QUATRIÈME PARTIE
IHFLUBHCI FtiMIHINB DU POSITIVISME.
Quelque ascendant que l'active adhésion des prolétaires doive procurer à l'influence sociale des philosophes, l'impulsion régénératrice exige encore un troisième élément, indiqué par la vraie théorie de la nature humaine, et confirmé par la saine appréciation historique de la grande crise moderne.
Notre constitution morale ne se compose pas seulement de la raison et de l'activité, que représentent respectivement les deux éléments philosophique et populaire. Elle est aussi caractérisée par le sentiment, où réside même son principe prépondérant, suivant la théorie exposée au début de ce discours. Or, ce moteur suprême, seule base réelle de l'unité humaine, ne se trouve point représenté d'une manière assez directe ni assez complète dans l'alliance fondamentale que nous venons de caractériser entre les philosophes et les prolétaires.
Sans doute, le sentiment social dominera l'essor décisif de chacune de ces deux puissances. Hais sa source n'y est point .'tssez pure ni assez intime pour que son cflicasité pût y suffire e inspiration plus spontanée et mieux
philosophes aura beaucoup de convictious systématiques :
mais sa propre rationnalité amortirait trop son énergie, si une impulsion moins réfléchie ne venait habituellement la ranimer. Quoique leur noble office public doive bientôt imprimer à leurs sentiments une activité inconnue aux penseurs abstraits, cette excitation collective ne peut dispenser d'émotions privées. Mime ce que leurs mœurs gagneront au commerce des prolétaires ne saurait suffire pour compenser les lacunes ordinaires de l'organisation spéculative.
D'un autre côté, si les affections propres au peuple sont plus spontanées et plus énergiques que celles des philosophes, elles ont, en général, moins de persévérance et de pureté. Leur destination active ne leur permet pas d'être assez désintéressées ni assez fixes. Tous les avantages moraux inhérents à la systématisation de l'élément populaire seraient incapables d'y compenser les stimulations égoïstes d'une situation exigeante, sans l'assistance naturelle d'émotions plus douces et plus constantes. Sn dispensant les prolétaires de formuler leurs griefs ou leurs vœux, les philosophes n'en peuvent transformer l'inévitable personnalité.
Ainsi, l'alliance nécessaire qui dirigera notre réorganisation manque encore d'une suffisante représentation du suprême régulateur humain. 11 n'y peut dignement entrer que d'après un élément qui lui soit directement propre, comme l'élément philosophique l'est à la raison et l'élément populaire à l'activité. Tel sera le motif fondamental de l'indispensable adjonction des femmes à la coalition rénovatrice, aussitôt que ses tendances tf ses besoins deviendront assez appréciables. Ce troisième élément permettra seul à l'impulsion organique de prendre son *ïai caractère définitif, en y assurant spontanément la subordination continue de la raison et de l'activité à l'amour uni- TOsel, de manière à prévenir autant que possible les divagations de l'une et les perturbations de l'autre.
Si son incorporation offre au positivisme un moyen indispensable, elle lui présente aussi un devoir inévitable, pour compléter l'ensemble du mouvement moderne, auquel les femmes sont jusqu'ici restées trop étrangères.
La révolution n'a pu encore leur inspirer que des sympathies individuelles, sans aucune adhésion collective, d'après le caractère essentiellement négatif propre à sa première partie. C'est surtout au moyen âge qu'elles continuent à rapporter leurs prédilections sociales. Or, cette préférence n'est pas seulement due, comme on le croit, à leurs justes regrets sur la décadence des mœurs chevaleresques. Sans doute, le moyen âge leur offre Tunique époque où le culte de la femme ait été dignement organisé. Mais un motif plus intime et moins intéressé détermine surtout leur attrait spontané pour ces beaux souvenirs. L'élément le plus moral de l'humanité doit préférer à tout autre le seul régime qui érigea directement en principe la prépondérance de la morale sur la politique. Telle est, j'ose l'assurer, la source secrète des principaux regrets qu'inspire encore aux femmes l'irrévocable décomposition du système social propre au moyen âge.
Sans qu'elles dédaignent les divers progrès spéciaux que l'humanité doit au mouvement moderne, ils ne sauraient compenser, à leurs yeux, la rétrogradation générale que leur semble indiquer une vicieuse tendance à rétablir l'antique suprématie de la politique sur la morale. La nécessité passagère d'une telle aberration, correspondante à la dictature temporelle qu'exigea l'imperfection de la spiritualité catholique, doit être peu appréciée, faute d'une vraie théorie historique, par des esprits presque étrangers à la vie active. C'est donc à tort que les femmes ont été souvent taxées de tendance rétrograde, en vertu de ces nobles regrets. Elles seraient mieux fondées à nous adresser un tel reproche, pour notre aveugle
admiration du régime grec ou romain, tant placé encore audessus de l'organisation catholico-féodale. Mais une telle erreur doit surtout sa persistance à une absurde éducation, dont les femmes sont heureusement préservées.
Quoi qu'il en soit, ces dispositions féminines représentent naïvement la principale condition de notre vraie régénération, le besoin de rétablir la subordination systématique de la politique à la morale, sur une base plus directe, plus étendue, et plus durable que celle du moyen âge. Le culte de la femme constitue dès lors un résultat caractéristique d'un tel régime. Voilà donc à quel prix le mouvement rénovateur obtiendra l'intime adhésion des femmes. Un tel programme ne doit sembler rétrograde qu'aux philosophes incapables d'y satisfaire.
Les femmes ne repoussent donc pas la révolution, mais seulement le sentiment anti-historique qui domina sa première partie, où l'aveugle réprobation du moyen âge choquait leurs principales sympathies. Pouvaient-elles accueillir un régime métaphysique qui semblait placer surtout le bonheur humain dans l'exercice habituel des droits politiques, pour lesquels aucune utopie ne leur inspirera jamais un véritable attrait? Hais elles sympathisent profondément avec les justes réclamations populaires qui caractérisent le but essentiel de la grande crise. Leurs vœux spontanés seconderont toujours les efforts directs des philosophes et des prolétaires pour transformer tnfin les débats politiques en transactions sociales, en faisant dignement prévaloir les devoirs sur les droits. Si elles regrettent leur douce influence antérieure, c'est surtout comme s'effaçant aujourd'hui sous un grossier égoïsme, qui n'est plus modifié par l'enthousiasme révolutionnaire. Toutes les répugnances qu'on leur reproche concourent donc à faire mieux ressortir la nécessité fondamentale de dissiper enfin l'intime anarchie
morale et mentale d'où émanent tous les sujets essentiels de leurs justes récriminations.
Afin que les femmes s'associent pleinement à la révolution, il suffit aujourd'hui qu'elle tende directement vers sa destination organique, sans prolonger vicieusement son préambule négatif, dont elles ne pouvaient assez comprendre la nécessité pour en excuser les aberrations. Il faut que cette crise finale, loin de repousser toute solidarité avec le moyen âge, se présente, suivant son vrai caractère historique, comme venant réaliser, sur de meilleures bases, l'universelle prépondérance qui fut alors conférée à la morale. En un mot, le positivisme doit leur faire aimer la seconde partie de la révolution, en fondant nos mœurs républicaines sur le sentiment chevaleresque.
C'est uniquement ainsi que se complétera l'impulsion régénératrice, qui resterait insuffisante sans l'intime concours de l'élément humain qui représente le mieux le principe fondamental du régime définitif, la prépondérance de la sociabilité sur la personnalité. Les philosophes peuvent seuls donnera ce principe une consistance vraiment systématique, qui le préservera de toute sophistique altération. Son énergique activité ne saurait émaner que des prolétaires, sans lesquels son application serait presque toujours éludée. Mais les femmes doivent seules lui procurer une entière pureté, exempte à la fois de réflexion et d'oppression. Ainsi instituée, l'alliance rénovatrice offrira l'image anticipée de l'état normal de l'humanité, et le type vivant de notre propre nature.
Si la nouvelle philosophie ne pouvait obtenir un tel appui, elle devrait renoncer à remplacer totalement la théologie dans son ancien office social. Mais la théorie fondamentale exposée au début de ce discours garantit déjà l'aptitude féminine du positivisme, encore plus directement que son efficacité populaire.
Car, son principe universel/* sa manière de concevoir et de traiter le grand problème humain, n'offrent qu'une consécration systématique des dispositions qui caractérisent spontanément les femmes. A ce sexe, comme au peuple, il ouvre une noble carrière sociale, en môme temps qu'il assure de justes satisfactions personnelles.
En l'un et l'autre cas, ces propriétés générales, loin d'être aucunement accidentelles, constituent la suite nécessaire de la réalité qui distingue la nouvelle philosophie, fondant toujours 'son libre ascendant sur l'exacte appréciation de ce qui est. D'empiriques préventions ne sauraient longtemps empêcher les femmes de sentir que le positivisme satisfera mieux que le catholicisme à tous les besoins, non-seulement intellectuels, mais surtout moraux et sociaux, qui les rattachent encore à un régime dont leur judicieuse sagacité ne se dissimule point la décrépitude. Ces préjugés résultent aujourd'hui d'une confusion très-excusable entre la saine philosophie et son préambule scientifique. La sécheresse si justement reprochée aux savants se trouve ainsi imputée aux nouveaux philosophes, dont l'esprit a dû suivre d'abord un semblable régime. Mais l'injustice de cette extension deviendra manifeste quand le contact s'établira. Les femmes reconnaîtront alors que le danger moral de nos études scientifiques tient surtout à leur spécialisation dispersive et empirique, qui repousse toujours le point de vue social. Elles sentiront ainsi qu'une telle influence ne saurait s'étendre à l'initiation philosophique, môme spontanée, où ces diverses études ne constituent qu'une suite indispensable d'échelons préliminaires pour s'élever dignement aux théories sociales, afin de mieux appliquer toute notre existence au perfectionnement universel. Une préparation toujours rapportée à cet unique but ne sera plus confondue par le tact féminin avec une vie entièrement vouée aux puérilités académiques. Au
reste, l'ensemble de ce discours suffirait pleinement pour dispenser, à cet égard, de toute explication préalable.
Dans le régime positif, la destination sociale des femmes devient aussitôt une suite nécessaire de leur vraie nature.
Ce sexe est certainement supérieur au nôtre, quant à l'attribut le plus fondamental de l'espèce humaine, la tendance à faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité. Ace titre moral, indépendant de toute destination matérielle, il mérite toujours notre tendre vénération, comme le type le plus pur et le plus direct de l'Humanité, qu'aucun emblème ne représentera digne* ment sous forme masculine. Mais une telle prééminence naturelle ne saurait procurer aux femmes l'ascendant social qu'on a quelquefois osé rêver pour elles, quoique sans leur aveu. Car leur supériorité directe quant au but réel de toute l'existence humaine se combine avec une infériorité non moins certaine quant aux divers moyens de l'atteindre. Pour tous les genres de force, non-seulement de corps, mais aussi d'esprit et de caractère, l'homme surpasse évidemment la femme, suivant la loi ordinaire du règne animal. Or, la vie pratique est nécessairement dominée par la force, et non par l'affection, en tant qu'elle exige sans cesse une pénible activité. S'il ne fallait qu'aimer, comme dans l'utopie chrétienne sur une vie future affranchie de toute nécessité matérielle, la femme régnerait. Mais il faut surtout agir et penser, pour lutter contre les rigueurs de notre vraie destinée; dès lors, l'homme doit commander, malgré sa moindre moralité. Dans toute grande opération, le succès dépend plus de l'énergie et du talent que du zèle, quoique cette troisième condition réagisse beaucoup sur les deux autres.
Tel est le défaut naturel d'harmonie générale entre les trois parties de notre constitution morale, qui condamne les femmes à modifier par l'affection le règne spontané de la force. Le juste
instinct de leur supériorité affective leur inspire ordinairement des désirs de domination, qu'une critique superficielle attribue trop souvent à des penchants égoïstes. Mais l'expérience leur rappelle toujours que, dans un monde où les biens indispensables sont rares et difficiles, l'empire appartient nécessairement au plus puissant, et non pas au plus aimant, qui pourtant en serait plus digne. Ce conflit continu aboutit seulement à une modification permanente de la prépondérance masculine. L'homme s'y prête d'autant mieux, indépendamment de toute sensualité, qu'une secrète appréciation lui indique la supériorité naturelle de la femme quant au principal attribut de l'humanité. Usent que son propre empire tient surtout aux exigences de notre situation, qui nous impose toujours des opérations difficiles, où l'égoïsme agit davantage que la sociabilité. C'est ainsi que, dans toutes les sociétés humaines, la vie publique appartient aux hommes, et l'existence des femmes est essentiellement domestique. Loin d'effacer cette diversité naturelle, la civilisation la développe sans cesse, en la perfectionnant, comme je l'indiquerai ci-dessous.
De là résulte la similitude fondamentale de la condition sociale des femmes avec celles des philosophes et des prolétaires ; de manière à expliquer la solidarité nécessaire entre ces trois éléments indispensables du pouvoir modérateur.
Envers les philosophes, l'analogie provient de ce que la môme fotalité, qui empoche les femmes de prévaloir eu vertu de leur supériorité affective, prive encore plus les penseurs de la domination qu'ils croient due à leur prééminence théorique. Si nos besoins matériels étaient plus faciles à satisfaire, la prépondérance pratique entraverait moins la puissance intellectuelle. Mais, dans cette hypothèse, la suprématie conviendrait davantage à l'élément féminin. Car notre raison se développe surtout pour éclairer l'activité ; son essor propre est peu sollicité par
notre constitution cérébrale. L'amour seul conserverait alors son inaltérable spontanéité. Ainsi, l'empire du monde réel appartient encore moins aux êtres pensants qu'aux êtres aimants, quoique l'orgueil doctoral soit moins résigné que la vanité féminine. Malgré ses prétentions, la force intellectuelle n'est pas, au fond, plus morale que la force matérielle. Chacune d'elles ne constitue qu'un moyen, dont la moralité dépend de son emploi. Il n'y a de directement moral, dans notre nature, que l'amour, qui seul tend immédiatement à faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité. Si donc l'amour ne peut dominer, à quel titre l'esprit régnerait-il? Toute suprématie pratique appartient à l'activité. La raison est ainsi réduite, encore plus que le sentiment, à modifier la vie réelle. Voilà comment l'élément philosophique se trouve exclu du pouvoir directeur, au moins autant que l'élément féminin. Dans sa vaine lutte pour régner, l'esprit n'aboutit jamais qu'à modifier. L'impossibilité de prévaloir devient même la source de sa moralité indirecte, que corromprait sa chimérique domination. Il peut améliorer beaucoup Tordre spontané, mais à la condition de le respecter toujours. Son aptitude systématique le destine à lier entre eux tous les éléments sociaux que leur nature dispose aussi à modifier heureusement la prépondérance matérielle. C'est ainsi que l'influence féminine devient l'auxiliaire indispensable de tout pouvoir spirituel, comme le moyen âge Ta tant montré.
Sa solidarité naturelle avec l'élément populaire se caractérisera en complétant cette analyse sociologique de la puissance morale.
D'abord purement affective, la force modératrice devient ensuite rationnelle, quand l'esprit s'y rallie, faute de pouvoir régner. Il ne lui reste alors qu'à devenir active, par l'accession spontanée de la masse prolétaire. Or, ce complément indispensable résulte de ce que le peuple, quoique formant la base né-
cessaire du pouvoir pratique, demeure autant étranger que les deux autres éléments au gouvernement politique.
