‹ Système de politique positive (volume 2)Chapitre 26 sur 36 · CONCLUSION GENERALE · texte numérisé non relu

CONCLUSION GENERALE

RBLIGION DE L'HUMANITÉ.

L'amour pour principe, Tordre pour base, et le progrès pour but ; tel est, d'après ce long discours préliminaire, le caractère fondamental du régime définitif que le positivisme vient inaugurer en systématisant toute notre existence, personnelle et sociale, par une combinaison inaltérable entre le sentiment, la raison, et l'activité. Cette systématisation finale remplit, au delà d'aucune possibilité antérieure, les diverses conditions essentielles, soit quant à l'essor spécial des différentes parties de notre nature, soit quanta leur connexité générale. La suprématie nécessaire de la vie affective s'y trouve mieux constituée qu'auparavant, d'après l'universelle prépondérance du sentiment social, qui peut directement charmer chaque pensée et chaque acte quelconques.

Jamais oppressive envers l'esprit, une telle domination du cœur sanctifie l'intelligence en la vouant désormais au service continu de la sociabilité, dont elle doit consolider l'ascendant et éclairer l'exercice. Dignement subordonnée au sentiment, la raison acquiert ainsi une autorité qu'elle n'avait pu encore obtenir, comme seule apte à dévoiler l'ordre fondamental qui dirige nécessairement toute notre existence d'après l'ensemble

revient avec un surcroît d'énergie, quand, d'après sa longue préparation spéculative, elle a pu remonter jusqu'à son principe affectif, devenu désormais sa source directe. Loin de susciter aucune langueur, cet amour fondamental nous poussera toujours à la plus complète activité, en vouant toute notre existence au perfectionnement universel. U ne nous oblige à étudier Tordre naturel qu'afin de mieux appliquer nos forces quelconques, individuelles ou collectives, à son amélioration artificielle. A peine ébauchée jusqu'ici, même envers le monde matériel, cette destination normale n'a pu encore occuper que la moindre partie des efforts humains. Son essor ne pourrait devenir dégradant que s'il restait borné aux degrés inférieurs du perfectionnement* Dès que notre sagesse spéculative embrasse directement son principal domaine, notre sagesse active -s'applique surtout aux plus éminents phénomènes, où l'ordre naturel est à la fois plus imparfait et mieux modifiable. Ainsi agrandie et systématisée, notre existence pratique poursuit de préférence l'amélioration intellectuelle, et encore davantage le perfectionnement moral, soit en tendresse, soit en courage. La vie privée et la vie publique se trouvent désormais liées par un même but principal, dont la vue familière vient ennoblir tous leurs actes. Dès lors, la prépondérance nécessaire de la pratique, loin d'étse jamais hostile à la théorie, lui prescrit surtout les plus difficiles recherches, pour découvrir les vraies lois de notre nature personnelle et sociale, dont la connaissance restera toujours inférieure à nos besoins réels. Au lieu de disposer à la sécheresse morale, une telle activité habituelle nous poussera sans cesse à mieux sentir que l'amour universel constitue, non-seulement notre principal bonheur, mais aussi notre plus puissant moyen,indispensableà l'efficacité de tous lesautres. C'est ainsi que, dans l'existence positive, le cœur, l'esprit, et le caractère se consolident et ee développent mutuellement,

d'après la systématisation habituelle de leur propre exercice naturel. Jamais la vie publique et la vie privée n'avaient pu être aussi pleinement liées que par cette égale consécration à une même destination essentielle, où elles ne diffèrent que pour l'étendue de leurs moyens respectifs* Vouées Tune et l'autre à faire toujours prévaloir, autant que possible, la sociabilité sur la personnalité, chacune y applique sans cesse, et à tous égards, toutes nos puissances quelconques, affectives, spéculatives, et actives.

D'après cette position finale du grand problème humain, Fart social, directement consacré à sa solution générale, prend désormais pour principe fondamental la séparation normale entre les deux pouvoirs élémentaires, l'un moral, qui conseille, l'autre politique, qui commande. La prépondérance nécessaire de celui-ci, toujours fondée sur la force matérielle, représente l'ascendant spontané de la personnalité dans notre imparfaite nature, où les plus grossiers besoins se trouvent les plus urgents et les plus continus. Sans cette irrésistible fatalité, notre vie individuelle manquerait elle-même de consistance et de direction ; mais surtout notre existence collective ne comporterait ni caractère, ni activité. C'est pourquoi le pouvoir moral, qui repose sur la conviction et la persuasion, doit rester purement modérateur, sans devenir jamais directeur.

Émané du sentiment et de la raison, il représente spécialement la sociabilité, que seul il cultive immédiatement. Mais, par cela même qu'il correspond à nos plus éminents attributs, il ne peut obtenir une prépondérance pratique qui appartient aux plus énergiques. Inférieur en puissance, quoique supérieur en dignité, il oppose toujours son classement virtuel des individus selon leur mérite mental et moral à leur classement réel suivant la richesse ou la grandeur. Sans jamais parvenir à faire prévaloir ses principes d'appréciation, il aboutit ainsi à modi~

fier heureusement Tordre naturel de toute société, en y rappelant dignement l'esprit d'ensemble et le sentiment du devoir, que l'activité pratique tend à altérer.

Cet office fondamental, dont le besoin est partout senti, se se systématise d'après l'attribution caractéristique de ce pouvoir modérateur, pour nous préparer à la vie réelle par une saine éducation générale, principalement relative à la morale, même dans sa partie intellectuelle. Ainsi vouée à la spéculation et à l'affection, cette puissance modificatrice ne peut constituer un digne organe systématique de la sociabilité qu'en restant toujours extérieure à l'action. Son premier devoir consiste donc à combattre, dans son propre sein, nos vains instincts d'élévation temporelle, qui ne deviennent salutaires, malgré l'impureté de leur source ordinaire, que chez les natures vraiment destinées à un indispensable commandement. Cette renonciation solennelle à la richesse et à la grandeur devient la base primitive du véritable pouvoir théorique, et la condition initiale de sa légitime résistance aux usurpations toujours imminentes du pouvoir pratique. Il obtient ainsi ses principaux appuis habituels, en développant ses affinités naturelles avec les éléments sociaux qui sont, comme lui, nécessairement étrangers au gouvernement politique.

Première source spontanée de l'influence modificatrice, d'après leur nature éminemment affective, les femmes deviennent alors, en vertu de leur situation passive, les auxiliaires domestiques du vrai pouvoir spirituel. Il les associe intimement à son office essentiel, en leur confiant toute l'éducation privée, dont l'éducation publique ne constitue, dans le régime positif, qu'un indispensable complément systématique. Comme épouses, elles participent encore davantage à ses fonctions consultatives, .en tempérant par la persuasion l'ascendant matériel qu'il modère seulement par la conviction. Dans le genre de vie publique qui

convient à leur nature, elles l'assistent spontanément, pour élaborer l'opinion commune dont il devient l'organe systématique, en appréciant les actes, et surtout les personnes, d'après les principes qu'il leur a fournis* Cet intime concours se développera mieux quand les femmes, dignement préservées par les hommes de toute sollicitude matérielle, seront partout aussi étrangères à la richesse qu'à la domination, comme on le voit si souvent chez les prolétaires.

Quoique moins pure et moins directe, l'affinité du peuple envers le pouvoir philosophique procure naturellement à celui-éi une énergique assistance civile dans son inévitable antagonisme avec le pouvoir politique. Privés à la fois de loisir matériel et de puissance individuelle, les prolétaires ne sauraient habituel* lement participer au gouvernement pratique, dont l'efficacité dépend surtout de sa concentration. Au contraire, la force morale, toujours émanée d'une libre convergence, comporte, et même exige, des ramifications universelles. Or, dégagés de toute grave responsabilité pratique, les prolétaires s'associent naturellement au pouvoir théorique, d'après la disponibilité d'esprit et l'insouciance personnelle qui les disposent mieux que leurs chefs temporels aux vues d'ensemble et aux sentiments généreux. Ils fourniront ainsi la principale base habituelle de la véritable opinion publique, quand une éducation générale, qui leur sera surtout destinée, leur permettra de bien caractériser leurs vœux. Leurs besoins comme leurs inclinations les rapprocheront toujours du sacerdoce philosophique, qui deviendra leur organe systématique envers les classes dirigeantes* En retour de cet office naturel, il recevra d'eux une imposante assistance pour sa grande mission sociale de subordonner sans cesse le commandement à la moralité. Dans les cas exceptionnels qui exigeraient l'intervention politique du pouvoir modérateur, le caractère actif de son élément po-

pulaire dispensera son élément philosophique d'une anomalie qui le dénaturerait presque autant que son élément féminin.

La faible influence de la raison sur notre imparfaite nature interdirait directement au nouveau sacerdoce de faire asses respecter la dignité sociale de la vraie théorie et sa juste relation avec la pratique. Mais cette double solidarité fondamentale lui assurera de puissants appuis dans chaque cité, et même au sein de chaque famille, pour organiser la légitime réaction morale des pauvres envers les riches. L'éducation universelle lui procurera d'ailleurs, parmi les classes dirigeantes, une assis* tance supplémentaire , par l'accession volontaire de leurs plus nobles membres à une sorte de chevalerie nouvelle. Néanmoins, malgré cette vaste organisation de la force morale, l'ascendant spontané de notre personnalité se trouve tellement prononcé, que la solution effective du grand problème humain restera toujours fort inférieure à nos justes souhaits. Cette appréciation, commune à tous les aspects de notre vraie destinée, doit seulement nous encourager davantage à mieux concerter tous nos -efforts pour améliorer Tordre naturel dans ses dispositions les plus importantes , qui sont à la fois les plus modifiables et les plus imparfaites.

Notre principal progrès, tant collectif qu'individuel, consiste À développer toujours cet empire qui n'appartient qu'à t nous sut nos propres imperfections, surtout morales. Cette tendance caractéristique ne pouvait assez surgir dans l'antiquité, qui dut seulement en préparer la manifestation par un indispensable préambule, intellectuel et social. Sa destination fut même tellement incompatible avec la position directe de la grande question humaine, qu'elle exigea toujours, au contraire, l'intime subordination de la morale à la politique. Mais ce noble but convient tant à notre espèce, que, dès le moyen âge, elle y tendit ouvertement, malgré les obstacles qu'offrait encore Tin-

suffisant accomplissement des deux conditions préliminaires. La doctrine dominante n'était point assez réelle ni assez complète, le caractère social restait trop militaire et trop aristocratique , pour permettre alors de constituer l'ascendant final de la morale sur politique. Cependant l'insuffisance nécessaire de cette admirable tentative n'empêcha pas les populations occidentales d'apprécier déjà ce principe fondamental, qui survécut ensuite à l'irrévocable déclin des opinions et des mœurs d'où il avait d'abord surgi. Pour lui procurer une prépondérance décisive, il fallait que le véritable esprit philosophique, longtemps borné aux plus simples études , embrassât graduellement tout le domaine spéculatif, jusqu'à devenir pleinement systématique, d'après son extension finale aux contemplations sociales. En même temps , il était indispensable que l'activité industrielle prévalût irrévocablement sur l'existence militaire chez toutes les populations préparées par l'incorporation romaine et par l'initiation catholico-féodale. Ce double préambule élémentaire s'est accompli, conjointement avec la décomposition générale du régime ancien, pendant la longue transition qui nous sépare du moyen âge. Un ébranlement décisif a dès lors poussé l'élite de notre espèce à reprendre directement, sur de meilleures bases mentales et sociales, le grand problème posé par nos pieux et chevaleresques ancêtres, pour instituer enfin sa solution radicale, que le positivisme vient aujourd'hui systématiser et formuler.

Toutes les phases essentielles de cette préparation collective en exigent d'équivalentes dans l'initiation individuelle, spontanée ou systématique, sous peine d'insuffisance. Mais il faut ensuite que ces divers modes et degrés de la régénération humaine, outre leur intime connexité, viennent tous aboutir naturellement à un même centre , propre à constituer directement l'unité fondamentale du régime définitif. Sans cette cou-

densation finale, la systématisation positive ne saurait entièrement remplacer la systématisation théologique, malgré l'homogénéité et la solidarité supérieures de ses éléments plus réels et plus stables. A son principe affectif, à sa base rationnelle, et à son but actif, le positivisme doit donc joindre un centre unique, qui embrasse à la fois le sentiment, la raison, et l'activité. Telle est la dernière condition de son ascendant décisif, tant privé que public.

Elle se trouve entièrement remplie par la convergence naturelle de tous les aspects positivistes vers la grande conception de l'Humanité, qui vient éliminer irrévocablement celle de Dieu, pour constituer une unité définitive plus complète et plus durable que l'unité provisoire du régime initial. L'extension et l'application de la nouvelle doctrine générale deviennent ainsi accessibles à tous les cœurs, et, par suite, à tous les esprits, en évitant aujourd'hui un long et difficile préambule scientifique, qui reste seulement indispensable à ses organes systématiques.

D'après sa nature encore plus morale que mentale, ce centre -universel du positivisme représente aussitôt le principe affectif de la systématisation finale. Car le caractère propre de ce nouveau Grand-Être consistant à être nécessairement composé d'éléments séparables, toute son existence repose sur l'amour mutuel qui lie toujours ses diverses parties, sans qu'aucun calcul puisse jamais tenir lieu d'un tel instinct.

A cette prépondérance directe du sentiment social correspond l'essor continu de l'esprit d'ensemble, qui seul permet de concevoir le concours spontané d'où résulte cet immense organisme , en faisant abstraction de tous les conflits partiels. La raison participe donc comme l'amour à cette condensation finale. En outre, elle seule complète la notion du véritable Être- Suprême, en dévoilant toutes les conditions, extérieures et intérieures, de son existence réelle.

Mais l'activité n'est pas moins inhérente que le sentiment et la raison à la nature de l'unité positiviste. Car l'organisme le plus composé doit, plus qu'aucun autre, réagir sans cesse sur le milieu correspondant, pour le modifier en s'y subordonnant. De là résulte le progrès nécessaire, qui n'œt jamais que le dé* veloppemant de l'ordre émané de l'amour.

L'Humanité condense donc directement les trois caractères essentiels du positivisme, son moteur subjectif, son dogme objectif, et son but actif. A ce seul véritable Grand-Être, dont nous sommes sciemment les membres nécessaires, se rapporteront désormais tous les aspects de notre existence, individuelle ou collective, nos contemplations pour le connaître, nos affections pour l'aimer, et nos actions pour le servir.

Voilà comment les positivistes peuvent, mieux que les tbôologistes quelconques, concevoir la vie comme un vrai culte, aussi intime qu'usuel. Ce culte continu de l'Humanité exaltera et épurera tous nos sentiments ; il agrandira et éclaircira toutes nos pensées ; il anoblira et consolidera tous nos actes. Le grand problème du moyen âge s'y trouve directement résolu autant que possible, puisque la subordination de la politique à la morale y résulte nécessairement d'une prépondérance sacrée de la sociabilité sur la personnalité.

C'est ainsi que le positivisme devient enfin une véritable religion , seule complète et réelle , destinée à prévaloir sur toutes les systématisations imparfaites et provisoires qui émanèrent du théologisme initial.

L'unité des théocraties antiques fut elle-même insuffisante, puisque sa nature purement subjective ne put jamais embrasser pleinement l'existence pratique, toujours subordonnée à la réalité objective. Bornée au sentiment et à la raison, cette systématisation primitive perdit bientôt une notable partie de son domaine intellectuel , quand l'esprit esthétique s'af-

franchit irrévocablement de la tutelle théocratique , pour mieux s'adapter à la vie réelle, suivant sa vocation spontanée. Restés encore seuls arbitres de la science comme de la morale, les prêtres virent ensuite décroître beaucoup leur autorité théorique, aussitôt que l'essor abstrait des moindres conceptions positives eut donné naissance à la philosophie proprement dite. Quoiqu'elle ne pût alors être que métaphysique, elle tenta déjà une systématisation anti-sacerdotale, qui, sans comporter aucune efficacité organique, ruina le polythéisme, et finit par le transformer en monothéisme. Dans ce mode extrême de la théologie, l'autorité spéculative du sacerdoce fut aussi radicalement altérée que le principe de sa doctrine. Les prêtres perdirent alors l'ascendant scientifique, comme ils avaient d'abord perdu l'ascendant esthétique. Ils conservèrent seulement une suprématie morale, bientôt compromise par l'émancipation intellectuelle, dont l'esprit positif constitua la source réelle, quoique l'esprit métaphysique lui servit encore d'organe systématique. Quand la science eut assez grandi pour se séparer aussi de la philosophie, elle ne tarda pas à manifester sa tendance nécessaire vers une nouvelle unité spéculative, non moins contraire à toute métaphysique qu'à toute théologie. Cette construction finale, naturellement assujettie aune lente succession de préambules que les deux autres n'exigeaient pas, conduisait d'ailleurs l'esprit positif à systématiser la vie active, d'où il émana spontanément, à mesure qu'il s'emparait du domaine spéculatif. Mais ce double ascendant n'a pu se compléter que par la récente fondation de la vraie science sociale, constituée enfin par ma théorie historique. Dès lors, les véritables savants, en s'élevant à la dignité philosophique, tendent nécessairement vers le caractère sacerdotal, parce que cette élaboration finale conduit à la prépondérance systématique du principe affectif, d'où résulte aussitôt une construction complète autant qu'homogène.

des lois naturelles des divers phénomènes. Cette base objective de la vraie sagesse humaine réagit profondément sur nos affections elles-mêmes, qui trouvent, dans l'obligation de s'y conformer, une source de fixité propre à contenir leur versatilité spontanée, et une stimulation directe à la prépondérance des instincts sympathiques. Noblement appliqué à un office fondamental qui le préserve de toute oiseuse divagation, le génie scientifique trouve la plus vaste alimentation dans l'appréciation de toutes les lois réelles qui influent sur nos destinées, et surtout dans l'étude de notre propre nature, individuelle et collective. La prépondérance du point de vue sociologique, loin d'étouffer les spéculations plus abstraites, augmente autant leur consistance que leur dignité, en oonstituantla seule unité qu'elles comportent.

En assurant à la raison sa juste influence but l'ensemble de la vie humaine, ce régime final consolide et développe l'essor habituel de l'imagination, désormais appliquée à sa destination caractéristique, l'idéalisation continue de la réalité. Les fonctions scientifiques ne sont indispensables que pour construire la base extérieure de toutes nos conceptions. Mais, cet office une fois accompli, les fonctions esthétiques conviennent mieux à notre intelligence, pourvu que leur exercice respecte toujours ce fondement nécessaire, d'ailleurs si propre à prévenir leurs écarts. Sous cette unique condition générale, elles sont directement encouragées par la systématisation positive, comme étant à la fois les plus conformes à son principe affectif et les plus rapprochées de son but actif. Profondément incorporées à la nouvelle existence, elles y constituent, d'ordinaire, l'exercice le plus doux et le plus salutaire de notre intelligence, qui ne saurait tendre plus directement à cultiver l'affection et à poursuivre le perfectionnement.

D'abord émanée de la vie active, la systématisation finale y

revient avec un surcroit d'énergie, quand, d'après sa longue préparation spéculative, elle a pu remonter jusqu'à son principe affectif, devenu désormais sa source directe. Loin de susciter aucune langueur, cet amour fondamental nous poussera toujours à la plus complète activité, en vouant toute notre existence au perfectionnement universel. Il ne nous oblige à étudier Tordre naturel qu'afin de mieux appliquer nos forces quelconques, individuelles ou collectives, à son amélioration artificielle. A peine ébauchée jusqu'ici, même envers le monde matériel, oette destination normale n'a pu encore occuper que Ja moindre partie des efforts humains. Son essor ne pourrait devenir dégradant que s'il restait borné aux degrés inférieurs du perfectionnement. Dès que notre sagesse spéculative embrasse directement son principal domaine, notre sagesse active «'applique surtout aux plus éminents phénomènes, où Tordre naturel est à la fois plus imparfait et mieux modifiable. Ainsi agrandie et systématisée, notre existence pratique poursuit de préférence l'amélioration intellectuelle, et encore davantage le perfectionnement moral, soit en tendresse, soit en courage. La vie privée et la vie publique se trouvent désormais liées par un même but principal, dont la vue familière vient ennoblir tous leurs actes. Dès lors, la prépondérance nécessaire de la pratique, loin d'ètte jamais hostile à la théorie, lui prescrit surtout les plus difficiles recherches, pour découvrir les vraies lois de notre nature personnelle et sociale, dont la connaissance restera toujours inférieure à nos besoins réels. Au lieu de disposer à la sécheresse morale, une telle activité habituelle nous poussera sans cesse à mieux sentir que l'amour universel constitue, non-seulement notre principal bonheur, mais aussi notre pi us puissant moyen,indispensable à l'efficacité de tous les autres. C'est ainsi que, dans l'existence positive, le cœur, l'esprit, et le caractère se consolident et se développent mutuellement,

d'après la systématisation habituelle de leur propre exercice naturel. Jamais la vie publique et la vie privée n'avaient pu être aussi pleinement liées que par cette égale consécration à une même destination essentielle, où elles ne diffèrent que pour l'étendue de leurs moyens respectifs. Vouées Tune et l'autre à faire toujours prévaloir, autant que possible, la sociabilité sur la personnalité, chacune y applique sans cesse, et à tous égards, toutes nos puissances quelconques, affectives, spéculatives, et actives.

