‹ Système de politique positive (volume 2)Chapitre 25 sur 36 · APTITUDE ESTHÉTIQUE DU POSITIVISME · texte numérisé non relu

APTITUDE ESTHÉTIQUE DU POSITIVISME

Après avoir caractérisé l'esprit fondamental et la destination sociale de la seule philosophie qui puisse terminer la révolution, j'ai assez expliqué comment cette impulsion systématique doit obtenir un ascendant décisif par l'active coopération des prolétaires et l'intime adhésion des femmes. Mais la puissance régénératrice fondée sur ce triple concours n'embrasserait pas pleinement l'ensemble des éléments humains, si elle ne remplissait point une grande condition complémentaire, envers laquelle il me reste à apprécier son aptitude nécessaire. La raison ne doit pas seulement sesubordonnerau sentiment pour l'aider à diriger l'activité ; il faut aussi que, sans se laisser dominer par l'imagination, elle la stimule en la réglant. Tel est l'état normal de notre nature, où les fonctions esthétiques ont trop d'importance pour être négligées dans le régime final de l'humanité, et par conséquent dans la systématisation qui doit le construire. Mais le positivisme remplit tellement ces conditions complémentaires, que, malgré d'empiriques préventions, je caractériserai sans peine son aptitude directe à constituer dignement l'art moderne, qui, depuis la fin du moyen âge, cherche si vainement une direction générale et une haute destination.

DISCOURS JHràUHIKAflUL •— CINQUIÈME PARTIE. 2756

i*a nouvelle ;pihHeeciphie me semble -mériter les seprocbes ordinaires de tendance antHesAhétique «que quand an la confond mec son préambade aotantififue, dont ai (peu de juges flânent aujourd'hui la .distinguer. Car «cas aoeueations ne. contiennent FéoUement à l'esprit positif .que pendant .son âge préliminaire 4e spécialité dieperaive, wiûieusemant prolongé îpar îles isavauts actuels. Rien «a'eat plus contraire aux keaux-arte ique les vues éteDÈtes, la maarahe trop analytique, ert l'abus An raisonnement, fnwf nea à notre régius* seieniifiçue, 'd'ailleurs ai funeste mi développement maoàl, première aauroe de doute disposUm pathétique. Mais l'esprit positif perd nécessairement -ces vices primitifs, à mesure qu'il s'étend et se coordonne, en pafisattt II 4e plus hautes études, suivant ma loi encyclopédique. Parvenu jusqu'aux spéculations sociales, qui constituent sa ▼raie destinatioa finale, sa réalité caractéristique l'oblige d'embrasser les conceptions esthétiques, comme les considérations affectives, afin de représenter le véritable ensemble des phénomènes humains, même individuels, et surtout collectifs. Ainsi réconcilié avec les deux ordres d'impressions qu'il repoussait d'abord, leur charme naturel l'entraîne bientôt à s'y livrer directement, et À reconnaître enfin leur destination normale dans notre constitution personnelle ou sociale. Voilà comment une culture plus complète et plus systématique dissipe naturellement le long divorce préliminaire de la raison moderne avec le senti* ment et l'imagination.

An point où ce discours est maintenant parvenu, tout lecteur attentif doit être spontanément rassuré sur les prétendues tendances anti-esthétiques de la nouvelle philosophie. Quand même le positivisme n'assignerait point directement aux beauxarts une destination capitale, son influence indirecte ne leur serait pas moins favorable, d'après son principe fondamental, son but caractéristique, çt ses moyens essentiels. La seule

losophie qui puisse désormais subordonner l'esprit au cœur doit développer nos facultés esthétiques, par cela même qu'elle confère au sentiment, qui en est la vraie source, la présidence ' systématique de l'unité humaine. Une doctrine sociale qui vient terminer l'état révolutionnaire, si contraire aux beaux-arts, leur prépare dès lors un vaste domaine et un fondement solide, en établissant des convictions fixes et des mœurs caractérisées, sans lesquelles la poésie n'a rien de grand à retracer et à stimuler. En poussant nos prolétaires à chercher leur vrai bonheur dans l'essor habituel de leurs facultés affectives et spéculatives, le positivisme assure à l'art son auditoire naturel, d'après une éducation dont la base est surtout esthétique.

Mais pour pressentir, à cet égard, l'aptitude nécessaire de la nouvelle philosophie, il suffirait de considérer son efficacité féminine, sa tendance à rehausser la dignité sociale du sexe affectif, tout en fortifiant la constitution domestique. Car, de tous les éléments sociaux, la femme est certainement le plus esthétique, soit par sa nature, soit par sa situation, tant consolidées et développées dans le régime positif. Si notre instinct du bien doit ordinairement aux femmes son premier essor, elles nous initient encore mieux au sentiment du beau, étant aussi propres à l'inspirer qu'à l'éprouver. Leur aspect nous indique à la fois tous les genres de beauté, non-seulement physique, mais intellectuelle, et surtout morale. Tous leurs actes sont embellis par la recherche spontanée d'une perfection idéale envers chacune de leurs occupations, même involontaires. Leur existence domestique, affranchie de l'activité extérieure, ne fait, à cet égard, que développer davantage leurs inclinations naturelles. Car, l'être voué à l'affection doit spontanément chercher partout le mieux, d'abord réel, puis idéal. Ainsi, la doctrine qui érige les femmes en élément primordial du pouvoir modérateur, et qui leur confère la présidence de l'éducation

fondamentale, ne saurait mériter aucun soupçon de tendance anti-esthétique.

Ces préventions étant écartées, il faut caractériser directement l'aptitude nécessaire du positivisme à incorporer l'art à l'ensemble de Tordre moderne, en lui procurant une constitution systématique et une destination normale, d'où surgiront de puissants moyens, et même de nouveaux organes. L'office final de l'élément esthétique sera d'ailleurs inauguré déjà par sa participation actuelle à l'impulsion régénératrice, comme pour l'élément populaire et l'élément féminin.

Toutefois, avant d'ébaucher ici cette appréciation complémentaire, il importe de rectifier, à ce sujet, une grave aberration temporaire, qui tend aujourd'hui à fausser toutes les notions générales relatives à l'art, en exagérant sa puissance, d'après une réaction trop naturelle de notre anarchie mentale et morale.

Depuis Homère jusqu'à Corneille, tous les éminents génies esthétiques avaient toujours conçu l'art comme destiné surtout à charmer la vie humaine, et dès lors à l'améliorer, mais sans devoir jamais la diriger. Aucun esprit normal ne pouvait, en effet, directement supposer que la suprématie intellectuelle appartint jamais à l'imagination. Une telle opinion équivaudrait, au fond, à ériger la folie en type mental, en faisant prévaloir les inspirations subjectives sur les notions objectives. Nos facultés de représentation et d'expression sont nécessairement subordonnées à nos fonctions de conception et de combinaison. CSette loi statique est immuable, et n'a jamais souffert d'altération réelle. On pourrait même la constater au milieu de nos perturbations cérébrales, qui vicient nos relations extérieures, sans troubler l'harmonie élémentaire de nos diverses opérations i intérieures.

Quoique un vain orgueil ait déjà inspiré aux derniers poëtes anciens quelques erreurs analogues aux prétentions actuelles,

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jamais l'art ne fut regardé comme le régulateur de la société' polythéique, malgré l'aptitude esthétique des croyafl£es<domi«* nantes. L'Iliade, et surtout. l'Odyssée, suffiraient, au beeein, pour constater,, au contraire* combien était akrre subalterne; l'influence sociale des beaux-arts* même dégagés de la tutelle ttoocratique. Au déclin «ht peiythéieuee, l'utopie de Platon»*, dupe la conception d'un état social systématiquement privé de tonte intervention poétique. Le régime moaoihéiqufidn moyen, âge repoussait encore davantage ces prétentions, esthétiques», quoique la vraie destination de l'art y fàt mieux goètée de teufc» Mais, foaopd cet ordre commença à se décomposer, en vit bientôt surgir, m6me<shez l'incomparable Dante, les germes, des ahemah tûns que la transition révolutionnaire des cinq derniers Jtôeks & toujours développées, et d'où résulte le délire actuel de l'orgueil poétique. Parvenue aux limites réelles de l'état théologiqu», sans pouvoir encore pressentir assez l'état positif, k république ocektettt&le s'est placée, à tous égards, daine une situation è* plue en plus négative, jusqu'alors impossible. Un discrédit croissant y neutralisa tontes les règles et les institutions qui jadis contenaient les ambitions fourvoyées. D'après cette dissolution graduelle des principes sociaux, la naïve admiration par laquelle des populations charmées récompensaient l'essor esthétique suscita de vicieuses prétentions politiques parmi les divers artistes^ et surtout chez les poètes, leurs chefs naturels. Quoique tout office purement critique répugne à la vrai» poésie, l'art moderne, dès son début au quatorzième siècle, prit une part de plus en plus active à la démolition générale du régime ancien. Toutefois, tant que la doctrine négative ae fut pas complètement formée et caractérisée par les révolutions qui préludèrent à la grande crise, l'influence esthétique resta simplement un libre auxiliaire du mouvement de décomposition que dirigeaient les métaphysiciens et les légistes»

Mais cette attitude changea et les ambitions poétiques commencèrent à devenir prépondérantes pendant le dix-huitième siècle, réservé à la propagation décisive d'un négativisme déjà systématisé. Alors les docteurs proprement dits furent de plus en plus remplacés, dans la présidence spirituelle du mouvement de décomposition, par de purs littérateurs, plutôt poètes que philosophes, mais dépourvus de toute vraie vocation. L'avènement de la grande crise procura naturellement à cette classe équivoque les bénéfices politiques de sa suprématie révolution* naire, qui persistera jusqu'à ce que la réorganisation directe commence à prévaloir.