La force proprement dite, celle qui régit les actes sans régler les volontés, émane de deux sources très-distinctes, le nombre et la richesse. Quoique réputé plus matériel que l'autre, le jpremier élément comporte, au fond, plus de moralité, parce «jue, résulté d'un concours, il suppose une certaine convergence de sentiments et de pensées, moins compatible avec la prépondérance de l'égoïsrae que le pouvoir immédiat de la forlune. Mais, à ce titre même, sa nature est trop indirecte et trop précaire pour qu'il puisse habituellement prévaloir. Il se trouve exclu du gouvernement politique et réduit à l'influence morale, par une dernière conséquence de la nécessité matérielle qui impose une pareille situation sociale aux femmes et aux philosophes. La prépondérance fondamentale des besoins corporels procure un ascendant immédiat à la richesse, entant qu'elle fournit les moyens d'y satisfaire. Caries riches sont les dépositaires naturels des matériaux élaborés par chaque génération pour faciliter l'existence et préparer les travaux de la suivante. Ainsi, chacun d'eux condense spontanément un pouvoir pratique contre lequel aucune multitude ne saurait prévaloir que tans des cas exceptionnels. Cette nécessité se manifeste même chez les peuples militaires, où l'influence numérique, quoique plus directe, affecte seulement le mode d'acquisition. Mais l'état industriel, où la violence cesse d'être une source habituelle de richesse, rend surtout sensible une telle loi sociale. Loin de diminuer par le progrès de la civilisation, son influence naturelle augmente nécessairement, à mesure que l'accroissement continu des capitaux multiplie les moyens de faire subsister ceux qui ne possèdent rien. C'est seulement en ce sens que restera toujours vraie la maxime immorale de l'antiquité : Paucis nascitur humanxtm genus. Ainsi privée de la puissance politique, la masse
prolétaire devient de plus en plus, chez les modernes, un élément indispensable de la puissance morale, comme l'a expliqué la troisième. partie de ce discours. Sa moralité, encore plus indirecte que celle de l'élément philosophique, suppose davantage la subalternité pratique. Quand le gouvernement passe, par exception, à la multitude, c'est la richesse qui prend, contre sa nature, une sorte de moralité, d'après son aptitude à tempérer une prépondérance alors violente. Nous avons ci-dessus reconnu que les éminenles qualités, de cœur et d'esprit, propres aux prolétaires modernes, résultent surtout de leur position sociale. Elles s'altéreraient beaucoup si l'autorité pratique inhérente à la richesse se trouvait habituellement transférée au nombre.
Telle est, en aperçu, la théorie positive de la force morale destinée à modifier le règne spontané de la force matérielle, par le concours nécessaire des trois éléments sociaux qui restent extérieurs à l'ordre politique proprement dit. De cette combinaison fondamentale résulte notre principale ressource pour résoudre, autant que possible, le grand problème humain, la prépondérance habituelle de la sociabilité sur la personnalité. Les trois éléments naturels de ce pouvoir modérateur lui procurent chacun des qualités indispensables. Sans le premier, il manquerait de pureté et de spontanéité ; sans le second, de constance et de sagesse ; sans le dernier, d'énergie et d'activité. Quoique l'élément philosophique ne soit ni le plus direct ni le plus efficace, c'est pourtant lui qui caractérise un tel pouvoir, parce que seul il en systématise la constitution et en éclaire l'exercice, suivant les vraies lois de l'existence sociale. A ce titre d'organe systématique de la force modératrice, la puissance spirituelle lui a imposé son propre nom. Mais une telle dénomination tend à suggérer une fausse idée de la nature d'un pouvoir encore plus moral qu'intellectuel. En respectant une précieuse tradi-
tion historique, le positivisme rectifiera pourtant cet usage, émané d'un temps étranger à toute théorie sociale, et où l'esprit était supposé le centre de l'unité humaine.
Les femmes constituent donc, dans le régime positif, la source domestique du pouvoir modérateur, dont les philosophes deviennent l'organe systématique, et les prolétaires la garantie politique. Quoique l'institution de cette combinaison fondamentale appartienne à l'élément rationnel, il ne doit jamais oublier que sa propre participation est moins directe que celle de l'élément affectif et moins efficace que celle de l'élément actif. Son ascendant social n'est possible qu'à la condition de s'appuyer toujours sur le sentiment féminin et l'énergie populaire.
Ainsi, l'obligation d'associer aujourd'hui les femmes au grand mouvement de régénération, loin de susciter aucune entrave à la philosophie qui doit y présider, lui fournit, au contraire, un puissant moyen, en manifestant la vraie constitution de la force morale destinée à régler l'exercice de toutes les autres puissances humaines. L'avenir normal se trouve alors inauguré déjà autant que le permet la transition actuelle, puisque l'impulsion rénovatrice résulte du môme concours fondamental C[ui ensuite, plus développé et mieux ordonné, caractérisera surtout le régime final. Cet état définitif de l'humanité s'annonce ainsi comme pleinement conforme à notre propre nature, où le sentiment, la raison, et l'activité correspondent exactement, soit isolés, soit combinés, aux trois éléments nécessaires, féminin, philosophique, et populaire, de l'alliance régénératrice.
Tous les âges sociaux permettent de vérifier, plus ou moins distinctement, une telle théorie, dont les trois faces résultent toujours de là même nécessité fondamentale, relative à la loi biologique qui subordonne la vie de relation à la vie de nutri-
tion. Mais c'est surtout ici que convient le principe général (le progrès est le développement de tordre) indiqué, dans la seconde partie de ce discours, pour lier, en sociologie, chaque spéculation dynamique à la conception statique correspondante. Car, l'évolution humaine accroît toujours l'influence modératrice de la force morale, soit par l'essor spécial de ses trois éléments, soit en consolidant leurs concours. La belle observation historique de Robertson sur l'amélioration graduelle du sort des femmes n'est qu'un cas particulier de cette loi sociologique. Tous ces progrès ont pour principe commun la loi biologique qui diminue la prépondérance de la vie végétative sur la vie animale à mesure que l'organisme s'élève et se développe.
Dans les divers modes du régime polythéique de l'antiquité, le pouvoir modérateur resta toujours réduit à l'influence domestique de l'élément féminin, sans aucune assistance publique de la force intellectuelle, qui était encore réunie constamment à la prépondérance matérielle, d'abord comme source, puis comme instrument. Au moyen âge, le catholicisme occidental ébaucha la systématisation de la puissance morale, en superposant à l'ordre pratique une libre autorité spirituelle, habituellement secondée par les femmes. J'ai indiqué, dans la troisièmepartie de ce discours, comment l'évolution moderne a seule permis de compléter l'organisation du pouvoir modérateur, en faisant enfin surgir son élément le plus énergique, d'après l'intervention sociale propre à nos prolétaires. La force morale, d'abord réduite à sa source affective, et devenue ensuite rationnelle, peut ainsi se rendre active, sans perdre son caractère fondamental, puisqu'elle reste uniquement composée d'influences extérieures à l'ordre politique proprement dit. Toutes persuadent, conseillent, et jugent : mais aucune ne commande jamais, sauf les cas exceptionnels. Dès lors, la mission sociale
du positivisme consiste surtout à systématiser la combinaison spontanée de ces trois éléments nécessaires, en développant la destination propre à chacun d'eux.
Malgré les préventions actuelles, la nouvelle philosophie est de nature à remplir toutes les conditions de cet office fondamental. Une telle aptitude est assez constatée dans les précédentes parties de ce discours, envers l'élément philosophique et l'élément populaire, soit séparés, soit combinés. Il ne me reste ici qu'à la caractériser directement pour l'élément féminin.
Cette explication résulte spontanément du principe affectif posé, au début de ce discours, comme base universelle du positivisme. En fondant l'ensemble de la saine philosophie sur la prépondérance systématique du cœur, on appelle aussitôt les femmes à former une partie essentielle du nouveau pouvoir spirituel. La spiritualité catholique ne pouvait voir en elles que de précieux auxiliaires; parce que sa source directe était indépendante de leur concours. Mais la spiritualité positive les apprécie comme élément indispensable, puisqu'elles y constituent lareprésentation la plus naturelle et la plus pure de son principe fondamental. Outre leur influence domestique, elles y sont surtout destinées à ramener les deux autres éléments à cette commune unité, qui d'abord émana d'elles, et dont chacun d'eux est souvent disposé à s'écarter.
Quelle que doive être, sur de vrais philosophes, la puissance des démonstrations qui établissent la prépondérance logique et scientifique du point de vue social, laquelle conduit ensuite à faire systématiquement prévaloir le cœur sur l'esprit, un tel enchaînement ne saurait les dispenser d'une stimulation directe de l'amour universel. Eux-mêmes connaissent tellement le peu d'efficacité pratique des influences purement intellectuelles que, dans l'intérêt de leur propre mission, ils n'éluderont jamais
cette douce nécessité. J'ose dire l'avoir dignement sentie, quand j'écrivais, le II mars 1846, à celle qui, malgré la mort, sera toujours mon immuable compagne : « Pour devenir un parfait » philosophe, il me manquait surtout une passion, à la fois » profonde et pure, qui me fit assez apprécier le côté affectif » de l'humanité. » De telles émotions exercent une admirable réaction philosophique, en plaçant aussitôt l'esprit au vrai point de vue universel, où la voie scientifique ne peut l'élever que par une longue et difficile élaboration, après laquelle sa verve épuisée l'empêche de poursuivre activement les nouvelles conséquences du principe ainsi établi. L'essor direct du cœur sous l'impulsion féminine n'est donc pas seulement indispensable à l'ascendant social d'une philosophie qui ne pourrait jamais devenir populaire si so» intime adoption devait exiger la savante initiation qui prépara sa formation originale. Cette influence habituelle est même nécessaire aussi à tous ses organes systématiques, afin d'y contenir la tendance naturelle des spéculations abstraites à dégénérer en d'oiseuses divagations, toujours plus faciles à poursuivre que les saines recherches.
Pour sentir, à cet égard, la supériorité spontanée du nouveau spiritualisme , il suffirait de remarquer que l'ancien se trouvait radicalement privé de cette salutaire impulsion, par le célibat sacerdotal, d'ailleurs indispensable au système catholique. Car, Tinfluence féminine ne pouvait ainsi s'exercer qu'en dehors de la corporation spirituelle, sans perfectionner directement ses propres membres, comme l'énergique satire d'Arioste la justement signalé. Sauf les cas exceptionnels, on ne devait poiut compter sur l'efficacité morale des affections contraires à la règle, puisque leur réaction sacerdotale était nécessairement corruptrice, en suscitant une hypocrisie habituelle.
Hais la comparaison directe des deux spiritualités, quant à leur caractère fondamental, montre encore mieux combien la nouvelle sera plus propre que l'ancienne à développer dignement, dans toutes les classes, l'influence morale des fenuMS» Xe principe affectif du positivisme est, en effet, nécessairement social, tandis que celui du catholicisme ne, put être qu'essentiellement personnel. Chaque croyant y poursuivait toujours un but purement individuel, dont l'incomparable prépondérance tendait à comprimer toute affection qui ne s'y rapportait pas. A la vérité, la sagesse sacerdotale, digne organe de l'instinct public, y avait intimement rattaché les principales obligations sociales, à titre de condition indispensable du salut personnel. Mais cette excitation indirecte ne fournissait une issue régulière à nos meilleurs sentiments qu'en altérant beaucoup leur spontanéité, et même leur pureté. La récompense infinie, promise ainsi à tous les sacrifices, ne pouvait jamais permettre une affection pleinement désintéressée, qui eût exigé une renonciation impossible, et d'ailleurs sacrilège, à une inévitable perspective, dont la personnalité nécessaire venait souiller tout dévouement spontané. C'est d'un tel régime qu'est sortie une ignoble théorie morale, dévenue si dangereuse entre les mains des métaphysiciens, qui conservèrent son vicieux principe, en annulant ses correctifs théologiques. En appréciant même la plus parfaite pureté que comportât réellement l'amour de Dieu, on reconnaît que ce sentiment ne pouvait être social que d'une manière indirecte, par l'identité du but ainsi assigné à tous les cœurs. Mais, au fond, son caractère propre était tellement égoïste, que sa prépondérance exigeait, comme type de la perfection, le sacrifice complet de toute autre affection quelconque. Cette tendance est très-appréciable chez les plus éminents organes de l'esprit et du sentiment chrétiens. Elle se manifeste surtout
dans l'admirable poésie de ce moine, aussi tendre que sublime, qui a le mieux caractérisé l'idéal catholique. Ma méditation journalière de cette composition sans pareille, si digne d'être embellie par notre grand Corneille, m'a souvent conduit à sentir combien un tel régime avait dénaturé la générosité naturelle d'un cœur qui, malgré tant d'entraves, s'élance parfois à Ja plus pure ardeur. Il faut que la spontanéité de nos affections pleinement désintéressées soit beaucoup plus prononcée qu'on ne l'a jamais supposé, puisqu'elles n'ont pas cessé de se développer sous une discipline aussi oppressive, qui prévalut pendant douze siècles.
D'après sa conformité nécessaire avec l'ensemble de notre nature, le régime positif peut seul consacrer l'essor direct, à la fois privé et public, de cet admirable attribut de l'humanité, resté jusqu'ici à l'état rudimentaire, faute d'une digne culture systématique. L'excitation catholique du cœur se trouvait essentiellement hostile à l'esprit, qui, de son côté, tendait nécessairement à secouer un tel joug. Au contraire, la discipline positive établit naturellement l'harmonie la plus complète et la plus active entre le sentiment et la raison.
La réflexion y tend toujours à fortifier la sociabilité, en rendant familière la liaison réelle de chacun à tous. Notre intelligence ne pouvant garder les impressions qui ne sont pas systématisées, l'absence de théorie sociale l'empêche encore d'apercevoir nettement cette solidarité habituelle, que les cas exceptionnels peuvent seuls lui dévoiler. Mais l'éducation positive, où domine toujours le point de vue social, rendra naturellement une telle appréciation plus familière qu'aucune autre, parce que toute notre existence réelle, tant individuelle que collective, se lie sans cesse à ces phénomènes. La fascination théologique ou métaphysique peut seule inspirer et accueillir ces vaines explications doctorales où Ton attribue si
souvent à l'homme ce qui ne convient qu'à l'humanité. Quand une saine théorie permettra de voir nettement ce qui est, chacun n'aura qu'à contempler sa propre existence, physique 9 intellectuelle, ou morale, pour sentir continuellement ce qu'il doit à l'ensemble de ses prédécesseurs et de ses contemporains. Celui qui se croirait indépendant des autres, dans ses affections, ses pensées, ou ses actes, ne pourrait même formuler on tel blasphème sans une contradiction immédiate, puisque son langage ne lui appartient pas. La plus haute intelligence est incapable isolément de construire la moindre langue, qui exige toujours la coopération populaire de plusieurs générations. H serait ici superflu de caractériser davantage l'évidente tendance du véritable esprit positif à développer systématiquement la sociabilité, en nous rappelant toujours que l'ensemble est seul réel, les parties ne pouvant avoir qu'une existence abstraite.