D'après cette position finale du grand problème humain, l'art social, directement consacré à sa solution générale, prend désormais pour principe fondamental la séparation normale entre les deux pouvoirs élémentaires, l'un moral, qui conseille, l'autre politique, qui commande. La prépondérance nécessaire de celui-ci, toujours fondée sur la force matérielle, représente l'ascendant spontané de la personnalité dans notre imparfaite nature, où les plus grossiers besoins se trouvent les plus urgents et les plus continus. Sans cette irrésistible fatalité, notre vie individuelle manquerait elle-même de consistance et de direction; mais surtout notre existence collective ne comporterait ni caractère, ni activité. C'est pourquoi le pouvoir moral, qui repose sur la conviction et la persuasion, doit rester purement modérateur, sans devenir jamais directeur.

Émané du sentiment et de la raison, il représente spécialement la sociabilité, que seul il cultive immédiatement. Mais, par cela même qu'il correspond à nos plus éminents attributs, il ne peut obtenir une prépondérance pratique qui appartient aux plus énergiques. Inférieur en puissance, quoique supérieur en dignité, il oppose toujours son classement virtuel des individus selon leur mérite mental et moral à leur classement réel suivant la richesse ou la grandeur. Sans jamais parvenir à faire prévaloir ses principes d'appréciation, il aboutit ainsi à niôdi-

fier heureusement l'ordre naturel de toute société, en y rappelant dignement l'esprit d'ensemble et le sentiment du devoir, que l'activité pratique tend à altérer.

Cet office fondamental, dont le besoin est partout senti, se se systématise d'après l'attribution caractéristique de ce pouvoir modérateur, pour nous préparer à la vie réelle par une saine éducation générale, principalement relative à la morale, même dans sa partie intellectuelle. Ainsi vouée à la spéculation et à l'affection, cette puissance modificatrice ne peut constituer un digne organe systématique de la sociabilité qu'en restant toujours extérieure à l'action. Son premier devoir consiste donc à combattre, dans son propre sein, nos vains instincts d'élévation temporelle, qui ne deviennent salutaires, malgré l'impureté de leur source ordinaire, que chez les natures vraiment destinées à un indispensable commandement. Cette renonciation solennelle à la richesse et à la grandeur devient la base primitive du véritable pouvoir théorique, et la condition initiale de sa légitime résistance aux usurpations toujours imminentes du pouvoir pratique. Il obtient ainsi ses principaux appuis habituels, en développant ses affinités naturelles avec les éléments sociaux qui sont, comme lui, nécessairement étrangers au gouvernement politique.

Première source spontanée de l'influence modificatrice, d'après leur nature éminemment affective, les femmes deviennent alors, en vertu de leur situation passive, les auxiliaires domestiques du vrai pouvoir spirituel. Il les associe intimement à son office essentiel, en leur confiant toute l'éducation privée, dont l'éducation publique ne constitue, dans le régime positif, qu'un indispensable complément systématique. Comme épouses, elles participent encore davantage à ses fonctions consultatives,, en tempérant par la persuasion l'ascendant matériel qu'il modère seulement par la conviction. Dans le genre de vie publique qui

convient à leur nature, elles l'assistent spontanément, pour élaborer l'opinion commune dont il devient l'organe systématique, en appréciant les actes, et surtout les personnes, d'après les principes qu'il leur a fournis* Cet intime concours se développera mieux quand les femmes, dignement préservées par les hommes de toute sollicitude matérielle, seront partout aussi étrangères à la richesse qu'à la domination, comme on le voit si souvent ches les prolétaires*

Quoique moins pure et moins directe, l'affinité du peuple envers le pouvoir philosophique procure naturellement à celui-ti une énergique assistance civile dans son inévitable antagonisme avec le pouvoir politique. Privés à la fois de loisir matériel et de puissance individuelle, les prolétaires ne sauraient habituellement participer au gouvernement pratique, dont l'efficacité dépend surtout de sa concentration. Au contraire, la force morale, toujours émanée d'une libre convergence, comporte, et même exige, des ramifications universelles. Or, dégagés de toute grave responsabilité pratique, les prolétaires s'associent naturellement au pouvoir théorique, d'après la disponibilité d'esprit et l'insouciance personnelle qui les disposent mieux que leurs chefs temporels aux vues d'ensemble et aux sentiments généreux. Ils fourniront ainsi la principale base habituelle de la véritable opinion publique, quand une éducation générale, qui leur sera surtout destinée, leur permettra de bien caractériser leurs vœux. Leurs besoins comme leurs inclinations les rapprocheront toujours du sacerdoce philosophique, qui deviendra leur organe systématique envers les classes dirigeantes. En retour de cet office naturel, il recevra d'eux une imposante assistance pour sa grande mission sociale de subordonner sans cesse le commandement à la moralité. Dans les cas exceptionnels qui exigeraient l'intervention politique du pouvoir modérateur, le caractère actif de son élément po-

pulaire dispensera son élément philosophique d'une anomalie qui le dénaturerait presque autant que son élément féminin.

La faible influence de la raison sur notre imparfaite nature interdirait directement au nouveau sacerdoce de faire assex respecter la dignité sociale de la vraie théorie et sa juste relation avec la pratique. Mais cette double solidarité fondamentale lui assurera de puissants appuis dans chaque cité, et même an sein de chaque famille, pour organiser la légitime réaction morale des pauvres envers les riches. L'éducation universelle lui procurera d'ailleurs, parmi les classes dirigeantes, une assistance supplémentaire , par l'aocession volontaire de leurs plui nobles membres à une sorte de chevalerie nouvelle. Néanmoins, malgré cette vaste organisation de la force morale, l'ascendant spontané de notre personnalité se trouve tellement prononcé, que la solution effective du grand problème humain restera toujours fort inférieure à nos justes souhaits. Cette appréciation, commune à tous les aspects de notre vraie destinée, doit seulement nous encourager davantage à mieux concerter tous nos efforts pour améliorer l'ordre naturel dans ses dispositions les plus importantes , qui sont à la fois les plus modifiables et les plus imparfaites.

Notre principal progrès, tant collectif qu'individuel, consiste à développer toujours cet empire qui n'appartient qu'à k nous sur nos propres imperfections, surtout morales. Cette tendance caractéristique ne pouvait assez surgir dans l'antiquité, qui dut seulement en préparer la manifestation par un indispensable préambule, intellectuel et social. Sa destination fut même tellement incompatible avec la position directe de la grande question humaine, qu'elle exigea toujours, au contraire, l'intime subordination de la morale à la politique. Mais ce noble but convient tant à notre espèce, que, dès le moyen âge, elle y tendit ouvertement, malgré les obstacles qu'offrait encore Tin-

suffisant accomplissement des deux conditions préliminaires. La doctrine dominante n'était point assez réelle ni assez complète, le caractère social restait trop militaire et trop aristocratique , pour permettre alors de constituer l'ascendant final de la morale sur politique. Cependant l'insuffisance nécessaire de cette admirable tentative n'empêcha pas les populations occidentales d'apprécier déjà ce principe fondamental, qui survécut ensuite à l'irrévocable déclin des opinions et des mœurs d'où il avait d'abord surgi. Pour lui procurer une prépondérance décisive , il fallait que le véritable esprit philosophique, longtemps borné aux plus simples études , embrassât graduellement tout le domaine spéculatif, jusqu'à devenir pleinement systématique, d'après son extension finale aux contemplations sociales. En même temps , il était indispensable que l'activité industrielle prévalût irrévocablement sur l'existence militaire chez toutes les populations préparées par l'incorporation romaine et par l'initiation catholico-féodale. Ce double préambule élémentaire s'est accompli, conjointement avec la décomposition générale du régime ancien, pendant la longue transition qui nous sépare du moyen âge. Un ébranlement décisif a dès lors poussé l'élite de notre espèce à reprendre directement, sur de meilleures bases mentales et sociales, le grand problème posé par nos pieux et chevaleresques ancêtres, pour instituer enfin sa solution radicale , que le positivisme vient aujourd'hui systématiser et formuler.

Toutes les phases essentielles de cette préparation collective en exigent d'équivalentes dans l'initiation individuelle , spontanée ou systématique, sous peine d'insuffisance. Mais il faut ensuite que ces divers modes et degrés de la régénération humaine, outre leur intime connexité, viennent tous aboutir naturellement à un même centre , propre à constituer directement l'unité fondamentale du régime définitif. Sans cette con-

densation finale, la systématisation positive ne saurait entièrement remplacer la systématisation théologique, malgré l'homogénéité et la solidarité supérieures de ses éléments plus réels et plus stables. A son principe affectif, à sa base rationnelle, et à son but actif, le positivisme doit donc joindre un centre unique, qui embrasse à la fois le sentiment, la raison, et l'activité. Telle est la dernière condition de son ascendant décisif, tant privé que public.

Elle se trouve entièrement remplie par la convergence naturelle de tous les aspects positivistes vers la grande conception de l'Humanité, qui vient éliminer irrévocablement celle de Dieu, pour constituer une unité définitive plus complète et plus durable que l'unité provisoire du régime initial. L'extension et l'application de la nouvelle doctrine générale deviennent ainsi accessibles à tous les cœurs, et, par suite, à tous les esprits, en évitant aujourd'hui un long et difficile préambule scientifique, qui reste seulement indispensable à ses organes systématiques.

D'après sa nature encore plus morale que mentale, ce centre universel du positivisme représente aussitôt le principe affectif de la systématisation finale. Car le caractère propre de ce nouveau Grand-Être consistant à être nécessairement composé d'éléments séparables, toute son existence repose sur l'amour mutuel qui lie toujours ses diverses parties, sans qu'aucun calcul puisse jamais tenir lieu d'un tel instinct.

A cette prépondérance directe du sentiment social correspond l'essor continu de l'esprit d'ensemble, qui seul permet de concevoir le concours spontané d'où résulte cet immense organisme , en faisant abstraction de tous les conflits partiels. La raison participe donc comme l'amour à cette condensation finale. En outre, elle seule complète la notion du véritable Être- Suprême, en dévoilant toutes les conditions, extérieures et intérieures, de son existence réelle.

Mais l'activité n'est pas moins inhérente que le sentiment et la raison à la nature de l'unité positiviste. Car l'organisme le pins composé doit, plus qu'aucun autre, réagir sans cesse sur le milieu correspondant, pour le modifier en s'y subordonnant. De là résulte le progrès nécessaire, qui n'est jamais que le développement de l'ordre émané de l'amour.

L'Humanité condense donc directement les trois caractères essentiels du positivisme, son moteur subjectif, son dogme objectif, et son but actif. A ce seul véritable Grand-Être, dont nous sommes sciemment les membres nécessaires, se rapporte* ront désormais tous les aspects de notre existence, individuelle on collective, nos contemplations pour le connaître, nos affections pour l'aimer, et nos actions pour le servir.

Voilà comment les positivistes peuvent, mieux que les théologistes quelconques, concevoir la vie comme un vrai culte, aussi intime qu'usuel. Ce culte continu de 1 Humanité exaltera et épurera tous nos sentiments ; il agrandira et éclaircira toutes nos pensées ; il anoblira et consolidera tous nos actes. Le grand problème du moyen âge s'y trouve directement résolu autant que possible, puisque la subordination de la politique à la morale y résulte nécessairement d'une prépondérance sacrée de la sociar bilité sur la personnalité.

C'est ainsi que le positivisme devient enfin une véritable religion, seule complète et réelle, destinée à prévaloir sur toutes les systématisations imparfaites et provisoires qui émanèrent du théologisme initial.

L'unité des théocraties antiques fut elle-même insuffisante, puisque sa nature purement subjective ne put jamais embrasser pleinement l'existence pratique, toujours subordonnée à la réalité objective. Bornée au sentiment et à la raison, cette systématisation primitive perdit bientôt nne notable partie de son domaine intellectuel , quand l'esprit esthétique s'af-

franchit irrévocablement de la tutelle théocratique , pour mieux s'adapter à la vie réelle, suivant sa vocation spontanée. Restés encore seuls arbitres de la science commode la morale, les prêtres virent ensuite décroître beaucoup leur autorité théorique , aussitôt que l'essor abstrait des moindres conceptions positives eut donné naissance à la philosophie proprement dite. Quoiqu'elle ne pût alors être que métaphysique, elle tenta déjà une systématisation anti-sacerdotale, qui, sans comporter aucune efficacité organique, ruina le polythéisme, et finit par le transformer en monothéisme. Dans ce mode extrême de la théologie, l'autorité spéculative du sacerdoce fut aussi radicalement altérée que le principe de sa doctrine. Les prêtres perdirent alors l'ascendant scientifique, comme ils avaient d'abord perdu l'ascendant esthétique. Us conservèrent seulement unr; suprématie morale, bientôt compromise par l'émancipation intellectuelle, dont l'esprit positif constitua la source réelle, quoique l'esprit métaphysique lui servit encore d'organe systématique. Quand la science eut a3sez grandi pour se séparer ausëi de la philosophie, die ne tarda pas à manifester sa tendance nécessaire ver? une nouvelle unité spéculative, non moins contraire à toute métaphysique qu'à toute théologie. Cette construction ânaie. naturellement assujettie à une lente *ucc*s-ion de préambule* q-:e ie* deux autres n'exigeaient pa-, conduisit d'ailleurs l'esprit positif à systématiser la vie active, d'où jj émana 5>:3V5-^-.r:n:. a mesure qu'il s'emparait du domain': spécuJatîf, Mi;- 'h ;;-ubi- amendant n'a pu -e 'Vsinpiéter que par la ré- ?j-.Z-mr :;i :s\-.r. :e .* vrsi-: •»:!*:.■*.* *>'.."*>. oon-V.viée enfin par ma :;.-^r.- r-«»;-riq«. Des i-'.rs. les vêntar/ie* aavaaU, en *'é.etu: i .i :.:i..:'5 pr..I j24pni7:Je, tçnieiin>>*uireiïi«r.t ver-, ie earàr.*r' ^"-^riitai. par% qu.e î**V: tjaaoratj'j.? Lr^ue v*uî*û\ a t :;*:•.:. :-:f%a:* syrÂtiA'i'ïMb d«j priiK.p> aifeoJ, éVj n&-

Ainsi érigés en prêtres de l'Humanité , les nouveaux philosophes doivent obtenir un ascendant, intellectuel et moral, plus étendu et mieux enraciné que celui du sacerdoce antique. Leur exclusion nécessaire de toute autorité temporelle devient la condition fondamentale de cette suprématie spirituelle, pour garantir la division systématique entre la théorie et la pratique. Aucune dégénération théocratique n'est possible dans un régime où le conseil et le commandement ne peuvent jamais émaner des mêmes organes.

D'après cette entière renonciation à la grandeur et à la richesse, individuelles ou même collectives, les prêtres de l'Humanité pourront obtenir une incomparable dignité, en réunissant l'ascendant intellectuel , tant esthétique que scientifique, et l'ascendant moral , toujours séparés depuis l'extinction des théocraties. La raison, l'imagination, et le sentiment se combineront ainsi pour modifier profondément l'empire nécessaire de l'activité pratique, suivant les véritables lois de la morale universelle , dont il tend toujours à s'écarter. Ce nouveau pouvoir modérateur acquerra d'autant plus d'influence que sa systématisation aura précédé et préparé l'essor direct du régime définitif; tandis que le théologisme ne parvint à l'unité qu'au temps de son déclin. Le sacerdoce positif doit donc régénérer à la fois toutes les fonctions relatives à notre propre perfectionnement , en destinant la science à étudier l'Humanité , la poésie à la chanter, et la morale à l'aimer, afin que, d'après cet irrésistible concours, la politique s'applique sans cesse à la servir.

Une telle mission procure à la science réelle une grandeur et une consistance qui n'eurent jamais d'égales , puisqu'elle seule nous fait connaître la nature et la condition du véritable Grand-Être, dont le culte complet doit caractériser toute notre existence. Quoique cette détermination fondamentale ne semble

directement exiger que des études sociologiques, elle repose nécessairement sur un double préambule logique et scientifique, relatif, d'abord, au monde extérieur, et ensuite à l'homme individuel, afin d'apprécier le milieu et l'agent de ces éminents phénomènes.

Le culte des positivistes ne s'adresse point, comme celui des théologistes, à un être absolu, isolé, incompréhensible, dont l'existence ne comporte aucune démonstration, et repousse toute comparaison réelle. Nul mystère ne doit altérer l'évidence spontanée qui caractérise le nouvel Être-Suprême. Il ne sera dignement chanté, aimé, et servi que d'après une suffisante connaissance des diverses lois naturelles qui régissent son existence, la plus compliquée que nous puissions contempler.

D'après cette complication supérieure, il offre, encore davantage qu'aucun autre organisme, ce double attribut de solidarité intérieure et de subordination extérieure qui appartient à tout corps vivant. Malgré son immense extension dans le temps et dans l'espace, l'exacte appréciation de chacun de ses phénomènes nous manifeste son consensus universel. Son existence est aussi la plus dépendante de la nécessite extérieure, résultée, envers chaque être réel, de l'ensemble des lois inférieures. A toutes les fatalités ordinaires, mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, et biologiques, viennent alors se joindre les fatalités sociologiques, étrangères aux natures

moins éminentes. Mais, par une dernière conséquence générale de sa complication caractéristique, ce grand organisme réagit nécessairement plus qu'aucun autre sur l'ensemble du monde réel, dont il est le vrai chef. Sa définition scientifique semble donc se réduire à le concevoir comme l'être véritablement suprême, qui manifeste le mieux tous les principaux attributs de la vitalité.

Mais l'activité n'est pas moins inhérente que le sentiment et la raison à la nature de l'unité positiviste. Car l'organisme le plus composé doit, plus qu'aucun autre, réagir sans cesse sur le milieu correspondant, pour le modifier en s'y subordonnant. De là résulte le progrès nécessaire, qui n'est jamais que le dé* veloppement de l'ordre émané de l'amour.

L'Humanité condense donc directement les trois caractères essentiels du positivisme, son moteur subjectif, son dogme objectif , et son but actif. A. ce seul véritable Grand-Être, dont nous sommes sciemment les membres nécessaires, se rapporteront désormais tous les aspects de notre existence, individuelle ou collective, nos contemplations pour le connaître, nos affections pour l'aimer, et nos actions pour le servir.

Voilà comment les positivistes peuvent, mieux que les théologistes quelconques, concevoir la vie comme un vrai culte, aussi intime qu'usuel. Ce culte continu de l'Humanité exaltera et épurera tous nos sentiments ; il agrandira et éclaircira toutes nos pensées ; il anoblira et consolidera tous nos actes. Le grand problème du moyen âge s'y trouve directement résolu autant que possible, puisque la subordination de la politique à la morale y résulte nécessairement d'une prépondérance sacrée de la sociabilité sur la personnalité.

C'est ainsi que le positivisme devient enfin une véritable religion , seule complète et réelle , destinée à prévaloir sur toutes les systématisations imparfaites et provisoires qui émanèrent du théologisme initial.

