DÉDICACE. XV
ques, dispose l'intelligence à l'admission presque irrésistible des doctrines vraiment générales. Chacune de ces deux grandes opérations est socialement insuffisante sans l'autre : en se bornant à la première, l'inertie des sentiments empêcherait bientôt toute active application, môme privée, des principes philosophiques ; si la seconde s'accomplissait seule, les sentiments restant dépourvus de toute consistance systématique, une agitation mystique entraînerait l'homme et l'humanité à d'éternelles fluctuations ou à des divagations indéfinies.
Nous concevions dignement tous deux cette belle harmonie entre des fonctions solidaires mais indépendantes , aussi distinctes dans leurs moyens que dans leur principe et leur destination : l'une tendant à établir, par la voie scientifique, d'activés convictions masculines; l'autre à développer, par la voie esthétique, de profonds sentiments féminins. Deux offices pareillement indispensables ne comportaient d'ailleurs aucune préséance, et leur succession nécessaire ne saurait susciter aucun débat sérieux depuis qu'ils peuvent et doivent se fortifier mutuellement. Notre vertueuse intimité eût seulement embelli et facilité un concours sans exemple , de manière à manifester spontanément la tendance caractéristique de la vraie philosophie à concilier enfin les exigences, encore opposées, de l'esprit et du cœur.
3. Telle fut la sainte union qui m'autorise aujourd'hui à associer hautement un pubiir. d'élite à. mou éternelle aftliction privée : car la mort seule a brisé ce noble plan, dont les principales conditions se trouvaient déjà remplies, et auquel nos âges promettaient une suffisante réalisation. Ah 1 si ma raison pouvait jamais rétrograder jusqu'à cet état théologique qui ne convient qu'à l'enfance de l'humanité, cette catastrophe suffirait pour me faire rejeter avec indignation l'optimisme providentiel qui prétend consoler nos misères en nous prescrivant la
stupide admiration des plus affreux désordres. Toi, victime toujours innocente, qui presque jamais ne connus de la vie que ses plus intimes douleurs, tu es frappée au moment où commençait enfin ton digne bonheur personnel, étroitement lié à une haute mission sociale ! Et moi-même, quoique moins pur, méritais-je, après tant d'injustes souffrances, d'être ainsi frustré de la tardive félicité réservée à une existence solitaire, constamment vouée, dès le début, au service fondamental de l'humanité? Ce double désastre privé ne constitue-t-il pas d'ailleurs une perte publique , de manière à exclure toute idée de compensation?
Mais la saine philosophie, en écartant sans retour des croyances chimériques et dérisoires, autant nuisibles désormais qu'elles furent d'abord utiles, interdit aussi les récriminations correspondantes. Elle n'exige point que, par de dangereux sophismes, on méconnaisse l'extrême imperfection de l'ordre réel. Seule néanmoins elle inspire une vraie résignation, consistant à subir avec courage les maux inaccessibles à l'intervention humaine, en réagissant le plus possible contre les fatalités extérieures par le perfectionnement intérieur. Mon malheur ne comporte ni consolation ni diversion , et je n'en dois chercher aucunes. Gomme le dit Vauvenargues, en déplorant aussi une perte prématurée : Qui s'est consolé n'aime plus; mais fut n'aime plus est léger et ingrat. Loin de t'oublier, je dois m'efforcer de te supposer vivante, pour continuer à nous identifier de plus en plus. Notre incomparable année de vertueuse tendresse réciproque m'a laissé beaucoup de purs et nobles souvenirs, fortifiés par une correspondance caractéristique. Je les ranimerai davantage, comme je le fais depuis six mois, par un culte continu, à la fois quotidien, hebdomadaire, et bientôt annuel. Ce trésor d'affections constitue la principale ressource de mu vie intime.