Telle est la filiation historique qui tout à la fois explique et réfute les utopies anarchiquee de notre siècle sur une sorte de pédantocratie esthétique. Ces rêves d'un orgueil sans foein ne peuvent devenir spécieux que chez des esprits métaphysiques, toujours enclins à la consécration absolue des cas exceptionnels. Si les philosophes doivent être exclus du commandement, les poëtes y sont encore moins propres. Leur versatilité mentale et morale, qui les dispose à mieux refléter le milieu correspondant, leur interdit davantage toute autorité directrice. Une sévère éducation systématique peut seule contenir assez leurs vices naturels, qui doivent donc être beaucoup développés en un temps étranger à toute conviction profonde. Membres accessoires du pouvoir intellectuel, les poëtes n'y peuvent suivre leur vocation normale qu'en renonçant à la suprématie tempo* relie encore plus complètement que les membres principaux. Les philosophes ne sont impropres qu'à l'action, mais la consultation leur convient ; tandis que les poëtes ne doivent pas, en général, prétendre davantage à l'une qu'à l'autre. Idéaliser et stimuler, tel est leur double office naturel, qui ne s'accomplit dignement que d'après une concentration exclusive. Cette fonction est assez noble et assez étendue pour absorber tous ceux

qui s'y trouvent vraiment destinés. Aussi ces égarements de l'ambition esthétique n'ont-ils pleinement surgi que depuis l'avénement passager d'une situation incompatible avec l'art véritable, faute de mœurs prononcées et de convictions réelles. Tous ces poètes manques ou fourvoyés donneraient un autre cours à leur vie publique si la vraie poésie était déjà redevenue possible, par la prépondérance d'une doctrine universelle et d'une direction sociale. Jusqu'à une telle issue, les natures esthétiques continueront à s'éteindre ou à se corrompre dans une misérable agitation politique, plus favorable aux médiocrités spécieuses qu'aux supériorités réelles.

L'état normal de la nature humaine subordonne autant l'imagination à la raison que celle-ci au sentiment. Toute inversion prolongée de cet ordre fondamental est également funeste au cœur et à l'esprit. Le prétendu règne de l'imagination deviendrait encore plus corrupteur que celui de la raison, s'il n'était pas encore moins compatible avec les conditions réelles de l'humanité. Mais, quoique chimérique, sa seule poursuite peut troubler beaucoup l'existence privée, en substituant une exaltation factice, et trop souvent mensongère, aux émotions spontanées et profondes. A plus forte raison, cette vicieuse prépondérance de l'imagination doit-elle altérer la vie publique, quand aucune barrière sociale ne contient plus les ambitions esthétiques. L'art tend alors à perdre sa vraie destination de charmer et améliorer l'humanité. Devenu le but de l'existence, il se dégraderait bientôt, en démoralisant à la fois ses organes et son public. Il se réduirait de plus en plus à ses agréments sensuels, ou même aux difficultés techniques, sans aucune tendance morale. Les inclinations esthétiques, qui, dignement subordonnées, ont tant perfectionné les mœurs modernes, peuvent devenir profondément corruptrices par leur illégitime— = ascendant. On sait à quelle atroce pratique l'Italie fut conduite,^

pendant plusieurs siècles, dans la seule vue d'embellir les voix masculines. Ainsi dégénéré, l'art, si propre à développer les instincts sympathiques, peut directement susciter le plus abject égoïsme, en provoquant une entière indifférence sociale, chez ceux qui ont mis leur principal bonheur à goûter des sons ou des formes. Tel est l'intime danger, encore plus moral que mental, inhérent à la prépondérance privée, et surtout publique, des inclinations esthétiques, même quand elles sont réelles. Mais il faut aussi reconnaitre que cette violation de Tordre fondamental conduit bientôt à l'inévitable triomphe des médiocrités, chez lesquelles un long exercice développe aisément l'habileté d'exécution.

C'est ainsi que nous sommes graduellement tombés sous la honteuse domination, non moins funeste à l'art qu'à la philosophie et à la morale, des influences évidemment vouées à la subalternité sociale. Une déplorable aptitude à exprimer ce qu'on ne sent ni ne croit, procure aujourd'hui un ascendant éphémère à des talents aussi incapables de toute création esthétique que de toute conception scientifique. Cette anomalie politique, principal caractère de notre situation révolutionnaire, doit devenir moralement désastreuse quand ces triomphes imanérités n'échoient pas, suivant une rare exception, à des âmes hissez élevées pour en contenir souvent la vicieuse impulsion. ID'après leur plus grande généralité, qui leur permet une plus Jiaute ambition, les poètes sont davantage exposés à ces dangers *3ue les artistes proprement dits. Mais la culture des arts spéciaux reproduit ce mal sous une autre forme, encore plus débradante, par l'avidité pécuniaire qui souille aujourd'hui tant e talents. C'est là surtout que l'absence de toute règle laisse aïvement surgir une vanité puérile qui désormais applique le ême titre habituel aux vrais créateurs esthétiques et aux simles organes des productions d'autrui.

Tels sont JesTésultatsinécassaiias de l'égarement graduel des ambitions poétiques pendant ila longue transition moderne. Je •devais ici caractériser Bans hésitation des aberrations qui empêchent aujourd'hui tonte saine appréciation de la nature et de la destination de Part, liais ce sévère préambule ne saurait choquer les âmes vraiment esthétiques, déjà ipersannallement disposées à sentir combien le régime actuel contrarie toute vocation TÔelle. Malgré des 'déclamations intéressées, le véritable essor de l'art exige au moins autant la compression des médiocrités que l'encouragement des supériorités. Le vrai goût ^existe jamais sans dégoût. Par cela même que Part doit surtout développer en nous l'instinct familier de la perfection, ses ^sincères appréciateurs sont vivement choqués de (toute .faible production. L'heureux privilège ides chefs-d'œuvre esthétiques de susciter une admiration que îles siècles n'amortissent pas, nous préserve du prétendu besoin d'entretenir le goùtavetdes nouveautés qui l'altèrent. Si j'ose ici invoquer mes propres impressions, je puis déclarer que, depuis treize ans, par ramm autant que par inclination, je réduis mes lectures habituelles aux grands poètes occidentaux, Bans éprouver la moindre curiosité envers les produits journaliers d'une déplorable fécondité.

Après cette rectification 'préalable, il faut caractériser directement l'aptitude esthétique du positivisme, en indiquant d'abord comment il construit naturellement la vraie théorie générale de l'art, bornée jusquïci à d'heureux aperçus partiels. Cette systématisation esthétique résulte à la fois du principe subjectif, du dogme objectif, et du but actif, assignés à la nouvelle philosophie 'dans les deux premières parties de ce discoure.

L'art consiste toujours en une représentation idéale de ce qui est, destinée à cultiver notre instinct de la perfection.. Son do-

maint est donc aussi étendu quecekri de la science. Tous deux embrassant, à leur manière, l'ensemble des réalités, que Tune «pprécie, et l'autre embellit. Leurs contemplations respectives mirent le même cours naturel, suivant ma loi encyclopédique, 4m «'élevant des spéculations les plus simples et plus extérieures aux plus compliquées et plus humaines. Ainsi, cette -échelle fondamentale du vrai, que nous avons reconnue, duos la 'seconde partie, constituer aussi celle du bon, coïncide encore avec 'celle du beau, de manière à établir la plus intime harmonie entre les trois grandes créations de l'humanité, la philosophie, ia politique, et la poésie. C'est, en effet, le spectacle inorganique, surtout céleste, qui nous manifeste les premiers caractères de la beauté, Tordre et ht grandeur, là mieux saisissables qu'envers des phénomènes plus complexes et moins réguliers. 'Les degrés supérieurs du beau ne pourraient être vraiment appréciés par des âmes insensibles à ce degré initial. Mais, si 'la philosophie n'envisage l'étude inorganique que comme un indispensable préambule pour s'élever à sa destination humaine, la poésie doit encore davantage procéder ainsi. Sa tendance est même plus prononcée, à cet égard, que celle de la politique, qui, bornée d'abord au perfectionnement matériel, s'arrête longtemps au perfectionnement physique, et ensuite intellectuel, avant de monter directement à son but principal, le perfectionnement moral. La poésie parcourt plus rapidement les trois degrés préliminaires, et s'élève avec moins d'effort à la contemplation des beautés morales. Ainsi, le sentiment constitue naturellement son domaine essentiel. Elle y trouve ses moyens autant que son but. Parmi tous les phénomènes humains, les affections sont les plus modifiables, et dès lors les mieux idéalisables, comme les plus perfectibles, en Tertu de leur complication supérieure, qui détermine une plus grande imperfection, suivant la loi positiviste. Or l'expression,

même très-imparfaite, doit beaucoup réagir sur des fonction* qui, par leur nature, tendent à s'épancher au dehors. Si soi efficacité est reconnue envers les pensées, pourrait-elle ne pas développer davantage les sentiments, mieux disposés à la manifestation? Toute culture esthétique, même bornée à la pure imitation, peut donc devenir un utile exercice moral, quand elle stimule dignement nos sympathies et nos antipathies. Mail cette aptitude doit être beaucoup plus complète, si la représentation, au lieu d'une stricte fidélité, se trouve convenablement idéalisée. Alors l'art s'élève à sa mission caractéristique, la construction des types les mieux animés, dont la contemplation familière peut tant perfectionner nos sentiments e1 même nos pensées. L'exagération de ces images est une condition nécessaire de leur destination, puisqu'elles doivent dépasser la réalité afin de nous pousser à l'améliorer. Déjà trèsefficaces pour la vie privée, ces émotions artificielles deviennem beacoup plus puissantes envers la vie publique, soit d'après l'importance supérieure de leurs objets, soit par l'excitatioi mutuelle résultée du concours des impressions personnelles.

C'est ainsi que le positivisme explique et consolide l'appréciation universelle, en assignant à la poésie sa position systématique entre la philosophie et la politique, comme émané* de Tune et préparant l'autre.