Outre cette heureuse réaction continue de l'esprit sur le cœur, l'état final de l'humanité doit procurer à nos meilleurs sentiments une culture plus pure, plus directe, et plus active que sous aucun régime antérieur. C'est uniquement ainsi que les affections bienveillantes peuvent être enûn dégagées de tout calcul personnel. Elles tendront à prévaloir, autant que le comporte notre imparfaite nature, comme étant à la fois plus satisfaisantes et mieux développables que toutes les autres. Descœurs étrangers aux terreurs et aux espérances théologiques peuvent seuls goûter pleinement le vrai bonheur humain, l'amour pur et désintéressé, dans lequel consiste réellement le souverain bien, que cherchèrent si vainenent les diverses philosophies antérieures. Sa prééminence nécessaire serait assez caractérisée par cette unique observation, dont toute aine sensible trouvera aisément la confirmation personnelle : il est encore meilleur d'aimer que d'être aimé. Quoiqu'une telle appréciation
doive aujourd'hui sembler exaltée, elle est directement conforme à notre véritable nature, toujours mieux affectée comme active que comme passive. Or, le bonheur d'être aimé ne pevf jamais être exempt d'un retour égoïste : comment ne serionsnous par fiers d'avoir obtenu l'attachement de la personne que nous préférons à toute autre? Si donc aimer nous satisfait mieux, cela constate la supériorité naturelle des affections pleinement désintéressées. Notre infirmité radicale consiste surtout en ce qu'elles sont spontanément beaucoup trop inférieures aux penchants égoïstes, indispensables à notre conservation. Mais, quand une fois elles ont été excitées, même d'après un motifs d'abord personnel, elle tendent à se développer davantage, en vertu de leur propre douceur. Chacun de nous y est d'ailleurs invité et secondé par tous les autres, qui, au contraire, compriment nécessairement ses impulsions égoïstes. On conçoit ainsi comment, sans aucune exaltation exceptionnelle, le régime positif pourra systématiser ces tendances naturelles, de manière à imprimer à nos instincts sympathiques une activite habituelle qu'ils ne pouvaient avoir jusqu'ici. Une fois dégagé de l'oppression théologique et de la sécheresse métaphysique, notre cœur sent aisément que le bonheur réel, tant privé que public, consiste surtout à développer autant que possible la sociabilité, en n'accordant à la personnalité que les satisfactions indispensables, à titre d'infirmités inévitables. C'est ainsi que le positivisme convient directement à tous les êtres et à toutes les situation?. Dans les moindres relations, comme envers les plus précieuses, l'humanité régénérée pratiquera bientôt cette évidente maxime : donner vaut mieux que recevoir. A son tour, cette excitation continue du cœur exercera sur l'esprit une heureuse réaction, spécialement confiée aux femmes. Je l'ai assez caractérisée déjà pour être ici dispensé d'y insister davantage, puisque le sentiment m'a seul fourni le
Vrai principe de toute la systématisation positive, même mentale. L'unique remarque que je doive maintenant ajoutera ces indications fondamentales, concerne l'admirable aptitude d'une telle marche à surmonter aisément les plus hautes difficultés philosophiques. Au nom du cœur, on peut imposer aussitôt à l'esprit un régime scientifique dont il contesterait longtemps la convenance, si elle ne lui était signalée que par un examen rationnel. Qu'on tente, par exemple, de démontrer à un pur géomètre, même éminent et consciencieux, la supériorité logique et scientifique des spéculations sociales sur toutes les autres contemplations réelles, on ne le convaincra qu'après de longs efforts, qui auront épuisé ses facultés inductives et déductives. Au contraire, le sentiment indiquera directement, au prolétaire ou à la femme sans culture, la vérité de ce grand principe encyclopédique, dont leur raison fera aussitôt d'activés applications familières. C'est seulement ainsi que les hautes notions philosophiques peuvent vraiment prévaloir partout, et qu'on peut obtenir de tous les études indispensables à leur efficacité sociale. L'instinct sympathique est encore plus propre à exciter activement l'esprit d'ensemble qu'à en subir dignement la juste influence. Aussi, quand l'éducation positive aura prévalu, les conditions morales seront fréquemment invoquées comme garanties de la véritable aptitude intellectuelle. La sagesse révolutionnaire de la Convention pressentit, à sa manière, nne telle solidarité, en osant placer quelquefois les titres républicains au-dessus des épreuves scientifiques. Quoiqu'une semblable pratique devint aisément illusoire, et même abusive, tant que la morale universelle n'est pas systématisée, le reproche de tendance rétrograde conviendrait davantage à l'usage actuel, qui ne fait nullement concourir le cœur aux garanties professionnelles, toujours demandées uniquement à l'esprit. Mais ces aberrations s'expliquent historiquement, par la nature
oppressive des seules croyances qui aient pu jusqu'ici présider à la culture directe du sentiment. Le fatal antagonisme qui dure, depuis la fin du moyen âge, entre l'esprit et le cœur, ne peut trouver d'issue que dans le régime positif; aucun autre n'est capable de subordonner dignement la raison au sentiment, sans nuire à leur propre essor, comme je l'ai établi au début de ce discours. Dans sa vaine suprématie actuelle, l'esprit est, au fond, notre principal perturbateur. Il ne peut devenir vraiment organique qu'en abdiquant au profit du cœur. Mais cette abdication ne comporte d'efficacité qu'à la condition d'être parfaitement libre. Or, le positivisme est seul susceptible d'un tel résultat, parce qu'il le fonde sur le principe môme que la raison invoque à l'appui de ses prétentions, la démonstration réelle, que l'esprit ne saurait récuser sans avouer sa personnalité. Tout autre remède, théologique ou métaphysique, augmenterait nécessairement le mal, en provoquant aussitôt l'intelligence à de nouvelles insurrections contre le sentiment.
Meilleurs juges que nous dans l'appréciation morale, les femmes sentiront, à ces divers titres, que la supériorité affective du positivisme, envers les autres philosophies quelconques, est encore plus prononcée que sa prééminence spéculative, désormais incontestable. Elles parviendront bientôt à cette conclusion, quand elles auront cessé de confondre la nouvelle philosophie avec son préambule scientifique.
Quoique leur esprit soit moins apte que le nôtre aux inductions très-générales et aux déductions fort prolongées, en un mot, à tous les efforts abstraits, il est, d'ordinaire, mieux disposé à sentir cette combinaison de la réalité avec l'utilité qui caractérise la positivité. Leur raison se rapproche beaucoup, à cet égard, de celle des prolétaires, avec le commun avantage d'être heureusement étrangère à notre absurde éducation actuelle. Mais elles ont de plus que le peuple une situation nor-
maie très-favorable au juste essor spontané de la vie contemplative, d'après leur indépendance habituelle du mouvement pratique. En ce sens, leur esprit se trouve naturellement disposé à la saine philosophie, qui exige une attention désih* téressée sans indifférence. Leur affinité mentale avec les vrais philosophes est, au fond, très-supérieure à celle des savants proprement dits, parce que la généralité y est autant goûtée que la positivité, seule grossièrement appréciée chez ceux-ci. C'est aux femmes que Molière d'estina l'admirable formule rationnelle que j'ai appliquée aux prolétaires. Aussi la première ébauche systématique de la nouvelle philosophie, sous la grande impulsion de Descartes, fut-elle avidement accueillie déjà par l'esprit féminin. Cette affinité fondamentale s'est hautement manifestée, quoique la synthèse positive dût s'interdire encore toutes les hautes spéculations morales et sociales. Pourrait-elle donc ne pas se développer beaucoup lorsque le positivisme, enfin complet, a pour principal domaine le sujet le plus digne des méditations des deux sexes?
Ia nouvelle philosophie peut ainsi compter l'esprit féminin comme la raison populaire parmi les auxiliaires naturels sans lesquels elle ne surmonterait jamais les profondes répugnances do nos classes cultivées, surtout en France, où son essor décisif doit pourtant s'accomplir.
Mais cette indispensable assistance dépendra davantage des sympathies morales que des affinités intellectuelles, aussitôt (pie les femmes apprécieront directement le positivisme, d'après sa supériorité affective sur le catholicisme du moyen âge. Le cœur alors les poussera surtout vers la seule philosophie qui systématise dignement l'universelle prépondérance du sentiment. Aucun régime ne peut leur inspirer autant d'attrait que celui qui les représente comme la personnification spontanée du vrai principe fondamental de l'unité humaine, ainsi placée sous
leur garantie spéciale. Si elles semblent aujourd'hui regretter le passé, c'est uniquement faute de trouver ailleurs la juste satisfaction de leurs précieux instincts sociaux. Le caractère général du régime catholique convient, au fond, encore moins au sentiment féminin qu'à la raison masculine, car il choque directement l'attribut dominant du cœur de la femme. Dans la prétendue perfection morale du christianisme, on a toujours confondu la tendresse avec la pureté. A la vérité, l'amour ne saurait être profond s'il n'est pas pur. Mais c'est en ce seul sens que le régime catholique favorisa l'essor de la véritable passion, tandis que le polythéisme consacrait surtout les appétits. Le christianisme a d'ailleurs trop prouvé que la pureté, poussée même jusqu'au fanatisme, peut exister sans aucune tendresse. Telle est aujourd'hui sa principale efficacité féminine, depuis que l'impulsion chevaleresque ne corrige plus l'austérité chrétienne. Au fond, le régime polythéique était beaucoup plus favorable à la tendresse, quoiqu'elle y manquât de pureté. La systématisation catholique des sentiments avait pour centre une affection radicalement égoïste, qui choquait surtout les meilleurs penchants du cœur féminin. Outre que l'amour divin y poussait chacun à l'isolement monastique, sa prépondérance était directement opposée à la tendresse mutuelle. Forcé d'aimer sa dame à travers son Dieu, le chevalier ne pouvait suivre dignement, sans une contradiction sacrilège, les meilleures inspirations de son cœur, toujours amorties par une telle interposition. Ainsi, loin d'être vraiment intéressées à la perpétuité du régime ancien, les femmes se sentiront bientôt poussées spécialement à son irrévocable désuétude, au nom même de leurs sentiments caractéristiques. Cette inévitable tendance se manifestera quand les conditions morales, naturellement placées sous leur juste sollicitude, ne seront plus compromises par une sociabilité toute matérielle. Or, le positivisme offre pleinement,
à leur cœur encore mieux qu'à leur esprit, cette indispensable garantie. D'après une profonde connaissance de notre vraie nature, il peut seul combiner dignement la naïve tendresse du polythéisme avec la précieuse pureté du catholicisme, sans craindre les diverses perturbations sophistiques propres à l'anarchie actuelle. En subordonnant Tune à l'autre ces ceux qualités fondamentales du cœur féminin, il n'hésitera point à placer la tendresse au-dessus de la pureté, comme se rapportant mieux au vrai but général du perfectionnement humain, la prépondérance de la sociabilité sur la personnalité. Toute femme sans tendresse constitue une monstruosité sociale, encore plus que tout homme sans courage. Eût-elle d'ailleurs beaucoup d'intelligence, et même d'énergie, son mérite ne pourra dès lors qu'aboutir, d'ordinaire, à son propre détriment et à celui d'autrui, à moins d'être annulé par une discipline théologique. Son caractère ne lui inspirera qu'une vaine insurrection contre toute autorité réelle, et son esprit ne s'occupera qu'à forger des sophismes subversifs, comme notre anarchie le montre trop souvent.
D'après l'ensemble de la théorie précédente, le régime positif offre donc aux femmes une noble destination sociale, à la fois publique et privée, pleinement conforme à leur vraie nature. Sans sortir de la famille, elles doivent, à leur manière, participer au pouvoir modérateur avec les philosophes et les prolétaires, en renonçant, encore mieux qu'eux, à tout pouvoir directeur, même domestique. Elles constituent, en un mot, les prêtresses spontanées de l'Humanité, comme l'indiquera davantage la fin de ce discours. Leur office consiste surtout à cultiver directement le principe affectif de l'unité humaine, dont elles offrent spécialement la plus pure personnification.
A ce titre, leur influence publique doit s'étendre à toutes les
classes, pour y rappeler toujours la prépondérance fondamentale du sentiment sur la raison et sur l'activité. J*ai assez indiqué comment elles réagiront ainsi envers les philosophes, qui, à moins d'être indignes de leur propre mission, sentiront le besoin personnel d'aller souvent retremper leur Ame à cette source spontanée de la vraie sociabilité, afin de mieux combattre la sécheresse et la divagation qui tendent à résulter de leurs habitudes. Le sentiment, quand il est pur et profond, rectifie de lui-même ses abus naturels, parce qu'ils nuisent nécessairement au bien qu'il poursuit toujours. Mais, au contraire, les abus de la raison et ceux de l'activité ne peuvent être signalés, et surtout corrigés, que par l'amour, qui seul en souffre directement. De là résulte un devoir naturel de douce remontrance habituelle de l'élément féminin envers les deux autres éléments du pouvoir modérateur, pour les ramener au principe fondamental, confié à sa garde spéciale, en redressant, chez chacun d'eux, les vices auxquels il est enclin.
Quant aux prolétaires, cette influence féminine est donc destinée surtout à combattre leur tendance spontanée à abuser de leur énergie caractéristique afin d'obtenir par la violence ce qu'ils devraient attendre d'un libre assentiment. Malgré les difficultés d'une telle mission, les femmes y trouveront moins d'obstacles qu'à rectifier chez les philosophes l'abus du raisonnement. Il y a peu d'exemples jusqu'ici de philosophes ainsi détournés d'argumenter quand il faut sentir. Au contraire, quoique l'action féminine ne soit aujourd'hui nullement systématisée, elle redresse fréquemment, dans le peuple, l'abus de l'énergie. Cette différence tient, sans doute, à l'absence actuelle de vrais philosophes, puisqu'on ne peut qualifier ainsi de vains sophistes et rhéteurs, psychologues ou idéologues, incapables d'aucune méditation réelle. Ûais, en outre, il faut
surtout l'attribuer au caractère dominant de chaque classe. L'orgueil doctoral sera toujours moins disposé que la violence populaire à l'efficacité du correctif féminin ; car le prolétaire est mieux animé que le philosphe par le principe affectif, dont l'invocation directe constitue la seule arme des femmes. Un sophisme leur offre beaucoup plus d'obstacles qu'une passion. L'influence féminine, dignement subie par l'instinct prolétaire, constitue réellement notre principale garantie contre les immenses perturbations sociales que semble devoir susciter l'anarchie actuelle des intelligences. Quoique l'esprit ne puisse rectifier des sophismes subversifs, le cœur sait nous préserver des désordres qu'ils provoquent. L'admirable inconséquence dont j'ai félicité nos communistes en offre une preuve décisive; Au milieu d'aberrations théoriques qui tendent involontairement à dissoudre ou à paralyser la société, de nombreux prolétaires nous offrent ainsi le spectacle journalier d'une tendre vénération pour les femmes, qui n'a d'équivalent chez aucune autre classe actuelle. 11 importe d'insister sur ces heureux exemples, non-seulement pour rendre justice à une secte mal appréciée, mais surtout afin de sentir les grandes ressources morales que nous promet l'avenir normal, d'après ces manifestations spontanées d'un état anarchique. Les prédications doctorales n'ont eu, certes, aucune part à ce précieuxrésultat, qu'elles tendent plutôt à empocher, en fortifiant, par d'absurdes réfutations, les aberrations même qu'elles attaquent. Nous en sommes entièrement redevables au sentiment populaire, dignement excité sous l'impulsion spontanée des femmes. Les populations protestantes, où leur influence est moindre, sont aujourd'hui plus exposées aux ravages pratiques du communisme métaphysique. Aux femmes surtout nous devons aussi le peu d'atteintes réelles qu'éprouve la constitution de la famille humaine, malgré un républicanisme profondément ré-
trograde, quji rêve, comme type de la j sociabilité moderne, l'absorption exceptionnelle de la famille par la patrie chez quelques antiques peuplades.