L'unité des théocraties antiques fut elle-même insuffisante, puisque sa nature purement subjective ne put jamais embrasser pleinement l'existence pratique, toujours subordonnée à la réalité objective. Bornée au sentiment et à la raison , cette systématisation primitive perdit bientôt une notable partie de son domaine intellectuel, quand l'esprit esthétique s'af-

CONCLUSION GÉMÉKALE DU DISCOURS PHKMMINA1HE. 3Î5

s aeeiain. Le pouvoir temporel, seul directeur, émane ■la persenHeJSIé, et développe l'activité, d'où résulte l'ordre il : tandis que le pouvoir spirituel, purement mo- ■r, représente immédiatement la sociabilité, et institua i, qui détermine le progrès. Ainsi, dans In concepa Grand-Être, le premier correspond a l'appareil nutritif h iecsnd A l'appareil nerveux de l'organisme individuel.

«de cette étude statique permet ensuite I la sentnee r directement l'existeoee dynamique correspondante, •théorie fondamentale de l'évolution humaine, comme a le troisième volume- de ce traité. Notre Grand-Être ips» plue immobile qu'absolu; ta nature relative le rend ment deVeloppable : en un mot, il est le plue vivant des nnnus. II s'étend et se compose de plus en plu» par li a continue des générations humaines. Mai» set mutaaires sont aussi assujetties que ses fonctions fondai à des lois invariables. Lenr ensemble, désormais constitue un spectacle plus imposant que la i inertie de l'ancien Être- Suprême, dont l'existence Tfc n'était suspendue que par d'inexplicables caprices. % la science réelle peut seule nous faire apprécier cette ^6e prépondérante, qui domine et enveloppe toutes- les %, Comme envers les moindres phénomènes, c'est à l'étude Wtique du passé qu'il appartient d'y déterminer l'avenir "«■aetémer le présent. De la conception normale du LÊtre, nous passons donc a l'histoire de sa formation ■e, dont l'ensemble résume tons les progrès quelconques. fou était incompatible, dans l'antiquité, soit avec l'asti de l'esprit théologique, sort avec l'essor de l'activité », fondi BZ l'esclavage des producteurs. La Patrie, •és-restreinte d'abord, pouvait seule constituer alors k léeessaire de l'Humanité. Su os celte nationalité pria»-

334 STSTàvr i» folitioot posittve.

Mais un dernier caractère essentiel, qui n'appartient qu'à lai, doit compléter sa notion fondamentale, en appréciant systématiquement l'indépendance nécessaire de ses propres éléments. Tandis que te? dhrerses parties d'aucun autre organisme ne sauraient vivre isolément, la grande existence se compose Se vies réellement séparablesr. Quoique cette indépendance n'empêche point le consensus, elle est aussi indispensable que le concours à la nature dtm tel être, qui perdrait toute sa supériorité si ses éléments devenaient inséparables. La difficulté de concilier ces deux conditions également fondamentales explique assez la lenteur de cette suprême évolution. Néanmoins1, le nouveau Grand-Être ne suppose point, comme Pancies, une abstraction purement subjective. Sa notion résulte, au contraire, d'une exacte appréciation objective; car l'homme, proprement dit, n'existe que dans le cerveau trop abstrait de nos métaphysiciens. Il n'y a, au fond, de réel que l'humanité, quoique la complication de sa nature nous ait interdit jusqu'ici d'en systématiser la notion, terme nécessaire de notre initiation scientifique. Cette dernière appréciation conduit à compléter la conception systématique de PÊtre-Suprème, en y distinguant deux ordres de fonctions fondamentales, les unes d'activité, les autres de liaison. En effet, il n'y a là de directement actif que les parties séparables; mais l'efficacité de leurs opérations dépend de leur concours, spontané ou concerté. Un tel organisme suppose donc à la fois des fonctions extérieures, essentiellement relatives à son existence matérielle, et des fonctions intérieures, spécialement destinées à combiner ses éléments mobiles. Or, cette indispensable division se réduit, au fond, à étendre jusqu'à l'organisme collectif la grande théorie de l'incomparable Bichat sur la distincion des deux vies, de nutrition et de relation, dans tout organisme individuel. C'est là quli faut saisir la vraie source systématique de la séparation normale des deux

CONCLUSION GfcfÉRAEB DIT DISCOURS PRÉLIMINAIRE. $96

pouvoirs soeiaui. Le pouvoir temporel, seul directeur j émue de la personnalité, et développe F&ctivKé, d'où retraite Ponhre fondamental r tandis que le pouvoir spirituel, pnremeaf modérateur, représente immédiatemeirt ht sociabilité, et imtit«B le concours, qro détermine le progrès. Ainsi, dhns la conception eu Grand-Être, le premier correspond & Fappareil nutritif et Le second à l'appareil nerveur de l'ergaonme individuel*.

I/ensemble de eette étude statique permet ensuite à la aôMMe dfappréeier directement l'existence dynamique correspondante, d^aprèenmthéoriefoiMlàmeBitalederéTrtiitioD humaine^ comme l'exposera le troisième votante de ce traité. Hotre Grand-Être tfèst pas plue mmoVBe qu'absolu ; sa nature relative Je rend éminemment dévefoppable : en un mot, il est le plue vivant dto êtres connus. Il détend et se compose de pins en plue par k snesession continue dee générations humaine». Maie ses mutations nécessaires sont aussi assujetties que ses fonctions foadamentales à des lois invariables. Leur ensemble, déson»» appréciable, constitue un spectacle plus imposant que» h sublime inertie de l'ancien Être^Suprômc, dont l'existence passive n'était suspendue que par d'inexplicable» caprices. Ainsi, la science réelle peut seule nous faire apprécier cette destinée prépondérante, qui domine et enveloppe toute» les nétres. Gomme envers les moindres phénomènes, e'eet à Fétide systématique du passé' qu'il appartient d'y déterminer l'avenir peur caractériser le présent. De la conception normale du G*and~Ëtre, nous passera* donc à l'histoire de sa formation continue, dont l'ensemble résume tous les progrès quelconques. 9a notion était incompatible, dans l'antiquité, soit avec l'a*cendant de l'esprit théologique, soit avec Feesor de l'activité guerrière, fondé sur l'esclavage de» producteurs. La Patrie, même très-restreinte d'abord, pouvait seule constituer atawfe prélude nécessaire de l'Humanité. Soiwcette nationalité prmtf-

tive, surgit, au moyen âge, le sentiment de la fraternité universelle, d'après le caractère défensif de la nouvelle activité militaire et la libre concentration des croyances surnaturelles en un monothéisme commun à tout l'Occident. L'essor des mœurs chevaleresques, et la première ébauche d'une séparation normale entre les deux puissances élémentaires, annonçaient déjà l'élaboration directe du grand organisme, en proclamant la subordination de la politique à la morale. Mais la nature chimérique et égoïste des croyances dominantes, ainsi que le caractère militaire et aristocratique de ce régime transitoire, ne permettaient alors d'autre préparation immédiate que l'indispensable abolition de tout esclavage personnel, principal résultat de cette grande époque. Les mœurs industrielles ayant ainsi commencé à prévaloir, le sentiment de fraternité a pu s'appuyer sur une activité vraiment universelle. En même temps, l'essor décisif de la positivité rationnelle a préparé l'élaboration finale de la science sociale, seule capable de systématiser de telles préparations, pour construire directement la notion du véritable Grand-Être. Cette conception est d'abord devenue systématique quant aux fonctions spéculatives, surtout scientifiques, qui suscitèrent, il y a deux siècles, la première formule relative à cet immense et éternel organisme. A travers l'indispensable dissolution du système théologique et militaire, l'évolution moderne fit ensuite surgir, d'après ses diverses préparations organiques, la notion réelle du progrès continu qui caractérise cette vie collective. Mais la conception de l'Humanité ne peut constituer une nouvelle unité fondamentale que depuis l'ébranlement décisif qui a, d'une part, manifesté l'urgence d'une régénération universelle, et, d'une autre part, suscité la philosophie capable de la systématiser. C'est ainsi que la contemplation du nouveau Grand-Être accompagna toujours sa formation graduelle. Sa conception actuelle résume autant

l'ensemble de nos préparations sociales que celui de nos spéculations positives.

En caractérisant ainsi la consécration directe de la science régénérée, il serait ici superflu d'insister sur la dignité qu'elle procure à son indispensable préambule inorganique et biologique, dès lors intimement annexé au dogme final. Les parties les plus inférieures reçoivent par là une auguste destination sociale, soit d'après leur supériorité logique, soit en vertu de leur nécessité scientifique. Il est vrai que la religion de l'Humanité exige aujourd'hui l'abolition radicale du régime académique, comme étant à la fois immoral et irrationnel, surtout en France. Ce double danger résulte, en effet, chez les géomètres, de leur aveugle limitation au simple début de l'initiation positive; et, chez les biologistes, d'une empirique tendance à instituer leurs études sans base et sans destination systématiques. Le bon sens et la morale proscriront bientôt toute spécialité théorique qui ne sera pas conçue et cultivée d'après des vues encyclopédiques, propres à la rattacher toujours à l'ensemble de notre existence. On ne peut autrement contenir l'idiotisme et l'égoïsme, déjà trop développés, que suscite nécessairement l'anarchie actuelle. Mais cette indispensable épuration assurera ensuite la consécration publique de tous les vrais travaux scientifiques, môme envers les moindres sujets. Ainsi corrigées de leur désastreuse sécheresse, les études mathématiques manifesteront toujours leur secrète aptitude morale, comme seules bases réelles de convictions vraiment inébranlables, que ne sauraient obtenir dans les hautes spéculations ceux qui n'y peuvent atteindre pour les plus simples. Quand l'intime connexité de toutes nos conceptions se trouvera assez appréciée, le Grand-Être repoussera autant le publiciste resté étranger à la géométrie que le géomètre dédaignant la sociologie. De même, purifiées de leur dangereux matérialisme,

338 système jdk taumm positive.

les études biologiques acquerront dès lors l'imposante grandeur due aux théories préliminaires les plus rapprochées de la science finale, et les plus propres à préparer le dogme fondamental; L'esprit qui aspirerait à comprendre f Être-Suprême sans «voir d'abord apprécié les Titalités inférieures, ne serait pas moins blâmable que celui qui refînerait de rattacher la biologie à son unique destination normale- Devenues indispensables aux démonstrations morales, et dignement subordonnées aux inspirations du cœur, toutes les saines études scientifiques se trouveront désormais liées profondément au sacerdoce de l'H*manité. Le règne du vrai sentiment développera l'essor de la droite raison, qui, à 6on tour, le consolidera par une sanction systématique. Outre son évidente nécessité pour régulariser l'activité spontanée du Grand-Être, la philosophie naturelle tend immédiatement à le perfectionner, en puisant au de* hors la seule base de fixité que comporte l'ensemble de nos affections.

Irrévocablement vouée à l'étude, directe ou indirecte, do l'Humanité, la science prendra désormais un caractère vraiment sacré, comme fondement systématique du culte universel. Elle seule peut nous faire bien connaître, non-seulement la nature et la condition du Grand-Être, mais aussi ses destinées et ses tendances successives. Dans ce saint office, dont l'immense difficulté exige la combinaison habituelle de toutes nos forces spéculatives, nos moindres procédés scientifiques s'ennobliront par leur liaison permanente avec les plus hautes fonctions. La précision scrupuleuse et l'austère circonspection de la méthode positive, qui semblent si souvent puériles d'après leur oiseuse application, seront alors respectées et recommandées comme des garanties indispensables à l'efficacité d'une élaboration relative à nos principaux besoins. On sentira que, loin d'être incompatible avec le vrai sentiment, la véritable

CONCLUSION GÉNÉRALE MI DI9G0U18 PUÉLIJfINAIRE. 399

rationnante peut concourir beaucoup à le consolider et à le développer, en manifestant mieux tous les rapports réels, surtout sociaux.

Maïs, quelque imposante grandeur que la science régénérée doive ainsi recevoir du nouveau culte, il -procurera nécessaire* ment à. la poésie une consécration encore {dus directe et plus eowplète, en lui assignant une destination plus active et plus familière* Désormais viiiué à chanter l'Humanité, legénieesthétique se sentiradirectementapfelé à sa mission naturelle, dont tout -son essor antérieur ne •constitua que le prélude nécessaire^ fresque toujours accompli avec impatience par l'art, qui échappa avant ia science au joug théocratique. Il n'accepta franchement que le régime polytbéique, qui lui permit d'idéaliser librement tous nos sentiments élémentaires , pour représenter des dieux naïvement oonibnnes au type humain. Secrètement rebelle à la concentration monothéique, qui ne lui laissait qu'un essor trop subalterne, il tond , depuis la fin du moyen âge, à s'emparer enfin de son vrai domaine, subordonné jusqu'alors à de ténébreuses chimères. Le culte du véritable Grand-Être lui ouvrira bientôt une carrière inépuisable, en l'appelant surtout à idéaliser notre existence collective., dont l'antiquité ne put lui •offrir qu'une faible ébauche , peu favorable à la haute poésie.

D'abord , l'art doit beaucoup participer à la construction directe du type fondamental, sous la seule condition de 6e conformer toujours aux grandes données scientifiques. Car la science ne peut asseE déterminer la nature et la destinée du nouvel Être-Suprême pour suffire aux besoins d'un culte dont l'objet doit se concevoir nettement afin qu'on puisse l'aimer sans effort et le servir avec ardeur. U appartient au génie esthétique de remplir, à «cet égard, les inévitables lacunes que laisse le génie scientifique, toujours contenu dans les étroites limites

de la réalité, surtout en un tel sujet. Son propre caractère le dispose à mieux représenter celui de l'humanité , parce que l'art y participe davantage que la science. L'indépendance et le concours, dont la combinaison distingue le Grand-Être de toutes les autres vitalités, constituent aussi les attributs spontanés de la poésie. Quoique sa nature soit plus sympathique que celle de la science, ses productions sont pourtant les plus individuelles de toutes, celles où le génie propre de chaque compositeur se trouve le mieux marqué , parce qu'il y doit moins à ses prédécesseurs et à ses contemporains. Ainsi , la synthèse fondamentale qui inaugurera le culte final convient davantage à Fart qu'à la science, qui lui fournira seulement une base indispensable. La poésie y prendra encore plus de part qu'à l'élaboration primitive des types polythéiques , où sa coopération si vantée fut plus apparente que réelle et se réduisit, au fond, à orner les mythes construits par une ombrageuse théocratie. Seule elle achèvera de nous placer au vrai point de vue humaniste, en nous faisant sentir dignement tous les attributs essentiels du Grand-Être que nous composons. Elle chantera tour à tour sa puissance matérielle, son amélioration physique , son progrès intellectuel , et surtout son perfectionnement moral. Antipathique à toute analyse , l'art nous expliquera la nature et la condition de l'Humanité en nous représentant sa vraie destinée, sa lutte continue contre une douloureuse fatalité, devenue une source de bonheur et de gloire, sa lente évolution préliminaire, et ses hautes espérances prochaines. La seule histoire de l'amour universel, âme nécessaire du nouveau Grand-Être, fournirait à la poésie régénérée un sujet intarissable, pour représenter, dans l'individu, et surtout dans l'espèce, l'admirable progression qui nous élève graduellement à la plus pure tendresse , en partant néanmoins d'un brutal appétit.

Ce grand office esthétique prendra souvent une forme comparative , qui caractérisera la supériorité du nouveau culte , sans exiger aucune critique spéciale de l'ancien. Pour mieux signaler les principaux attributs du vrai Grand-Être, l'art sera fréquemment conduit, surtout au début , à leur opposer l'imperfection nécessaire de ses divers précurseurs. La nature absolue, indéfinie, et immuable des types théologiques n'a jamais permis d'y concilier assez les conditions essentielles de bonté , de sagesse , et de puissance , dont la combinaison ne nous devient intelligible que dans une existence réelle, assujettie à des lois insurmontables. A des dieux actifs et sympathiques, mais sans dignité et sans moralité, le monothéisme substitua une divinité tantôt inerte et impassible, tantôt impénétrable et inflexible , quoique toujours majestueuse. D'après la réalité qui caractérise le nouvel Être- Suprême, sa nature relative et modifiable nous permet une appréciation plus complète , et surtout plus apte à nous élever sans cesser de nous dominer. Chacun y sent un supérieur, d'où dépend, à tous égards, sa propre destinée, toujours subordonnée à l'évolution collective. Mais cette domination ne nous annule point comme l'ancienne omnipotence, parce que chaque digne individualité se reconnaît , à son tour , indispensable au grand organisme. Il n'est suprême que par notre concours, et son ascendant n'est que supérieur aux autres existences connues. Aucune terreur dégradante ne trouble notre amour envers lui, et pourtant il nous inspire toujours une sincère vénération. Loin de le supposer parfait, nous étudions avec soin ses imperfections naturelles, afin de les corriger autant que possible. Nous l'aimons d'une affection aussi noble que tendre, qui, au lieu d'une honteuse adulation, inspire une active sollicitude dé perfectionnement. Mais tous ces avantages du nouveau culte, indiqués d'abord par la philosophie, ne peuvent être assez dé-

342 JTSTÈM* OC fOLOTlOOE MOTIVE.

velop péB que par la poésie. Défà Gketbe, et surtout Byron, ont pressenti la grandeur morale de l'homme aifranchi de toute chimère oppressive. Cependant ils n'ont pm aboutir aiaai qu'à des types insurrectionnels, conformes à leur -office révolutionnaire. Il faut sertir de l'état négatif où leur génie était retenu par leur situation , et s'élever À la «ontemplation positive «de l'ensemble des lois réelles, surtout sociologiques, pour chanter dignement le nouvel homme en préseme du nouveau dieu.

Enfin, la mission sacerdotale de l'art régénéré se développe» sous une troisième ferme générale, «n présidant au système de fêtes, publiques ou privées, qui constituera la majeure partie du eulfte proprement dit. Pour un tel office, les prêtres de ¥ Humanité devront, en effet, appliquer davantage leur aptitude esthétique que leur talent scientifique. Car oette immense Émotion doit, au fond, consister à mieux manifester la nature, statique et dynamique, du grand organisme, par l'idéalisation de ses divers caractères.

Il faudra donc instituer deux sortes de fêtes, relatives aux deux attributs nécessaires de l'être fondamental , en y célébrant, tantôt l'existence, tantôt l'activité, de manière à développer les deux éléments indispensables du vrai sentiment social. Les fêtes statiques manifesteront Tordre, et stimuleront

l'instinct de solidarité : les fêtes dynamiques caractériseront le progrès, pour faire mieux sentir la continuité. Dans <œ double complément périodique de l'éducation universelle , tous les principes qu'elle aura posés se trouveront développés et consolidés, quoique sans aucune intention didactique, toujours contraire au vrai génie de l'art, qui ne doit instruire qu'en charmant. Au reste, la fixité naturelle de telles solennités n'empêchera jamais le sacerdoce positiviste d'y mêler avec opportunité une application spéciale aux principaux incidents de chaque situation réelle.

CONCLUSION GÉMÉaALB DU DISG0UB8 PHélUONAIRE. 343

Les fêtes de l'ordre seront néoeesaLnement moins concrètes et plus austères que celles du progrès. Elles devront caractériser la solidarité statique du grand organisme, d'après les diverses fonctions fondamentales de l'amour qui l'anime. La pins générale et la pkis auguste serait donc celle de l'Humanité, qni, dans tout l'Occident, inaugurerait dignement chaque nouvelle année , en régularisant la seule tend—iut universel!* qui charme encore notre prosaïque «existence. Cette solennité imtàak concernerait «directement la phis vaste solidarité, de manière à convenir un jour à toutes les branches de notre ospèce. Elle pourrait se empiéter, dans le «Berne mois, par trois fêtes secondaires, relatives aux degrés inférieurs d'association, la nation, la province, et la cité. A cette première célébration dmecte du lien social , suceédearait , au début de chacun des quatre mois suivants, celle des quatre relations de famille, le mariage, la paternité, la filiation, et k fraternité , complétées-, le mois d'après , par une juste glorification de la dames* tieèté proprement .dite.