Le sentiment lui-même, suprême principe de toute notre existence, se subordonne au dogme objectif que construit h philosophie sur l'ordre extérieur qui domine l'humanité. A plus forte raison l'imagination doit-elle s'y soumettre. Il faut bien que l'idéalité soit toujours subordonnée à la réalité, sous peine d'impuissance autant que d'aberration. En se proposant d'améliorer l'ordre naturel, la politique se trouve d'abord obligée de le connaître. Mais la poésie ne peut davantage s'en dispenser, quoiqu'elle se borne à imaginer les

améliorations sans jamais prétendre à les réaliser. Ses fictions doivent, sans doute, aller au delà des possibilités que la politique a seules en vue; pourtant elles procèdent d'une même source nécessaire, l'appréciation de ce qui est. Nos perfectionnements artificiels ne peuvent [jamais consister qu'à modifier sagement l'ordre naturel , qu'il faut avant tout respecter sans cesse. Mais nos embellissements imaginaires, quoique plus étendus, ne sont pas moins assujettis à cette loi fondamentale, que la philosophie positive impose également à la poésie et à la politique. Cette nécessité ne cessa jamais de régler notre imagination, même aux âges les plus poétiques, où seulement on se formait d'autres notions qu'aujourd'hui de la réalité extérieure. L'évolution individuelle reproduit chaque jour cette marche inévitable, en nous montrant l'enfant toujours disposé à subordonner son idéal à ses conceptions successives du réel. Mais si, d'un côté, la poésie dépend de la philosophie, pour la construction de ses types, d'une autre part, elle influe sur la politique , quant à leur destination. Dans toute opération iumaine , l'exécution suppose l'imagination , comme celle-ci la contemplation. L'homme ne peut jamais construire hors de lui que ce qu'il a d'abord conçu en lui. Ce type intérieur, indispensable même aux moindres travaux mécaniques ou géométriques, est toujours supérieur à la réalité qu'il précède et prépare. Or , pour tous ceux qui ne confondent pas la poésie ^►vecla versification, il n'est pas douteux qu'une telle invention *M constitue l'idéalité esthétique, appréciée dans son office le plus élémentaire et le plus universel. Directement étendue aux phénomènes sociaux, auxquels l'art et la science sont surtout destinés, cette fonction y est souvent méconnue et à peine ébauchée, faute d'une vraie systématisation. Quand elle y sera convenablement ordonnée, elle y consistera à régulariser les utopies, en les subordonnant à l'ordre réel, tel que le passé

l'indique à l'avenir. Car les utopies sont, pour l'art social proprement dit, ce que les types géométriques, mécanique*, etc., sont envers les atts correspondants. Reconnus indispensables dans les moindres constructions, comment les éviterait -on à l'égard des plus difficiles? Aussi, malgré l'état empirique de l'art politique, toute grande mutation y est précédée, d'un ou deux siècles , par une utopie analogue , qu'inspire au génie esthétique de l'humanité un instinct confus de sa situation et de ses besoins. Loin de proscrire les utopies , le positivisme tend à les incorporer au régime normal , en facilitant à la fois leur essor et leur influence, d'après leur constante subordination à l'ensemble des lois réelles, comme en tout autre cas esthétique. Mais cette consécration systématique dissipera aussi les principaux dangers d'une telle poésie politique, qui n'est maintenant perturbatrice que faute d'une source vraiment philosophique, dont l'absence doit nous disposer à l'indulgence envers ces naïves divagations.

Toute cette théorie positiviste peut se résumer spontanément d'après l'heureuse équivoque inhérente à la dénomination usuelle de l'ensemble des fonctions esthétiques. En le qualifiant d'are par excellence, l'instinct populaire d'où émanent nos langues , et qui est beaucoup plus éclairé que ne le suppose l'orgueil cultivé , a vaguement pressenti la vraie position encyclopédique de la poésie entre la philosophie et la politique, mais plus près de celle-ci que de l'autre. Quoique les arts techniques se proposent de réaliser des perfectionnements que les arts esthétiques se bornent à imaginer, cependant la poésie accomplit déjà une amélioration indirecte , mais capitale , en modifiant nos sentiments. Si on n'en sépare pas l'éloquence, qui n'en est, au fond, qu'une première ébauche, trop souvent avortée, elle exerce spécialement l'action la plus difficile et la plus décisive , pour exciter ou calmer nos passions , non pas à

son gré, mais suivant leurs lois naturelles. Elle devient alors un puissant auxiliaire de la morale, comme on l'a toujours senti. Rien n'est donc mieux motivé que son titre relatif à l'action plutôt qu'à la spéculation, puisqu'elle a surtout en vue le perfectionnement le plus étendu et le plus important , envers lequel les arts matériels , physiques , et même intellectuels, ne sont que secondaires ou préparatoires, malgré leur efficacité propre. Au début de l'évolution moderne, elle fut souvent qualifiée de science, dans tous nos idiomes occidentaux, en un temps où la science proprement dite était à peine appréciable. Mais, à mesure que le génie scientifique et le génie esthétique se sont librement développés , on a mieux 6enti leurs différences caractéristiques, et partout le nom d'art a fini par prévaloir envers l'ensemble de nos fonctions poétiques. Toutefois, cette mutation historique confirme davantage le caractère positiviste de l'idéalisation, comme intermédiaire entre l'appréciation et la réalisation.

On comprend ainsi comment l'art constitue la représentation la plus complète, autant que la plus naturelle, de l'unité humaine, puisqu'il se rattache directement aux trois ordres de nos phénomènes caractéristiques, sentiments, pensées, et actes. Sa source est dans le premier , encore plus évidemment que celle de nos deux autres créations générales. Il a pour base le second, et pour but le troisième. De là résulte son heureuse aptitude à réagir indifféremment sur toutes les parties de notre existence, personnelle ou sociale, et dès lors son privilège exclusif de charmer également tous les rangs et tous les âges. L'art ramène doucement à la réalité les contemplations trop abstraites du théoricien, tandis qu'il pousse noblement le praticien aux spéculations désintéressées. Sa nature intermédiaire le destine encore mieux à cultiver le commerce naturel entre l'affection et la raison. 11 est également propre à stimuler le sen-

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riment chez ceux qui exercent trop l'intelligence, et à développer le goût de la contemplation dans les âmes les pins affectueuses* Le célèbre adage qui le représente comme le reflet naturel de l'humanité ne convient donc pas seulement à la vie publique, qui devait le suggérer, en manifestant mieux sa réalité. Il faut aussi retendre à toute notre existence , qu'il retrace et modifie, parce qu'il en émane. En remontant jusqu'à la source biologique de cette harmonie sociologique, on la voit résulter de la liaison nécessaire entre le système musculaire et le système nerveux. Nos mouvements, d'abord involontaires y puis volontaires, traduisent nos impressions intérieures, surtout morales, et réagissent sur elles, parce qu'ils en découlent. Tel est le premier germe de la vraie théorie de l'art. Dans l'ensemble du règne animal, toute la représentation se borne à une mimique plus ou moins expressive, qui constitue aussi, chez l'homme, l'origine spontanée de l'évolution esthétique.

Cette détermination fondamentale conduitaussitôtàcompléter la conception statique de l'art , en distinguant ses trois degrés ou modes essentiels. Malgré de vaines distinctions métaphysiques entre l'imitation et l'invention, tous les arts imitent, et tous aussi idéalisent. La réalité fournissant toujours la source naturelle de l'idéalité , l'art est d'abord purement imitateur. Dans notre enfance, individuelle ou collective, comme chez les animaux, une servile imitation, bornée même aux moindres actes, constitue la première manifestation de nos aptitudes esthétiques. Mais, malgré les prétentions d'une vanité puérile, la représentation ne reçoit maintenant le nom d'art qu'autant qu'elle est embellie , c'est-à-dire perfectionnée , de manière à devenir, au fond, plus fidèle, en faisant mieux ressortir les traits principaux, qu'altérait d'abord un mélange empirique. C'est en cela que consiste l'idéalisation, qui, depuis les premiers chefs-d'œuvre de l'antiquité, caractérise de plus en plus l'élaboration esthéti-

que. Toutefois, sans méconnaître la prééminence de ce second degré, il ne faut jamais oublier la nécessité du premier, à défaut duquel on ne saurait comprendre la vraie source de l'art, ni même sa propre nature.

Ainsi caractérisée surtout par la création idéale, l'élaboration esthétique se complète par une troisième fonction, qui n'était pas indispensable au premier mode, mais qui le devient au second, où manque l'expression proprement dite, faute de laquelle la manifestation resterait impossible. Voilà comment le langage, d'après les sons ou les formes, constitue naturellement la dernière opération esthétique, qui n'est pas toujours proportionnée à la précédente. Quand elle demeure trop imparfaite, le poëte peut composer de sublimes créations sans que sa supériorité devienne assez appréciable, parce que la communication reste imcomplète. Au contraire, un grand talent de style peut procurer une prééminence illégitime, mais alors passagère, comme celle que Racine usurpa trop longtemps sur Corneille.

Tant que l'art se borne à l'imitation initiale, il n'éprouve pas le besoin d'un langage spécial, dont elle tient lieu. Mais quand la représentation a été idéalisée, en exaltant quelques traits et écartant ou modifiant beaucoup d autres, le tableau n'est plus directement intelligible que pour son créateur, qui ne peut le manifester au dehors que d'après un travail complémentaire, uniquement relatif à l'expression. Dans cette opération finale, sans laquelle l'art avorte ou du moins échoue, le poëte conforme ses signes à son type intérieur, comme il les adaptait d'abord à la nature extérieure. C'est seulement ainsi qu'on peut admettre le principe de Grétry, étendu ensuite aux autres arts spéciaux, que le chant dérive de la parole, par l'intermédiaire de la déclamation. On pourrait l'appliquer aussi à l'art le plus général, en regardant l'élocution oratoire comme liant la ver-

sification à la prose. Mais l'esprit historique qui caractérise la nouvelle philosophie oblige à rectifier ces aperçus, en concevant plutôt la relation en sens inverse, du moins envers les âges où se forment k la fois les arts et les langues.

Nos facultés quelconques d'expression sont toujours d'origine esthétique, puisque nous n'exprimons qu'après avoir fortement éprouvé. Aussi concernent-elles davantage, surtout au début, les sentiments que les pensées, vu l'énergie supérieure des premiers, principaux stimulants de toute manifestation. Même dans nos langues les plus élaborées, où l'intelligence a tant empiété sur l'affection, sous l'impulsion des besoins publics, on peut encore constater chaque jour cette source nécessaire, en appréciant la partie musicale du moindre discours. Qu'on examine soigneusement les intonations mêlées à la plus sèche, exposition mathématique, on ne tardera pas à sentir qu'elles viennent du cœur et non de l'esprit, au point qu'on y peut dis-* cerner le caractère moral de l'orateur le moins spontané. La biologie explique aisément cette loi, en rappelant que la réaction musculaire, vocale ou mimique, d'où résulte l'expression, est surtout commandée par la partie affective du cerveau, sa partie spéculative étant trop inerte pour provoquer des contractions qui ne lui semblent pas indispensables. C'est pourquoi la sociologie conçoit le fond de chaque langue comme recueillant oe qu'il y a de spontané et d'universel dans l'évolution esthéti* que de l'humanité, pour satisfaire aux besoins communs de manifestation. Des arts spéciaux exploitent d'abord ce domaine public, et ensuite l'agrandissent. Mais l'opération ne change pas dénature, soit qu'elle émane de l'instinct populaire ou d'un organe particulier. Le résultat dépend toujours davantage du sentiment que de la raison, même aujourd'hui, dans la plupart des cas, malgré la moderne insurrection de l'esprit contre le \ Ainsi, la parole dérive du chant, et l'écriture du dessin,

parce que nous exprimons d'abord ce qui nous affecte le plus. Nos besoins sociaux ont ensuite augmenté l'usage, et môme l'extension, de cette partie du chant ou du dessin qui concerne la vie active et le degré correspondant dévie spéculative, sujets essentiels des communications habituelles. Alors l'intention affective qui avait d'abord inspiré le signe s'efface graduellement sous cette destination pratique, qui rend l'expression plus rapide et moins prononcée. On finit ainsi par attribuer son origine à une convention arbitraire, dont l'universalité spontanée serait pourtant inexplicable. Telle est» en aperçu, la théorie sociologique du langage humain, regardé comme lié à l'ensemble des fonctions esthétiques, avec lequel il coïncide chez les autres animaux, dont aucun n'embellit assez son chant ou ea mimique pour s'élever à l'art proprement dit.

