COMPLÉMENT DE LA DÉDICACE. XXXI
quelque temps, que je ne peux plus être très-bon juge eu matière de sagesse . Les abus me révoltent, et l'oppression m'inspire une telle horreur que je fuirais volontiers devant elle au lieu de la combattre. Il se peut que Lucie, avec son héroïsme, soit beaucoup plus près que moi de la simple momie. Peu de femmes unissent comme elle la pénétration à la sensibilité ; elle est éminemment loyale et spirituelle. Mieux je connais ce cœur ai tendre, et plus je sens que je ne saurais trop payer son amour.
Avec quelle lenteur je vois arriver chaque jour le moment qui doit nous réunir! J'aime à la surprendre au milieu des occupations qu'elle s'est créées pour savoir m'attendre, me dit-elle. Hier, je la trouvai très occupée à copier un gros cahier de musique insignifiante destinée aux écoles. Gomme je lui en témoignais mon étonnement avec assez d'insistance, elle finit par m 'avouer qu'elle se faisait une ressource de ce travail. Je ne saurais te dire, Roger, l'impression pénible que cette découverte me Ût éprouver. Le véritable rôle de la femme n'est-il pas de donner à l'homme les soins et les douceurs du foyer domestique, et de recevoir de lui en échange tous les moyens d'existence que procure le travail? J'aime mieux voir une mère de famille peu fortunée laver le linge de ses enfants, que de la voir consumer sa vie pour répandre au dehors les produits de son intelligence. J'excepte, bien entendu, la femme éminente que son génie pousse hors des sphères de la famille. Celle-là doit trouver dans la société son libre essor; car la manifestation est le véritable flambeau des intelligences supérieures.
Je voudrais non-seulement que les femmes trouvassent dans leurs pères, leurs frères, et leurs époux des appuis naturels; mais que, ces appuis venant à leur manquer, elles fussent soutenues par les gouvernements. Ils fonderaient, je suppose, des établissements pour les réunir et utiliser leurs talents divers. Il y a des travaux délicats qui ne peuvent être faits que par les femmes. Ils seraient produits dans ces établissements où l'on assurerait an moins à des êtres isolés et faibles une ressource contre tous les maux qui les menacent en dehors de la vie de communauté .
Nos villes auraient alors de vastes bazars où la femme opulente se donnerait la peine d'aller choisir ses parures. On ne verrait plus de pauvres ûlks, exténuées par un travail forcé, obligées de courir souvent tout le jour pour en trouver le placement. Ces moyens, ou d'autres analogues, établiraient déjà un peu de proportion entre les forces et les devoirs des femmes, qui sont souvent si peu en harmonie.
11e lettre. — Maurice à Roger.
Où trouver un reste de chaleur dans cette société lasse et démonétisée? L'argent ! voilà la clef de leur dictionnaire, le mot qu'il faut absolument
sai#ir pour les comprendre. J'avais fait part au comte de J de notre
situation actuelle et de ma démarche envers la chambre. Il crut me faire fête en me réunissant à quelques-uns'de ces hommes que l'on appelle sensés, sans doute parce qu'ils ont fini de démeubler le cœur au profit de la tête. Je ne croyais pas que la sécheresse put aller aussi loin. La conversation
générale de ces gens-ci ressemble à une véritable opération de bourse. Quand ils se disputent la conversion d'un naïf, c'est une chose curieuse à voir,
La manière obligeante dont le comte de J avait fait mes honneurs à
son cercle me mit, malgré moi, en évidence. Forcé de parler de mes opinions et de mes sentiments, je devins aussitôt le point de mire de toute rassemblée. Elle me battit en philosophie et en morale. Elle allait me décréter sublime pour se débarrasser de moi, quand un des hommes les plus influents de l'époque me prit à part. « Vous ressemblez, me dit-il, à une » corneille qui abat des noix. Ne vous fourvoyez pas ainsi. Vous venez de » heurter des hommes qui pouvaient et qui voulaient vous servir. Réta- » blissez promptement vos affaires ; et croyez qu'un héros à quinze mille » livres de rente n'est pas assez robuste pour marcher seul. »
Ce langage m' étonna tellement que je laissai à la puissance tout le loisir de s'étendre, «r Vous venez, continua -t-elle, de demander le divorce ; vous » vous êtes autorisé d'un exemple assez frappant. Certes, la justice et la » raison sont pour vous. Une loi restreinte, comme celle que vous deman- » dez, passerait sans la moindre difficulté, et serait un véritable bienfait. » Eh bien ! pourtant, cette loi, il y a cent à parier contre un que vous ne » l'obtiendrez pas.
» C'est ma conviction, ajouta-t-il, pendant que je réprimais avec effort » une douloureuse impatience. La faute en est à vous, bien à vous. Vou- » loir jouer au géant, mépriser follement la hiérarchie, lui refuser la défé- » rence, et explorer, pour tout appui, l'arsenal des vieux mots, n'est-ce » pas prendre volontairement un rôle de dupe et courir la dague au poing » dans un tir aux pigeons ? Tenez, dit-il, si vous n'étiez pas jeune, vous » seriez fou. Mais cette infirmité-là fait tout excuser. Je vous offre donc » ma protection auprès de l'ambassadeur de***. Vous avez du monde, une » figure noble : vous pourrez vous pousser auprès de lui. Vous aimez une » femme remarquable : vous lui donnerez un rang digne d'elle ; et, croyes- » moi, l'amour se passe très bien du mariage. »
En finissant sa période, mon digne mentor me jeta un regard significatif
et s'éloigna de moi. J'allai serrer la main au comte de J , si supérieur
aux hommes dont il s'entoure, et je revins à Oneil la 'rage dans le cœur.
Roger, j'éclaircirai promptement ce que m'a dit cet homme, et s'il est vrai qu'il n'y ait plus trace de justice et d'honneur au sein de la société actuelle. Lucie est trop grande et trop pure pour s'incliner devant elle.
12° lettre. — Lucie à Maurice.
Maurice, vous êtes noble et grand. Quel cœur peut être plus digne que le vôtre de comprendre la justice et la raison? 0 le meilleur et le plus généreux des hommes, vous à qui j'aurais sacrifié avec joie le repos de ma vie entière, puissiez-vous reconnaître à quel point le vôtre m'a été cher et sacré ! Mon bien-aimé, c'est en vain que nous tenterions de lutter plus longtemps contre le sort : mon âme a achevé de se briser sous ses coups. Hélas! quand je me