Ce système statique représenterait à la fois la vraie théorie de notre nature, tant collective «qu'individuelle , et l'ensemble correspondant de la saine morale. Les impulsions purement personnelles, malgré leur prépondérance, n'y doivent pas figurer distinctement, puisqu'un tel culte est surtout destiné à les mieux subordonner aux instincts sympathiques. Quoique l'éducation positive attache beaucoup d'importance aux vertus correspondantes, elles ne méritent point une 'Célébration spéciale , qui pousserait à l'égoïsme. Elles doivent seulement être indirectement glorifiées, dans toutes les parties du culte humaniste, d'après leur influence réelle sur les affections généreuses. 11 n'en résulte donc aucune véritable lacune au tableau esthétique de nos attributs et de nos dfevoirs. Ce tableau n'exige pas davantage une manifestation spéciale de la subordination

nécessaire du Grand-Être à l'ensemble du monde extérieur. En effet , cette nécessité fondamentale se fait partout sentir , soit qu'on célèbre nos inclinations qu'elle règle , nos spéculations qu'elle détermine , ou notre activité qu'elle impose. La seule périodicité de nos solennités suivant les mouvements de l'astre qui nous porte, y rappelle assez* notre invincible assujettissement aux fatalités extérieures.

Quant aux fêtes dynamiques, destinées à célébrer le progrès, leur ensemble doit représenter l'histoire comme l'autre la morale. Le culte esthétique de l'Humanité y devient plus concret et plus animé, consistant surtout à glorifier les meilleurs types individuels des diverses phases de la grande évolution. Cependant il faut aussi que les principaux degrés de la progression sociale soient abstraitement célébrés, indépendamment de toute commémoration personnelle. En y consacrant les mois restés étrangers au culte statique, quatre fêtes équidistantes glorifieraient les trois grandes phases du passé , fétichique , polythéique et monothéique , pour aboutir à la fête de Ta venir , terme normal d'une telle célébration.

La chaîne générale des temps étant alors constituée, chaque mois serait consacré à l'un des principaux représentants des diverses évolutions du Grand-Être. Mais je ne dois pas reproduire ici les indications spéciales que contenait, à cet égard, l'édition partielle de ce discours, et où je n'avais pas encore distingué suffisamment le culte concret du culte abstrait. Quelques mois après, l'urgence de notre situation républicaine me conduisit à instituer déjà, sous le nom de Calendrier positiviste, un système complet de commémoration occidentale, dont l'exposition dogmatique appartiendra naturellement au dernier volume du présent traité. Le succès de cet opuscule séparé a pleinement confirmé l'opportunité d'une telle anticipation , à laquelle je dois ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à se fami-

liariser ainsi avec la constitution provisoire de la nouvelle année occidentale, usitée maintenant chez la plupart des positivistes.

Étendu ensuite aux divers degrés locaux, ce système occidental de glorification individuelle aboutirait enfin à la vie privée, dont les célébrations domestiques se rattacheraient aux plus vastes manifestations publiques par une double institution, que le positivisme s'honorera d'emprunter au catholicisme* D'une part, une touchante fête, que j'ai transportée au dernier jour de notre année, continuera d'inviter tous les occidentaux à pleurer à la fois sur les tombes qu'ils chérissent, en soulageant leurs douleurs respectives par cette commune expansion* Les nobles prolétaires parisiens prouvent annuellement que la plus complète émancipation n'altère nullement le culte nécessaire de la mort, même sans attendre sa nouvelle systématisation. En second lieu, la réorganisation finale saura maintenir et perfectionner l'institution, trop peu appréciée, des noms de baptême, par laquelle le régime antérieur lia si heureusement la vie privée à l'existence publique, en appelant chacun à l'imitation spéciale de l'un des types consacrés. Ce complément individuel manifestera partout l'aptitude supérieure du nouveau culte pour toute commémoration, d'où aucun temps ni aucun lieu ne serait plus exclu ; tandis que l'esprit absolu du catholicisme était incompatible avec ses intentions d'universalité, surtout à cet égard.

Malgré ses limites nécessaires, l'indication précédente caractérise assez le double système de fêtes positivistes d'après lequel chaque semaine appellera l'Occident régénéré à une nouvelle célébration publique de l'ordre ou du progrès humain, intimement liée au culte privé par une digne adoration de la Femme, Toute cette partie esthétique du culte universel tendra directement à développer l'amour fondamental, en lui offrant une

9f6 STOTÈH W POLPTHJB¥ WSfTlVK.

«panwoH régulière, dignement inrtïtuée par fa» poésie, assistée ensuite des divers artsspéciani relatifs anr sans ou an forme* L'expression dominante sera toujours celle d'une sincère appréciation motivant une profonde gratitude, sans mystère m affectation. En s'effbrçairt de surpasser tous leurs ancêtres* les populations régénérées sauront henerar leurs services quelconques et respecter leurs divers régimes. Des chimères, jadis consolantes, maisaajonrd'Tra dégradantes, nedétournerontph» chacun de se lier autant que possible an Grand-Être' dont il aspire â ferre partie. Le système de commémoration sera surtout destiné à développer chez tous le désir naturel d'éterniser noire existence par ltnakrue voie qui nous appartienne réelto-» ment. Quand une même loi fondamentale embrasse tamiSèrt» ment l'ensemble des rapporta bumam^ chacun est appelé à vivre, <ftme vfe véritable, dans le passé, et même dana l\m» nir, interdits à ceux qui attribuent nos phénomènes à des volontés impénétrables. La noble émwlotîen excitée par A» glorification continue de nos divers prédécesseurs poussera chacmi mériter aussi cette irrévocable incorporation à l'être immense et éternel qui se eompese beaucoup plus2 de morts que de vivante* Quand le système de commémoration sera pleinement développé, aucun digne eoopérateurnes^en trenvera exclu, quelque humble que soit sa participation, domestique, mnnicipale, nationale, ou occidentale. La nouvelle éducation* générale aura bientôt disposé tous les positivistes à sentir, dans une teMe récompense de toute conduite honorable, un plein éqiHvalent des vaines espéranctes qui animaient leurs précurseurs.

Subsister en autrui constitue un mode très-réel (Texistence, puisque c'est ainsi que s'accomplît, au fond, la meilleure partie de la nôtre. L'impuissance où nous étions jusqu'ici de nous placer systématiquement au point de vue social nous empêchait d^ap^précier une telle vérité. Mais une synthèse complète, que le

CONCLUSION G&rèRÀLE D9 DISCOURS PHÉMMINAIRE. S47

culte esthétique de lTramanrté-doit rendre familière à Itoue, ma* ouvrira bientôt les immenses satisfactions morales propres au plein essor direct des sentiments de solidarité et surtout de continuité. Cette faculté de prolonger lfbrementnotre vie dans le passé et dans l'avenir, pour la mieux développer dans le présent, constitue le dédommagement nécessaire des puérilesïttusiens que nous avons irrévocablement perdues. Parvenue enfin» à sa maturité, la même science qui noms ravit ces consolstiene subjectives construit aujourd'hui la base objective d\rae compensation auparavant impossible, en permettant à chacun d'espérer une entière incorporation au Grand-Être, dont elle noue révèle Tes lois statiques et dynamiques. Sur ce fondement inébranlable, la poésie peut seule organiser le culte publie et privé qui nous associera intimement à cette universelle existence, inintelligible aux esprits non émancipés. Ainsi éclairée par la raison, l'imagination prendra un essor plus complet et plus efficace qu'à son début polythéique. Les prêtres de rHamanrfé sauront réduire la science à construire le domaine fondamental de Fart, tant esthétique que technique. Mais, ainsi constituée, ta. poésie deviendra, suivant notrenature, ht principale occupation, active ou passive, de nos facultés spéculatives. Directement appelée à sa vraie destinée, elle charmera et ennoblira toute notre existence, en nous faisant mieux sentir notre relation au Grand-Être. C'est principalement parelle qne h nouveau saeerdoce solennisera, encore mieux que l'ancien, toutes les grandes époques individuelles, surtout la naissance, le mariage, et la mort, pour y faire toujours prévaloir une saine appréciation de cette connexité nécessaire, aussi convenable à la vie privée qu'à la vie publique. Forcés désormais de concentrer sur l'existence réelle tous nos vœux et tous nos efforts, nous sentirons de plus en plus combien il nous importe d*y appliquer autant que possible toutes les ressources de l'imagination

comme celles de la raison, du sentiment, et de l'activité. Cette auguste consécration de l'art fondamental s'étendra bientôt à tous les autres beaux-arts, qui lui empruntent les créations auxquelles ils fournissent, par les sons ou par les formes, une expression plus décisive. Appelés, après la poésie, à célébrer le véritable Être-Supréme, ils acquerront ainsi un domaine inépuisable, qui les détournera de regretter les chimères usées que leur empirisme suppose encore indispensables. La musique moderne, essentiellement bornée aux affections privées, n'a pu pleinement aborder la vie publique que dans l'admirable chant exceptionnel qui résumera toujours notre grande impulsion révolutionnaire. C'est au culte de l'Humanité, fondé sur l'éducation positive, et institué par la poésie, qu'il appartient de consacrer le plus social des arts spéciaux à chanter dignement les attributs et les destinées de notre espèce, comme à glorifier tous nos types historiques. Dans cette commune destination esthétique, la peinture et la sculpture utiliseront noblement leur aptitude caractéristique, en nous faisant concevoir le Grand-Être avec plus de netteté et de précision que ne l'aura pu la poésie, même assistée de la musique. Toutes les admirables tentatives accomplies, depuis le moyen âge, par des artistes presque émancipés, pour représenter le type chrétien de la Femme, ne seront plus senties que comme des préparations spontanées à la symbolisation graphique de l'Humanité sous la forme féminine, qui seule lui convient. Cette impulsion sociale conduira la sculpture à surmonter les difficultés techniques que lui offrent les représentations collectives, bientôt devenues son champ principal. Elle ne figure encore des groupes que dans les bas-reliefs, productions équivoques, où le génie de la forme confond ses deux modes. D'admirables exceptions permettent d'entrevoir combien la sculpture s'étendra et s'ennoblira, en s'élevant ainsi à son office final , par la création

des statues composées, soit adhérentes, soit surtout disjointes, qui lui permettront d'aborder beaucoup de grands sujets, jusqu'ici étrangers à son domaine.

Quoique l'architecture doive s'incorporer la dernière au culte final, sa participation normale n'y sera pas moindre que celle des autres beaux-arts. Le nouvel Être-Suprême ne pourra pas se contenter toujours des temples érigés à l'ancien, pas davantage que le monothéisme ne se borna aux constructions polythéiques, qu'il dut d'abord utiliser, à mesure de leur désuétude* Il ne faut pas chercher aujourd'hui quels édifices conviendront finalement à un culte où les diverses fonctions d'enseignement et de consécration se trouveront intimement régénérées. Moins déterminée qu'aucune autre, cette manifestation monumentale de la grande unité ne pourra devenir caractéristique que quand l'Occident, déjà familiarisé avec la nouvelle éducation, accueillera suffisamment le culte institué par la poésie, assistée de la musique, et même complété par le double art graphique. Cet empressement des populations d'élite sollicitera des constructions appropriées à leurs convictions finales. Les véritables temples de l'Humanité ne commenceront donc à surgir qu'avec la génération directement appelée à appliquer la rénovation moniale et morale à une complète réorganisation politique. Jusqu'alors, le nouveau culte utilisera, autant que possible, les édifices construits pour l'ancien, à mesure qu'ils se trouveront librement abandonnés.

L'unité fondamentale que l'amour fournit spontanément à l'ensemble du régime final est donc aussi propre à régénérer le génie esthétique que le génie scientifique, en les appelant à leur destination normale, étudier où célébrer le seul véritable Grand-Être, pour l'aimer et le perfectionner de plus en plus. Ainsi placé irrévocablement au service du cœur, l'esprit, loin d'être jamais opprimé par cette subordination nécessaire, en

980 ototèw m folriqifb fosrive.

reçoit à la fois une alimentation mépwsaWe et une imposante consécration. Dan» cet essor direct de toates nos fonctions contemplatives, chacune d'elles tarare une mission pleinement conforme à sa propre nature. Le coite systématique de L'Humanité doit être construit par la poésie, mais sur b base inébranlable que la science peut seule tirer de l'ensemble de l'ordre réel. Sans usurper l'office de la raison, l'imagination y développe dignement sa prépondérance spontanée, que la nouvelle philosophie sanctionne comme aussi salutaire que naturelle» C'est ainsi que notre existence parvient enfin à l'harmonie complète qu'elle a toujours poursuivie, par le véritable règne du sentiment, dirigeant activement toutes nos facultés vers leur vraie destination commune. Tous les efforts antérieurs de l'imagination et de la raison, même les pins discordants, sont alors appréciés comme ayant développé nos forces, indiqué les conditions de leur équilibre, et manifesté leur aptitude h concourir à notre bonheur d'après une sage systématisation. Nous sentons surtout Timmense mérite de la noble tentative qui caractérise le moyen âge, pour constituer directement une synthèse totale, dont la préparation nécessaire n'était point encore asse* accomplie, malgré les résultats intellectuels et sociaux du régime polythéique. En reprenant, sur de meilleures bases, cette admirable construction, qui maintenant ne peut plus avorter, la diversité des temps et des moyens n'empêchera pas les fondateurs du culte de l'Humanité de se regarder comme les vrais successeurs des grands hommes du catholicisme progressif. La succession mentale ou sociale appartient en effet à ceux qui continuent ou réalisent les entreprises antérieures, et nullement aux empiriques sectateurs de doctrines épuisées, qui, devenues contraires à leur destination initiale, seraient aujourd'hui désavouées par leurs propres organes primitifs. Mais le sentiment continu de cette indispensable filiation ne

CONCLUSION GÉNÉRALE DU DISCOURS MUÉLDUNAIRE. 3St

saurait pourtant interdire une comparaison propre à mieux caractériser la synthèse finale. Bn célébrant dignement les mérites et les bienfaits du catholicisme, l'ensemble du culte positiviste fera nettement apprécier combien l'unité fondée sur l'amour de l'Humanité surpasse, à tous égards, celle que comportait l'amour de Dieu.

La synthèse chrétienne n'embrassait réellement que la vie affeetive : elle repoussait l'imagination, et craignait la raison ; ce qui ne lui permettait qu'un ascendant contesté et passager. Dans son propre domaine, son principe ne s'adapta jamais à la direction sociale que tenta de lui imprimer l'admirable per* sévérance du sacerdoce catholique. Un but chimérique et égoïste ne pouvait convenir à une existence réelle et sympa* thique. L'universalité de cette affection prépondérante ne constituait un véritable lien indirect que lorsqu'elle n'était point en conflit avec le vrai sentiment social. Or, par la nature d'un tel régime, cette opposition caractérisait l'état normal, et l'accord ne pouvait être qu'exceptionnel ; puisque l'amour divin exigeait presque toujours l'entier sacrifice de toute autre passion, même chez les meilleurs types. Une pareille synthèse ne servait donc l'essor moral que comme instituant une discipline quelconque, préférable à une anarchie qui eût laissé prévaloir nos plus grossiers instincts. D'ailleurs, malgré les tendres efforts des principaux mystiques, l'affection suprême ne comportait point une vraie réciprocité. Enfin, les terreurs oppressives et les récompenses exorbitantes attachées, par ce régime factice, à chaque prescription, tendaient à dégrader notre caractère et à souiller nos meilleures impulsions. Le mérite fondamental d'une telle tentative consistait à coordonner, pour la première fois, l'ensemble de nos sentiments ; tandis que la discipline polythéique se bornait ordinairement aux actes, en remontant quelquefois jusqu'aux habitudes, mais sans jamais

svmftuu on MunQOB nkiiivl

atteindre les affections qui en sont te sources. Quoique cette

synthèse chrétienne employât le seul principe qui fltt alorsap-

plkahle, die ne comportait d'entre snceès réel qne de

indirectement l'essor de nos meHIeors penchants. Sa natte

gne et aheolne ne lui a même permis nne telle efficacité

la sagesse sacerdotale qui contenait sans cesse les dangers m-

hérenti à ce régime arbitraire. Qnand ce sacerdoce, devenu ré-

tregrade, vers la fin dn moyen âge, perdit à la fois

et son indépendance, sa doctrine, hrrée à sa propre

dégénéra bientôt en nne source tronsanlf de dégradation et de

Far sa réalité caractéristique, la synthèse fondée sur n de l'Humanité se trouve préservée d'une telle décadence, et a ascendant ne pourra qu'augmenter tant que notre espèce développera. Le nouveau Grand-fitre ne craint pas IV et n'entrave point l'imagination. Tonte din iission conduira nécessairement à mieux sentir son existence, etài préber davantage l'ensemble de ses bienfaits, depuis qne lois naturelles sont enfin connues. D provoque le plus essor de l'imagination, pour frire, autant qne possible, participer ihacnn de nous i sa vie universelle, dans le temps et i\ propres à nos saines contemplations. Son culte peut «ni Wmstisfr i la fins tontes nos constructions spéculatives. esthétiques que scientifiques, en constituant l'uniq» in dnrable que comportent nos pensées et nos sentiments. Aucun antre régime ne saurait établir, sans artifice comme su» appreashm, l'entière prépondérance de l'affection sur la coufempin* tion et sur l'action. D érige directement la secôbtiitêenfcÈKifn unique de la vraie morale, qui pourtant respecte ï spontané de la personnalité. Vivre pour antnci dévies: le bonheur suprême. S'incorporer intimement à rHmuitf,

ses destinées futures, en concourant activement à les préparer, constituera le but familier de chaque existence* L'ensemble du régime correspondant représente directement l'égoïsme comme notre principale infirmité, que notre constante discipline, individuelle et collective, peut beaucoup atténuer, mais sans pouvoir jamais la guérir radicalement. Cet empire croissant sur notre propre nature devient la meilleure mesure du perfectionnement, privé ou public, d'après sa relation immédiate à l'existence du Grand-Être et au bonheur de ses éléments.

Inspiré par une reconnaissance réelle, que tout examen développe davantage, le nouveau culte peut seul écarter toute demande intéressée, dont la réaction affective est toujours dégradante. Nous ne prierons le véritable Être-Suprême que pour lui témoigner notre sincère gratitude, d'après ses bienfaits ac-

tuels et antérieurs, qui nous annoncent ses progrès futurs. Quoique les lois de notre nature nous assurent que cette manifestation habituelle procure nécessairement une intime amélioration morale, cette noble récompense ne peut susciter aucun calcul personnel, puisque son efficacité dépend de sa spontanéité. Notre bonheur consistera surtout à aimer; et nous sentirons que l'amour, plus qu'aucune autre affection, se développe par un exercice qui, chez lui seul, peut également convenir à tous les individus à la fois, en s'accroissant avec un tel concours. Sans altérer notre vénération, le nouveau Grand-Être nous deviendra plus familier que ne le furent jamais nos dieux primitifs, môme en perdant leur dignité. Étranger à tout caprice, il se trouve aussi actif que nous dans le culte que nous lui rendons, puisqu'il y honore tout ce qui concourt à sa grandeur. Tandis que l'ancien dieu ne pouvait agréer nos hommages sans se dégrader lui-même par une vanité puérile, le nouveau n'accueillera jamais que nos louanges méritées, qui l'amélioreront autant que nous. Cette pleine réciprocité d'affection et

354 SYSTÈME DB POLITIQUE tOSRIVE.

d'influence ne pouvait appartenir qu'au culte final, seul adressé à un être relatif, modifiable, et perfectible, composé de ses propres adorateurs, et mieux assujetti que chacun d'eux à des lois assignables, qui permettent de prévoir ses vœux et ses tendances.

La morale correspondants réunit tous les attributs de la spontanéité à tous les avantages de la démonstration. Intime* ment liée à l'ensemble de notre existence, elle ne comporte aucun subterfuge qui puisse étouffer ou éluder les remords propres à chaque infraction réelle. Dans tout phénomène individuel, elle nous manifeste sa vraie réaction sociale, directe ou indirecte, qui nous oblige à nous juger sans condescendance. Quoiqu'elle semble d'abord plus tendre qu'énergique, l'amour qui l'inspire n'est jamais inerte, et pousse ardemment à la plus complète activité que comporte la réalisation du bien qu'il poursuit toujours. Éclairé par la véritable science, il sent constamment que nous devons constituer, par notre activité oontinue, l'unique providence qui puisse améliorer notre rigoureuse destinée. Quoique supérieur à tous les êtres connus, notre grand organisme reconnaît que son existence, subordonnée à d'immuables lois, ne comporte, sous aucun aspect, une satisfaction, ni même une sécurité, absolues. Toutes nos conditions réelles, extérieures ou intérieures, peuvent se trouver compromises, sans excepter notre moralité et notre raison, d'où émanent nos principales ressources. C'est au milieu de telles éventualités, toujours possibles, qu'il faut trouver la force de vivre dignement, c'est-à-dire, d'aimer, de penser, et d'agir, pour le vrai Grand-Être, en écartant des inquiétudes oppressives et de vaines récriminations. Mais le même régime qui exige de nous ce courage et cette résignation nous en inspire aussi l'essor continu. Car il suscite un sentiment familier de notre vraie prééminence, et il dissipe toute erreur dégradante,

de manière à foire surgir une vive satisfaction de notre lutte., même «suffisante, contre les rigueurs d>ane destinée qui n'est pas toujours immediïalrie. La réac&oo affective dune telle nécnsûlé devient une uen wrfie sonnée d'intime perfectionnement, en écartant une prévoyance exagérée ratant «qu'a ne stupide indifférence, snrtouft quant à ht personnalité, que k morale théeiogique on métaphysique invitait toujours à une sollicitude flétrissante, jusque dans les sacrifioee impcmés. Se résigner noblement à tous les maux insurmontables, et intervenir , nvec une sage énergie , dans tous las «as modifiables : tel -est le caractère pratique «de l'existence posttrasto, individuelle on collective.

