‹ Système de politique positive (volume 2)Chapitre 13 sur 36 · COMPLÉMENT DE LA DÉDICACÇ. XXVII · texte numérisé non relu

COMPLÉMENT DE LA DÉDICACÇ. XXVII

silence ; il accable mon cœur comme un fardeau glacé. Et pourtant, hier encore vous m'avez fait chérir* la vie. Votre âme semblait s'ouvrir a l'espérance. Quand un faible danger m'a menacé sur les bords du lac, vous vous êtes élancée à mon secours sans paraître redouter la présence de ceux qui nous entouraient. Que vous étiez belle à cet instant, et que le dévouement vous rendait imposante ! N'avez-vous donc pas lu dans tous les regards l'enthousiasme dont vous étiez l'objet? 0 Lucie, quand il ne fallait peutêtre que tous montrer ce que vous êtes pour attendrir le cœur de ma mère, par quel inconcevable malheur nous trouvons-nous séparés ? Mais peutêtre n'êtea-vous pas la femme angélique que j'avais cru entrevoir ; peutêtre un amour généreux est-il au-dessus de vos forces? Peut-être.... Mais à quoi bon tous ces doutes? Vous seule pouvez me rendre le repos que vous m'avez ôté : j'attends une ligne de vous, un mot qui m'apprenne quels sont vos desseins. Songez-y ! je ne réponds pas de moi si vous continuez à m'apcabler de votre silence. Manuel va courir & franc étrier jusqu'à Paris : daua dix heures, je puis avoir votre réponse.

Çe lettre. — Maurice à Roger»

Fallait-il donc que cela fût ainsi ? Roger, l'avoir connue, savoir ce que renferme ce cœur élevé, cet esprit délicat, et peut-être, dans quelques heures, avoir à déplorer sa perte ! Que mon malheur retombe à jamais sur ceux qui l'ont causé ! Hélas ! quand je l'accusais de ce que j'ai souffert, elle succombait à la violence de ses combats et de son amour. J'erre comme un fou autour de 1a maison du général, interrogeant sans cesse ses gens, et ne recevant d'eux que des réponses vagues ou effrayantes. Heureusement le médecin ignore qui je suis, et il me plonge trois fois par jour la vérité dans le cœur. Je viens de le quitter à l'instant ; son regard était si triste, il semblait si accablé que je l'ai conjuré de ne pas me cacher le dernier malheur. Il m'a assuré qu'elle existe encore ; mais il est dans l'attente d'une crise terrible et inévitable....

P. S. Elle est sauvée! Il faut aimer comme j'aime pour comprendre la magie d'un tel mot. Je me suis prosterné aux pieds du médecin ; je lui ai demandé son amitié. En vain il conserve un air grave, je me sens prêt à faire des folies en sa présence. C'est un homme distingué, il parle de Lucie avec un enthousiasme presque égal au mien. Mais une chose m'a frappé : il m'observe souvent avec étonnemeut, et semble prêt à me confier un secret J'ai vainement essayé plusieurs fois de lui faire dire sa pensée. H termine toujours nos entretiens sur Lucie par cette phrase : La société est bien coupable.

J'ai souvent remarqué que la prudence est le vice des hommes de cette profession, que leurs profondes connaissances rendraient si propres à seconder le mouvement social. Que d'importantes modifications pourraient être produites dans les lois par la seule autorité de certains faits scientifiques qui demeurent éternellement cachés au vulgaire! Je voudrais qu'un bon médecin publiât ses mémoires; ce serait, à mon gré, un livre fort utile à l'humanité.

XX Vin SYSTÈME DE POLITIQUE POSITIVE.

7e lettre. — Maurice à Roger.

Ami, je l'ai revue! Hélas! on n'ose croire qu'elle appartienne encore à la terre, tant sa beauté a revêtu un caractère idéal et céleste. Elle a consenti à faire sa première promenade appuyée sur mon bras, et j'ai été étonné de la simplicité avec laquelle elle m'a dépeint ses souffrances. Si je ne me trompe, une lueur d'espoir s'est glissée dans mon cœur : mais je n'ai pu m'expliquer le sens de plusieurs de ses paroles. Comme nous nous reposions à l'ombre d'une petite chapelle en ruines, une noce de villageois est venue à passer devant nous. Il y avait tant de bonheur et d'insouciance sur toutes ces physionomies ouvertes, que je n'ai pu retenir une réflexion amère en comparant nos sorts. Lucie a tressailli en m'entendant. « 0 mon ami, s'est-elle écriée, » ils sont heureux ; mais c'est parce que leur bonheur n'afflige et n'offense » personne. • Je l'ai regardée avec stupeur; son visage était légèrement coloré ; elle a posé ma main sur son cœur ; puis elle a repris d'une voix grave et émue : « Maurice, c'est en vain que notre malheur nous pousserait » à nous élever contre la société ; ses institutions sont grandes et respec- » tables comme le labeur des temps; il est indigne des grands cœurs de ré- » pandre le trouble qu'ils ressentent. » J'ai voulu lui répondre, mais elle m'a fait un signe de la main pour m'indiquer qu'elle se sentait faible. Il commençait à se faire tard. Le digne docteur, qui déjà s'inquiétait de ne pas voir rentrer Lucie, est venu à notre rencontre, et il m'a aidé à la soutenir jusqu'à l'entrée du parc de Malzéville, où il a fallu nous séparer.

Roger, ce qui m'effraye, c'est moins l'ensemble des obstacles qui m'entourent que la grandeur naturelle de Lucie. Ce n'est pas à de vains préjugés, je le sens, qu'une telle femme a du jusqu'ici immoler les plus doux penchants de son cœur.

8e lettre. — Lucie à madame M.

Mon amie chérie, l'espérance m'a accueillie à mon retour à la vie : Maurice consent à élever sa grande voix pour protester contre l'abus terrible qui nous sépare. Sa mère m'a pressée sur son cœur; je n'oublierai jamais les sensations délicieuses que ce moment a mêlées à l'amertume de mes souvenirs.

0 ma bien-aimée! l'amour d'un homme pur et délicat est un sentiment plein de puissance. Combien j'ai besoin de force et de courage pour y résister! Mais l'intérêt et la gloire de Maurice me sont plus chers que mon repos peut-être : aussi suis-je soutenue par l'orgueil de lui voir tenter une noble entreprise; car il me semble que j'ai accompli la mienne en véritable héroïne.

C'est hier seulement que notre sort a été décidé. Nous avions passé la soirée avec le digne docteur, dont la morale est à la fois si douce et si élevée. A peine nous eut-il quittés, Maurice saisit impétueusement ma main ; et, la pressant sur son cœur, il jura de me protéger malgré le monde et de ne plus permettre que je m'éloignasse de lui. Je rassemblai mes forces pour lutter contre ces émotions délicieuses et terribles. Je représentai à Maurice

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