‹ Système de politique positive (volume 2)Chapitre 14 sur 36 · COMPLÉMENT DE LA DÉDICACE. XXIX · texte numérisé non relu

COMPLÉMENT DE LA DÉDICACE. XXIX

que le devoir lui commandait d'essayer de m 'affranchir de mes liens, en réclamant une loi juste et sage. J'employai pour le toucher les arguments qui ont le plus de prise sur son grand cœur. Je lui dépeignis avec feu les avantages que la société pouvait retirer de cette tentative glorieuse. Pour lui, il ne fut pas difficile de l'intéresser au sort de ces êtres jeunes, faibles, désarmés, qu'un lien odieux peut pousser au désespoir. Il convint que les abus des lois résultent le plus souvent de l'apathie des hommes, et qu'il est toujours honorable et utile de lutter contre l'oppression.

Noos envisageâmes ensuite notre situation sous tous les points de vue. Maurice assurait qu'un lien comme celui qu'il m'engageait à contracter suffisait au bonheur, et qu'il renoncerait, sans le moindre regret, à ce monde qui sacrifie le véritable honneur à des préjugés fièrement décorés du nom de convenances. Je lui avouai que je ne me sentais ni assez haut ni assez bas pour braver l'opinion, et qu'il me serait doux de pouvoir entourer notre amour du respect des familles honnêtes. Il combattit doucement mes idées ; mais le souvenir de sa mère se joignit dans son cœur à tous les sentiments élevés qui lui sont propres. Il finit par me promettre d'adresser une pétition à la chambre, et d'en attendre dignement le résultat.

Je me précipitai aux pieds de cet homme si cher, en versant des larmes de reconnaissance et d'amour. Les efforts que j'avais faits pour me contraindre avaient tellement épuisé mes forces qu'il me sembla que la vie allait m'abandonner. Je n'en ai jamais tant senti le prix que dans cet instant.

0 mon amie ! toi qui vis calme et heureuse auprès de l'homme de ton choix, tu comprendras tout ce qui se passe dans mon pauvre cœur. Tu sais si je partage le ridicule de ces femmes qui trépignent à l'idée de n'être jamais député, et qui montent à cheval pour démontrer qu'elles seraient au besoin d'excellents colonels de dragons. Mais tu sais aussi si je sens vivement l'oppression là où elle est réelle. C'est en portant atteinte au bonheur modeste et vrai de la femme que les lois la poussent en dehors de sa sphère et lui foDt parfois méconnaître sa destinée sublime. Henriette, quels plaisirs peuvent l'emporter sur ceux du dévouement? Entourer de bien-être l'homme qu'on aime, être bonne et simple dans la famille, digne et affable au dehors, n'est-ce pas là notre plus doux rôle et celui qui nous va le mieux? Il me semble que le cercle de la famille peut se modeler, à certains égards, sur les cercles du monde; et n'est-ce pas la femme qui en fait les honneurs?

9° lettre. — Maurice à Roger.

Une nouvelle douleur vient de fondre sur elle : le monstre qui l'enchaîne à lui a été arrêté sur la frontière et conduit au bagne de Toulon, où il va subir sa peine.

Cet événement, qui donne une si grande portée à nos réclamations, semble cependant avoir abattu le courage de Lucie. Ce cœur si tendre a défailli d'épouvante devant l'horrible dénoûmcnt auquel l'associent les lois. Le nom qu'elle porte encore retentit en elle chargé d'infamie et de lugubres souvenirs. Son impérissable bonté est venue ajouter la compassion à tous ses

maux. Puissent ses forces ne pas s'épuiser dans cette cruelle lutte! Non, je le «en s, les lois ne peuvent pas être volontairement immorales et absurdes. L'évidence frappe les hommes ; ils briseront ce lien odieux qui enchaîne l'être le plus pur à un forçat

Luqie, telle que je la connais, souffrira beaucoup encore : mais diverse» circonstances m'ont éclairé sur ses sentiments, et je n'en sacrifierai aucun à l'amour. Cette noble femme sera mère comme elle est amante. Les sacrifices qu'elle accepterait vaillamment pour elle-même, elle souffre de la pensée de les léguer à ses enfants. Puisse-t-elle trouver enfin le prix de ses douces vertus 1 Je rassemblerai mes forces et mon courage pour dompter mon impatience. 0 Roger, la vie a de rudes épreuves 1

Je t'envoie une copie de ma pétition à la chambre.

« Messieurs les députés,

» Il existe au sein des lois un abus dont la portée est effrayante; permettei- » moi de vous le signaler par un exemple frappant.

» Une femme de vingt-deux ans, dont le cœur est pur et plein d'hon- » neur, se trouve enchaînée par le mariage à un forçat.

» Quinze années de détention, l'infamie, le mépris, tout ce qui sépare la » vertu du vioe, annule matériellement cet odieux lien.

» L'homme est mort civilement; la femme, déclarée libre par les tribu- » naux, rentre en possession de sa fortune, qu'elle gère déjà;. Tous ses » droits sont évidents ; et pourtant il lui faut renoncer au plus précieux de » tous, celui d'user de la liberté de son cœur.

» Par une inconcevable imprévoyance des lois, cette femme se trouve » expulsée de leur protection, et placée par elles entre deux abîmes, le » malheur et le désordre.

» Quel choix oserait-on lui assigner? Pour se parer d'un stérile héroïsme, » renoncera-t-elle à l'amour et à la maternité, ces beaux et nobles fiefs de » l'épouse?

» Si l'isolement pèse comme une loi de mort sur son âme, et la pousse » à contracter uu lien hostile à la société, qui la protégera contre la mau- » vaiae foi de l'opinion et contre tous les dangers attachés à une situation » fausse?

» Entre ces deux écueils, il y en a un troisième où tombe tout être » opprimé et faible, c'est la lâcheté.

» Messieurs les députés, j'appelle votre attention sur cette question de » haute morale, et je sollicite une loi qui constitue le divorce par le seul » fait d'une peine infamante. »

10e lettre. — Maurice à Roger.

Nos cœurs sont plus oalmes. Lucie semble heureuse de me voir faire acte de soumission envers cette pauvre société. Puiase-t-elle recueillir le fruit de ma patience!

Peut-être ai-je véritablement accompli un devoir. J'ai tant souffert depuis

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