Malgré le vice radical de sa doctrine, la catholicisme, subissant, à son insu, l'impulsion moderne, tendit, depuis la fin du moyen ège, vers une aemblable transformation, dont la «notion systématique était pourtant incompatible avec son propre principe. Ces vaines tendances , où le sacerdoce lutte contre «a théorie, ne restent eensiblesque chei tes populations préservées du protestantisme. Leur Dieu y deviendrait de pins en plus un vague et insuffisant symbole de l'Humanité , si la dégradation sociale du cierge lui permettait de participer assac à la spontanéité commune. Quoique cette modification graduelle doive demeurer impuissante, elle offre pourtant un indice irrécusable de la nouvelle direction «que prennent involontairement les cœurs et les esprits des occidentaux qu'on suppose les pins étrangers à l'émancipation moderne. Ce symptôme spontané devient surtout décisif quantau culte delà Femme, préambule caractéristique du vrai culte de l'Humanité, Depuis le douzième siècle, la Vierge obtient, surtout en Espagne et en Italie, un ascendant croissant, contre loqael le sacerdoce a souvent réclamé en vain, et qu'il a été quelquefois forcé «de sanctionner, pour conserver sa propre popularité. Or, cette

suave création esthétique ne peut attirer une adoration directe et privilégiée sans altérer radicalement le culte où elle surgit. Ble est propre à servir d'intermédiaire entre le régime moral de nos ancêtres et celui de nos descendants , en se transformant peu à peu en personnification de l'Humanité. Mais cette heureuse transition ne saurait émaner du sacerdoce officiel, même italien ou espagnol. Elle trouvera de plus purs organes dans l'intervention féminine qui doit propager le positivisme chez nos frères du Midi.

La supériorité nécessaire de la morale démontrée sur la morale révélée se résume donc par la substitution finale de l'amour de l'Humanité à l'amour de Dieu. Ce nouveau principe n'exclut pas moins la métaphysique que la théologie, puisqu'il repousse tout calcul personnel, et place le bonheur, privé ou public, dans l'essor direct et continu des affections bienveillantes. Aimer l'Humanité constitue réellement toute la saine morale , quand on comprend les vrais caractères d'un tel amour et les conditions qu'exige son ascendant habituel. Cette active prépondérance de la sociabilité sur notre personnalité fondamentale ne peut résulter que d'une lente et difficile éducation du cœur secondé par l'esprit. La principale préparation consiste dans la tendresse mutuelle des deux sexes, précédée et suivie des autres affections domestiques. Mais toutes les parties quelconques de la morale, même personnelle, peuvent aussi se rattacher à l'amour du Grand-Être, qui fournit la meilleure mesure de leur importance réelle et le plus sûr moyen d'y établir des préceptes incontestables. Le principe de la systématisation y coïncide donc avec celui de la spontanéité, ce qui rend la doctrine universelle également accessible à tous.

Ainsi régénérées par une m ême religion, la science, la poésie, et la morale tendent à former une combinaison inaltérable, sur laquelle reposeront nos nouvelles destinées. Cette libre consé-

cration permanente de la raison et de l'imagination au service du sentimentja toujours existé spontanément chez les femmes, premiers organes naturels du pouvoir modérateur. Mais elle ne comportait une haute efficacité sociale qu'après avoir été systématisée par une doctrine générale. C'est ce que tenta le moyen âge, d'après son unité théologique. Alors le pouvoir modérateur commença à se composer de ses deux éléments nécessaires, l'un sympathique et privé, l'autre systématique et public. Malgré la salutaire influence qu'exerça longtemps cette première ébauche, elle ne pouvait constituer qu'un simple préambule, parce qu'elle reposait sur une synthèse insuffisante et passagère. La doctrine et le culte catholiques n'embrassaient réellement que la vie affective, et même d'après un principe factice et précaire. Tout le domaine spéculatif, esthétique ou scientifique , lui échappait presque autant que l'existence pratique, sauf les inclinations personnelles du sacerdoce, qui ne pouvaient survivre à son indépendance sociale, toujours menacée dans le milieu militaire où s'accomplissait cette tentative prématurée. Avant que la vie industrielle commençât à se développer , l'essor esthétique et métaphysique du moyen âge compromettait déjà cette frêle systématisation, bientôt incompatible avec le progrès qu'elle avait d'abord dirigé. Sans le concours de la supériorité intellectuelle, l'ascendant moral ne saurait constituer un véritable pouvoir spirituel, capable de tempérer réellement l'énergique prépondérance de la force matérielle. C'est pourquoi la condition fondamentale d'une vraie réorganisation consistait à terminer l'insurrection radicale de l'esprit contre le cœur, qui dure depuis la dernière phase du moyen âge, et dont la source remonte même jusqu'à l'essor de la métaphysique grecque. Le positivisme vient surmonter cette immense difficulté en constituant la science sociale d'après toutes les sciences préliminaires, de manière à établir l'unité

9S8 SYSTÈME DE tOUTIQUE POSITIVE.

spéculative. Son principe de coordination, qui embrassait déjà l'activité, s'étend aussitôt au sentiment, et construit dès Ion une synthèse totale, aussi spontanée que systématique, propre à tout régénérer par le culte du vrai Grand-Être. Ainsi doit surgir un nouveau pouvoir modérateur, homogène et complet, non moins consistant que progressif, et mieux assuré que l'ancien du concours féminin indispensable à son efficacité sociale.

Sans les nécessités matérielles qui dominent notre existence, cette double puissance suffirait à la régler entièrement. Die* pensés alors d'une pénible activité , nous poursuivrions directement le souverain bien, l'amour universel, qui n'aurait plus à commander que l'essor intellectuel propre à mieux développer son ascendant, par un ?age exercice de la raison, et surtout de l'imagination. Malgré sa nature imaginaire, cette hypothèse peut devenir très-efficace , pour nous fournir une limite idéale , d'où nous tenterons de rapprocher de plus en plus la vie réelle. Quand une telle utopie aura été assez élaborée par le génie esthétique , elle procurera au nouveau culte des ressources supérieures à celles que l'ancien retirait de sa vague et chimérique représentation du bonheur futur. C'est à elle seule que convient le classement social fondé sur le mérite intellectuel et moral, indépendamment de toute puissance matérielle. En effet, les individus ne seraient alors appréciables que d'après leur aptitude respective à aimer et à charmer l'Humanité.

Quoiqu'un tel classement ne puisse jamais prévaloir, ni seulement s'accomplir, on doit toujours le concevoir autant que possible, afin de l'opposer sagement à la hiérarchie réelle, où la puissance , môme accidentelle , influe encore davantage que le propre mérite. Les prêtres de l'Humanité, dignement assistés des femmes, appliqueront cette opposition à modifier l'ordre effectif, d'après un contraste irrécusable, dont l'autorité mo-

raie sera directement sanctionnée par révocation universelle , et souvent proclamée dans le culte correspondant. Sa réalité îwdameutale, qui n'écarte que les exigences pratiques , doit procurer à ce type abstrait une efficacité que ne comportait point la critique fondée «w k classement confus «et vncertan propre à l'avenir théotagique. Quand la société n'admettra d'autre providence <qae k tienne , elle semblera , d'ordinaire , asBM disposée à réaliser une telle hiérarchie pour réagir sur eaux qui «a sentent le mieux l'impossibilité. Toutefois , «ftte réaction normale devra toujours Tespecter les lois naturelles t*ktives à la répartition de la grandeur et de k richesse , en s 'efforçant d'améliorer leur ecercioe spontané, mais sans tronbkr leur destination pratique. Cette indispensable conciliation exige que le classement abstrait se borne aux individus, en laissant un libre cours k la subordinatMtL concrète des divers offices. La vraie prééminence personnelle «est tellement rare qne la vie sociale se consumerait en débats £*ériies<et interminables si l'on prétendait conférer toujours chaque fonction à «on meilleur organe, de manière à déposséder souvent le fonctionnaire primitif, sans égard aux conditions d'exercice. Une telle tendance serait profondément perturbatrice , même dans la hiérarchie spirituelle, où l'aptitude est mieux jugeabk. Mais il y a toujours beaucoup d'avantages moraux, sans aucun danger politique, à manifester, en chaque cas décisif, •combien diffèrent Tordre de puissance et l'ordre «de mérite. L'estime ainsi accordée au pins digne ne compromet point l'autorité du plus puissant. Quoique saint Bernard fût plus considéré qu'aucun pape contemporain, il savait, comme simple abbé, respecter toujours la hiérarchie ecclésiastique. Saint Paul avait «déjà caractérisé encore mieux un tel devoir, en reconnaissant k suprématie officielle d'un ap&tre dont il ne pouvait se dissimuler l'infériorité d'-esprit cet de cœur. Toutes les corporations régulières, civiles

ou militaires, offrent, à un moindre degré, de fréquente exemples d'une semblable conciliation entre Tordre abstrait des individus et Tordre concret des offices. Le contraste des deux classements cesse alors d'être subversif, et concourt au perfectionnement moral de tous, en même temps qu'il vérifie Timperféction nécessaire d'un organisme aussi compliqué.

Ainsi , la religion de l'Humanité suscite un pouvoir intellectuel et moral qui suffirait pour nous gouverner si notre existence se trouvait affranchie de toute grave nécessité matérielle. Malgré l'imperfection réelle de notre nature, la sociabilité y prévaudrait par son propre charme, si des besoins irrésistibles n'y venaient sans cesse stimuler la personnalité. Sous leur impulsion prépondérante , notre existence est nécessairement dominée par une activité égoïste, à laquelle la raison, l'imagination, et même le sentiment, doivent subordonner leur essor direct. Dès lors, le double pouvoir qui semblait destiné à diriger ne doit plus tendre qu'à modifier. Son élément affectif subit aisément cette nécessité, parce que le cœur s'efforce toujours de réaliser le bien , quand il en connaît les vraies conditions. Mais l'esprit ne saurait être aussi sage , et il se résigne difficilement à servir au lieu de régner. Sa vaine ambition trouble davantage le monde que celle qu'il reproche tant à la grandeur et à la richesse. Notre principal embarras consiste aujourd'hui à la régler, en lui assurant une légitime satisfaction, pour que le pouvoir théorique soit vraiment modérateur sans vouloir jamais devenir directeur. Cette transformation fondamentale, impossible à l'antiquité, où l'esprit fut toujours oppresseur ou opprimé , dut avorter au moyen âge , sous un régime encore théologique et militaire. Le positivisme peut l'accomplir, d'après sa réalité caractéristique, dans un milieu où prévaut l'existence industrielle. Suivant son exacte appréciation de l'ensemble de nos vraies destinées, il doit enfin régénérer la

politique en la réduisant au culte actif de l'Humanité, comme la morale en constitue le culte affectif, et la science avec la poésie le culte contemplatif. Telle sera la principale mission du nouveau sacerdoce occidental, convenablement assisté des femmes et des prolétaires.

Cette régénération décisive consiste surtout à substituer toujours les devoirs aux droits, pour mieux subordonner la personnalité à la sociabilité. Le mot droit doit être autant écarté du vrai langage politique que le mot cat^e du vrai langage philosophique. De ces deux notions théologico-métaphysiques, l'une est désormais immorale et anarchique, comme l'autre irrationnelle et sophistique. Également incompatibles avec l'état final, elles ne convenaient, chez les modernes, qu'à la transi* tion révolutionnaire, par leur action dissolvante sur le système antérieur. Il ne put exister de droits véritables qu'autant que les pouvoirs réguliers émanèrent de volontés surnaturelles. Pour lutter contre ces autorités théocratiques, la métaphysique des cinq derniers siècles introduisit de prétendus droit humains, qui ne comportaient qu'un office négatif. Quand on a tenté de leur donner une destination vraiment organique, ils ont bientôt manifesté leur nature anti-sociale, en tendant toujours à consacrer l'individualité. Dans l'état positif, qui n'admet plus de titres célestes, Tidée de droit disparait irrévocablement. Chacun a des devoirs, et envers tous ; mais personne n'a aucun droit proprement dit. Les justes garanties individuelles résultent seulement de cette universelle réciprocité d'obligations, qui reproduit l'équivalent moral des droits antérieurs, sans offrir leurs graves dangers politiques. En d'autres termes, nul ne possède plus d'autre droit que celui de toujours faire son devoir. C'est uniquement ainsi que la politique peut enfin se subordonner réellement à la morale, suivant l'admirable programme du moyen âge. Le catholicisme ne put que poser vaguement cette

362 système ne pounoim peevnns

imnoue question sociale, dont la solution, incompatible avec tout principe théologique, appartient nécessairement an positivisme.

Pour y parvenir, il fait consister la politique à serffr l'Humanité, c'est-à-dire à seconder artificiellement les diverses fonctions^, d'ordre o* de progrès, que le Grand-Être accomplit naturellement. Celte destination finale du nouveau coite en constitue la plue importante partie, sans laquelle toutes les- autre» se trouveraient insuffisantes, et détiendraient bientôt illusoires»!* vâritableamour ne se borne pointa souhaiter le bien' ; il pousse à le réaliser autant que possible. En noue prescrivant d'étudier et de célébrer l'Humanité, ce n'est pas seulement peur nous procurer les douces satisfactions inhérente» à la ceu» tetoplition et à l'expansion. H a surtout en vue de nous disposer à mieux servir cet Être-Suprême, dont la conservation et le perfectionnement exigent de noue une activité continue. Une telle destination forme le principal caractère du culte final. Car l'ancien Grand-Être n'avait, au fond, aucun besoin réel de nos services quelconques. Aussi le quiétisme constituat-41 toujours l'imminente dégénération de toutcultetbéologique, surtout depuis le monothéisme. Il ne put être contenu que quand la sagesse sacerdotale, heureux organe de l'instinct universel, profita du vague de ces théories pour prescrire l'activité. Or cette salutaire transformation ne comportait une haute efficacité qu'autant que le sacerdoce conservait une pleine indépendance sociale. Depuis que le catholicisme en est privé par l'usurpation temporelle, les tendances quiétistes, qu'il ne pouvait contenir qu'artificiellement, ont repris leurs cours naturel chez la plupart de ses vrais sectateurs. Au contraire, dans le positivisme, la doctrine elle-même pousse directement à la plus vaste activité, indépendamment de toute sollicitude sacerdotale. Cette stimulation spontanée et continue résulte aus-

CONCLUSION GÉNKBMJS. IHJ NSCOUBS PEÉUMINAIRE. 363

sitôt de la nature relative et dépendante du nouveau Grand- Être, composé de ses propres adorateurs.

Le principal caractère de ce servie» fondamental, qui saactifiera toute notre existence, consiste dans une immense coopération dont aucun organisme moins compliqué ne peut suggérer l'idée. Ge consensus, également relatif au temps et è l'espace, suscite les deux degrés nécessaires du sentiment social, appréciant d'abord la solidarité actuelle et ensuite la continuité historique. L'étude approfondie de chaque phénomène social, statique ou dynamique, y manifestera toujours le concours, direct ou indirect, de toutes- les existences contemporaines et de toutes les générations antérieures, entre certaines limites, géographiques et chronologiques, qui s'écartent à mesure que le Grand-Être se développe. Incontestable envers nos pensées et nos affections, cette coopération nécessaire doit convenir encore davantage à nos actions, dont les résultats exigent un concours plus complet. C'est ce qui fait le mieux sentir combien est fausse, autant qu'immorale, la notion iu droit proprement dit, qui suppose toujours l'individualité absolue. La subordination réelle de la politique à la morale résulte directement de ce que tous les hommes doivent être conçus, non comme autant d'êtres séparés, mais comme les divers organes d'un seul Grand-Être. Aussi, dans toute société régulière, chaque citoyen fut-il toujours érigé en un fonctionnaire public, remplissant, bien ou mal, son office, spontané ou systématique. Ge principe fondamental n'a jamais été méconnu empiriquement que pendant la longue transition révolutionnaire qui s'achève maintenant, et où les abus d'une organisation devenue rétrograde suscitèrent une anarchie alors progressive, mais aujourd'hui contraire à son but initial. Le positivisme le mettra hors de toute atteinte en lui procurant une pleine systématisation, d'après l'ensemble des connaissances réelles.

Cette démonstration décisive deviendra la base rationnelle de l'autorité morale du nouveau sacerdoce, seul apte à faire exactement apprécier, en chaque cas, la vraie coopération, pour déterminer nettement les devoirs correspondants. Sans son intervention scientifique, complétée par son office esthétique, le sentiment social ne pourrait jamais se développer assez pour modifier profondément la conduite habituelle. Car il resterait ainsi borné à la simple solidarité actuelle, qui n'en constitue que l'essor rudimentaire. Nos plus purs socialistes fournissent aujourd'hui trop d'exemples de cette déplorable restriction, qui, laissant le présent sans racines antérieures, nous précipiterait vers un avenir indéterminé. Dans chaque phénomène social, surtout moderne, les prédécesseurs participent davantage que les contemporains. Les travaux matériels, dépendant d'un plus vaste concert, sont encore plus propres à confirmer l'intime réalité d'une telle appréciation. Cette continuité nécessaire manifeste mieux que la simple solidarité combien la vie collective est seule réelle, la vie individuelle ne pouvant exister que par abstraction. Notre sociabilité en tire son principal caractère : car beaucoup d'autres animaux sentent la coopération simultanée, tandis que nous seuls apprécions et développons la coopération successive, première source de notre évolution graduelle. Le sentiment social reste donc très-imparfait, et fort stérile, ou même perturbateur, quand il se borne aux relations actuelles. Toutes les aberrations hostiles à une hérédité quelconque reposent aujourd'hui sur ce vicieux dédain de la continuité historique. Car la science réelle manque seule à nos utopistes sincères pour confesser et apprécier cette erreur radicale. L'hérédité collective, qu'on ne peut sérieusement contester, les conduirait bientôt à mieux juger l'hérédité individuelle, ou plutôt domestique. Mais, à mesure que la pratique les poussera à se rapprocher de la

réalité, ils reconnaîtront que la solidarité ne peut pas même être assez sentie sans la continuité. En effet, d'une part, l'initiation personnelle reproduit spontanément les principales phases de révolution sociale, dont la marche générale est donc indispensable à chacun pour comprendre sa propre histoire. D'une autre part, tous les états successifs du Grand-Être se retrouvent aujourd'hui chez les diverses populations qui n'y sont pas encore incorporées; en sorte qu'on ne peut sympathiser dignement avec elles, sans respecter d'abord la chaîne des temps occidentaux. Nos généreux socialistes ou communistes, surtout prolétaires, sentiront bientôt le vice et le danger de cette double inconséquence, et ils s'efforceront de combler une lacune mentale qui paralyse leurs efforts moraux. Les prêtres de l'Humanité feront encore mieux accueillir l'ensemble des études historiques chez l'élément le plus pur et le plus spontané du pouvoir modérateur. Car les femmes sont naturellement disposées à apprécier une continuité dont elles constituent la première source.