Cette heureuse tendance à la rectification pratique de toutes Jes aberrations morales est tellement propre aux femmes qu'elle s'étend même à des séductions systématiques que la grossièreté masculine juge irrésistibles. Les funestes effets du divorce sont atténués, depuis trois siècles, dans l'Allemagne protestante, par les répugnances spontanées de l'instinct féminin. C'est ainsi que se trouvent contenues aujourd'hui les atteintes encore plus profondes dont l'institution fondamentale du mariage est menacée, d'après les facilités que notre anarchie offre à l'esprit métaphysique pour rajeunir ses antiques divagations. Aucun de ces rêves n'a pu sérieusement réussir parmi les femmes, quoique tous semblassent très-propres à les séduire. Dans leur impuissance à réfuter de tels sophismes, que la vrais science sociale peut seule résoudre, nos docteurs anarchiques se persuadent aisément que la raison féminine y devra succomber. Mais heureusement les femmes, comme les prolétaires, ne jugent alors que par le sentiment, qui les guide bien mieux qu'une intelligence dépourvue maintenant de tout principe propre à prévenir ou à corriger ses imminentes aberrations.
Il serait ici superflu d'insister davantage sur de telles indications pour caractériser l'aptitude naturelle des femmes à rectifier partout les désordres moraux propres à chaque élément social. Si cette précieuse influence est déjà très-efficace sous la seule impulsion spontanée du cœur, elle doit acquérir beaucoup plus de consistance, et même d'extension, avec l'assistance systématique d'une philosophie réelle, qui écartera tous les sophismes, et dissipera toutes les incohérences, dont le pur instinct ne peut nous préserver assez.
Ainsi, Tinfluence des femmes sur la vie publique ne doit pas être uniquement passive, pour accorder leur indispensable consécration à la véritable opinion commune, formulée par les philosophes, et proclamée par les prolétaires. Outre cette par* ticipation continue, individuelle ou collective, elles doivent donc exercer une active intervention morale, afin de rappeler partout le principe fondamental dont elles seront toujours les meilleurs organes spontanés après en avoir fourni la source initiale. Mais, pour achever de caractériser ce double office public, il importe de remarquer sa conciliation naturelle avec la condition nécessaire qui leur prescrit toujours une existence essentiellement domestique.
La civilisation occidentale a trouvé, depuis longtemps, une issue spontanée à cette apparente contradiction, que les anciens devaient juger insoluble, et qui, en effet, subsiste encore partout ailleurs. Quand les mœurs du moyen âge eurent assuré aux femmes une juste liberté intérieure, l'Occident vit bientôt surgir d'heureuses réunions volontaires, où la vie publique se mêla intimement à la vie privée, sous la présidence féminine. Développés, surtout en France, pendant la longue transition moderne, ces laboratoires périodiques de l'opinion spontanée semblent aujourd'hui fermés ou dénaturés, par suite de notre anarchie mentale et morale, qui ne permet aucun libre échange habituel des sentiments et des pensées. Mais un usage aussi social, qui naguère seconda beaucoup le mouvement philosophique d'où résulta la grande crise, ne saurait ainsi disparaître dans un milieu où la vraie sociabilité tend, au contraire, à mieux prévaloir. Il reprendra une extension plus vaste et plus décisive, à mesure que la nouvelle philosophie ralliera les esprits et les cœurs.
Tel est le mode naturel qui convient seul à l'exercice public de l'influence féminine, là dignement prépondérante, avec le
plein assentiment de toutes les autres. Quand les salons seront ainsi réorganisés, ils perdront leur ancien caractère aristocratique, désormais devenu profondément rétrograde. Le salon positiviste, toujours présidé par la femme, complétera le système de réunions habituelles propre aux trois éléments généraux du pouvoir modérateur]. Ils seront d'abord assemblés solennellement dans les temples de l'Humanité, où président nécessairement les philosophes, tandis que la participation des femmes, comme celle des prolétaires, y doit surtout rester passive. Aux clubs, où l'élément populaire domine naturellement, les deux autres viendront encore se joindre à lui, par une assis* tance sympathique mais silencieuse. Enfin, les salons féminins développeront une intimité plus active et plus familière entre les trois puissances modératrices, qui d'ailleurs y accueilleront cordialement les influences directrices dignes d'un tel ensemble. C'est là surtout que les femmes feront librement prévaloir leur douce discipline morale, pour réprimer, à l'état naissant, toutes les impulsions vicieuses ou abusives. Un avis indirect, mais opportun et affectueux, y détournera souvent le philosophe d'une ambition fourvoyée ou d'une orgueilleuse divagation. Les cœurs prolétaires s'y purifieront habituellement des germes renaissants de violence ou d'envie, sous une irrésistible sollicitude, dont ils apprécieront la sainteté. D'après une délicate répartition de l'éloge et du blâme les mieux appréciés, les grands et les riches viendront y sentir sincèrement que toutes les supériorités quelconques sont moralement destinées au service continu des infériorités.
Quelle que soit l'importance réelle de l'office public ainsi réservé aux femmes dans le régime final de l'humanité, leur noble destination sociale est surtout caractérisée par leur auguste vocation domestique, source naturelle de toute leur influence comme premier élément nécessaire du pouvoir mode-
rateur. Aucune philosophie actuelle né peut dignement consacrer cette base spontanée de notre vraie sociabilité. La métaphysique a étendu jusque-là son analyse corrosive, sans que ses ftophismes soient aujourd'hui rationnellement réfutables. Mais les dogmes domestiques ne souffrent pas moins de l'empirisme théologique, s'obstinant à les retenir sous la désastreuse protection de croyances déchues qui, depuis longtemps, compro-, mettent tout ce qu'elles garantissaient jadis. Les chants licencieux des troubadours nous attestent que, dès la un du moyen âge, les vaines protestations du sacerdoce étaient impuissantes contre les graves atteintes qu'une critique superficielle apportait déjà à la sainteté du lien conjugal. Ces réclamations purent encore moins empêcher ensuite le scandaleux accueil qu'obtinrent partout ces frivoles maximes de l'immoralité privée, publiquement applaudies, même devant les rois. Rien n'est donc plus choquant que l'aveugle prétention de la théologie à conserver la tutelle des dogmes domestiques, qu'elle n'a pu préserver d'une discussion anarchique, et qui ne sont vraiment soutenus, chez les modernes, que par un heureux instinct public, surtout féminin. Sans aucune autre sanction systématique qu'une ridicule fiction sur l'origine physique de la femme, comment auraient-ils résisté à de spécieux sophismes, quand l'autorité qui les consacrait fut elle-même discréditée ? Désormais la philosophie positive peut seule les garantir à la fois contre la dissolution métaphysique et contre l'impuissance théologique, par leur liaison inaltérable à l'ensemble des lois réelles de notre nature, personnelle et sociale. Cette relation sera dogmatiquement établie dans le second volume du nouveau traité dont ce discours est seulement le prélude systématique. Forcé ici de me borner à une sommaire indication sur ce sujet fondamental, j'espère du moins qu'elle caractérisera l'aptitude décisive du positivisme à réorganiser enfin la vraie moralité.
Une grossière appréciation, brutalement formulée par le héros rétrograde, semble aujourd'hui ne reconnaître à la femme d*autre vocation nécessaire que sa seule destination animale, d'où beaucoup d'utopistes détacheraient même l'éducation des petits, alors abandonnés à l'abstraite sollicitude de la patrie. La théorie positive du mariage et de la famille consiste surtout à rendre le principal office féminin pleinement indépendant de toute fonction propagatrice, pour le fonder directement sur les plus éminents attributs de notre nature.
Malgré l'importance morale de la maternité, une équivoque décisive témoigne que l'instinct public regarde la femme comme essentiellement caractérisée par sa vocation d'épouse. Outre que le mariage humain est souvent stérile, une indigne épouse ne peut être presque jamais une bonne mère. C'est donc, à tous égards, comme simple compagne de l'homme, que le positivisme doit surtout apprécier la femme, en écartant d'abord toute fonction maternelle.
Ainsi conçu, le mariage constitue le degré le plus élémentaire et le plus parfait de la vraie sociabilité, qui ne peut parvenir en aucun autre cas à une pleine identification. Dans cette union, dont toutes les langues civilisées témoignent l'excellence, le plus noble but de la vie humaine se trouve atteint autant qu'il puisse l'être. Le positivisme représente notre existence comme vouée au perfectionnement universel, et il élève au premier rang le perfectionnement moral, caractérisé surtout par la subordination de la personnalité à la sociabilité. Or, ce principe incontestable, spécialement indiqué dans la seconde partie de ce discours, conduit aussitôt à la vraie théorie du mariage, de manière à interdire toute aberration et toute incertitude.
En effet, les différences naturelles des deux sexes, heureu-
sèment complétées par leurs diversités sociales, rendent chacun d'eux indispensable au perfectionnement moral de l'autre. Chez l'homme, dominent évidemment les qualités propres à la vie active, avec l'aptitude spéculative qui en est inséparable. Au contraire, la femme est surtout vouée à la vie affective. L'une est supérieure en tendresse, comme l'autre pour tous les genres de forces. Nulle intimité ne peut se comparer à celle de deux êtres aussi disposés à se servir et à s'améliorer mutuellement, à l'abri de toute rivalité habituelle. La source pleinement volontaire de leur union la fortifie par un nouvel attrait, quand les choix sont heureusement faits et dignement acceptés. Telle est donc, dans la théorie positive, la principale destination du mariage : compléter et consolider l'éducation du cœur, en développant les plus pures et les plus vives de 4 toutes les sympathies humaines.
Sans doute, le sentiment conjugal émane d'abord, surtout chez l'homme, d'un instinct sexuel qui est purement égoïste, et sans lequel, pourtant, l'affection mutuelle aurait, d'ordinaire, trop peu d'énergie. Mais le cœur plus aimant de la femme a beaucoup moins besoin, en général, de cette grossière excitation. Dès lors, sa pureté supérieure réagit heureusement pour ennoblir l'attachement masculin. La tendresse est, en elle-même, si douce à éprouver, que, quand elle a commencé sous une impulsion quelconque, elle tend à persister par son propre charme, après la cessation de la stimulation initiale. Alors l'union conjugale devient le meilleur type de la véritable amitié, qu'embellit une incomparable possession mutuelle. Car l'amitié ne peut être complète que d'un sexe à l'autre, parce que là seulement elle se trouve exempte de toute concurrence actuelle ou possible. Aucune autre liaison volontaire ne comporte une pareille plénitude de confiance et d'abandon. Telle est donc la seule source où nous puissions goûter
entièrement le vrai bonheur humain, consistant surtout à vivre pour autrui.
Mais, outre sa propre valeur, cette sainte union prend une nouvelle importance sociale, comme première base indispensable de l'amour universel, but définitif de notre éducation morale. J'ai indiqué, dans la seconde partie, combien est fausse et dangereuse l'opposition que tant de prétendus socialistes voient aujourd'hui entre ces deux termes extrêmes de révolution du cœur humain. Celui qui ne put s'attacher profondé* ment à l'être qu'il avait choisi pour la plus intime association paraîtra toujours fort suspect dans le dévouement qu'il étale envers une foule inconnue. Notre cœur ne peut s'affranchir dignement de sa personnalité primitive, que par la seule intimité qui soit complète et durable, à raison même de sa destination exclusive. Quand il a fait ce pas décisif, il s'élève graduellement à une sincère universalité d'affection habituelle, propre à modifier activement la conduite, quoique avec une énergie décroissante à mesure que le lien s'étend. L'instinct public sent déjà cette solidarité nécessaire, clairement indiquée par la vraie théorie de la nature humaine, qui la mettra définitivement à l'abri de toute atteinte métaphysique. Plus l'empire moral de la femme deviendra systématique, d'après l'impulsion positiviste, mieux on appréciera la profonde sagesse de l'usage vulgaire qui chercha toujours dans la vie privée les meilleures garanties de la vie publique. L'un des signes les moins équivoques de l'universelle décomposition morale inhérente à notre anarchie mentale ressort de la honteuse législation, non abrogée encore, suivant laquelle, il y a trente ans, toute vie privée fut murée en France, par des psychologues qui, sans doute, avaient besoin d'un tel mur.
Il suffit d'avoir satsi la principale destination du lien conjugal pour comprendre aussitôt ses conditions nécessaires, où Tin-
tervention sociale ne tend, en général, qu'à consolider et à perfectionner Tordre naturel.
D'abord, cette union fondamentale ne peut atteindre son but essentiel qu'en étant à la fois exclusive et indissoluble. Ces deux caractères lui sont tellement propres que les liaisons illégales tendent elles-mêmes à les manifester. L'absence actuelle de tous principes moraux et sociaux permet seule de comprendre qu'on ait osé ériger doctoralement l'inconstance et la frivolité des affections en garanties essentielles du bonheur humain. Aucune intimité ne peut être profonde sans concentration et sans perpétuité ; car la seule idée du changement y provoque. Entre deux êtres aussi divers que l'homme et la femme, est-ce trop de notre courte vie pour se bien connaître et s'aimer dignement? Pourtant , les cœurs sont , d'ordinaire , si versatiles que la société doit intervenir afin d'éviter des irrésolutions ou des variations dont le libre cours tendrait à faire dégénérer l'existence humaine en une déplorable suite d'essais , sans issue comme sans dignité. L'instinct sexuel ne peut devenir un puissant moyen de perfectionnement que sous une constante et sévère discipline, dont la nécessité serait assez confirmée en contemplant, hors de la grande république occidentale, les nombreuses populations qui n'ont pu encore l'instituer suffisamment. Vainement a-t-on prétendu réduire à une simple condition de climat le choix entre la polygamie et la monogamie. Cette frivole hypothèse est aussi contraire à l'observation universelle qu'à la saine théorie de l'humanité. Perfectionnant toujours l'institution du mariage, ainsi que toute autre, partout notre espèce part de la plus complète polygamie et tend à la plus parfaite monogamie. Au nord , comme au sud , on retrouve l'état polygame, en remontant assez le cours des âges sociaux : au midi , comme au nord , l'état monogame prévaut à mesure
que la sociabilité se développe; l'Orient lui-même y touche
aujourd'hui, chez ses populations les plus occidentalisées.
La monogamie occidentale constitue donc une des plus précieuses institutions que nous devions au moyen âge. Elle a peutêtre plus contribué qu'aucune autre à l'éclatante supériorité sociale de la grande famille moderne. Quoique le divorce Tait gravement altérée chez les populations protestantes, cette aberration temporaire y est beaucoup contenue par les saintes répugnances du sentiment féminin et de l'instinct prolétaire, qui bornent ses ravages aux classes privilégiées. La recrudescence empirique de la métaphysique officielle peut aujourd'hui susciter quelques craintes sérieuses sur l'extension française d'un tel fléau. Mais la saine philosophie arrive à temps pour contenir essentiellement ces tendances éphémères et factices , radicalement contraires à l'ensemble des mœurs modernes. Cette lutte peut être dirigée de manière à hâter l'avènement de la saine théorie conjugale. Le positivisme a d'autant plus lieu d'y compter que son esprit, toujours sagement relatif, lui permet d'accorder, sans aucune inconséquence énervante, des concessions exceptionnelles, qu'interdisait le caractère nécessairement absolu de toute doctrine théologique. Un telle philosophie peut seule concilier l'indispensable généralité des diverses règles morales avec les exceptions motivées qu'exigent toutes les prescriptions pratiques.