Afin que la philosophie de l'art soit ici caractérisée sous tous ses aspects étatiques, il suffit maintenant d'indiquer la hiérarchie esthétique. Intermédiaire encyclopédique entre la hiérarchie théorique et la hiérarchie pratique, elle repose aussi sur le même principe fondamental de généralité décroissante, que j'ai depuis longtemps érigé en régulateur universel de toutes les classifications positives. Déjà nous avons reconnu qu'il fournit une échelle du beau essentiellement équivalente à celle qui, d'abord établie pour le vrai, s'était ensuite étendue au bon. Nous devons encore l'appliquer à ranger les divers beaux-arts suivant un ordre, à la fois de conception et de succession, analogue à celui qui convient au système scientifique et au système industriel, d'après mon grand traité philosophique.

Cette classification procède, en effet, selon la généralité décroissante et l'énergie croissante de nos divers moyens d'expression, qui en même temps deviennent de plus en plus techniques. La série esthétique qui, dans son terme supérieur, se liait directement à la série théorique, viendra ainsi, par son extré-

mité inférieure, se rattacher immédiatement à la série pratique, conformément à la vraie position intellectuelle de l'art, entre la science et l'industrie. En devenant moins général et plus technique, l'art, quoique toujours relatif à l'homme, se rapporte moins directement à nos plus éminents attributs, et tend davantage vers la nature inorganique, de manière à ex* primer de préférence la simple beauté matérielle.

Pour constituer une hiérarchie esthétique qui remplisse toutes ces conditions de classement, il faut placer à sa tête, comme servant de base à tous les autres l'art le plus général et le moins technique, la poésie proprement dite. Quoique ses impressions propres soient les moins énergiques, son domaine est, évidemment, le plus étendu, puisqu'il embrasse toute notre existence, personnelle, domestique, et sociale. Confine les arts spéciaux, il retrace nos. actes, et surtout nos sentiments, de préférence à nos pensées : mais pourtant il peut seul s'exercer aussi envers nos conceptions les plus abstraites, sans se borner à les mieux formuler, et en se proposant de les embellir. Il est, au fond, plus populaire qu'aucun autre, d'abord en vertu de cette aptitude plus complète, et ensuite par la nature de ses moyens d'expression, immédiatement puisés dans le langage usuel, ce qui le rend aussitôt intelligible à tous. La versification est, sans doute, indispensable à toute vraie poésie : mais elle ne constitue nullement un art spécial. Malgré sa forme distincte, la langue poétique n'est jamais qu'un simple perfectionnement de l'idiome vulgaire, dont elle ne diffère que par de meilleures formules. Sa partie technique se réduit à la prosodie, que chacun peut aisément apprendre en quelques jours d'exercice. Cette connexité avec le langage universel est tellement intime que jamais le génie poétique n'a pu parler avec succès une langue morte ou étrangère. Outre qu'il comporte plus de généralité, de spontanéité,

et de popularité, l'art par excellence est aussi supérieur à tout autre, quant à leur commune fonction caractéristique, l'idéalisation. C'est celui de tous qui idéalise le plus, en même tempe quvil imite le moins. A ces divers titres, l'art poétique domina toujours les autres arts, et sa prééminence ne fera que ressortir davantage, à mesure que les prédilections esthétiques s'attacheront surtout à l'idéalisation, sans accorder trop d'importance à l'expression. Les arts spéciaux ne le surpassent, en effet, que sous ce dernier aspect, en rendant avec plus d'énergie les sujets qui leur conviennent, mais qu'ils empruntent presque toujours à la poésie.

Ce premier terme esthétique peut faciliter le classement des autres, qui se rangent spontanément selon leur affinité propre envers lui. Il faut d'abord les distinguer d'après le sens auquel ils s'adressent, et l'ordre artistique se trouvera ainsi conforme à celui que les biologistes ont consacré, depuis Gall, entre les sens spéciaux, d'après leur sociabilité décroissante. Nous n'avons que deux sens qui soient vraiment esthétiques, l'ouïe et la vuer seuls susceptibles de nous élever à l'idéalisation. Quoique l'odorat soit d'une nature assez synthétique, il se trouve trop faible chez l'homme pour y comporter des effets d'art. Nos deux sens esthétiques correspondent aux deux modes de notre langage naturel, tantôt vocal, tantôt mimique. Le premier sens ne fournit que l'art musical, tandis que le second, moins esthétique pourtant, comprend les trois arts relatifs aux formes. Ceux-ci sont plus techniques que l'autre, et leur domaine est moins étendu, en même temps qu'ils s'éloignent davantage de la source poétique, avec laquelle la musique reste longtemps confondue. On peut aussi distinguer le premier art comme s'adressant à un sens dont la fonction est involontaire, ce qui contribue beaucoup à rendre les émotions plus spontanées et plus profondes, quoique moins déterminées,

que quand on ne peut être affecté malgré soi. Enfin cette différence correspond encore à celle entre le temps et l'espace, principaux champs respectifs de l'art des tons et des arts de la forme, puisque l'un exprime surtout la succession et les autres la coexistence. Sous tous ces aspects, la musique constitue certainement le premier de6 arts spéciaux, et le second terme de notre série esthétique. Quoique une pédanterie intéressée y exagère beaucoup les besoins techniques, il exige moins que les trois autres un apprentissage particulier, soit pour goûter, soit même pour produire. Aussi est-il, à tous égards, plus populaire et plus social.

Quant aux trois arts qui s'adressent, par les formes simultanées, au sens dont l'office est surtout volontaire, le même principe hiérarchique assigne le premier rang à la peinture, et le dernier à l'architecture, en plaçant entre elles la sculpture. La peinture développe seule tous les moyens d'expression visuelle, en joignant la puissance du coloris à celle du dessin. Son domaine, soit privé, soit public, est plus étendu que celui des deux derniers arts. Elle se rapproche davantage de la poésie, à laquelle on l'a tant comparée. Quoique l'habileté technique y soit plus indispensable et plus difficile que dans la musique, elle y comprime moins l'essor esthétique qu'envers la sculpture et l'architecture. Aussi ces deux derniers arts sontils ceux qui idéalisent le moins, en imitant davantage. Enfin, l'architecture est encore moins esthétique que la sculpture. Las procédés techniques y deviennent prépondérants, et la plupart de ses productions doivent être plutôt regardées comme industrielles que comme artistiques. Presque bornée à la beauté matérielle, elle n'exprime la beauté morale que par des artifices souvent équivoques. Mais la permanence et l'énergie de ses impressions propres la maintiendront toujours au rang des beaux-arts, surtout envers les grandes constructions publiques,

gui constituent la plus imposante formule de chaque phase sociale. Rien n'a mieux caractérisé jusqu'ici cette haute destination que ces admirables cathédrales où, dans son idéalisation monumentale des sentiments propres au moyen âge, l'architecture avait si dignement réalisé son aptitude naturelle à combiner tous les beaux-arts par un siège commun.

Ces sommaires indications signalent assez la tendance de la nouvelle philosophie à systématiser la théorie fondamentale de l'art, considéré sous ses divers aspects statiques. Il faut main* tenant apprécier surtout la haute destination sociale que le positivisme assigne au génie esthétique, soit dans le régime final de l'humanité, soit dans l'élaboration qui doit y conduire.

D'après la théorie historique qui caractérise la nouvelle phi» ksophie, on reconnaît d'abord que, malgré de puissants pré-* jugés, l'évolution de l'art, comme celle de la science et de l'industrie, ne put jamais être jusqu'ici que préparatoire, faute d'un suffisant concours de toutes les conditions essentielles.

On a vicieusement exagéré les inclinations esthétiques de l'antiquité, par suite de la prépondérance nécessaire de l'imagination dans la construction des doctrines initiales. Le polythéisme a été ainsi regardé comme une œuvre d'art, depuis qu'on a cessé de comprendre la foi correspondante. Mais le long empire de ses croyances suffirait pour constater que, loin de constituer des productions esthétiques, elles émanèrent toujours du génie philosophique de l'humanité, suivant le mode spontané qui seul convenait alors, d'après ma théorie d'évolution. La poésie n'y eut d'autre part que de les embellir, conformément à sa destination constante. Seulement la nature de la philosophie polythéique renditcet office beaucoup plus favorable à l'essor de l'art que sous tout autre régime ultérieur. Aussi est* ce à cet Age théologique que remontera toujours notre initia* tion esthétique, individuelle ou collective. Mais l'art n'en

resta pas moins extérieur à Tordre antique. Il n'y put même surgir librement qu'après avoir échappé à la théocratie qui, par une incorporation subalterne, entravait toutes ses créations, en consacrant l'immobilité nécessaire des diverses croyances. La nature de la sociabilité antique lui fut d'ailleurs encore moins favorable. Pouvant à peine y retracer les affections domestiques ou personnelles, la vie publique lui offrait seule un vaste domaine, d'après des mœurs à la fois énergiques et persistantes. Mais on peut reconnaître, jusque chez Tincomparable Homère, que le génie esthétique ne s'exerçait déjà qu'à regret sur cette existence guerrière, faute d'un plus digne sujet d'idéalisation. Le seul grand aspect social qu'elle comportât, le système d'assimilation institué par la succession des conquêtes, n'était point encore appréciable. Quand il le devint assez, le régime antique touchait à sa fin, et cette noble politique ne put inspirer à Virgile que quelques vers admirables, résumés par l'hémistiche caractéristique, pacis tmponere morem.