Le vrai sentiment social, d'abord de solidarité, et puis surtout de continuité, ne peut donc se raffermir et se développer sans cette grande base scientifique, qui dépend nécessairement de l'ensemble des spéculations positives. Tel est le premier fondement, à la fois rationnel et affectif, de l'inévitable séparation des deux puissances élémentaires dans le régime final. A mesure que le perfectionnement social deviendra le principal but de notre activité, on sentira davantage que l'on ne peut modifier de tels phénomènes sans en connaître les lois naturelles. Or leur étude ne saurait émaner que d'une classe éminemment contemplative, vouée à cette difficile appréciation, et investie de l'autorité consultative qui en résulte, comme de l'office didactique indispensable à sa destination. Si, envers les moindres

arts, la raison occidentale a déjà reconnu que la théorie ne

peut être cultivée et enseignée que par des penseurs étrangers à la pratique, elle ne saurait tarder à prescrire plus fortement une semblable division pour l'art le plus difficile et le plus important. Une telle sagesse prévaudra nécessairement sur toutes les tendances contraires, quand on concevra partout les phénomènes correspondants comme assujettis à d'invariables lois, dont la complication et la dépendance supérieures constituent de nouveaux motifs d'en concentrer l'étude chez les vrais philosophes.

Cette séparation systématique devient aussi la hase nécessaire de la saine politique moderne sous un second aspect fondamental, comme autant indispensable à la digne activité personnelle qu'à la sage coopération sociale. En effet, le Grand- Être n'est pas moins caractérisé par l'indépendance de ses divers éléments, individuels ou plutôt domestiques, que par leur concours universel. Si Tordre exige surtout cette dernière condition, le progrès s'y rapporte davantage à l'autre. Or ces deux nécessités, également impérieuses, se trouvaient inconciliables dans l'antiquité, d'après la confusion radicale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, toujours émanés des marnes organes, sacerdotaux ou guerriers. L'indépendance y était habituellement sacrifiée au concours, tant que l'état subsistait. C'est pourquoi le sentiment du progrès y resta inconnu, même aux utopistes. Aucune conciliation ne put surgir entre oes deux conditions, jusqu'à ce que le moyen âge suscitât une admirable tentative pour séparer la puissance modératrice d'avec le pouvoir directeur, afin que la politique se subordonnât à la morale. Dès lors, le concours dépend surtout d'une libre adhésion, du cœur et de l'esprit, à une doctrine universelle qui impose, sans arbitraire, des règles générales de conduite, autant relatives au commandement qu'à l'obéissance. C'est surtout ainsi que, malgré son extrême imperfection mentale et

sociale, cette première ébauche comportait déjà de précieux résultats, moraux et politiques. La plus énergique indépendance put alors se combiner avec le plus entier dévouement, chez tous les vrais types chevaleresques. Aucune classe occidentale ne resta étrangère à ce nouveau mélange entre la dignité personnelle et la fraternité universelle. Cette combinaison est si conforme à notre nature, qu'elle se réalisa bientôt sous la première systématisation qui put l'instituer. Sa conservation empirique, malgré de graves altérations, survécut ensuite au déclin nécessaire des croyances correspondantes, surtout cite* les populations préservées du protestantisme. Par là, le moyen âge rendit possible la théorie générale du grand organisme, en dissipant l'opposition radicale qu'offraient jusqu'alors ces deux attributs caractéristiques. Ainsi, la môme évolution qui réduisit le théologisme à l'unité provisoire d'où date son déclin, prépara de loin l'avènement nécessaire de l'unité plus complète et plus réelle qui doit présider au régime final.

Mais, malgré le mérite, et même l'efficacité, de cette ébauche prématurée, elle ne put instituer une solution décisive, incompatible avec l'esprit et le caractère d'un tel âge intermédiaire. Le principe théologique et l'activité militaire repoussaient également cette séparation normale des deux puissances théorique et pratique. Elle ne put alors obtenir, pendant quelques siècles, une existence précaire et insuffisante que d'après une sorte d'équilibre spontané, toujours flottant entre la théocratie et l'empire. Au contraire, l'esprit positif et le caractère industriel tendent naturellement vers une telle division, qui, enfin systématisée, garantit aux modernes la conciliation fondamentale de l'indépendance avec le concours. D'abord, cet état final présente, comme le régime catholique, et à un plus haut degré, l'avantage de soumettre la conduite de tous à des règles fondées sur la persuasion ou la conviction, sans aucune origine

oppressive. Mais la nature de la nouvelle foi, toujours susceptible de démonstration, rendra cette spiritualité très-supérieure à l'ancienne, autant en dignité qu'en stabilité. Car la discipline catholique n'avait pu éviter l'arbitraire qu'en substituant des volontés surnaturelles aux simples commandements humains. Quelques ressources que comportât un tel antagonisme, la vraie liberté n'y pouvait être assex garantie, puisqu'on devait ainsi obéir toujours à des ordres inexplicables, dont la source était seule changée. Les efforts ultérieurs des métaphysiciens pour fonder notre dignité sur la soumission aux lois comportaient encore moins de succès. Car ils tendaient finalement à rétablir l'antique empire des volontés arbitraires, alors dépouillées seulement de la sanction théocratique qui les avait rendues à la fois plus respectables et moins capricieuses. Cette conciliation entre l'indépendance et le concours, qui constitue la vraie liberté, ne peut se réaliser qu'en obéissant à des lois objectives, dégagées de toute inspiration subjective, et dès lors accessibles toujours à de véritables démonstrations. Tel sera l'immense bienfait social du génie scientifique convenablement étendu aux phénomènes les plus complexes et les plus importants. L'homme n'est plus alors l'esclave de l'homme : il ne cède qu'à une nécessité extérieure, que subissent aussi ceux qui la proclament; ces ordres émanés du dehors ne nous dégradent jamais, même quand ils sont inflexibles. Mais la nouvelle sagesse nous apprend, d'ailleurs, qu'ils sont presque toujours modifiables, surtout en ce qui concerne nos plus éminents attributs. Alors notre dignité cesse d'être passive, et nous vouons toute notre existence, individuelle ou collective, au perfectionnement continu d'un système dont nous sommes les chefs réels. Les lois naturelles qui le constituent deviennent la base nécessaire de notre active intervention, soit en dirigeant nos efforts, soit en fixant nos desseins. Mieux elles seront con-

nues, plus notre conduite s'affranchira de tout commandement arbitraire et de toute obéissance servile. A la vérité, ces règles extérieures peuvent rarement être assez déterminées pour dispenser, en chaque cas, des prescriptions impératives. C'est alors au cœur qu'il appartient de suppléer, de part et d'autre, à l'insuffisance de l'esprit, en disposant à accomplir par affection les injonctions trop peu motivées. Sans pouvoir éviter toujours les volontés arbitraires, il suffit à notre dignité qu'elles soient subordonnées à l'uniformité des lois extérieures, et que la raison et le sentiment tendent constamment à en réduire le domaine journalier. Or cette double condition çst certainement remplie par l'ensemble du régime positif, où la vie industrielle et l'esprit scientifique concourent à rendre chacun de plus en plus indépendant de tout caprice individuel en même temps que mieux adhérent à l'organisme universel. Le positivisme garantit donc la liberté et la dignité en leur donnant pour base inébranlable l'assujettissement des phénomènes sociaux, comme de tous les autres, à des lois naturelles, modifiables, entre certaines limites, par notre sage activité, surtout collective. Il ne faut attendre, au contraire, qu'oppression et dégradation de toutes les utopies métaphysiques où l'on suppose la société indéfiniment livrée, sans aucune impulsion spontanée, aux volontés législatives, et où le concours ne s'obtient qu'en étouffant l'indépendance, comme dans l'antiquité.

C'est ainsi que le culte final systématise l'existence active du Grand-Être, d'après l'ensemble de ses lois naturelles, soit en y complétant l'instinct de la solidarité par le sentiment de la continuité, soit en conciliant l'indépendance inévitable de ses divers organes avec leur concours indispensable. Alors la politique peut enfin se subordonner réellement à la morale, parce que le devoir remplace le droit. Le pouvoir théorique proclame

37U IflRB M FOUnOOK WjWWVI.

des régies irrécusables, où la raison et le sentiment concourait toujours pour modifier l'activité. Quels que soient les organes du pouvoir pratique, son exercice se trouve constamment moralisé. Tous les systèmes métaphysiques se bornent, au contraire, à fégtat l'accès ou l'étendue de chaque autorité, sans fournir ensuite aueuà principe de conduite, ni d'appréciation.

De l'ensemble du culte actif de l'Humanité, il faut maintenant passer à sa division essentielle, pour achever de caractériser la séparation normale qui constitue le principe fondamental de k politique positive.

L'activité continue du Grand-Être se rapporte ou à sa condition extérieure ou à sa propre nature. Quoique chacune de ces deux grandes fonctions concerne à la fois Tordre et le progrès, là première est surtout relative à la conservation, et la seconde au perfectionnement. Cet immense organisme doit d'abord, comme tout autre, agir sans cesse sur le milieu correspondant, pour maintenir et étendre son existence matérielle. Sa vie pratique est donc vouée surtout à satisfaire ces besoins irrésistibles, qui exigent la reproduction permanente d'abondants matériaux. Cette élaboration perpétuelle tend bientôt à dépendre davantage du concours successif des générations que du concours simultané des individus. Même dans ces fonctions grossières, mais indispensables, nous travaillons surtout pour nos successeurs, et nos principales satisfactions proviennent de nos prédécesseurs. Chaque génération produit, au delà de ses propres besoins, des richesses matérielles destinées à faciliter le travail et à préparer la subsistance de la suivante. Les organes de cette transmission deviennent ainsi les chefs naturels de l'élaboration industrielle, où les avantages attachés à la possession de ces instruments et provisions ne peuvent être compensés que par une incapacité exceptionnelle. Cet ascendant pratique s'établit d'autant mieux que les capitaux tendent na-

CONCLUSION' GÉftAlALfi DU DfSCOGti? PRÉLIMINAIRE. 371'

turellement à s'accumuler chez les administrateurs prudents et habiles.

Tels sont les chefs temporels de la société moderne. Le culte final doit les consacrer comme les organes nutritifs du Grand- Être, soit qu'ils recueillent et préparent les matériaux assimilables, soit qu'ils les distribuent partout, sous l'impulsion continue d'un appareil central. Fiers de leur importance directe et journalière, poussés d'ailleurs par les instincts personnels qui seuls peuvent, d'ordinaire, stimuler leur activité soutenue, ils tendent naturellement à abuser de leur prépondérance pratique pour imposer le joug d'une ignoble nécessité, inaccessible au sentiment et à la raison. Leur impire spontané a donc besoin d'être sans cesse modéré par le concours des forces morales. Telle est la principale destination politique de la seconde fonction générale du Grand-Être.

Directement relative à son perfectionnement propre, même physique, mais surtout intellectuel et moral, cette existence ce* rébrale y semble d'abord réduite, comme dans les organisme» inférieurs, à seconder l'élaboration nutritive. Néanmoins, elle développe bientôt un charme qui lui est propre, et d'où résulte notre principal bonheur. Alors nous concevrions, au contraire, la vie humaine comme destinée au libre essor de la raison, de l'imagination, et surtout du sentiment, si les exigences pratiques ne nous ramenaient sans cesse à une triste activité. Ne pouvant jamais prévaloir, cette éminente fonction, outre ses sa* tisfactions directes, devient notre principale ressource, d'abord spontanée, puis systématique, pour régler l'action plus ou moinB aveugle des organes nutritifs, par le concours habituel de l'esprit avec e cœur. La source la plus pure et la plus naturelle de cette réaction morale consiste dans l'influence féminine, qui représente l'existence affective du cerveau individuel. Mais elle ne comporte une pleine efficacité que d'après sa combi-

S7î ifiiiitt m politique positive*

naison avec la puissance philosophique, laquelle; maigri sa faible énergie directe, devient aussi indispensable à l'organisme collectif que l'est, pour l'individu, l'office spéculatif dn cerveau. A ees deux éléments nécessaires du pouvoir modérateur, la maturité du Grand-Être en joint un troisième, qui complète cette organisation et constitue la principale base de son intervention politique» en disant enfin surgir la fonction active du cerveau social, l'influence prolétaire.

De cet élément complémentaire, dépend, en effet, la seule solution possible du grand problème humain, l'ascendant de la sociabilité sur la personnalité. Exclu du pouvoir pratique, par son défaut de loisir et de richesse, il y est pourtant indispensable pour l'exécution des travaux d'où émane la prépondérance temporelle. Lié au pouvoir théorique, d'après des goûts semblables et des situations analogues, il en attend surtout une éducation systématique, dont il éprouve profondément le besoin, comme source de dignité et d'amélioration autant que de bonheur direct. Malgré le temps qu'ils absorbent, les travaux populaires laissent une grande disponibilité à des esprits qui, ne pouvant se restreindre à de telles spécialités, aspirent ordinairement aux vues générales, en y demandant toujours le concours de l'utilité avec la réalité. En même temps, les cœurs prolétaires, étrangers à d'ardentes préoccupations de grandeur ou de richesse, sont mieux disposés à l'essor habituel des sentiments généreux, dont leur existence manifeste davantage le charme et l'efficacité. Ne pouvant prévaloir que par le nombre, le peuple tend plus à l'union que ses chefs temporels, dont chacun possède une prépondérance matérielle qu'il suppose irrésistible, et qui pousse à l'isolement. C'est ainsi que le pouvoir modérateur trouve naturellement, auprès des puissances pratiques dont il doit modifier l'ascendant spontané, un énergique auxiliaire, pleinement accessible à l'influence morale,

dont il devient le plus ferme appui. A la fois spécial et général, actif et spéculatif, sans cesser d'être éminemment affectif, le peuple constitue l'intermédiaire nécessaire entre l'autorité théorique et l'autorité pratique , auxquelles il se lie presque également, soit pour l'éducation et le conseil, soit pour le travail et l'assistance. Il représente l'énergie du Grand-Être, comme les femmes sa tendresse, et les philosophes sa raison.

La réaction systématique de cette triple influence cérébrale doit d'abord respecter les fonctions indispensables de l'appareil nutritif, avant de procéder à leur moralisation. Elle ne doit les régler qu'en les ennoblissant, d'après leur saine appréciation continue. Sans doute, il faut surmonter le vain orgueil, aussi irrationnel qu'immoral , qui dispose les chefs temporels de la société moderne à se regarder comme les créateurs et les arbitres de la puissance matérielle fondée par (l'ensemble de leurs contemporains et de leurs prédécesseurs. Mais, en les érigeant désormais en vrais fonctionnaires publics, chargés de l'administration des capitaux et de la direction des travaux matériels, il faut honorer et consolider leur précieux office, au lieu de le dégrader ou de le comprimer. La séparation normale des deux puissances y conduit aussitôt, en rendant surtout morale leur responsabilité habituelle, qu'une métaphysique subversive conçoit toujours comme politique. Quand le nouveau sacerdoce aura épuisé , auprès d'eux , les moyens de conviction et de persuasion résultés de l'éducation universelle, il pourra recourir au blâme systématique, auquel l'adhésion populaire et la sanction féminine procureront, dans chaque cité, et autour de chaque foyer, une redoutable efficacité. Pour réprimer les déviations extrêmes, ce moyen normal pourra s'étendre jusqu'à l'excommunication sociale, qui, en cas opportun, deviendra, par ce double appui, plus décisive qu'au

374 êrtfttMÈ h MunQiTB roanrtB.

moyea âge, où le pouvoir modérateur n'était qu'ébauché. Mai», même alors, la répression doit rester purement morale. Si, par une exception qui deviendra de plus en plus me, l'abus exige quelques mesures politiques, le pouvoir temporel en sent seul juge.

Malgré h» récriminations métaphysiques contre la transmis sien héréditaire des richesses matérielles, cette disciplina morale contiendra presque toujours les principaux abus de ea mode naturel. En substituant les devoirs aux droits, on s'inquiète peu [des possesseurs actuels d'une force quelconque , pourvu que l'exercice en soit bien réglé* Le positivisme fera d'ailleura ressortir les avantagea sociaux d'un tel mode, envers des fonctions qui, n'exigeant aucune rare capacité, comportent mieux le simple apprentissage domestique. Surtout sous l'aspect mont, les hommes toujours habitués à la richesse sont plus susceptibles de générosité que ceux qui l'ont lentement amassée', même avec loyauté. Ainsi, le mode qui, au début, s'appliquait à toutes les fonctions, peut indéfiniment convenir à celles qui supposent le moins d'habileté spéciale, quand elles s* bornent à la conservation des capitaux , sans participer à leur emploi. Si on instituait d'autres conservateurs, le service public n'en serait pas mieux garanti. L'industrie moderne a déjà constaté la supériorité;administrative des directeurs privés, auxquels tendent à passer tous les offices sociaux qui compor» tent une telle transformation , interdite seulement envers le* fonctions théoriques, à jamais investies du caractère collectif. D'envieuses déclamations contre les fortunes héréditaires ne sauraient empêcher leurs possesseurs de devenir souvent les plus utiles organes de l'Humanité, pourvu qu'une sage éducation, convenablement assistée par l'opinion universelle, y dispose au bien d'heureux naturels. Malgré la pauvreté propre aux trois éléments nécessaires du pouvoir modérateur, ce n'est

point dans leur sein que surgiront ces vaines récriminations, à moins que quelques membres n'y méconnaissent la dignité et les conditions de leur commun office, affectif, spéculatif, ou actif. Les seuls intérêts matériels que la force morale doive débattre avec la puissance politique se trouvent réglés par deux principes généraux, résultés d'une exacte appréciation de l'ordre naturel. D'une part, [homme doit nourrir la femme; d'une autre part, la classe active doit nourrir la classe contemplative. Telles sont les deux conditions fondamentales qu'impose, évidemment, la nature du Grand-Être, afin que ses fonctions affectives ou spéculatives puissent dignement s'accomplir. Le bonheur privé et le bien public dépendent tant de la prépondérance du sentiment sur la raison et sur l'activité, qu'elle ne sera jamais trop achetée, au prix de l'inaction industrielle d'une moitié de notre espèce. Chez les moindres tribus, le sexe actif accepte, à cet égard, une obligation continue, qui distingue toujours l'amour humain, même le plus grossier, du simple appétit animal. A mesure que le Grand- Être se développe, cette condition d'existence s'y prononce davantage et s'y satisfait mieux. Le culte final l'érigé en devoir fondamental, dont rien ne saurait habituellement dispenser, ni l'individu, ni l'espèce. Quant à l'autre condition, l'ancien sacerdoce l'a depuis longtemps consacrée; et l'anarchie actuelle la respecte essentiellement , là du moins où le protestantisme n'a pas trop laissé prévaloir l'individualité. En la systématisant comme indispensable aux fonctions théoriques de l'Humanité, on devra plutôt la restreindre que l'étendre, surtout par comparaison au régime antérieur, où la richesse seconda beaucoup la dégénération spontanée du catholicisme. Pour que la séparation normale des deux puissances soit pleinement établie , il importe que les nouveaux philosophes restent toujours aussi étrangers à la fortune qu'à la domination. Si les

Illfin MB FOUIKHJB POSMIS.

piètres de l'Humanité doivent être autant exclut que les femmes de toute autorité pratique. Ut ne doivent pat être plus riches que les prolétaires, en proportion des convenances propres à leur office social. C'est à ce double titre qu'ils pourront proclamer dignement des opinions et des conseils dont la pureté ne sera jamais douteuse.

Dans leur administration normale de la commune richesse, les chefs temporels devront donc satisfaire à ces deux conditions nécessaires, pour le règlement privé des salaires industriels et la rétribution publique des travaux théoriques. Quelque difficile que puisse aujourd'hui sembler leur accomplissement habituel, c'est à ce prix légitime que l'équilibre pratique deviendra stable. Les possesseurs actuels d'une prééminence qui ne peut plus reposer sur de vains droits personnels pourront déclarer inacceptable un tel programme. En ce cas f leurs fonctions passeront, d'une manière quelconque, à de nouveaux organes, jusqu'à ce que le Grand-Être ait trouvé des serviteurs qui ne reculent pas devant leur office fondamental , condition nécessaire de la prééminence qu'ils poursuivent. Mais, entre ces justes limites, leur salutaire prépondérance sera chérie et respectée, comme indispensable à la suprême existence. L'esprit et le cœur s'accorderont pour dissiper partout lejB ignobles passions et les doctrines subversives que suscite aujourd'hui une puissance qui, depuis le déclin de la discipline catholique, prétend rejeter toute véritable obligation morale, au nom de ses titres chimériques. Elle sentira bientôt que de telles prescriptions, qui laissent à chacun le mérite d'une exécution volontaire, permettent seules aux riches d'éviter la tyrannie politique qui les menace aujourd'hui. Alors la libre concentration des fortunes sera généralement appréciée comme indispensable à leur pleine efficacité, surtout sociale; car de grands devoirs supposent de grandes forces.

