COMPLÉMENT DE LA DÉDICACE. XXV
pression profonde que j'ai ressentie à l'aspect de cette jeune et belle martyre des injustices sociales. Les touchantes vertus de Lucie, son esprit, ses grâces, tout en elle porte à jamais l'empreinte d'un profond chagrin. On sent, en la voyant, qu'elle aura besoin de générosité pour aimer. Pourtant, n'est-elle pas libre devant l'honneur et la raison? Par quelle étonnante imprévoyance des lois l'être pur et respecté peut-il se trouver enchaîné, par la société même, à l'être flétri qu'elle repousse de son sein?
Qu'appelle-t-on mort civile? Est-ce un simulacre ? Dans quel but la société laisse-t-elle une épouse à l'homme qui ne peut plus donner le jour qu'à des bâtards?
De quel droit imposerait-elle l'isolement et le célibat à l'un de ses membres? Pour quelle (In le pousserait-elle au désordre?
Mais j'ai l'air d'être devant des juges. Roger, mon sang est près de s'allumer quand je vois comment l'apathie des hommes enfante souvent le malheur et l'oppression.
Je viens de faire construire un belvédère en vue de Malxéville : de là, avec une lunette, je découvre entièrement la jolie maison du général. Hier, j'ai aperçu Lucie qui était assise au bord de la pièce d'eau ; son attitude était mélancolique et accablée. Te le dirai-je, ses regards me semblaient se diriger souvent vers le sud. Hélas ! en la voyant si gracieuse et si brisée, je me demandais avec dégoût le secret de certaines influences sur notre cœur. Pourquoi voit-on des femmes vulgaires fasciner des intelligences supérieures et devenir l'objet d'un véritable culte? Comment arrive-t-il aussi que la générosité et la noblesse de certaines femmes se voient si souvent aux prises avec l'égoïsme et la grossièreté? Il faut renoncer à expliquer cette énigme.
Puisque tu veux une description nouvelle d'Oneil, je te dirai, mon cher Roger, que j'en ai fait une des plus jolies propriétés du département. On me racontait ces jours-ci une récente contestation à mon sujet entre les habitants de la commune voisine et un vieux gentilhomme ruiné. Il ne s'agissait de rien moins que de décider si l'on devait le titre de château à Oneil et le premier morceau de pain bénit à son propriétaire. J'ai tranché la question en n'allant pas à la messe et en appelant tout le pays ma vallée.
3« lettre. — Maurice à Roger.
Non jamais, Roger, jamais une autre femme ne fera naître en moi ces sentiments généreux et élevés que m'inspire la seule vue de Lucie. Ami, tu as dit vrai : c'est en vain que les lois, l'opinion, et le monde élèvent entre nous leur triple barrière ; l'amour nous réunira, je le sens. Qui mieux que toi connaît les besoins de mon cœur et son insurmontable répulsion pour les bonheurs vulgaires? Hélas ! avant de rencontrer Lucie, je l'ai souvent senti, c'est un danger de raffiner ses sensations.
Tantôt ma mère a fait sa visite à Malzéville. J'étais curieux, je te l'avoue, de connaître l'impression que Lucie produirait sur elle.En arrivant devant la grille du petit parc, nous l'ayons aperçue qui greffait un rosier. Elle était
vêtue de blanc; un grand chapeau de jardin couvrait négligemment sa tête, un simple ruban vert dessinait sa taille fine et élégante. On eût dit, à la voir, le plus suave idéal de la Galatée. Je fus surpris de n'apercevoir aucune émotion sur le visage de ma mère, elle ordinairement si bienveillante, et qui trouve tant de plaisir à admirer : elle fut imposante et froide pendant toute la durée de notre visite; les mots devoir et honneur trouvaient place dans toutes ses phrases. Pour la première fois j'entrevis ce qu'il y a d'amer et d'implacable dans les rivalités féminines. Guidée par ce tact délicat que donne l'habitude de la souffrance, Lucie se retira avant nous sous un léger prétexte. Que n'ai-je osé la suivre et me jeter à ses pieds' pour protester contre les paroles de ma mère!
Roger, ce moment fixe à jamais mon sort. J'ai compris qu'il n'appartenait qu'à moi d'arracher cette douoe victime au malheur. Périssent les chimères qui se dressent entre nous! Je me sens fort oontre la mauvaise foi de l'opinion et contre le blâme des envieux : puissé-je l'être contre la générosité et la grandeur de Luoie!
4« lettre. — Maurice à Roger.
On maudirait volontiers la civilisation et les lumières, quand on voit le petit nombre d'esprits justes et de cœurs droits qu'il y a dans le monde. Je ne saurais te dire combien d'insinuations mesquines et odieuses j'ai à subir chaque jour au sujet de Lucie. Mais, ce qui n'est pas le moins choquant, tout l'honneur reste à ces corrupteurs de morale, qui se dressent orgueilleusement sur leurs monceaux de sophismes. Il semble, en vérité, que le succès n'accompagne que les guerres honteuses.
Je viens d'avoir avec ma mère une conversation pénible, qui n'a que trop confirmé mes idées sur le dévouement. C'est une magnifique vertu, mais qui vit bien plus volontiers de jouissances que de sacrifices. J'ai dernièrement rencontré, dans le monde, la jeune comtesse de ***, dont le mari est au bagne. Elle avait vingt-quatre ans quand cette fatalité l'a frappée : elle était remarquablement jolie et aimable. Le digne L... en est devenu amoureux, et ils se sont unis. Eh bien ! elle me racontait que ce qu'elle a eu à souffrir de sa propre famille est incalculable. Gomme je lui en témoignais mon étonnement, vu leurs idées avancées à tous, elle me répondit : En êtes- vous donc a votre catéchisme de l'homme? Ils m'autorisent bien à être athée, mais non pas a me passer des sacrements.
Tant il y a, mon digne Roger, que cette admirable humanité n'est pas encore bien quitte de sa dette envers les singes, dont quelques docteurs assurent qu'elle descend directement.
5« lettre. — Maurice à Lucie.
Qu'avez- vous (ait, Luoie? A quelle funeste pensée avez-vous obéi en vous éloignant de moi? Hélas! c'est en vain que je cherche à justifier votre