Mais, loin de rien céder ainsi aux tendances anarchiques, elle perfectionnera l'unité fondamentale du mariage humain, en faisant consacrer par nos mœurs, quoique sans aucune vaine injonction légale, le devoir du veuvage éternel, complément final de la vraie monogamie. L'instinct vulgaire a toujours honoré, même chez l'homme, cette scrupuleuse concentration du cœur. Nulle doctrine n'a pourtant été assez pure jusqu'ici, ou assez énergique, pour l'imposer. D'après l'ascendant supérieur que procure une pleine systématisation, toujours disposée
à motiver ses décisions sur l'ensemble des lois réelles, le positivisme prescrira aisément à toutes les âmes délicates une obligation complémentaire qui découle du même principe que la règle fondamentale. Car, si le mariage positiviste est surtout destiné à perfectionner le cœur humain, le veuvage devient une suite naturelle de l'unité du lien. L'oubli de toute moralité systématique empêche aujourdhui de sentir la grandeur morale inhérente à cette constance posthume, que tant de femmes ont jadis pratiquée dignement. Mais une profonde connaissance de notre vraie nature représente une telle considération comme une précieuse source de perfectionnement, aisément réalisable, même dans la jeunesse , chez tous les hommes noblement organisés. En effet, le veuvage volontaire offre, à l'esprit et au corps autant qu'au cœur, tous les avantages essentiels de la chasteté, sans exposer aux graves dangers moraux du célibat. Cette éternelle adoration d'une mémoire que la mort rend plus touchante et plus fixe permet à toute grande âme, surtout philosophique, de se mieux vouer au service actif de l'Humanité, en y utilisant la précieuse réaction publique d'une digne affection privée. Ainsi, le vrai bonheur individuel concourt avec le bien commun pour prescrire un tel devoir à tous ceux qui apprécient sainement l'un et l'autre.
Cette sainte prolongation du plus parfait des liens, outre l'intime satisfaction qu'elle procure toujours, trouvera d'ailleurs une récompense naturelle dans une extension encore supérieure. Si la liaison survécut à l'un, pourquoi la gratitude publique ne la garantirait-elle pas aussi après l'autre, en enveloppant d'un même cercueil ces cœurs que la mort ne put disjoindre? Cette solennelle éternisation d'un digne mariage pourrait quelquefois être décernée d'avance, quand les vrais organes du sentiment public la jugeraient assez méritée. Elle exciterait alors à de nouveaux services celui qui y verrait le gage
assuré de la pleine identification finale des deux mémoires. Le passé nous offre déjà quelques exemples spontanés d'une telle solidarité, comme entre Dante et Béatrice, ou Laure et Pétrarque. Mais ces cas exceptionnels ne peuvent donner une juste idée de cette nouvelle institution , qui semblerait ainsi bornée à d'éminentes anomalies. En liant partout la vie privée à la vie publique, au delà de toute possibilité antérieure, la régénération finale permettra d'appliquer la même récompense à tous les cœurs qui l'auront méritée, entre les limites locales de leur propre appréciation.
Voilà comment la tendresse positiviste trouvera naturellement de précieuses consolations , sans regretter des chimères qui désormais dégradent autant le cœur que l'esprit. La supériorité morale du nouveau régime se manifeste, même à cet égard, en ce qu'il ne console qu'en fortifiant le lien. Car, les consolations chrétiennes si vantées disposent à d'autres unions, qui altèrent la principale efficacité du mariage , et qui même suscitent une ambiguïté d'affection peu compatible avec la vague utopie théologique. Jusqu'au positivisme, aucune doctrine n'avait dogmatiquement prescrit le veuvage, ni institué la communauté de cercueil, comme double complément extrême de la monogamie humaine. C'est en perfectionnant ainsi notre grandeur morale que la nouvelle philosophie doit toujours répondre à des préventions stupides ou à d'infâmes calomnies.
Le positivisme rend donc la théorie du mariage indépendante de toute destination physique, en représentant ce lien fondamental comme la principale source du perfectionnement moral, et, par suite, comme la base essentielle du vrai bonheur humain, tant public que privé. Cette épuration systématique a d'autant plus de prix, que, sans supposer aucune exaltation exceptionnelle, elle résulte seulement d'une étude approfondie de l'humanité. Toute l'efficacité personnelle et sociale du mariage
serait ainsi réalisable dans une union qui, quoique plus tendre, resterait toujours aussi chaste que le lien fraternel. Malgré que l'instinct sexuel soit ordinairement indispensable, surtout chef l'homme, à la tendresse initiale, l'affection peut se développer sans qu'il se satisfasse. Pourvu que la renonciation se trouve, des deux parts, assez motivée, elle stimule davantage rattachement mutuel.
Après avoir ainsi apprécié la destination propre du mariage, indépendamment de toute maternité, la théorie sociologique de la femme doit se compléter en concevant l'office maternel comme une extension nécessaire de la mission morale qui caractérise l'épouse.
Sous ce nouvel aspect, le positivisme relève encore la dignité féminine, en attribuant à la mère la principale direction de l'ensemble de l'éducation domestique, dont l'éducation publique ne constitue ensuite que le complément systématique, suivant les indications de la troisième partie.
Cette décision philosophique résulte du principe fondamental qui, dans l'état normal de la société générale, confie nécessairement l'éducation au pouvoir spirituel, que la femme représente naturellement au sein de chaque famille. Une telle règle ne choque les préjugés actuels que d'après la tendance révolutionnaire de l'esprit à prévaloir sur le cœur, depuis la fin du moyen âge. Les modernes ont été ainsi conduits à négliger de plus en plus la partie morale de l'éducation, pour se préoccuper outre mesure de sa partie intellectuelle, liais, en terminant l'état révolutionnaire par la prépondérance systématique du cœur sur l'esprit, le positivisme rend à l'éducation morale sa prééminence naturelle, comme je l'ai ci-dessus indiqué. Dès lors, les femmes, qui seraient, en effet, peu propres à diriger l'instruction actuelle, reprendront, mieux qu'au moyen âge, la présidence générale d'une
va
éducation oà la morale dominera toujours, et où, jusqu'à la poberté, les seules étndes suivies se réduiront à des exercices esthétiques* Hos chevaleresques ancêtres étaient, d'ordinaire, élevés ainsi soos l'ascendant féminin, et certes sans en être amollis. Si donc une telle préparation convint à des guerriers, comment pourraitron la craindre envers une société pacifique? Les hommes ne sont indispensables que pour l'instruction, tant théorique que pratique. Quant à l'éducation morale, les philosophes ne devront s'en emparer, comme je l'ai indiqué, qu'à l'âge ou elle devient systématique, c'est-à-dire pendant les dernières années qui précèdent la majorité. Même leur principale influence morale s'exercera sur les hommes faits pour les amener dans l'existence réelle, soit privée, soit publique, à une juste application spéciale des principes inculqués à la jeunesse. Toute la morale spontanée, c'est-à-dire l'éducation des sentiments, celle qui, au fond, affecte le plus l'ensemble dé la vie, doit dépendre essentiellement des mères. C'est surtout à ce titre qu'il importe de laisser toujours l'élève au sein de sa famille, en supprimant les cloîtres scolastiques, comme je l'ai proposé.
La prééminence naturelle des femmes pour cet office fondamental sera toujours respectée profondément par les vrais philosophes. Ils n'oublieront jamais que les êtres les plus sympathiques sont nécessairement les plus propres à développer en autrui les affections qui doivent prévaloir. Consacrant la sagesse vulgaire, la philosophie positive représentera toujours la culture du cœur comme plus importante que celle de l'esprit. Sa réalité caractéristique l'empêche de s'exagérer jamais l'efficacité de la systématisation, et d'eu méconnaître les conditions essentielles. On ne peut vraiment systématiser, surtout en morale, que ce qui préexiste spontanément. Ainsi, rien ne dispense d'un essor propre et direct des divers sentiments humains, an-
teneur à toute discipline philosophique. Cet office fondamental, qui commence avec la vie, et qui dure pendant tout le cours du développement physique , appartient nécessairement aux femmes. Leur aptitude est telle, à cet égard, que, à défaut de la mère, une étrangère bien choisie y conviendrait mieux, d'ordinaire, que le père lui-même, si elle pouvait assez s'incorporer à la famille. Des âmes où le sentiment domine peuvent seules en comprendre dignement l'importance. Elles seules savent réellement que la plupart des actes humains, surtout dans le jeune âge, doivent beaucoup moins être appréciés en eux-mêmes que par les tendances qu'ils manifestent et les habitudes qu'ils suscitent. Sous le rapport du sentiment, il n'y a pas d'actions indifférentes. Ainsi jugés, les moindres actes de l'enfant peuvent assister le double précepte fondamental de toute l'éducation positive, tant spontanée que systématique : développer la sociabilité, et amortir la personnalité. Les actions peu importantes sont même les plus propres à permettre d'abord la saine appréciation des sentiments correspondants, sur lesquels l'observation peut alors se mieux concentrer, sans être distraite par des circonstances spéciales. En outre, c'est seulement d'après ces petits efforts que l'enfant peut commencer le difficile apprentissage de la lutte intérieure qui dominera toute sa vie, pour subordonner graduellement les impulsions égoïstes aux instincts sympathiques. Sous ces divers aspects, le précepteur le plus éminent, même par le cœur, sera toujours au-dessous de toute digne mère. Quoique celle-ci fût souvent incapable de formuler ou de motiver ses décisions habituelles, l'efficacité finale fera ordinairement ressortir la supériorité réelle de sa discipline morale. Aucun autre régime ne pourrait autant saisir les occasions propres à caractériser, sans affectation, le charme naturel des bons sentiments et l'inquiétude attachée aux inspirations égoïstes.
Cette théorie sociologique de la mère vient naturellement se lier à celle de l'épouse, puisque la prépondérance maternelle, malgré son décaissement spontané, continue à diriger l'essor du cœur jusqu'à l'âge ordinaire du mariage. Alors l'homme, gouverné involontairement par la femme, contracte envers elle, pour tout le reste de sa carrière, une subordination volontaire, qui complète son éducation morale. Cet être destiné à l'action vient faire consister son principal bonheur à subir dignement le salutaire ascendant de l'être voué à l'affection.
L'office fondamental, à la fois privé et public, assigné à la femme dans le régime positif, ne constitue donc, à tous égards, qu'un vaste développement systématique de sa propre nature. Une vocation aussi homogène et aussi déterminée ne peut laisser aucune grave incertitude sur la position sociale correspondante. Nul autre cas essentiel ne saurait mieux confirmer ce principe universel de l'art humain : l'ordre artificiel consiste toujours à consolider et améliorer l'ordre naturel.
Tous les âges de transition ont suscité, comme le nôtre, des aberrations sophistiques sur la condition sociale des femmes. Mais la loi naturelle qui assigne au sexe affectif une existence essentiellement domestique n'a jamais été gravement altérée. Cette loi est tellement réelle, qu'elle a toujours prévalu spontanément, quoique les sophismes contraires restassent sans réfutation suffisante. L'ordre domestique a résisté aux subtiles attaques de la métaphysique grecque, alors animée d'une verve juvénile, et agissant sur des esprits incapables d'aucune défense systématique. On ne peut donc concevoir aujourd'hui des craintes sérieuses, en voyant surgir, de notre profonde anarchie mentale, quelques vaines reproductions des utopies subversives contre lesquelles l'énergique satire d'Aristophane soulevait assez l'instinct public. Quoique l'absence de tous véritables principes sociaux soit maintenant plus complète que pendant la transition
du polythéisme au monothéisme, la raison humaine est aussi beaucoup mieux développée, et surtout le sentiment Test bien davantage. Les femmes étaient alors trop abaissées pour repousser dignement, même par leur silence, les doctorales aberrations de leurs prétendus défenseurs, qui n'avaient donc à lutter que contre la raison. Mais, chez les modernes, l'heureuse liberté des femmes occidentales leur permet de manifester des répugnances décisives, qui suffisent, à défaut de rectification rationnelle, pour neutraliser ces divagations de l'esprit inspirées parle dérèglement du cœur. C'est le sentiment féminin qui seul contient aujourd'hui les ravages pratiques que sembleraient devoir produire ces tendances anarchiques. L'oisiveté aggrave ce danger chez nos classes privilégiées, où la richesse exerce d'ailleurs une funeste influence sur la constitution morale des femmes. Néanmoins, même là, le mal est réellement peu profondoutrës-restreint. On n'a jamais séduit beaucoup les hommes, et encore moins les femmes, en caressant leurs mauvaises inclinations. Il n'y a de vraiment redoutables que les séductions qui s'adressent à nos bons penchants, pour en dénaturer la direction. Des rêveries qui choquent directement toutes les délicatesses féminines ne pouvaient donc obtenir aucun ascendant réel, même dans les rangs les mieux disposés à les accueillir. Mais, chez le peuple, où leurs ravages seraient si désastreux, la répulsion est beaucoup plus décisive, parce que l'existence prolétaire indique davantage aux deux sexes leur vraie situation respective. Ainsi, là surtout où il importe le plus de consolider te dogmes domestiques, le positivisme trouvera peu d'obstacles à l'admission complète de sa théorie naturelle sur la condition sociale des femmes d'après la double destination fondamentale que je viens de leur assigner.
Bans sa plus systématique appréciation, cette théorie découle to grand principe relatif à la séparation normale des deux
puissances élémentaires, qui domine toutes les autres questions sociales. Car les motifs qui concentrent l'existence féminine au sein de la famille, sans aucune participation au commandement, même domestique, ne sont, au fond, qu'une plus complète application de ceux qui interdisent, en général, au pouvoir modérateur tout exercice du pouvoir directeur. Puisque les femmes
constituent l'élément le plus pur et le plus spontané de la force morale, elles doivent mieux remplir les conditions qui lui sont propres. L'influence affective qui les caractérise exige, encore plus que l'aptitude spéculative, une stricte renonciation à l'activité habituelle du sexe dirigeant. Si donc les philosophes doivent s'abstenir des affaires pratiques, les femmes y devraient, à plus forte raison, renoncer, quand même l'ordre naturel de la société leur laisserait le choix. Car la délicatesse du sentiment, qui constitue leur mérite essentiel et la source de leur véritable ascendant, est encore plus altérable par la vie active que la netteté et la généralité des principes théoriques. L'exercice de l'autorité pratique ne peut se concilier avec l'essor habituel de l'esprit d'ensemble, parce qu'il préoccupe l'intelligence de questions spéciales. Mais il nuit beaucoup plus à la pureté des affections, en développant les impulsions égoïstes. Ce danger serait d'autant moins évitable pour les femmes, que leur âme éminemment tendre manque ordinairement d'énergie, de manière à ne pouvoir lutter assez contre les inûuences corruptrices. Mieux on approfondira ce sujet fondamental, plus on sentira que, loin de nuire à leur vraie vocation, leur situation sociale est très-propre à développer, et même à perfectionner, leurs qualités principales. L'ordre naturel des sociétés humaines est, à tous égards, beaucoup moins vicieux que ne l'indiquent aujourd'hui d'aveugles déclamations. Sans le règne spontané de la prépondérance matérielle, la force morale serait dénaturée, comme perdant sa destination caractéristique. Les philosophes et les prolétaires altéreraient
bientôt leurs hautes qualités d'esprit et de cœur s'ils obtenaient l'ascendant temporel. Mais l'exercice du commandement corromprait encore davantage la nature féminine. Cette tendance n'est que trop appréciable chez les classes supérieures, où la richesse procure souvent aux femmes une funeste indépendance, et même un pouvoir abusif. Voilà surtout ce qui oblige à chercher, parmi les prolétaires, le meilleur type féminin, parce que la tendresse s'y développe mieux et y obtient davantage son juste ascendant. La richesse contribue encore plus que l'oisiveté et la dissipation à la dégradation morale des femmes privilégiées.
