‹ Système de politique positive (volume 2)Chapitre 3 sur 36 · DEDICACE. V · texte numérisé non relu

DEDICACE. V

au fond, le plus redevable; car, j'ai pu enfin, grâce à toi, réaliser, en un temps d'anarchie morale, cette pleine harmonie entre l'existence privée et l'existence publique, si indispensable à la fois au bonheur et à la dignité des âmes d'élite. Jusqu'alors, en effet, ma mission sociale m'avait seule fait supporter la profonde amertume de ma situation domestique. Sous ton impulsion spontanée, j'ai, au contraire, senti avec délices que , par une tardive réciprocité , ma vie privée tendrait désormais à mieux développer ma vie publique.

Toute ma philosophie m'avait déjà disposé à cette grande réaction, en faisant dignement ressortir la juste prépondérance des affections domestiques dans l'ensemble du véritable essor moral. Nul n'a mieux apprécié que moi le principal danger des utopies actuelles, qui, rétrogradant vers le type antique par une folle ardeur de progrès, s'accordent à prescrire au cœur humain de s'élever, sans aucune transition, de sa personnalité primitive à une bienveillance directement universelle, dès lors dégénérée en une vague et stérile philanthropie, trop souvent perturbatrice. Rectifiant ces aberrations méthaphysiques, la nouvelle philosophie place surtout la supériorité fondamentale de la morale moderne dans sa juste préoccupation de la vie privée comme source indispensable de l'éducation sympathique. Quand ce caractère du positivisme t'aurait été mieux connu, il eût bientôt dissipé les alarmes de ta consciencieuse affection sur un prétendu conflit de ma tendresse personnelle avec ma destination sociale.

Mais cette convergence spontanée des deux impulsions devait surtout distinguer la seconde moitié de ma carrière philosophique, où je dois désormais m'adresser au cœur encore plus qu'à l'esprit, par la nature môme du dernier effort fondamental qu'exige l'ensemble de ma mission. J'ose ainsi assurer que, indépendamment de toute inclination privée, jamais dé-

dicace ne fut mieux méritée que celle-ci, puisqu'elle repose sur une participation réelle et puissante, quoique indirecte et involontaire.

En un temps où l'orgueil intellectuel constitue, au fond, le principal obstacle à une vraie régénération, nous fûmes tous deux assez heureusement organisés pour remettre l'esprit à sa juste place, en le ramenant envers le cœur à cette sage subordination qui constitue la base nécessaire d'une harmonie réelle et durable, individuelle ou collective. L'unité personnelle suppose l'ascendant du seul genre de dispositions qui puisse rallier tous les autres, et la solidarité sociale exige la prépondérance systématique de Tunique impulsion propre à faire converger toutes les invidualités. Par elle-même, la suprématie du cœur ne tend point à étouffer le juste essor de l'esprit, mais à lui procurer une indispensable destination : au contraire, depuis la fin du moyen âge, le règne exceptionnel de l'esprit a trop souvent altéré l'essor moral, pour satisfaire une curiosité stérile, en développant une insociable vanité. C'est pourquoi le premier régime constitue seul l'état normal de notre économie, personnelle ou sociale, l'autre ne convenant qu'à la transition révolutionnaire, dont il forme le principal caractère. Telle est la conclusion nécessaire delà saine philosophie, quand sa marche naturelle l'élève enfin jusqu'au vrai point de vue social, essentiellement inaccessible à tous mes prédécesseurs.

Mon ouvrage fondamental a surtout consisté à établir ce grand principe, de façon à préparer sa juste application continue, en constituant l'irrévocable prépondérance, logique et scientifique, des conceptions sociales sur tous les autres ordres de spéculations réelles. C'est d'après une telle base que, suivant la destination essentielle de la vraie philosophie, le traité actuel procède directement à la systématisation finale de toute

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l'existence humaine, par la subordination nécessaire de l'esprit envers le cœur. A la vérité, ma principale tâche doit s'y borner à faire librement accepter à l'esprit lui-même un tel empire, dont l'avènement normal ne peut se passer de cette ratification volontaire. Mais pouvais-je espérer de jamais produire chez les autres une rénovation aussi difficile, si d'abord elle ne m'était pas devenue profondément familière? C'est ainsi, ma bien- aimée, que je devais spécialement éprouver la précieuse réaction philosophique d'une vertueuse passion privée.

Par une heureuse coïncidence, cette inclination décisive surgit aussitôt que ma nouvelle élaboration exigea vivement un digne essor personnel des affections tendres. Dès notre première expansion, je te signalai naïvement la solidarité que déjà je sentais s'établir entre le cours de mes plus hautes pensées et celui de mes plus chers sentiments. Après avoir noblement consacré la première moitié de ma vie publique à développer le cœur par l'esprit, je voyais sa seconde partie vouée surtout à éclairer l'esprit par le cœur, sans les inspirations duquel les grandes notions sociales ne peuvent acquérir leur vrai caractère. Mais pouvais-je aspirer à ces nouvelles lumières si je n'eusse dignement subi l'énergique ascendant du sentiment le mieux propre à dégager l'homme de sa personnalité fondamentale, en faisant dépendre d'autrui sa principale satisfaction? Combien j'ai chéri alors l'exception involontaire qui réservait à ma pleine maturité l'unique épreuve de ce suprême sentiment, dont un tel retard augmente l'efficacité morale, quand il comporte la sanction systématique d'une raison exercée. Si, d'abord, je déplorai l'inégalité de nos âges, ta supériorité me rassura bientôt sur une condition qui rendait notre intimité encore plus conforme à sa haute destination.

Toi seule m'as donc permis de développer convenablement cette réaction du cœur sur l'esprit devenue indispensable à l'en-

semble de ma mission! Sans ton doux ascendant, ma grande préparation philosophique, quoique secondée par mes prédilections esthétiques, ne pouvait me rendre assez familière la Traie prépondérance systématique de l'amour universel , principal caractère définitif du positivisme, dont aucun autre attribut ne secondera mieux l'avènement social. A chaque phase de la nouvelle composition qu'interrompit la fatale maladie, je me plaisais à te témoigner ma juste reconnaissance pour l'assistance involontaire qui facilitait mes meilleures inspirations 1 Jamais je n'avais aussi nettement senti la profonde réalité de la maxime fondamentale due à ce noble Vauvenargues, qui, seul parmi les penseurs du dernier siècle, parla dignement du cœur, et dont la valeur intellectuelle et morale m'offrait avec la tienne une éclatante analogie, bientôt complétée, hélas ! par une égale précocité de mort!

2. Notre vertueuse intimité était donc, à tous égards, aussi précieuse à ma vie publique qu'à ma vie privée. Mais, quelle que soit, à ce double titre, ma légitime reconnaissance de notre court passé, elle ne saurait équivaloir à mes éternels regrets pour l'incomparable avenir qui s'ouvrait à nous quand je t'ai perdue. L'indépendance personnelle que tu allais enfin conquérir, et la parfaite confiance mutuelle constatée par nos dernières épreuves, permettaient désormais le libre cours de nos rares sympathies. Outre l'heureuse concordance de nos opinions, et môme de nos goûts, nous étions surtout réunis par une égale tendance, encore moins commune aujourd'hui, à subordonner au cœur l'ensemble de la vie humaine. Nous nous sommes si souvent dit : On se lasse de penser, et même d'agir; jamais on ne se lasse d'aimer! Chacun de nous reconnaissait d'ailleurs que la complète amitié n'est vraiment possible que d'un sexe à l'autre, parce que là seulement elle peut être assez dégagée de toute rivalité perturbatrice.

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