Malgré d'empiriques préventions, le système social du moyen âge eût été, par sa nature, beaucoup plus favorable aux beaux-arts, s'il avait pu se prolonger davantage. Ce n'était point, à la vérité, d'après les croyances dominantes, dont la tendance anti-esthétique suscita l'étrange inconséquence qui, à travers le christianisme, accordait une consécration factice aux dogmes polythéiques. En imposant à chacun un but individuel et chimérique, la foi monothéique n'encourageait d'autre poésie que celle qui concerne l'existence personnelle, alors idéalisée dans ses plus intimes émotions, par d'amirables compositions mystiques, où la langue seule fut insuffisante. A tout autre égard, le catholicisme n'excita Tessor des beauxarts qu'en leur préparant un meilleur accueil, quand la constitution sacerdotale put assez contenir les vices intellectuels

et moraux des croyances chrétiennes. Mais la sociabilité correspondante était beaucoup plus esthétique que celle de l'antiquité. Quoique la vie publique fût restée militaire, elle avait acquis une haute moralité, très-favorable à la poésie, en devenant surtout défensive. La juste émancipation des femmes permettait enfin de développer toutes les émotions domestiques. Un nouveau sentiment de la dignité personnelle, pleinement compatible avec le dévouement social, rendait possible l'entière idéalisation de l'existence individuelle. Aussi, l'admirable institution de la chevalerie occidentale, qui résumait ces trois attributs, suscita-t-elle partout un libre essor esthétique, mieux accueilli qu'en aucun temps antérieur. Mais cette impulsion générale, source trop méconnue de l'art moderne, ne put assez persister, parce que le moyen âge ne dut constituer, à tous égards, qu'une immense transition. Quand la langue et la société furent tellement formées que l'aptitude esthétique de ce régime put enfin aboutir à des productions durables, la situation catholico-féodale se trouvait déjà radicalement altérée par la prépondérance croissante du mouvement négatif. L'art dut ainsi idéaliser des croyances et des mœurs dont le déclin senti interdisait au poëte et au public les intimes convictions qu'exige toute grande impression esthétique.

A cette impulsion décroissante, la longue période révolutionnaire qui nous sépare du moyen âge associa bientôt l'excitation indirecte résultée d'une active décomposition, à laquelle participaient de plus en plus toutes les influences mentales ou sociales. Quoiqu'une destination négative ne convienne jamais à l'art, il éprouvait un tel besoin de se soustraire au joug chrétien que, dès son début, il seconda beaucoup l'émancipation moderne. L'incomparable composition de Dante caractérise nettement ce concours exceptionnel de deux impulsions contradictoires. Cette situation anti-esthétique, où tout se trans-

formait, et même se dénaturait, avant d'avoir pu être idéalisé, obligea l'art de s'ouvrir une issue factice, en cherchait, dans les souvenirs du type antique! ces mœurs fixes et prononcées qu'il ne pouvait trouver autour de lui. Le régime classique fournit ainsi, pendant quelques siècles, le seul expédient qui pût diriger l'essor des beaux-arts, sans lui permettre cependant l'originalité et la popularité qui le caractérisaient au moyen âge. Les éminents chefs-d'œuvre qu'a laissés surgir une direction aussi défavorableconsti tuent la meilleure vérification de la spontanéité de nos fonctions esthétiques. Depuis que cet artifice est partout épuisé, l'entière consommation du mouvement négatif n'a permis à l'art qu'une grande opération passagère, l'idéalisation du doute lui-même* Cette extrême attribution, qui ne comporte aucune culture prolongée, fut surtout destinée, dans les admirables chants de Byron et de Goethe, à étendre an milieu protestant la pleine émancipation émanée philosophiquement du centre occidental.

L'ensemble du passé montre donc que l'essor esthétique résulte davantage des tendances spontanées de l'humanité que d'aucune impulsion systématique. Jamais les conditions mentales de cette impulsion n ont pu jusqu'ici être remplies en nuUne temps que ses conditions sociales. Elles nous manquent aujourd'hui à la fois. Cependant rien n'annonce le prétendu déclin de nos facultés esthétiques. Non-seulement l'art a toujours grandi malgré tous ces obstacles, mais il s'est incorporé de plus en plus à l'existence universelle. Borné, chez les anciens* à un puhlk exceptionnel, il y était tellement extérieur ^ Tordre fondamental que ses jouissances ne figuraient pas m&n* dans les utopies sur la vie future. Le moyen ige fit partout surgir une naïve disposition à cuitîwr ces doux instincts comme Tune de nos plus précieuses constthtkns. Cet exercice fut alors ëri$é en principale occupât!** de la vie

leste. Toutes les classes occidentales ont ensuite goûté de plus en plus ces nobles plaisirs, d'abord quant à la poésie, et puis envers les arts spéciaux, surtout pour le plus social d'entre eux; Leurs organes, même seulement présumés, ont alors acquis une influence croissante, que l'anarchie actuelle pousse jusqu'à leur conférer une suprématie politique contraire à leur nature.

Tous ces indices concourent donc à nous présenter l'avenir comme la principale époque de l'essor esthétique de l'humanité, à laquelle le passé n'a pu fournir, à cet égard comme à tout autre, qu'une indispensable préparation. D'après ce prélude spontané de notre longue enfance, notre virilité mentale et morale systématisera dignement la culture esthétique, en même temps que la culture scientifique et la culture industrielle, pareillement désorganisées aujourd'hui. La régénération finale ne peut s'accomplir sans une intime incorporation de l'art à l'ensemble de l'ordre moderne, préparée par la suite de nos antécédents. En reprenant, sur de meilleures bases théoriques, la grande construction sociale tentée au moyen âge, le positivisme renouvellera aussi l'admirable impulsion esthétique que la réaction classique vint alors interrompre. Ainsi rétablie, elle ne pourra ensuite que se développer de plus en plus, d'après sa profonde solidarité, à la fois spontanée et systématique, avec tout le régime définitif. Voilà ce qui me reste à indiquer directement pour avoir assez caractérisé ici l'aptitude esthétique de la nouvelle philosophie.

Gomme seule source désormais possible de convictions fixes et communes, servant de base à des mœurs prononcées et durables, le positivisme serait déjà indispensable au développement ultérieur de l'art moderne. L'interprète et le spectateur doivent également remplir cette condition préliminaire, pour que notre existence, personnelle, domestique, ou sociale, de-

Tienne vraiment idéalisable. Il n'y a d'esthétiques que les émotions profondément senties et spontanément partagées. Quand la société manque de tout caractère intellectuel et moral, Part destiné à la retracer n'en saurait avoir non plus, et il se réduit à la vague culture de facultés trop naturelles pour devoir jamais rester inactives, même lorsqu'elles n'ont aucun grand but. Ainsi, l'efficacité esthétique du positivisme résulterait d'abord de son aptitude à terminer la révolution par la prépondérance directe du mouvement organique.

Mais, outre cette incontestable influence, commune à toute réorganisation quelconque, il faut ici faire sentir que le principe de la reconstruction positiviste est principalement favorable à l'essor des beaux-arts, en faisant prévaloir les opinions et les mœurs qui leur conviennent le mieux.

On ne peut concevoir un régime plus esthétique que celui qui érige le sentiment en base nécessaire de l'unité humaine, et qui assigne pour unique but de toute notre existence le perfectionnement universel, surtout moral. Quoique la nouvelle philosophie ne semble d'abord se proposer que de former des hommes plus systématiques, on reconnaît bientôt qu'elle n'institue cette indispensable coordination qu'afin de nous rendre plus sympathiques et plus synergiques, en fondant des mœurs actives sur des convictions inébranlables. En faisant consister la principale satisfaction de chacun à coopérer au bonheur d'autrui, le positivisme appelle enfin l'art à sa meilleure destination, la culture des sentiments bienveillants, beaucoup plus esthétiques que les instincts de haine et d'oppression, seuls chantés jusqu'alors. Cette culture devenant notre but principal, la poésie se trouve directement incorporée à l'ensemble du régime définitif, et acquiert ainsi une dignité auparavant impossible. Malgré l'origine scientifique de la philosophie nouvelle, la science y sera réduite à son véritable office, pour construire

la base objective de la sagesse humaine, afin de fournir un in* dispensable fondement à l'art et à l'industrie, qui doivent sur* tout attirer notre sollicitude continue. Substituant partout le relatif à l'absolu, en rapportant tout à l'humanité, elle bornera l'étude du vrai à ce qu'exige le développement du bon et du beau. Au delà de cette destination, la culture scientifique sera représentée comme détournant, par d'oiseuses contemplations, du principal but de notre existence, individuelle ou collective. La subordination nécessaire de l'idéalité à la réalité n'empêchera pas l'art d'exercer sur la science une heureuse réaction systématique, qu'interdisait jusqu'ici l'empire de l'absolu. Envers les moindres phénomènes, quand on a atteint le degré de vérité qui suffit à tous nos besoins, il reste toujours une certaine liberté théorique , dont nous userons alors sans scrupule pour embellir nos conceptions scientifiques , afin d'augmenter leur utilité. Mais cette réaction du beau sur le vrai, convient surtout aux plus éminentes études, directement relatives à .l'humanité. La précision y étant à la fois moins possible et moins importante , les convenances esthétiques y devront modifier davantage les conceptions scientifiques, dans l'élaboration fondamentale des principaux types historiques. Une existence vouée au perfectionnement universel accordera une prédilection naturelle au genre de culture intellectuelle le plus propre à développer en nous l'instinct habituel de la perfection. Cette disposition générale du positivisme en faveur de nos facultés mentales les plus énergiques,et les mieux liées au principe affectif se manifestera spécialement dans l'ensemble de l'éducation nouvelle. D'après les indications de la troisième partie, le lecteur sait déjà que cette éducation sera plus esthétique que scientifique, comme l'exige la vraie théorie de l'évolution humaine. La science n'y interviendra que pour systématiser définitivement ce que l'art aura spontanément ébauché

902 SVSTÈHB BE POLTÏVQKJE POSITIVE.

smis la présidente directe du sentiment. Puisque l'essor esthétique de l'humanité a précédé Bon développement scie*tîfique, il doit en être de même dam l'éducation individuelle, 4o*t la «arche positiviste -consiste à reproduire l'initiation «collective» Cette tendance à faire d'abord prévaloir rinstnaction poétique «ooastitue aujourd'hui lèsent principe raisonnable qmt renferme notre absurbe régime classique. On sait d'aiflem combien reste illusoire une telle prétention, dans un coura if études qui n'aboutit , d'ordinaire , qu'à développer «ne vicieuse appréciation , et même un profond dégoût , de tous les beaux-aits. Pour "Caractériser son inanité esthétique, il suffirait 4e rappeler que, pendant un siècle, une admiration officielle y érigea en dieu des pédants français celui de nos habiles versificateurs qui fut peut-être le plus -étranger à tout vrai sentiment poétique. Réalisant ce qui fut jusqu'ici mal tenté , i 'instruction positiviste familiarisera , dès l'enfance , le moindre prolétaire de chaque sexe avec toutes les beautés de la véritable poésie, non-seulement nationale, mais aussi occidentale. L'essor esthétique ne peut être sincère et efficace qu'en «'appliquant d'abord aux productions qui retracent notre propre mode 'de sociabilité* J'ai d'ailteurs indiqué comment le jeune positiviste sera ensuite conduit à compléter son initiation poétique en contemplant l'idéalisation originale de la vie antique. Son éducation ne se bornera point à l'art fondamental ; elle s'étendra aussi aux arts spéciaux qui, soit par les tons, soit par les formes, expriment avec plus d'éaergie ses principales <rréatiens. G*est *ainsi que la contemplation et la méditation esthétiques, oratre leur propre charme , seront destinées , dans TernsemMe des études positives, à préparer la eontemplation et la méditation scientifiques. Pour l'individu, oemme envers l'espèce, la combinaison des images doit servir de base à celle dessignes, qui tous furent d'abord des images affaiblies. Suivant l'aptitude

de l'art à reproduire tout ce qui peut nous intéresser, la partie spontanée de l'éducation positiviste rendra naturellement familières les principales notions que devra systématiser sa partie scientifique. Cette préparation naturelle sera surtout sensible envers les études historiques, qui ne seront ainsi abordées que par des intelligences déjà familiarisées avec la représentation poétique des diverses phases sociales et de leurs promoteurs essentiels.