A cet égard, comme à tout autre, le progrès continu de l'humanité ne fait que mieux développer l'ordre fondamental. Loin que la situation respective des deux sexes tende aucunement vers l'égalité qu'interdit leur nature, l'ensemble du passé confirme nettement la tendance constante de l'évolution humaine à caractériser davantage leurs différences essentielles. Malgré l'amélioration capitale que le moyen âge apporta dans la condition sociale des femmes occidentales, il leur ôta les fonctions sacerdotales qu'elles partageaient avec les hommes sous le régime polythéique, où le sacerdoce était plutôt esthétique que scientifique. À mesure que le principe des castes a perdu, chez les modernes, son antique ascendant, les femmes ont été exclues de la royauté et de toute autre autorité politique. Les moindres fonctions pratiques manifestent une tendance équivalente à écarter de plus en plus les femmes des diverses professions industrielles, même de celles qui semblent devoir le mieux leur convenir. Ainsi, l'existence féminine se concentre davantage dans la famille, au lieu de s'en dégager, en même temps qu'elle développe mieux un légitime ascendant moral. Loin de se contrarier, ces deux tendances sont, au contraire, nécessairement solidaires.
Sans discuter de vaines utopies rétrogrades, il importe de sentir, pour mieux apprécier Tordre réel, que, si les femmes obtenaient jamais cette égalité temporelle que demandent, sans leur aveu, leurs prétendus défenseurs, leurs garanties sociales en souffriraient autant que leur caractère moral. Car elles se trouveraient ainsi assujetties, dans la plupart des carrières, à une active concurrence journalière, qu'elles ne pourraient soutenir, en même temps que la rivalité pratique corromprait les principales sources de l'affection mutuelle.
Au lieu de ces rêves subversifs, un principe naturel garantit pleinement l'existence féminine, en fixant les devoirs temporels du sexe actif envers le sexe affectif. Le positivisme peut seul, en vertu de sa réalité caractéristique, systématiser ce principe, de manière à le faire dignement prévaloir. Mais la nouvelle philosophie n'a point créé la tendance universelle qu'elle proclame ainsi, d'après une juste appréciation de l'ensemble du mouvement humain. L'homme doit nourrir la femme : telle est la loi naturelle de notre espèce, en harmonie avec l'existence essentiellement domestique du sexe affectif. Cette règle, que manifeste même la plus grossière sociabilité, se développe et se perfectionne à mesure que l'évolution humaine s'accomplit. Tous les progrès matériels que réclame la situation actuelle des femmes se réduisent à mieux appliquer ce principe fondamental, dont les conséquences doivent, réagir sur toutes les relations sociales, surtout quant aux salaires industriels. Conforme à une tendance spontanée, cette règle se lie à la noble destination des femmes comme élément affectif du pouvoir modérateur. L'obligation est alors analogue à celle qui prescrit à la classe active de nourrir la classe spéculative, afin que celle-ci. puisse vaquer dignement à son office fondamental. Seulement les Revoirs matériels du sexe actif envers le sexe affectif sont encore plus sacrés, par suite même de la concentration domestique
qu'exige l'office féminin. À l'égard des penseurs, l'obligation des praticiens n'est guère que collective; mais, envers les femmes, elle est surtout individuelle. Toutefois, cette responsabilité directe, qui pèse spécialement sur chaque homme pour la compagne qu'il a choisie, ne dispense point l'ensemble du sexe actif d'une pareille obligation indirecte à l'égard de tout le sexe affectif. A défaut de l'époux, et des parents, la société doit garantir l'existence matérielle de chaque femme, soit en compensation d'une inévitable dépendance temporelle, soit surtout en vue d'un indispensable office moral.
Tel est donc, à ce sujet, le vrai sens général de la progression humaine : rendre la vie féminine de plus en plus domestique, et la dégager davantage de tout travail extérieur, afin de mieux assurer sa destination affective. Les privilégiés ont déjà reconnu que tout effort pénible doit être épargné aux femmes. C'est presque le seul cas où nos prolétaires doivent imiter, fiant aux relations des deux sexes , les mœurs de leurs chefs temporels. À tout autre égard, le peuple occidental sent mieux qu'eux les devoirs pratiques des hommes envers les femmes. Il rougirait môme le plus souvent des barbares corvées imposées encore à tant de femmes, si notre régime industriel permettait déjà d'éviter une telle monstruosité. C'est surtout parmi nos pands et nos riches qu'on voit ces vils marchés, d'ailleurs si fréquemment frauduleux, où une immorale intervention détermine à la fois la dégradation d'un sexe et la corruption de l'antre. En faisant mieux ressortir la vraie vocation de la femme, et en élargissant davantage le choix conjugal, les mœurs modernes éteignent rapidement la honteuse vénalité résultée ainsi de l'usage des dots, déjà presque nul chez nos prolétaires. Le principe positiviste sur les obligations matérielles de l'homme envers la femme écartera systématiquement ce reste de barbarie, même parmi nos privilégiés. Pour y mieux parvenir, il
suffira de réaliser une dernière conséquence de la théorie sociologique du sexe affectif, en interdisant aux femmes tout héritage. Sans cette suppression , celle des dots serait éludée par un escompte spontané. Dès que la femme est dispensée de toute production matérielle, c'est à l'homme seul que doivent revenir les instruments de travail que chaque génération prépare pour la suivante. Loin de constituer aucun vicieux privilège, un tel mode de transmission se lie naturellement à une grave responsabilité. Ce n'est point parmi les femmes que cette mesure complémentaire suscitera une sérieuse opposition. Une saine éducation leur en fera d'ailleurs comprendre l'utilité personnelle, pour les préserver d'indignes poursuivants. Cette importante prescription ne doit même devenir légale qu'après avoir librement prévalu dans les mœurs, par l'universelle conviction de son aptitude à consolider la nouvelle constitution domestique.
Pour achever de caractériser la condition sociale des femmes sous le régime positif, il suffit d'indiquer, d'après la même théorie, la nature de leur éducation.
Leur office fondamental dissipe , à cet égard , toute incertitude, en manifestant l'obligation d'étendre aux deux sexes, d'une manière presque uniforme, le système d'éducation générale ci-dessus destiné aux prolétaires. Ce système étant dégagé de toute spécialité, convient autant à l'élément sympathique du pouvoir modérateur qu'à l'élément synergique, même quant aux études scientifiques. Si, envers les prolétaires, nous avons reconnu combien est indispensable la saine théorie historique, une pareille nécessité s'étend aussi aux femmes, afin d'y développer dignement le sentiment social, toujours imparfait tant que la continuité n'y complète pas la solidarité. Or, en appliquant aux deux sexes le besoin d'une telle étude, et de la systématisation morale qui en résulte , on n'y peut
méconnaître une égale urgence de la préparation scientifique qu'elle suppose, et qui d'ailleurs offre directement à tous une importance équivalente. Enfin, puisque les femmes doivent présider à toute l'éducation spontanée, il faut qu'elles aient aussi participé à l'éducation systématique qui en constitue l'indispensable complément. Il n'y a de vraiment particulière aux hommes que ce qu'on nomme l'éducation professionnelle, que nous avons reconnue ne comporter finalement aucune organisation propre, en tant qu'elle doit surtout résulter d'un judicieux exercice, succédant à un sage essor théorique. Les femmes auront donc, comme les philosophes, la même éducation que les prolétaires.
Toutefois , en proclamant cette égale participation des deux sexes, je suis loin de penser, avec mon illustre précurseur Gondorcet, que leurs leçons publiques doivent être simultanées. L'appréciation morale, qui doit toujours prévaloir, interdit hautement un tel mélange, comme également funeste aux deux sexes. C'est au temple, au club, et au salon, qu'ils devront se joindre librement, pendant toute leur carrière. Mais, à l'école, ces contacts prématurés empêcheraient chacun d'eux de développer son propre caractère, outre l'évidente perturbation qu'en éprouveraient leurs études. Jusqu'à ce que , de part et d'autre, les sentiments soient assez formés, il importe beaucoup que leurs relations restent partielles et circonscrites , sous la constante surveillance des mères.
Néanmoins, cette obligation de séparer les leçons publiques des deux sexes, quoique les études y soient les mêmes, ne doit nullement conduire à instituer pour les femmes des professeurs spéciaux. Une telle institution, outre ses inconvénients financiers, tendrait surtout à dénaturer l'éducation féminine,en suscitant un préjugé inévitable sur l'infériorité de ses organes propres. Pour que l'instruction fondamentale soit vraiment la même chez les
deux sexes, il faut que les professeurs soient communs, malgré la séparation des leçons. Le plan indiqué dans la troisièmi partie de ce Discours concilie aisément ces deux conditions, ei n'astreignant chaque philosophe qu'à une seule séance hebdo madaire, ou quelquefois deux. Un tel service peut être facilement doublé, sans atteindre encore aux misérables corvées des maîtres actuels. Chaque philosophe y devant d'ailleurs parcouru successivement les sept degrés annuels de l'enseignement positif l'obligation d'enseigner séparément les deux sexes pourrait s'] régler de manière à dispenser le professeur de toute fastidieux répétition. Au reste, les hommes distingués qu'on chargerai toujours de ce double office seraient bientôt éclairés , par l'ex périence , sur la diversité didactique correspondante à la diffé rence naturelle des auditoires , sans cependant altérer jamai l'homogénéité nécessaire des méthodes et des doctrines.
En rehaussant, aux yeux de tous, la dignité des étude féminines, cette identité d'organes doit aussi exercer une heu reuse réaction sur le caractère intellectuel et moral des fonc tionnaires philosophiques. Ils seront ainsi mieux détournés de spécialités oiseuses , et spontanément ramenés aux vues d'en semble. La subordination fondamentale de l'esprit envers 1 cœur leur deviendra aussi plus familière, en fréquentant à 1. fois les natures les plus rationnelles et les plus sentimentales Cette égale destination aux deux sexes complétera l'universalit encyclopédique des nouveaux philosophes. Ainsi forcés de traite pareillement tous les divers ordres de conceptions réelles, e d'intéresser également deux auditoires aussi différents, il faudr; bien que leur mérite personnel soit au niveau de leur offio social. Mais, en môme temps, l'ensemble de ces condition tend tellement à diminuer leur nombre, qu'on pourra trouve assez d'hommes distingués pour réaliser un tel plan, quan< leur recrutement sera sagement institué et leur existence ma
térielle dignement garantie. N'oublions pas d'ailleurs que leur corporation doit être occidentale, et nullement nationale; en sorte que les fonctionnaires positivistes changeront encore plus souvent leurs résidences que ne le firent, au moyen âge, les dignitaires catholiques. En combinant toutes ces considérations , on reconnaîtra bientôt que l'éducation positive peut être largement organisée, chez les deux sexes, pour tous les habitants de l'Occident , sans exiger l'équivalent des dépenses inutiles, ou plutôt nuisibles, qu'en traîne aujourd'hui le seul clergé anglican. Chaque fonctionnaire philosophique trouverait pourtant une digne existence matérielle, quoique aucun ne fût jamais dégradé par la richesse. Un corps de vingt mille philosophes sufliraitaujourd'hui, et probablement toujours,à tous les besoins spirituels des cinq populations occidentales , puisqu'il permettrait d'instituer, sur deux mille points du territoire positiviste, le système complet de l'enseignement septennaire. L'influence des femmes et celle des prolétaires ne peuvent jamais devenir assez systématiques pour dispenser aucunement de l'intervention philosophique. Cependant leur incorporation croissante à l'ensemble du pouvoir modérateur diminuera l'extension ultérieure de la classe purement spéculative, que le régime théologique multiplia beaucoup trop. Le privilège de l'aisance sans production sera dès lors assez rare et assez mérité pour ne susciter aucune récrimination légitime. On sentira partout que les frais consacrés à l'existence philosophique, comme à l'existence féminine, loin d'être onéreux à la société active, constituent la plus précieuse source de son perfectionnement et de son vrai bonheur, en assurant le juste essor des fonctions spéculatives et affectives qui caractérisent l'humanité.
Toutes les questions relatives à la théorie sociologique de la femme se résolvent donc, sans incertitude, d'après le principe fondamental posé , au début de cette quatrième partie , sur la
destination sociale du sexe affectif, en vertu de sa constitution naturelle. Organes spontanés du sentiment qui seul préside à Funité humaine, les femmes constituent l'élément le plus direct et le plus pur du pouvoir modérateur, destiné à moraliser de plus en plus l'empire nécessaire de la force matérielle. A ce titre , elles sont chargées , d'abord comme mères, puis comme épouses, de l'éducation morale de l'Humanité. De là résulte leur existence de plus en plus domestique, et leur participation de plus en plus complète à l'instruction générale, afin que leur situation tende toujours à mieux développer leur vocation.
Il est maintenant facile de compléter cette appréciation sommaire en caractérisant aussi la récompense naturelle d'une telle destinée.
Aucune autre vocation ne fait autant sentir combien le bonheur de chaque être consiste surtout à développer son office spontané. Car les femmes n'ont toutes, au fond, qu'une même mission, celle d'aimer. Mais c'est la seule qui admette un nombre illimité d'organes, et qui, loin de redouter aucune concurrence, s'étende par le concours. Chargées d'entretenir la source affective de l'unité humaine, les femmes sont donc aussi heureuses qu'elles puissent l'être quand elles sentent digne* ment leur vraie vocation , et qu'elles peuvent la suivre librement. Leur office social a cela d'admirable qu'il les invite à développer leur instinct naturel , et leur prescrit les émotions que chacun préfère à toutes les autres. Ainsi, les femmes n'ont, en général, à demander à la régénération finale que de mieux adapter leur situation à leur destination, soit en les dispensant de toute activité extérieure, soit en assurant leur juste influence morale. Or, le régime positif satisfera directement ce double vœu, par l'ensemble des améliorations matérielles» mentales, et morales, qu'il réalisera dans l'existence féminine.
Mais, outre cette récompense naturelle d'un heureux office,
le positivisme doit accomplir, envers les femmes, ce que le moyen âge ne put qu'ébaucher, en systématisant la reconnaissance continue qu'inspirera de plus en plus leur salutaire ascendant moral. En un mot, la nouvelle doctrine universelle peut seule instituer dignement le culte, à la fois public et privé, de la Femme. Ce sera le premier degré permanent da culte fondamental de l'Humanité, où la conclusion de ce discours placera finalement le centre général du positivisme, tant philosophique que politique.
Nos chevaleresques ancêtres firent, à cet égard, d'admirables tentatives, qui ne sont plus appréciées que par les femmes. Mais leurs nobles efforts ne pouvaient suffire, soit à raison d'une sociabilité trop militaire, soit d'après l'insuffisance sociale de la doctrine dominante. Néanmoins, ils ont laissé des souvenirs impérissables, et même nous leur devons encore la meilleure partie de nos mœurs occidentales, quoique déjà trèsaltérées par notre anarchie.
La philosophie négative du siècle dernier a représenté la chevalerie comme ne pouvant jamais revivre , en tant que liée à des croyances désormais rétrogrades. Mais cette solidarité était plus apparente que réelle, et d'ailleurs purement temporaire. Elle a été vicieusement exagérée par les modernes défenseurs du catholicisme, qui ne pouvaient assez discerner la source affective de cette admirable institution sous sa consécration théologique. Le sentiment féodal constitua certainement l'origine directe et naturelle de la chevalerie, qui seulement demanda ensuite au catholicisme l'unique sanction systématique qu'elle pût alors trouver. Au fond , le principe théologique était peu conforme à l'impulsion chevaleresque; l'un concentrait la sollicitude humaine sur un avenir chimérique , tandis que l'autre dirigeait toute notre énergie vers l'existence réelle. Toujours placé entre son Dieu et sa dame, le chevalier du
moyen âge ne pouvait connaître cette pleine unité morale qui seule aurait entièrement développé sa noble mission volontaire.