C'est ainsi que les prêtres de rHumanité.accompliront la régénération morale de la puissance matérielle, afin que l'appareil nutritif fonctionne convenablement pour tous les organes du Grand-Être. Renonçant alors à des luttes trop légitimes, mais passagères, le peuple développera dignement ses dispositions naturelles à la vénération, en devenant d'ordinaire aussi subordonné à ses chefs temporels que confiant envers ses chefs spirituels. Les prolétaires sentiront que le vrai bonheur, nullement propre à la richesse, dépend surtout des satisfactions intellectuelles, morales, et sociales, auxquelles ils sont mieux appelés que leurs supérieurs. Il renonceront sans regret aux jouissances de cupidité et de domination , qui constituent la récompense naturelle des instincts d'où émane la stimulation pratique. Après le consciencieux accomplissement de son office spécial, chacun d'eux n'aura d'autre ambition que de remplir dignement sa fonction générale comme auxiliaire actif du pouvoir théorique , en concourant, par de sages discussions journalières, à former la véritable opinion publique. Éclairé sur les vraies conditions du gouvernement spirituel, le peuple n'accordera sa confiance qu'à un sacerdoce toujours disposé à subordonner l'esprit au cœur, en garantissant la moralité de la science réelle par une constante abnégation temporelle. Si une vicieuse ambition entraînait quelques philosophes à de vaines prétentions politiques , les prolétaires sauraient leur appliquer énergiquement la doctrine universelle pour maintenir le juste ascendant de l'autorité pratique. Quoique l'art doive toujours subordonner à la science ses inspirations générales , lui seul doit pourtant diriger l'application quelconque des théories positives. L'incapacité pratique des théoriciens, déjà reconnue envers les moindres arts, sera dès lors systématiquement proclamée, surtout pour les fonctions politiques. Aux philosophes, l'éducation, et, par suite, le conseil; aux chefs industriels,

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indispensable à l'harmonie du Grand-fitre. Le cnlte actif de lHamanité, complétant ton culte platif etoCKtif, fi» donc le mi caractère général de 1» réorganissfion politique qui puisse terminer le grande tien occidentale» Mois cette vénération finale de tentes lea

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intervalle, le pelîtiqne doit donc rester essentiellement prarvi* oofae, quoique dominée per le couidéntion de l'état finaL 11 ■fy* maintenant de lecomm que le principe affectif dn nouesan fégpne, la subordination continne de le politique à la moral*. BUe constitue, en effet, le vrai sons organique de le psodora»tienf désonnais irrévocable , de la république française, consacrant toutes les existences quelconques au service de l'Humanité. Quant à la systématisation qui peut seule réaliser ce principe fondamental, le positivisme en a posé les bases, maie la raison publique ne les a pas encore adoptées. Toutefois, on doit espérer la prochaine consécration, surtout spontanée , de le devise qui caractérise cette nouvelle philosophie politique.

Destinée à manifester une irrévocable renonciation au régime ancien , mais sans pouvoir aucunement indiquer la nature de l'état final , la partie négative de la révolution se résuma tout entière dans une devise profondément contradictoire, Liberté, Égalité, qui repoussait toute organisation réelle. Car un libre essor développe nécessairement les différences quelconques, surtout mentales et morales; en sorte que, pour maintenir le niveau , il faut toujours comprimer l'évolution. Mais cette incohérence radicale n'altérait point l'énergie négative de cette

formule initiale, où la haine du passé suppléait à la conception de l'avenir. Sa tendance progressive modérait alors sa nature anarchique, au point d'inspirer la première tentative directe pour fonder la vraie politique sur l'ensemble de l'histoire, dans Tébauche immortelle, quoique avortée, qu'essaya mon éminent précurseur Condorcet. Ainsi, la prépondérance finale de l'esprit historique s'annonçait déjà sous le principal ascendant d'un esprit anti-historique.

La longue rétrogradation qui dut suivre cet ébranlement décisif ne comporta jamais de véritable devise, d'après la secrète antipathie qu'elle inspira toujours aux tètes pensantes et aux cœurs énergiques. Elle ne pouvait laisser d'autres résultats durables que l'universelle conviction, d'abord expérimentale, puis systématique, de l'impuissance organique de la métaphysique révolutionnaire, et l'élaboration historique qui concourut à préparer le positivisme par une première appréciation du moyen âge.

Quand une mémorable secousse eut terminé cette réaction rétrograde, commencée par Robespierre, développée par Bonaparte, et prolongée par les Bourbons, la halte équivoque qui vient de finir fit surgir une nouvelle devise passagère» La ce* lèbre formule Liberté, Ordre public y qui prévalut ainsi pendant une demi- génération, caractérisa fidèlement le milieu social d'où elle émanait. Sa signification fut d'autant plus réelle que sa source fut purement spontanée, sans jamais susciter aucune sanction solennelle. Me indiquait une raison publique qui, ne voyant sur aucun drapeau la vraie formule de l'avenir social, se bornait à prescrire la conciliation des deux conditions indispensables à sa préparation. Cette seconde devise se rapprocha davantage que la première du but organique de la révolution. On y élimina la notion antisociale d'égalité, dont tous les avantages moraux se retrouvent, sans aucun danger politique, dans

le sentiment indestructible de la fraternité universelle, qui, en Occident, n'a plus besoin, depuis le moyen âge, d'être distinctement formulé. La grande notion de Tordre s'y trouvait empiriquement introduite, avec la réserve propre à un temps où l'anarchie des esprits et des cœurs prescrivait de se borner à Tordre matériel, intérieur et extérieur.

Cette devise provisoire ne pouvait suffire depuis que l'ascendant politique du principe républicain nous ouvre directement la partie positive de la révolution, déjà commencée, pour les vrais philosophes, quand je fondai la véritable science sociale. Mais, en abandonnant une telle formule, la raison publique ne saurait la remplacer par une consécration rétrograde de celle qui ne convenait qu'à Tébranlement initial. Quoique le défaut total de convictions sociales explique maintenant cette sorte de résurrection officielle, elle n'empêchera point les bons esprits et les cœurs honnêtes d'adopter spontanément la devise systématique de l'avenir, Ordre et Progrès. Son caractère, à la fois philosophique et politique, a été assez expliqué, dans la seconde partie de ce discours, pour que je doive ici me borner à indiquer sa filiation et son avènement. Elle se rattache à la précédente, ainsi que celle-ci se liait à la première, par Tun des éléments de cette combinaison sociale, nécessairement binaire comme toute autre quelconque, même inorganique. D'ailleurs, elle consacre aussi, à sa manière, la notion commune aux deux autres, puisque tout progrès suppose la liberté. Mais elle accorde directement à Tordre la prééminence qui lui convient, et sans laquelle il ne peut embrasser l'ensemble de son domaine naturel, à la fois public et privé, théorique et pratique, ' moral et politique. En y associant le progrès, comme but et manifestation de Tordre, elle proclame une notion qui, préparée par Tébranlement initial, dominera la terminaison organique de la révolution occidentale. La conciliation, jusqu'alors

impossible, de ces deux grands attributs, est déjà systématisée pour tous les esprits avancés. Quoique la raison publique ne Tait pas encore sanctionnée, tous les vœux spontanés s'y rapportent depuis la dernière phase de la rétrogradation. Un contraste décisif annonce son prochain avènement, d'après la coïncidence croissantequi se manifeste maintenant entre les tendances rétrogrades et les tendances anarchiques, de plus en plus liées aux mêmes inspirations.

Mais en supposant accompli, à cet égard, ce qui n'est encore que présumé, une telle combinaison de la devise systématique de l'avenir avec son principe fondamental ne saurait suffire pour commencer aujourd'hui la politique définitive, qui suppose la terminaison préalable de l'interrègne spirituel. Pendant la génération qu'exige cette grande élaboration, où tous les esprits et tous les cœurs, surtout prolétaires et féminins, doivent assister le sacerdoce philosophique, il faut donc instituer une politique ouvertement provisoire, destinée à maintenir, au dedans et au dehors, l'ordre indispensable à la transition occidentale. Le positivisme suffit aussi à cet office exceptionnel, d'après son exacte appréciation historique des deux états entre lesquels il doit ménager un intermédiaire passager.

Sa solution consiste à ériger aujourd'hui un nouveau gouvernement révolutionnaire, aussi adapté à la partie positive de la révolution que le fut, pour la partie négative, l'admirable création politique de la Convention. Il est caractérisé par une intime conciliation entre le plein essor de la liberté d'exposition ou de discussion et la prépondérance pratique du pouvoir central, dignement régénéré. L'examen, oral ou écrit, y devient complètement libre, soit en supprimant une oppressive législation, fiscale ou pénale, réduite désormais à l'obligation de tout signer ; soit en brisant l'ignoble mur élevé par les psychologues contre l'appréciation privée des hommes publics ; soit surtout

en détruisant le double budget officiel, théologique ou métaphysique, qui seul empêche aujourd'hui la vraie liberté d'enseignement. D'après cette garantie fondamentale, le pouvoir central ne pouvant plus inspirer de sérieuses inquiétudes de rétrogradation, sa prépondérance nécessaire sur le pouvoir local acquerra,sansdanger, l'intensité qu'exige aujourd'hui le maintien de Tordre matériel au milieu de l'anarchie mentale et morale. C'est pourquoi l'assemblée française, réduite à environ deux cents membres, ne conserverait d'autres attributions que le vote annuel de l'impôt proposé par le comité gouvernant, et l'appréciation des comptes antérieurs. Toutes les mesures politiques, tant législatives qu'executives, appartiendraient au pouvoir central, assujetti seulement à les soumettre d'avance à la libre discussion des journaux, des réunions populaires, et des penseurs tsdés,eans que cette universelle consultation lui imposât jamais aucune entrave. Ayant ainsi garanti la tendance toujours progressive du comité directeur, il reste à le composer de façon à y assurer un caractère toujours pratique, indispensable à sa destination transitoire. C'est ce qu'indique aussi la théorie positive, en choisissant, parmi les prolétaires, les seuls hommes d'État qui puissent aujourd'hui succéder dignement à ceux de la Convention. Le pouvoir central serait donc conféré à trois gouverneurs populaires, qui réuniraient toutes les attributions ministérielles aux fonctions royales, en dirigeant, l'un le dedans, l'autre le dehors, et le troisième les finances. Ils convoqueraient et dissoudraient, sous leur responsabilité morale, l'assemblée locale, où, sans aucune prescription formelle, prévaudraient bientôt les chefs industriels, pour un office gratuit, toujours conforme à leurs occupations journalières. Bans les mutations personnelles propres à cette transition, ce petit nombre de directeurs maintiendrait assez la eontinuité, en permettant de représenter distinctement

la phase antérieure, la tendance prochaine, et la situation présente.

L Quoique nécessairement révolutionnaire, ce gpuvernBmeqt provisoire se rapproche autant qq£ possible de l'état nor? mal. La suprématie purement temporelle qui le caractérise, n'offre de vraiment exceptionnel que le choix de sas Drgaaes, ainsi émanés d'une classe régulièrement étrangers au pouvpir pratique, finalement réservé à ses chefs industriels. Mais la nécessité de cette unique anomalie ressort tellement de Jaques^ tion actuelle que son application, d'ailleurg très-ciiconscrite, ne saurait susciter aucune dégénératipn céçlta des mœurs populaires. Puisqu'il s'agit surtout de moraliser la me active, il faut bien accorder la prépondérance politique à l'élément pratique, le mieux accessible, d'esprit et de cœur, à l'influence morale. Son ascendant politique, en laissant un libre essor à ses chefs civils, préparera leur avènement normal, en Leur faisant sentir le besoin d'une intime régénération, privée et publique, sans laquelle ils resteraient indignes de leur suprématie finale. Ea même temps, l'influence consultative ce trouve ainsi introduite régulièrement dans le gouvernement moderne. Purement spontanée d'abord, elle y deviendra de plus ep plus systématique, à mesure que s'accomplira la libre rénovation philosophique sur laquelle reposera le régime définitif.

.Cette nouvelle politique provisoire est d'autant plus con* forme à sa destination que, quoique inspirée par l'urgence de la situation française, elle convient aussi à toutes les populations assez avancées pour que la grande crise s'y soit déjà caractérisée. Ainsi, dès son début, la seconde partie de la révolution se montre ouvertement occidentale, tandis que la première devait être seulement nationale. La nature prolétaire, du nouveau pouvoir central indiquera partout un tel caractère, puisque cette suprématie révolutionnaire appartiendra à la

classe la mieux affranchie de toute antipathie locale, et la plus disposée, d'esprit comme de cœur, à l'union universelle. Même quand ce régime se bornerait à la France pendant quelques années, il aura bientôt régénéré, dans tout l'Occident, l'ancienne diplomatie.

Tels sont les avantages essentiels qu'une fondation systématique doit procurer au second gouvernement révolutionnaire, tandis que le premier ne put émaner que d'une appréciation empirique, rectifiée par l'instinct progressif de la Convention.

On trouvera déjà, sur ce sujet, des indications plus cornplètes dans le Rapport spécial que publia, en août 1848, laSociete Positiviste.

Le calme intérieur étant ainsi assuré autant que la paix ex* térieure, malgré le prolongement de l'anarchie mentale et morale, l'immense élaboration régénératrice pourra s'accomplir activement, d'après une liberté philosophique désormais inaltérable. Pour y mieux procéder, il importera que son essor soit assisté par l'Association, à la fois philosophique et politique, que le dernier volume de mon ouvrage fondamental annonça, en 1843, sous le titre caractéristique de Comité poritif occidental. Siégeant surtout à Paris, il se compose, dans son noyau primitif, de huit Français, sept Anglais, six Allemands, cinq Italiens, et quatre Espagnols. Ce nombre initial suffit pour que tous les éléments principaux de chaque population occidentale s'y trouvent représentés. Ainsi, sa partie germanique admettrait un Hollandais, un Prussien, un Suédois, un Danois, un Bavarois, et un Autrichien. De même, le Piémont, la Lombardie, la Toscane, l'État Romain, et le pays Napolitain, y fourniraient les organes de l'Italie. Enfin, la Catalogne, la Cas tille, l'Andalousie, et le Portugal, y caractériseraient assez la population ibérique.

Cette sorte de concile permanent de la nouvelle Église doit

admettre tous les éléments nécesaires du pouvoir modérateur, et même il doit s'adjoindre ceux des organes du pouvoir directeur dont la régénération personnelle est assez avancée pour seconder dignement la rénovation universelle. Dès son début, il comprendra donc des praticiens comme des théoriciens. La coalition fondamentale entre les philosophes et les prolétaires s'y manifestera surtout, sans exclure les autres adhésions sincères, même émanées des classes en décadence. Pour correspondre dignement à sa destination principale, il admet, à plus forte raison, le troisième élément général du pouvoir modérateur, le mieux apte à y représenter la prépondérance fondamentale du cœur sur l'esprit. Aux trente membres précédents, il faut donc joindre six dames d'élite, deux françaises et une de chaque autre branche occidentale. Outre leur influence normale, leur participation spéciale y devient indispensable pour faire convenablement pénétrer le positivisme chez nos frères méridionaux, suivant le noble office que je réservais à ma sainte collègue, ravie d'avance au comité rénovateur où elle eût si dignement siégé.

Pendant que les divers gouvernements nationaux maintiendront partout l'ordre matériel, ces libres précurseurs du régime final présideront à l'élaboration occidentale qui dissipera graduellement l'interrègne spirituel, seul obstacle essentiel à la régénération sociale. Ils devront donc seconder le développement et la propagation du positivisme, ainsi que son application croissante, par tous les moyens honorables dont ils pourront disposer. Outre l'enseignement, oral et écrit, populaire et philosophique, ils s'efforceront surtout d'inaugurer autant que possible le culte final de l'Humanité, déjà susceptible d'ébauche immédiate, au moins quant au système de commémoration. Leur influence politique pourra même indiquer directement l'occidentalité caractéristique du nouveau régime, en faisant

386 fetSfÈHE t)E tOLITIQtiE *OHTIVE.

partout adopter Quelques mesures communes, dont Futilité est reconnue depuis longtemps, mais qui n'ont jamais prévalu, faute d'un organe central, supérieur aux rivalités nationales.

Telle serait surtout ri&stitution d'une marine occidentale, noblement destinée, soit à l'universelle police des mers, soit aut explorations théorique* Wi pratiques. Libtetnênt recrutée et dotée dans ltt ciriq branches de là gfande famille, elle remplacerait dignement ufte admirable ch étaler ie maritime, tombée avec le Catholicité. Son pavillon Constituerait naturellement la première manifestation solennelle de la èommune devise positiviste*

Cette première mesure caractéristique en susciterait naturel^ lômeût une Seconde, dont l'importance n'est pas plus contestée, et qui {Militant ti'à pu encote se réaliser, d'après l'anarchie occidentale résultée de la décadence politique du catholicisme < Elle consisterait à faire sanctionner, parles divers pouvoirs tfcm* porëls, la monnaie commune destinée à faciliter, danà tout l'Occident, lès transactions industrielles. Trois sphères, pesant chacune cinquante grammes, respectivement formées d'ot, d'ar* gent, et de platine, offriraient assez de variété pour Utte 6em-> blable destination. Le gfrand cercle parallèle à la petite base plate y reproduirait la devise fondamentale. A son pôle, flgri-» rerait l'immortel Charlemagûe, comme fondateur historique de la république occidentale, dont le nom entourerait cette vénérable image. Une telle mémoire, également chère à tout l'Occident, fournirait, dans l'ancienne langue commune, la dénomination usuelle de la monnaie universelle.

À cette double indication d'un service qui populariserait bientôt le comité rénovateur, il serait ici superflu d'ajouter aucune mention spéciale deâ diverses opérations qui se rapportent directement à sa principale destination. J'y dois pourtant signaler la libre fondation d'un collège occidental propre à constituer le novau systématique d'une véritable classe con-

CONCLUSION OKWfclLALE DU DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 387

téniplative. Destinés au sacerdoce final, ces nouveaux philo-* sophes devraient surtout se recruter parmi les prolétaires, suis toutefois exclure aucune vocation réelle. Ils introduiraient l'en» saignement septénaire du positivisme dans toutes les localités disposées à l'accueillir. En outre, ils fourniraient de libres mi»* sidimaires qui prêcheraient partout la doctrine universelle, même hors des limites occidentales, suivant la marche indiquée ci* dessous. Un tel office serait beaucoup secondé par les voyages habituels des prolétaires positivistes.

Pour mieux concevoir cet enseignement transitoire, on peut déjà consulter la seconde édition du Rapport sur l'École Poei* tivey publié, dès 1849, par la Société Positiviste.

Outre ces diverses mesures spéciales, je dois ici indiquer davantage une institution générale, également relative au régime normal et à la transition finale. Elle concerne le drapeau systématique, à la fois occidental et national, dont la nécessité se fait déjà sentir instinctivement pour remplacer partout des emblèmes rétrogrades sans adopter aucune bannière anarchiqué. La transition organique ne serait pas dignement inaugurée si, dès sou début, on n'y voyait point prévaloir les couleurs et les devises propres à l'état définitif.

Pour déterminer le drapeau politique, il faut d'abord concevoir la bannière religieuse. Tendue en tableau, elle représentera, sur sa face blanche, le symbole de l'Humanité, personnifiée par une femme de trente ans, tenant son fils entre ses bras. L'autre faoô contiendra la formule sacrée des positivistes : L'Amour pour principe, t Ordre pour bote, et le Progrk pour but, sur un fond vert, couleur naturelle de l'espérance, propre aux emblèmes de l'avenir.

Cette même couleur convient seule au drapeau politique commun à tout l'Occident. Devant flotter en pavillon, il ne comporte aucune peinture, alors remplacée par la statuette de

l'Humanité, au sommet de son axe. La formule fondamentale 9*y décompose, sur les deux faces vertes, dans les deux devises qui caractérisent le positivisme : l'une politique et scientifique, Ordre et Progrès; l'autre morale et esthétique, Vivre pour autrui. Si la première doit être préférée par les hommes, la seconde convient seule aux femmes, qui pourront ainsi prendre enfin une digne part à nos manifestations sociales.