D'après sa participation fondamentale à l'éducation positive , l'art n'aura pas moins de part à l'indispensable complément qu'elle nécessite, pour ramener les individus et les classes aux sentiments et aux principes que l'activité pratique tend toujours à altérer. Dans toutes les solennités , privées ou publiques, relatives à cet important office, le positivisme emploiera davantage les impressions esthétiques que les explications scientifiques. Cette prépondérance devra même y être encore plus prononcée qu'envers l'éducation proprement dite. En effet, la base universelle de la sagesse humaine étant alors systématisée, il suffira d'y faire appel , et le sacerdoce philosophique s'occupera moins de la conception que de l'exposition, dont la nature est surtout esthétique.

L'empirisme révolutionnaire a déjà suscité un vague pressentiment de cette fonction sociale de l'art moderne, comme principal régulateur des fêtes publiques. Mais l'inanité notoire de toutes les tentatives entreprises à ce sujet depuis le début de k révolution est très-propre à confirmer à la philosophie le (rivilége exclusif d'un office que la politique ne saurait remplir. Toute fête devant consister dans la manifestation solennelle [de sentiments réels, la spontanéité constitue toujours sa condition préliminaire. Le pouvoir qui commande y est donc iMompétent, et celui qui conseillen'y doit même intervenir qu'à 4tae d'organe systématique des dispositions préexistantes. De-

puis la décadence du catholicisme , nous n'avons plus de véritables fêtes, et elles ne pourront renaître que sous le libre ascendant du positivisme. Jusque-là le pouvoir temporel continuera vainement d'ordonner des simulacres sans dignité , au milieu d'un tumultueux concours, ou les spectateurs tiennent lieu de spectacle. Ses empiriques prétentions deviennent même souvent tyranniques , quand il impose des formules arbitraires à des sentiments qui n'existent pas. Nulle opération sociale ne tombe plus évidemment sous Tunique compétence du pouvoir spirituel, seul apte à régulariser les tendances d'où elle résulte. Or, son office devient alors essentiellement esthétique. Car, toute fête réelle, môme privée, et surtout publique, constitue, eu fond, une œuvre d'art, en tant que destinée à l'idéalisation, vocale ou mimique, des sentiments correspondants. Aucune fonction ne saurait être aussi esthétique, puisque la manifestation exige , d'ordinaire , l'intime combinaison des quatre arts spéciaux, sous la présidence de l'art fondamental. C'est pourquoi la routine temporelle a toujours été conduite à subordonner, sous ce rapport, sa suprématie officielle à de libres consultations artistiques, même en invoquant de simples peintres ou sculpteurs, faute de véritables poètes.

Pour constater, à cet égard, l'aptitude esthétique du positivisme, il suffirait de rappeler le culte de la Femme, indiqué dans la quatrième partie de ce discours, et le culte de l'Humanité, qui sera spécialement annoncé par sa conclusion générale. Tous deux constitueront , en effet , les principales sources des fêtes positivistes, tant privées que publiques. Aucune indication directe n'est donc nécessaire ici sur un sujet déjà ébauché et que je compléterai bientôt , dans les limites propres à ce simple prélude d'un traité spécial.

En assignant à l'art un office fondamental qui consolidera sa dignité sociale, le régime positif doit aussi lui procurer de

nouveaux moyens généraux, surtout en lui livrant l'ensemble du domaine historique , à peine abordé jusqu'ici.

Obligée, sous l'impulsion classique, de remonter aux types antiques, faute d'inspirations contemporaines, la poésie moderne fut déjà conduite à idéaliser les phases antérieures de rhumanité. Tel fut le principal caractère de notre grand Cor* neille, consacrant l'ensemble de ses drames à l'admirable peinture des divers âges romains. La prépondérance croissante de l'esprit historique a produit, de nos jours, dans les compositions épiques, une suite analogue de tentatives moins parfaites envers les temps postérieurs, par les éminents chefs-d'œuvre de Walter Scott et de Manzoni. Mais ces manifestations partielles ne pouvaient constituer que les indices spontanés de la nouvelle carrière que le positivisme doit offrir au génie esthétique, en lui ouvrant l'accès familier du passé , et même de l'avenir. Ce domaine immense ne pouvait être livré à la poésie que quand la philosophie en aurait d'abord embrassé l'ensemble. Or, l'esprit absolu de la théologie et de la métaphysique empêchait jusqu'ici de comprendre les diverses phases sociales , surtout assez pour les idéaliser dignement. Au contraire, le positivisme, toujours relatif, est principalement caractérisé par une théorie historique qui rendra familière l'intime contemplation de tous les modes propres à l'existence humaine. Un monothéiste sincère ne saurait bien comprendre et peindre avec succès les mœurs polythéiquesou fétichiques. Le poète positiviste, habitué à la filiation de tous les états antérieurs, peut s'identifier avec un âge quelconque, au point de réveiller nos sympathies pour une phase dont chacun de nous doit retrouver en lui-même l'équivalent spontané. C'est ainsi que nous pouvons maintenir, envers l'antiquité, les croyances du paganisme, sans affaiblir leur admirable efficacité esthétique par les inévitables scrupules qu'une telle obligation inspirait aux chrétiens. L'art nouveau se

306 MSIÉJtt DE POLÎTIQOE POSITIVE.

trouvera donc appelé à faire dignement revivre tons les âge» antérieurs, dont quelques-uns seulement sont déjà assez idéalisés, surtout par Homère et Corneille. Il comptera d'autant mieux sur l'efficacité esthétique d'une telle source que le même régime qui la lui ouvrira disposera aussi le public à la goèter. Cette suite presque inépuisable d'heureuses créations, épiques ou dramatiques, se liera profondément, d'une part, à l'ensemble de l'éducation positive, d'une autre part, au culte systématique de l'Humanité , pour faciliter l'appréciation et seconder la glorification de toutes les phases sociales.

Il faut, enfin, reconnaître que le régime final, en procurant à l'art des moyens plus étendus, lui fournira aussi de meilleurs organes, en faisant cesser une vicieuse spécialisation , directement contraire à la tendance synthétique quijcaractérise toujours le véritable génie poétique.

Le positivisme développera nécessairement toutes les vraies vocations esthétiques, par le système d'éducation générale qui, institué pour les prolétaires , convient également aux autres classes quelconques. Comme nous ne pouvons idéaliser et peindre que ce qui nous est devenu familier , la poésie a toujours reposé sur quelque philosophie, capable d'imprimer une direction fixe à l'ensemble de nos pensées et de nos sentiments. Aussi tous les vrais poètes ont-ils profondément participé, depuis Homère jusqu'à Corneille, à la plus forte éducation générale que comportât leur époque. Il faut que le génie esthétique ait tout conçu avant de tout représenter. Même aujourd'hui, quand notre anarchie fait partout prévaloir une spécialité empirique, les prétendus poëtes qui se croient dispensés d'initiation philosophique ne font réellement qu'emprunter cette base indispensable à des systèmes arriérés, théologiques ou métaphysiques. Leur vaine éducation spéciale, bornée à cultiver le seul talent de formuler, est aussi nuisible à leur esprit qu'à leur

DISCOURS PfUÉUMIKAlRB. — ONQC1RME, PARTIE. 307

cœur. En leur interdisant toute eonvktion profonde , elle ne tend à développer qu'une habileté machinale pour la partis technique de fart, sans leur laisser apprécier l'idéalisation qui en constitue le principal caractère. Nous lui devons cette déplo* rable multiplicité de versificateurs et de littérateurs étrangers à tout vrai sentiment poétique, et seulement propres k trou-» Mer h société par leur ambition déréglée. En tant que pha technique , l'éducation actuelle peur les quatre arts spéciaux est encore plus vicieuse, à tous égards^ chez ceux qui n'en reçoivent pas d'autre. Rien ne peut donc dispenser les diverses vocations esthétiques de participer d'abord à l'éducation fondamentale commune à tous. Si nous l'avons reconnue indispeiK sable aux femmes, les poètes et les artistes pourraient-ils n'en avoir pas besoin?

Mais, par cela même qu'elle est profondément esthétique, elle leur rend superflue toute éducation spéciale, sauf celle foi résulte spontanément de l'exercice préparatoire. Aucun» autre profession n'est autant dispensée d'un enseignement particulier, qui ne tend qu'à y éteindre une indispensable originalité , en étouffant l'élan esthétique sous le travail technique. Il ne Saut pas même conserver l'éducation professionnelle envers les arts spéciaux, qui doivent, comme pour l'industrie, s'apprendre par un judicieux exercice, subordonné à une digne imitation. L*im~ puissance notoire de noe écoles publiques destinées & former des musiciens ou des peintres dispense, à cet égard, de tout* explication. Outre leurs graves dangers moraux, ces institutions ne peuvent que contrarier toute vraie vocation esthétique. Ainsi les poètes et les artistes n'ont réellement besoin que de l'éducation universelle, destinée à l'initiation du public dont ils doivent représenter les émotions et les pensées. Son défaut do spécialité ne la rendra que plus propre à préparer et à signaler les véritables talents. Bile développera également le goût simuk

tané de tous les divers beaux-arts, dont l'intime connezité doit rendre fort suspectes les vocations esthétiques qui se glorifient de n'en sentir qu'un seul. Cette universalité d'appréciation a toujours caractérisé les grands maîtres, même pendant les derniers siècles. Son extinction actuelle suffirait pour confirmer l'absence nécessaire de toute supériorité esthétique, en un temps où l'art est dépourvu de destination sociale et de direction philosophique. Les simples amateurs devant tout goûter, comment les vrais compositeurs ne sentiraient-ils qu'un seul mode d'idéalisation et d'expression?