En touchant au terme de la transition révolutionnaire, nous commençons à sentir que la chevalerie, loin de s'éteindre finalement, doit mieux prévaloir dans le véritable régime moderne, d'après une sociabilité plus pacifique et une doctrine plus humaine. Car cette grande institution correspondit à un besoin fondamental qui se développe davantage à mesure que Khumanité se civilise, le protectorat volontaire envers tous les fpiblés. Le passage de l'activité conquérante des anciens au régime défensif des guerriers féodaux dut en susciter la première manifestation générale, alors sanctionnée par les croyances dominantes. Mais l'irrévocable prépondérance de la vie pacifique doit lui procurer une meilleure extension, quand ce grand caractère temporel de l'ordre moderne aura été dignement systématisé et moralisé. Seulement, le sentiment chevaleresque transformera sa destination, d'après l'heureuse modification que notre civilisation apporte de plus en plus à l'oppression habituelle. La puissance matérielle ayant cessé d'être militaire pour devenir industrielle, la persécution ne s'adresse plus à la personne, mais surtout à la fortune. Cette transformation définitive offre beaucoup d'avantages, soit en diminuant la gravité des dangers, soit en rendant la protection plus facile et plus efficace; mais elle ne dispensera jamais du protectorat volontaire , même systématique. L'instinct destructeur se fera toujours sentir vivement chez tous ceux qui auront, sous un mode quelconque, la puissance de s'y livrer. Ainsi, le régime positif doit naturellement offrir, comme supplément général de la systématisation morale, l'essor régulier des mœurs chevaleresques parmi les chefs temporels. Ceux d'entre eux qui se sentiront animés d'une générosité équivalente à celle de leurs
héroïques prédécesseurs, consacreront, non leur épée, mais leur fortune, leur activité, et, au besoin, toute leur énergie* à la libre défense de tous les opprimés. De même qu'au moyen âge, cet office volontaire s'exercera surtout envers les classes spécialement exposées aux persécutions temporelles, c'est-àdire les femmes, les philosophes, et les prolétaires. On ne peut supposer que l'institution la mieux inspirée par le sentiment social doive rester étrangère au régime qui développera le plus la sociabilité.
Sous ce premier aspect, la reconstruction finale des mœurs chevaleresques n'offrira qu'une rénovation de la grande institution du moyen âge, suivant un mode adapté au nouvel état mental et social. Aujourd'hui, comme alors, le dévouement des forts aux faibles deviendra la suite naturelle de la subordination de la politique à la morale. C'est ainsi que le pouvoir modérateur trouve de généreux patrons au sein même du pouvoir directeur qu'il doit ramener dignement à de sévères devoirs sociaux. Mais, outre cet office général, la chevalerie féodale présentait, envers les femmes, une destination plus spéciale et plus intime, pour laquelle la supériorité du régime positif sera plus complète et plus évidente.
En ébauchant le culte de la femme, le sentiment féodal fut mal secondé, et môme, à beaucoup dégards, entravé, par le principe catholique. Directement contraires à la vraie tendresse mutuelle, les mœurs chrétiennes n'en ont assisté l'essor que par une influence indirecte, en prescrivant la pureté habituelle, indispensable au véritable amour. Sous tout autre aspect, les sympathies chevaleresques ne purent surgir qu'en luttant toujours contre l'égoïste austérité d'un régime qui jamais ne consacra le mariage qu'à titre d'inévitable infirmité, défavorable au salut personnel. La salutaire prescription de la pureté s'y trouvait elle-même altérée par des motifs intéressés, qui com*
promettaient beaucoup sa principale efficacité morale. C'est pourquoi, malgré l'admirable persévérance de nos généreux ancêtres, le culte de la femme ne put être/ au moyen âge, qu'imparfaitement ébauché, surtout dans les mœurs publiques. Malgré les empiriques prétentions du catholicisme, il y a tout lieu de présumer, que, si la situation féodale avait pu se développer sous le polythéisme, les sentiments chevaleresques y eussent mieux prévalu.
Le régime positif permet seul le plein essor du culte des femmes, par son entière systématisation, où les opinions seconderont toujours les mœurs. Érigeant la tendresse en principal attribut féminin, le nouveau culte y fera pourtant apprécier dignement la pureté, en la rattachant enfin à sa véritable source et à sa destination essentielle, comme condition capitale du bonheur et du perfectionnement. Une étude approfondie de la nature humaine écartera sans peine les vains sopbismes que notre anarchie inspire, sur cet important sujet, aux esprits superficiels unis à des cœurs grossiers. Même le matérialisme scientifique présentera, sous ce rapport, peu d'obstacles réels à la mission morale du positivisme. Le judicieux médecin Hufeland a déjà remarqué que la vigueur notoire des anciens chevaliers écartait d'avance toute objection sérieuse sur les dangers physiques d'une continence habituelle. Sans scinder les divers aspects d'une telle question, l'appréciation positive établira facilement que la pureté, imposée d'abord comme condition de toute profonde tendresse, n'importe pas moins au perfectionnement matériel et intellectuel de l'homme et de l'humanité qu'à leur progrès moral.
D'après l'ensemble des indications propres à cette quatrième partie, le positivisme dispose autant l'esprit que le cœur à organiser dignement, dans toute la vie réelle, soit privée, soit publique, le culte, à la fois individuel et collectif, du sexe
affectif par le sexe actif. Nées pour aimer et être aimées, affranchies de toute responsabilité pratique, librement retirées au sanctuaire domestique, nos occidentales positivistes y recevront le pur hommage habituel d'une gratitude pleinement sentie. Prêtresses spontanées de l'Humanité, elles n'auront plus à surmonter leurs propres scrupules, ni la terrible rivalité d'un dieu vindicatif. Chacun de nous apprendra, dès l'enfance, à voir, dans tout leur sexe, la principale source du bonheur et du perfectionnement humains, tant publics que privés.
Tous ces trésors d'affection que nos ancêtres perdirent pour un but mystique, et que nos mœurs révolutionnaires ont ensuite méconnus, seront alors soigneusement recueillis, et appliqués à leur vraie destination, par des populations étrangères à toute chimère dégradante. Des êtres nés pour l'action, et qui se sentiront les chefs du monde connu, feront consister leur principale félicité à subir dignement l'heureux ascendant moral des êtres voués à l'affection. En un mot, le genou de l'homme ne fléchira plus que devant la femme.
Ce culte continu dérive naturellement d'une intime reconnaissance, déterminée par une exacte appréciation habituelle des bienfaits réels du sexe affectif envers le sexe actif. Une conviction familière fera profondément sentir à tout positiviste que notre vrai bonheur, tant privé que public, dépend surtout du perfectionnement moral, et que celui-ci résulte principalement de l'influence de la femme sur l'homme, d'abord comme mère, puis comme épouse. Il est impossible qu'un tel sentiment habituel ne détermine pas une tendre vénération active envers un sexe auquel sa position sociale interdit toute concurrence intéressée. A mesure que la vocation féminine sera mieux comprise et plus développée, chaque femme deviendra pour chaque homme la meilleure personnification de l'Humanité.
MO SIBlIflE K POLITIQUE PUHIIVE.
Mais ce culte, d'abord émané d'une raconnaisance spontanée, sera consacré ensuite, d'après une appréciation systématique, comme un nouveau moyen de bonheur et de perfectionnement. L'imperfection morale du sexe actif lui prescrit de développer, par un exercice assidu, les affections tendres qui sont chez lui trop inertes. Rien ne peut mieux remplir cette importante condition qu'une pratique familière, à la fois privée et publique, du culte féminin. C'est surtout ainsi que le positivisme retrouvera dignement la haute efficacité morale que le catholicisme retirait de la prière.
Une grossière appréciation représente aujourd'hui cet usage religieux comme inséparable des intérêts chimériques qui l'inspirèrent aux premiers hommes. Mais la systématisation catholique tendit toujours à l'en dégager, quoique le régime théologique ne pût jamais le permettre entièrement. Depuis saint Augustin , toutes les âmes pures ont de plus en plus senti, à travers l'égoïsme chrétien, que prier peut n'être pas demander. À mesure que prévaudra la vraie théorie de la nature humaine, on concevra mieux cette haute fonction, que le régime définitif doit développer davantage, d'après un meilleur principe. Dans l'état normal de l'humanité, la prière, purifiée de tout calcul personnel, deviendra, selon sa vraie destination morale, une solennelle effusion, individuelle ou collective, des sentiments généreux, toujours liés aux vues générales. Le positivisme en prescrira la pratique journalière comme propre à combattre les impulsions égoïstes et les idées étroites qu'inspire ordinairement la vie active. C'est surtout aux hommes qu'elle sera recommandée, puisqu'ils ont plus besoin d'être régulièrement ramenés vers les pensées d'ensemble et les affections désintéressées, dont leur existence habituelle tend à les écarter davantage.
Pour en mieux assurer l'efficacité, il importe que son objet
soit nettement déterminé. Or, cette condition est naturellement remplie par le culte féminin, qui peut ainsi devenir beaucoup pins salutaire que le culte divin. Sans doute, la prière humaine doit finalement avoir surtout en vue l'Humanité, comme je l'indiquerai spécialement à la fin de ce discours. Mais ce but serait trop vague pour réaliser les heureux effets moraux d'une telle coutume, si on voulait d'abord la centraliser ainsi. Peut-être la tendresse féminine comporte-t-elle cette subite extension directe. Quoi qu'il en soit, le sexe actif n'y saurait prétendre, même chez la classe contemplative, mieux disposée à tout généraliser. C'est donc le culte féminin, d'abord privé, puis public, qui peut seul préparer l'homme au culte réel de l'Humanité.
Nul n'est assez malheureux pour ne pas trouver, parmi les femmes, soit comme épouse, soit comme mère, un digne objet d'affection spéciale, qui puisse préserver son cœur de toute divagation dans son adoration privée du sexe aimant. La mort, qui semble devoir détruire ce culte individuel, doit, au contraire, le consolider en l'épurant davantage, quand il est bien institué. Ce n'est pas seulement dans l'existence collective que le positivisme fera nettement sentir la liaison du présent avec l'ensemble du passé, et même de l'avenir. En liant tous les individus et toutes les générations, sa doctrine familière permettra à chacun de mieux raviver ses plus chers souvenirs, dans un régime où la vie privée se rattachera profondément à la vie publique, jusque chez les moindres citoyens. Les esprits bien cultivés sont déjà habitués à vivre avec leurs éminents prédécesseurs du moyen âge, et même de l'antiquité, presque comme ils le feraient envers des amis absents. Pourquoi le cœur, beaucoup plus énergique, ne compterait-il pas aussi cette idéale résurrection? La vie publique nous offre déjà de fréquents exemples de sympathies et d'antipathies développées,
à un haut degré, chez d'immenses populations, à l'égard des principaux personnages historiques, surtout quand leur in-
fluence actuelle reste appréciable. Rien n'empêche d'étendre aux destinations privées une telle aptitude affective, pour les relations senties par chacun. Notre culture morale s'est accomplie jusqu'ici sous un régime si peu convenable que nous ne pouvons aujourd'hui concevoir assez l'efficacité habituelle que comportera sa régénération positive, concentrant toujours, sur la vie humaine, les affections comme les pensées. Vivre avec les morts constitue l'un des plus précieux privilèges de l'humanité, qui le développe davantage à mesure que ses idées s'étendent et que ses sentiments s'épurent. Le positivisme doit lui procurer un vaste essor, à la fois spontané et systématique, non-seulement public, mais encore privé. Il l'étendra même à l'avenir, en nous faisant vivre aussi avec ceux qui ne sont pas nés; ce qui n'était auparavant impossible que faute d'une vraie théorie historique, embrassant d'un seul regard l'ensemble des destinées humaines. Une foule d'exemples nous indique l'aptitude du cœur humain aux émotions dépourvues de tout fondement objectif, si ce n'est idéal. Les visions familières du polythéiste, les mystiques affections du monothéîste, signaient, dans le passé, une tendance naturelle que l'avenir doit utiliser en lui procurant une destination plus réelle et plus noble, d'après une meilleure philosophie générale. Ainsi, ceux-là même qui seraient malheureusement dépourvus d'un digne obj« t d'affection personnelle, pourraient néanmoins instituer convenablement le culte privé de la Femme, en choisissant, chez nos prédécesseurs, un type adapté à leur propre nature. Les plus puissantes imaginations s'ouvriraient aussi le domaine de l'avenir, en y construisant un idéal encore plus parfait. Au fond, c'est ce que firent souvent nos chevaleresques aïeux, malgré leur naïve ignorance. Pourquoi l'habitude d'une saine théorie historique n'augmente-
rai t- elle pas, à cet égard, nos facultés naturelles? Envers l'avenir, comme quant au passé, la doctrine positive étendra d'autant mieux cette heureuse aptitude qu'elle pourra la préserver de toute divagation énervante, en lui imposant des lois objectives propres à contenir la versatilité spontanée du cœur humain.
J'ai dû insister sur cette institution, tantôt réelle, tantôt idéale, du culte privé et individuel de la Femme, parce que son culte public et collectif ne saurait autrement comporter une profonde efficacité morale. La réunion des hommes fortifie et développe beaucoup leurs sentiments propres, mais sans pouvoir les inspirer. Si donc chacun n'éprouvait isolément une tendre vénération habituelle pour celles qui président à nos principales affections, une multitude ainsi composée se bornerait à répéter, dans les temples de l'Humanité, de vaines formules en l'honneur des femmes. Mais ceux qui, tous les jours, leur adressent sincèrement de secrets hommages, pourront, par leur concours solennel, exalter souvent leurs nobles sentiments respectifs jusqu'au plus salutaire enthousiasme. Dans ma dernière lettre à mon éternelle compagne, je lui disais spontanément : «Au milieu des plus graves tourments qui puissent résulter de o l'affection, je n ai pas cessé de sentir que l'essentiel pour le » bonheur c'est d'avoir toujours le cœur dignement rempli. » Après notre fatale séparation objective, une expérience journalière a mieux confirmé cette appréciation, d'ailleurs si conforme à la vraie théorie de la nature humaine. C'est par de telles habitudes individuelles qu'on peut convenablement préparer de sincères pratiques collectives.
L'aptitude caractéristique du positivisme est encore plus irrécusable pour ce culte public de la Femme que pour le culte privé. Car la prépondérance systématique du point de vue social permet seule de rendre un tel hommage à la destination
fondamentale du sexe aimant. Dans les grandes réunions du moyen âge, les chevaliers manifestaient à la fois leurs divers sentiments individuels, mais sans jamais s'élever au-dessus d'un simple prolongement collectif du culte privé. Quoique ce culte doive rester le préambule de l'autre, celui-ci consistera surtout à témoigner directement la reconnaissance du peuple pour l'office social du sexe affectif, comme organe spontané du principe fondamental de l'unité humaine et premier élément du pouvoir modérateur. Or, une telle appréciation était impossible, an moyen âge, faute d'une véritable théorie sociale embrassant l'ensemble des rapports réels. Elle y eût même été inconciliable avec la doctrine dominante, où Dieu usurpait la place dé l'Humanité.
