position sans espérance.

Les lois lui accordèrent spontanément la séparation de corps et de biens, c'est-à-dire de tout ce qui lui échappait. La famille de son mari lui prêta un abri et une paire de souliers. Comme elle était généralement admirée, des protections puissantes l'environnèrent de toutes parts.

C'était heureusement une de ces nobles femmes qui acceptent le malheur plus facilement qu'une transaction honteuse. Son intelligence élevée lui montra sans voiles sa situation : elle comprit qu'elle ne devrait l'intérêt des hommes qu'à sa beauté; elle pressentit les périls que couvrent de douces sympathies, et voulut tirer d'elle seule tout adoucissement à son sort. Cette courageuse résolution étant prise, la jeune femme ne pensa plus qu'à l'exécuter. Possédant un talent remarquable, elle se rendit à Paris pour l'utiliser. Après quelques épreuves, elle fut admise, comme institutrice, dans la maison de l'Abbaye-aux-Bois, où elle trouva un asile honorable.

Pendant ce temps, la justice suivait son cours ; des démarches actives cherchaient partout la trace du fugitif. Déjà les créanciers irrités s'étaient partagé la dépouille de sa malheureuse victime, dont les vêtements, les bijoux, et jusqu'aux petits trésors de jeune fille, avaient été vendus à la criée. Elle inspirait tant d'intérêt que quelques personnes rachetèrent plusieurs de ces objets et les lui renvoyèrent.

Une jeune fille voulut avoir un médaillon qui renfermait le portrait de l'héroïne, et le curé du lieu acheta sa robe nuptiale pour en parer l'autel de la Vierge.

Ces détails touchèrent vivement l'infortunée. Une noble fierté se joignait dans son cœur à une sensibilité profonde : elle se sentit soutenue par les témoignages d'intérêt qui lui venaient de toutes parts. Remplie d'effroi au souvenir de son premier amour, elle n'envisagea sa chaîne que comme une barrière qu'elle eût volontairement placée entre les hommes et elle. L'horreur et les périls de sa situation échappèrent ainsi à ses regards, et elle accepta sans révolte l'arrêt injuste des lois.

Un sentiment indestructible, une douce et sainte amitié d'enfance sauva d'abord à ce noble cœur les amères douleurs de l'isolement. La philosophie, si mesquine et si aride dans les âmes égoïstes, développa ses magnifiques

proportions dans celle de la jeune femme. Pauvre, elle trouvait le moyen de faire le bien : elle allait rarement dans les églises, où la frivolité a établi ses comptoirs; mais on la rencontrait souvent dans les mansardes, où le malheur est fréquemment réduit à se cacher comme la honte.

Deux années s'écoulèrent sans qu'aucun événement vînt changer cette situation étrange et malheureuse. Le temps, qui ne fait qu'accroître les grandes douleurs, avait ruiné peu à peu l'organisation brillante de l'orpheline. A son courage héroïque, à ses efforts persévérants pour rester dans le rude chemin qui lui était tracé, commençait à succéder un abattement profond. Treize lettres qui sont tombées entre mes mains peindront mieux que moi les douleurs de ce cœur malade. Je demande la permission de les reproduire et de terminer ainsi cette histoire.

ire lettre. — Lucie à madame M.

Je t'écris de Malzéville, où je vais passer quelques mois, ma bien-aimée. Ma poitrine avait besoin d'air et de lait; nos dignes amis ont saisi ce prétexte pour m'offrir de partager leur jolie solitude. Combien j'aime ces excellentes gens ! Que ne puis-je leur ressembler ou faire passer dans mon cœur un peu de la paix qui règne au fond des leurs ! Je me sens pourtant mieux ici : rien n'est sain comme le spectacle d'une belle nature et de cette vie laborieuse et uniforme qui force l'esprit à se régler.

Le général attend prochainement l'arrivée de son voisin, qui passe pour le bienfaiteur de toute cette petite contrée. C'est un jeune homme de vingtsix ans, possesseur d'une belle fortune, et disciple sincère des idées libérales. Il a avec lui sa mère, qu'il adore, et dont on dit aussi beaucoup de bien.

Tu m'engages à cultiver les fleurs pour me sevrer un peu de musique et de lecture. Hélas! ma bien-aimée, ne sont-ce pas là les seuls plaisirs qui me restent? Quand j'ai payé mon faible tribu à l'amitié, quand je viens de lire au général quelques passages de ses mémoires, quand nous avons évoqué ensemble de grands et sévères souvenirs, ou quand j'ai partagé avec notre amie ses petits soins d'intérieur, je me trouve de nouveau en proie à ce besoin de sentir et de penser qui est devenu le principal ressort de mon existence ; et pourtant nulle femme plus que moi n'aima la vie paisible et simple. Quels plaisirs brillants n'aurais-je pas sacrifiés avec joie aux devoirs et au bonheur de la famille! Quels succès ne m'auraient paru fades auprès des caresses de mes enfants! 0 mon amie, la maternité, c'est là le sentiment dont le fantôme se dresse, si jeune et si impétueux, dans mon cœur. Cet amour, qui survit à tous les autres, n'est-il pas donné à la femme pour se régénérer dans ses douleurs?

2e lettre. — Maurice à Roger.

Roger, j'ai enfin vu cette femme, si grande et si malheureuse, dont tu me parlais avec orgueil. Ne dis pas que le sort en est jeté si je t'avoue l'im-

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