En rendant l'éducation générale profondément esthétique, le positivisme supprimera donc toute éducation spéciale contraire au véritable essor de l'art et seulement propre à faire prévaloir la médiocrité. Par une conséquence ultérieure de la même tendance, le régime final dissipera les classes uniquement vouées à la culture des beaux-arts , devenue alors une annexe spontanée des fonctions qui caractérisent les trois éléments du pouvoir modérateur , surtout quant à l'art général.

Sous le régime théocratique qui dut partout inaugurer l'évolution humaine , l'activité pratique fut seule séparée de l'existence contemplative. Mais les diverses fonctions spéculatives restaient réunies chez les mêmes organes, sans aucune distinction entre les aptitudes qualifiées ensuite d'esthétiques et de scientifiques. Quoique leur séparation ultérieure fût indispensable à leur développement respectif , elle était pourtant contraire à l'ordre fondamental, qui n'admet d'autre grande division sociale qu'entre la théorie et la pratique. Elle doit donc aboutir à une nouvelle combinaison, plus intime que la coexistence primitive, de toutes les facultés théoriques, dont l'influence nécessaire sur la vie active s'affaiblirait par leur dispersion. Seulement cette fusion finale ne devait surgir qu'après un suffisant essor partie) de ses divers éléments principaux. Or, ce préambule nécessaire

a exigé tout le temps qui nous sépare de l'état théocratique. L'art dut se détacher du tronc commun avant la science, en vertu de son essor plus rapide et de son caractère plus indépendant. Au siècle d'Homère, le sacerdoce avait déjà cessé d'être esthétique, mais il restait encore scientifique, jusqu'à l'avènement des philosophes proprement dits, bientôt suivis des purs savants. C'est ainsi que le régime de la spécialité, qui n'est normal que pour l'industrie, a dû s'étendre d'abord à l'art, et ensuite à la science. Mais, après avoir seul permis l'essor décisif des divers éléments spéculatifs échappés à une théocratie oppressive, ce régime préliminaire constitue maintenant, par sa vicieuse prolongation, le principal obstacle à l'ordre final vers lequel tendaient toutes ces préparations partielles. Leur intime combinaison suivant un nouveau principe devient désormais la condition fondamentale d'une vraie régénération.

En appréciant les fonctions essentielles du pouvoir modérateur, soit pour l'éducation, soit pour la consultation, on reconnaît aisément qu'elles exigent un mélange habituel des dispositions esthétiques avec les aptitudes scientifiques. Si le public doit participer à ces deux caractères, pourraient-ils être séparés chez ses vrais directeurs spirituels? On continuera pourtant à les nommer philosophes plutôt que poètes, parce que leurs attributions ordinaires sont plus scientifiques qu'esthétiques : mais ils devront autant sentir l'art que la science. Celle-ci exige des leçons systématiques, tandis qu'une culture spontanée suffit à l'autre, sauf pour la partie technique des arts spéciaux. D'un autre côté, les hautes fonctions esthétiques ne comportent pas d'organes permanents, puisque leur principale efficacité suppose l'excellence des compositions, qui, une fois produites, conservent une éternelle aptitude à fournir partout des moyens d'idéaliser et de formuler nos sentiments privés ou publics. Il

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suffit qu'une éducation convenable ait également préparé les interprètes et les auditeurs à goûter la perfection et k repousser la médiocrité. Tous les rangs sociaux peuvent dès lors, cornu» on Fa tu souvent, fournir de dignes organes exceptionnels aux nouveaux besoins réels de manifestation affective. Mais cet office doit naturellement convenir surtout à la clisse philosophique, qui, lorsque son vrai caractère définitif aura prévalu» sera autant sympathique que systématique.

11 n'existe, au fond, aucune incompatibilité organiquo entre le génie eetlbôtique et le génie scientifique, qui ne se.dk** tinguent réellement que par la diversité de leurs combinaisons, concrètes et idéales chez l'un, abstraites et réelles oh ex l'autre** Tous deux emploient le régime analytique pour leurs élaborationspréliminaires,et poursuivent également une synthèse défini* tive. Les vaines théories qui les supposent inconciliables n'offrent que la vicieuse consécration d'un état passager, suivant kl tendance absolue de toute doctrine métaphysique. S'il paraissent, en effet, n'avoir jamais les mêmes organes, c'est seulement parce que leurs offices caractéristiques ne sauraient être simultanés» Toute situation sociale qui nécessite de grands efforts philosophiques se trouve nécessairement impropre au véritable essor poétique, puisqu'elle exige une nouvelle élaboration dans les opinions fondamentales, dont la fixité est, au contraire, indispensable à Fart. C'est pourquoi l'ensemble du passé montre les révolutions de la poésie succédant à celles de la philosophie, sans jamais coexister avec elles. En étudiant les types intellectuels qui n'ont pu trouver un milieu convenable, on reconnaît aisément que les mêmes esprits auraient cultivé avec un égal succès la philosophie ou la poésie selon l'époque de leur apparition. Diderot eût été, sans doute, un grand poëte, eu un temps plus esthétique, comme Gœthe un éminent philosophe sous une autre impulsion publique* Tous les savants qui ont

ptas induit que déduit offrent des signes évidents d'aptitude poétique. Que l'invention soit abstraite ou concrète, qu'elle s'applique à saisir la réalité ou à l'idéaliser, c'est toujours, au fond, la même fonction cérébrale, avec des destinations différentes, dont les principaux cas ne peuvent jamais coexister. L'admirable génie synthétique de notre grand Buffon doit être apprécié historiquement comme une annonce spontanée de œtte fusion finale entre l'esprit scientifique et l'esprit esthétique. Bossuet aurait déjà offert un exemple encore mieux décisif d'égale aptitude à la plus haute philosophie et à k plus sublime poésie, si l'ensemble de la situation lui eût imprimé «ne impulsion mieux caractérisée en l'un ou l'autre sens.

Ainsi, malgré les préjugés actuels, aucune incompatibilité naturelle n'empêchera la classe habituellement livrée aux offices philosophiques proprement dits de fournir aussi» quand il 7 aura lieu, les meilleurs organes poétiques. Il suffit alors que les plus éminents penseurs passent de l'activité scientifique à l'activité esthétique, suivant la pente naturelle de tous les grands esprits vers les compositions les plus nécessaires à leur siècle. C'est seulement pour les arts spéciaux que, d'après leurs exigences techniques, une certaine consécration exclusive restera indispensable chez quelques maîtres choisis, qui deviendront alors des membres accessoires du pouvoir spirituel, en vertu de leur digne participation à l'éducation universelle. Même dans ces cas exceptionnels, la spécialité actuelle sera beaucoup modifiée, puisque cette rare élévation ne s'accordera qu'à des natures assez esthétiques pour goûter également tous les beaux-arts, au point de cultiver à la fois les trois qui concernent la forme, comme en Italie au seizième siècle.

Cette aptitude poétique des nouveaux philosophes ne se manifestera, d'ordinaire, que par leur disposition permanente à

sentir dignement et à faire bien, apprécier les divers modes d'idéalisation. La fonction esthétique ne deviendra habituellement active chez eux que pour la composition des fêtes publiques. Mais, quand les besoins sociaux susciteront d'éminentes créations épiques ou dramatiques, les principaux d'entre eux deviendront des poëtes proprement dits, l'office purement philosophique cessant alors d'exi ger les plus hautes intelligences. Les grands travaux de systématisation et d'idéalisation devant désormais alterner à de moindres intervalles que jadis, on pourrait les concevoir successivement accomplis par les mêmes organes, si la vie humaine durait davantage. Toutefois, notre faible longévité, et la verve juvénile qu'exigent toutes les hautes productions, n'autorisent une telle supposition qu'afin de mieux caractériser l'identité fondamentale de deux aptitudes qu'on juge maintenant incompatibles.

Envers des compositions moins difficiles et plus multipliées, le pouvoir modérateur prouvera fréquemment sa compétence esthétique par les travaux exceptionnels de son élément féminin. Les arts spéciaux, surtout ceux des formes, resteront, sans doute, interdits aux femmes, comme exigeant une habileté technique qui leur convient peu, et dont le lent apprentissage étoufferait leur admirable spontanéité. Mais les femmss d'élite sont plus propres que les hommes à toutes les compositions poétiques qui ne demandent point une contention intense et prolongée. G'est là qu'elles doivent voir leur participation habituelle aux travaux spéculatifs; car les succès scientifiques sont incompatibles avec leur vraie nature. Quand la nouvelle éducation générale aura systématiquement associé les femmes au mouvement universel, elles perfectionneront beaucoup tous les genres de poésie qui concernent l'existence personnelle et la vie domestique. L'aptitude est, au fond, la même pour goûter que pour produire, avec de simples diffé-

rences de degré, très-affectées par la culture. Pourquoi les femmes ne deviendraienl-elles donc pas supérieures aux hommes pour toutes les compositions qu'elles savent déjà mieux apprécier? Les grands poëmes, épiques ou dramatiques, destinés à idéaliser la vie publique, me semblent seuls au-dessus de leurs forces esthétiques. A tout autre égard, la culture poétique leur appartient naturellement ; et elle se trouve en harmonie avec leur situation sociale, quand la vocation ne cesse pas d'être exceptionnelle. Nos affections privées ne sauraient être mieux retracées que par leurs plus purs organes, chez lesquels le talent d'expression complète spontanément la tendance à l'idéalisation. On doit donc regarder le régime esthétique de l'humanité comme imparfaitement organisé, tant que la plupart des. travaux poétiques, et peut-être aussi musicaux, ne constituent pas l'apanage spéculatif du sexe aimant. Cette intervention féminine est surtout indispensable pour donner à la poésie privée la constante moralité dont elle est tant susceptible, et que notre grossièreté masculine n'atteint jamais sans des efforts contraires à la spontanéité esthétique. La grâce naïve de Lafontaine et la suave délicatesse de Pétrarque se trouveront ainsi combinées naturellement avec une tendresse plus pure et plus profonde, de manière à procurer aux opuscules poétiques une perfection jusqu'alors impossible.

Quant au troisième élément nécessaire du pouvoir modérateur, son aptitude esthétique doit être moins prononcée, puisque sa destination active l'éloigné davantage de l'existence spéculative que supposent de telles créations. Cependant toutes les compositions peu étendues, où l'énergie et l'insouciance constituent les principales sources de l'inspiration réelle, conviennent mieux aux prolétaires qu'aux femmes, et surtout qu'aux philosophes. Lorsque l'éducation positiviste aura dignement cultivé le peuple occidental, il offrira partout d'heureux

organes, poétiques ou même musicaux, des dispositions qui lui sont propres, comme tant d'exemples spontanés l'indiquent déjà* Outre cette participation spéciale de quelques prolétaires, l'ensemble du peuple prend indirectement une part fondamentale à l'évolution esthétique, puisque le langage hû est surtout dû.