De ce drapeau occidental, on déduit aisément celui qui distinguera chaque nationalité, en y ajoutant une simple bordure, aux couleurs actuelles de la population correspondante. En France, où doit surgir l'initiative décisive d'une telle innovation, cette bordure offrirait donc nos trois couleurs, dans Tordre maintenant usité, mais avec prépondérance du milieu blanc, pour honorer notre ancien drapeau. L'uniformité et la variété se trouvant ainsi combinées heureusement, la nouvelle occidentalité annoncerait dignement son aptitude nécessaire à respecter scrupuleusement jusqu'aux moindres nationalités, dont chacune conserverait ses emblèmes propres sans altérer le symbole commun. Tous les signes accessoires, qui partout dérivent du drapeau principal, subiraient naturellement la même transformation.

En proposant une telle symbolisation, proclamée, depuis deux ans, dans mon cours hebdomadaire, j'indique ici la fonction la plus immédiate du comité positif, celle qui annoncerait le mieux l'ensemble de sa libre intervention.

Quoique cette association régénératrice doive acquérir graduellement une immense extension, il importe que son noyau central reste toujours borné à ces trente-six membres primitifs, sauf le double complément signalé ci-après. Chacun d'eux pourrait ensuite fonder, chez ses compatriotes, une corporation plus nombreuse, susceptible elle-même d'un pareil mode d'accroissement. Par ces affiliations successives, dont les degrés sont

presque illimités, on assurerait mieux l'unité et l'homogénéité de l'Église positive, sans nuire à sa consistance ni à son activité. La régénération finale serait assurée, quand cette adhésion volontaire comprendrait la partie prépondérante de chaque élément occidental.

Dans cette marche graduelle, les nombres assignés ici aux diverses nationalités n'y représentent que le concours plus ou moins prochain de leurs organes d'élite. Ce traité expliquera l'ordre, un peu différent, suivant lequel, d'après 'l'ensemble du passé, les cinq masses occidentales participeront au mouvement positiviste. Il se distingue du précédent en ce que l'Italie s'y élève au second rang, et l'Espagne au troisième; l'Angleterre descendant au dernier. La troisième édition de mon Calendrier Positiviste motive déjà cette importante modification, dont la pleine justification appartient naturellement au quatrième volume de ce traité.

Ge mouvement décisif, qui doit finalement embrasser toute notre espèce, recevra spontanément une première extension normale, en passant, de l'Occident, aux populations dont il fut la source moderne, et chez lesquelles l'indépendance poli* tique n'a pu dénaturer la filiation sociale. A ce titre, le comité occidental proprement dit s'adjoindra bientôt douze membres coloniaux, quatre pour chacune des deux Amériques, deux pour l'Inde, et deux pour l'Océanie, soit hollandaise, soit espagnole.

Ainsi parvenu à quarante-huit membres, le comité positif complétera ensuite sa composition normale en s'incorporant peu à peu douze associés extérieurs, destinés à y représenter les diverses populations retardées. Chacune d'elles doit subir, à son tour, la régénération finale, dont l'Occident prendra seulement, sous la présidence française, l'initiative nécessaire. Il importe beaucoup de ne point introduire trop tôt une telle expansion, qui, mal conçue, altérerait la netteté et l'énergie

990 éWfiiËË ttf MUfflQtftt MMlv£.

dé l'impulsion rénovatrice. Maie il ne faut pas oublier {Ut lé Grand-Être ne sef* pléineuiettt formé que d'après l'uitittAéUé assimilation dé 00» organe* quelconques. Entre le Simple nationalité, que le génie sodal de l'antiquité ne dépassa jamais, «l l'Humanité définitive, le moyen âge a institué un ifltermédtaâte tttp méconnu ftfajodttd'hui, èh fondant une libre oeridenfrHié. HMNI premier devoir politisé constate maintenant à la féCOtt* MtaflM waf dé* base* inébranlable*, en repaient l'anarehie eu* eKéê par l'extinction du régime catholique et féodal. A nMèofe que eef te systématisation s'aeeottfplirfr, elle indiquera partout que rocridenlalité constitué seulement une dernière préparation ftl* véritable Humanité, toujours pressentie dès notre berceau* mais impossible jusqu'ici, même en idée, tant que le ttféoto* gîsmô et la guetté ont prévalu. Les lois fondamentales de PéWlution humaine, qui posent la base philosophique du régime final, conviennent nécessairement à tous les climats et I toutes lé* racés, sauf de simples inégalités dé vitesse. Gés retards explicables doitent se compenser désormais par un essor mieux aystématisé, exempt des dangers et des oscillations propres à la marche originale, laquelle ne pouvait être qu'empirique, puisque son appréciation a seule indiqué la loi commune. Bn exerçant désormais, envers nos frères arriérés, cette sage et généreuse intervention, l'Occident ouvrira le plus noble champ à l'art social, dignement fondé sur la science réelle, toujours relatives sans être arbitraires, et jamais indiscrètes quoique zélées, ces réactions naturelles, à la fois privées et publiques, nationales et occidentales, constitueront un système moral et politique très-supérieur au prosélytisme théologique ou militaire. Elles susciteront un jour la principale occupation du comité positif, quoiqu'il ne doive leur accorder d'abord qu'une attention secondaire.

Cette extension graduelle commencera nécessairement par le

CONCLUSION GÉNÉRALE ftj DfcCOtmS PRÉLIMINAIRE. 99t

reste de la race blanche, partout supérieure au* dent autres. Son incorporation finale au Grand-Être offrira trois phases essentielles, deux monôthéiques et une pôlythéique, dont chacune facilitera la suivante, et qui représenteront d'ailleurs k propagation orientale du mouvement rénovateur.

Quoique l'immense agrégation russe soit restée étrangère à l'initiation catholique et féodale que nous devons au môyeâ âgtf, son christianisme, malgré la confusion fondamentale de deUX puissances, l'érigé aujourd'hui efi avant-garde dé l'Orient monothéique. Le mouvement occidental y recevra sft première extension décisive suivant deux intermédiaires naturel*, l'un religieux, l'autre politique, la Grèce, et surtout la Pologne. Cette propagation ne pourrait être gravement retardée que par Une véritable séparation de ces appendices hétérogènes.

Après Une telle expansion, la rénovation finale s'étendra AUX monothéistes musulmans, d'abord en Turquie, pute en Perde. Le positivisme y trouvera naturellement des sympathies que le catholicisme ne comportait pas, et qui sont déjà trèSH&ènsibléi. Par une honorable transmission de la Science grecque, la civilisation arabe figurera toujours parmi les éléments essentiels de notre grande préparation au moyen âge.

Une dernière extension, dont les racines spontanées existent déjà, incorporera au Grand-Être l'immense population polythèiquë qui complète la race blanche. La persistance exception* nelle du régime théocfatique n'empêchera pas le pasitivième de trouver, dans l'Inde, sous l'assistance naturelle de la Perse, de véritables points de contact. C'est le privilège nécessaire d'une doctrine qui, toujours attentive à l'ensemble de l'évolution humaine , sait apprécier dignement lefe plus antiques Systèmes de sociabilité.

En ébauchant cefe trois degrés de propagation, le Comité positif s'adjoindra la première moitié de ses associés exté-

rieurs, par l'admission successive d'un Grec, d'un Russe, d'an Égyptien, d'un Turc, d'un Persan, et enfin d'un Hindou.

Malgré son polythéisme opiniâtre, la race jaune est partout modifiée maintenant sous l'influence monothéique, soit chrétienne, soit surtout musulmane. D'après cette préparation spontanée, le comité positif y pourra bientôt trouver asses d'adhésion pour s'associer, presque à la fois, un Tatar, un Chinois, un Japonais, et un Malais.

Il complétera enfin son organisation fondamentale en s'adjoignent deux représentants de la race noire, l'un émané de la portion qui sut énergiquement briser un monstrueux esclavage, l'autre de celle restée encore étrangère à l'ascendant occidental. Quoique notre orgueil suppose celle-ci condamnée à une irrévocable stagnation, sa spontanéité la disposera mieux à accueillir la seule philosophie qui puisse apprécier le fétichisme, origine nécessaire de toute l'évolution préparatoire.

Le Comité positif atteindra probablement cette composition finale de soixante membres avant la terminaison de l'interrègne spirituel au centre du Grand-Être. Mais, quand même la réorganisation temporelle seconderait ensuite, autant que possible, cette vaste opération philosophique, les cinq phases nécessaires, qu'offrira successivement une telle expansion, ne permettent pas de la supposer décisive avant deux siècles. Toutefois, cet office systématique comportera bientôt une efficacité croissante, soit pour la préparation directe des populations retardées, soit surtout en confirmant la famille d'élite dans sa nouvelle foi, ainsi appelée à manifester son universalité caractéristique.

Sans attendre cette active comparaison avec toutes les phases diverses du régime préliminaire, le régime final est assez caractérisé maintenant pour permettre à nos esprits et à nos cœurs de commencer l'entière rénovation énergiquement préparée

par nos précurseurs révolutionnaires. Leur haine du passé les empêchait de concevoir l'avenir. Désormais, au contraire, l'esprit historique et le sentiment social se fortifient mutuellement. Toujours dominés par l'instinct de la continuité, sans lequel la solidarité reste insuffisante, nous ne nous élançons vers l'avenir qu'en nous appuyant sur le passé, dont notre culte final honore toutes les phases. Loin de restreindre notre énergie rénovatrice, cette sincère et complète justice, que nous seuls pouvons rendre sans inconséquence, achève notre émancipation, en nous dispensant de toute concession actuelle envers des systèmes épuisés. Appréciant mieux leur nature et leur destination que ne peuvent le faire leurs empiriques sectateurs, nous voyons, en chacun d'eux, une préparation, indispensable mais passagère, au système définitif, qui doit remplir à la fois tous ces offices partiels.

Comparée surtout à la dernière synthèse qui ait régi la fa* mille d'élite, la systématisation nouvelle se présente déjà, dans ce discours, simple prélude d'un grand traité, comme plus réelle, plus complète, et plus durable. Toutes les qualités propres à l'admirable régime du moyen âge sont consolidées et perfectionnées par le positivisme, qui seul conduit enfin l'esprit à accepter irrévocablement la juste domination du cœur. Nos pieux et chevaleresques ancêtres ont, à nos yeux, appliqué dignement la meilleure doctrine que comportât leur temps. Ces éminents prédécesseurs se trouveraient aujourd'hui dans nos rangs, et y proclameraient la désuétude finale de leur philosophie provisoire, graduellement dégénérée en symbole de rétrogradation et source de discorde.

Parvenue à son entière unité, aussi spontanée que systématique, notre doctrine comporte maintenant un parallèle direct qui fera sentir aux esprits droits et aux cœurs purs sa supériorité nécessaire , autant pour l'affection et l'imagination que

9M smtaui u pounQCB positive.

pour 1* raison et l'activité. L'ensemble de la vie, privée ou publique, devient ainsi, encore davantage que sous le poly*théisme, nu véritable culte continu, toujours inspiré par l'amour universel. Toutea las pensées, toua lea sentiments, et tous lea aetea s'y rapportent sans effort à un même Grand-Ê^re, éminemment réel, accessible, et sympathique» en tant que eojnposé de saa propres adorateurs, quoique évidemment m+ périeur à chacun d'au. Sa seule notion résume l'ensemble dm pape, mental et social, pomme supposant l'irrévocable 4éoudouce dn.théologisme et 4e la guerre, incompatible avee tonte véritable mlmnalité théorique et tpute activité vraiment cotnjnne. .Bn fciaiuit partout Revaloir la monde spontanée» flatte raligian finale, ré génère directement la philosophie» k poésie, et Je politique» .toujours conjurées, sabrant leur vraie connanté* à étudier» célébrer, et servir l'Humanité, l'être le plus relatif et le p||ie perfectible. Ainsi devenue synthétique, la science réette se senotifie en conatruiaant» d'après l'ensemble des tais extérieures jsi intérieures , la base objective qui seule peut contenir la fluctuation naturelle de noa opinions, la versatilité de noa sentiments, et l'irrésolution de nos desseins. Invertie enfin de son office social, la poésie devient à jamais l'occupa* tkm favorite de toutes les intelligences, en idéalisapt toua les aspects du Orandr&tre popr lui exprimer dignement une gratitude publique et privée d'où nous retirons une intime amélioration.

Mais, en développant tout le charme propre à cette étude et à cette célébration, la nouvelle religion, toujours caractérisée par la réalité et l'utilité, ne comportera aucune dégénération ascétique ni quiétiste. L'amour qui y préside ne saurait être passif : il ne stimule la raison, et surtout l'imagination, jqne pour pûeux diriger l'activité, d'où émana la positivité, étendue «qraite an 4omaiue eontemplatif et enfin à la vie affective.

Notre existence est ainsi vouée au perfectionnement continu de Tordre naturel, d'abord quant i notre condition matérielle; puis quant à notre propre nature, physique, intellectuelle, et morale. Son but caractéristique consiste dès lors dans le progrès moral, à la Cois personnel, domestique, et social, comme principale source du bonheur privé et du bien publie. Enfin subordonnée à la morale, la politique devient donc cotre art fondamental , pour consacrer tous nos efforts au service du véritable Être--Suprème, suivant l'ensemble de ses propres lois naturelles.

Le régime de l'antiquité , surtout romaine , eut pour principal mérite l'active prépondérance de la vie publique, d'après le mode et le degré 4* coopération convenables à cet état initial roù l'existence domestique pe pouvait encore se régler digsament. Au moyen âge, le catholicisme commença lo. systématisation directe de la morale universelle, en s'attaefaant surtout à la vie privée, dont toutes les affections essentielles furent soumises à une admirable discipline, remontant enfin jusqu'aux sources intimes de nos vices et de nos vertus. Hais l'in* aptitude sociale de la doctrine dirigeante ne permit alors qu'une solution contradictoire, où l'on s'efforçait de comprimer la per-* sonnalité , tout en détournant les hommes de la vie publique , pour vouer chaque existence h .la poursuite égoïste d'un but chimérique. Toute l'efficacité passagère de cette grande tentative résulta d'une première séparation entre le pouvoir moral et le pouvoir politique, toujours confondus ehes les anciens. Or, une telle division, résultat empirique.de l'ensemble de la si* tuation, dut alors avorter, comme aussi contraire à l'esprit de la doctrine qu'au mode de sociabilité. Malgré les sympathie* féminines, le régime catholique , où manquait l'énergique assistance des prolétaires, succomba bientôt sous l'usurpation temporelle, secondée parla dégénérafcoa sacerdotale*

Cette ébauché prématurée ne peut être dignement reprise et pleinement réalisée que dans le régime positif, qui combine le génie social de l'antiquité avec celui du moyen âge pour -accomplir le grand programme politique de la Convention.

La religion finale pose directement le saint problème humain, la prépondérance habituelle de la sociabilité sur la personnalité. Autant que le comporte l'extrême imperfection de notre nature morale, elle le résout d'après l'essor général et continu des affections de famille, qui constituent la seule transition réelle des instincts égoïstes aux sympathies universelles. Pour consolider et développer cette solution radicale, elle établit enfin la séparation normale, à la fois intellectuelle et sociale, entre le pouvoir théorique et le pouvoir pratique : l'un, général et consultatif, ne préside qu'à l'éducation ; l'autre, spécial et impératif, dirige toujours l'action. Tous les éléments sociaux qui sont naturellement exclus du gouvernement proprement dit deviennent les garants nécessaires de cette constitution fondamentale. Organes systématiques du pouvoir modérateur, les prêtres de l'Humanité pourront toujours compter sur l'adhésion féminine et l'assistance populaire , dans leurs luttes légitimes contre le pouvoir directeur. Mais ce double appui ne sera jamais acquis qu'à celui qui, aux conditions intellectuelles prescrites par la nature de l'art à régénérer, saura joindre les qualités morales encore plus indispensables, en prouvant un cœuir aussi sympathique que celui de la femme et aussi énergique que celui du prolétaire. La première garantie d'une telle aptitude consiste dans une sincère renonciation au commandement et même à la richesse. Alors la religion nouvelle se substituera définitivement à l'ancienne, comme remplissant mieux toute sa destination réelle, tant sociale que mentale. Tombé à jamais dans le simple domaine de l'histoire, après le polythéisme et le fétichisme, le monothéisme sera incorporé avec eux au système universel de commémoration

où le vrai Grand-Être rendra toujours un juste hommage à ses divers précurseurs.

Ce n'est donc plus seulement au nom de la raison développée que les positivistes doivent aujourd'hui pousser tous les sec* taires équivoques à choisir enfin entre l'absolu et le relatif, entre la vaine recherche des causes et l'étude réelle des lois, entre le régime des volontés arbitraires et celui des nécessités démontrables. Désormais, ce sera surtout le sentiment qui prononcera sur une concurrence destinée à faire prévaloir la vraie sociabilité.

Le monothéisme se trouve aujourd'hui , en Occident, aussi épuisé et aussi corrupteur que Tétait le polythéisme quinie siècles auparavant. Depuis l'irréparable déclin de la discipline qui constitua sa principale efficacité morale, sa doctrine si vantée n'aboutit plus qu'à souiller le cœur par une immense cupidité, et à dégrader le caractère par une servile terreur. Toujours hostile à l'imagination, il la força de rétrograder vers le polythéisme et le fétichisme, seules bases possibles de la poésie théologique. Il ne put jamais consacrer sincèrement la vie active, qui n'a surgi qu'en l'éludant ou en le neutralisant. Aujourd'hui , il s'oppose directement à la plus noble activité , celle qui nous pousse à régénérer l'état social , où sa vaine providence empêche de concevoir aucune véritable loi, susceptible de permettre une prévision rationnelle, pour présider à une sage intervention.

Ses sectateurs sincères renonceront bientôt à régir un monde où ils se proclament étrangers. Le nouvel Être-Suprême n'est pas moins jaloux que l'ancien : il n'admet point des serviteurs subordonnés à d'autres maîtres. Mais les plus actifs théologistes, monarchiques, aristocratiques, ou même démagogiques, manquent, depuis longtemps, de bonne foi. Leur Dieu est devenu le chef nominal d'une conspiration hypocrite, désormais plus

ridicule qu'odieuse! qui s'efforce de détourner le peuple de toutes les grandes améliorations sociales en lui prêchant une chimérique compensation , déjà discréditée auprès des prolétaires occidentaux, surtout parisiens. Chaque tendance théologique, catholique, protestante, ou déiste, concourt règlement à prolonger et aggraver l'anarchie morale, en empêchant l'ascendant décisif du sentiment social at.de l'esprit d'ensemble, qui seuls peuvent reproduire des convictions fixes et des mœurs prononcées. Il n'y a pas maintenant d'utopie subversive qui ne prenne sa base ou sa sanction dans le monothéisme. Le catholicisme a lui-même perdu le pouvoir de contenir, chez ses principaux oogones, le dévoloppen&ent spontané des diverses aberrations révolutionnaires.

C'est donc au nom de l'ordre , encore plus que du progrès, que nous sommons tous ceux qui veulent sortir d'une désastreuse fluctuation , mentato et momie , de se prononcer nettement entre le théologiime et k positivisme. 11 n'y a plus aujourd'hui que deux camps : l'un, rétrograde et anarchique, où Dieu préside confusément; l'autre, organique et progressif, systématiquement dévoué à l'Humanité.

En concentrant toute notre sollicitude sur l'existence réelle, , nous lui attribuerons son entière extension, non .seulement présente, mais aussi passée, et même future, toujours soumise à une seule loi fondamentale,qui nous permetd'en saisir familièrement l'ensemble. Plaçant notre principal bonheur dans l'amour universel, nous vivrons le plus possible pour autrui, en liant profondément la vie privée à la vie publique, d'après un culte esthétique dignement subordonné au dogme scientifique. Après avoir ainsi développé, charmé, .et sanctifié notre existence temporaire, npus aurons mérité une éternelle incorporation au ftrand^Être , qui se compose nécessairement de tous les éléments honorables. L'ensemble de pon culte nous aura fait sentir

l'intime réalité et la douceur incomparable d'une telle identification , inconnue à tous ceux qu'un théologisme quelconque empêche à la fois de concevoir un avenir certain et d'apprécier une sincère abnégation.

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