DÉDICACE. IX
Quoique cette entière harmonie m'ait été sitôt ravie, il me suffit de l'avoir sentie pour ne pouvoir plus me contenter d'aucune moindre sympathie. Ainsi moi-même j'atteindrai la tombe suis avoir jamais connu, sauf un court instant, cette pleine identification qui convient tant à mon cœur 1 Jamais à moi ces chastes caresses, ces affectueux regards, qui dissipent aussitôt la fatigue des longues méditations pour ne laisser sentir que le charme d'une existence agrandie et ennoblie par elles ! Au débat de cette lente et douloureuse agonie, qui n'altéra nullement ta raison dans une maladie presque toujours accompagnée de violents délires, tu caractérisais toute ma destinée intime par cette touchante exclamation d'une âme sans cesse préoccupée d'autrui : Vous n'aurez pas eu une compagne longtemps!
Mais je ne puis espérer ici d'associer à mes regrets personnels quelques sympathies publiques qu'en expliquant surtout la perte inappréciable que l'humanité vient de subir en toi. Hélas ! il n'y a pas encore un an, je te chargeais, au contraire, de faire un jour rendre à mon cœur une exacte justice. Ce philosophe austère, qu'on ne croit accessible qu'aux préoccupations mentales, tu l'avais, dès l'origine, apprécié surtout comme le plus aimant des hommes à toi connus. Ton irrécusable suffrage, dans une décision réservée essentiellement auf femmes, aurait peut-être assez protégé ma mémoire morale contre les haineux sophismes et les superficielles préventions qui poursuivent d'ordinaire les rénovateurs intellectuels. Pourquoi fautil que, malgré l'ordre naturel des âges, ce soit moi qui doive aujourd'hui révéler ta supériorité méconnue?
Ce qui m'autorise ici à réclamer dignement l'attention publique pour ce devoir sacré, c'est que je ne voyais pas seulement en toi ma noble compagne et ma précieuse conseillère, mais aussi mon éminente collègue dans l'immense régénération réservée à notre siècle. La nouvelle philosophie, comme le
prouvera ce second traité, est maintenant parvenue au point do demander à ton sexe, outre une intime sympathie, une active et puissante coopération, que ton cœur et ton esprit avaient également pressentie. Aucune rénovation mentale ne peut vraiment régénérer la société que lorsque la systématisation des idées conduit à celle des sentiments, seule socialement décisive, et sans laquelle la philosophie ne remplacerait jamais la religion. Si la première élaboration, où l'esprit doit prévaloir, était naturellement réservée à mon sexe, c'est surtout au tien qu'appartient la seconde, où le cœur devra dominer. Or, toi seule encore, parmi les femmes d'élite, avais dignement compris cette progression et ce concours, que déjà tu sentais, à ta manière, presque aussi profondément que moimême.
Les préjugea vulgaires sur la prétendue sécheresse du vrai positivisme se dissipèrent promptement chez toi, quand tu distinguas cette philosophie d'avec les spécialités successives qui ont dû la préparer. Tout ce que j'ai conçu jusqu'ici, tout ce que je concevrai jamais, pour développer en tous sens la grandeur de l'homme, j'étais certain de pouvoir le soumettre utilement à ta cordiale sagesse ; auprès de toi seulement je ne craignais plus d'être jamais soupçonné d'une affectation sentimentale contraire a l'ensemble de mon caractère intellectuel et moral. La profonde impression qu'une Aine comme la tienne dut recevoir d'abord du catholicisme, avait heureusement préserve ton émancipation finale de toute halte sérieuse dans le vain déisme du siècle dernier: d'ailleurs ton esprit, malgré sa douce gaieté, ne pouvait se contenter d'une attitude essentieli 'iijin-, qui ne convient plus qu'aux écrivains subal- ! ce que l'admirable régime du moyen âge offrit de audre, tu comprenais que la vraie sociabilité mose l'approprier pleinement, avec la supério-