Tel est donc, dans le régime positif, l'organisation finale de l'art : plus de classes esthétiques proprement dites, sauf quelques maîtres spéciaux; mais une éducation générale disposant à goûter profondément tous les modes d'idéalisation, et faisant surgir leur culture ches les trois éléments modérateurs. J)an8 la répartition fondamentale du travail poétique entre les forces étrangères au gouvernement, les philosophes exercent toutes les attributions relatives à la vie publique ; tandis que les compositions privées et personnelles appartiennent aux femmes ou aux prolétaires» selon qu'elles exigent surtout la tendresse ou l'énergie. Ainsi, l'exeraee mental qui convient le mieux à l'humanité se développera davantage chef les classes où notre nature se caractérise le plus. «Cette douce coopération n'exclut que ceux dont les constantes préoccupations de grandeur ou 4e richesse personnelles oondamnent l'existence esthétique à des jouissances essentiellement passives, augmentées d'ailleurs par l'universelle éducation positive. Intimement annexées à de grands offices sociaux, nos fonctions d'idéalisation tendront directement vers leur noble «destination affective, fin perdant une spécialité qui altère son charme naturel, l'art n'offrira plus les dangers moraux auxquels s'expose toute lie exclusivement vouée à l'expression.

Après avoir caractérisé l'incorporation normale de l'art au régime final de l'humanité, il ne me reste qu'à indiquer sa participation fondamentale au mouvement actuel de régénération positiviste. Envers les trois éléments nécessaires de cette

discours mÉuatmuÊKK. — onquièsib partie. 315

impulsion rénovatrice, nous avons déjà reconnu qne chacun doit y concourir en exerçant aujourd'hui, à un degré pins ptononoé, quoique dans un mode moins régulier, l'office essentiel -que lui assigne l'organisation définitive. Gr, sioette marché naturelle aux philosophes qui prennent l'initiative systématique de la reconstruction, oonvient Aussi aux prolétaires qni la wnsolideront, et même aux femmes qui la sanctionneront, eBe doit également s'étendre au complément esthétique de cette triple fonction organique. Un examen «direct rend incontestable etftte similitude nécessaire.

La principale fonction de l'art -consiste toujours è construire les types dont la science lui fournit les bases. Or cette opéra* tion est surtout indispensable à l'inauguration du nouveau régime. Quand la philosophie en aura assez élaboré les diverses conceptions essentielles, elles resteront encore trop indéterminées pour suffire à leur destination pratique. Gar l'étude systématique du passé ne peut nous fournir directement qne le -caredère général de l'avenir. Même envers les moindres phénomènes, la détermination scientifique* ne sevrait devenir complète sans dépasser les limites propres à la vraie démonstration. Dans les recherches sociologiques, ses résultats doivent donc rester davantage an-dessous du degré de plénitude, de netteté, et de précision qu'exigent des notions destinées à la plus familière universalité. C'est alors à la poésie qu'il convient de combler les inévitables lacunes de la philosophie pour inspiiw la politique. Au début du polythéisme , die remplit déjà cet office naturel envers les créations imparfaites de la théologie systématique. Il lui appartient encore phis de compléter une appréciation objective où l'imagination participe moins. Dans la conclusion générale de ce discours, je vais indiquer davantage cette indispensable fonction poétique an sujet de la conception centrale du positivisme. Le lecteur

pourra dès lors étendre la même explication à tous les autres cas principaux.

Pour accomplir ce grand office, l'art positiviste se trouvera naturellement conduit à nous offrir des tableaux anticipés de la régénération humaine, appréciée sous tous les aspects sus* ceptibles d'idéalisation. Ce sera sa seconde coopération générale à l'impulsion rénovatrice, en développant sa participation initiale. Au fond, ce nouvel office se réduit à régulariser les utopies, en y subordonnant toujours l'idéalité à la réalité, comme en toute autre composition poétique. La liberté spéculative que semble leur procurer l'anarchie actuelle finit par restreindre beaucoup leur essor effectif, d'après les craintes de divagation qu'elle inspire même aux plus rêveurs, dont l'esprit ne saurait devenir insensible aux besoins communs d'harmonie mentale. Mais, quand le domaine de l'imagination se borne à développer et vivifier celui de la raison, les plus austères penseurs subissent volontiers un charme qui, loin d'altérer la réalité, ne fait que mieux ressortir son principal caractère, trop peu déterminé par la science. Ainsi, en assignant aux utopies leur vraie destination, le positivisme stimulera beaucoup ce genre moderne de compositions poétiques, qui, sous l'inspiration sociologique, peut tant concourir à pousser l'ensemble du peuple occidental vers l'état normal de l'humanité. Les cinq modes esthétiques participeront tous à cette salutaire impulsion, en nous faisant d'avance apprécier, d'après l'idéalisation propre à chacun d'eux, les charmes et la grandeur de la nouvelle existence, personnelle, domestique, et sociale.

Cette seconde assistance générale de l'art dans la grande reconstruction en suscitera naturellement une troisième, dont le besoin n'est pas moindre aujourd'hui, pour achever de détacher les occidentaux des vains débris du passé qui empêchent

de sentir l'avenir. D suffira de donner une direction comparative aux tableaux anticipés que je viens d'indiquer* Depuis le début de la transition moderne, au quatorzième siècle, l'art s'est surtout développé sous une intention critique, qui pourtant convient peu à sa nature éminemment synthétique. Son essor organique peut donc se concilier pleinement avec la lutte secondaire qu'exige encore la situation actuelle envers les opinions, et surtout les mœurs, qui nous restent du régime déchu ou de la phase transitoire. Cet ébranlement complémentaire, relatif aux plus intimes racines du passé, altérera d'autant moins la grande mission de l'art positiviste, qu'il s'accomplira sans jamais exiger une critique directe. Ni envers la théologie, ni seulement quant à la métaphysique, nous n'avons désormais besoin d'aucune discussion, même philosophique, et, à plus forte raison, poétique. Tout se réduit maintenant à une simple concurrence, le plus souvent implicite, entre les modes opposés suivant lesquels le catholicisme et le positivisme correspondent aux mêmes besoins moraux et sociaux. Or cet office accessoire, dont les bases scientifiques sont déjà posées, est surtout du ressort de l'art, puisqu'il doit s'adresser davantage au sentiment qu'à la raison. J'en ai indiqué le cas le plus caractéristique, à la fin de la quatrième partie, pour la noble coopération que je réservais à ma sainte collègue envers l'initiation positiviste (Je nos deux populations méridionales, principalement dévolue à l'intervention esthétique des femmes.

Dans cette troisième fonction sociale, la nouvelle poésie rattachera directement sa mission actuelle à son office final, en idéalisant le passé, comme ci-dessus l'avenir. Car, Tavénement du positivisme exige, à tous égards, une scrupuleuse justice envers le catholicisme. Loin d'atténuer le mérite moral et politique du régime propre au moyen âge, la poésie, guidée par la philosophie, devra d'abord le glorifier dignement, afin

de mieux caractériser la supériorité nécessaire de Tordre final. Elle préludera ainsi à son devoir normal de ranimer le passé, dont la liaison naturelle avec l'avenir doit devenir profondément familière, dans l'intérêt simultané de la raison systématique et du sentiment social.

Quoique prochain, ce triple office, par lequel l'art positiviste inaugurera son incorporation à Tordre final, ne saurait être immédiat, puisqu'il exige une préparation philosophique qui n'est point encore assez accomplie, ni chez le public occidental, ni par ses organes esthétiques. La génération pacifique qui vient de commencer, en France, la seconde partie de la grande révolution, peut faire librement prévaloir le positivisme, non-seulement parmi les vrais penseurs, mais aussi dans le peuple parisien chargé des communes destinées de l'Occident, et même auprès des femmee les mieux disposées. Élevée sous cette impulsion, la génération suivante pourra donc, avant la fin du siècle ouvert par la Convention, compléter spontanément cette inauguration mentale et morale en manifestant le nouveau caractère esthétique de l'humanité régénérée.

L'ensemble de cette cinquième et dernière partie représente directement la philosophie positive comme plus favorable qu'aucune autre à l'essor continu de tous les beaux -arts. Une doctrine qui appelle l'humanité au perfectionnement universel devait s'incorporer profondément les spéculations les plus propres à développer notre instinct de la perfection. Elle ne les subordonne à l'étude systématique de la réalité, que pour fournir à l'idéalité une base objective, indispensable à sa consistance et à sa dignité. Mais, ainsi constituées, les fonctions esthétiques conviennent mieux que les fonctions scientifiques, soit à la nature et à la portée de notre intelligence, soit surtout

à sa destination essentielle, l'organisa tion de l'unité humaine ; car elles se rapportent immédiatement au principe affectif de cette systématisation. Après la culture directe du sentiment, c'est l'art qui peut habituellement fournir les meilleurs moyens de nous rendre à la fois plus tendres et plus nobles.

Sa réaction logique doit même perfectionner notre aptitude systématique, en nous familiarisant de bonne heure avec les vrais caractères de toute construction humaine. La science a pu longtemps préférer le régime analytique ; tandis que, même au milieu de son anarchie actuelle, l'art vise toujours à la synthèse, but nécessaire de toutes nos contemplations. Quand, contre sa nature, il travaille à détruire, son œuvre quelconque ne s'accomplit encore qu'en construisant. Le goût et l'habitude des constructions esthétiques doivent ainsi nous disposer à mieux construire sur le sol plus réfractaire de la réalité.

A tous ces titres, l'art, dirigé par le sentiment, devient, pour le positivisme, la principale base de l'éducation universelle, où la science ne préside ensuite qu'à une indispensable systématisation objective. La vie active complète cette prépondérance initiale, en imprimant un caractère plus esthétique que scientifique aux fonctions régulières du pouvoir modérateur. Les trois éléments nécessaires de la force morale deviennent ainsi les organes spontanés de l'idéalisation, désormais inséparable de la systématisation.

Une telle fusion oblige les nouveaux philosophes à sentir profondément tous les beaux-arts. Quoique habituellement passive, cette aptitude devra pouvoir s'élever, chez les principaux d'entre eux, jusqu'à la plus sublime activité, dans les âges d'intermittence philosophique et de verve poétique. Sans ce difficile complément, leur office ne saurait obtenir le libre

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