NOBLE ET TENDRE VICTIME
La constante pureté de notre affection me permet aujourd'hui de publier ce funèbre hommage sans y dissimuler aucunement l'auguste intimité propre à nos dernières semaines. Notre douloureuse destinée nous a du moins laissé toujours goûter la pleine conviction que tout loyal examen de notre conduite mutuelle augmenterait beaucoup nos droits respectifs
à la cordiale vénération des Ames honnêtes. Quand l'humanité recherchera, dans une scrupuleuse appréciation de ma vie privée, ces justes garanties morales qu'elle doit surtout exiger des vrais philosophes, l'ensemble de notre correspondance suffirait, au besoin, pour attester la sainteté continue d'un lien exceptionnel, également honorable à nos deux cœurs. Cette irréprochable conduite se trouve déjà récompensée dignement par ma profonde satisfaction de pouvoir ici proclamer mes plus intimes sentiments avec l'entière sincérité qui dirigea toujours la manifestation dermes pensées quelconques.
Ton admirable modestie, cédant enfin à mon affectueuse insistance, avait franchement accepté la juste dédicace de ma seconde élaboration philosophique, commencée, Tan dernier, sous la naissante stimulation de la noble tendresse qui, malgré la mort, continuera d'embellir tout le reste de ma mélancolique existence. Que ta mémoire sacrée reçoive donc cet hommage solennel d'une reconnaissance convenablement motivée, qui n'est plus contenue par tes touchants scrupules !
4. Une anomalie involontaire, trop aisément explicable, a beaucoup retardé le plein essor des dispositions profondément affectueuses que me transmit une très-tendre mère, si propre hélas! à devenir la tienne. D'après l'ensemble de ma fatale situation, mon cœur paraissait irrévocablement condamné à ne trouver habituellement une digne alimentation que dans l'exercice spécial, insuffisant quoique précieux, que ma carrière philosophique offre à l'amour universel. Sans notre tardive liaison, je n'eusse jamais apprécié assez l'énergique netteté qu'une juste application individuelle peut seule procurer aux principales affections.
Cette relation décisive de deux cœurs disposés à la plus pure harmonie avait été précédée, chez l'un et l'autre, par l'accom-
DÉDICACE. m
plissement spontané des diverses conditions indispensables à sa pleine efficacité. Avant notre première entrevue, j'avais entièrement recouvré, depuis plusieurs années, une irréprochable liberté morale, dans une crise d'autant plus définitive qu'elle fut, de ma part, involontaire; et môme je sentais déjà la profonde insuffisance du paisible isolement qui me parut d'abord si précieux. L'heureux essor simultané de mes goûts esthétiques, surtout envers le plus affectueux des beaux-arts, ne pouvait qu'indiquer, sans les satisfaire, les besoins exceptionnels de mon cœur. Mais ces dispositions personnelles ne m'auraient pas suffi si je n'eusse trouvé en toi une équivalente liberté et une pareille tendance. Longtemps avant notre contact, l'incomplète protection des lois t'avait spontanément affranchie de Tindigne lien imposé à ta vertueuse obéissance. Tu te trouvais ainsi replacée sous une pénible dépendance, qui n'était point habituellement adoucie par une juste appréciation de ton éminente nature, ni même par la respectueuse sollicitude due à tes malheurs exceptionnels.
Diversement poussés et autorisés tous deux à chercher enfin une affection complète, nos sympathies naturelles étaient donc fortifiées d'avance par Ja triste conformité de nos destinées domestiques, sans que mon infortune fût d'ailleurs équivalente à la tienne. Malgré sa récente origine, une intimité aussi préparée dut bientôt acquérir la consistance familière d'un ancien attachement , depuis que tu me connus assez pour oser m'écrire : Je vous confie mon reste de vie. Combien nous étions loin de prévoir alors la prochaine impuissance de cette précieuse mission !
À toi seule, ma Clotilde, j'ai dû ainsi, pendant une année sans pareille, l'expansion tardive mais décisive des plus doux sentiments humains. Une sainte intimité, à la fois paternelle et fraternelle, compatible avec nos justes convenances respec-
tives, m'a permis de bien apprécier en toi, parmi tous les charmes personnels, cette merveilleuse combinaison de tendresse et de noblesse que peut-être aucun autre cœur ne réalisa jamais à un tel degré. Cette excellence morale, convenablement assistée des plus hautes facultés de l'esprit féminin, était si heureusement complétée par la candeur et la dignité du caractère! La contemplation familière d'une pareille perfection devait accroître, même à mon insu, mon ardeur systématique pour ce perfectionnement universel où nous placions tous dqux le but général de la vie humaine, soit publique, soit privée.
Ceux qui savent que l'essor continu des instincts sympathiques constitue la principale source du vrai bonheur, personnel ou social, respecteront ici ma solennelle gratitude pour l'ineffable félicité que tu m'as dévoilée, et qui devait exercer une réaction durable sur mon amélioration morale. Suivant la tendance ordinaire des inclinations bien placées, ta salutaire influence m'a spontanément rendu plus affectueux envers mes amis, et plus indulgent pour mes ennemis, plus doux avec mes inférieurs, et mieux subordonné à mes supérieurs. Loin d'amortir mon énergie antérieure, elle en a beaucoup augmenté l'efficacité : à la vigueur persévérante que j'avais assez exercée, j'ai su dès lors joindre une patiente modération qui m'était trop peu familière. Je te dois ainsi, en grande partie, d'avoir supporté, sans aucun vain murmure, une infâme persécution, qui jadis m'eût poussé peut-être à une ardente explosion, inopportune quoique légitime.
Une sollicitude trop empirique a fait craindre que cet éveil inespéré de ma vie privée n'entravât ma vie publique. Ton extrême délicatesse était surtout préoccupée d'une telle opposition, qui, malgré mes fréquentes explications, t'inspira de si touchantes inquiétudes, jusque dans la dernière de tes inappréciables lettres. C'est pourtant sous cet aspect que je te suis,