Cette glorification convient tellement au positivisme, qu'il peut l'étendre jusqu'aux anomalies. Sans doute, le culte publie de la Femme, comme son culte privé, doit se rapporter surtout à la vocation affective qui la caractérise. Mais il faut au*si savoir honorer dignement les natures exceptionnelles qui auront rendu de vrais services à l'humanité, soit dans les carrières spéculatives, soit môme par une activité pratique encore plus étrangère au type féminin. Le caractère absolu de l'esprit théologique lui interdisait une telle flexibilité, qui eût gravement compromis ses principales prescriptions sociales. Aussi le catholicisme fut-il contraint, malgré ses regrets d'abord sincères, de laisser sans consécration d'augustes mémoires féminines, dont le culte eût, en effet, été alors encore plus nuisible à la morale qu'utile à la politique. Rien ne caractérise mieux cette impuissance nécessaire que l'admirable histoire de l'héroïque viergo qui sauva la France au quinzième siècle. Une canonisation si méritée fut noblement sollicitée par notre éminent Louis XI, et dignement accordée par l'autorité pontificale. Cependant elle n'a jamais déterminé aucune consécration
pratique, et sa désuétude entraîna bientôt le clergé à une sorte d'éloignement spontané pour cette grande mémoire, qui lui rappelait surtout son impuissance sociale. Une telle conduite n'a rien d'accidentel, ni même de blâmable ; car elle fut d'abord inspirée par des craintes, alors très-légitimes, sur les dangers moraux d'une pareille célébration, qui eût tendu à dénaturer les mœurs féminines. Mais l'incompatibilité n'existe que pour une doctrine absolue, incapable de glorifier une anomalie sans compromettre la règle. Le positivisme réprouve encore davantage que le catholicisme l'existence guerrière des femmes, comme plus éloignée qu'aucune autre de leur vraie vocation. Il peut seul, néanmoins, honorer dignement l'incomparable vierge que délaissa l'impuissance théologique, et qu'osa souiller, même en France, le cynisme métaphysique. Sa consécration solennelle, à chaque anniversaire de son glorieux martyre, sera non-seulement nationale, mais occidentale, comme cet immense bienfait, sans lequel le centre normal des populations d'élite perdait peut-être l'indépendance indispensable à son office européen. Tout l'Occident ayant d'ailleurs participé plus ou moins à la turpitude voltairienne, doit également concourir à la réparation positiviste. Loin de compromettre les mœurs féminines, cette glorification exceptionnelle pourra les consolider, en caractérisant l'anomalie et en manifestant les conditions d'une telle apothéose. On y trouvera une nouvelle confirmation des avantages moraux que procure l'esprit relatif du positivisme, seul apte à apprécier les exceptions sans énerver les règles.
Une telle indication du culte positiviste de la femme par l'homme suscite finalement une question fort délicate, quant à la manière de satisfaire un besoin analogue chez l'autre sexe. Si les hommes ne peuvent s'élever directement au culte réel de l'Humanité, sans s'y préparer par ce préambule naturel,
les femmes, quoique plus aimantes, sont peut-être assujetties aussi à une préparation équivalente. Toutefois, elle devrait certainement prendre une autre direction, afin de mieux développer, chez chaque sexe, les qualités morales que sa nature laisse insuffisantes. Car l'humanité est autant caractérisée par l'énergie que par la tendresse, comme l'atteste familièrement l'heureuse ambiguïté du mot cœur. L'hoiçme, n'ayant pas naturellement assez de tendresse, exige, sous' ce rapport, un exercice assidu, que lui procure spontanément le culte de reconnaissance dû à la femme. .Au contraire, le sexe affectif, où l'énergie est insuffisante, doit diriger sa préparation spéciale au [culte final de l'Humanité de façon à développer plutôt le courage que l'amour. Mais mon impuissance masculine m'interdit de scruter davantage ces intimes besoins du cœur féminin. La lumière philosophique me conduit à signaler cette lacune inaperçue, sans me permettre de la remplir. À la femme seule appartient une telle tâche, que j'eusse réservée à l'éminente collègue dont je ferai, j'espère, universellement déplorer la perte prématurée.
L'ensemble de cette quatrième partie me fait profondément sentir, comme philosophe, notre séparation objective. J'ai, sans doute, constaté l'aptitude fondamentale du positivisme à incorporer dignement les femmes au grand mouvement moderne, en réalisant, mieux que le catholicisme, tous leurs vœux domestiques et sociaux, d'après leur noble office naturel dans le régime définitif. Pourtant je ne puis espérer de leur faire assez goûter une telle appréciation pour obtenir leur active adhésion, tant que cette exposition n'émanera point d'un organe féminin, seul capable de l'adapter pleinement à leur nature et à leurs habitudes. Jusqu'alors, on les supposera même impropres à comprendre jamais la nouvelle philosophie, malgré leur affinité
spontanée pour le positivisme, d'après les diverses indications précédentes.
Tous ces obstacles se trouvaient pleinement écartés par la noble et tendre amie à laquelle j'ai dédié ce nouveau Traité. Quoique cette dédicace exceptionnelle puisse sembler exagérée, je crains aujourd'hui, cinq ans après ce funèbre hommage, d'y avoir trop peu caractérisé l'intime reconnaissance dont je me sens redevable à ce vertueux ascendant, sans lequel l'essor moral du positivisme eût été très-retardé.
Egalement éminente d'esprit et de cœur, Glotilde de Vaux sentait déjà l'aptitude de la nouvelle philosophie à réorganiser dignement l'influence féminine, tant altérée, depuis la fin du moyen âge, par la transition révolutionnaire. Partout méconnue, surtout dans sa propre famille, sa grande âme l'avait pourtant préservée de toute aigreur. Malgré des malheurs aussi étranges qu'immérités, sa pureté, encore plus exceptionnelle, la garantissait assez de tous les sophismes anti-domestiques, avant même que sa raison eût apprécié la vraie théorie conjugale. La seule composition qu'elle ait publiée contient, à cet égard, cette admirable maxime, que sa propre destinée rend si touchante : « II est indigne des grands cœurs de répandre le trouble » qu'ils ressentent. » Dans cette charmante nouvelle, qui précéda son initiation au positivisme, on trouve, sur la vraie vocation de la femme, cette opinion caractéristique, si décisive chez un tel juge : a Le véritable rôle de la femme n'est-il pas de don- » ner à l'homme les soins et les douceurs du foyer domestique, » et de recevoir de lui, en échange, tous les moyens d'exis- » tence que procure le travail? J'aime mieux voir une mère de » famille peu fortunée laver le linge de ses enfants, que de la » voir consumer sa vie pour répandre au dehors les produits de » son intelligence. J'excepte, bien entendu, la femme éminente » que son génie pousse hors des sphères de la famille. Celle-là
» doit trouver dans la société son libre essor, car la manifesta- » tion est le véritable flambeau des intelligences supérieures. » Une telle appréciation, émanée d'une jeune dame, aussi distinguée par sa beauté que par son mérite, réfutait déjà nos utopies anafechiques. Mais, en outre, la composition plus étendue que sa mort a laissée incomplète était directement destinée à réparer les atteintes portées aux dogmes domestiques par une éloquente contemporaine, au-dessus de laquelle le talent Télevait autant que la vertu. Noblement dominée par le sentiment, cette âme privilégiée savait pourtant conserver à la raison toute sa juste influence. Au début de ses études positivistes, elle m'écrivait : « J'ai compris mieux » que personne la faiblesse de notre nature, quand elle n'est » pas dirigée vers un but élevé et inaccessible aux passions. » Peu de temps après, au milieu des plus gracieux épanchements de l'amitié, sa plume féminine introduisait, presqu'à son insu, cette profonde sentence morale : « Il faut à notre » espèce, plus qu'aux autres, des devoirs pour faire des senti- » méats. »
D'après cette préparation spontanée, on sera peu surpris que ma sainte Glotilde ait dignement senti l'aptitude morale du positivisme, quoique cette étude n'ait pu occuper que sa dernière année. Quelques mois avant sa mort, elle m'écrivait, à ce sujet : « Si j'étais un homme, vous auriez en moi un disciple » enthousiaste; je vous offre, en indemnité, une sincère ad- » miratrice. » Cette môme lettre caractérise ainsi sa participation projetée à l'installation morale de la nouvelle philosophie : « Une femme gagne toujours à marcher modestement derrière » le convoi des novateurs , dût-elle y perdre un peu de son » élan. » Elle y apprécie aussi notre anarchie mentale par cette char riante image : a Nous avons tous encore un pied en l'air sur » le seuil de la vérité. »
Une telle collègue, qui réunissait toutes les qualités éparses jusqu'ici entre les diverses femmes d'élite, eût bientôt associé son sexe à la régénération finale, en réalisant déjà la réaction normale du sentiment sur la raison, qui doit ensuite constituer le principal office féminin. Quand sa noble élaboration aurait été terminée, je voulais assigner, à l'ensemble de sa coopération positiviste , un but déterminé quoique vaste , pleinement conforme à sa nature intellectuelle et morale. Je crois devoir l'indiquer ici, pour mieux caractériser la participation spéciale des femmes à l'avènement occidental du positivisme , suivant un mode spontanément analogue à leur finale intervention sociale. Il concerne surtout les deux grandes populations méridionales. Partout ailleurs, il se borne aux individus dont l'affranchissement se trouve retardé aussi, quoique placés dans un milieu émancipé. Mais les fréquents succès que j'ai déjà constatés pour ce dernier cas me confirment d'avance l'efficacité collective des moyens que je vais signaler.
L'émancipation mentale de l'Occident commença, chez ses deux éléments septentrionaux, avec tous les dangers inhérents à une originalité qui ne pouvait alors être qu'empirique. Par l'ascendant légal du protestantisme, la halte métaphysique prit là une consistance qui a beaucoup troublé les progrès ultérieurs, et qui aujourd'hui y constitue le principal obstacle à une rénovation décisive. Heureusement préservé de cette prétendue réformation, le centre normal de la république occidentale compensa ensuite ce retard initial en passant d'emblée , sous l'impulsion voltairienne , à une pleine émancipation, qui lui jpermit de reprendre enfin sa présidence naturelle de la comanune régénération finale. Mais, en évitant ainsi l'inconsécpience et la fluctuation protestantes, la population française s'est trouvée exposée aux tendances anarchiques que devait susciter l'entière prépondérance de la métaphysique révolu-
2*70 système Mi POLrrïOtte pomwve.
ïidnttafcre. Ûè négativisme Systématique constitué maintenant, ftftr sa vicieuse pïolottjgation, ta principale entrave à la réofrga»hîsatioh définitive <fu'il prépara si utilement. On peut dès la» espérer quo, dans son inévitable extension aux deux élément* Méridionaux, l'émancipation occidentale s'accomplira aujouN d"htii plus heutôUSëment chas des populations où le catholicisme a mieux résisté jusqu'ici , d'abord au protestantisme , puis au déisme. Si la France a franchi le calvinisme, pourquoi l'Italie, et même l'Espagne, ne franchiraient-elles pas aussi le Voltairianisme? En compensation naturelle de leur retard apparent, les méridionaux passeraient directement du catholicisme au positivisme, sans s'arrêter sérieusement à aucun négativisme. Quoique la nouvelle philosophie ne pût naître chéfc ces populations, d'après un tel défaut d'émancipation préalable, elle y peut néanmoins prévaloir d'emblée, après avoir ététtsttefc élaborée dans son foyer naturel. Il suffit que le positiviste», sans s'y préoccuper d'aucune critique directe, s'y présente désormais en concurrence immédiate avec le catholicisme, pour toutes ses fonctions sociales, actuelles ou même passées.
Tous les monuments, surtout poétiques, attestent, du motos envers l'Italie, que, avant l'explosion luthérienne, les croyantes occidentales étaient plus déchues au sud qu'au nord. La résistance rétrograde du catholicisme n'a pu y ranimer profondément la foi chrétienne. Ges populations, qu'on taxe d'arriérées, n'adhèrent vraiment au régime catholique que faute de -sentir aucune autre satisfaction réelle de leurs besoins moraux et sociaux. Le cœur y est mieux disposé qu'ailleurs au positivisme, d'après une moindre altération des instincts de fraternité, tant compromis dans l'essor industriel1 des septentrionaux protoa- 'tants. En môme temps, l'esprit s'y trouve moins éloigné du principe fondamental de la nouvelle politique sur la séparation
DISCOURS PBéLlMmAffiï. — quamuéu partie. '271
normale des deux puissances. Ainsi, le positivisme y obtiendra un ascendant décisif, aussitôt qu'on y reconnaîtra son aptitude nécessaire à mieux remplir que le catholicisme toutes les condition qui caractérisaient le régime du moyen âge. Or, cette appréciation appartient davantageau sentiment qu'à la raison, puisque «es'conditions étaient principalement morales.Onetelle mission propagatrice est donc pleinement conforme à la nature propre du talent féminin. C'est par les femmes que 'le positivisme doit pénétrer en Italie et en Espagne, tandis que les hommes yont déjà initié l'Angleterre, et surtout la Hollande, avant-garde 'permanente, depuis le moyen âge, de toute la Germanie. Mais cet appel positiviste aux Italiennes et aux Espagnoles ne saurait émaner convenablement que d'une éminente Française, et non «d'aucun Français , afin que le cœur y parle mieux au cœur, fhnsae cette sommaire indication faire apprécier l'incomparable collègue à laquelle je destinais un tel office, et lui préparer une digne émule 1
Un premier exemple décisif confirme donc mon espoir naturel d'associer intimement les cœurs féminins au mouvement philosophique qui leur assigne aujourd'hui une haute mission sociale, prélude caractéristique de leur futur office normal. Quelque exceptionnelle que doive sembler cette coopération initiale, elle n'a pu qu'anticiper sur la commune adhésion. Car les êtres privilégiés subissent seulement avant les autres les transformations universelles, dont ils deviennent ainsi les meilleurs organes. Sauf son admirable nature, morale et mentale, mûrie d'avance par le malheur, ma sainte collègue n'offrait aucune disposition spécialement favorable à son initiation positiviste. Prolétaire ou illettrée, elle aurait peut-être saisi encore plus facilement l'esprit fondamental et la destination sociale de la nouvelle philosophie.
D'après l'ensemble de cette quatrième partie , l'élément le plus systématique du pouvoir modérateur n'a pas moins d'affinité avec l'élément le plus sympathique qu'avec le plus synergique. Une telle adhésion féminine permet seule aux philosophes de compléter l'organisation de la force morale , fondée d'abord sur l'alliance populaire. En instituant aujourd'hui l'impulsion régénératrice qui doit terminer la révolution , ce concours décisif inaugurera déjà l'ordre final, puisque chaque élément modérateur y agira conformément à sa future destination normale et à sa disposition naturelle envers le pouvoir directeur f Celui qui doit rallier les deux autres trouvera ainsi , au sein de chaque famille, une heureuse assistance privée pour sa mission sociale, secondée déjà, dans chaque cité, par une puissante coopération publique. Toutes les influences qui doivent rester étrangères au gouvernement pratique concourront alors à soumettre la politique spéciale aux règles constantes de la morale universelle. Dans les cas exceptionnels , l'active participation du peuple dispensera même les deux autres éléments modérateurs de toute intervention directe tendant à dénaturer leur caractère spéculatif ou affectif, qu'il importe de maintenir inaltérable par une invariable exclusion de tout commandement.
Mais ce double appui fondamental, en rendant la force morrale plus efficace qu'au moyen âge, imposera de'difficiles conditions à ses organes systématiques. Il faudra surtout que le cœur du prêtre de l'Humanité corresponde toujours à son esprit d'ensemble. L'adhésion du sexe affectif et l'alliance du peuple ne lui seront acquises que quand il deviendra aussi sympathique et aussi pur qu'une femme, et, en même temps, aussi énergique et aussi insouciant qu'un prolétaire. Sans ce rare concours moral, le nouveau pouvoir théorique n'obtiendrait jamais
l'ascendant social que comporte la systématisation positive. Malgré cet ensemble de moyens intérieurs et extérieurs, il sentira bientôt que l'extrême imperfection de la nature humaine oppose d'éternels obstacles à la mission caractéristique du positivisme, la prépondérance habituelle de la sociabilité sur la personnalité.
274 8T9TBMK DE PGUTIGBI. POSITIVE.